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Quand un banal, mais tragique, accident de la route met le feu aux poudres entre deux mafias qui ronronnent chacune dans son secteur, qui est-ce qui s'y colle? Eh ben mézigue, évidemment !
Une histoire qui fait des étincelles dans la banlieue et qui va vous persuader que des hommes tels que moi, il en faudrait davantage. Si, si, croyez-moi. Pendant que les nouveaux migrants essayent de s'intégrer, les déjà intégrés prospèrent (Youplala). Vive la diversité sans laquelle on s'ennuierait !
Un petit coup de pied dans la fourmilière, c'est bon pour chasser les habitudes. Suivez-moi, on y va !!
Mise en garde de l'éditeur : de nombreux cas d'addiction ont été rapportés. Cette addiction semble irréversible et définitive. Toutefois, à ce jour, aucune plainte n'a été enregistrée.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Une écriture gouailleuse, jubilatoire, des trouvailles littéraires fort bienvenues, et des éclairages sur cette terra incognita que représente la banlieue pour les provinciaux, qui ne la connaissent en général qu'à travers la vision tronquée qu'en donnent les médias... Un vrai coup de coeur!" - Jean Failler
À PROPOS DE L'AUTEUR
Banlieusard pur jus, l’auteur - de son vrai nom Claude Picq - est né en 1953 à Ivry, ceinture verte de Paris transformée depuis en banlieue rouge. « Poursuivi » par les études (faute de les avoir poursuivies lui-même) jusqu’au bac, il est entré dans la vie active par la voie bancaire. Très tôt il a eu goût pour la lecture : Céline, Dard, Malet… Et très tôt il a ressenti le besoin d’écrire.
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Seitenzahl: 285
Veröffentlichungsjahr: 2022
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CICÉRON ANGLEDROIT
Fallait pas écraser la vieille…
DU MÊME AUTEUR
1. Sois zen et tue-le
2. Nés sous X
3. Fallait pas écraser la vieille
4. Riches un jour, morts toujours
5. Qui père gagne
6. Hé cool la Seine
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,
des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant
ouayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
REMERCIEMENTS
PRÉAMBULE
Pour celles et ceux qui entrent directement, par ce bouquin, dans l’univers de Cicéron et qui, de ce fait, n’ont pas eu le bonheur de lire les précédents ouvrages, voici une courte, mais opportune, présentation des personnages principaux.
Les Z’Hommes
Cicéron Angledroit : détective, la petite quarantaine, pas très grand, mal peigné, assez looser et très opportuniste. Il élève, seul, sa fille de trois ou quatre ans, Elvira (Elvira Angledroit… autre calembour). Son ex-femme est partie à l’étranger où elle enchaîne les missions humanitaires. Sa mère, yougoslave, vit à Paris et elle s’occupe de la petite… Il fait ce qu’il peut pour vivre, c’est surtout un observateur. Il vit à Vitry dans un deux-pièces dans une maison divisée en appartements… Ses voisins africains comptent beaucoup dans sa vie.
René : caddie-man à l’Interpascher de Vitry… mi-ouvrier mi-traîne-savates… un homme bourru, rustre mais attachant (un peu le Béru de San-A mais en moins exotique). Il fréquente, chaque matin, le même bistro (dans la galerie de l’Interpascher) que Cicéron. Ils se sont rencontrés à l’occasion d’un attentat qui a touché le troisième larron important de l’histoire (Momo). René, sous ses airs rustres, est un homme bien et plein de bon sens.
André dit Momo : un taciturne au statut de SDF (faux statut), intellectuel « rentré », pas expansif ni vantard. Il vend des Belvédères (journal de réinsertion) à la sortie d’Interpascher… Il déploie une telle psychologie que cette activité est très lucrative pour lui. C’est le penseur de la bande. Il connaissait déjà René. Mais un attentat (lire Sois zen et tue-le !), dans la galerie marchande, l’a privé de son bras droit et lui a permis de sympathiser avec Cicéron, qui croisait ces deux-là, chaque jour, sans faire attention à eux. Depuis qu’il est manchot il a doublé son chiffre d’affaires…
Le commissaire Théophile Saint Antoine : un flic à l’ancienne, pas très loin de la retraite, connaissant bien la vie, désabusé mais très droit. Est devenu pote avec Cicéron, auquel il confie quelques affaires en marge quand il n’a pas les coudées franches. Pote mais avec, quand même, la barrière des convenances et du respect qu’ont ancrées, en lui, son éducation et une longue carrière poussiéreuse de fonctionnaire de terrain.
