Une vie dépouillée et nue - Charles-André Viard - E-Book

Une vie dépouillée et nue E-Book

Charles-André Viard

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Beschreibung

"Pardonne-moi, stp... !" est parfois difficile à dire. Pourtant, Stéphane a su le dire à son papa à qui il a fait du mal. Comment ? En tombant dans la déchéance juste après le décès de sa maman. Néanmoins, la notion de pardon est importante pour ce jeune homme. Cette demande l'a-t-elle emmené vers une vie meilleure ? Stéphane est-il sorti de cette vie qui n'était pas la sienne ?

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Seitenzahl: 334

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Une vie dépouillée et nue

Une vie dépouillée et nueAvertissementsDédicaceIntroduction poétiquePardonne-moi, s'il te plaît...Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6Chapitre 7Chapitre 8Chapitre 9Chapitre 10Chapitre 11Chapitre 12Chapitre 13Conclusion poétiqueRemerciementsPage de copyright

Une vie dépouillée et nue

Charles-André Viard

Avertissements

Ce texte est une biographie. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou mortes, des lieux ou des événements réels n'est que pure coïncidence pour laquelle l'auteur décline toute responsabilité.

Ce livre contient un langage familier, ainsi que des scènes à caractère sexuel, pouvant heurter la sensibilité des plus jeunes.

Il est destiné à un public averti.

Dédicace

Mes deuxième et troisième prénoms :

Celui du papa de maman : CHARLES

Celui du papa de papa : ANDRÉ

Le nom de jeune fille de maman : VIARD.

C’est en leur honneur que j’ai choisi ce pseudo.

Introduction poétique

“Pardonne-moi, s’il te plaît…”

Un drôle de titre pour un roman !

C’est comme une histoire vraie, pourtant !

Nous sommes dans un monde marqué par les querelles.

Partout nous entendons ou voyons des histoires pas belles,

Des disputes, des guerres, des problèmes relationnels.

Dans les couples, les familles, le voisinage,

Entre collègues, dans le monde… Des images

Qui font pleurer, mais aussi crier,

Implorer ou pourquoi pas, prier !

Où est la paix au milieu de tout cela ?

Que de vies brisées par les tracas !

Trop de personnes restent dans les combats.

Oh ! J’ai besoin de calme, de réconciliation.

Je ne supporte plus les divorces et séparations.

Il y a beaucoup trop de conflits

Dans cette si courte vie.

Rancune, vengeance, agressivité,

Quand tout cela va-t-il cesser ?

Alors : PARDONNE-MOI, S’IL TE PLAIT…

Je me suis mis à rêver, imaginer des faits,

Des situations compliquées, qui pourraient

Être vraies…

J’écris des phrases qui me font réfléchir

Et qui pourraient arrêter de nous faire souffrir.

J’aime voir des gens qui se prennent dans les bras,

Qui mettent fin à leurs combats.

Mais ce n’est pas toujours possible

A cause de circonstances pénibles,

Voire dramatiques et pleines de mauvaises conséquences

A cause de tant de violences…

Parfois le mal laisse derrière lui

Enormément d’ennuis,

Des blessés graves, des morts,

Des cris, des larmes, encore et encore…

PARDONNE-MOI, S’IL TE PLAIT…

Il faut le vivre, en effet !

L’expérimenter peut tout changer,

Et c’est cela que je veux dessiner,

Décrire, partager, chanter…

J’ai laissé aller ma pensée.

Voilà ce que je veux partager.

Peut-être un sujet de réflexion

Qui déclenche beaucoup d’émotions,

Qui nous rejoint dans notre propre histoire

Et nous rappelle nos anciens désespoirs.

Peut-être sommes-nous toujours concernés

Par des conflits non réglés.

Oui, le pardon, c’est très compliqué…

…PARDONNE-MOI, S’IL TE PLAIT…

A cause du mal que je t’ai fait.

Aujourd’hui je suis auteur d’une blessure,

Demain, peut-être victime d’une rupture.

Que de souffrances, de déchirures !

Nous sommes tous concernés par le pardon.

Parfois, des autres nous le recevons.

D’autres fois, aux autres nous le donnons.

Cependant, ce n’est jamais une chose aisée,

Car parfois, nous sommes lourdement lésés.

Oui, dans la vie, nous sommes souvent blessés,

Nous nous mordons les uns les autres.

Dans la méchanceté, on se vautre.

Pourquoi tout ce mal échangé ?

Pourquoi tous ces coups d’épée ?

Hélas, parfois c’est la défaite

Et tout est cassé après une fête.

La dispute commence,

On pourrit l’ambiance.

On se sépare pour toujours

Et entre nous : plus d’amour !

On se regarde avec haine

Mais au fond et en vrai, on est rempli de peine.

Il faudrait revenir

Et se repentir

Mais c’est parfois humiliant.

Cependant,

C’est important…

Revenir, plein d’émotions,

Pour demander le pardon,

Pour retrouver une bonne relation.

Parfois c’est impossible,

La situation est terrible.

La relation est pour toujours rompue

Et on devient des inconnus.

On ne se parlera jamais plus.

Pardonne-moi, s'il te plaît...

Qui n’a jamais prononcé cette phrase ? Ah c’est vrai, quelques fois on demande pardon, parce qu’on a bousculé quelqu’un. Ce n’est pas bien grave.

On a peut-être prononcé des paroles qui ont dépassé notre pensée et qu’il ne fallait surtout pas dire. On s’en rend compte, on met la main sur notre bouche. « Oh pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire. » Trop tard, les mots sont sortis et ne se sont peut-être pas envolés. Peut-être sont-ils gravés dans un cœur qui en a été blessé ? Je pense aux rumeurs. C’est atroce, horrible et ça fait mal. Imaginons qu’une personne raconte quelque chose à notre sujet. Évidemment, ce n’est pas vrai, mais ça s’est répandu si rapidement partout, autour du quartier. Ah, le monde entier croit en cela. Après, on nous regarde différemment. On est mis de côté, isolé. C’est dur à vivre. Oui, c’est affreux.

