Wagner, histoire d'un artiste - Guy De Pourtalès - E-Book

Wagner, histoire d'un artiste E-Book

Guy de Pourtalès

0,0
9,99 €

Beschreibung

Wagner ! L'un des compositeurs majeurs du XIXe siècle, qui fut également dramaturge, poète, metteur en scène et chef d'orchestre. Mais son nationalisme, son antisémitisme, et la glorification de sa musique par le 3e Reich interrogent. Fallait-il publier cette biographie ? Oui, car il révolutionna la composition musicale et créa le concept de Gesamtkunstwerk (oeuvre d'art totale), en écrivant le texte, en composant la musique et en créant les mises en scènes. Il inventa le « leitmotiv », ces phrases musicales caractérisant un personnage ou un thème. Oui encore, car Guy De Pourtalès dresse un portrait sans complaisance de cet artiste au caractère difficile, égoïste et sans scrupules. Né en 1813 à Leipzig, décédé en 1883 à Venise, il dédia toute sa vie à la musique. On suit Wagner dans ses pérégrinations à travers l'Europe, exilé politique vivant parfois dans un dénuement total, fuyant souvent ses créanciers, toujours à la recherche d'un lieu retiré et tranquille où il pourrait se consacrer à la composition. Ce fut à Tribschen, près de Lucerne en Suisse, qu'il le trouva et y vécut ses plus belles années. Admirateur de son oeuvre, mais sans concession pour le personnage, Guy De Pourtalès écrit : "Je ne fais pas l'histoire d'un petit prodige ; je raconte le développement anarchique et lent d'un artiste dont toute la grandeur sera d'être en continuel perfectionnement, alors que l'homme demeurera jusqu'au bout immobile dans son ombre, intraitable, imperfectible, et comme l'envers démoniaque et presque ricanant de son héroïque idéal". Un livre passionnant et passionné, très documenté, qui captivera tout amateur de musique classique... que l'on apprécie ou non la musique de Wagner !

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB
MOBI

Seitenzahl: 742

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0



L’Allemagne est un grand pays humain et poétique, dont la plupart des Allemands se passent parfaitement aujourd’hui…… Que l’on me redonne pour patrie un pays que je puisse caresser.

Jean Giraudoux, Siegfried et le Limousin.

Dédicace

Il y a sept ans, revenant de Bayreuth et d’une visite à la tombe franciscaine de Liszt, et juste avant de partir pour Rome où j’allais surprendre la silhouette de l’abbé-virtuose profilée sur les terrasses de la Villa d’Este, je dédiai la première de ces histoires romantiques à une âme véhémente et inquiète, mais qui saurait encore s’éprendre des musiques du cœur.

Le livre que j’offre aujourd’hui à cette ombre silencieuse, je l’achève sur le haut plateau du Valais d’où Katherine Mansfield et Rainer Maria Rilke, quelques années plus tôt, plongeaient leurs regards dans la large déchirure de rochers qu’est la vallée du Rhône. La colombe de la Nouvelle-Zélande tremblait d’avoir à s’arranger ici un nid mortuaire, et, pour forcer sa guérison, s’obligeait à écrire des contes. Dans sa tour de Muzot, à quelques centaines de mètres plus bas, Rilke les entendait peut-être, lui qui savait comme personne écouter les histoires des enfants et celles du bon Dieu.

Me voici donc un peu embarrassé pour préfacer sur ces hauteurs, toutes vivantes de l’éternelle poésie des herbes du soleil et du mystère des âmes, un gros livre consacré à un homme et à des dieux dont la race rancunière et puissante ne règne plus que sur les ombres du passé. Car elle est morte, l’Europe de ce demi-siècle naïf et éloquent qui va de 1830 à 1880. Son roman a sombré dans l’Histoire, et j’ai vu diminuer peu à peu, durant les années de mon travail, se réduire à quelques cahiers de souvenirs et de lettres, le bagage en apparence si encombrant que traînaient avec eux ces explorateurs de l’idéal. Aussi me semble-t-il que vouloir expliquer comment je cherchai à découvrir l’itinéraire de notre cœur à nous dans celui de ces aventuriers, à inventorier ce qui subsiste encore en notre temps des idées et des sentiments qu’emportèrent dans leurs voyages ces touristes passionnés, serait reprendre vainement le vain fuseau de Pénélope.

