Descente à Ménilmontant - Cicéron Angledroit - E-Book

Descente à Ménilmontant E-Book

Cicéron Angledroit

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Beschreibung

Cicé, un détective assez loser, Vaness', une fliquette adjointe du commissaire, Momo, un taciturne à l'allure de SDF, et René, un ex-alcoolique transformé par un AVC, se retrouvent pour dévaler les pentes de Belleville et arpenter les ruelles de Ménilmontant.

Un truand multirécidiviste qui s’évade. Une indic pas vraiment franche du collier. Un commissaire qui s’embrouille. Belleville et Ménilmontant. On va en avoir du fil à retordre, Vaness’, Momo, René et moi, pour arriver au bout de cette histoire sans queue ni tête. Les méchants restent méchants, les gentils finissent méchants. L’amoral est sauf. Mais quelle balade ! À l’ombre du Père Lachaise, sur les pentes de Belleville ou dans les ruelles de Ménilmontant, on ne ménage pas nos peines pour remettre les choses à leur place : l’évadé, en prison, le magot, en lieu sûr, et surtout, la mystérieuse Lili Devalbo à la sienne de place ! René reste sobre, Saint Antoine déraille. Le monde n’est plus ce qu’il était… Quant à moi, c’est compliqué… Suivez-nous sur les pentes du boulevard et vous saurez tout !

Accompagnez ces personnages décalés dans leur descente et savourez le ton familier de ce polar humoristique.

EXTRAIT

Cinq bonnes minutes que je carillonne chez René. Le souci c’est que, de la rue, on n’entend pas la sonnette. Pourtant, lui, je l’entends nettement gueuler dans sa baraque. Je ne distingue pas les paroles mais je sens bien que quelqu’un ou quelque chose lui résiste et passe un mauvais quart d’heure. J’enjambe le portillon en PVC (modèle banlieue premier prix) et je vais directement cogner à sa porte après avoir grimpé les trois marches du perron. Le silence se fait immédiatement et j’entends mon bonhomme s’approcher du vestibule en marmonnant des amabilités. Je crois percevoir un : « C’est qui l’con… » La porte s’ouvre et :
— Ah ben, c’est toi ? Tu tombes bien, entre.
Il s’efface et me laisse passer. Il est en slip, chaussettes et marcel trop grand.
— Putain, j’ai plus d’fringues qui m’vont. Depuis mon ACV, j’me reconnais plus. Regarde-moi ça.
Il me fait une sorte de pirouette qui confirme que le slip pourrait faire deux ou trois tailles en dessous pour m’éviter un spectacle que je ne vous recommande pas. Ou alors pas à jeun.
 — J’chuis dans la merde, Cicé, faut vraiment que j’rachète des fringues. J’pensais reprendre vite mon anthropologie normale mais j’me gourais. Trois mois que j’chuis ressorti et j’ai pas pris un gramme. Tu crois que j’devrais me r’mettre à picoler ? Là, on m’attend pour un enterrement…
 — Qui est mort ?
 — Un n’veu par alliance. Mais il est pas mort, il enterre sa vie de garçon et comme je suis son témoin, ça s’fait d’y aller. J’vais avoir l’air d’un éventail si j’y vais comme ça

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cicéron Angledroit : Banlieusard pur jus, l’auteur – de son vrai nom Claude Picq – est né en décembre 1953 à Ivry, ceinture verte de Paris transformée depuis en banlieue rouge.
Il a été « poursuivi » par les études (faute de les avoir poursuivies lui-même) jusqu’au bac et est aussitôt entré dans la vie active par la voie bancaire.
Très tôt, il a eu goût pour la lecture, notamment les romans : Céline, Dard, Malet et bien d’autres. Et très tôt aussi, il a ressenti le besoin d’écrire.
Descente à Ménilmontant est le douzième titre de sa série d’enquêtes humoristiques.

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Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

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Communiquons : [email protected] Échangeons sur Facebook : Cicéron Angledroit Suivez l’actualité : www.ciceron-angledroit.fr

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

À Luce Marmion, infatigable baladeuse. Que ton chemin ne s’arrête jamais.

« Le silence est le meilleur allié de celui qui veut savoir. »Cicéron (et pas l’autre, moi !)

« On ne se réjouit du bonheur des autres que quand il nous est accessible »Le même

PRÉAMBULE

Pour celles et ceux qui entrent directement, par ce bouquin, dans l’univers de Cicéron et qui, de ce fait, n’ont pas eu le bonheur de lire les précédents ouvrages, voici une courte, mais bienvenue, présentation des personnages principaux :

Les Z’Hommes :

Cicéron Angledroit : Détective, la quarantaine indéfinie mais bien tassée, si vous voyez ce que je veux dire, pas très grand, mal peigné, assez loser et très opportuniste. Il élève, seul, sa fille Elvira, une gamine pré-ado délurée (Elvira Angledroit… autre calembour). Son ex-femme est partie à l’étranger où elle enchaîne les missions humanitaires. Sa mère, yougoslave, vit à Paris et s’occupe de la petite pendant la semaine… Il fait ce qu’il peut pour vivre, c’est surtout un observateur. Il possède, à Vitry, un deux-pièces qui fait partie d’une maison divisée en appartements… Ses voisins, africains, comptent beaucoup dans sa vie. Mais, désormais, il passe le plus clair de ses nuits, si on peut dire, chez Vanessa à Choisy. Il a aussi un fils, Enzo, mais c’est une autre histoire (voir un peu après).