Une dame mariée depuis plusieurs années, fortement amoureuse de son mari, vient d’apprendre que celui-ci la trompe depuis fort longtemps. Il a une maîtresse, il couche régulièrement avec elle. C’est tellement moche, en tout cas pour la dame qui se sent trahie. Tout est cassé, le mariage est mort, il faut divorcer.

Ce chauffard ivre au volant renverse mon enfant bien-aimé. Hélas, mon fils, mon unique enfant succombera à ses blessures. Quels sentiments m’animent ? Je suis rempli de haine. Non seulement il y a une douleur horrible en moi, mais il y a cet homme qui vit toujours, lui et que je voudrais voir souffrir et mourir à petit feu.

Est-il nécessaire de multiplier les exemples ? Hélas, chacun pourrait raconter ce qui lui est arrivé, qu’il soit auteur ou victime d’un mal, parfois même, auteur et victime. Cela peut arriver dans la vie. Moi, je dois bien admettre qu’on m’a fait du mal et que j’ai fait du mal aussi. J’ai eu besoin du pardon des autres et parfois, j’ai dû être confronté à quelqu’un qui m’a demandé pardon.

Alors j’ai pris de ce qui est vrai, de ce qui m’appartient aussi et j’ai mélangé cela à de la fiction pour créer un récit qui sort de mon cœur, pour parler de ce sujet tellement compliqué, mais qui nous fait réfléchir.

Pardonne-moi, s’il te plaît…

Nous sommes au début des années 1980. Bonne lecture…

Chapitre 1

Mon village, peut-être le plus beau du pays, je l’aime tant ! Je l’ai redécouvert à l’âge de vingt-trois ans, quand j’y suis revenu après cinq années d’errance dans une grande ville très éloignée, où j’ai vécu la misère, la destruction, la folie, etc. Voilà trente ans que tout est derrière moi, mais je ne peux m’empêcher de continuer à y penser. Depuis mon retour, mon village a pris encore plus d’importance à mes yeux et je ne l’ai plus jamais quitté. Il est devenu mon refuge, mon abri, ma forteresse, ma protection et ma sécurité. C’est là que je me sens bien pour tout le restant de ma vie. Il est situé à neuf cent cinquante mètres d’altitude, au milieu d’une nature que je ne me lasse pas de contempler. Ici, tout est calme, silencieux, tranquille, serein, paisible. Il sent bon. J’aime tant les vieilles pierres de ces deux-cents habitations qui me parlent du passé, de l’histoire. Les habitants d’ici ont tous quelque chose de commun à partager, à dire et cela amplifie à mes yeux, la beauté du lieu.

La propriété familiale domine le village de par sa position privilégiée au-dessus de toutes les autres habitations. De là, nous avons un point de vue magnifique sur la vallée qui s’étend à nos pieds. Quand il fait beau, nous pouvons voir des villages ou autres lieux situés à des dizaines de kilomètres d’ici. Plus haut, les montagnes imposent leurs majestueux sommets et nous indiquent que malgré notre position élevée, nous demeurons bien petits. Cela nous aide certainement à rester humbles. Les habitants du village, comme les vacanciers qui passent par chez nous, ont de quoi respirer à pleins poumons, un air plus pur qu’ailleurs. De nombreuses promenades, commençant au centre du village nous offrent de multiples possibilités de découvertes d’une région encore méconnue du grand public.

J’aime, sur ma terrasse, m’arrêter longuement pour me détendre, pour observer cette nature riche en luxuriante végétation, pour réfléchir, méditer, tout en écoutant les oiseaux chanter ou les cloches que portent les animaux dans les prés. J’appartiens à une famille de paysans depuis plusieurs générations. Mon père a dirigé notre exploitation agricole très professionnellement, jusqu’à ses derniers jours. Il est parti cette année à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Nous sommes éleveurs depuis toujours et possédons beaucoup d’animaux, particulièrement des vaches, quelques chèvres, des poules, coqs, lapins, chiens et chats. Nous sommes propriétaires de plusieurs hectares de terrains. Nous avons toujours mangé le fruit de nos productions. Nous n’avons pratiquement jamais acheté de nourriture, car nous avons toujours tout fait de nos mains. Quand j’étais plus jeune, mes parents employaient deux couples de salariés pour nous aider. Les hommes étaient dans les champs avec papa. Les femmes travaillaient à la cuisine ou à l’administratif avec maman. Elles étaient « multitâches », savaient tout faire, du fromage à la comptabilité, des soins vétérinaires à la vente de nos produits sur les marchés des villages voisins. Je les ai longtemps admirées pour leur dévouement et leur courage à toute épreuve. Aujourd’hui, ces générations ont passé et le travail ici a bien changé.

Mon seul et unique frère a cinq ans de plus que moi. Il vit toujours à la ferme avec sa femme. C’est un homme réservé, calme, discret. On ne sait jamais ce qu’il pense et je ne l’ai vu que deux fois en colère : quand je suis parti et, il y a trente ans, quand je suis revenu de cette ville qui m’a volé tout ce que je possédais. Je sais qu’il m’en a beaucoup voulu d’avoir tout laissé pour mener ce mauvais genre de vie. Il a eu du mal à accepter l’accueil que papa m’a réservé à mon retour. Il lui a fallu du temps pour accepter de pardonner, lui aussi, le mal que j’avais fait. Ah, mon frère ! Je comprends que pour lui ces années n’ont pas été faciles à vivre. C’est un homme introverti et sa personnalité est tout à fait différente de la mienne. Je suis tout le contraire de lui. Il n’a jamais quitté le village, ni nos champs et nos animaux. Il n’a jamais mis les pieds en ville. Cela ne l’intéresse pas et mon expérience dramatique n’était pas du tout pour lui un encouragement à aller voir comment on vit en ville. Par contre, moi… Depuis ma naissance, un garçon agité, perturbé, nerveux… Je ne saurai me décrire exactement, mais le reste de l’histoire me révèlera certainement davantage.