Les Nanas
Brigitte : la maîtresse « officielle » et régulière de Cicéron. Elle est préparatrice dans une pharmacie et mariée à Jacques, un conducteur de travaux qui alterne, selon les bouquins, chômage et missions lointaines. Faut donc que Cicé et elle jonglent avec l’emploi du temps du monsieur.
Monique : veuve de Richard Costa qui a été au cœur de Sois zen et tue-le. Elle aussi maîtresse de Cicéron mais plus épisodiquement. Elle est également lesbienne et vit désormais avec Carolina, son ancienne belle-sœur (sœur de Richard).
Carolina : juste ci-dessus évoquée, c’est le fantasme number one de Cicé. Manque de bol, lui si talentueux d’ordinaire, se métamorphose en cloporte dès qu’il approche d’elle. Au fil des aventures, ils se familiarisent l’un à l’autre mais ça n’est pas facile. D’autant que Carolina connaît très bien le passé de Monique et de Cicé et qu’elle semble plus exclusive que notre héros.
Vaness’ : fliquette qui arrive dans cette histoire, mais pas tièdement, dans la vie de Cicéron. Sexuellement elle le bouscule un peu de sa jeunesse et il a, parfois, du mal à s’accrocher aux branches. Elle est mariée à un CRS baraqué et africain dont l’existence crée des angoisses abyssales (et justifiées) dans la tête du détective.
Voilà, voilou… Bonne lecture !
1
Deux heures qu’on poireaute, René et moi, dans cette voiture sous une chaleur plus qu’étouffante ! Et je vous raconte même pas l’odeur. Je commence à comprendre que des mômes oubliés dans une caisse, sous le cagnard, puissent passer l’arme à gauche avant que leur étourdi de parent ne pense « Merde, j’ai oublié de déposer Marie-Eulalie à la crèche ! ». René renâcle, je fais le gros dos. Il n’arrête pas de gigoter.
— Faut être bien cons pour s’être laissés enfermer dans le coffre de cette putain de bagnole ! Mais comment qu’on a fait ? lance-t-il énervé.
— Bonne question !
2
3
Maria Costa, ma copine qui est devenue, au fil du temps, ma deuxième mère depuis que je l’ai rencontrée à l’occasion de cette drôle d’histoire qui a motivé mon premier bouquin1, n’a vraiment pas eu de chance sur ce coup-là. Un samedi matin, alors qu’elle revenait du marché et qu’elle attendait son bus, elle a été fauchée par un jeune chauffard au volant de la BM de son père. Elle est morte sur le coup. Et pas qu’elle. Il y avait aussi, ce matin-là, une jeune mère de famille et son bébé en poussette. La mère s’en est tirée mais le bébé n’a pas survécu non plus. Le chauffard, qui n’avait ni le permis, ni même les dix-huit ans requis, a perdu le contrôle en grillant un feu rouge et en voulant éviter un camion qui venait de sa droite. Il a traversé la route nationale, qui coupe Vitry en deux, et est venu encastrer sa voiture dans l’abribus. La faute à pas d’chance et à ce pauv’con ! Le gamin a bien tenté de fuir mais il a vite été rattrapé par une bande de citoyens, bien plus citoyens que de coutume en raison du manque patent de risque. Le môme n’était autre que Étienne Elédan, le fils de Vaclav Elédan, sorte de parrain d’une petite mafia serbe qui prospère dans la région en organisant des filières d’immigration clandestine en provenance des pays de l’est non adhérents à l’espace Schengen et en discountant quelques putes, issues elles aussi de l’est, le long des boulevards extérieurs de Paris. Pas un gros caïd le Vaclav mais son petit business tournait bien dans des niches plus ou moins laissées à l’abandon par la pègre locale qui s’investissait plus dans le deal et les coups foireux. Sans cette connerie du gamin probablement qu’il coulerait encore des jours heureux en organisant des Calais-Douvres, allers simples, et en offrant aux Parisiens, victimes de la crise et de la solitude, des pipes extra à des prix défiant toute concurrence. Seulement voilà, il n’aurait pas fallu que l’Étienne, il dérape sur la Maria. Parce que, du coup, c’était une autre sorte de mafia, bien mieux intégrée depuis l’après-guerre et cumulant bonne réputation et un code de l’honneur légèrement suranné mais tenace, celles des Ritals qui pullulaient dans cette ex-banlieue horticole, qui l’avait désormais dans le collimateur. Cette mafia, qui tenait bien plus de l’amicale en ces temps