René : Caddie-man à l’Interpascher de Vitry… mi-ouvrier, mi-traîne-savates… un homme bourru, rustre mais attachant (un peu le Béru de San-Antonio en moins exotique). Ex-alcoolique pas anonyme, il fréquente, chaque matin, le même bistro (dans la galerie de l’Interpascher) que Cicéron… Ils se sont rencontrés à l’occasion d’un attentat qui a touché le troisième larron important de l’histoire (Momo). René, sous ses airs de boulet, est un homme bien et plein de bon sens qui se remet miraculeusement d’un AVC qui l’a transformé.

André dit Momo : Un taciturne à l’allure de SDF, intellectuel « rentré », pas expansif ni vantard. Il vendait des Belvédère (journal d’insertion) à la sortie d’Interpascher… Il déployait une telle psychologie que cette activité était très lucrative pour lui. C’est le penseur de la bande. Il connaissait déjà René. Mais un attentat (voir Sois zen et tue-le) dans la galerie marchande l’a privé de son bras droit et lui a permis de sympathiser avec Cicéron qui les croisait, lui et René, chaque jour, sans faire attention à eux. Son handicap et les soucis administratifs lui ont fait renoncer à son activité. Désormais il émarge à la Cotorep et à l’AAH (allocation aux adultes handicapés) et, la vie se montrant souvent facétieuse, il est devenu le bras droit de Cicéron. Il a une chambre au mois à l’Hôtel de la Gare de Vitry.

Le commissaire Théophile Saint Antoine : Un flic à l’ancienne, près de la retraite, bien forgé par une longue expérience du terrain, désabusé mais très droit. Est devenu pote avec Cicéron, auquel il confie quelques affaires en marge quand il n’a pas, lui-même, les coudées franches. Pote, mais avec, quand même, la barrière des convenances et du respect qu’ont ancré, en lui, son éducation et une longue carrière poussiéreuse de fonctionnaire de terrain.

Les Nanas :

Monique : Veuve de Richard Costa qui a été au cœur de Sois zen et tue-le. Elle est aussi maîtresse de Cicéron mais plus épisodiquement. Elle est également lesbienne et vit désormais avec Carolina, son ancienne belle-sœur (sœur de Richard). Elle vient d’avoir un bébé : Enzo, de Cicéron qui, ne sachant pas dire non, a accepté d’être le géniteur de cet enfant. Mais Carolina et elle en sont les parents officiels aux yeux de la loi.

Carolina : Juste ci-dessus évoquée, c’est le fantasme number one de Cicé. Manque de bol, lui, si talentueux d’ordinaire, se métamorphose en cloporte dès qu’il l’approche. Au fil des aventures, ils se familiarisent tous les deux mais ça n’est pas facile. D’autant que Carolina connaît très bien la relation « passée » de Monique et de Cicé et qu’elle semble plus exclusive que notre héros.

Vaness’ : Fliquette, adjointe du commissaire, qui accorde aussi ses faveurs à Cicéron. Mais c’est du donnant-donnant. À la moderne. Sexuellement, elle le bouscule un peu par sa jeunesse et il a, parfois, du mal à s’accrocher aux branches. Elle était mariée à un CRS baraqué d’origine africaine dont l’existence créait des angoisses abyssales (et justifiées) dans la tête du détective. Heureusement pour Cicéron, le couple vient de divorcer et tout danger est désormais écarté.

Jocelyne : Euh… là, c’est compliqué. Pour résumer : l’ex-femme du père « inconnu » de Cicéron que celui-ci retrouve, par hasard, fracassé sur sa table de cuisine (voir Qui père gagne) et qui ne laisse pas notre narrateur de marbre. Enfin si, quand même… si l’on peut dire. Mais elle a décidé, unilatéralement, de prendre ses distances. Elle est la mère de Jérôme, pizzaïolo à Vierzon, qui est, de fait, le demi-frère de notre détective.

Et sans oublier Raoul et sa nièce, Lulu, qui tenaient le bistro de l’Interpascher, siège social de notre détective… Vous ne les verrez plus, ils ont vendu leur rade à Félix Yu, un chinois cent pour cent made in RPC.

Voilà, voilou… Bonne lecture !