Toutefois les montagnes du Walhalla qui se dressent à l’horizon ne sont pas des volcans éteints. Des flammes en sortent encore, des fumées, un sourd grondement. Et si les géants ont fini de gouverner la terre, ils ont laissé après eux, dans les profondeurs des fleuves et sous les brouillards des sommets, les somptueuses musiques de leur mourante grandeur. Il me suffirait d’avoir su réveiller en ceux qui liront ces pages quelque mélodie forestière, ou l’une de ces fanfares voilées, de ces dissonances tragiques qui ornèrent aussi nos humbles destins, pour que se trouve justifiée mon entreprise. Tout au long de l’épopée wagnérienne, peut-être, en dernière analyse, n’ai-je tenté que d’apaiser en moi à la fois cette curiosité et cette douleur de vivre dont nous souffrons malgré nous, en dépit de l’adresse que nous mettons à nous croire blasés et invulnérables.

Voici que les cloches de la vallée me rappellent à propos ce Dieu de Rilke dont les mains s’étaient enfuies pour essayer de pétrir un homme et qui l’avaient maladroitement lâché trop tôt sur terre. « Il était si impatient », disaient-elles pour s’excuser, « il voulait vivre tout de suite ». Et cela me fait souvenir d’un autre Dieu, de sept siècles plus âgé, tel qu’on le voit encore sur le porche nord de la Cathédrale de Chartres, dans un cordon de reliefs où le statuaire du moyen-âge a raconté à sa manière la Création du monde. Deux de ces figures m’ont toujours vivement frappé.

L’une montre le Père Éternel coiffé du bonnet des Juifs, la tête appuyée sur ses mains, et dans une attitude qui révèle la déception qu’il éprouve en contemplant son œuvre achevée. On devine de quelle angoisse Jéhovah est ici saisi à la vue de cette cathédrale qui proclame sa gloire, mais qui fourmille déjà de tous les péchés, de toutes les erreurs de sa créature. L’autre figure le représente avec son âme derrière lui, sous les traits d’un jeune homme nu.

Tel m’apparaît l’artiste lui-même, penché avec inquiétude sur le monde qu’il a créé et qui, à peine échappé de sa pensée, se déforme aussitôt, se gâte, vieillit, tandis qu’il écoute encore l’ange immobile à son côté et qui ne cesse de lui rappeler la perfection qu’il rêva. C’est pourquoi je ne placerai, au seuil de mon livre, que cette double image de sa misère et de sa foi.

G. de P.Montana, 25 août 1932

En 1926, quelque temps après la publication de ma Vie de Franz Liszt, je reçus de St. Moritz (Engadine) un petit portefeuille de cuir renfermant deux portraits : celui de Liszt et celui de Wagner. L’envoi était anonyme et je n’ai jamais cherché à en découvrir l’auteur. Mais la première idée de cette biographie est née ce jour-là.

Sommaire

PREMIÈRE PARTIE : Le poète sans visage

Chapitre I : La campagne des poètes

Chapitre II : Wagner – Geyer

Chapitre III : « J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus »

Chapitre IV : Le masque de Beethoven

Chapitre V : Studiosus musicae

Chapitre VI : Premiers symptômes Les Fées

Chapitre VII : La coupe de Socrate

Chapitre VIII : « Idéal » et « Honorabilité »

Chapitre IX : Les fanfares de Rienzi et la tempête du Vaisseau fantôme

Deuxième partie : Loge

Chapitre I : Paris sous le roi-citoyen

Chapitre II : L’apprentissage de la haine

Chapitre III : Un monde nouveau : Le Hollandais Volant

Chapitre IV : Les lauriers de Rienzi

Chapitre V : Tannhäuser « Fleur qui exhale la mort »

Chapitre VI : L’ouvrier d’idéal Lohengrin

Chapitre : VII Apollon et Marsyas La révolution de Dresde

Troisième partie : Tristan

Chapitre I : Zurich Art et révolution

Chapitre II : Opéra et Drame Le mythe d’Œdipe

Chapitre III : La forge de l’Anneau

Chapitre IV : La colline du bonheur

Chapitre V : La mort d’Isolde

Chapitre VI : Tannhäuser à Paris. La mort de Tristan

Chapitre VII : « Le monde me doit ce dont j’ai besoin »