apaisés, était dirigée par Gian-Pietro Cairola, un solide quinqua qui avait quitté le monde horticole pour devenir VRP dans l’outillage professionnel. Un gars sympa, avenant et souvent rigolo quand son rôle consistait à organiser des spaghettis-partys ou des pizzas-toursà l’occasion de chaque saint, et ils sont nombreux, dont la célébration est, pour les Italiens, une occasion de faire la fête. Mais ce Cairola, qui avait francisé son prénom en le transformant en Jean-Pierre, avait un sens de l’honneur, voire de la castagne, qu’on ne retrouve que dans ses origines du sud de la péninsule. En outre c’était un grand ami de la famille Costa. Je ne le connaissais pas mais j’en avais maintes fois entendu parler chez Maria qui insistait, à chaque occasion, pour me traîner aux réjouissances qu’il organisait. Mon côté asocial, mon faible goût pour la fête, le bruit et la joie organisée m’avaient toujours écarté d’une réponse positive. Bien souvent j’évoquais Elve, ma fille, dont je m’occupais à temps quasi plein (surtout quand ça m’arrangeait et me servait d’alibi), pour décliner l’invitation. René, lui, était quasiment pote avec toute la clique. Pas du côté Maria, qui ne l’appréciait guère, mais parce que, quand il y a un coup à boire et quelque chose, quoique ce soit d’ailleurs, à manger, René n’est jamais loin. À l’entendre, en privé pour des raisons de confidentialité et de son manque de confiance dans la largeur d’esprit latine, il aurait même eu, il y a quelques années, une aventure avec Nadine, la femme du patriarche du clan qu’était naturellement JP. La belle et le clochard, version 94, en quelque sorte. Depuis il se tenait un peu à l’écart. Conquistador mais pas téméraire. La mort de Maria décimait toute une partie de mon réseau amical en m’écartant désormais encore un peu davantage du clan familial Costa. Clan très intime car, outre Carolina la fille de Maria, inaccessible convoitise de ma part, il ne restait plus guère de ses membres décimés au fil de mes aventures. Le sort s’acharne sur ceux qui vous entourent parfois. Sans doute s’acharne-t-il aussi sur ceux qu’on ne connaît pas mais c’est moins tangible. Carolina se retrouvait désormais seule dans la grande propriété bourgeoise des Costa, signe d’une réussite fulgurante liée au travail acharné et à une conjoncture dont on a du mal à imaginer qu’elle ait pu exister seulement une ou deux générations auparavant. L’enterrement avait attiré une foule étonnante. Ça pleurait dans tous les coins.
1. Voir Sois zen et tue-le !, même auteur, même collection.
4
C’est bizarre la vie, surtout quand on est mort. La Maria je l’ai toujours vue seule. Même sa fille Carolina, qui occupe tout l’étage de la propriété vitryotte, ne descendait guère lui tenir compagnie. Parfois elle avait une vieille copine qui passait l’après-midi avec elle mais c’était bien la seule relation sociale que je lui connaissais. Souvent je me suis immiscé, le temps d’un café vit’fait, dans leur conversation. Elles refaisaient le monde d’avant, celui où tout était mieux, où on n’avait pas grand-chose mais qu’on était heureux avec. Elles me faisaient marrer, les copines, elles se connaissaient, selon elles, depuis soixante ans presque, du temps où la copinetravaillait chez les Costa à leur installation en banlieue comme horticulteurs, et elles continuaient à se vouvoyer long comme le bras : « Madame Costa » par-ci, « Madame Machin-chose » (je ne me souviens pas du nom de la copine) par-là. Et là, jour faste de la vie d’un homme (ou d’une femme dans le cas présent), son enterrement, il y avait une foule inimaginable. La famille décimée, les voisins, habituellement indifférents, la communauté italienne, quelques commerçants, l’adjoint au maire dédié aux vieux qui ne connaissait Maria que parce qu’elle figurait sur la liste des bénéficiaires du colis des vieux, et bien d’autres anonymes s’étaient précipités au cimetière de Thiais. Même René était là mais, comme il est émotif,il avait préféré attendre que la cérémonie soit terminée dans un des cafés poussiéreux qui bordent la RN7 au niveau de l’entrée côté Rungis. Momo, quant à lui, avait décliné :
— J’aime pas les mondanités.
