Thomas Jefferson, vie, liberté et bonheur - André Querton - E-Book

Thomas Jefferson, vie, liberté et bonheur E-Book

André Querton

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Beschreibung

Le portrait surprenant du troisième président des États-Unis !

Thomas Jefferson a rédigé seul, à 33 ans, la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique. Il a été gouverneur de Virginie, ministre plénipotentiaire à Paris, secrétaire d’État, vice-président puis président, demeurant dix-huit ans au sommet du jeune État américain. Grâce à une négociation diplomatique menée avec un brio visionnaire, il a plus que doublé la superficie des États-Unis. Il en est l’un des Pères fondateurs.

L’Histoire lui a procuré ses plus grandes faveurs en lui offrant un destin politique et personnel exceptionnel. Il a eu une longue vie heureuse. Il aimait passionnément les livres et endossait avec le même plaisir, le même bonheur, la livrée du politicien, du diplomate, du planteur, du botaniste, de l’homme de sciences, du philosophe, de l’amoureux, de l’architecte, de l’amateur de vin. Sa maison à Monticello, sa bibliothèque, sa gloire politique lui ont survécu.

Découvrez grâce à cette biographie la personnalité étonnante et chaleureuse d’un homme qui a réussi à incarner les plus beaux idéaux du XVIIIe siècle.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

[André Querton] entend surtout nous faire aimer un homme dont l’idéal tenait en trois mots : "vie, liberté et bonheur" - trois piliers aussi de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. Et en ces temps où la démocratie américaine semble enrayée au point d’ouvrir peut-être les portes de la Maison-Blanche à un clown inepte, vulgaire et dangereux, on ne peut que se replonger avec une vive nostalgie deux siècles en arrière, époque où les grands hommes se côtoyaient à Philadelphie. Un lot exceptionnel que dominait Thomas Jefferson. - Philippe Paquet, lalibre.be

C’est une amitié bien singulière à laquelle nous convie André Querton, celle qu’il partage à deux siècles de distance avec Thomas Jefferson auquel il consacre un "portrait amoureux" [...]. Oeuvre tout aussi singulière que cette biographie romancée, qui, à la façon d’un peintre, tenterait de capter le regard de son modèle. Le biographe finira par le découvrir , enfin !, dans un tableau représentant celui qui fut, entre autres, un des rédacteurs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis et un de ses présidents. - Edmond Morrel, Espace Livres

À PROPOS DE L'AUTEUR

André Querton, ancien diplomate belge, a travaillé durant sept ans aux États-Unis entre 1986 et 2002. Il a conçu lors de ces longs séjours une fascination toute particulière pour le personnage de Thomas Jefferson, envers lequel il a tissé un lien d’amitié par le biais de la littérature.
Il vit aujourd’hui à Bruxelles. Son premier roman, La chambre d’art, a été publié en 2014 aux éditions L’Âge d’Homme.

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Seitenzahl: 255

Veröffentlichungsjahr: 2016

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The words of Old Abe Lincoln,Of Jefferson and Paine, [...]But especially the people,That’s America to me.Lewis Allan

Pour Charlotte,et pour Christophe, Augustin, Thomas,Clémentine et Juliette,qui jalonnent notre poursuite du bonheur.

AVANT-PROPOS

Nul ne voit une quelconque arrogance à se prétendre amoureux ; il peut entrer dans ce mouvement spontané un pur émerveillement, une légèreté fanfaronne et parfois le sentiment d’une fatalité, mais presque jamais d’une vanité. Or, je reste toujours prudent et hésitant à me proclamer l’ami de quelqu’un ; j’éprouve un inexplicable scrupule d’intrusion ou d’accaparement dans une intimité autre. Pourquoi donc se confesser amoureux d’une personnalité sera-t-il considéré comme une confidence charmante quand s’en déclarer l’ami paraîtra légèrement présomptueux ? L’amitié impliquerait-elle nécessairement un aveu explicite, symétrique, mutuel ? Elle serait alors plus exigeante que le sentiment amoureux dont chacun s’accorde à dire qu’il peut être unilatéral sans par force être infondé.

Je suis quant à moi tombé en amitié avec Thomas Jefferson, qui est mort voilà bientôt deux siècles. De cette amitié, je ne recevrai jamais l’aveu de réciprocité. Me comble-t-elle moins ?