Quatrième partie : Wotan

Chapitre I : Hamlet II de Bavière et la révolution de Munich

Chapitre II : L’idylle de Tribschen

Chapitre III : La martyre du bonheur et Nietzsche, le nouveau pêcheur d’âmes

Chapitre IV : Le Crépuscule des Dieux et l’aurore de Bayreuth

Cinquième partie : Prospero

Chapitre I : L’incendiaire du Walhalla

Chapitre II : Parsifal chez les filles-fleurs

Chapitre III : Italiam

Chapitre IV : Pan n’est pas mort

PREMIÈRE PARTIE

Le poète sans visage

1813 – 1839

I

La campagne des poètes

L’Europe n’a point pardonné à la France la gloire de Napoléon. Ce petit homme a secoué trop de trônes, coûté trop de sang et renversé trop de principes pour n’être pas resté affiché au ciel historique, cent ans encore après sa mort, comme une immense catastrophe. On a vécu un siècle entier dans la peur de voir débarquer sur nos plages démocratiques ce général en chef de l’aventure. Pourtant il faudrait se rassurer : c’est l’argent qui gouverne les États modernes, et les banquiers n’ont aucun goût pour l’imprévu. Napoléon est rentré pour tout de bon de Sainte-Hélène dans sa famille, qui est celle des poètes.

Aujourd’hui, nous ne croyons plus au génie. Ni beaucoup à la gloire. En vérité, croyons-nous même aux poètes ? Je me le demande, du moins s’il s’agit des messieurs qui font des vers. La gloire, nous la goûtons peut-être toujours, mais sous le nom de succès, chose moins haute, qu’on peut saisir avec les mains, avec les dents. Laissons les poètes parmi ceux-là seulement qui furent solitaires, méprisants, tristes, cœur à cœur avec eux-mêmes.

Le Napoléon d’il y a cent vingt ans était assurément un tel semeur de poésie, que les cœurs se levaient sous ses bottes comme des coquelicots sanglants et chantants à travers les plaines où il passait. Chargés d’amour ou de haine, peu importe. Ils se levèrent, ils chantèrent et remplirent tout le XIXe siècle de leurs exaltations. Même si c’est chez son ennemi qu’on suscite des vocations héroïques, ce pouvoir n’en est pas moins l’un des dons les plus rares des dieux. Écoutons-en dans Chateaubriand quelques échos, à propos de la dernière campagne de Bonaparte en Allemagne.

On a appelé les combats de 1813 la campagne de Saxe : ils seraient mieux nommés la campagne des poètes », dit-il dans les Mémoires d’Outre-Tombe. « Le professeur Fichte faisait à Berlin une leçon sur le devoir ; il parla des calamités de l’Allemagne et termina sa leçon par ces paroles : « Le cours sera donc suspendu jusqu’à la fin de la campagne. Nous le reprendrons dans notre patrie devenue libre, ou nous serons morts pour reconquérir la liberté… » » « Kœrner n’a qu’une crainte, celle de mourir en prose. Blessé grièvement à Lützen, il se traîna dans les bois, où des paysans le retrouvèrent ; il reparut et mourut aux plaines de Leipsick, à peine âgé de vingt-deux ans : il s’était échappé des bras d’une femme qu’il aimait, et s’en allait dans tout ce que la vie a de délices… » « Quand ces étudiants abandonnèrent la paisible retraite de la science pour les champs de bataille, les joies silencieuses de l’étude pour les périls bruyants de la guerre, Homère et les Nibelungen pour l’épée, qu’opposèrent-ils à notre hymne de sang, à notre cantique révolutionnaire ? » Des strophes « pleines de l’affection religieuse et de la sincérité de la nature humaine… » « … Le génie allemand a quelque chose de mystérieux. Les Allemands adorent aujourd’hui la liberté dans un vague indéfinissable, de même qu’autrefois ils appelaient Dieu le secret des bois. »