Mon enfance, dans ce village, était plutôt privilégiée et heureuse. Je ne manquais de rien et surtout pas de l’amour de maman. Je grandissais au milieu des animaux, j’aimais particulièrement jouer avec les poules et courir après les lapins. J’aimais moins les vaches, mais papa m’a quand même appris à m’en occuper. Pendant les vacances, j’emmenais le troupeau dans les prés. Je m’asseyais sur une grosse pierre et regardais les vaches ruminer sans arrêt. Ma scolarité n’était pas très fameuse. Je n’étais intéressé que par l’histoire, la géographie et un peu l’archéologie, parce que dans notre village, tout était tellement vieux. J’aimais participer à des fouilles, extraire des pierres, creuser la terre en espérant trouver des ossements ou des vestiges de l’antiquité. Je n’avais pas d’ambition particulière pour apprendre un métier. Pour moi, l’avenir était tout tracé : je deviendrai, comme les générations passées, un bon fermier. Cependant, je me suis professionnalisé dans la fabrique d’un fromage particulier et j’ai développé mes talents dans ce domaine-là, plutôt que dans un autre. Mon père pensait que c’était davantage la place d’une femme d’exercer cette fonction-là. Il aurait préféré que je fasse un travail plus physique, dans les champs, mais il a respecté mon choix et m’a laissé faire. A seize ans, je possédais déjà toutes les techniques de fabrication et d’affinage de mon fromage. J’en faisais de plus en plus. Les dames qui travaillaient avec maman en vendaient beaucoup sur le marché. Avec cela, nous avons commencé à gagner encore plus d’argent qu’avant.

Ah ! Combien j’aurais aimé raconter les belles époques de ma jeunesse, donner une merveilleuse suite à un si beau début, mais la vie nous réserve bien des surprises et parfois, elles sont très désagréables, hélas. Oui, cette belle vie aurait pu, aurait dû continuer pendant encore très longtemps. Une belle histoire de paysans aurait donné envie aux gens des villes, une histoire de montagnards aurait sans doute attiré dans ces beaux lieux de nouveaux vacanciers. Une fromagerie en extension, une belle famille unie, des odeurs de la terre, des fleurs, des animaux, du silence, du calme, des vieilles pierres, une vie proche de la nature, des produits du terroir, frais, à chaque repas. C’est idyllique, cela fait rêver. Ici, on est tellement éloigné de l’agitation, du bruit et de la pollution des grandes villes modernes.

Hélas, cinq jours seulement avant mes dix-sept ans, je suis confronté pour la première fois de ma vie à la mort d’un être humain : maman. Un déchirement brutal, inattendu, violent, pour lequel on ne m’a donné aucune explication. Comme si j’étais toujours un tout jeune enfant incapable de comprendre ou d’accepter ; on me tenait à l’écart. Quand les gendarmes venaient dans le village, on m’éloignait. Pourquoi des gendarmes ? Pourquoi une enquête ? On m’enfermait comme une bête féroce dans sa cage. On me laissait hurler jusqu’à épuisement. On m’administrait des doses de médicaments pour refreiner mes pulsions et me faire dormir. On me surprotégeait. Papa donnait ses ordres à mon sujet. On ne me lâchait pas du regard. Je ne pouvais pas sortir seul et on m’empêchait de parler à qui que ce soit. Le jour de l’enterrement, j’étais tenu vigoureusement par deux solides gaillards mandatés par papa. Ils avaient reçu l’ordre de m’empêcher de bouger. La cérémonie à peine terminée, on me ramenait dans ma chambre et on me forçait à me coucher, même si je n’avais pas envie de dormir. Papa ne me disait rien, mon grand frère non plus et aucun membre de la famille n’était autorisé à m’adresser la parole au sujet de ce décès. Je n’osais élever la voix pour poser des questions. J’avais peur.

Dès le lendemain des obsèques, la contrainte du travail à la ferme a très vite repris le dessus. Les hommes retournaient aux champs, après s’être occupés des animaux. Les femmes, aidées par l’une de mes tantes, continuaient à s’occuper de la maison, de la cuisine, du linge, de l’administration. Mon frère aussi partait dans les champs. Je n’avais pas d’autres choix que d’aller à la fromagerie et comme les autres, je reprenais mon activité, comme si rien de dramatique ne s’était produit dans la famille. Tout cela n’avait aucun sens. Je me sentais malgré tout bien entouré, aimé, soutenu et même surveillé, mais le dégoût s’est emparé de moi. Une sorte de révolte est montée dans mon cœur. Je devenais de plus en plus agressif, méchant, rebelle, désobéissant et je défiais l’autorité de mon père. Je faisais des remarques sur tout. J’explosais tout le temps. J’en avais assez de cette vie, de la routine et de la monotonie. J’avais l’impression d’étouffer. Je m’enfermais dans ma chambre, me couchais, remplissais mon esprit d’un monde meilleur que j’imaginais, un monde plus beau, plus grand, plus heureux. J’entrais, fuyais et me réfugiais le plus souvent possible dans ce monde virtuel, mensonger, irréel, mon monde à moi. Je délirais par rapport à ce nouveau monde. Je me mettais à penser à une autre vie, loin d’ici, une vie que j’espérais meilleure, plus belle, plus confortable. Pourquoi rester ici ? L’idée de la fugue se dessinait alors de plus en plus en moi. Voilà que mon beau et merveilleux village devenait de plus en plus laid dans mon esprit. Il avait soudain tous les défauts du monde et tous les aspects négatifs qui puissent exister. Je ne parlais plus que d’un village monotone et mort. Je n’avais plus de goût à rester ici et même l’odeur de mon cher fromage m’indisposait. L’air, pourtant si pur jusque-là, me suffoquait. Le chant des oiseaux m’irritait. La vue la plus splendide qu’il soit de ces paysages merveilleux m’exaspérait. Les sommets des montagnes étaient devenus à mes yeux trop blancs, trop parfaits et regarder un tel éclat me faisait mal aux yeux. J’élaborais alors des plans pour partir, mais je ne savais pas comment réaliser mon misérable projet, jusqu’au jour où…