Ça pleurait de tous les côtés. Monique, la belle fille de Maria et amante de Carolina depuis le décès de son mari, Richard, et la fin de notre histoire (ceux qui ne comprennent pas c’est pas grave. Faut lire Sois zen et tue-le !, un excellent ouvrage que je vous recommande, mais ça n’a aucune importance dans l’histoire présente) était, bien sûr, là avec ses deux enfants qui avaient bien grandi depuis la dernière fois que je les avais vus. En m’apercevant elle est venue se serrer contre moi avec une tendresse, me semble-t-il, non feinte. Il faut dire que nous deux ça s’est terminé sans vraiment qu’on sache pourquoi mais c’est vrai que les circonstances étaient particulières. Carolina, voulant bien me faire comprendre que la place était prise, nous a rejoints aussitôt. Elle est toujours incisive quand je me trouve dans le cercle intime qu’elle a construit avec son ex-belle sœur (ex par le décès de son frère). N’ayant aucune envie de réveiller quelques braises qui m’auraient brûlé, je déclarais sincèrement :
— Maria était comme une seconde mère pour moi. Ça…
— Ça te fera un excellent entraînement pour quand tu enterreras ta première mère, m’interrompit Carolina.
Le ton était donné. Mais c’est vrai que je perdais tout un pan de ma vie, le pendant à mes fréquentations habituelles, celles des pieds nickelés qu’étaient Momo, René et, dans une moindre mesure, Mourad. D’un autre côté j’entrais, de plain-pied, dans un petit monde dont je ne me doutais que très vaguement de l’existence si près du mien : la communauté ritale de cette partie du Val de Marne. Si Maria avait pu assister à ses propres obsèques, sûr que la vieille aurait été tout heureuse de me présenter à tous ses amis qui se faisaient toutefois, à mon avis, trop discrets dans son quotidien. En l’absence de la principale héroïne de cette journée, pour des raisons bien compréhensibles, ce fut le représentant, en personne, de toute cette clique qui se présenta à moi :
— C’est toi le détective de Madame Costa ?
— Euh… Oui… Si on peut dire… Cicéron Angledroit et vous, Monsieur ?
— Je suis Monsieur Cairola. Je m’occupe de représenter la communauté italienne dans notre association locale.
Je le savais bien qui il était, je vous en ai d’ailleurs déjà dit deux mots un peu plus haut. Cairola, un gaillard plutôt bien bâti, avait revêtu, pour la circonstance, une sorte de smoking d’un noir impénétrable sur une chemise satinée de même couleur (si, le noir est une couleur pour moi !). Il ne lui manquait plus que le casque et l’épée lumineuse pour faire un Dark Vador tout à fait crédible. Sa femme, Nadine, était à ses côtés, ton sur ton. À les voir on se serait cru transporté dans un vieux film des années cinquante genre Les tontons flingueurs. Elle reniflait et semblait penser à des choses tristes pour ne pas tarir ses pleurs de circonstances. À moins qu’elle ne cachât un oignon épluché dans le mouchoir qu’elle ne cessait de se tamponner sur le visage.
— Il va falloir qu’on cause un peu tous les deux. Tu viens au vin d’honneur après ?
— Non. Malheureusement j’ai une filature à reprendre.
Vous le savez j’ai horreur du pinard et de ce genre de manifestation. D’autant plus que, là, ça me paraît tout à fait déplacé d’aller picoler en l’honneur de Maria qui, toute sa vie durant, avait dû supporter les écarts viticolisés de son mari.
— C’est dommage mais faut qu’on se voie. T’as une carte de visite ? Je t’appelle demain.
— Non, je n’en ai pas sur moi mais je peux vous noter mes coordonnées.
Je trifouille dans mes poches à la recherche d’un bout de papier. J’arrache un RIB de mon chéquier et j’indique au dos tous les renseignements utiles pour me joindre. Renseignements pas très lisibles car, bien entendu, mon stylo écrit en pointillé (un peu comme ma carrière). Plus organisé, Cairola sort de sa poche un superbe porte-cartes en métal quasi précieux gainé de quasi-cuir que les Chinois fabriquent par millions pour inonder l’Afrique (je ne sais pas pourquoi je dis ça, la jalousie peut-être, mais c’est vrai que la première chose qui saute aux yeux c’est l’ostentatoirosité – nouveau mot – de l’objet). Il en fait glisser une carte de visite plus rococo tu meurs en gothique indéchiffrable et me la tend. Il y a tout du bonhomme dessus : nom, prénom, adresse illisible, numéro de fixe, numéro de portable, fax, e-mail, Facebook et même une photo en noir et blanc genre studio Harcourt.