J’ai choisi à dessein ces passages où se trouvent réunis dans un même bref chapitre, certaines images et certains noms tout emplis, pour nous, d’un sens prophétique. On croit y entendre non seulement le prélude du drame de 1815, qui sera la fin d’une grande période héroïque, mais déjà comme un prologue au romantisme, un soulèvement d’intellectuels et de rêveurs. Après vingt-cinq ans du sport épuisant que sont les guerres et les révolutions, un énorme « assez » sortit de la bouche de millions d’hommes poussés par la famine spirituelle, avides de revivre, de se connaître, et non plus de refondre la carte du monde mais de consulter celle de leurs sentiments. L’aventure politique du génie devait se clore pour qu’il fût possible enfin de jouir un peu de soi. On voulait désormais « mourir en prose ». On attendait l’instant de s’en aller « dans tout ce que la vie a de délices ». On ne demandait qu’à raccrocher l’épée au clou pour retrouver l’étude, « Homère et les Nibelungen ». Après avoir tant sacrifié au dieu des armées, les Allemands, comme les Français, comme les Anglais, ne cherchaient qu’à renouer avec un Jupiter travaillé par les faiblesses humaines, et fût-il simplement ce dieu sylvestre, le « secret des bois ».

Comme une jeune recrue efflanquée, mais ivre de joie, le dix-neuvième siècle adolescent regagnait ses foyers. On l’accueillait en soldat de la conscience nouvelle. C’étaient des fêtes de la bonté, de la beauté, de l’idéal. On ne voulait plus en Europe du monstrueux capitaine de la réalité, mais les vertus civiles du rêve. Schiller et Goethe devenaient les vrais princes allemands, comme en France l’usure et la fatigue faisaient qu’on rejetait les législateurs classiques pour appeler à leur place les tragédiens des passions, et l’Angleterre attendait ses plus grands poètes. Il fallait du théâtre pour remplacer la vie. Et la musique, enfin, souleva cette jeunesse démobilisée, l’appelant vers ses destins nouveaux.

Le 21 mai de 1813, eut lieu la bataille de Bautzen, où Napoléon, une fois encore, fut victorieux. C’était cinq mois avant Leipzig, que les Allemands appellent la bataille des Nations, et Chateaubriand la campagne des poètes. La chute de l’Empereur était imminente et proclamée par la foule cosmopolite des artistes qui criaient tous : « Vive la liberté ! » Seul peut-être, Goethe comprit quelle valeur humaine la terre allait perdre. « Démoniaque, sans aucun doute Napoléon l’était », disait-il à Eckermann, « et au plus haut degré ; mais les démoniaques de cette sorte, les Grecs les rangeaient parmi les demi-dieux. » Et il ajoutait plus tard : « L’exemple de Napoléon suscitera chez les jeunes gens un certain égoïsme, car il montre à chacun ce qu’il peut devenir. Le grave, c’est qu’un homme comme celui-là ne puisse aussitôt renaître… Comment la divinité trouverait-elle partout l’occasion de faire des merveilles, si elle ne l’essayait parfois dans des individus extraordinaires que nous regardons avec étonnement, et sans comprendre d’où ils sortent ? »

Le lendemain de la bataille de Bautzen, le samedi 22 mai de 1813, naquit le petit Richard Wagner dans la ville de Leipzig. C’était un incident infime. Il ne préoccupait même pas beaucoup les habitants du second étage de la maison du Lion blanc et rouge, sur le Brühl, où ce poupon venait d’entrer dans le monde au grondement du canon. Les Alliés occupaient la Saxe depuis quelques semaines et Leipzig, comme Dresde, était remplie de soldats prussiens et russes. Devenus, par les hasards de la guerre, vassaux de Napoléon, les bourgeois saxons demeuraient sur une prudente réserve envers leurs cousins slaves et leurs frères germains accourus, disait-on, pour la délivrance commune. Mais l’Empereur s’était tout de suite levé comme une tempête et sa foudre tombait aussitôt, ôtant à tous l’espoir de la libération entr’aperçue. Il triomphait à Lützen ; puis à Bautzen, la veille même du jour où Mme Frédéric Wagner, épouse du secrétaire de la direction de police, donnait naissance à cet enfant malencontreux.

