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Cicéron, l'infatigable détective, part pour une nouvelle enquête entre le Val de Marne et la Bretagne.
Quand Cicéron et sa bande quittent le Val de Marne pour la Bretagne… Tout part d’un pendu et d’un tué par balle, assassinés à Vitry, et qui s’avèrent avoir de fortes accointances bretonnes, notamment entre Combrit, Quimper et Concarneau, le triangle des emmerdes dures. Nos enquêteurs dépaysés vont devoir fouiner dans une conserverie de la zone portuaire concarnoise, où leur flair ne décèlera pas que des odeurs de bulots…Bottes aux pieds, la fine équipe se jette à l’eau !
Découvrez sans plus attendre les aventures humoristico-policières du détective Cicéron !
EXTRAIT
— Dis ? Tu trouves pas que la moule bretonne a un goût d’huître ?
Ça, c’est René qui me cause. Je ne suis pas dans mon assiette. C’est pas le moment de me poser des questions à double sens. Je le regarde, morne. Il comprend et précise :
— Ma nouvelle copine est de Saint-Brieuc…
J’avais donc bien saisi. Délicat, le mec.
— J’aime pas les huîtres, tu le sais bien. Et puis c’est pas le moment.
On est entassés, le commissaire, Momo, René et moi, dans la toute petite salle du P’tit Bistrot, à Vitry. Le vieux est à la limite de pleurer, Momo en berne et moi, je cogite. Seul René semble presque intact et tente, à sa manière, de faire diversion. Léo Cœurmarie est mort. Vous vous rendez compte ? Léo, mort ! Non ? Vous ne le connaissiez pas ? Et Johnny, vous le connaissiez ? Non, et ça ne vous a pas empêchés de les vider, vos glandes lacrymales, en regardant à la télé l’improbable défilé de Harleys pétaradantes. Et, pour autant que je sache, il s’en fichait bien, Johnny, de vous, tous autant que vous êtes. Léo aussi ? D’accord : un point partout. On ne va pas se fâcher pour ça. Bref, Léo est mort. Léopold, en entier, je ne vous en ai jamais parlé. Et pourtant, c’était, très bizarrement, le plus petit dénominateur commun entre nous quatre qui sommes attablés ce matin. C’est vrai qu’il n’était pas très grand. « Bizarrement », car on le connaissait tous, chacun de notre côté, bien avant de se rencontrer. Il y a des mecs, comme ça, que tout le monde connaît dans une ville. Léo en était.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Banlieusard pur jus, Cicéron Angledroit – de son vrai nom Claude Picq – est né en décembre 1953 à Ivry, ceinture verte de Paris transformée depuis en banlieue rouge.
Il a été « poursuivi » par les études (faute de les avoir poursuivies lui-même) jusqu’au bac et est aussitôt entré dans la vie active par la voie bancaire.
Très tôt, il a eu goût pour la lecture, notamment les romans : Céline, Dard, Malet et bien d’autres. Et très tôt aussi, il a ressenti le besoin d’écrire.
Tel est pris qui croyait pendre est le dixième titre de sa série d’enquêtes humoristiques.
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Seitenzahl: 283
Veröffentlichungsjahr: 2019
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CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
À Patrick, un très sympathique Concarnois qui voulait faire partie du casting. Tu vas être servi !
« Ici, quand il fait beau, c’est qu’il va pleuvoir. »
René
Pour celles et ceux qui entrent directement, par ce bouquin, dans l’univers de Cicéron et qui, de ce fait, n’ont pas eu le bonheur de lire les précédents ouvrages, voici une courte, mais opportune, présentation des personnages principaux :
Les Z’Hommes
Cicéron Angledroit : détective, la quarantaine indéfinie mais bien tassée, pas très grand, mal peigné, assez looser et très opportuniste. Il élève, seul, sa fille de trois ou quatre ans, Elvira (Elvira Angledroit… autre calembour). Son ex-femme est partie à l’étranger où elle enchaîne les missions humanitaires. Sa mère, yougoslave, vit à Paris et elle s’occupe pendant la semaine de la petite… Il fait ce qu’il peut pour vivre, c’est surtout un observateur. Il vit à Vitry, dans un deux-pièces qui fait partie d’une maison divisée en appartements… Ses voisins, africains, comptent beaucoup dans sa vie.
René : caddie-man à l’Interpascher de Vitry… mi-ouvrier mi traîne-savates… un homme bourru, rustre, mais attachant (un peu le Béru de San-A, mais en moins exotique). Un peu poivrot, il fréquente, chaque matin, le même bistro (dans la galerie de l’Interpascher) que Cicéron… Ils se sont rencontrés à l’occasion d’un attentat (lire Sois zen et tue-le) qui a touché le troisième larron important de l’histoire (Momo). René, sous ses airs rustres, est un homme bien et plein de bon sens.