1

René part en goguette

Cinq bonnes minutes que je carillonne chez René. Le souci c’est que, de la rue, on n’entend pas la sonnette. Pourtant, lui, je l’entends nettement gueuler dans sa baraque. Je ne distingue pas les paroles mais je sens bien que quelqu’un ou quelque chose lui résiste et passe un mauvais quart d’heure. J’enjambe le portillon en PVC (modèle banlieue premier prix) et je vais directement cogner à sa porte après avoir grimpé les trois marches du perron. Le silence se fait immédiatement et j’entends mon bonhomme s’approcher du vestibule en marmonnant des amabilités. Je crois percevoir un : « C’est qui l’con… » La porte s’ouvre et :

— Ah ben, c’est toi ? Tu tombes bien, entre.

Il s’efface et me laisse passer. Il est en slip, chaussettes et marcel trop grand.

— Putain, j’ai plus d’fringues qui m’vont. Depuis mon ACV, j’me reconnais plus. Regarde-moi ça.

Il me fait une sorte de pirouette qui confirme que le slip pourrait faire deux ou trois tailles en dessous pour m’éviter un spectacle que je ne vous recommande pas. Ou alors pas à jeun.

— J’chuis dans la merde, Cicé, faut vraiment que j’rachète des fringues. J’pensais reprendre vite mon anthropologie normale mais j’me gourais. Trois mois que j’chuis ressorti et j’ai pas pris un gramme. Tu crois que j’devrais me r’mettre à picoler ? Là, on m’attend pour un enterrement…

— Qui est mort ?

— Un n’veu par alliance. Mais il est pas mort, il enterre sa vie de garçon et comme je suis son témoin, ça s’fait d’y aller. J’vais avoir l’air d’un éventail si j’y vais comme ça.

— Comme ça, oui.

— Nan mais pas comme ça, j’veux dire avec les fringues d’avant. Faudrait presque que j’rachète la garde-robe de Karl Lagerfeld, le coton-tige. Tu crois que sur l’Bon Coin… ?

Et il se marre d’un rire nerveux. Le cœur n’y est pas. Je recule et le regarde. Je me regarde. Ça me fait drôle mais, morphologiquement, on s’est rapprochés depuis son accident.

— Enfile ce que tu peux. On va chez moi. Je vais te dépanner.

— Toi, t’es un vrai pote. Même si j’aime pas trop ce que tu te mets. J’vais avoir l’air d’un minet. J’ai passé l’âge des jeans avec des fanfreluches. Mais j’chuis coincé. Attends-moi, j’passe un peignoir.

Sympas, les amabilités ! C’est dans l’adversité qu’on voit ses vrais amis. Je croyais qu’il déconnait mais, non, le revoilà, ragaillardi, dans une robe de chambre qu’il a dû hériter du maréchal Pétain. En tous les cas, un truc d’époque. Il y a bien longtemps que son voisinage ne s’étonne plus de rien. Je suis plus inquiet pour le mien et, de facto, pour ma réputation.

Je me gare au plus près possible de mon perron pour pas que Félicité, ma voisine, m’aperçoive en train de charger chez moi un homme prêt à l’emploi. Les fausses nouvelles vont vite dans le quartier. En route – on a cinq minutes de trajet –, il m’a demandé comment allait Momo. J’ai honte. Pendant que je joue le wedding planner au black, le manchot est en planque pour moi. Je vous raconterai plus tard. Je dois le récupérer en fin de matinée. « Tout roule, je dois aller le chercher vers midi » que je lui ai répondu.

— Donc, on bouffe pas ensemble ? qu’il me sort à retardement.

— Je croyais que tu devais enterrer la vie de garçon de ton neveu.

— Ah ben, oui, c’est vrai. T’as raison. Tu pourras m’déposer à la gare ?

Il ne perd pas de temps, il est en train de vider mon placard et de fouiller dans mes tiroirs.

— T’as pas grand-chose de chouette.

— Je suis désolé, j’avais pas prévu.

Ça me fait drôle de constater que mon polo, celui où il y a un golfeur brodé dessus et que je réserve pour les cérémonies prout-prout, lui va comme un gant. Il l’a enfilé et adopté. Il ne me manquera pas trop. Il est heureux que nos goûts vestimentaires divergent car il jette son dévolu sur un pantalon à pinces que je mettais à l’époque où je cherchais encore du boulot. Un bail. Évidemment je ne compte pas sur la restitution de mes fringues et je considère cette scène comme du tri dans mes vieilleries. Ça m’aide. Il s’habille en recalant bien son matériel dans son slip trop grand et me pique une ceinture. Pas la plus moche : une Rica Lewis que m’avait offerte mon ex avant de se tirer. Je ne la mettais plus mais c’était un souvenir d’un temps révolu. Faut pas s’attacher aux choses.

— T’as pas une glace, que j’voie c’que ça donne ?

Non, je ne suis pas assez coquet et je n’ai pas assez de murs pour en installer une. Il se contente de celle du lavabo de ma salle de bains. C’est étroit, il n’y a pas suffisamment de recul mais le résultat semble le satisfaire.