Je me souviens, c’était le jour de mes dix-huit ans.

— Papa, papa, j’ai quelque chose à te dire. S’il te plaît, c’est très important. Ecoute-moi.

— Que veux-tu, mon fils ? Je t’écoute.

— Papa, je… Heu… Excuse-moi, mais…

— Mais ?

— Je suis majeur aujourd’hui, n’est-ce pas ?

— Oui, tu es majeur, mais cela ne change rien dans notre relation. Ne t’inquiète pas. Tu es mon fils et je t’aime comme je t’ai toujours aimé depuis le jour de ta naissance.

— Merci papa. Je sais que tu m’aimes. Mon problème n’est pas là. En fait, je voulais te demander si je suis vraiment libre.

— Libre ? Mais voyons, tu n’as été privé de rien, ici, non ? Que veux-tu dire par là ?

— Est-ce que je suis libre de… de…

— Ecoute, tu sais depuis toujours que j’avais de grands projets pour toi sur la ferme. J’ai vu que tu préférais et aimais faire du fromage. Je t’ai laissé la liberté de développer tes talents dans ce domaine. Si tu n’avais pas été libre, je ne t’aurais pas laissé faire et je t’aurais imposé mon idée. Tu as fait ce que tu voulais. Je n’ai pas d’autres preuves à te donner concernant ta liberté.

— Oui, c’est vrai, merci. Maintenant, je voudrais savoir si je suis libre de partir.

— Partir ? Partir où ? Avec qui ? Pour quoi faire ? Que me racontes-tu là ? Et ta fromagerie ?

— Je veux partir, papa.

— Tu veux partir ! Mais… Mais j’ai besoin de toi ici !

— Je vais partir, papa.

— Tu vas partir ! Et la fromagerie ? As-tu pensé à cette belle entreprise que tu as commencée ? Qui va s’en occuper ? Je n’ai personne pour te remplacer. Qu’est-ce qu’il t’arrive mon garçon ? On peut trouver un arrangement, je peux t’aider, je peux…

— Donne-moi ma part d’héritage, papa.

— Quoi ? Non mais, qu’est-ce que tu me demandes-là ? Tu n’as pas honte ?

— Papa, je suis sérieux, donne-moi ma part d’héritage… Non, ne pars pas, je n’ai pas fini… Papa, reviens, attends, papa, papa…

Papa est parti en claquant la porte. Il est tout pâle. Je reste cependant déterminé. Ma décision est prise. Elle n’est certes pas réfléchie, ni sage, mais spontanée, mue par une soudaine pulsion de liberté que je ne peux pas contrôler. Je n’ai pas pu retenir papa, ni le suivre, mais me voilà rempli de peur et je n’ai pas hâte de me retrouver seul en sa présence. Le midi, nous nous retrouvons tous à table pour le repas, les employés, papa, mon frère et moi. L’atmosphère est lourde et pesante. Je suis sûr que papa en a parlé à tout le monde. Mon frère me regarde avec dédain et mépris. Il n’est pas comme d’habitude. Je suis sûr qu’il est en colère après moi. Papa est bouleversé. Nous faisons tout pour éviter de croiser nos regards. Le soir, même chose. Pas d’échange de regards, pas de parole non plus, pas de sous-entendu. Même programme pendant quatre jours.

Le cinquième jour, après le petit déjeuner, je m’aperçois que papa a passé des vêtements de ville. Je regarde par la fenêtre pour voir ce qu’il fait. Il sort la voiture et s’en va. Où ? Je ne sais pas. Je croise mon frère, l’interroge du regard. Il passe son chemin, ne dit rien. Je reste dans la maison. Papa rentre à 11 h. 30. Nous déjeunons, comme d’habitude à midi. Après le repas, papa demande aux employés de nous laisser seuls, mon frère et moi-même avec lui. Il se lève de table, nous demande d’un ton solennel et grave de le suivre dans son bureau. Nous y allons en silence, entrons, attendons debout, nous demandant ce qu’il va faire. Il s’assied, nous regarde en silence, dans les yeux, l’un après l’autre, puis commence à nous raconter l’histoire de notre ferme, comment à partir de rien son grand-père a tout construit de ses mains et commencé l’élevage, comment son père a continué à développer l’affaire et enfin, comment lui-même s’est attelé à la tâche pour aller un peu plus loin dans le développement et l’expansion du travail. Puis, il salue les efforts considérables que mon frère aîné a faits depuis quelques années dans les champs. Enfin, il me remercie pour ce que j’ai fait en quelques mois de la fromagerie.

