Sainte-Sauvage - Max du Veuzit - E-Book

Sainte-Sauvage E-Book

Max du Veuzit

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Beschreibung

"Elle était mince et fragile, avec un fin visage qui semblait ciselé dans un ivoire chaud et doré. De' toute sa personne émanait une profonde tristesse... Dans un éclair, Daniel eut soudain l'impression qu'il donnerait sa vie pour inonder de joie ce visage': Elle, c'est Anne de La Boissière, surnommée "Sainte-Sauvage", parce qu'elle fuit farouchement le monde. La mort de son père la laisse sans ressources. Leur château de La Muette sera vendu... Le liquidateur n'est autre que Daniel. Son grand-père fut cependant le berger, puis devint le créancier du père de la jeune fille. Daniel s'éprend passionnément de "Sainte-Sauvage" qui est troublée par tant d'amour et de ferveur... jusqu'au jour où elle découvre de quelle famille est issu Daniel. Quoi ! s'allier à ces gens ! Epouser ce garçon dont l'aïeul a dépouillé son père... Jamais ! L'a-t-il vraiment dépouillé ? Dès qu'elle cherche à savoir, Anne n'est pas au bout de ses surprises ! Même de celles de son coeur...

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Sainte-Sauvage

Pages de titreIIIIIIIVVVIVIIVIIIIXXXIXIIXIIIXIVXVXVIXVIIPage de copyright

Max du Veuzit

Sainte-Sauvage

Max du Veuzit est le nom de plume de Alphonsine Zéphirine Vavasseur, née au Petit-Quevilly le 29 octobre 1876 et morte à Bois-Colombes le 15 avril 1952. Elle est un écrivain de langue française, auteur de nombreux romans sentimentaux à grand succès.

I

Dans la grande salle moderne de l’hôtel Maureuse, rue de la Rochefoucauld, le repas de midi s’achevait.

En silence, les trois convives, repus, égrenaient lentement leurs grappes de raisin.

Fernand Maureuse, le maître de céans, posa tout à coup sa serviette en tampon sur la table. S’adressant à son fils, il dit :

– Ne t’éloigne pas, Daniel. J’ai besoin de parler longuement avec toi, avant d’aller à ma banque.

– Oh ! papa, excusez-moi ! protesta vivement le jeune homme. Vous m’avez laissé, ce matin, la liberté de ma journée !... Si vous m’aviez prévenu que vous désiriez m’entretenir, je me serais mis alors à votre disposition. Maintenant, j’ai pris ou accepté des rendez-vous. Je ne puis rester auprès de vous sans être obligé de décommander une bonne douzaine d’amis !

– Tant pis pour cette bonne douzaine-là, mon cher ! J’ai reçu, au courrier de dix heures, une lettre de ton grand-père qui te concerne. Il me faut en parler longuement avec toi.

Le visage du jeune homme se figea.

Le père de sa mère, le vieux Thomas Rasquin, l’avait toujours beaucoup effrayé. C’était un paysan avare et madré, aussi sec de cœur qu’il l’était d’apparence. Fernand Maureuse le révérait pourtant comme un grand homme :

– Pensez donc, aimait-il à répéter, qu’il a constitué sa fortune, peut-être la plus grosse du département, tout seul et en partant de zéro. Il était, à quinze ans, simple berger... simple berger dans un domaine appartenant aux La Boissière. Et maintenant, Colforval, un grand domaine normand, était à lui... et douze fermes... et des prés... et des bois... à ne pouvoir compter, sans aligner les chiffres, le nombre d’hectares qu’ils représentaient.

Ce discours convainquait ordinairement les auditeurs. Pourtant, deux êtres demeuraient silencieux et baissaient la tête, pendant que le gendre faisait l’éloge de son beau-père. C’était d’abord Marceline Maureuse, la propre fille de Rasquin. Sa jeunesse avait été assombrie par les sordides habitudes de l’ancien berger et, lorsque ce dernier avait consenti à accorder, il y a quelque trente ans, la main de son unique héritière, maigrement dotée d’ailleurs, à Maureuse, alors jeune employé de banque, elle avait considéré ce mariage comme une évasion. C’était ensuite Daniel, dont l’aïeul critiquait l’éducation, la jeunesse trop gâtée et oisive, car poursuivre ses études jusqu’au doctorat de droit demeurait l’oisiveté pour le paysan de Noinville.

Entre le père et le fils, le contraste était également profond. Fernand Maureuse, quinquagénaire, petit et replet, grisonnant, l’œil vif derrière un lorgnon, portait moustache et barbiche. Aucune recherche de costume. La correction d’un clerc de notaire ou d’un chef de rayon ; aucune distinction. Beaucoup de sûreté dans le verbe et une grande confiance en soi, cette sécurité qu’ont ceux qui se sont faits eux-mêmes ainsi que leur fortune.

Daniel était blond et grand. Peut-être eût-il été bâti un peu lourdement, si l’habitude de tous les sports, du rugby, du tennis, en n’omettant ni le cheval ni l’aviron, ne lui avait conféré une aisance parfaite. On ne pouvait s’empêcher, lorsqu’il se présentait, de penser : « Quel splendide échantillon de l’espèce humaine ! »

Le père regarda son fils avec complaisance ; pourtant, son ton fut assez dur :

– Eh bien ! Daniel, tu as l’air mécontent. Depuis quand te crois-tu autorisé à manifester un sentiment d’impatience, sous prétexte que j’interromps quelque vague plaisir ?... Je ne te mets pas souvent à contribution, il me semble !

– Vous savez bien, mon père, que mon concours vous est acquis, quand vous y faites appel. Mais il s’agit de mon aïeul, cette fois, et je me méfie un peu des projets qu’il peut avoir à mon sujet.

– Ton grand-père t’aime beaucoup.

– Mais tout lui déplaît en moi, mon instruction, ma profession d’avocat, mon amour du sport. Il critique tout et prétend que vous m’avez élevé dans du coton.

– C’est un peu vrai.

Le jeune homme eut un léger geste d’agacement

– J’ai fait mes études normalement et sans vous causer aucune déception.

– Mais tu as joui, aussi, largement de ma fortune et ton grand-père trouve que, jusqu’ici, tu n’as rien fait encore d’utile.