Depuis ma première visite à Monticello, y montant de Charlottesville, en 1988, avec Charlotte, ma jeune épouse, chaque lecture touchant à Jefferson, chaque visite dans les lieux qu’il habitait, chaque promenade aux quais de Seine où m’attend depuis peu sa statue par Jean Cardot, chaque journée pendant ces cinq années où je vécus aux États-Unis, arpentant New York et Washington, me furent autant d’occasions de penser à lui. J’étais constamment heureux de relever sa trace.

Pour quelles raisons ? Surtout parce qu’il aimait les livres, l’amitié et la conversation, les maisons et les enfants, les jardins et les vastes paysages ouverts, le vin, les voyages, les grands projets et les rêveries fécondes, mais aussi la politique, la diplomatie, les allées du pouvoir, les grilles effilées d’or des chancelleries, tant de goûts, d’expériences et d’enthousiasmes que je partage ; parce que sa vie fut un si beau destin qu’il sut favoriser, saisissant le moment et l’instant, et mener à bon port de telle sorte qu’on pourrait croire qu’il en avait de toujours eu le dessein ; parce que je le vois toujours insatiable. Non pas insatisfait ou impatient, mais perpétuellement hanté par de nouveaux projets.

Je connais de lui les étonnantes étapes de sa carrière politique et les réalisations de sa vie ; je connais sa bibliothèque et ai tenu dans mes mains ses propres livres, relisant avec émotion des pages de Montaigne dans son exemplaire personnel ; j’ai lu tant de ses lettres ; j’ai rêvé des heures, du petit matin au grand midi, assis sur la terrasse de sa chambre à coucher dominant ses jardins ; je connais les escaliers dérobés de sa maison, et même certains de ses secrets amoureux longtemps inavoués. J’ai sous les yeux une série de portraits qui le représentent, tous faits d’après modèle, que je peux scruter tout à loisir. En sait-on jamais autant d’un ami proche qui nous est contemporain ?

Certes, il me manque son regard. Si je connais la qualité de l’accueil qu’il a réservé à de multiples personnalités, mais aussi à des centaines d’inconnus, et surtout sa fidélité à quelques amis dont il recherchait la compagnie, je n’en aurai pas l’expérience. En revanche, la vie, ma vie personnelle je veux dire, m’a offert de ces rares amitiés, précieuses et bien complètes des réciproques aveux ; elles m’ont agrandi l’âme et aiguisé l’esprit. De cette science sûre de l’amitié, j’extrapole, tant Jefferson était généreux, celle qui aurait pu m’être offerte en retour. Dans ce livre, je ne me l’approprie pas ; je me contente de l’imaginer et veux offrir au lecteur le portrait d’un ami fécond. Un portrait qui n’est donc pas une biographie. Comme tout peintre, je choisis mes angles, mes couleurs, mes détails. Et je renonce à mille autres choses, ce que l’on me reprochera bien inutilement. Je prendrai mes leçons en regardant ses portraits.

C’est d’un homme que je tente de saisir le regard et l’allure au travers de mes a priori.

Commençons donc par un aveu : « Ce que j’aime dans un grand homme, c’est moi », comme l’écrit Joseph Delteil.

LAMONTAGNEDESLIVRES

Monticello

 

Il se lève avec légèreté : la grande horloge du hall a veillé son sommeil et ses insomnies, qu’il accueille avec la même tranquillité ; la nuit lui est repos parce qu’il ne lit ni n’écrit. Ses songes et réflexions, qu’il soit endormi ou éveillé, lui sont également précieux et utiles. Son esprit est apaisé, moins bercé qu’aiguisé par le rythme des morsures mutuelles des engrenages de la pendule placée au pied de son lit. Il n’est presque jamais plus tard qu’il ne l’estime, parce que son esprit est constamment rappelé à l’heure par la lourde cloche qui gouverne la plantation et qu’il est constamment jeté en avant par sa pensée.

Quand il distingue, dans la fin de la pénombre, la volte du balancier doré, il se bascule vers la droite, vers sa table de travail, encombrée de lettres et de livres, se lève en la contournant pour se planter un instant devant la vaste porte-fenêtre qu’il ouvre. Trois pas sur la terrasse de bois peinte en rouge ; il guette le jour nouveau et poursuit sa marche, en pantoufles. Au bout de la terrasse, il scrute le ciel immense, suppute la direction du vent et du temps dominants ; ses yeux parcourent le paysage majestueux qui s’étend devant lui, qu’il surplombe de toute la hauteur de sa montagne : forets, rivières, rochers, le sublime atelier de la Nature. Et les premières lueurs qui paraissent s’élever d’une mer lointaine, se contentant à cette heure matinale de nimber d’or les seules éminences.