On ne fit guère fête au nouveau venu dans la famille de M. le greffier. Huit enfants, c’était une charge en ces temps d’occupation soldatesque et de difficultés ménagères. Qu’avait-on besoin de ce neuvième ! Et pour comble, les troupes refluaient dans la ville. Leurs Majestés Prussienne et Russe fuyaient devant le conquérant français, les théâtres fermaient leurs portes au moment où l’on annonçait une saison d’opéra italien et de comédie sous la direction du poète Hoffmann, l’auteur des Contes Fantastiques. Au lieu de voir le rideau se lever sur Figaro et la Vestale, le tambour battait la générale dans les rues, tandis qu’on fermait les barrières de la cité. Enfin, une série noire. Heureusement qu’un armistice fut bientôt signé. Les Wagner gagnèrent la campagne voisine où la mère put rétablir sa santé. Mais la paix n’était que provisoire, Napoléon ne goûtant pas beaucoup les vacances. Il fallut donc bientôt rentrer en ville, parce qu’à la direction de police M. le greffier était seul à parler fiançais. On en profiterait pour baptiser le marmot. Et comme si cet enfant était marqué pour les batailles, le jour de son baptême coïncida avec la reprise des hostilités, l’Empereur ayant décidé de fêter le 15 août, anniversaire de sa naissance, en reprenant la guerre.

Le 16, on porta dans l’église de Saint-Thomas Ŕ l’église de Jean-Sébastien Bach Ŕ le petit Wagner. Il reçut les prénoms de Guillaume-Richard. Le père : Frédéric Wagner, greffier à la police ; la mère : Johanna, Rosine Bertz. Petite cérémonie sans pompe aucune, en présence des seuls témoins. On rentra ensuite dans la vieille maison du Lion blanc et rouge pour vaquer aux occupations ordinaires sous l’œil des quelques portraits de famille.

C’était une vieille et laborieuse famille que celle des Wagner, et sans éclat aucun. Le père du greffier, Gottlob-Frédéric II, avait été percepteur à l’octroi. Le grand-père, Gottlob-Frédéric Ier, théologien, et plus tard percepteur des impôts (théologien assez fantaisiste sans doute, car son fils naquit avant le mariage). Le bisaïeul, Samuel II, fut maître d’école, tout comme le père de celui-ci, Emmanuel, lequel était organiste en plus. Et remontant plus haut, on trouve Samuel Ier, né en 1643, maître d’école déjà et première pousse connue de l’arbre vigoureux où fleurirent tous ces pédagogues de village. Rien ne distinguait cette famille de centaines et de milliers d’autres. Aussi la naissance du petit Richard ne fut-elle un événement que pour sa jolie mère, la fraîche et vive Johanna ; et peut-être encore plus pour un personnage dont en ce jour d’agapes familiales on regrettait vivement l’absence : l’acteur Ludwig Geyer.

Le pauvre Geyer s’était pourtant tellement réjoui de revenir à Leipzig, de retrouver la petite scène du théâtre Thomé, où il avait connu bien des succès, et surtout l’amitié chaleureuse du ménage Wagner dans le logement desquels sa place et son couvert semblaient toujours l’attendre. Aussi bien était-ce Frédéric Wagner qui l’avait dirigé, quinze ans plus tôt, vers la carrière d’acteur. En ce temps-là, il était peintre, et non sans talent. Mais Frédéric Wagner avait bientôt reconnu en lui un don d’observation et d’imitation si marqué, si naturel, que la passion des planches aidant (et la gloire naissante de Schiller), Geyer se décidait à tenter l’expérience. Elle réussit au mieux. Il était, comme l’on se plaisait à dire, extrêmement bien fait, fort agréable de visage, d’expression mouvementée, et passant avec la plus grande facilité de la gaieté comique au tragique sombre. On lui faisait jouer à volonté Don Carlos, Hamlet ou Piccolomini. Et comme l’aventure et les voyages ne lui déplaisaient pas, il accepta de longs engagements sur les théâtres d’Allemagne, à Stettin, à Magdebourg, à Breslau, pour revenir passer les vacances en pays saxon. Retrouver Leipzig, c’était chaque fois retrouver ses amis Wagner et leur appartement sur le Brühl. C’était revoir Johanna, si alerte malgré ses couches successives ; reprendre ses entretiens sur le théâtre et la poésie avec le greffier, devenu, sous l’occupation étrangère, une sorte de personnage. Grâce à sa connaissance du français, Frédéric Wagner assumait en effet, par ordre du commandant de la place, le maréchal Davoust, un poste de confiance à la police de sûreté.