— C’est ma carte perso. Tu as tout là-dessus. Appelle-moi vite et on se voit. J’ai un truc pour toi.
Vous pensez bien que, si le Monsieur a un truc pour moi, je n’ai qu’une envie, sortir mon portable et l’appeler aussitôt. C’est tellement rare, dans ma vie, les trucs pour moi. Mais je me dois de conserver une certaine crédibilité et je lui promets de faire tout ce que je pourrai pour ne pas trop le faire attendre et que, au plus tard le lendemain, il aurait de mes nouvelles.
5
Pendant ce temps-là, ça se regroupe autour du curé qui commence solennellement à raconter un peu n’importe quoi sur la vie de la défunte : sa droiture et tutti quanti (terme bien adapté) ! Il commence par parler de son patron, Dieu, qui, d’où il est (peut-être), a rappelé Maria (tellement elle lui manquait sans doute). Il évoque Jésus (ça ne fait pas de mal), Marie, les apôtres et, quand il n’a oublié personne, il regarde discrètement sa montre. Moi je me demande quand même, surtout depuis que j’ai conscience de l’immensité infinie de l’univers (aucun scientifique ne me convaincra qu’il a des limites cet univers dont, fatalement donc, nous sommes le centre), si vraiment Dieu a fait exprès de faire l’homme. Vraiment ! On serait un accident dû au hasard d’un dosage mal adapté (comme d’ailleurs nombreuses de nos propres découvertes) que je ne serais pas étonné. Les croquemorts, trois grands et un tout petit, dans leur impayable costume de circonstance d’une espèce de vert marine (un vert très foncé quoi !), commencent à descendre le cercueil dans le caveau qui m’avait tant intrigué lors de ma première enquête dans la famille2. Un certain flottement s’installe en attendant les condoléances où chacun défilera devant les héritiers : Carolina, Monique et les deux marmots de feu Ricardo. Estimant que j’avais déjà exprimé mes regrets, sincères, aux intéressées et ne goûtant guère ce genre de cérémonie illustrant parfaitement l’hypocrisie humaine et, aussi, imaginant René, complètement schlass, en train de pisser sur le capot de ma Ford Ka toute neuve (eh oui, j’ai investi dans une voiture neuve ! Pourquoi auriez-vous voulu que je résiste à la prime à la casse et au bonus écologique ? Ma Uno était complètement morte et ne me servait plus guère qu’à ce que personne ne squatte ma place de parking), je décidai de m’éclipser discrètement. Aussi discrètement que peut le faire un homme seul traversant une immensité plate. J’avais à peine fait trois pas hors du troupeau que j’entendais des petits pas rapides derrière moi. C’était Carolina qui avait provisoirement quitté l’espace VIP réservé aux condoléances :
— Cicéron !
C’était bien la première fois que je l’entendais utiliser mon prénom. Ça m’intriguait. Je m’arrêtais donc. Et, deuxième surprise, elle me saute dans les bras. Là, j’avais quitté le roman pour la plus inimaginable fiction.
— Excuse-moi pour tout à l’heure. Le chagrin… Tu sais, pour maman, tu étais devenu comme son fils aussi. Viens me voir quand tu peux, elle avait pensé à toi…
J’avais à peine balbutié un « euh », tout en appréciant toutefois de l’avoir, enfin, tout contre moi, qu’elle tournait les talons pour aller reprendre sa place dans la cérémonie. « Pensé à moi » ? Comment Maria avait-elle « pensé à moi » ? Je me doutais bien qu’il s’agissait de quelque chose en rapport avec l’évènement que nous vivions : son enterrement, sa mort plutôt, mais la Maria était en pleine forme, même si un peu ratatinée par les ans, et ne me semblait guère être de celles qui envisagent et préparent leur après. Bref, je ne me posais pas plus de questions que ça, tout heureux d’avoir une bonne occasion de recontacter Carolina rapidement. Cette femme m’était devenue tellement inaccessible que j’en venais à faire une fixette sur elle. Et je savais très bien que cette inaccessibilité serait permanente même si cette toute dernière expression de tendresse m’avait bien chamboulé. Mes pas me menèrent rapidement, via la sortie et la RN7, à la réalité. Je m’étais garé un peu plus loin, devant un rade, où j’imaginais bien retrouver René. Personne. Je regardais aux alentours mais il n’y avait pas d’autre café ouvert à proximité si ce n’est un fast-food un peu plus loin. Je téléphonais donc à mon pote et une conversation qu’on connaît tous s’en suivit :
— T’es où ?