Il est seul, devant la balustrade blanche. Au soleil, à la caresse duquel il se plaît, le nommant son médecin tout-puissant ; il entend dans la partie basse du quartier des esclaves ses domestiques qui commencent de s’affairer, invisibles ; il regarde le petit pavillon du jardin, minuscule pièce de guet ouverte aux quatre vents, les terrasses de terre rouge du potager tendues vers le sud-est, et puis l’occident, la vallée où se trouve Charlottesville, la chaîne montagneuse bleue au-delà de la ville, ces contrées lointaines qu’il n’a jamais visitées mais dont il a toujours imaginé l’immensité.

De l’air, de la hauteur. C’est ce qui frappe le visiteur ayant gravi la montagne. Jefferson a découvert cet endroit isolé et sauvage au cours des promenades à cheval qu’il faisait, adolescent, dans les propriétés paternelles, dominant la plaine de Virginie qui va vers Williamsburg, Jameson, l’Atlantique, vers l’est, l’est du passé ; il a de toujours souhaité y construire une maison. Il a donc fait déboiser, fait araser, fait monter de la vallée briques et charpentes ; il a construit une petite maison, puis une grande maison, qu’il a encore agrandie, aménagée, modifiée, restructurée. Elle s’ouvre vers l’ouest, immense, cet ouest dont il est impatient.

Dès qu’il en conçoit le projet, il se doute que cette maison ne sera jamais terminée, qu’il la remaniera sans cesse. Il est convaincu que les choses changent, que les hommes vivent et meurent, que rien ne doit être conçu pour la très longue durée, que l’avenir appartient à ceux qui le vivront, qu’ils le modèleront à leur guise. Sa pensée accepte le temporaire et même le fugace ; l’instant est toujours court mais essentiel, puisqu’il résume notre seul et véritable empire sur le monde. Il est très sensible aux héritages de l’Histoire, mais n’en pleure pas les pertes. Ce qui compte, c’est l’idée nouvelle, sa mise en œuvre, sa mise en forme, son achèvement, mais passager donc.

C’est un bâtisseur. Monticello, Forest Plantation, l’Université de Virginie en portent témoignage, sans compter ses suggestions multiples pour Washington, DC. Il aime à dessiner des plans, multipliant de simples croquis bientôt surchargés de notes et de calculs pour aboutir aux dessins d’architecte, avec leurs élévations rigoureuses, qu’il trace lui-même.

Ce lever à Monticello, il le vit sans penser à son âge, qui ne lui est rien. Son corps lui reste fidèle jusqu’à la grande vieillesse. L’homme qui jouit d’un corps souple et obéissant ne ressent pas le poids des ans ; il continue de former ses projets, appuyés alternativement sur les rêves prometteurs de la jeunesse ou sur les enseignements féconds de l’expérience. Il reste surtout lui-même, attentif à cette sourde machinerie de la volonté qui transforme les réflexions en réalisations et les objectifs aboutis en autant de fondations nouvelles sur lesquelles étayer du neuf derechef.

De haute stature, de complexion énergique, il sait que les hommes sont impressionnés par sa taille. Sa timidité apparente paraît parfois une manière de s’en excuser. Elle permet aussi à ses interlocuteurs d’être moins intimidés par son intelligence, sa culture, ses raisonnements altiers. Mais elle cache autre chose : un désir de retrait, une soif de solitude, l’amour d’une certaine discrétion. Quoi que la vie lui réserve, il ne recherche pas la première place ; il se délecte d’être derrière la scène, mais alors juste derrière, d’entendre tout, de réfléchir à tout, de souffler leurs répliques aux bateleurs auxquels il laisse si volontiers leur rang. C’est un homme de conseil, de conversations, de dialogues privés, d’amitiés soigneusement et affectueusement entretenues, et si volontiers avec des hommes plus jeunes que lui. Il n’a pas de fils.

Il se retourne ; la coupole blanche qui surplombe les murs de briques rouge foncé semble elle aussi un astre prêt à s’élever dans les airs ; il rentre dans sa chambre, évite d’un pas léger les nombreux livres éparpillés à même le sol, tapote son baromètre, rééquilibre la lunette sur son trépied. Il garde ce théodolite dans sa chambre alors qu’il n’en a guère l’usage, mais il est fasciné par la précision de cet instrument de topographie. Il a placé son bureau juste à côté de son lit ; quand il y est assis, sa vue s’oriente vers les deux pièces en enfilade, dont les murs sont couverts de livres.