– Il n’y a que quelques mois que j’en ai terminé avec ma licence !... Mes folies de jeunesse, comme il dit, ne vous ont jamais donné de soucis... Enfin, que me veut-il ?

Anxieux, il attendait la réponse de son père ; mais celui-ci ne se pressait pas. De son ton impératif, il expliqua enfin :

– Après le café, je te mettrai au courant de ce que nous attendons de toi.

Ce nous, fermement prononcé, fit naître une appréhension chez Daniel. Cependant, il garda le silence.

Mme Maureuse releva la tête. Tour à tour, elle regarda les deux hommes. Son instinct maternel lui fit deviner le peu de bonne volonté de son fils. Tant de fois, déjà, le grand-père avait heurté le jeune homme.

– Mon père a besoin de Daniel ? interrogea-t-elle.

– Oui... Je vous expliquerai, jeta Maureuse en se levant pour passer au fumoir où le café était servi.

Et, comme il sentait, posés sur lui, les yeux interrogateurs et peut-être inquiets de sa femme, il ajouta brièvement :

– Une perspective heureuse ! Enfin, une chose qui fera plaisir à tous, si elle réussit.

Les traits de Daniel et de sa mère se détendirent devant cette assurance. Et, sans même se rendre compte combien tous les deux étaient solidaires, en cette maison où les chiffres tenaient tant de place, ils se regardèrent et échangèrent un bon sourire de mutuelle confiance.

Le café bu, Fernand Maureuse se leva. Un peu embarrassé pour commencer, il toussota par trois fois. Puis, se décidant, il chercha dans sa poche une enveloppe jaune de l’aspect le plus banal et la tendit à Daniel.

– Tiens, lis... Tu sera au courant de ce qu’on attend de toi.

Daniel avait vu l’hésitation de son père. Il prit la lettre du bout des doigts, en se mordant les lèvres, comme si le papier était brûlant. Il lui semblait que rien de bon ne pouvait venir de Colforval.

Sans hâte, il déploya la feuille quadrillée, couverte d’une écriture appliquée et dont les caractères griffus, hérissés, décrivaient bien la personnalité du scripteur.

« Colforval, ce 30 avril l9...

« Mon bien cher gendre,

« J’ai du plaisir à vous annoncer que mes nouvelles sont toujours excellentes. Je continue, grâce à Dieu et grâce aussi au petit régime alimentaire que vous connaissez, à avoir bon pied, bon œil. Si vous voulez suivre mes traces, cessez de manger de la viande dès maintenant : les excès tuent ; supprimez l’alcool et le café, votre bourse et vous-même vous en porterez mieux... »

Daniel ne put s’empêcher d’avoir un haussement d’épaules. Il murmura entre ses dents, assez haut cependant pour que son père l’entendît :

– Les préliminaires étaient prévus. Ah ! il ne change guère, le vieux !

– Pourquoi veux-tu que ton grand-père change ? D’abord, je ne permets pas que tu parles de lui de cette manière irrespectueuse...

– Oh ! ce n’est pas de l’irrespect. Tout au plus un peu d’agacement.

– Tu n’es qu’un ingrat. Il a fondé ce qui sera ta fortune !

– Oui, oui, je sais. Mais toi aussi, papa, tu as su être un merveilleux homme d’affaires. Je préfère ta manière à la sienne.

– Tu es injuste... Moi, je vivais près de financiers importants. Ils reconnurent que j’avais le don. Ils m’aidèrent. Je devins banquier... Mes moyens, le milieu dans lequel j’évoluais, étaient autres que les moyens et le milieu de ton grand-père. Pense donc qu’à quinze ans, il était berger !

– Mais oui, mais oui, je connais l’histoire. D’abord, il économisa liard par liard, sou par sou... Il acheta ensuite une masure, un champ, etc., etc. Et puis, il prêta à droite, à gauche. Enfin, il continua à acheter, à prêter... et maintenant tout seul, important, quinteux, toujours lucide, ne sortant jamais de chez lui. Il me fait l’effet de l’araignée qui, de son coin, guette les proies que la malchance met à sa portée !...

Le front de Fernand Maureuse se rembrunit. Il se leva brusquement, après avoir frappé du poing la petite table où il s’appuyait.

– Daniel, tais-toi... Tu parles comme un étranger n’aurait même pas le droit de parler. Thomas Rasquin a toujours été l’honnêteté même. Il ne s’est pas livré à l’usure. Rien ne peut lui être reproché. C’est un homme d’affaires génial, en son genre !

– Peut-être bien ; mais ce n’en est pas meilleur pour nous !... J’avoue que, moi, je ne suis pas très fier de lui.

– Ton ingratitude me dépasse !

Le banquier avait croisé ses bras sur sa poitrine. Maintenant, il bégayait de colère et peut-être aussi d’appréhension :

– Alors ? Alors ? Comment me juges-tu, moi qui ai gagné aussi une fortune ?

– Mon bien cher papa, il ne s’agit pas de toi... Tu as gagné, tu gagnes beaucoup d’argent, mais tu en dépenses aussi... Ton train est luxueux... Tu remets... nous remettons une part de tes bénéfices en circulation... Maman est la charité même... Moi, je suis un fils prodigue, tu me le faisais sentir, tout à l’heure.

Il se prit à rire clairement, de toute sa belle jeunesse. Mais l’homme ne se déridait pas.

– Cela, c’est du cynisme !... Tu prétends que ta mère et toi, vous me justifiez... Sans vous, je serais condamnable...

– Mettons que nous aidons à te justifier... Être riche, à mon avis, crée beaucoup de devoirs... Tu les as acceptés. Ce que je reproche à grand-père, c’est de les nier, c’est de s’y dérober. Il aime l’argent pour l’argent et non pour les plaisirs et les charges qu’il crée, engendre...

Le jeune homme posa ses deux mains sur les épaules de son père.

– Allons, souris, ne me contemple plus en fronçant le sourcil... Je t’adore, mon papa, et je suis très fier d’être ton fils.

– Ah ! ces garçons d’aujourd’hui ! maugréa le banquier, mal remis de son émotion. Enfin, reprends la lettre, poursuis ta lecture... Si le commencement a provoqué une telle friction entre nous, que sera-ce de la suite ?