André dit Momo : Un taciturne au statut de SDF (faux statut), intellectuel « rentré », pas expansif ni vantard. Il vend des « Belvédère » (journal d’insertion) à la sortie d’Interpascher… Il déploie une telle psychologie que cette activité est très lucrative pour lui. C’est le penseur de la bande. Il connaissait déjà René. Mais l’attentat dans la galerie marchande l’a privé de son bras droit et lui a permis de sympathiser avec Cicéron qui croisait ces deux-là chaque jour sans faire attention à eux. Depuis qu’il est manchot, il a doublé son chiffre d’affaires…
Le commissaire Théophile Saint Antoine : Un flic à l’ancienne, près de la retraite, connaissant bien la vie, désabusé, mais très droit. Est devenu pote avec Cicéron, auquel il confie quelques affaires en marge quand il n’a pas les coudées franches. Pote, mais avec, quand même, la barrière des convenances et du respect qu’ont ancrée en lui son éducation et une longue carrière poussiéreuse de fonctionnaire de terrain.
Les Nanas
Brigitte : La maîtresse « historique » et régulière de Cicéron. Elle est préparatrice dans une pharmacie et mariée à Jacques, un conducteur de travaux qui alterne, selon les bouquins, chômage et missions lointaines. Faut donc que Cicé et elle jonglent avec l’emploi du temps du monsieur.
Monique : Veuve de Richard Costa qui a été au cœur de Sois zen et tue-le. Elle aussi maîtresse de Cicéron, mais plus épisodiquement. Elle est également lesbienne et vit désormais avec Carolina, son ancienne belle-sœur (sœur de Richard). Elle vient d’avoir un bébé : Enzo, de Cicéron qui, ne sachant pas dire non, a accepté d’être le géniteur de cet enfant. Mais Carolina et elle en sont les parents officiels aux yeux de la loi.
Carolina : Juste ci-dessus évoquée, c’est le fantasme number One de Cicé. Manque de bol, lui si talentueux d’ordinaire se métamorphose en cloporte dès qu’il l’approche. Au fil des aventures, ils se familiarisent tous les deux, mais ça n’est pas facile. D’autant que Carolina connaît très bien le passé de Monique et de Cicé et qu’elle semble plus exclusive que notre héros.
Vaness’ : Fliquette, adjointe du commissaire, qui accorde aussi ses faveurs à Cicéron. Mais c’est du donnant-donnant. À la moderne. Sexuellement, elle le bouscule un peu par sa jeunesse et il a, parfois, du mal à s’accrocher aux branches. Elle était mariée à un CRS baraqué d’origine africaine dont l’existence créait des angoisses abyssales (et justifiées dans la tête du détective. Heureusement pour Cicéron, le couple bat de l’aile et ils vivent, désormais, séparément.
Jocelyne : Euh, là, c’est compliqué. Pour résumer : l’ex-femme du père « inconnu » de Cicéron que celui-ci a retrouvé, par hasard, fracassé sur sa table de cuisine (Qui père gagne) et qui ne laisse pas notre détective de marbre. Enfin, si quand même, si on peut dire…
Et sans oublier Raoul et sa nièce Lulu qui tiennent le bistro de l’Interpascher, siège social de notre détective…
Voilà, voilou… Bonne lecture !
Amis bretons, nous voilà !
Viscéralement attaché à ma banlieue comme vos moules à vos rochers, je voulais, à l’occasion de ce dixième roman, déroger à la règle et, surtout, remercier la Bretagne. La Bretagne sans laquelle rien, ou pas grand-chose, ne serait arrivé. Ça a commencé en 2015, par une invitation inespérée au Chien Jaune, le célèbre festival du polar de Concarneau. Ça a continué par une rencontre déterminante avec Jean Failler, le fameux Breton qu’on ne présente pas, puis, de fil en aiguille, avec mon arrivée aux Éditions du Palémon, qui m’ont accueilli à bras ouverts. Ensuite, comme rien n’est dû au hasard, l’étrange origine bretonne de René, par sa branche maternelle. Il ne nous en a pas fallu davantage pour passer le péage de La Gravelle, sur l’A81, qui nous a fait quitter l’Empire des autres (les autres étant l’ensemble des non-Bretons) et nous a catapultés dans votre belle région, votre beau pays.
Ainsi donc, si nous, Vanessa, Momo, René et moi, allons découvrir les charmes de l’Ouest, vous, amies bretonnes et amis bretons, allez pouvoir nous suivre dans cette histoire qui nous baladera ensemble à Concarneau, Combrit, Bénodet et un peu Quimper. Bien sûr, les faits sont entièrement le fruit de mon imagination, mais j’ai essayé de respecter au plus près le cadre, tout en évitant les poncifs qui tournent vite à la caricature.