Il est chez lui. Je veux dire que bien sûr il est dans sa maison, mais il est surtout dans sa bibliothèque, au milieu de ses livres. Et ces livres sont sa terre nourricière. Et sa maison leur enclos.

On sait quand il devient un lecteur exigeant et surtout un acheteur de livres passionné ; dès ses 20 ans, à Williamsburg, le jeune Thomas est un client régulier de l’échoppe Virginia Gazette, dont les livres de comptes subsistent et mentionnent le nom de ses clients ; les visites de Jefferson sont très fréquentes en 1764, 1765, les achats se succèdent : livres de droit, d’histoire, mais aussi de médecine, d’agriculture, d’architecture, de littérature classique et de poésie. Plusieurs ouvrages en langue italienne, ce qui explique l’achat d’un dictionnaire anglais-italien. Et d’un Lexicon graeco-latinum.

La plupart de ses livres se retrouvent alors dans la maison familiale à Shadwell ; ils rejoignent la bibliothèque que son père lui a léguée en 1757, qui comptait moins d’une cinquantaine de livres mais était considérée comme l’une des plus importantes du comté. Thomas l’a sans doute considérablement augmentée durant les deux années passées chez le révérend Maury, avec ses livres de classe, les grands auteurs grecs et romains dont il restera toujours familier. Ses amis se souviennent de l’élève adolescent qui avait toujours sa grammaire grecque à portée de main et sa fille note, cinquante ans plus tard, qu’il relit toujours Horace avec le même plaisir.

En 1770, la maison paternelle de Shadwell est détruite par le feu et Jefferson y perd la quasi-totalité de sa bibliothèque, qui devait comporter trois ou quatre cents ouvrages. Il est dévasté.

Alors qu’il vient de commencer la construction de Monticello, il entreprend de se reconstituer une collection de livres ; ce n’est qu’un chantier de plus. Il note dans ses carnets, à la date du 4 août 1773, que ses rayons comptent déjà 1 256 livres, ce qui correspond à l’achat d’un livre par jour pendant trois ans et demi. Trouver des livres n’est pas simple dans cette Virginie lointaine ; il assiège donc la Virginia Gazette, il hérite de ceux de son beau-père et surtout de son condisciple, ami et beau-frère Dabney Carr, dans la bibliothèque duquel se retrouvent les livres classiques de leurs études dont ses exemplaires personnels ont été perdus dans l’incendie.

Une nouvelle annotation, le 6 mars 1784, porte le total de ses livres à 2 640. Durant les cinq années suivantes, lors de son ambassade à Paris, il acquiert plus de 2 000 livres nouveaux (toujours un livre par jour), qui le suivront ensuite, après 1789, à New York, Philadelphie, capitales provisoires successives des jeunes États-Unis, puis enfin à Washington avant de revenir à Monticello en 1809.

En 1814, ayant appris l’incendie de Washington par les troupes anglaises qui viennent d’envahir la capitale fédérale et la destruction subséquente du Capitole qui abrite déjà bien des archives du nouvel État, Jefferson, perclus par ailleurs de difficultés financières, prend l’initiative de proposer au Congrès l’ensemble de sa propre bibliothèque, précisant qu’il acceptera la compensation financière qu’il plaira audit Congrès de lui offrir ; un premier décompte par un libraire de Georgetown est établi à 6 487 livres et, sur base d’un prix par volume fixé en fonction de sa taille, folio, quarto, octavo, duodecimo, le Congrès approuve un prix d’achat de 23 950 dollars. Toujours précis, voire anxieux, Jefferson refait un ultime calcul : ce sont bien 6 707 livres finalement qui, en avril 1815, s’entassent dans dix chariots qui descendent de Monticello pour remonter vers le nord et le district de Colombie. Une vente de livres certainement, mais également une déchirure qui témoigne de ce qu’il s’agit aussi d’un don.