— Pas mal ! Je te rendrai tout ça après la cérémonie…

Il s’attend à quoi ? Une fête de famille bien comme il faut ? Sait-il qu’il va arpenter les rues de je ne sais où avec son neveu déguisé en Schtroumpf ? S’arrêter à chaque troquet et regarder la fine équipe se murger ? Lui qui est devenu sobre comme un chameau.

— Tu peux tout garder. Cadeau ! C’est où ton truc ?

— À Sens, dans l’Yonne. Faut qu’on se grouille. Tu pourrais pas plutôt me déposer à la gare de Lyon ? Ça m’éviterait de friper tes affaires et j’ai peur de rater la correspondance si je pars de Vitry.

Le boulet. Mais comme, coup de bol, je dois récupérer Momo à Paname, le détour n’est pas un souci.

— C’est bien parce que c’est toi. Mais au fait, m’étonné-je, tu as un neveu ?

Je ne lui connais qu’une sœur, Régine, et je sais qu’elle n’a jamais vêlé. Si on excepte l’affreux petit Moldave qu’elle a adopté et qui n’est pas en âge de convoler.

— C’est pas un n’veu, en vrai. C’t’un cousin. Mais comme il a entre vingt et trente berges, ça m’gêne de l’appeler « cousin ». C’est l’fils d’une voisine de mes vieux qui sont partis dans l’Yonne.

— Et ça t’en fait un cousin ?

— C’est que… euh… y paraîtrait que c’est mon père qui l’a fait à la voisine. Quand il a pris sa retraite, il s’embêtait. Surtout à la campagne. Tu comprends ?

— C’est plutôt ton demi-frère alors.

— Tu crois ? Bon, faut qu’on y aille. Ils doivent me récupérer à la gare de Sens à midi.

Grosso modo une heure et demie de trajet. Je fais un rapide calcul dans ma tête : s’il faut qu’il y soit à midi, on a intérêt à se grouiller.

2

Momo fait le guet

Il est midi pile. René, déposé à l’heure, doit être proche de sa destination. Moi, à la mienne. Je cherche à me garer autour de la place Gambetta, dans le XXe.

Momo est en planque à cinq minutes à pied. J’ai du pot, une camionnette quitte son emplacement sur l’avenue. Il est content et soulagé de me voir arriver. Ça doit bien faire six heures qu’il planque. Heureusement qu’il fait beau. Il se lève du banc qu’il squatte sur la place Martin-Nadaud, juste à la sortie du métro Gambetta, et d’un mouvement de menton me désigne un bel immeuble, sans doute haussmannien. Le numéro 4, plus précisément. Une énorme porte en fer forgé et verre coincée entre une brasserie et un bistro en vente. La porte englobe le rez-de-chaussée et le premier étage qu’on devine entre les devantures et le second. La chaussée, devant l’immeuble, est piétonne mais facilement accessible en voiture. La route est peinte de bandes de couleurs vives. Ambiance LGBT. De son endroit, Momo bénéficie d’une vue panoramique et dégagée sur toute la place et sur l’adresse qu’on nous avait désignée.

— Gros coup de bol, il rentrait chez lui juste quand j’arrivais. Vers six heures et demie. Le tuyau était bon. Je l’ai vu débarquer d’une BM. J’ai pas pu voir le chauffeur qui était du mauvais côté et qui s’est à peine arrêté, mais lui, du coup, j’l’avais plein cadre. Je l’ai photographié. Juste avant qu’il rentre dans l’immeuble…

Il me montre l’écran du superbe bridge Sony, zoom X50, que je lui ai offert. On y voit nettement Joël Perdrigeon, dit Jojo la Perdrix dans les milieux autorisés. Pleine face, tête de con. Il a l’air fatigué. Une cavale, ça use. L’indic de Saint Antoine avait vu juste en nous donnant cette adresse. Momo continue son récit :

— Je l’ai vu aussitôt entrer au 4 alors que j’imaginais le surprendre en sortir. À cette heure-là, tu comprends… En observant la façade, j’ai même pu localiser l’appartement.

Il me montre une deuxième image, une vidéo plutôt, où on voit des persiennes métalliques se fermer au quatrième étage juste au-dessus du restaurant Les Foudres. On distingue même assez nettement la silhouette de Jojo bien qu’il soit dans l’ombre. Depuis ses fenêtres, il a une superbe vue sur le cimetière du Père-Lachaise qui est juste derrière notre dos. Un endroit calme qui s’avère être l’espace vert le plus étendu de Paris intra-muros.

— Depuis, il n’a pas bougé. Il doit pioncer. J’ai été vérifier, il n’y a pas d’autre sortie. S’il sort, c’est forcément par où il est entré.

— Bon boulot !