— Pas loin… J’arrive… J’étais en train de visiter la boutique de souvenirs.
En effet, juste à l’entrée du cimetière, il y avait une vaste entreprise de pompes funèbres. Voir mon René en sortir me confirma qu’il s’agissait bien de la boutique de souvenirs. Il arriva au pas de charge comme si nous avions quelque urgence.
— Alors ? C’était bien ? me lance-t-il, essoufflé.
— Pas mal, oui…
Que voulez-vous répondre, en de telles circonstances, à une telle question ?
— T’as vu la Nadine ?
— Oui mais je n’ai pas vraiment pu la détailler. Elle était toute en noir des pieds à la tête, elle pleurait sans interruption et ne quittait pas son bonhomme. Alors te dire ce que j’en pense serait très aléatoire. Il ne me semble toutefois pas que votre assortiment saute aux yeux.
— Peut-être mais elle est bonne ! Enfin elle était… Paske ça fait bien trois ou quatre ans que je l’ai pas revue.
— Je dois appeler Cairola rapidement. Il veut me causer.
— J’espère que c’est pas de moi…
— Il ne m’a pas semblé, non. Et à quel titre le ferait-il ? Je ne suis pas ton père. Non, ça a un rapport, je pense, avec les circonstances de la mort de Maria.
— Je préfère ça mais je viendrai peut-être pas avec toi le voir.
Tout en discutant on a regagné la Ford et, avec elle, Vitry où j’ai redéposé René devant l’Interpascher.
2. Voir Sois zen et tue-le !, même auteur, même collection.
6
Hier, l’enterrement, on était mardi et on était début avril. Un air printanier réveillait la nature. Je vous raconte ça parce qu’il y en a, parmi vous, qui aiment bien les précisions et qui sont incapables de se situer dans une histoire sans savoir quel jour on est et s’il fait beau ou pas. Sitôt rentré, j’ai récupéré Elve chez la voisine, à qui je l’avais confiée, et aussi sec nous sommes repartis en direction de Paname, chez ma mère, pour que la petite passe la nuit et le mercredi en compagnie d’icelle. Je ne vais pas trop vous saouler, dans ce bouquin, avec mes histoires familiales car elles ne varient guère d’une histoire à l’autre. La petite grandit. Disons qu’elle a maintenant cinq ans et qu’elle parle normalement. Ma mère vieillit mais, à cet âge, ça ne saute pas aux yeux si facilement. Elle me chouchoute toujours autant avec, toujours, son accent tellement yougo que, parfois, je me demande si elle ne prend pas des cours pour l’entretenir. Ensuite je suis rentré, pas très tard car ma mère est persuadée qu’avec mon métier (elle a toujours un air de dédain quand elle évoque mon activité de détective) il faut que je me couche tôt pour récupérer. Récupérer de quoi ? Je me le demande. Des longues journées d’inactivité ponctuées par la fréquentation de mes potes au bistro de l’Inter ? Je vois que ça. Aussitôt rentré, j’ai bien tenté un timide SMS à Brigitte (ma maîtresse régulière pour les petits nouveaux) mais, depuis que son Jacques de mari pointe à Pôle Emploi et, donc, n’est plus jamais en déplacement, il faut bien avouer que notre relation s’estompe à vitesse grand V. Elle n’a d’ailleurs pas répondu à mon SMS. Demain elle m’enverra un :Dsolée g pa pu te répondre. Si je fais le bilan de ma vie amoureuse du moment ça donne : Monique, out ; Carolina, jamais ; Brigitte, rarement. Tout l’avenir m’appartient ! Je parle au présent mais je suis toujours dans le flash-back. Je me suis donc couché tôt en m’endormant devant un DVD de Columbo (formation professionnelle). Ce matin il n’est pas vraiment de bonne heure quand cette putain d’envie de pisser quotidienne m’extirpe de sous ma couette. Après j’arrive pas à me recoucher. Tant mieux car l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt et que, généralement, je rate le premier service. Sérieux, je commence, dès mon petit dèj. avalé, par appeler Cairola. J’aurais pu privilégier Carolina (Tiens, c’est curieux, je me rends compte que Cairola c’est presque l’anagramme de Carolina… à une lettre près… Je vous jure que je l’ai pas fait exprès) mais il est encore un peu tôt pour déranger une dame. Je compose donc le numéro que j’ai sur la carte de visite, celui du domicile et c’est lui qui répond :
— Allô !