Tout avait été pour le mieux pendant longtemps. Geyer, à chaque séjour, montait les degrés du logement de ses amis, s’amusait avec les enfants, s’occupait à peindre à l’huile la plaisante Mme Wagner. Et, le soir venu, si le théâtre faisait relâche, on se mettait en frais de poésie et de littérature. Adolphe Wagner, un frère du greffier, apparaissait parfois et donnait alors à la réunion une couleur plus savante, car cet Adolphe était une manière de petite célébrité locale. D’abord et avant tout, il avait connu Schiller personnellement, titre magnifique au respect de tous. Comme étudiant, à Iéna, en 1798, il avait été le voir et, à sa grande confusion, s’entendit décerner par l’homme que la jeune Allemagne révérait, des compliments sur de mauvais vers qu’il avait faits et qu’un camarade bien intentionné avait eu la naïveté d’adresser à l’auteur des Brigands. Mais nonobstant le ridicule, une telle heure, si éminemment honorable, demeurait en auréole sur le front de « l’oncle Adolphe », ainsi qu’on l’appelait. Puis il avait été aussi l’ami et le correspondant de Jean-Paul, l’écrivain que l’Allemagne d’avant Goethe et Schiller admirait le plus.

Enfin, il était philologue, essayiste, critique. Il avait publié des traductions d’Euripide, un ouvrage sur Les deux époques de la poésie moderne représentées par Dante, Pétrarque, Boccace, Goethe, Schiller et Wieland. Mieux encore, il était l’auteur de quatre comédies et d’un essai qui touchait plus directement la manie de ces messieurs, essai intitulé : Le Théâtre et le Public. Aussi les réunions de la maison du Lion blanc et rouge étaient-elles, pour ce petit cercle d’amateurs du « noble art », d’exaltantes récréations. Malheureusement, Geyer devait toujours repartir pour Dresde, ou Breslau, où beaucoup d’autres résidences princières ; et c’est ainsi qu’au jour de naissance puis de baptême du petit Richard, l’acteur se trouvait éloigné de cette Saxe où vivaient ses amis dans le fracas des armées.

Tout ce que l’on apprenait, durant ce terrible été de 1813, n’était guère rassurant. Et, bien que le Théâtre-Français, Talma en tête, fût venu pendant l’armistice donner la comédie à l’Empereur, ces apparences ne trompaient personne. On apprit sans désemparer la bataille de Dresde, la retraite rapide et difficile des Prussiens et des Autrichiens, l’enfoncement de Blücher par Mac Donald.

En octobre, les événements se précipitent. On se bat sous les murs de Leipzig. Napoléon prend ses quartiers dans la maison Thomé, celle-là même où se trouve le théâtre et qui forme la résidence habituelle de l’ancien prince-électeur, devenu roi par la grâce d’un soldat de fortune. Mais les Saxons passent aux coalisés. Le canon tonne aux portes de la ville et brise tous les carreaux. L’armée française évacue en hâte. Et Mme Wagner, attirée par le bruit d’une cavalcade, vit défiler sous sa fenêtre une troupe de généraux à cheval au milieu desquels un homme un peu lourd et tête nue trottait pesamment. Elle reconnut tout de suite l’Empereur.

Les poètes romantiques venaient de remporter la victoire sur le dernier génie de l’Antiquité.