À ce stade, je vous dois quelques explications. Sinon vous allez être perdu. Quand Momo a paumé définitivement son boulot1, il a décidé, assez unilatéralement, de consacrer son énergie à m’aider. Vous vous doutez bien que, même si dans les faits c’était déjà le cas depuis longtemps, ça m’ennuyait un peu de l’employer avec un statut de bénévole. D’autre part – faut être honnête – je n’ai guère les moyens de salarier quelqu’un. Persévérant, il a su trouver les arguments. Notamment en se rapprochant de Cap Emploi-Sameth, un organisme d’État chargé de faciliter l’emploi des handicapés. Il a réussi à faire intervenir un conseiller pour me permettre d’obtenir une allocation de six mille sept cents euros par an à condition de lui présenter un CDI à mi-temps. Comme il a plus de cinquante-deux ans, de justesse, et que son handicap saute aux yeux, ça a été une formalité simple. Six mille sept cents euros pendant trois ans. Comment refuser ? Officiellement, donc, Momo est devenu mon employé. Mon affaire gonfle. C’est pas encore le CAC mais ça fait moins bidouillage. Cette orientation nouvelle nous a crédibilisés et amenés à bosser un peu plus sérieusement. Dans le cas qui nous intéresse, nous travaillons pour Saint Antoine. Il manque d’effectifs, et Jojo la Perdrix étant citoyen de Vitry, il a à cœur que ça soit lui qui livre à la justice cet évadé en planque que toutes les polices de France recherchent depuis trois mois. Nous sommes donc en appui de ses propres équipes qui ne sortent guère de leur territoire et qui, comme c’est général dans la police nationale, souffrent d’un certain manque de motivation lié essentiellement à un déficit de reconnaissance auprès du public et des autorités supérieures. Je me retrouve même en concurrence avec Vaness’. Ça vous donne une idée de l’ambiance à la maison, quand, ce soir, je vais lui annoncer qu’on l’a grillée, Momo (surtout Momo) et moi. Je vous raconterai. Mon adjoint embauché, il m’a bien fallu le doter d’un minimum de matériel : une loupe, un calepin et un stylo. Je déconne ! Non, mais je lui ai acheté, à la FNAC de Thiais-Village, cet appareil photo Sony avec gros zoom. Un peu encombrant mais terriblement efficace. La prise en main a été quand même fastidieuse et tout autre que Momo aurait vite renoncé. Manipuler ce truc légèrement imposant avec sa seule main gauche, pour un manchot droitier, c’était pas évident. Il s’est entraîné, il a persisté et a réussi à trouver la solution. Il ne le tient qu’en position verticale, tête en bas et, avec son petit doigt, il peut agir sur le déclencheur et le zoom. Un vrai champion ! Il a acquis une dextérité impressionnante. Comment peut-on parler de dextérité pour un gaucher ? Bref, il touche sa bille. Mon employé à mi-temps ne compte pas ses heures. On en a fermé des fausses pistes depuis un mois qu’on est sur l’affaire. Là, c’est la récompense suprême : être parvenus à loger le fuyard avant toutes les polices du pays. Assurément une belle référence à encadrer dans le bureau. Si nous en avions un.

— Tu as prévenu le vieux ?

— Non, c’est toi le patron. C’est à toi que revient cet honneur.

Momo, pro jusqu’au bout, me tend un papier sur lequel il a gribouillé : « 4e étage gauche, appartement 402 ». Livré sur un plateau, l’évadé. J’appelle aussitôt le commissaire qui ne cache pas sa joie ni son inquiétude :

— Vous êtes sûrs ?

— On a même la photo de Jojo. C’est lui à cent pour cent.

— Et vous êtes sûrs de ne pas avoir été doublés ?

Un peu parano, pépère, comme si toutes les polices du coin étaient sur les dents. Par acquit de conscience, je regarde autour de nous. Rien qui puisse évoquer un soum ou des fonctionnaires en planque. Juste un balayeur sur le trottoir du Père-Lachaise. Mais il y met tant d’énergie que ça ne peut pas être un flic en faction ni un employé titulaire de la Ville de Paris. Je rassure le vieux.

— Bougez pas, au cas où il sortirait ! qu’il nous intime… J’envoie une équipe.

Et il raccroche.

Qui a dit : « Mais que fait la police ? » Ça ne fait pas cinq minutes que j’ai remis mon portable dans ma poche que deux bagnoles banalisées remplies de mecs se garent devant le 4 de la place Martin-Nadaud. Pas de sirène tonitruante comme dans les films. De la discrétion. Quatre mecs harnachés comme s’ils allaient tourner une émission de télé-réalité descendent de chaque Peugeot (comme dans vos téléfilms préférés sauf que là c’est un hasard. Je ne touche rien de la firme). Deux se postent devant l’entrée, cinq pénètrent dans l’immeuble et celui qui semble être le chef nous cherche du regard. Je lui fais signe et il rapplique. Présentations rapides, étonnement maîtrisé en voyant Momo qui répond, de la main gauche, à sa poignée de main. Ça va vite, on cause peu. Il valide la photo du fugitif que lui montre mon collaborateur (ça me fait drôle de dire ça, moi qui trouve que ce mot est tellement condescendant) et retraverse donner ses ordres. Nous on reste là comme deux spectateurs. Sur notre banc on est aux premières loges. C’est rapide. On n’entend rien de particulier. Dans un dessin animé, je ferais vibrer tout l’immeuble. Mais là je ne peux pas. Moins de dix minutes ont passé et Jojo la Perdrix, en caleçon et menottes, apparaît, bien entouré, dans le hall. Il est hagard. Il n’a rien compris. Il devait dormir. Quand on a un surnom de gibier, faut bien s’attendre à être chassé. Un flic l’enroule dans une couverture. On l’embarque et fin de chapitre !