Daniel parcourut, jusqu’au bout cette fois, le papier quadrillé, puis il le relut, à haute voix, pour sa mère :

« Que devient Daniel ? A-t-il commencé à travailler avec vous ? Vous devriez le laisser voler de ses propres ailes. Vous pourriez exiger qu’il vive avec les affaires de son cabinet. À son âge, vous aviez déjà obtenu la main de Marceline et vos débuts étaient prometteurs. D’ailleurs, je m’y suis toujours connu en hommes et je ne vous aurais jamais donné ma fille, si je n’avais pas été certain que vous feriez votre chemin.

« À propos de Daniel, j’ai une combinaison qui vous permettrait de le juger. Vous savez que mon voisin François de La Boissière est mort, il y a quelques semaines. Le malheureux ! Je puis écrire que, jusqu’au bout, j’ai été sa Providence. Que serait-il devenu si le père Rasquin, le bonhomme Rasquin, qu’on méprise si fort, n’avait pas toujours consenti à lui avancer les sommes dont il avait besoin pour continuer sa vie de hobereau fêtard ? Encore l’automne dernier, et pour la Noël, il avait eu recours à une option, afin de pouvoir figurer avantageusement aux chasses, puis aux grandes fêtes de fin d’année.

« Quelle légèreté ! Évidemment, il n’était pas dans mon rôle de lui donner des leçons de morale, mais de lui rendre, moyennant de bonnes garanties, les services qu’il attendait de moi.

« Il s’agit maintenant de recouvrer toutes mes créances sur la Muette et ses dépendances.

« Je pense que voici un travail agréable pour Daniel. Cela vaudra mieux pour lui que de jouer au tennis. Et si bon chien chasse de race, nous n’aurons qu’à lui adresser des compliments.

« Car, en sachant manœuvrer, il lui sera non seulement facile de me faire rentrer intégralement en possession des sommes qui me sont dues, mais d’obtenir le château et ses terres pour une bouchée de pain.

« La Muette serait une jolie résidence d’été pour vous, mes enfants, et j’avoue que cela me causerait une dernière joie de vous y voir installés. Ce serait le couronnement de ma carrière, quoi !

 » Envoyez-moi donc Daniel, dès le reçu de ma lettre. J’ai hâte de lui voir de « la bonne ouvrage » entre les mains. Il ne faut pas laisser les gars de son âge se ronger d’oisiveté !

« Je vous espère tous les trois en bonne santé.

« Trouvez ici les meilleures pensées de votre père affectionné.

« Thomas Rasquin. »

Froidement, Daniel reposa la lettre sur le bureau.

– Eh bien ! comment réagis-tu ?

Les traits impassibles, le jeune homme répondit :

– Je n’ai pas à réagir. J’obéis. Je partirai pour Noinville demain, s’il le faut.

– Comment, tu ne discutes pas le plan de ton grand-père ?

– Mais non, il est logique. Mon grand-père est l’honnêteté même, n’est-ce pas ? Il a confiance en moi. Je me sens honoré...

– Ne raille pas, mon petit !

– Je ne raille pas. J’accepte la tâche qui m’est confiée.

– Après ce que tu m’as dit, tout à l’heure... je craignais...

– Mais non, voyons, mon père, c’était pur enfantillage... et vous savez bien que bon chien chasse de race. Je vais prendre mes dispositions pour partir le plus vite possible... demain matin... ou bien ce soir même, si vous le désirez.

Mme Maureuse, qui avait gardé le silence jusqu’ici, s’agita sur son siège.

– C’est, peut-être, se décider bien vite, mon Daniel, intervint-elle. Tu ne connais ni les tenants ni les aboutissants de cette affaire... Il te faudrait l’examiner auparavant.

Mais le banquier n’était pas de cet avis.

– Daniel prendra conseil de son grand-père. Il verra ensuite le notaire chargé de la liquidation des biens du comte de La Boissière. En quarante-huit heures, il connaîtra toutes les données du problème. Qu’a-t-il besoin d’en entendre parler avant de prendre une décision ?

Mme Maureuse hocha la tête.

– Il s’agit de déposséder de leurs biens des héritiers directs, expliqua-t-elle pensivement. C’est une besogne pénible et désagréable.

– De quoi ? De quoi ? protesta son mari, déjà irrité. Daniel a étudié le droit. Il sait bien que la loi accorde tous les avantages aux créanciers qui peuvent prouver leur bonne foi. Nous ne demandons pas à mon fils de léser quelqu’un, mais simplement de faire rentrer des créances impayées.

Le jeune avocat regardait sa mère dont le doux visage semblait nimbé de mélancolie.

Doucement, il posa sa main sur l’épaule maternelle.

– Faites-moi confiance, Manline, dit-il avec tendresse. J’ai promis de défendre la veuve et l’orphelin...

– Tu as promis aussi de faire rendre justice à chacun, interrompit son père avec vivacité. En l’occurrence, la loi exige...

Sans lui permettre d’achever, Daniel éclata de rire.

– C’est entendu ! Je serai juste, bon et équitable. Je contenterai tout le monde et mon grand-père par-dessus le marché !... Allons, ne vous en faites pas, tous les deux, je vous promets d’agir pour le mieux de chacun.

– Et tâche que le château de la Muette nous reste acquis.

– Évidemment ! fit Daniel, un peu rêveur. Ce serait une élégante solution.

Enfoncé dans le confortable fauteuil de cuir souple, le jeune homme se représentait le château de Noinville. Il n’en connaissait que l’imposant aspect, mais sa grande allure permettait d’imaginer un intérieur luxueux et d’harmonieuses proportions.

Déjà, Daniel rêvait des hautes salles, des immenses cheminées où danseraient les flammes de troncs énormes, pour égayer les brumeuses soirées d’arrière-automne, quand la chasse à l’affût aurait rendu les membres lourds et l’âme mélancolique.

Tout en se servant, de nouveau, un petit verre de fine, le banquier examinait son fils.

– Eh bien ! Daniel, tu organises déjà une réception à la Muette ?

– Pourquoi pas ?

– Alors, vite au travail !

– Oui, oui !... C’est égal, cette fameuse liquidation aurait pu attendre septembre. Je me serais distrait en chassant.

– Qui sait si, à l’automne, tu ne retourneras pas à Noinville avec toute une bande d’amis ?