Jefferson a alors 72 ans. Désolé, il écrit à John Adams « I cannot live without books », et on peut imaginer la morsure qu’inflige la vue des grands rayonnages à présent nus. Une bibliothèque vide ressemble si effroyablement à une mâchoire de squelette, grimaçante, terrifiante. Il doit bien rester quelques centaines de livres à sa disposition, surtout des petits formats, plus légers, qu’il affectionne pour la lecture depuis ces chutes de cheval qui lui ont rompu à deux reprises l’un et l’autre poignet. Et fidèle à lui-même, il recommence à acquérir des livres jusqu’à sa mort, onze ans plus tard. Cette dernière bibliothèque, dite « de la retraite », sera dispersée après son décès et le catalogue de la vente comprendra 1 600 volumes.

Ces bibliothèques successives, cette compulsion à l’acquisition, cette propension à vouloir disposer à portée de main de tous les savoirs, c’est Jefferson et sa conviction et son expérience que le premier outil de l’homme est le livre.

Rien dans cet édifice intellectuel, sans cesse agrandi, repris et deux fois reconstruit, n’est accordé à la bibliophilie, à l’achat de livres précieux, au désir d’impressionner : tout est utile ou susceptible de l’être ; tout est objet d’étude, d’analyse, de réflexion. Le droit et l’histoire, la réflexion de philosophie politique et les documents parlementaires servent au juriste, au législateur, à l’homme politique ; les sciences servent l’architecte, le jardinier botaniste, le planteur, le bricoleur ; les lettres servent l’honnête homme, le consolent ou l’enthousiasment. L’essentiel est de savoir puis de penser juste. Il suffit donc de lire, et les mondes s’ouvriront, l’inconnu deviendra familier ; c’est un travail. Un travail ardu, précis, interminable et voulu comme tel.

Très tôt, Jefferson est saisi de cette ambition folle : constituer et organiser une bibliothèque qui recouvre l’ensemble des connaissances ; il lui faut des livres, il apprend donc à connaître les libraires, aux États-Unis et à Londres puis à Paris ; il se crée un réseau de marchands à sa dévotion, il recherche les bibliothèques en déshérence que ceux-ci s’empressent de lui signaler. Ses amis un peu partout sont mis à contribution, chargés de ses commandes, de l’envoi des colis. Très tôt, il édicte des principes de classification, de rangement, donne doctement avant même ses 30 ans des conseils de lecture générale aux uns et aux autres.

Ses livres lui donnent une extraordinaire autorité ; comme tout vrai amateur, il sait exactement ce qu’ils contiennent et connaît l’emplacement de chacun d’eux. Il recopie volontiers dans ses carnets et papiers les passages qui l’intéressent. Peu d’annotations manuscrites dans ces volumes ; par contre, il prendra très tôt la discipline de se contenter d’une marque de propriété très discrète, telle que l’affectionnent certains bibliophiles à l’époque.

Les imprimeurs d’alors numérotent les cahiers composant un volume avec les lettres de l’alphabet, placées au bas de la page, vers la droite usuellement ; ceci permet de s’assurer que les volumes sont bien complets de tous leurs cahiers et se succèdent correctement ; au cahier J, Jefferson trace un T manuscrit devant le caractère J imprimé, et un J devant le T du cahier T ; marque assurément, mais intime, presque secrète. Elle ne permet guère aux tiers découvrant le livre de connaître le nom de son propriétaire ; lui seul le distingue ainsi. Ce n’est pas d’une mention de son nom que Jefferson s’approprie un livre, mais par ce geste humble. L’appropriation vient de la lecture.

Ces livres ne sont plus simplement des livres ; chacun est une ouverture, l’occasion d’une découverte, un paysage intellectuel nouveau dans lequel Jefferson s’engouffre sans fatigue, avec un appétit constant.

Ce sont finalement moins des livres qu’il rassemble qu’une bibliothèque qu’il assemble. Pour la plupart des lecteurs et amateurs de livres, une bibliothèque est la résultante de leur passion, un mot qui désigne l’ensemble des livres qu’ils ont accumulés, livres glanés au cours des années, où l’un a été appelé par l’autre, par désir soudain, par pur hasard, par recherche dédiée, par habitude ; les centres d’intérêt du lecteur, par leur constance ou leur disparité, finissent par s’y inscrire, y être clairement identifiables, l’ensemble trouve une cohérence, mais le plus souvent a posteriori.

Jefferson semble procéder à l’inverse ; ce qu’il veut, c’est une bibliothèque complète, qui couvre tous les domaines où le porte son esprit curieux. C’est cette vision qui guide ses achats. Il a le plan de sa bibliothèque en tête : sa quête est de lui donner chair.