Alors attachez votre gouriz et suivez-nous ! Vous en découvrirez de bien belles. Je remercie également la communauté des bulots sans laquelle cette histoire manquerait et d’iode et de sel.
Jeudi 26 avril 2018. 23 heures
On ne vit qu’une fois, les autres aussi
— Dis ? Tu trouves pas que la moule bretonne a un goût d’huître ?
Ça, c’est René qui me cause. Je ne suis pas dans mon assiette. C’est pas le moment de me poser des questions à double sens. Je le regarde, morne. Il comprend et précise :
— Ma nouvelle copine est de Saint-Brieuc…
J’avais donc bien saisi. Délicat, le mec.
— J’aime pas les huîtres, tu le sais bien. Et puis c’est pas le moment.
On est entassés, le commissaire, Momo, René et moi, dans la toute petite salle du P’tit Bistrot, à Vitry. Le vieux est à la limite de pleurer, Momo en berne et moi, je cogite. Seul René semble presque intact et tente, à sa manière, de faire diversion. Léo Cœurmarie est mort. Vous vous rendez compte ? Léo, mort ! Non ? Vous ne le connaissiez pas ? Et Johnny, vous le connaissiez ? Non, et ça ne vous a pas empêchés de les vider, vos glandes lacrymales, en regardant à la télé l’improbable défilé de Harleys pétaradantes. Et, pour autant que je sache, il s’en fichait bien, Johnny, de vous, tous autant que vous êtes. Léo aussi ? D’accord : un point partout. On ne va pas se fâcher pour ça. Bref, Léo est mort. Léopold, en entier, je ne vous en ai jamais parlé. Et pourtant, c’était, très bizarrement, le plus petit dénominateur commun entre nous quatre qui sommes attablés ce matin. C’est vrai qu’il n’était pas très grand. « Bizarrement », car on le connaissait tous, chacun de notre côté, bien avant de se rencontrer. Il y a des mecs, comme ça, que tout le monde connaît dans une ville. Léo en était. Moi, d’abord : j’étais en troisième et le BEPC, comme ça s’appelait à l’époque, approchait dangereusement. Déjà, à ce moment-là, le travail et moi, on avait une relation conflictuelle. Ma mère avait donc décidé de me faire prendre des cours particuliers de tout. Et c’est Léo, un étudiant qui occupait le studio au-dessus de notre trois-pièces de l’époque, qu’elle choisit pour me les donner. Arrivant tout droit de sa Bretagne natale, il avait quatre ou cinq ans de plus que moi. Il était en avance, j’étais en retard. Brillant étudiant versus cancre. Je l’admirais. Il était sorti de l’adolescence et tout semblait lui réussir. Mon premier souvenir de lui, c’est l’impression de netteté qui se dégageait de son allure et… son eau de toilette. Je l’ai encore dans le nez aujourd’hui. Moi, au mieux, je sentais la savonnette mal rincée… parfois. Il m’a donc donné des cours de tout pendant au moins deux trimestres. Je ne me souviens de rien sauf qu’il m’a transmis sa passion pour l’aquariophilie. Il me traînait dans les animaleries, rares à l’époque, pour me faire découvrir les scalaires, les guppies, les néons et autres poiscailles d’eau douce.