— Bonjour monsieur Cairola, c’est Cicéron Angledroit. Vous savez le…
— Ah ! Salut, c’est sympa de rappeler si vite. Faut qu’on se voie.
— Pas de problème, quand voulez-vous ?
— Aujourd’hui si tu veux. J’ai collé trois jours d’absence pour deuil à mon boulot et je ne reprends qu’après-demain.
Fortiches, ces Ritals ! Arriver à se faire payer des congés pour des deuils hors famille, il sait jouer de la convention collective. Il continue :
— Je peux passer à tes bureaux.
Oh là là, faut pas qu’il s’emballe comme ça ! Que va-t-il imaginer ? C’est dans Nestor Burma que les détectives minables ont pignon sur rue et secrétaire à l’avenant. Moi, mon bureau, c’est le bistro de l’Inter.
— Ça ne va pas être facile, je suis en travaux. Mais, si vous voulez, on peut se retrouver au café de la galerie de l’Interpascher de Vitry. D’où venez-vous ?
— De Chevilly, mais je connais bien l’Inter de Vitry. D’accord ! À quelle heure veux-tu ?
— Début d’après-midi, vers quatorze heures ?
— C’est bon je t’y rejoins. À tout à l’heure.
Et il raccroche. Voilà une affaire rondement menée. J’ai quand même quelques inquiétudes sur la raison de ce rendez-vous. Je n’imagine pas qu’il ait perdu la recette de la pizza ou qu’on lui ait dérobé celle des spaghettis bolognaise. À mon avis je vais encore me mettre dans un imbroglio dont j’ai le secret. Ne pas savoir dire non : voilà mon point faible. Et l’avenir le confirmera dès la sortie de ce flash-back. Quand je vous disais que je n’aimais pas les flash-back. Tant que le téléphone est chaud (et qu’on ne me l’a pas coupé) je décide de, sans doute, réveiller Carolina dans la foulée. Ça sonne un coup et elle décroche. Elle ne dormait donc plus, d’ailleurs sa voix est parfaitement claire :
— Carolina Costa !
— Ben dis donc, une vraie pro quand tu t’annonces.
Elle me reconnaît tout de suite.
— Ah c’est toi ? Tu es déjà debout à cette heure-là ?
— Euh… Oui… Quand même ! Je ne te dérange pas ?
C’est bizarre, je n’arrive jamais à être naturel avec cette fille. Sans doute l’habitude d’être rembarré ou un manque de confiance en moi ou les deux. Bref, je tourne autour du pot. Faut que je me lance :
— Hier tu m’as demandé de t’appeler. J’ai pas bien compris pourquoi mais ça m’a fait plaisir.
— Ça peut, crois-moi. Mais peut-être pas comme tu le voudrais.
Et voilà, elle me recasse !
— Oh il y a longtemps que je ne veux plus grand-chose. J’ai bien compris que tu avais peur de tomber raide dingue amoureuse et que tu préférais ne pas t’engager.
— N’importe quoi !
N’empêche que j’ai entendu un sourire réprimé dans cette dernière tirade. Elle continue :
— Faudrait qu’on se voie. Tu peux passer quand ?
— Cet après-midi, mais pas en début, j’ai rendez-vous avec Cairola. Tu as une idée de ce qu’il me veut ?
— Non ! Il a peut-être un truc pour toi. Je ne sais pas, moi, surveiller sa femme peut-être. Il paraît que… Remarque, il prend un risque en te confiant une telle mission mais c’est vrai qu’il ne te connaît que par ce que lui a raconté maman sur toi. Et pour elle tu étais une sorte d’idéal masculin. Tu lui paraissais même grand, c’est dire !