— Maintenant, dit-il, je pense que nous n’irons pas beaucoup plus loin, car c’est plus difficile de se développer en ce moment et je veux que nous restions une exploitation familiale. Si jamais nous grandissons de plus en plus, nous allons devenir une véritable industrie et nous n’aurons pas les épaules assez costauds pour faire face aux charges que cela nous demandera. En plus, nous risquons de perdre le contrôle sur nos activités. Depuis que votre mère nous a quittés l’année dernière, plus rien ne sera comme avant. J’envisage de vendre une partie des terrains, ceux dont on se sert pour l’agriculture. On ne garderait que les prés pour les animaux et le corps de ferme, ainsi que les deux bâtiments d’habitation. J’aimerais développer l’activité “chambres d’hôtes et gîtes” pour les vacanciers et ne m’occuper plus que de l’élevage. Ceci dit, vous avez vingt-trois et dix-huit ans. Vous vous êtes bien investis avec moi. Je vous en remercie. Vous êtes libres de continuer à travailler avec moi et de développer vos talents, mais je ne peux pas vous retenir si vous voulez partir. Alors voilà, ce matin, je suis allé à la banque et chez le notaire. Je vous ai préparé une enveloppe à chacun, c’est votre part d’héritage, disons une donation. Faites ce qu’il vous semblera bon…

— Mais papa, qu’est-ce que…

Mon frère ne termine pas sa phrase. Il me fusille du regard et s’en va furieux, en claquant violemment la porte derrière lui. Je reste seul avec papa et ne sais pas quoi dire. Je baisse la tête, pleure. Papa sort à son tour, sans me regarder. Je monte alors dans ma chambre, vide l’enveloppe sur mon lit et reste muet un instant devant toutes ces liasses de billets. Je n’ose compter. Machinalement, je prends une valise, la remplis de vêtements et me prépare pour le lendemain. Pourquoi papa ne m’a pas retenu ? D’où vient tout cet argent ? Comment se fait-il que nous soyons aussi riches ? Mes mains tremblent quand je range les billets dans l’enveloppe. Que vais-je faire de tout cela ?

Ce soir, je ne descends pas manger. Je me couche sans paix. Je ne dors pratiquement pas.

 Demain, je m’en irai…

Chapitre 2

Voilà enfin le petit jour. Il est 6 heures. Je me lève sans faire de bruit, m’habille, prends la valise que j’ai préparée hier, ainsi que l’enveloppe pleine de billets et descends dans la cuisine. Papa est déjà parti traire les vaches. C’est son premier travail après le petit-déjeuner et avant d’aller aux champs. Mon frère est toujours couché. Les ouvriers ne sont pas encore arrivés. J’avale quelques biscuits en vitesse, ainsi qu’un bol de café au lait bien chaud. Je sors doucement, vérifie que personne ne me voit, cours jusqu’au hangar, enfourche mon vélo et pars sans jeter un regard derrière moi. J’ai laissé une lettre sur mon lit. Je n’ai pas écrit grand-chose, je n’en avais ni le courage, ni la force. Cependant, la vérité est que je ne regrette pas mon geste. A vrai dire, c’est étrange, mais je ne ressens aucune émotion particulière. Mon cœur est comme fermé, endurci, insensible. Je ne suis ni content, ni mécontent, ni joyeux, ni triste. Je vis mon départ machinalement. Je suis pourtant acteur de ma vie, mais j’ai l’impression de regarder un film, de laisser se dérouler sous mes yeux des événements que je ne maîtrise pas. Je pédale pendant trente kilomètres jusqu’à la ville la plus grande de la région, celle où je sais que je pourrai prendre un train pour Paris. Je laisse mon vélo dans une petite rue, sans antivol. Je sais qu’il disparaîtra bientôt, comme moi. Pourvu qu’il fasse le bonheur d’un pauvre, c’est mon seul désir. Ce vélo était très important à mes yeux et j’y avais attaché une valeur sentimentale très grande, car c’était le dernier cadeau de maman avant son décès. En temps normal, pour rien au monde j’aurai laissé ce vélo n’importe où sans surveillance, sans protection. Aujourd’hui, tout est si différent. J’ai du mépris pour ce qui comptait le plus jusqu’ici. Je laisse ce que j’ai de plus précieux. Je suis donc devenu fou à ce point ? Hélas, sans doute, oui. Je trouve la gare, fonce vers les guichets de vente, prends un aller simple pour Paris et attends le départ du prochain train, dans deux heures. J’ai de quoi réfléchir, revenir sur ma décision et prendre le chemin du retour. Non, je reste assis, achète des magazines et me plonge dans des lectures inintéressantes qui n’ont qu’un seul but, étouffer ma conscience et remplir mon vide intérieur.

Je ne connais pas Paris. Que vais-je faire là-bas ? Je ne sais pas. Je verrai bien. Je suis riche, je n’ai pas à m’inquiéter. Je m’imagine que toutes les portes s’ouvriront automatiquement devant moi, grâce à mes billets de banque. Le voyage sera long : cinq heures. Je dors pendant pratiquement tout le trajet. Me voici arrivé à la gare et me noie au milieu d’une foule immense. Tout le monde va dans la même direction. Je suis le mouvement. C’est la première fois que je vois autant de personnes. Cela me donne une sensation d’ivresse. Je suis mal à l’aise. J’ai comme un vertige, la tête me tourne un peu. Me voici sur le quai du métro. Je ne veux pas le prendre, car le monde m’étouffe et l’air paraît irrespirable. Je remonte et cherche une sortie. J’en trouve une, me retrouve dans une rue noire de monde. La circulation est dense. Je me demande comment font les gens d’ici pour s’y retrouver et être heureux. Je repère un petit restaurant et rentre dedans, car j’ai faim. Enfin un lieu plus calme et tranquille. Je me paye un délicieux repas. Une personne me repère avec mon enveloppe pleine de billets. Je ne suis, en effet, pas très discret ni prudent quand je tire mes billets pour payer mon repas. Je sors du restaurant. La personne me suit. J’ai peur. Je m’arrête, me retourne, lui fait face. C’est une femme, élégante, plutôt jolie et abondamment maquillée. Elle a au moins vingt ans de plus que moi. Elle voit que je suis hésitant, peu sûr de moi. Elle engage la conversation :

— Bonsoir, tu n’es pas d’ici, toi, ça se voit…

— Heu… Bonsoir Madame. C’est vrai, c’est la première fois que je viens à Paris.