À la fin de l’année, j’ai eu mon brevet… et un aquarium. Ne me demandez pas comment. L’aquarium, c’était la récompense que m’avait promise ma mère en cas d’improbable réussite. C’est donc moi qui le connaissais depuis le plus longtemps. Puis, bien plus tard, ce fut au tour de René : Léo était au Conseil municipal et avait accepté la mission compliquée de reloger les habitants de deux immeubles vétustes voués à la destruction. René y était locataire d’un appartement. Grâce à Léo, il put obtenir de la ville une indemnité d’éviction outrancière, compte tenu de la valeur locative du bidule et de la faible ancienneté de l’occupant des lieux. En plus, efficace jusqu’au bout, il avait trouvé le crédit qui, ajouté à cet apport providentiel, permit à René d’acheter la baraque où il vit toujours. Ensuite, ce fut au tour de Momo de faire sa connaissance, toujours à la même époque. Léo bossait dans le journalisme. Il était, plus particulièrement, le fondateur et rédacteur en chef du Belvédère, le canard qui nourrit toujours notre manchot. Et c’est lui qui avait embauché et formé mon copain, qui semble complètement éteint ce matin. Pour Saint Antoine, c’est intervenu plus tard. Léo avait pris du galon et était maire-adjoint. Deux mandatures successives : une à la culture et communication, et une à la sécurité. Pendant la première, c’était l’élu de Mireille, la femme du commissaire, qui est chef du service communication de la ville, et pendant la seconde, le principal interlocuteur des forces de l’ordre locales, représentées par le vieux. Des liens d’amitié se sont créés entre le couple Cœurmarie – il était marié à l’époque – et le couple Saint Antoine. Ils se recevaient, comme on dit. De nous quatre, c’est de loin le plus affecté. Léo est mort. On n’en revient pas. Pendu en plein milieu du pont du Port-à-l’Anglais. Difficile, donc, de dire s’il est mort à Vitry ou à Alfortville. Encore des tracasseries. C’est Fred Bitovent, un exhibitionniste bien connu des services de police selon la formule consacrée, qui l’a trouvé aux environs d’une heure, ce matin. Bitovent, toute une histoire, ce mec. Le vieux nous l’a racontée juste avant de retomber dans son mutisme larmoyant. Le gugusse serait un descendant en ligne directe du frère de Beethoven, le compositeur allemand réputé. Cette branche de la famille se serait installée en France à la fin du XIXe siècle. Après la Première Guerre mondiale, le grand-père de Fred, pour des raisons bien compréhensibles, a décidé de franciser leur nom. Mais le pépé, qui n’était pas francophile au point de maîtriser les nuances, a donc écouté les conseils de l’officier d’état civil qui l’a aidé, à l’époque, dans le choix du nouveau nom. Un sacré farceur cet officier. Comment s’étonner, avec un tel patronyme, des choix pervers du descendant ? Bitovent est connu pour sévir la nuit sur le pont. Quand une rare voiture s’annonce, il ouvre son manteau en direction des phares. Il choisit toujours des véhicules qui arrivent du côté Vitry car une fois le pont passé, il leur est impossible de faire demi-tour et donc, de le poursuivre. Tenter une marche arrière serait très dangereux. Ce qui lui laisse tout loisir de disparaître avant d’éventuelles représailles. Cette nuit, les phares ont éclairé, outre ses attributs remarquables, une corde qui gigotait en plein milieu, accrochée à un hauban. Comme d’habitude, il s’est enfui. Mais quand il a été certain que la bagnole avait continué sa route, il est revenu sur ses pas. La corde ne bougeait plus. Il était trop tard. Il a essayé de remonter le pendu dont les pieds étaient à un mètre environ de la surface de l’eau, mais il a renoncé de peur de laisser ses empreintes. Il a prévenu les secours et ce sont les permanents de nuit du commissariat qui sont intervenus, prévenus par les pompiers. Puis la brigade territoriale, puis le SRPJ, puis la Scientifique. Suicide ? Non ! Léo était gaucher. On le savait tous. Sauf vous. Et le nœud qui fixait la corde au hauban était un nœud de droitier. Dans tous les polars, on utilise cette astuce pour écarter le suicide. Sauf que généralement, c’est le meurtrier le gaucher. Vous me permettrez de rétablir l’équilibre. La Scientifique est formelle. Et quand on se suicide, c’est rare qu’on pense à brouiller ainsi les pistes. Les pandores locaux ont appelé leur chef, qui m’a prévenu. J’ai rameuté René et Momo. Et nous voilà, prostrés à cent mètres à peine de l’entrée du pont, à attendre on ne sait quoi. Seul le vieux a eu l’autorisation de franchir les barrières isolant la scène de crime. C’est lui qui a reconnu la victime en premier. Un choc.
Petit rayon de soleil basané
L’arrivée de Vanessa remet un peu de vie dans l’équipe et autorise l’observation d’un phénomène étrange : une sorte de mimétisme verbal qui lie la fliquette et son patron.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? se lancent-ils avec une synchro parfaite.
Comme c’est le chef qui a le dessus dans les convenances policières, il élude et elle répond :
— Je vous ai cherché partout, surtout chez Raoul, et ma radio m’a informée de ce qui se passe ici. Alors j’ai pensé vous y trouver. C’est un mec de Versailles (SRPJ) qui m’a dit vous avoir vu repartir à pied, dans cette direction. J’ai donc suivi vos pas et quand j’ai vu ce bistro, je me suis dit bingo ! Et voilà, j’avais raison. Mais vous en faites, des têtes d’enterrement ! Qu’est-ce qui se passe ? On vous a rayé votre bagnole ?
Comme vous, Vaness’ ne connaissait pas Léo.
Comme vous, donc, elle s’en fout. Pire même, pour un flic, un macchabée est un accessoire de boulot, au même titre qu’un classeur à anneaux. On a du mal à caser une chaise supplémentaire pour l’accueillir. Faudra qu’un jour, vous passiez au P’tit Bistrot pour vous rendre compte de son exiguïté. Elle me colle quand même une bise, ce qui ajoute à l’affliction de pépère et ne le sort pas de ses pensées maussades :
— Et dire que Cœurmarie…
Il n’est pas de la génération à appeler les gens par leur prénom, même ses potes, sauf quand il ne connaît pas le nom ou que, comme pour Vanessa, il tente d’établir une relation plus personnelle.