– Ce serait peut-être aller un peu vite que de s’imaginer cela, maugréa l’élégant jeune homme. Pour le moment, j’ai la belle perspective de m’enterrer au moins un bon mois dans ce satané village.

– Voyons, Daniel. Comprends que c’est aussi ton intérêt. Ton grand-père est l’unique créancier de M. de La Boissière. Il est normal qu’il se passionne à la liquidation de cette affaire. Ne déplores-tu pas, toi-même, à chaque partie de chasse organisée par tes amis, de n’avoir pas à Colforval une maison de maître digne du domaine ? La Muette ferait merveille.

– Oui, oui ! J’ai compris !

– Eh bien ! je compte sur toi. File là-bas, dès aujourd’hui, et tiens-nous au courant. Je te quitte, car Volroy m’attend chez lui à trois heures. J’ai juste le temps de passer auparavant à mon bureau.

Ils se serrèrent la main.

M. Maureuse ne revenait pas du changement d’attitude opéré chez son fils.

« Daniel a vite accepté les projets de son grand-père. Peut-être l’idée de posséder la Muette le séduit-elle vraiment ?... À moins qu’il n’ait décidé de se mettre sérieusement au travail... Nous verrons bien ! »

Quant à Daniel, il savait que, de toute façon, son père aurait su l’obliger à partir. Le plan du vieux Rasquin devait paraître pertinent à M. Maureuse. Le jeune homme avait donc préféré ne pas discuter et s’incliner immédiatement ; fuir, en quelque sorte, pour conserver sa liberté d’action et ne pas se voir imposer des conditions. De cette façon, la tâche qu’on lui confiait figurait, devant lui, un bloc qu’il pouvait attaquer à sa guise.

*

Lorsque son père se fut éloigné, Daniel se dirigea vers sa mère et s’accroupit à ses pieds.

– Nous allons être séparés pendant quelques jours, Manline.

Ce diminutif que ses lèvres de bébé avaient formé avec « maman » et « Marceline », Daniel avait continué à le donner à sa mère. Il le prononçait avec une nuance de tendresse inexprimable, mêlée à un sentiment de protection virile.

Elle l’embrassa.

– C’est vrai, mon grand. Tu vas me manquer, mais il vaut mieux que ce soit toi qui t’occupes de cette affaire : tu y mettras moins d’acharnement.

– Acharnement ? répéta-t-il, comme si ce mot l’avait frappé. Mon père et le tien en mettraient-ils donc ?

– La Muette est un beau château, bien situé, au milieu de bonnes terres. Sa possession doublerait la valeur de Colforval et, s’ils pouvaient l’avoir pour une « bouchée de pain », comme ils disent, ils seraient ravis.

– Évidemment !... Moi aussi, d’ailleurs, convint-il franchement. J’ai entrevu le château ; il a belle allure, et nous pourrions y donner de belles fêtes, à l’automne, au moment des chasses. Je serais heureux qu’il fût à nous.

– C’est compréhensible, admit la mère. Une bonne affaire fait toujours plaisir. Et pourtant...

– Pourtant ?...

– Il y a quelquefois...

Elle hésita. Puis, posant sa main légère sur la chevelure dorée de son fils, elle continua avec une douceur insinuante :

– Les grains de poussière se glissent partout. On peut salir ses doigts en touchant un objet d’art.

– Ah ! fit le jeune homme, dont les traits se durcirent soudain.

Les yeux rivés sur ceux de sa mère, il cherchait à deviner le sens de ce qu’elle n’exprimait pas.

Il la savait de bon conseil. Pour tout ce qui concernait Noinville, ils s’entendaient parfaitement ; d’autant mieux qu’elle connaissait l’atmosphère du pays et celle de la maison de son père.

– Conseillez-moi, Manline. Je n’aime pas me salir les doigts et il est des poussières presque impalpables.

Le visage penché, si grave et si bon, s’éclaira.

– Tu les verras, elles te crèveront les yeux...

Je te connais : ce sont elles que tu apercevras avant tout.

– Puisses-tu dire vrai !

Un moment, il réfléchit ; puis, hochant la tête, il ajouta :

– Peut-être aurais-je mieux fait de ne pas accepter si vite cette tâche... Le fait que mon grand-père l’avait suggérée aurait dû me rendre prudent. Enfin, qu’en penses-tu, toi, Manline ?

Elle sourit.

– Je pense que mon Dani a tenu à se distinguer, à prouver qu’il était à même de débrouiller un écheveau d’affaires compliquées... à mener à bien, avec justice. Il soignera ses intérêts ; mais il n’oubliera pas non plus, sans doute, qu’en face de lui se trouvera une famille à laquelle nous devons beaucoup... Notre fortune n’a-t-elle pas été édifiée sur celle de cette même famille, dont le dernier représentant a été léger, sans doute... inconséquent... peut-être pire ! Ce qui n’empêche pas que nous lui devons une dette servile de reconnaissance... Sans les défauts de François de La Boissière que je viens d’énumérer, il manquerait au domaine de Colforval ses plus beaux fleurons de métairies.

Daniel bondit sur ses pieds pour couvrir de baisers le front de Mme Maureuse.

– Parfait, parfait !... Je vois, maintenant.

Elle protesta :

– Quelle brusquerie !... Un peu plus, tu faisais tomber mes lunettes.

Mais il ne s’en souciait pas et continuait de l’embrasser.

– Oh ! Manline, comme je t’aime ! Comme je suis fier d’être ton fils... à toi, ma maman !

Il lui serra les mains et cita avec émotion la phrase célèbre du Livre de la Jungle. Kipling avait été, en effet, sa nourriture spirituelle, comme beaucoup d’êtres de sa génération.

– « Nous sommes du même sang... toi et moi ! »

Puis il poursuivit :

– Ni grand-père ni papa... qui ne sont que des hommes d’affaires, n’ont jamais été gênés par cet accroissement de notre fortune parallèlement à la ruine des La Boissière. Nous, nous en avons souffert. Qu’on nous dise qu’il s’agit là d’une loi, qu’on plaide que ceux qui possèdent doivent être dignes de posséder et qu’ils doivent lutter pour maintenir leur rang... soit ! Mais à Noinville, à Colforval, j’ai un peu honte de traverser les agglomérations avec mes voitures... comme si j’étais gêné de mon luxe trop neuf. Il est terrible de voir les rideaux qui se soulèvent ; terrible d’imaginer les conversations de braves gens qui ne voient que les résultats des opérations effectuées par « maître Rasquin ». Ce chuchotis qui nous poursuit : « Ah ! ceux-là ! Des malins ! Ils ont su manœuvrer... »

Elle lui posa une main sur la bouche.