1. Voir Comme un cheveu sur le wok, même auteur, même collection.

3

Le repos des guerriers

René se fait chier à cet enterrement de vie de garçon débile. Autant il fait beau sur Paris, autant il pleut à Sens. Nous deux, Momo et moi, savourons notre victoire à deux pas de la scène de nos exploits. On est retournés place Gambetta, tout près de laquelle j’ai trouvé une place de stationnement. Le Bistrot du Métro nous a paru comme une évidence. Nous préférons la salle à la vaste terrasse abritée déjà bien remplie. Ambiance « café parisien » entretenue par un décor de carte postale et un personnel vintage. Le serveur, très « titi », tient bien son rôle, et le poulet fermier, accompagné de frites maison et de salade, est généreusement servi. Momo s’enhardit à prendre un demi qu’il mérite largement. Cette réussite fulgurante est quand même un peu amère. Dans notre job on retourne vite au chômage technique. Je me console en me disant que ce que m’a promis le vieux va couvrir les frais, la paye de Momo pour tout le mois et même le demi, désormais vide, qui trône devant mon nez. Pas de péril donc. La table est petite mais relativement isolée de la voisine occupée par un couple d’habitués du quartier et leur petite fille. Le titi-serveur les bouscule un peu. C’est son style. Ça plaît comme ça ne peut pas plaire. Moi j’aime bien. Mon pote se laisse aller à quelques confidences. Pas courant chez lui. Il me dit que ça lui fait quand même drôle de ne plus vendre ses Belvédère.

— C’était pas un boulot folichon mais j’y rencontrais du monde et c’était assez cadré. Je savais quand je bossais et j’avais l’impression de justifier mon salaire. Maintenant c’est plus flou.

— Faut que tu t’y fasses. Mais tu t’habitueras.

— En attendant, on fait quoi maintenant ? Tu peux me dire ?

— On commande le dessert. Tu veux quoi ? J’ai vu des tiramisus passer, ils avaient l’air pas mal.

Ça le détend et il sourit. Je confirme : les tiramisus ne sont pas mal du tout, légèrement croquants car aux cookies. Cafés et je paye tout en réclamant la note. J’ai désormais une vraie comptabilité à tenir. Le retour sur Vitry se fait dans le silence le plus total. Chacun dans ses pensées. Grosse nouveauté bien agréable : j’ai maintenant le droit de faire lever la barrière du parking du commissariat. Je n’ai pas encore ma plaque d’immatriculation vissée devant une place mais je trouve facilement à me garer. Finies aussi les humiliations de l’accueil où je devais systématiquement montrer patte blanche pour dépasser le hall. Messieurs les détectives sont attendus. C’est même Vaness’ la première à venir à notre rencontre. Elle a un sourire jaune. Signe que nos exploits ont déjà franchi la porte capitonnée de son patron chez lequel elle nous drive direct. Pas de bise. Une poignée de main. Comme si tout le monde était dupe. Il y a des hypocrisies dans ce monde. Pépère est tout excité :

— On l’a eu ! Bravo, les gars.

Une question me titille depuis le début. Je sais que la lui poser devant sa collaboratrice va le mettre mal à l’aise. Je profite du fait qu’elle prétend devoir terminer une audition pour demander aussitôt qu’elle a refermé la lourde du bureau :

— Dites, commissaire, pourquoi nous avoir fourgué, à nous, ce tuyau qui s’est révélé être bon ?

— Parce que vous n’imaginez pas ce que c’est d’organiser une planque à durée indéterminée en dehors du secteur du commissariat. J’aurais eu aussitôt les syndicats sur le râble et une collection hors norme d’arrêts-maladies. Bon… entre nous, j’aurais dû refiler le bébé au commissariat du secteur. Mais le bébé, il était trop beau et j’y tenais. Vous me ferez une facture pour la forme mais on se tient au forfait qu’on avait dit. Même si je vous ai mâché le turbin.

Il est royal quand il veut. J’avoue. Je lui balbutie des remerciements sans trop en faire et on se lève de concert. Il nous fait signe de nous rasseoir en faisant de petits plats dans le vide avec sa main.

— Vous êtes pressés ?

Il n’attend pas la réponse.

— La journée n’est pas terminée. Vous n’allez pas vous en sortir ainsi. Considérez ça comme un acompte.