— … était en pleine santé. Il est passé me voir pas plus tard que la semaine dernière et il pétait la forme.
Momo, qui a horreur des banalités toutes faites et inutiles, ne peut s’empêcher de réagir, poussé par son propre chagrin.
— Et où avez-vous vu qu’il fallait être malade pour se faire assassiner ?
Bien évidemment, René ne veut pas rester de reste (ça se dit ?).
— Moi, j’préférerais vivre en mauvaise santé plutôt que mourir en bonne…
On le regarde tous les trois. Pas con cette sortie. Elle semble même ranimer le vieux qui demande à sa collaboratrice :
— Bon, vous qui en venez, ils en sont où ?
— Le terrain se dégage. Ils ont fait tous leurs prélèvements et emmené le corps à la morgue. Fallait libérer le pont et le rendre à la circulation. On n’est pas à Paris, il n’y a pas un pont tous les deux cents mètres dans le secteur.
En effet, l’avenue qui était bloquée commence à se fluidifier. Pour autant qu’on puisse parler de fluidité dans ce coin. Non loin de nous, un squat industriel occupé par des manouches se réveille. La grille s’ouvre et deux camionnettes en sortent. La forte présence policière matinale a eu sur eux l’effet du doigt de votre gamine sur les cornes d’un escargot. Le vieux, usant de ses prérogatives policières, s’était garé n’importe comment à l’entrée du pont. Et comme il avait sa voiture personnelle, un véhicule de la fourrière est en train de dégager le passage. Courir ne lui est pas recommandé et on arrive trop tard. Vaness’, garée comme nous sur le parking de Leclerc, lui propose de suivre la dépanneuse afin qu’il récupère aussitôt sa caisse. Il va encore avoir l’occasion de jouer le cador avec sa carte tricolore et sa grande gueule. Au moins, ça lui changera les idées. J’embarque mes deux « collaborateurs » que je largue sur le parking de l’Interpascher. Momo, qui n’a pas le cœur à l’ouvrage, envisage de rentrer chez lui, à l’Hôtel de la Gare. Il ira à pied. René tient au contraire à pointer : « c’est férié aujourd’hui, alors c’est payé double. Ça serait con… »
Je me retrouve chez moi, seul – ça, j’ai l’habitude – bizarre, hébété. Besoin de parler, d’en parler. J’appelle ma mère. Qui me demande pourquoi je ne viens pas voir Elve, ma fille : « C’est férié, tu pourrais faire un effort. » J’avais pas percuté que c’était un jour chômé, mais chez moi, ils sont si nombreux. « Bonne idée, j’arrive », que je lui réponds. Ça me fera du bien et nous pourrons parler de Léo plus facilement. Pour rejoindre la rue Pouchet, c’est comme un dimanche. Et en plus, on se gare gratos. J’ai même une place pile devant l’entrée de l’immeuble de ma mère. Byzance ! Elve grandit, mais tout doucement. Elle a le temps. Je sens une foule de reproches subliminaux dans la tête de ma reum, qui m’étouffe. Elle a grossi. Ou c’est moi. Ou c’est le couloir qui s’étroitise. Il est pas loin de midi et on passe direct à table. Ma vieille n’a qu’une vocation : me gaver. Elle avait dû prévoir le coup du jour férié car je l’imagine mal improviser un gigot d’agneau pour elle qui est sympathisante végétarienne et pour ma fille qui « J’aime pas ça. » Moi j’aime ça et ce n’est pas cette triste actualité qui va me suggérer d’épargner ce pauvre agneau. De toute façon, il est déjà cuit. Alors autant… Surtout que les pommes de terre au four, des vraies, n’ont rien à voir avec mes précuites molles habituelles. Finalement, je suis bien content d’être vivant et que ce soit ce pauvre Cœurmarie, le mort. Évidemment, il est au centre de la conversation. « Il était bien gentil, ce monsieur Léo. » Pour ma mère, il suffit de mourir pour, de facto, acquérir le titre de « bien gentil. » Mais en réalité, elle n’en garde qu’un très vague souvenir. Je le sens à la conversation. C’est sûr qu’elle aussi a été plus touchée par la mort de Johnny. Elve chipote avec son steak haché de poulet reconstitué à partir de volailles broyées vivantes dans un pays de l’Est. Elle ne mange que ça et a, de ce fait, réussi l’exploit d’importer de la nourriture moderne dans cet appartement. Heureusement pour elle que sa grand-mère n’épluche pas autant les étiquettes que les patates. Elle gobe un demi-quart de pomme de terre parce que « y a d’l’oignon. » Elle rêve, ma gamine, de parents