— Comment t’appelles-tu ?

— Vous me tutoyez ? Je n’ai pas l’habitude. On tutoie toujours à Paris ?

— C’est moi qui tutoie, car tu me plais. Ne t’inquiète pas. Comment t’appelles-tu, jeune homme ?

— Ah bon. C’est bien. Je m’appelle Stéphane et vous ?

— Stéphane comment ? Moi, c’est Jacqueline.

— Stéphane… C’est tout.

— Tu n’as pas de nom de famille ?

— Je viens de quitter ma famille et je ne veux pas en entendre parler pour l’instant.

— D’accord. J’ai vu que tu as de l’argent.

— Oui.

— Tu cherches un logement ou bien tu sais où tu vas dormir cette nuit ?

— Non, je ne sais pas. Je vais chercher un hôtel.

— Non, viens chez moi.

— Je peux payer, vous savez.

— Tu paieras, ne t’en fais pas. Tu paieras. Allez, viens. C’est dans la rue derrière.

Ah ! Si j’avais su ce que la dame voulait dire, ce qu’elle insinuait quand elle disait que je paierai ! Je la suis comme un petit chien égaré, croyant qu’elle va s’occuper de moi pour mon bien. Quelle naïveté enfantine ! Elle me conduit dans un vieil immeuble et me fait monter au sixième étage dans un appartement bien entretenu qui sent la rose. Elle me fait visiter le logement et m’indique une chambre qui sera la mienne. Celle-ci est contigüe à une grande salle de bains. Je suis mal à l’aise, car sa façon de me parler me paraît étrange. Je n’ose entrer, poser la valise. Elle insiste, ouvre l’armoire vide, me montrant que la place est pour moi. Je finis par me déchausser et pose la valise sur le lit, puis range le peu de linge que j’ai pris avec moi. Me voyant occupé avec ce rangement, elle me laisse seul un moment et revient, vêtue d’une sorte de peignoir. Elle me regarde en souriant et me dit sur un ton particulièrement doux : « Donne-moi cinq cents francs et je m’occupe de toi toute la nuit. Demain, tu sauras ce qu’est la vie. ». Je la regarde, ébahi. Je ne réponds pas, car je ne sais pas exactement où elle veut en venir. Cependant, je comprends assez rapidement que je suis tombé dans un piège et que celui-ci se referme sur moi, sans que je ne puisse faire quoi que ce soit pour m’en échapper. Je ne réponds pas tout de suite. Je tremble un peu. J’ai peur. Elle insiste, toujours avec autant d’amabilité et de douceur. Je ne réagis pas. Elle laisse tomber son peignoir à ses pieds. Elle est nue. C’est la première fois que je vois une femme nue. Mes yeux deviennent tout pétillants d’admiration. Je suis comme un enfant émerveillé qui vient de découvrir le plus merveilleux des trésors, qui voit l’océan pour la première fois de sa vie. Je regarde avec insistance et bonheur ce corps aux mille beautés. Ça y est, la porte de la prison s’est refermée sur moi, je suis pris au piège. Tout mon être se met à vibrer sans que je ne puisse me contenir. Je ne peux plus résister. Je sors alors l’argent d’une main plus que tremblante, lui donne. Je paie donc pour faire l’amour ! Où suis-je tombé ? Quelle horreur ! Je devrais me dégoûter… Non, cela ne me laisse aucune émotion. Je suis indifférent et ne pense pas que cet acte puisse avoir de réelles conséquences désastreuses. Seule la pulsion du moment compte. Elle me prend par la main, me conduit dans la salle de bains, me déshabille. Je la laisse faire, comme un petit enfant entre les mains de sa maman, sauf que là, sa manière de me toucher, toute délicate, réveille tous mes sens encore plus fortement que jamais. Elle me lave, me masse, me caresse, se frotte contre moi, me rince, me sèche, me conduit vers le lit et me fait découvrir toute une gamme de plaisirs inconnus, tous plus forts les uns que les autres, jusqu’à la plus profonde jouissance, l’orgasme, l’extase, etc. C’est franchement merveilleux ! Sur le coup, sans aucun doute, en effet. Cependant, dans la réalité, avoir une première relation sexuelle sans éprouver de l’amour pour la personne avec laquelle je suis me rend perplexe et après l’acte, je tombe vite dans une forme de culpabilité ; je ressens un immense vide intérieur et une forme de déprime. J’ai envie de pleurer. La fatigue l’emporte, je n’en peux plus. Je m’endors paisiblement, comme si je n’avais rien fait de grave, comme si ce moment n’était pas une catastrophe, un drame épouvantable dans ma jeune vie, comme si je n’avais pas fait une alliance charnelle avec une espèce de prostituée qui avait profité d’un porte-monnaie bien rempli pour se faire offrir une belle soirée de plaisir. Je ne réalise pas du tout combien cette soirée aura été le début d’une destruction profonde de ma vie.