On se regarde, Momo et moi, on le regarde. Le chômage technique s’éloignerait-il ? Il ouvre son tiroir, fait semblant d’y farfouiller comme s’il ne savait pas où se trouvait ce qu’il cherche. Un genre qu’il se donne. Et nous sort une chemise en carton dont le dos toilé a tellement vécu qu’on voit à travers la trame. Un conservateur, pépère. Pas lui qui ruinera son administration en fournitures. Je boucle le chapitre, j’ai des choses à vous raconter. Mais on y revient vite.

4

Un si joli petit couple

René m’a appelé. Il profite du retour sur la capitale d’un des cousins participant aux festivités sénonaises pour rentrer, en voiture, demain. Le mec accepte même de le déposer à Vitry en faisant un petit détour. Mais de l’Yonne, Vitry ou Paris, c’est pareil. Mon collaborateur manchot profite de son temps partiel pour finir l’après-midi sur la terrasse de l’Hôtel de la Gare où il réside. Je suis rentré tôt chez Vaness’. J’y passe de plus en plus de temps. Plus tôt qu’elle mais comme je lui en ai touché deux mots avant de quitter son commissariat, elle ne s’attarde pas et me rejoint vite. J’avais mal interprété son attitude peu chaleureuse en début d’après-midi. En réalité, elle est très heureuse que ça soit nous qui ayons logé le fuyard. Son ego est intact puisqu’elle savait pertinemment que Saint Antoine ferait tout pour griller ses collègues parisiens. Non, sa bouderie était causée par un remontage de bretelles en règle de la part de son patron, juste avant qu’on arrive.

— Il avait raison, le Théo, mais quand même. Je ne l’ai jamais vu énervé comme ça. À un moment j’ai même eu peur de recevoir une baffe.

— Qu’est-ce que t’avais fait ?

— Une connerie, je reconnais.

— Mais encore ?

— Un peu long à raconter. Mais si tu y tiens : je planque depuis trois jours devant le hall de l’immeuble des frères Caldosini. Tu ne les connais pas. Bref, je note les allées et venues, je prends des photos… la routine, quoi. Et, hier, Romain (un de ses collègues) me passe un coup de fil pour me demander si tout va bien et si je n’ai besoin de rien. Il devait faire un tour dans le coin.

Il m’énerve ce Romain. Lèche-cul et point trop n’en faudrait pour qu’il passe du figuré au sens propre.

— Comme une conne, je lui demande de m’apporter un sandwich et un Coca…

— Et alors ? Ça ne bouffe pas une fonctionnaire de police en planque ? Pourtant, dans les films…

— C’est pas le problème. Le problème c’est que ce con s’est pointé en uniforme. Déjà, venir seul et en uniforme, cité Balzac, c’est pas malin. Mais là, en plus, il m’a complètement grillée. Tu parles si j’ai été repérée dans la minute même où il est sorti de sa bagnole. À peine s’il n’a pas mis le gyro et la sirène. Il a encore beaucoup à apprendre, le gamin.

Je comprends que ça puisse l’agacer mais je tente de modérer :

— C’est con, en effet, mais tu n’y es pour rien.

— Bien sûr que si ! Je suis sa supérieure et, à ce titre, j’aurais dû anticiper avant de lui demander de m’apporter à manger. C’était l’évidence pour moi qu’il viendrait en civil et le plus discrètement possible mais faut jamais se fier aux initiatives d’un collaborateur. J’aurais dû bétonner… ou renoncer à mon sandwich.

— C’est si grave que ça ?

— Tu rigoles ou quoi ? Tu penses bien que les frères Caldosini vont se rabattre sur un autre endroit pour donner leurs audiences. Non seulement je suis grillée sur ce coup mais, en plus, je suis repérée. Déjà qu’on me repère vite…

Là, elle a raison. Même si elle était charcutière, elle ne passerait pas inaperçue. J’essaye de la consoler comme je peux, en évitant toute maladresse, en n’en faisant pas trop ni pas assez. Le chemin est étroit mais elle se calme quand je relativise avec prudence :

— En trois jours, telle que je te connais, tu avais déjà recueilli un max de renseignements. Non ?

— Si, tu as raison. J’ai une bonne idée du réseau et on a pu identifier la majorité des mecs que j’ai photographiés.

— Alors c’est le vieux qui a tort de t’engueuler.

— Non, parce qu’une connerie, c’est une connerie. Ça aurait été pareil si ça avait été le premier jour.