modernes qui la poseraient dans le coin « môme » d’un Mc Do, avec une portion de frites, une sauce, un hamburger standardisé et un soda de contrebande. Le riz au lait de la mamie lui comble le reste de l’estomac. Et le mien aussi car elle en a fait une vraie bassine, la grand-mère. Je perds mon temps. C’est triste à dire, mais quand je suis dans cet état larvaire, j’ai toujours l’impression de perdre mon temps. Même ici. Un truc qui doit s’apparenter à de la dépression. Quand tout va bien, je perds aussi mon temps, mais avec délectation. Elve traîne son zombi de père dans son domaine pour me faire découvrir son actualité et jouer un peu. La vaisselle se fait dans la cuisine toute proche et le bruit de l’aspirateur me révèle qu’on a, que j’ai, fait des miettes. Quand tout est en ordre et qu’elle estime que j’ai suffisamment rempli mon rôle de père, ma mère me fiche dehors : « Y a école demain et t’as pas fait tes devoirs. Dis au revoir à papa, il revient dimanche. »
Il était si tout… Sauf que là…
Je rentre, pas hyper tard, et je trouve René dans ma cour. Il apprend au petit voisin comment faire des avions « qui volent » avec une feuille de papier. Et ça doit faire un moment que le cours a commencé car la nôtre, de cour, ressemble au tarmac de Roissy un jour de grève d’Air France. La mère, Félicité de son prénom, leur a donné un bottin du 75 de 1978 pour faire de la matière première et ils en sont presque venus à bout.
Mon arrivée réjouit mon pote qui n’avait pas anticipé l’énergie nécessaire pour canaliser l’enthousiasme du gamin. Comme je suis là et que c’est l’heure du bain, le tarmac restera en l’état jusqu’à ce que le vent renvoie tous les avions plus ou moins réussis contre le mur du fond de la copro. La pluie fera le reste et l’encre sera absorbée par la nappe phréatique qui en a vu d’autres dans le coin. La présence inopinée de René me contrarie, mais je sais, au fond de moi, que ça ne va pas durer. Nous rentrons donc.
— J’y ai pensé, qu’il me dit victorieux en sortant une bouteille d’un litre et demi de vin « Prix canon », étiquetée des « Vignerons réunis du Benelux. »
Toujours ça de réglé. À chacune de ses visites, c’est le même rituel : trouver à boire. Et chez moi, c’est mal adapté. Je me sens un peu lourd. Le gigot se fige dans mon estomac et tente d’en expulser le riz au lait par le haut, et les patates par le bas. Comme un début de gastro. Une théière va remédier à tout ça. Je ne suis pas très thé, mais là, c’est thérapeutique et nécessaire. Et puis, je ne peux pas laisser mon ami boire seul. Léo, évidemment, revient vite sur le tapis. C’est pratique, un mort : anonyme, il alimente les conversations locales et people, il occupe la nation jusqu’au suivant. Le nôtre est un people local. Double effet. Les premiers mots de René m’étonnent :
— Bizarre qu’y soit pas clamsé plus tôt, c’t’enfoiré !
Ils me déstabilisent même. Moi qui le plaçais au pinacle il y a encore quelques pages, le voilà déjà dépiedestalisé, le Léo. C’est toujours comme ça. Le mort bénéficie au début d’une sorte de lune de miel de popularité, de regrets éternels, puis bien vite, il retombe dans l’oubli, ou les « affaires » ressortent. Je réagis pour la forme et par curiosité.
— Ben quand même, t’y vas fort ! Tout le monde l’aimait bien.
— J’l’aimais bien aussi, mais ça n’empêche que c’était un bel enfoiré ! Même Momo est d’accord avec moi.
Si Momo est d’accord avec lui, ça fait du 50 % qui basculent dans l’autre camp. Je le laisse raconter.
— Avec mézigue, c’est vrai, il a été sympa, et sans lui, j’aurais été expulsé comme un malpropre qui connaîtrait pas un député. Mais c’était une ordure, n’empêche. Il faisait rien pour rien. Crois-moi.
— Il t’a tripoté ? je crois malin de sortir tellement je me trouve dépité.
— M’en rappelle pas, peut-être… quand il me faisait picoler. Mais c’est pas ça. Il m’a taxé de 50 % de mon indemnité. Y m’en a laissé de quoi rebondir, c’est vrai. Il m’a aussi aidé pour trafiquer mon dossier de demande de chrome auprès de la banque, c’est vrai aussi. Mais maintenant que je sais mieux compter, le crédit, j’en aurais pas eu besoin. On peut donc dire qu’il m’a racketté pendant quinze piges, le suspendu du pont suspendu.