Je me réveille le lendemain à dix heures. Je me lève. Je me rends compte que je n’ai pas pris de pyjama. La pièce est chaude, je reste nu. Je me dirige vers la cuisine. Elle est là, souriante, heureuse, me tend une tasse de café et me dit :

— Bonjour. Alors, on ne s’habille pas, petit coquin ?

— Bonjour, heu… Pardon, je n’avais pas pris de pyjama. Je vais bientôt m’habiller.

— Pas de problème, cela ne me gêne, pas, bien au contraire. Tout le plaisir est pour mes yeux. Alors, comment vas-tu, Stéphane ?

— Heu… Je vais bien, j’ai bien dormi.

— Tu as aimé ?

— Aimé ?

— Hier soir, tu as aimé ?

— Oui, bien sûr, j’ai aimé. Je ne savais pas que…

— Que ?

— Que… Bah… L’amour… Heu… C’était la première fois, vous comprenez ?

— Oui. Que comptes-tu faire maintenant ?

— Je ne sais pas.

— Si tu veux, tu peux loger ici, cela ne me dérange pas. Cela te coûtera cinq cents francs par semaine et si tu veux, plusieurs soirées comme hier.

— Ah bon ? Si vous voulez.

— Oui, je veux. Je vais te faire connaître des amis, des lieux typiques de notre ville de Paris. Tu veux bien ?

— Oui.

— Je te conseille de prendre de l’argent sur toi, mais pas tout ce qui est dans ton enveloppe pour ne pas te faire voler.

— Ah oui, merci.

— Allez, va t’habiller.

— D’accord. Je peux prendre une douche avant ?

— Oui, fais comme chez toi.

— Merci.

J’ai dit que j’ai aimé, oui. Quelque part, c’est vrai, mais j’ai quand même menti. J’ai dit que j’allais bien, oui, après avoir si bien dormi, mais j’ai menti encore. J’ai dit que je voulais bien rester, oui, mais j’ai encore et toujours menti. Au fond de moi, je commence à ressentir de la déception. Combien j’aurais aimé découvrir la sexualité d’une autre manière. Pourquoi est-ce que je n’ose pas dire franchement que je préfère mettre fin à cette relation et partir définitivement pour un autre lieu ? Il aurait été encore temps de tout quitter dans de bonnes conditions et de réparer, d’une manière ou d’une autre, le mal qui avait commencé à être fait. Non, je reste sur mon mensonge et dans la prison que j’ai laissée volontairement se fermer sur moi. Ainsi, après le petit déjeuner copieux que Jacqueline m’offre, je me douche, m’habille, prends une somme d’argent sur moi. Jacqueline m’emmène visiter Paris, mais aussi et surtout, voir des personnes qui sont ses amis. Je n’aime pas trop l’ambiance, mais je reste, parce que j’ai peur d’être perdu. Nous allons avec ces personnes dans un drôle d’endroit. Les gens ne sont pas très polis. Leur langage me choque un peu. Il y a beaucoup de vulgarité dans leur bouche et je ne comprends pas toutes les allusions qu’ils font. La musique est forte. L’air est irrespirable, car beaucoup de personnes fument. C’est là que je vais passer la soirée, ainsi que la nuit. On m’amène au milieu de la pièce pour des présentations « officielles ». « Voilà le petit nouveau, Stéphane, un montagnard, un paysan. » Cela fait rire tout le monde. « En plus, un puceau qui a perdu sa virginité hier soir ! » Eclat de rire général. Je suis l’objet de toutes les plaisanteries. J’ai envie de m’enfuir, mais je suis entouré par plus d’une dizaine de garçons et de filles, tous plus bizarres les uns que les autres. C’est trop tard. Je suis allé beaucoup trop loin. Que va-t-il se passer, maintenant ? Toutes ces personnes se collent et se frottent contre moi. Je sens que l’on me touche un peu partout, que quelqu’un retire le ceinturon de mon pantalon, descend la braguette et baisse mon slip. Je n’ose riposter, car j’ai peur qu’on me fasse du mal. On me fait boire et fumer. On me demande de payer des consommations. Je trouve cela normal, ne cherche pas à comprendre, mais très vite, je perds le contrôle et ne sais pas trop ce que je fais. Mes cris se mélangent à ceux des autres. Moi aussi, je me mets à danser, à coller les autres, à toucher ceux et celles qui m’entourent et puis, plus rien… C’est le vide, je sens ma tête se vider, j’oublie tout, je tombe dans des bras, on me couche… Et après ?