– N’exagère pas, mon chéri ; je suis sûre que ton père et ton aïeul n’ont fait que des affaires honnêtes. À quoi bon, d’ailleurs, des paroles inutiles ?... Nous sommes d’accord sur la façon dont tu rempliras ta mission.

Il baisa la main sans défense.

– Manline, Manline ! Je t’adore !

– Oui, grand fou ! Et je te le rends bien !

Il reprit :

– Quels sont les héritiers de François de La Boissière ? En face de qui vais-je me trouver ?

– Une jeune fille... presque une enfant que la mort de son père rend sans défense.

– Une orpheline !

Il haussa les épaules et, la voix plus dure soudain :

– Comme c’est malin, fit-il, de m’avoir choisi justement pour l’exécuter...

Ils ne purent pousser plus loin l’entretien. La porte venait de s’ouvrir et Fernand Maureuse les rejoignit

– Alors, fiston, tu es encore là ? Je croyais que tes amis t’attendaient.

– J’y cours ! J’y vole ! Au revoir, ma maman. Maintenant, je me sauve. Dans dix minutes, je serai parti. Je vous quitte en vous demandant, à tous deux, votre bénédiction.

Et, rieur, il s’esquiva.

II

Klaxonnant avec énergie, Daniel vira dans la paisible rue de La Rochefoucauld avec une habileté consommée. Et, sans penser à autre chose qu’au pilotage de sa voiture, il s’engagea dans les grandes artères de la capitale.

Bien que jeune, il était, dans toute l’acception du terme, un homme d’action.

Et l’action qu’il entreprenait l’absorbait en entier, au moment même qu’il la menait à bien.

Pour l’instant, il conduisait – et c’était du sport – à travers les encombrements, les arrêts de circulation, les traversées des piétons.

Il avait oublié les dialogues avec son père et ceux avec sa mère.

Il faisait corps avec sa voiture, dont les organes semblaient être le prolongement des siens. Il n’était plus que l’intelligence de sa Talbot. Il voyait, il sentait à travers elle.

Bientôt, la banlieue lui apparut ; puis, la campagne. Mais rien n’existait pour lui en dehors de la route et de ses incidents.

En un temps record, il atteignit Colforval.

La demeure de son grand-père n’était pas, à vrai dire, un château, quoique les indigènes lui donnassent ce nom. C’était un vaste bâtiment qu’un des La Boissière avait fait construire vers 1836 pour un de ses régisseurs. La situation en était fort agréable. Une belle allée de peupliers conduisait à cette maison de maître qui, accotée à un fond de vallon boisé, regardait vers l’ouest la fuite d’un ruisseau coupé de cressonnières.

Autour, nous avons déjà expliqué que Thomas et son gendre avaient vu lentement se cristalliser un énorme domaine fait de terres et de fermes achetées peu à peu.

Thomas avait l’habitude de se frotter les mains en avouant à ses visiteurs, avec une fausse modestie :

– C’est un manteau d’Arlequin que je me suis constitué peu à peu...

Ou bien :

– Avez-vous admiré mon travail de mosaïque ? Ah ! il m’a fallu de la patience !

Mais, maintenant, Colforval aurait pu être érigé en fief.

À dix kilomètres de là, s’élevait la Muette ; les tourelles n’en régnaient plus que sur les frondaisons du grand parc, les jardins à la française et trois toits qui fumaient là-bas dans le val, au milieu de quelques lopins hypothéqués, hélas !

Le klaxon résonna longuement devant la blanche façade.

Enfin, une servante survint sur le seuil. Elle était en sabots, coiffée d’un bonnet et paraissait de fort méchante humeur. Elle grommelait :

– Ça n’a pas de bon sens de mener un pareil tapage !

Puis, elle cria :

– On y va ! On y va !

Lorsqu’elle reconnut le visiteur, elle leva les bras au ciel :

– C’est-y Dieu possible ! On dirait quasiment M. Daniel !

Daniel sauta hors de sa voiture et alla secouer les grosses mains, rouges et gercées, de la brave femme.

– Bonjour, bonjour, Valérie !

Celle-ci était encore toute suffoquée de surprise.

– Alors, vous v’là ben ?

– Mais oui ! C’est bien moi, ma bonne !

– Est-ce que maître Rasquin compte sur vous ?

– Pour ça, non, je ne crois pas ! Mais il me prendra, puisque je suis là !

– Je n’sais plus où j’en suis ! Je vous pose des questions auxquelles je pourrais répondre toute seule. Maître Rasquin ne vous attend point. Il m’aurait prévenue pour le souper, et il est parti, vers les taillis, surveiller les charbonniers... Oui... On fait du charbon de bois et il a l’impression que les charbonniers lui ont volé une poule, la nuit dernière... Alors, il est parti pour voir un peu ce qu’ils ont mis à la marmite... Mais ce n’est pas une raison pour que je vous laisse là, planté dans le « corridor ». Entrez donc !

– Je vous suis, Valérie.

– Et comment va madame votre mère ?

– Très bien, très bien ! Je vous remercie.

– Viendra-t-elle nous voir bientôt ?

– C’est possible.

Valérie s’arrêta soudain.

– Mais, au fait, je suis obligée de vous emmener à la cuisine, car le salon est fermé... la salle à manger est fermée... tout est fermé, et maître Rasquin a emporté les clefs.

– Oui, comme par hasard ! lança Daniel.

La servante était incapable de comprendre l’ironie de la phrase. Elle protesta :

– Oh ! non, doux Jésus ! pas comme par hasard ! Jamais le maître ne se sépare de son trousseau. Il faudra le lui arracher des mains quand il mourra... Et nous n’en sommes pas encore là, ajouta-t-elle avec philosophie, car il a bon pied, bon œil.

– Oui, grand-père est solide.

Il s’était assis auprès de la grande table de bois blanc et déjà Valérie mettait devant lui l’assiette au beurre et la miche de pain blanc.

