Serbie : Mythologies balkaniques - Gaëlle Pério Valero - E-Book

Serbie : Mythologies balkaniques E-Book

Gaëlle Pério Valero

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Beschreibung

Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre

Que reste-t-il de l’ex-Yougoslavie ? De tous les peuples de l’ancienne république disloquée par la guerre, les Serbes sont sans doute ceux qui s’interrogent le plus. Sans parvenir à répondre, tant l’histoire semble, après la mort du maréchal Tito, leur avoir échappé.

La Serbie est un pays, sans aucun doute. Mais quel pays ! Un territoire enclavé, que ses frontières mal cicatrisées continuent de faire souffrir. La Serbie, surtout, est un condensé d’émotions contradictoires, porté par des sentiments puissants comme le majestueux Danube qui la traverse de part en part.

Serbie poétique et romantique. Serbie austère et orthodoxe. Serbie frustrée et nationaliste. Serbie désordonnée et si créative. C’est ce pays, soudain seul et isolé après les scissions du Monténégro et du Kosovo, que ces pages veulent vous faire découvrir. Avec en filigrane le goût, la musique, le rythme, les odeurs des Balkans.

Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Écrit à l’unisson des mythes qui nourrissent l’âme serbe, il vous permettra d’en saisir le vent de folie. Pour mieux l’apprécier. Et donc mieux la comprendre.

Un grand récit suivi d’entretiens avec Ivan Čolović, Vesna Pesić et Jacques Rupnik.

Un voyage historique, culturel et politique afin de mieux connaître les passions serbes. Et donc mieux les comprendre.

EXTRAIT

Des bébés hirondelles agrippés à un fil électrique piaillent avec impatience dans la pénombre. Leur mère se profile dans la lumière ensoleillée du dehors et passe en trombe le portail de l’église du monastère orthodoxe de Mileševo sous le regard bienveillant de l’Ange blanc, cette fresque du treizième siècle emblématique de la Serbie. Les pèlerins contournent un grand drap sur le sol dallé posé par les moines pour le protéger des déjections des oisillons. Hommes, bêtes et saints cohabitent benoîtement. Les femmes, elles, sont au travail dans les champs, dans la boutique ou l’hôtellerie du monastère. L’higoumène, affable, accueille les pèlerins. Quasi-sosie de saint Sava, prince serbe et moine, dont l’image orne toutes les salles de classe du pays et qui ici bénit les visiteurs. Fresque fragile, dont le regard pigmenté, contrairement à tant d’autres de par le pays, n’a pas été aveuglé à coups de marteau par les occupants ottomans.

A PROPOS DE L’AUTEUR

Correspondante en Serbie de 2000 à 2007 pour plusieurs médias français, dont La Croix et L’Express, Gaëlle Pério Valero a enseigné la géopolitique des Balkans à Sciences-Po Paris.

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Seitenzahl: 94

Veröffentlichungsjahr: 2015

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L’ÂME DES PEUPLES

Une collection dirigée par Richard Werly

Signés par des journalistes écrivains de renom, fins connaisseurs des pays, des métropoles et des régions sur lesquels ils ont choisi d’écrire, les livres de la collection L’âme des peuples ouvrent grandes les portes de l’histoire, des cultures, des religions et des réalités socio-économiques que les guides touristiques ne font qu’entrouvrir.

Écrits avec soin et ponctués d’entretiens avec de grands intellectuels rencontrés sur place, ces riches récits de voyage se veulent le compagnon idéal du lecteur désireux de dépasser les clichés et de se faire une idée juste des destinations visitées.

Une rencontre littéraire intime, enrichissante et remplie d’informations inédites. Parce que pour connaître les peuples, il faut d’abord les comprendre.

Richard Werly (1966) est le correspondant permanent à Paris du quotidien suisse Le Temps. Précédemment basé à Bruxelles, Genève, Tokyo et Bangkok, il s’est lancé dans l’aventure éditoriale de L’âme des peuples après avoir réalisé combien, dans une Europe en crise, la compréhension mutuelle et la connaissance des racines culturelles et religieuses ne cessent de reculer sous la pression d’une économie toujours plus rapide et globalisée.

À Marina Rakić, moja kuma

AVANT-PROPOS

Pourquoi la Serbie ?

Le peuple serbe n’est jamais là où on l’attend. Minuscule nation à peine édifiée au début du vingtième siècle, serrée entre deux empires, la Serbie réussit déjà, à la suite de l’assassinat de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo le 28 juin 1914, à embraser le monde en déclenchant la Première Guerre mondiale. Moins de cent ans plus tard, alors que l’Europe s’auto-congratule de sa réunification inespérée et de la disparition de l’URSS, le conflit yougoslave, fratricide et tragique, charrie exactions, crimes contre l’humanité et génocide. En 1991, la fédération socialiste bâtie par Tito se brise en sept morceaux. L’Europe, sous le choc, pointe du doigt la Serbie, principale belligérante.