Je me réveille le lendemain, complètement nu sur un canapé qui sent le vomi. J’ai la tête qui tourne, je me sens mal. J’ai mal dans mon corps. Je pue. J’ai des traces de piqûres sur le bras droit. J’ai un hématome. C’est affreux. Je regarde partout autour de moi dans cette pièce tellement silencieuse, qu’elle me fait presque peur. Je vois partout sur le sol des bouteilles vides renversées, des mégots de cigarettes en grand nombre, écrasés dans plusieurs cendriers. Je vois aussi d’autres personnes couchées, hommes et femmes, nus, comme moi. Je demande à quelqu’un où je suis et ce qu’il se passe. Un jeune, visiblement encore ivre éclate de rire. La femme qui est à ses côtés se lève et me dit : « Alors le paysan, tu ne te rappelles donc plus ce que tu as fait ? » Eclat de rire général. Je suis de plus en plus mal à l’aise. Toutes ces personnes sont maintenant debout et m’entourent. Je demande où sont mes vêtements. La réponse est un nouvel éclat de rire. Je me retourne, un garçon titube et me parle sur un drôle de ton. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit, mais il brandit plusieurs billets de cent francs en me demandant si je les reconnais. Je comprends que j’ai été fouillé. Il me montre alors une chaise à côté du bar et je reconnais mes habits posés dessus. Le jeune me dit : « Allez, paysan, tire-toi de là… ». Les autres continuent à rire. Je m’habille en vitesse et pars, sans demander mon reste. Je suis terrorisé. Dans le couloir qui conduit à la rue, je tire mon enveloppe. Elle est vide. J’étais parti avec deux mille francs. Cette soirée m’a coûté cher. J’essaie de retrouver mon chemin pour aller chez Jacqueline. Ce n’est pas sans peine que je retrouve son adresse. Je monte, sonne. Un homme ouvre, me regarde des pieds à la tête, ne dit rien. Je lui explique que je suis Stéphane. Il me fait entrer. Jacqueline est là, voit que je ne me sens pas bien et cela la fait rire. Je vais dans la chambre, regarde si mon enveloppe d’argent est toujours là, dans la valise. Je suis rassuré, on ne me l’a pas volée. Je me déshabille, me douche, me change. Mes habits sont imprégnés d’une odeur de tabac froid et d’alcool qui, sans doute, a été renversé dessus. Je les mets dans la baignoire et fait couler de l’eau pour qu’ils trempent. Je retourne dans la salle de séjour. L’homme et la femme rient, fument et boivent de l’alcool. L’homme me tend un verre. Je refuse, prétextant que je ne suis pas bien. Il n’insiste pas. Nous mangeons ensemble et ensuite, nous sortons, après que j’aie lavé toute la vaisselle. Cette fois-ci, je ne prends pas trop d’argent sur moi. Le couple me conduit dans un autre endroit et je rencontre encore des drôles de personnes, semblables à celles de la veille. Je tente de m’enfuir, prétextant avoir besoin d’aller aux toilettes, mais ne trouve pas de porte de secours où passer, alors je reviens. L’homme me demande ce qu’il se passe, ce qu’il m’arrive. Je réponds que j’ai peur, que je ne suis pas habitué à ces choses qui se font ici. Il me rassure, me dit que ça va bien se passer. Il me fait payer. « Oh, cent francs, cela suffira. ». Je bois à nouveau, fume une cigarette au goût bizarre. Je sens que je perds encore le contrôle, mais cela m’amuse et je suis toujours conscient de ce qu’il se passe pendant assez longtemps, jusqu’à ce que je sente que mon esprit s’envole et me voilà comme un oiseau qui plane, qui trouve une fenêtre ouverte et s’évade pour retrouver sa liberté.

En fait de liberté, je suis complètement esclave, dépendant, prisonnier de cette vie, de ces pratiques et de ces personnes. Jour après jour, je ne peux plus m’empêcher d’aller jouer avec mon argent, m’amuser, aller à la rencontre de ces drôles d’amis pour boire, fumer, danser, m’éclater, me droguer, faire l’amour et… vider mon porte-monnaie. Au début, on m’entraînait et on riait de ma naïveté. Je laissais faire. Puis j’y prenais goût et finalement, je devenais le premier à me lever et à chercher les lieux de festivités. Ils sont tous devenus mes « chers » amis. Tous les soirs, je vais tout seul dans les soirées branchées. Je paie pour les autres. Alcool, tabac, drogue, sexe, rock sont le menu de chaque soirée, chaque nuit. On est là pour s’amuser, pour s’éclater. On sort la nuit dans les rues et on insulte les braves gens qui se promènent, ainsi que les touristes. Cela me fait rire de faire peur aux gens, de leur lancer des défis, de les provoquer. Je me retrouve un soir en face d’un homme qui n’apprécie pas trop que je tourne autour d’une jolie demoiselle ; je me fais casser la figure en bonne et due forme. Cela me fait rire, malgré le sang qui coule et le mal que j’ai partout. Un séjour à l’hôpital pour me soigner, me dessaouler et me ramener à la raison devrait me servir de leçon, mais je continue mon dangereux mode de vie, hélas.

Les jours, semaines, mois et années passent à ce rythme intense. Je ne vois pas le temps passer, mais il emporte ma jeune vie et me détruit complètement. Un matin, je me lève, fouille dans mon enveloppe. Il ne me reste plus que cinq cents francs. Je rougis, comprends que je ne vais pas rester longtemps dans cette situation et cette vie. Jacqueline, qui me loge et me réclame cette somme au moins une fois par semaine pour me faire passer une nuit exceptionnelle va bientôt se rendre compte que je n’ai plus rien. Que fera-t-elle ? Depuis que je suis chez elle, c’est moi qui paie tout : nourriture, loyer, produits ménagers, etc. C’est moi aussi qui fais toutes les corvées : vaisselle, ménage, repassage. Je suis « la boniche », l’homme à tout faire. Il me faudra maintenant sans doute aller travailler dans une entreprise. Jusqu’ici, je n’y ai pas pensé. Malheureusement, mon rythme de vie ne va pas me le permettre, parce que je vis la nuit et aussi, parce que je suis alcoolisé et drogué. J’ouvre mon cœur à Jacqueline, comptant sur sa bienveillance, mais elle me met dehors et me demande de ne plus jamais remettre les pieds chez elle. Ah, les amis !!! On s’est bien joué de moi. Je cherche alors un hôtel dans un autre quartier. Je n’ai qu’un seul désir, me doucher et dormir. Bientôt, je ne pourrais plus rien payer. J’essaie de sortir, d’aller à la rencontre de mes amis, d’entrer dans les lieux que je fréquentais, mais on me ferme la porte au nez. On se détourne de moi. On me fait comprendre que si je ne peux pas payer, je n’ai plus rien à faire ici.

— Mais nous sommes des amis, on s’est amusé ensemble, j’ai payé pour vous !

— Casse-toi, paysan, dégage. Tu n’es pas de chez nous. On veut tes sous. Le reste, on s’en fout.