– Vous boirez bien un coup de cidre, monsieur Daniel, ça chassera les poussières de la route ? Si même vous voulez que je vous fricasse deux œufs... justement j’arrive d’en dénicher.

– Non, merci ! Je n’ai pas très faim. En revanche, fit-il en dévisageant la servante, je suis ravi de me trouver seul avec toi... tu vas me tuyauter...

– Vous tu... fit-elle en arrondissant les yeux.

– Oui... me donner des renseignements... m’expliquer... en dehors de mon grand-père... me parler franchement.

– Et de quoi, grand Dieu ?

– De la Muette, de ses propriétaires... de tout ce qu’on dit à propos de ce grand château.

– Le châtelain est mort, le savez-vous ?

– Oui.

– Une mort rapide... presque subite ! Ça fait jaser... des fois qu’il se serait suicidé.

– Oh ! il aurait mis fin à ses jours ?

– Des racontars, peut-être !... Faut toujours que les gens jacassent.

– Il n’y a pas de fumée sans feu. Qu’est-ce qui leur a fait parler de suicide ?

– Question de dettes... François de La Boissière était au bout du rouleau. Tous ses biens étaient hypothéqués... Il aurait fallu vendre et travailler... C’est ce que disent nos paysans... Tout de même, moi, je ne crois pas qu’un La Boissière ait pu finir comme ça... à cause de la religion. C’était un croyant ! Et puis, il y avait sa fille, cette pauvre petite Sainte-Sauvage sans défense.

– Comment dis-tu qu’elle se nomme ?

– Sainte-Sauvage.

– Drôle de nom.

– C’est pas un nom... c’est un surnom que le village lui a donné. Parce que c’est chétif, c’est timide, c’est craintif comme un agnelet... Et puis, ça rougit, ça parle pas... Non, bien sûr ! C’est pas possible que le père ait déserté, laissant la pauvrette toute seule pour débrouiller les affaires compliquées que sa mort n’arrange pas du tout !... Si seulement elle avait un frère... ou un parrain... quelqu’un pour veiller sur elle et la protéger ; mais elle est seule... aucun parent... aucun ami... parce que... quand on n’a pas de sous il n’y a plus d’amis qui nous connaissent.

Daniel l’avait laissée parler. Quand, des humbles, on désire apprendre quelque chose, il faut savoir écouter et ne pas interrompre. La brave femme parlait d’abondance, disant ce qu’elle savait, sans beaucoup de réflexion, mais exprimant bien ce qu’elle pensait.

Lorsqu’elle s’arrêta, Daniel n’eut qu’à lui poser une nouvelle question pour la remettre en mouvement.

– Quel genre d’homme était-ce que M. de La Boissière ?

– Un brave homme. Tout le monde estimait qu’il était incapable de causer le moindre mal à son prochain. En revanche, on le disait peu raisonnable... il était léger et bambocheur. Il a, comme dit Monsieur, mené la vie à grandes guides. Bien des billets bleus ont disparu dans les caisses du Pari Mutuel et des salles de jeux.

– Un joueur, murmura Daniel, un peu méprisant.

– Oui. Un joueur ! Mais surtout un monsieur brillant et toujours jeune. Il aimait la vie ardente, les femmes, les fêtes, les beaux chevaux. Sa mort eût, peut-être, été moins prématurée, s’il avait mieux ménagé ses forces et son argent.

– Il dépensait beaucoup ?

– Énormément.

– Et, pour combler le déficit, il avait recours aux emprunts.

– Votre grand-père en sait quelque chose.

– Je vois, dit le jeune homme, un peu pensif.

Il y eut un silence de quelques instants, puis Daniel demanda encore :

– Et, de toute la fortune laissée par les grands-parents, il ne reste rien ?

– Rien ! Toutes les terres sont hypothéquées... La Muette va être mise en vente... Sainte-Sauvage devra quitter la vieille demeure de ses ancêtres.

– Pour aller où ?

– Ah ! dame ! Ça, personne ne sait. Il va falloir qu’elle gagne sa vie.

– Travailler ? Est-elle capable de faire un travail ?

La femme leva les bras au ciel.

– Elle ne sait rien faire, mon beau monsieur !... Qu’est-ce qui lui aurait appris à faire quelque chose ? Pas la vieille Radegonde, pour sûr.

– Qui est Radegonde ?

– La servante qui a élevé Mlle Anne.

– Et qui est Mlle Anne ? questionna-t-il encore avec patience.

– Sainte-Sauvage. Elle s’appelle Anne, vous comprenez. Anne de La Boissière. C’est un beau nom.

– Un très beau nom, approuva-t-il gravement.

– Oui. Mais, comme dit maître Rasquin, une jeune fille avec un pareil nom, mais sans un sou à elle, c’est une calamité. Elle a une bouche et un estomac comme les autres ; mais qui les remplira quand elle aura faim ?

– La liquidation de ses biens lui laissera, peut-être, un morceau de pain.

– Le maître dit que non. Il paraît que, s’il voulait, il pourrait la mettre à la porte de la Muette, sans qu’elle ait le droit de faire « ouf ».

Daniel alluma une cigarette et du bout des lèvres, en regardant la vieille femme, il demanda :

– Il pourrait ?... dit-il. Alors, pourquoi ne le fait-il pas ?

– Ah ! bédame, parce qu’il n’est pas pressé... Il ne veut rien faire avec brutalité... et puis, ça donne le temps de voir venir... le château lui plaît. Il compte sur vous pour l’avoir.

– Oui, je sais... pour une bouchée de pain !

– Je me vois déjà cuisinière à la Muette... Vrai, monsieur Daniel, je serais heureuse de vous y mijoter des petits plats, comme lorsque vous étiez petit.

Il ne répondit pas et, pendant quelques instants, il médita en silence, perdu dans ses pensées. Tout à coup, il leva les yeux vers Valérie qui épluchait une salade.

– Et dans le pays, qu’est-ce qu’on en dit, de cette affaire ?

– Ce qu’on dit ?

– Oui, de la mort du père, des dettes, de la vente du château... des créances de mon aïeul ?

– Ah ! bédame ! Sûr qu’ils disent que M. Rasquin a été un vieux malin... Il a su y faire !... On plaint aussi la Sainte-Sauvage. C’est une enfant, personne n’y veut du mal... Elle est innocente de toutes les manigances de son diable de père ; mais c’est tout de même elle qui va payer les pots cassés !... À moins...