J’en reste baba. S’il a fait ça avec les autres expulsés de l’époque, il s’est fait des couilles en or sur leurs dos. Ça a dû lui alourdir la chute. J’en ai des sueurs froides. Je ne me souviens pas de matière à tels griefs de ma part, mais si ça se trouve, il obligeait ma mère à se prostituer dans les caves de Balzac (la cité, pas le collègue) pour payer mes cours de poissons rouges. Le salaud ! J’ose :
— Et pour Momo ?
— J’ai pas tout compris, mais pendant que ses Pieds Nickelés du journal se tapaient la honte à fourguer leur merde, il encaissait les subventions, sa paye et aussi celles des journalistes qu’ont jamais existé, vu que c’est lui qui écrivait tous les articles sous des blazes différents en les pompant d’autres canards et en changeant juste quelques mots et les titres.
Après une telle sortie en apnée totale, il ingurgite la moitié de sa bouteille, rote et conclut d’un « C’était fatal » tout à fait approprié. Merde alors ! Je reste scotché, le cul sur mon canapé. Dehors, le vent se lève et il commence à pleuvoir. Le tarmac se dégage. Fin de la grève Air France. D’ici que pépère nous annonce que ce salopard le faisait chanter, y a pas des kilomètres. Au point où on en est !
— J’espère que t’as un alibi, que j’y déconne.
— Oui, la Bretonne dont je t’ai causé ce matin. Celle de Saint-Brieuc qu’a un goût.
Nous y revoilà ! Il me raconte sa rencontre avec cette nouvelle idylle. Une nana « moderne avec des tatouages », au chômedu, qu’il a surprise en train de piquer dans le caddie d’un vieux qu’elle distrayait en le baratinant. Ça l’a ému. Je le laisse continuer :
— Elle est encore jeune, mais on dirait déjà une vieille tellement elle a vécu. J’allais pas la dénoncer aux vigiles quand même. Elle faisait rien de mal, le p’tit vieux était tout content de discuter avec une jeunette. Mais j’me suis dit qu’elle méritait une leçon et qu’elle avait pas trop intérêt à rouscailler. Alors je l’ai embarquée chez moi, hier soir. Ça tombait bien dans un sens car elle dort dans une tente, sur les berges en bas du pont, et qu’un connard à qui elle a dit non lui a tout déchiré la toile. Remarque que sans ça, elle aurait été témouine de notre affaire. Bref, tu connais ma fougue, j’y ai pas donné l’occasion de changer d’avis, ni de réfléchir, que j’y ai sauté dessus aussi sec qu’on était dans mon vestibule. J’y ai même pas laissé l’temps de se rafraîchir, comme elles disent les gonzesses. C’est peut-être pour ça, maintenant que j’y pense, le goût d’huître. Mais j’ai pas pris l’temps d’y mettre du citron. J’espère quelle est pas en sainte (je l’écris comme il le pense), paske j’ai pas trop fait gaffe où j’lâchais du lest. Ça sera de sa faute car elle en a redemandé toute la nuit.
— J’espère surtout qu’elle est clean.
— Ben ça… pas trop… j’t’ai déjà dit…
— Je parle prophylactiquement.
— Elle a quand même pris une douche après.
— Et elle est où, maintenant, cette merveille ?
— Chez moi. Elle m’attend. Elle m’a dit qu’elle se ferait le maillot pour me faire une surprise. D’ailleurs, merde, faut qu’j’y vaille !
— J’espère que ça sera ta seule surprise de la soirée.
— Tu penses à quoi ?
— Je ne sais pas… Une bande organisée qui t’aurait attiré ainsi pour vider ta baraque.
— Ça risque pas, j’y ai taxé tous ses papiers et je lui ai dit que si elle m’embrouillait, j’allais directement aux flics dire tout ce que je sais.
C’est beau l’amour !
C’est plus férié, mais ça reste chômé pour moi
Après une soirée merdique (trop souvent un pléonasme) – à cause de la pluie qui n’a pas arrêté, ma télé mosaïquait – me voici en relative pleine forme à faire l’ouverture de chez Raoul. C’est encore désert. Même Raoul n’est pas là. C’est Lulu qui est de corvée. Elle a pris vingt centimètres dans la nuit. J’examine. Ça ne vient pas du haut, mais du bas : je n’ai jamais vu de telles tatanes. L’élégance du parpaing, en plus léger. Pour le reste : un short à trous (au milieu des fesses, les trous) et un débardeur à l’effigie de Poutine, torse nu sur un cheval, genre Steve McQueen. Surprenant, même à Vitry, Poutine à cheval ! Bien plus convaincant que Macron en footballeur américain, par exemple. Le vieux me suit de près. Vaness’ nous rejoint juste après. On dirait une descente de police. Pépère, étonné, me regarde comme si la vierge en nuisette lui était apparue.