Et là, elle rigole franchement. C’est vrai que, comparé à sa mère, ma grandeur toute sarkosienne, sans talonnettes, pouvait faire illusion. Je ne relève pas :
— Je verrai bien et je te raconterai. Si je passe vers seize heures, ça peut le faire ? Tu pourras même m’offrir un café maintenant que tu as hérité de la cafetière de Maria (une cafetière italienne dans laquelle sa mère me faisait un café complètement déconseillé aux titulaires d’ulcères).
— Pourquoi pas si ça ne te gêne pas de croiser Monique. Elle sera là à ce moment-là. En fait elle est là jusqu’à la fin de la semaine.
— Pourquoi ça me gênerait ? Je l’aime bien Monique, moi !
— Trop, oui.
— C’est d’accord je passe vers seize heures.
On voit bien que la pauvre Maria a rejoint les Dieux de l’Olympe (c’est en Italie l’Olympe ? J’ai un doute) parce que, de son vivant, rarement Carolina aurait osé inviter son ex-belle-sœur et amante chez elle, juste au-dessus de la tête de la vieille. Depuis la mort de Richard elles se voyaient, selon ce que j’en sais, chez Monique quand les marmots étaient à l’école. Ça faisait beaucoup de déplacements mais je ne peux guère les blâmer ayant, moi-même, eu ma période campagnarde pour les mêmes raisons. Je raccroche. Elle aussi j’imagine. Comme j’ai un peu de temps et que je ne sais pas utiliser mon temps (et pourtant je n’en manque pas.) je décide de me refaire un café. René et Momo m’ont offert une superbe cafetière dans laquelle on est obligé de mettre des capsules. Je n’économise donc plus sur le café mais c’est pratique. Ça ne fait pas tout à fait de moi un George Clooney mais j’ai l’impression de m’en rapprocher. J’ai décidé d’aller ensuite, vers treize heures, prendre un plat du jour au bistro de l’Inter pour attendre JP Cairola. Je n’aime pas arriver en retard à mes rendez-vous. Probablement une de mes rares qualités.
7
Mon bistro-siège social est quasiment vide et le patron fait la gueule à un bout de son zinc en lisant le journal. Depuis qu’une zone commerciale a fleuri, à la place de l’ancienne zone industrielle à huit cents mètres, l’Inter et sa galerie ont perdu beaucoup de fréquentation. Les usines, déjà en perdition depuis des années, se sont exportées vers des pays qui leur assurent une rentabilité et il n’y a plus guère que les entreprises non délocalisables qui survivent, provisoirement, dans le coin. Parmi ces enseignes, toutes commerciales, des restaus de tous genres drainent les cols blancs tertiaires qui occupent les seuls emplois qui subsistent dans la première ceinture de Paris. Banques, assurances, mutuelles, organismes de ci, organismes de ça, bref on ne produit plus mais on continue à manger et ça n’est pas demain la veille (quoique) qu’on ira déjeuner, en trois quarts d’heure, en Roumanie ou en Tchéquie. Du coup ces enseignes, autant exotiques qu’industrielles côté cuisine (sans doute la bouffe y vient-elle déjà de Roumanie ou de Tchéquie), avalent tous les estomacs de la région. On y mange vite, souvent mal, mais dans une ambiance relativement valorisante où on peut exhiber fièrement le badge de l’entreprise qui nous deale les tickets restaus. Mon bistro en pâtit cruellement car, mis à part quelques indécrottables habitués dont je fais partie, peu de monde vient désormais y saloper sa cravate avec ses spaghettis bolognaise ou ses bavettes sauce au poivre. Pourtant le patron, auvergnat et fier de le déclarer à tout bout de champ, met un point d’honneur à se fournir, chaque matin, chez les meilleures maisons de Rungis tout proche. Rungis c’est pas, bien sûr, le terroir profond mais il est vrai qu’on y trouve du frais qui n’a pas fait trois fois le tour de la planète dans des containers congelés. Bref on n’est pas nombreux, ce midi-là, à l’heure de pointe. Je m’installe donc à ma table en cherchant des yeux René, autre habitué. Il ne tarde pas à me repérer et à accourir.
— T’es pas en avance, je reprends dans une demi-heure !
— T’as qu’à faire comme moi : exercer en libéral. Comme ça, tu mangeras à l’heure que tu veux et le temps que tu veux. Et puis je ne savais pas que tu m’invitais.
M’inviter n’est pas son genre. Non pas qu’il soit radin mais ce genre d’attention ne lui vient pas à l’esprit. Souvent, donc, quand il se joint à moi, il repart toujours, hou-la-la, j’chuis à la bourre !