Les plans de Monticello se modèlent selon ce même dessein. Sa chambre s’ouvre sur les deux pièces en enfilade qu’il réserve à son usage exclusif. Elles sont couvertes de livres ; de longs murs de reliures simples, humbles, utilitaires, faites juste pour protéger les pages fragiles ; au sortir de la pièce du bout, vers l’est, un minuscule escalier permet d’accéder rapidement au palier de l’étage où un long balcon intérieur surplombe le grand hall ; les bibliothèques qui longent ses murs semblent une couronne qui surplombe la haute pièce.

Paradoxe de la bibliothèque qui toujours semble une forteresse qui nous défie, où les livres nous tournent le dos, jalousement fermés sur leurs pages celées dans leurs reliures, formant un bloc austère en se serrant les uns contre les autres comme une troupe de spartiates déterminés à interdire le passage. Le lecteur sait, lui, quels continents ils contiennent, quelles découvertes, quelles explorations, quels voyages ; la description de la réalité et le pur imaginaire, le vrai et la fiction.

Jefferson ne s’enferme pas dans ses livres : il s’y forme. Il s’y ouvre l’esprit, il y découvre des perspectives que l’œil de prime abord ne peut voir ; il les intègre, il en ressort armé, neuf, entreprenant.

Les livres sont la clé de tout, le passe-partout universel. Si les études formelles de Jefferson sont orientées vers le droit et les principes de gouvernement, les humanités et les mathématiques, son esprit scientifique le conduit à acquérir des livres de botanique et d’agronomie, d’architecture, d’astronomie, de physique et de chimie.

Il ressemble à ces philosophes grecs des temps anciens : il veut tout savoir. Puisque le monde est forcément intelligible, il suffit de le déchiffrer, de lire et d’observer ; le monde est un livre ouvert, pense-t-on. Jefferson inverse la proposition : chaque livre est un monde ouvert et une bibliothèque contient des univers qu’il veut arpenter, comprendre. Il est convaincu qu’il pourra en maîtriser des pans entiers. Et il s’y emploie.

À Monticello, sur son sommet où on lui déconseille fortement de bâtir cette maison puisqu’il ne s’y trouve pas de source, Jefferson crée pour lui-même une source quasi inépuisable de connaissances.

Une bibliothèque ne se lit pas : elle se consulte, comme on tire de l’eau d’un puits que l’on a creusé, que l’on entoure de soins, et qui ne s’épuise pas. Jefferson y puise sans cesse.

Tout ici est irréaliste : acheter un livre chaque jour pendant trois ans et demi, recommencer au même rythme pendant ses cinq années à Paris, c’est une folie pour tout lecteur. Mais justement, Jefferson n’est pas un lecteur mais un chercheur : il veut une bibliothèque idéale et il s’en donne les moyens. Irréaliste, mais non pas irraisonnable.

Cette ambition a un prix. Les livres coûtent cher. La valeur de la bibliothèque perdue de Shadwell correspond à dix ans de travail d’un ouvrier ; la compensation obtenue du Congrès en échange de sa bibliothèque doit représenter un an de salaire du président de l’époque.

* * *

 

Thomas Jefferson a rédigé seul, à 33 ans, le premier jet du texte de la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique. Il a été gouverneur de Virginie, ministre plénipotentiaire à Paris, secrétaire d’État, vice-président puis président. Il a fait plus que doubler la superficie des États-Unis.

Il en est l’un des Pères fondateurs.

L’Histoire lui a fait ses plus grandes faveurs en lui offrant un destin magnifique.

Il a eu une longue vie heureuse.

Il aimait passionnément les livres. Ses amis lui ont été fidèles.

Il est mort âgé, très âgé, nourri de l’affection paisible de sa famille et de ses nombreux enfants, dans une maison superbe dont il a lui-même tracé les plans étonnants. Ruiné.

Sa maison à Monticello, sa bibliothèque, sa gloire politique exceptionnelle lui ont survécu.

Chaque Américain possède son profil dans sa poche, puisqu’il figure sur l’avers de l’omniprésente pièce de 5 cents. Le revers représente la façade est de sa maison.

Dans le labyrinthe de sa bibliothèque, dans la rigueur géométrique de sa maison, dans les généalogies plus floues de sa vie familiale et de ses amours, dans la construction délibérée qu’il a faite de lui-même, une part de sa personnalité erre en marge, demeure insaisissable, comme ce fameux billet de 2 dollars, si rare dans les commerces américains, à telle enseigne qu’est née l’expression « bizarre comme un billet de 2 dollars ».