Depuis, les Serbes, ostracisés et fragilisés, décollent laborieusement de leur réputation nationale cette étiquette de mouton noir du continent. Poids lourd économique et politique des Balkans occidentaux, la Serbie, pays slave, se cherche un point d’équilibre. Derrière cette image de tête dure, brutale et obstinée, la nation serbe doute toujours d’elle-même, quitte à forcer le trait du patriotisme pour se rassurer sur son existence.

Ce peuple généreux, une main sur le cœur, a toujours l’autre main prête à lever son verre pour trinquer à la facétie du destin ou à saisir une arme pour tirer, en l’air (de joie) ou devant (les mauvais jours). Ce sentimentalisme exacerbé peut certes mener jusqu’aux confins les plus sombres du nationalisme, mais il caractérise une population tout sauf tiède. En Serbie, la porte s’ouvre facilement à qui veut bien y frapper. L’arrogance, la rudesse s’effacent alors soudain pour laisser place à la gentillesse la plus attentionnée, parfois un tantinet naïve. Cette façon d’être au monde, décontractée et fataliste, se pimente d’une ironie tendre et d’un profond attachement au terroir. Le pays n’est pas à un paradoxe près.

Et puis, il y a aussi ce génie serbe de rire de tout, surtout et d’abord de soi-même, à grands coups de « bre », cette interjection typique qui ne veut rien dire, mais qui ponctue toute discussion. Aucune inconscience dans cette fuite en avant, plutôt une volonté farouche de ne pas céder au désespoir. Les guerres, la transition démocratique ont épuisé la Serbie. On s’étourdit donc pour oublier que la gueule de bois des années noires ne passe pas. Malgré l’immense lassitude, une énergie folle ne demande qu’à être libérée, prête à déborder comme un café turc qu’on a laissé trop longtemps sur le feu. Qu’importe ! Bercé par ses mythes, ce peuple a appris qu’il vaut mieux se sacrifier que se compromettre. Quitte à s’aveugler sur la réalité et sur ses responsabilités.

Arrivée un peu par hasard et un peu perplexe en février 2003, quelques semaines avant l’assassinat du Premier ministre Zoran Đinđić, mes préjugés ont rapidement volé en éclats et j’y suis restée sept ans. Brutal et tendre, ce pays qui joue le chaud et le froid ne peut laisser indifférent.

Mythologies balkaniques

Des bébés hirondelles agrippés à un fil électrique piaillent avec impatience dans la pénombre. Leur mère se profile dans la lumière ensoleillée du dehors et passe en trombe le portail de l’église du monastère orthodoxe de Mileševo sous le regard bienveillant de l’Ange blanc, cette fresque du treizième siècle emblématique de la Serbie. Les pèlerins contournent un grand drap sur le sol dallé posé par les moines pour le protéger des déjections des oisillons. Hommes, bêtes et saints cohabitent benoîtement. Les femmes, elles, sont au travail dans les champs, dans la boutique ou l’hôtellerie du monastère. L’higoumène1, affable, accueille les pèlerins. Quasi-sosie de saint Sava, prince serbe et moine, dont l’image orne toutes les salles de classe du pays et qui ici bénit les visiteurs. Fresque fragile, dont le regard pigmenté, contrairement à tant d’autres de par le pays, n’a pas été aveuglé à coups de marteau par les occupants ottomans2.

À 7 km de ce haut lieu de l’identité serbe, qui puise ses racines dans la dynastie royale et médiévale, la ville de Prijepolje raconte une autre histoire de la Serbie. La nation orthodoxe, dont le maître mot est « seule l’unité sauvera les Serbes »3, offre ici un visage métissé. Les drapeaux serbes sur les édifices officiels flottent dans l’air du soir tandis que des minarets voisins, on appelle à la prière. Située dans le Sandjak de Novi Pazar, cette ancienne division administrative ottomane, Prijepolje rappelle, par sa mixité ethnique, les 500 ans d’occupation turque mais aussi les 40 ans de la Yougoslavie socialiste de Tito.

De la période ottomane, ce « joug ottoman » tel qu’il est génériquement appelé dans toute la région, des traces subsistent partout. Dans la préparation du café, turc ou grec pour les uns, « domestique » pour les autres. On s’encourage à tour de bras en s’exclamant « hajde ! », « allez ! » en turc, en contemplant les plats sur la table. Pâtisseries dégoulinantes de miel. Ćevapčići, ces rouleaux de viande hachée, enveloppés dans une lepinja, pain blanc succulent. Feuilletés de légumes ou de viandes, bureks que l’on accompagne d’un yoghourt. Les siècles ottomans ont façonné les habitudes comme celles de l’en-cas de 11 heures du matin et du vrai repas en famille vers 16 heures. L’architecture et la sinuosité des ruelles rappellent aussi cet héritage qui encombre les Serbes. De la vieille ville de Prijepolje où se niche un ancien collège ottoman transformé en musée, les promeneurs descendent vers le centre. C’est l’heure bleue, quand la journée vacille et que les familles, amis ou amoureux parcourent le Corso. Flânerie rituelle au confluent des rivières durant laquelle on se raconte la journée. Des ampoules colorées éclairent comme des lucioles les baraques à frites, à pop-corn ou à amandes grillées. Des gamins rejouent le dernier match des deux équipes de foot mythiques de Belgrade, le Partizan et l’Étoile rouge.