– À moins ?

– Bah ! Y en a qui pensent que le maître, peut-être, ne la laissera pas totalement sans rien. Il a eu les terres, les bois, les fermes... s’il a aussi le château... Mais naturellement, ceux qui disent ça ne feraient aucun cadeau à la donzelle... C’est son droit, à c’t’homme, d’exiger son dû... l’argent qu’il a prêté doit lui revenir, s’pas ?

– Oui, c’est son droit... légalement, son droit...

De nouveau, il s’enfonça dans ses réflexions qui, d’ailleurs, ne durèrent pas longtemps, car, bientôt, la servante s’exclama :

– Tenez, le voilà, votre grand-père ! Cachez-vous là, monsieur... dans l’encoignure de l’escalier.

Le père Thomas poussa la porte du vestibule après avoir longuement râpé la semelle de ses souliers sur le décrottoir de fer.

Il vit Valérie au milieu du passage, les poings sur les hanches, guettant sa proche surprise.

– Qu’est-ce que tu fiches là, à ne rien faire ? As-tu fini ton travail à la laiterie et à la basse-cour ?

– Je vous attendais !

– Une autre fois, ne m’attends pas en te reposant, cela vaudra mieux. Est-ce que, toi aussi, tu vas prendre des habitudes de flemme ? Est-ce que tu aurais attrapé le microbe moderne de la fainéantise ? Je te croyais plus résistante aux maladies à la mode !

Valérie riait aux éclats, peu touchée par cette algarade.

Daniel sortit de sa cachette.

– Ah ! par exemple ! Toi ici ?

– Bonsoir, grand-père.

– J’ai justement écrit à ton père de t’envoyer.

– Eh bien ! me voici !

– Comment, déjà ?

– Vous en plaignez-vous ?

– Non, non. Mais tu aurais pu me prévenir, rien n’est prêt pour te recevoir. Je ne sais même pas comment je vais te nourrir à dîner !

– S’il n’y a que cela qui vous embarrasse, je puis aller m’installer à l’« Hostellerie du Grand Cerf » (c’était une auberge célèbre du pays par la chère qu’on y faisait et aussi par les coups de fusil qu’on y tirait) et je dirai qu’on vous envoie l’addition, dit le jeune homme avec bonne humeur.

– Non, non, mon garçon, reste ici. On s’arrangera. Je vais t’installer dans la chambre bleue de ta mère.

Le père Rasquin, long vieillard au visage en lame de couteau, avait le cheveu blanc, l’œil bleu derrière des cils blancs, les lèvres minces qui ne découvraient jamais une denture solide et intacte.

Il était vêtu d’un costume de velours à côtes, comme en portent les chasseurs. Ses maigres mollets se guêtraient de coutil.

Il chercha ses clefs dans sa poche.

– Tiens, suis-moi. Viens aussi, Valérie, Je t’ouvrirai l’armoire pour les draps.

Ils gravirent le vieil escalier de bois, spacieux, sévère, méticuleusement ciré comme un escalier de couvent. Daniel fermait la marche en balançant sa valise à bout de bras.

Il humait l’atmosphère de la maison et pensait :

« Dieu, que ça peut être réfrigérant, cette grande bicoque ! Et dire que me voici installé là pour un temps imprécis. Je me sens transi... et sans courage... Il me faudra un certain héroïsme pour persévérer dans la tâche que je me suis tracée. Heureusement, les manies de mon grand-père, en m’exaspérant, me confirmeront dans ma volonté !... Ah ! s’il supposait qu’il délègue, à la conduite de ses sacro-saintes affaires, un descendant indigne que n’anime aucun intérêt personnel, mais simplement des sentiments d’équité... »

Le vieillard se retourna vers lui.

– Et tu sais, il faut que, d’ici peu, tu sois châtelain de la Muette, et châtelain à bon compte ! Tout à l’heure, je t’expliquerai tout... dans mon bureau.

– Non, grand-père, pas aujourd’hui ! Papa m’a entretenu assez longuement de la question, que je possède bien, je crois... Demain, j’irai trouver Me Donguet à Noinville, et puis j’agirai ensuite...

– Pourquoi remettre à demain ?

– Pas un mot de plus. Vous ne m’attendiez pas si tôt. Alors, laissez-moi respirer. D’ailleurs, j’ai conduit très vite et j’ai mal à la tête. Il me faut d’abord refaire connaissance avec nos bois et nos collines.

– Bon, comme tu voudras.

Et le père Rasquin, méprisant un peu cette jeunesse qui parlait de mal de tête, haussa les épaules. Mais il était néanmoins surpris par le ton catégorique de son petit-fils.

« Est-ce que, par hasard, le gamin aurait gagné l’esprit de décision ? Il parle en homme, maintenant ! C’est peut-être de bon augure. »

Et ils pénétrèrent tous les trois dans la chambre bleue dont Daniel s’empressa d’ouvrir fenêtres et volets, pour en chasser l’odeur de renfermé et de moisi.

*

C’était un matin lumineux, bruissant de jeunes feuillages dans les remous légers des brises. Les aubépines, les arbres fruitiers étaient en fleur dans les haies et les vergers. Le coucou chantait au bois.

Au volant de sa voiture, Daniel rêvassait.

« C’est extraordinaire ce que cette campagne me rend languide. Il ne fait pas un temps à aller s’enfermer dans une poussiéreuse étude de notaire. »

Puis il sourit à la pensée qu’il avait réussi à dépister son grand-père. Depuis son lever, il avait joué à cache-cache, pour la plus grande joie de Valérie.

« J’ai tenu à prendre mon café devant la servante, si bien qu’il n’a rien pu confier en présence d’un tiers. Il est si méfiant !... Et puis, je me suis sauvé. Il criait sur le perron qu’il voulait m’accompagner. Je lui ai répondu que je conduisais à tombeau ouvert et que je n’acceptais de prendre avec moi que des amis qui ne craignaient pas les accidents. En fait de vitesse, j’avance à l’allure d’un convoi mortuaire... Non, cette image est trop funèbre... Mettons d’un cortège de noce... Cela va mieux avec le décor et ces chants d’oiseaux. »

Au-delà d’un taillis, il découvrit un talus couvert de pervenches.