UNJEUNEHOMMEINDÉPENDANT

Virginie, 1760-1771

 

À 17 ans, Thomas Jefferson sait danser, comme il convient à un gentilhomme virginien, et joue du violon en déchiffrant avec passion des partitions parce qu’il ne sait pas jouer d’oreille. Il est très grand, vigoureux, robuste et souple, peut-être un peu dégingandé, remarquable cavalier. Son visage n’est pas beau mais il est avenant, avec des taches de rousseur et de longs cheveux tirant légèrement sur le roux. Il est orphelin de père. Il lit énormément et aime autant le latin, le grec que l’anglais ; il souhaite poursuivre ses études à Williamsburg pour, dit-il dans une lettre à son tuteur, y acquérir des connaissances plus universelles qui pourraient lui être utiles à l’avenir, s’initier aux mathématiques et aussi, peut-être, fuir le mode de vie des planteurs qui lui ferait perdre, dit-il toujours, un quart de son temps en activités sociales et lui mangerait une part non négligeable de ses revenus.

Il naît aux confins des possessions britanniques, à l’est de la Virginie, dans des contrées très sauvages que ses parents défrichent depuis trois générations ; ce sont des planteurs et des colons. Son père jouit d’une belle réputation parce qu’il a établi les premières cartes de la région, ce qui implique un caractère aventureux, un courage et une résistance physique indubitables, mais aussi la maîtrise de connaissances précises en géométrie, en mesures scientifiques. Comme les siens avant lui, Peter Jefferson assume aussi diverses fonctions administratives, juge de paix, commandant de milice locale ; le colonel Jefferson est un homme dont on reconnaît la grande intégrité, mais dont l’éducation classique a été très certainement négligée. Il a fait un mariage plutôt prestigieux en épousant Jane Randolph, issue d’une famille prolifique, présente aux quatre coins de la Virginie, très industrieuse et entreprenante, mariage qui confirme son appartenance à une certaine élite terrienne.

Il acquiert des propriétés, construit à Shadwell une maison où naîtra Thomas en 1743. Celui-ci grandit donc dans des plantations où l’on cultive le tabac et le maïs.

Une plantation est une île, un univers clos, où l’on vit dans une communauté restreinte, entre famille, domestiques et esclaves ; un maître du domaine, une femme, de très nombreux enfants, souvent issus de divers lits (car la mort frappe avec constance ces femmes épuisées par les grossesses répétées, ces enfants fragiles en bas âge, mais aussi ces hommes vigoureux et impérieux, qui se heurtent à une nature encore ensauvagée et pleine de dangers naturels), des chevaux, du bétail, des familles d’esclaves. Guère de médecins, guère de révérends : le chef de famille guérit les corps - quand il le peut -, gère les âmes et les corps - comme il le veut -, guidé par sa propre lecture de la Bible familiale. Une société très hiérarchisée, avec un pater familias tout-puissant, des femmes contraintes à la soumission, des filles que l’on cherche tôt à marier ; et des esclaves, parfois dix fois plus nombreux que la maisonnée des maîtres, qui vivent dans une proximité immédiate, à portée de voix, à portée d’ordres et sans doute de coups.

On peine à recevoir une éducation formelle dans une telle autarcie et une telle pauvreté intellectuelle : il n’y a qu’une petite quarantaine de livres, peut-être cinquante, dans la bibliothèque du colonel et l’on croise peu de gens cultivés dans les plantations. Thomas suit sans doute d’abord les cours d’un précepteur à domicile, puis est confié successivement à deux révérends établis dans le voisinage, qui accueillent chez eux une poignée d’enfants et d’adolescents du coin pour les dégrossir. Il apprend ce qu’un jeune homme campagnard doit savoir pour gérer ses affaires, et aussi le grec et le latin. Bien assez sans doute pour la plupart des ces garçons qui se marieront à 20 ans, reprendront une ferme et poursuivront le cycle de la mise en valeur de cette terre riche et prometteuse.

Le père de Jefferson meurt quand celui-ci a 14 ans ; il est le fils aîné mais reste soumis à ses tuteurs et la succession doit être partagée équitablement avec ses frère et sœurs. Il hérite de son père ses livres, ses instruments scientifiques, son écritoire en cerisier et aussi un bon millier d’hectares. Et un esclave. Des livres, des instruments scientifiques, un nécessaire d’écriture, des esclaves, ces héritages vont former Thomas ; ils ne le quitteront plus.