Je ne cherche pas à la convaincre davantage. On a autre chose à faire de la soirée qui va bientôt commencer et vous savez très bien de quoi je veux parler. Van’ c’est comme une évidence. Je ne suis pas naïf, je sais que tout n’est qu’hormonal. Des fois, ça me contrarie d’obéir au doigt et à l’œil et à autre chose à ces pulsions que je n’explique pas bien. Pourtant, à bien y regarder, on fait à peu près tout le temps la même chose. C’est vrai qu’on use d’une gamme étendue dans le possible des caresses diverses et pas toujours très normées. De temps à autre même, à froid, on se trouve un peu dégoûtants. En amour, faut pas réfléchir. Vous m’imposeriez une pizza margherita à chaque repas que je me lasserais vite. Mais Vanessa, j’en réclame encore et encore. J’avais peur que notre récente cohabitation ne restreigne nos élans mais, pour l’instant, il n’en est rien. Au contraire. Combien de temps ça va durer ? Le seul hic, c’est qu’après je me demande à quoi ça sert tout ça. Mon éternel spleen post-coïtum qui a fait foirer toutes mes relations. Sauf les épisodiques. Faudra que je consulte. Je le ferai dans un bouquin où j’aurai de la place. Je ne vous détaille pas, vous savez très bien. Même pour les pizzas qu’on fait monter du coin de la rue.

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Sortie de route

Pour celles et ceux qui me suivent : dans le précédent bouquin, je vous avais promis de vous tenir informés de mon rendez-vous « coupable » avec Adriana Kostonova, la prof principale de la fac Paris VII. Un échec. Une déception. Autant liquider tout de suite cet engagement pour passer sereinement à autre chose. Je vous raconte en live, c’était un mardi soir, porte de Montreuil, côté extérieur du périphérique :

Adriana habite rue Paul-Bert mais m’a donné rendez-vous rue de Paris, à l’angle. Je suis à la fois nerveux, impatient et obscurément mal à l’aise. C’est nouveau cette culpabilité comme si, subitement, je prenais conscience de mes actes. Faire un fiston à Monique tout en fréquentant Brigitte ne m’avait pas causé le moindre état d’âme. Tromper Brigitte avec Vaness’ m’était aussi naturel que de passer d’un bistro à l’autre sauf que le « café » n’avait pas le même goût. Étais-je normal et le deviens-je ? Je suis en avance mais impossible de rester en double file à cet endroit. Je gêne la circulation. Je trouve une place, sur une zone réservée aux livraisons, un peu plus loin. Je reviens sur mes pas et j’attends. Si je fumais, ça serait le moment idéal pour en griller une. Adriana arrive, à l’heure, et sublime. Je me demande ce que je fais là et n’ose pas regarder mon reflet dans la vitrine du pressing devant lequel je suis planté. Empoté, je me sens. Sourire. Je ne sais pas sourire. Ça passe. Elle me met à l’aise en me claquant deux bises et en me remerciant d’avoir accepté l’invitation. Je suis sec. Est-elle mouillée ? Mystère ! Je respire mieux et souris pour de vrai. Quand faut y aller, faut y aller. Elle me propose spontanément un restaurant en remontant sur la porte de Montreuil : « C’est à deux pas, comme tu… on peut se tutoyer ? » Évidemment qu’on peut. « Comme tu es garé, c’est plus facile. » J’ouvre la bouche mais rien ne sort. Le resto fait dans le genre auberge urbaine. Branché, cuisine traditionnelle, portions raffinées, clientèle de quartier. Un chef de rang nous installe tout au fond de la salle cosy. Feutrée l’ambiance, table assez intime, nos voisins chuchotent. Impression bizarre d’être absent, d’être juste spectateur. Adriana fait partie des habitués, deux personnes se lèvent et viennent la saluer. Une me néglige carrément. Le resto est sympa mais, la suivant comme un toutou, je n’ai pas noté le nom en y pénétrant. J’essayerai d’y penser en repartant. On commande des trucs aux noms sophistiqués. Succulents mais pas à la hauteur de l’imagination de celui qui rédige la carte. La « compotée parmentière » qui accompagne le « dos marin des abysses » est simplement un dos de cabillaud-purée. Mais rien à redire, cuisson parfaite, assaisonnement juste comme il faut et des patates écrasées très goûteuses. Adriana me regarde avec une intensité qui me fige encore plus. Je n’arrive pas à soutenir ce regard. Et elle parle. Une nana clairement siglée « enseignement supérieur », un autre-monde. Elle n’a que des certitudes. Je ne fais pas le poids avec mes questions sur tout. Elle ne descend pas de sa sphère et, par souci de simplicité, je suis toujours d’accord avec ce qu’elle me raconte et n’oppose que des arguments légers. Mais je ne me sens pas à ma place. Je ne pige pas tout son discours mais je fais semblant. On a pris « plat-dessert » et une demi-bouteille d’un pinard, paraît-il excellent. Petite grimace quand la belle constate que je ne bois pas. La demi-bouteille sera quand même terminée. « Un homme qui ne boit pas ! Quelle tristesse ! Mais tu dois avoir d’autres défauts. » Bateau. Entendu mille fois. Je souris énigmatiquement en attaquant mon « croquant du Costa Rica », un gâteau avec des grains de café pilés dedans. Très bon, original, mais un peu âpre. Le café me rincera la bouche. La belle passe aux aveux :

— Habituellement je n’amène personne chez moi, mais toi tu m’inspires confiance et tu es bien garé.