Avant les guerres balkaniques des années 1990, des Croates catholiques vivaient aussi ici, comme le prouvent leurs églises toujours modestement entretenues mais désormais désertes. Ne restent que les vieux, agrippés au seuil de leurs maisons. Plus à l’est, dans la ville de Novi Pazar, un cimetière juif à l’abandon atteste de la vitalité, jadis, de la communauté séfarade. Ces familles parlaient le ladino4. Présentes dans la région depuis 1492, elles furent presque entièrement exterminées, durant la Seconde Guerre mondiale, par les nazis et leurs alliés.

Vingt minorités nationales5 sont officiellement reconnues en Serbie, pays d’un peu plus de sept millions d’habitants. Certaines sont même majoritaires dans diverses régions, comme les Bosniaques dans le Sandjak de Novi Pazar ou les Albanais dans la vallée méridionale de Preševo. D’autres sont numériquement très importantes, comme les 20 % de Hongrois en Voïvodine, cette province au nord-ouest de Belgrade, la capitale. D’autres comme les Gorani, peuple slave musulman originaire des confins frontaliers situés entre l’Albanie et la Macédoine, ne sont pas reconnus comme minorité même s’ils forment une communauté à part, attachée à ses valeurs et ses traditions. Début mai, pour la fête de la saint Georges, les Gorani se rassemblent pour trois jours de fêtes au sud de la ville de Dragaš, aujourd’hui située au Kosovo. Les jeunes filles à marier se parent de costumes traditionnels et se coiffent de pièces d’or. Entre les danses, elles paradent tandis que les garçons rivalisent de force dans des combats où ils s’affrontent le corps enduit d’huile. Au-delà de la tradition, ces mariages sont cruciaux pour la survie de la communauté. Au fil de ces trois jours d’excès, les animaux rôtissent sur les brasiers. L’alcool coule à flot. Les têtes tournent. Et les liens de ce peuple, célèbre pour ses pâtisseries, se resserrent.

Le Danube n’est pas bleu

Les fleuves et rivières sont ici des fils tissés qui relient les territoires et les hommes. L’emblématique Danube fait une majestueuse entrée en Serbie depuis la Hongrie, traverse la grande et fertile plaine de la Voïvodine, caresse Belgrade pour suivre la frontière avec la Roumanie et quitter avec grâce le pays pour pénétrer en Bulgarie. Le Danube n’est pas bleu, il reflète le ciel ou les états d’âme de celui qui le contemple. Mais d’autres fleuves s’étirent : la tranquille Tisza, la familière Save où l’on se baigne l’été, la Drina, frontière naturelle avec la Bosnie-Herzégovine, la pragmatique Morava et ses affluents, ou encore le Timok. Tous vallonnent et assouplissent un paysage exigeant, composé pour les deux tiers de montagnes ou de collines. Ils préservent de l’isolement ce pays au climat continental où les hivers sont rudes avec des températures souvent inférieures à moins dix degrés. C’est le règne de la glace et de la neige. Le printemps survient brièvement et cède très vite la place à l’été, tyrannique de chaleur et de lumière. Suit l’heure de l’automne bienveillant, à l’allure d’été indien.

Les fleuves rassurent face à ces écarts thermiques éprouvants. Ils ont précédé les routes qui suivent souvent leurs cours et permis aux villes de se développer dans des régions d’abord faites pour les chèvres aux sabots agiles.

La Serbie est un carrefour. Carrefour entre l’Orient et l’Occident, entre l’Est et l’Ouest. Zone de contact entre l’Empire austro-hongrois et l’Empire ottoman pendant des siècles, enjeu de la « question d’Orient », le Royaume yougoslave d’entre-deux-guerres, sous monarchie serbe, ne fut qu’une parenthèse. Après la victoire de Tito et de ses partisans à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, la Serbie est une des républiques de la Fédération socialiste yougoslave, soutenue sur le plan économique par les Occidentaux après la rupture entre Staline et Tito en 1948, sans jamais s’allier pourtant à l’Occident. Tito se veut médiateur et leader du tiers-monde, via le mouvement des non-alignés, tandis qu’à l’intérieur de la Yougoslavie vivent des peuples déplacés par les remous de l’histoire. Des familles déracinées, contraintes de se bouturer pour refleurir ailleurs. C’est le cas des Serbes de Croatie, dont la présence séculaire remonte aux confins militaires de l’Empire austro-hongrois. Orthodoxes, sous ordre direct de l’empereur catholique, ils furent toujours en première ligne contre les « envahisseurs » turcs musulmans.

Durant la période yougoslave, les Serbes étaient présents dans les six républiques de la Fédération : en Croatie, au Monténégro (plus de 30 %), en Bosnie-Herzégovine (plus d’un tiers de la population) comme en Macédoine. Sous Tito, nombreux aussi furent ceux qui partirent chercher fortune à l’étranger. Ces « travailleurs invités », comme les appelaient leurs « hôtes » allemands, ou gastarbajter