Rien ne démontre une affection particulière pour sa mère.

Dans la petite école du révérend Maury où il retourne immédiatement après le décès de son père, Thomas développe une curiosité remarquable et une discipline d’étude étonnante. Maury insiste sur les exigences d’une lecture approfondie qui implique la « digestion » du texte et l’examen précis du raisonnement, mais aussi du style de l’auteur. La légende familiale affirme que Thomas étudie ou lit jusque dix-sept heures par jour et lui-même prétend qu’il joue en outre régulièrement du violon trois heures par jour. Un trait de caractère apparaît, qui le marquera toute sa vie : une capacité de s’abstraire dans les livres pour s’en nourrir avec une voracité infinie, une volonté de maîtriser une matière dès lors que sa curiosité la lui fait apparaître digne d’intérêt.

Williamsburg est une capitale ; autour du palais du gouverneur, britannique évidemment, un plan géométrique et rectangulaire rappelle un camp militaire romain - les colonies ne datent pas d’hier. Distribuées autour de deux axes et quatre ou six rues parallèles, des maisons de bois, avec leur lopin de terre chacune, potager pour la plupart, mais parfois avec une pelouse et des buis parfaitement taillés. Seuls le palais et le collège William & Mary ont des étages dominants. Le cœur de la ville ne compte que trois cents maisons et une population n’excédant pas quinze cents âmes, mais c’est le centre politique et surtout intellectuel de la Virginie.

Jefferson sort de ses bois, au propre et au figuré. Il a une conscience aiguë des privilèges reçus, que l’on aimerait qualifier d’aristocratiques si ce mot ne semblait déplacé dans ce monde neuf; le mot « privilège » est pour lui synonyme de « devoir ». Il appartient de naissance à une classe sûre d’elle-même ; les multiples causes misérables de l’émigration de jadis, la pauvreté, l’absence de perspectives, toutes formes de déchéance et de persécutions, et même les folies aventureuses ont été sublimées par un travail patient, par des audaces aujourd’hui stabilisées. Il est temps qu’elles fleurissent. Il est conscient de ce besoin de se débarrasser de sa propre rusticité. Il est fidèle à ses pères, ce faisant ; il sera déchiffreur, explorateur, arpenteur dans un continent qui semble aussi sans limites, qu’il faut domestiquer par son travail, ordonner, conquérir. Ce continent sera pour lui celui du savoir livresque.

Il est jeune étudiant. Ses qualités, intellectuelles mais aussi sociales, sa propension, après la mort de son père, à rechercher des figures paternelles de substitution le font adopter par ses professeurs ; il appartient vite à un petit cercle qui, de la taverne Raleigh au palais, distants de quelques centaines de pas, se réunit sans cesse, discute passionnément, commente les événements politiques, chante et joue de la musique. Très petit cercle : William Small, son professeur de mathématiques et de philosophie, lui enseigne en outre la rhétorique, les belles-lettres et les principes d’éthique, George Wythe, son professeur de droit, sans doute parmi les plus brillants juristes de la colonie et un fin connaisseur de la langue grecque, mais aussi Francis Fauquier, qui n’est rien moins que le gouverneur de la colonie, spirituel et homme de bonne compagnie, forment ainsi avec Thomas Jefferson, qui a la moitié, le tiers de leur âge, « une partie quarrée ». Jefferson dit que dans leurs conversations habituelles, ces hommes lui apprennent une infinité de choses. Ils se retrouvent à dîner plusieurs fois par semaine et Thomas est un hôte régulier de la maison du gouverneur, où ils jouent de la musique. Étonnante affection de ces hommes mûrs pour ce tout jeune étudiant. C’est avec eux qu’il fait véritablement son éducation et il quitte bientôt le collège qui se trouve régulièrement embarrassé par des querelles entre les clercs qui y enseignent et qui pensent surtout à leurs prébendes pécuniaires que garantit leur appartenance à l’Église anglicane, l’église « établie ».

Small et Wythe, hommes éminemment cultivés, disposent par ailleurs de véritables bibliothèques, bien plus riches que celle du collège, encombrée de trop de textes religieux. Livres de droit, d’histoire et les classiques grecs et latins. Wythe mourra quarante ans plus tard, empoisonné à l’arsenic par un neveu trop impatient de recueillir son héritage, et c’est à Jefferson que le vieillard léguera ses livres.