— Vous avez dormi dans la galerie ?
Vanessa, qui a dû garer la voiture, pouffe. Je me contente d’un laconique et mystérieux :
— Impossible de dormir à cause de ce que vous savez.
On s’installe pendant que Lulu allume le vieux flipper, le perco, une espèce de guirlande à leds qui court au-dessus du bar, l’ordi du tabac, le bidule de la Française des jeux, installe deux tables devant l’entrée, dans la galerie, y ajoute les chaises qui vont avec et s’intéresse à nous. Pas compliqué : trois cafés et le Parisien du jour pour le vieux, qui se jette dessus. Je rigole, il commence par l’horoscope. J’en profite pour glisser une main dans l’arrière du jean de Vaness’, assise à côté de moi. Intéressant. J’en bandouille d’oisiveté. Je ne sais pas ce qu’elle fait. Elle doit gonfler le ventre car j’ai les doigts complètement coincés quand le commissaire lève le nez de son canard. Il sourit, les nouvelles doivent être bonnes. J’imagine : « Amour : Diane Gruyère va vous contacter. » Je suis comme un con avec la main dans la culotte de ma belle qui ne relâche pas la pression. Je souris et attrape maladroitement la tasse de mon autre main pour me donner une contenance. Je tremblote. Je renverse. Ce qui n’échappe pas à Saint Antoine.
— Ben dis donc, ça vous en a foutu un coup !
Je rictusse. Vanessa expire et me libère. Tout redevient normal et je repose ma tasse. Je rebondis, la main exsangue :
— C’est pas tant ça, mais j’en ai appris de bonnes à propos de notre ami.
Je lui raconte ce que m’a dit René pendant qu’il épluche la météo. Je sais qu’il m’écoute. J’observe son visage pendant que je sens le bouton de mon futal se faire la malle. Pas une érection comme il n’en existe que dans les livres, plutôt ma voisine qui se venge. Je laisse faire. J’aurais mauvaise grâce à être surpris et ça ne me déplaît pas. Mais ça me gêne et me contraint à gigoter d’une fesse sur l’autre. Mon slip n’est pas un deux-places et cette main étrangère en perturbe l’occupant qui tente de se rebiffer. Pépère me la coupe (l’ambiance, la pensée, pas ce que vous croyez !) :
— Vous le connaissiez mal. Il n’y a pas une magouille qui ne le concernait pas dans tout le Val de Marne.
— C’était pas votre ami ?
— Si. Pourquoi ? Tous vos amis sont irréprochables à vous ?
J’en ai peu et je ne me porterais pas facilement garant pour eux. Je m’abstiens de tout commentaire. Je suis déconcentré. Et plus je suis déconcentré, plus je suis concentré sur ce qui se passe sous la table. Je souris béatement en jouissant. La main se retire et je la sens qui s’essuie sur mon pantalon. Allez vous plaindre, vous ! Je voudrais bien vous y voir. Le commissaire baisse son journal.
— Qu’est-ce qui vous fait marrer ?
— Je me marre pas, je souris et je réfléchis. Comment se fait-il que vous étiez si effondré hier ?
— J’avais brutalement perdu un ami. Et, en plus, un suspect sur lequel j’enquêtais discrètement depuis une paire d’années. Plus d’ami, plus d’enquête. C’est la Criminelle qui a récupéré le bébé. Je pourrais leur donner des pistes, mais à la réflexion, j’en ai trop. Ça les embrouillerait.
— On fait quoi maintenant ?
— Moi, rien. Mais vous, je ne peux pas vous interdire de fouiller un peu. Le lieutenant va vous aider, en loucedé bien sûr, elle adore fouiner.
J’ai vu ça. En l’écoutant, je rattache mon bouton. Partir trop tôt le matin ne me réussit pas, j’avais oublié ma ceinture. Erreur que je paye d’une drôle de démarche quand on se relève. Les deux flics quittent le bistro. Vaness’ me fait un salut protocolaire. Elle ne perd rien pour attendre, celle-là. René et Momo se pointent, bras dessus, bras dessous. Je me rassois. J’ai juste le temps de lancer au commissaire :
— Ben, on fait comment ? Le lieutenant et moi, je veux dire.
— Appelez-la en fin de matinée et invitez-la à déjeuner. Je vais un peu la briefer, elle vous fera un compte rendu.
Si maintenant il me la colle dans les pattes, c’est qu’il devient vraiment inconscient. Mais l’idée ne me déplaît pas.