« Je descends. Il faut que je fleurisse ma boutonnière. Pendant l’entretien avec Me Donguet, je regarderai mes fleurs. Cela m’encouragera. Il n’est rien de tel que de s’occuper d’affaires dites sérieuses pour se sentir irréductiblement poète. »

Il arriva enfin à l’étude du notaire dont les panonceaux dédorés s’enguirlandaient d’une jeune glycine.

Il soupira.

« Voici les soucis qui commencent, pensa-t-il avec fatigue. Enfin, prenons un air de circonstance. »

Me Donguet le reçut aussitôt dans l’antre classique à dossiers verts. C’était un homme d’une soixantaine d’années, gras et rose comme un vrai tabellion de campagne. Il avait une âme de dilettante. Sa table était, paraît-il, la meilleure du canton.

– Bonjour, jeune homme ! s’écria le pétulant notaire. Enchanté de vous revoir... Eh ! mon Dieu, que vous êtes devenu grand ! Tous mes compliments sur votre belle mine... prestance, allure, rien ne vous manque. Vous êtes fait pour tourner les cœurs !

– Cher maître, vous êtes trop aimable, fit-il, un peu gêné de ces bruyants compliments.

Et, pour changer de conversation, il entra tout de suite dans le vif du sujet qui l’amenait à Noinville :

– Mon grand-père vous a sans doute mis au courant...

– Oui, oui. Vous venez pour l’affaire de la Muette... On veut vous essayer... Se rendre compte de vos dons... Mais elle est parfaite, cette idée ! Tout à fait parfaite...

Il se frottait les mains d’une manière pleine de bonhomie.

– Asseyez-vous donc là... très bien... Oh ! ce ne sera ni long ni compliqué... les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Il tira un dossier d’un tiroir.

– Pardon, intervint Daniel. Auparavant, je voudrais bien savoir exactement en quoi consistent ces créances. Il m’a paru que, dans le pays, on commentait cette affaire-là de toutes les manières.

– Connaissez-vous un village de France où, d’une pelletée de terre, on ne fasse une colline ?

– Évidemment, partout on jase à tort et à travers. Mais puisque mon père, Fernand Maureuse, m’a chargé de m’occuper de cette affaire auprès de mon aïeul, je voudrais savoir comment Thomas Rasquin est devenu le principal créancier de M. de La Boissière. Je ne vous cache pas que mon père serait disposé à racheter les créances de mon aïeul et à devenir propriétaire de la Muette ; mais encore faudrait-il qu’il connût exactement la valeur de cette propriété. le montant des dettes et les conditions les moins onéreuses auxquelles on pourrait l’acquérir.

– Ce que vous me demandez là, monsieur Maureuse, est assez délicat. D’un côté, je suis le notaire de votre aïeul, Thomas Rasquin, qui a toujours eu recours à moi pour l’achat de ses diverses propriétés. D’un autre côté, M. François de La Boissière m’a, plusieurs fois, confié le soin de vendre ses terres ou de lui procurer des prêteurs. J’ai, chez moi, les actes de propriété de la Muette, et ma situation, entre mes deux clients, est assez délicate. Je voudrais bien, sans nuire à l’un, conseiller l’autre.

– J’ai toujours entendu dire, monsieur Donguet, que vous étiez un notaire de bon conseil et de grande probité. Vous pouvez me renseigner et même diriger mon aïeul, sans que votre cliente, Mlle de La Boissière, en éprouve du préjudice. Au surplus, mon père, en me chargeant d’acheter le château, n’a jamais eu le désir de le sous-estimer. Il possède toutes les chasses de Colforval et il serait heureux de pouvoir y adjoindre un domaine comme celui de la Muette, d’autant plus que ma mère, née Marceline Rasquin, est la seule héritière de mon aïeul qui, lui-même, est le principal créancier de François de La Boissière.

« Si nous examinions, poursuivit Daniel, les circonstances sous ce point de vue, vous conviendrez qu’il n’y a aucune raison pour que mon père ne profite pas de la vente de la Muette, pour s’en rendre acquéreur. Il semblerait, au contraire, que mon aïeul, ayant mis beaucoup d’argent dans cette affaire, doive le premier y trouver de l’avantage !

Le notaire parut réfléchir.

– Eh bien ! examinons cette question, fit-il en prenant subitement une décision.

« Tout d’abord, apprenez que François de La Boissière, lorsqu’il a hérité de la Muette à la mort de sa mère qui en avait été bénéficiaire sa vie durant, François de La Boissière, dis-je, était un peu jeune. Il n’avait qu’une idée en tête : s’amuser et vivre sa vie, comme il disait. Il n’a pas compté. La vie d’ailleurs, dans ce temps-là, était facile. Il a vécu largement, si bien qu’il a fallu recourir, assez tôt, à des emprunts.

« À cette époque, votre grand-père n’avait pas encore acquis la fortune qui lui permit, plus tard, d’aider le châtelain.

« Les emprunts faits par François de La Boissière le furent à des gens de la région : quelque cinquante mille francs par-là, vingt-cinq mille par-ci ; bref ; il y a une vingtaine d’années, les différentes créances s’élevaient seulement à trois cent soixante-cinq mille francs !

« Je dirais, si vous permettez cette expression, que c’était une petite partie, eu égard à la grosse fortune que représentaient la Muette et ses terres, puisque la principale ferme était louée pour le prix de cinquante-huit mille francs. Par là, je ne sais si vous vous rendez compte de l’importance de cette ferme ; mais c’est une des plus grandes des alentours.

« Il y avait encore deux ou trois moulins, il y avait des chasses, des bois ; enfin, il y avait des douzaines de fermes un peu plus petites, dont les prix variaient de huit à vingt-deux mille francs de loyer ; c’est-à-dire qu’en l’espèce, il s’agissait d’un domaine valant pour le moins quatre à cinq millions... des millions or, de ce temps-là...

« À ce moment, la vie chère commençait à se faire sentir en France. C’était après la première grande guerre et il n’était plus permis, à nos propriétaires, de conserver le train de vie qu’ils avaient mené jusque-là, s’ils ne possédaient pas une assez grosse fortune.

« Quels que soient les motifs qui ont amené François de La Boissière à avoir besoin d’un emprunt, il lui fallut, tout à coup, la somme de cinq cent mille francs.