II

Wagner – Geyer

Ces événements se passaient à Leipzig le 19 octobre de 1813. Quelques jours après, une épidémie de typhus décimait cette population éprouvée. Un mois plus tard, le 22 novembre, Frédéric Wagner y succomba. Et au mois de décembre de cette année tragique, deux des poètes dont nous venons de voir triompher les rêves interviennent à leur tour dans l’histoire de l’enfant qui commençait à sourire dans la maison du Lion blanc et rouge. Or, la manière dont interviennent les poètes est toujours prophétique. Durant la nuit de la Saint-Sylvestre, Hoffmann mit le point final à son admirable conte du Vase d’Or. Et Jean-Paul écrivait de Bayreuth, où il habitait, les lignes suivantes pour la préface du conte de son ami : « Jusqu’ici, le dieu-lumière jetait de sa main droite le don de poésie, de sa gauche le don de musique à deux êtres placés si loin l’un de l’autre que nous attendons encore la venue de l’homme qui saura tout à la fois écrire et composer un opéra authentique. » Frédéric Wagner, ce grand amateur de théâtre, ayant si brusquement disparu du mélodrame qu’est la vie, Ludwig Geyer se trouva demeurer seul auprès de Johanna, que ses larmes ne parvenaient même pas à enlaidir. Car on ne pouvait songer à l’appui de l’oncle Adolphe, barbon avant l’âge et enterré dans son réduit encombré par les livres des philologues et par ceux des poètes de tous les temps. Occupé et secret, il tenait à préserver sa complète indépendance et à ne point se mêler des affaires de sa belle-sœur. Celle-ci ne put donc compter que sur le dévouement de Geyer et elle n’eut point tort de s’en remettre à lui. Geyer l’aimait, peut-être déjà depuis longtemps, et il est certain qu’elle l’aimait aussi. Combien de fois n’était-il pas venu lui tenir compagnie, le soir, pendant que son mari hantait les coulisses du théâtre Thomé, où il avait de belles amies. Les médisants assuraient même que le jeune Richard était le fils de leurs amours. Enfant adultérin, soit. Cela n’était pas si grave et Gottlob-Frédéric Ier, le théologien, n’avait-il donc pas eu un fils naturel ? Johanna elle-même ne se disait-elle pas d’origine mystérieuse, inconnue, princière peut-être ? On savait que ses parents avaient été meuniers à Weissenfels et qu’ils se nommaient Bertz (ou Peetz). Mais qui donc l’enleva à son milieu comme toute jeune fillette pour la mettre dans l’un des meilleurs pensionnats de Leipzig ? Et pourquoi les parents s’en occupaient-ils en cachette ? Qui donc avait payé les frais de cette éducation de demoiselle, malgré tout assez légère et négligée ? Johanna ne prétendait-elle pas parfois se nommer Perthes, et nullement Peetz ? Et lorsqu’on l’interrogeait sur ces faits énigmatiques, elle racontait que l’ami paternel dont la présence occulte se signalait ainsi au cours de son enfance, n’était autre qu’un prince de Weimar. Cette généalogie romanesque devait encourager la veuve du greffier et son ami Geyer à unir leurs destinées. Ils résolurent de se marier. Johanna avait trente-neuf ans et Geyer à peine trente-quatre. Elle était toujours séduisante, active, et faisait en écrivant des fautes d’orthographe considérables. Il était fin, sensible, peut-être de santé délicate. Une autre particularité de cet homme dévoué était sa ressemblance physique frappante avec Frédéric et Adolphe Wagner. On aurait pu les prendre pour des frères. Protestant de très vieille souche, comme les Wagner, avec peut-être une goutte de sang israélite (la chose n’a jamais été bien prouvée), Geyer descendait d’une lignée modeste comptant des fonctionnaires, des organistes, et en cela encore fort semblable à celle des Wagner. Ce mariage ne consacrait donc, en somme, qu’une situation assez simple.

Tout de suite après les noces, qui eurent lieu en août de 1814, les Geyer s’installèrent à Dresde. On mit la fille aînée, Rosalie, provisoirement en pension chez une amie ; Louise fut confiée à Mme Hartwig, l’actrice ; Albert demeura dans son école et le reste de la famille s’établit dans une maison de la Moritzstrasse. Geyer reprit dès lors sa place au théâtre et put subvenir sans trop de peine aux charges qu’il s’était imposées pour l’amour des Wagner. Il se remit même à la peinture et son atelier se peupla d’amateurs, si bien qu’il vit sans souci son logement s’enrichir d’un nouvel habitant en la personne de sa fille Cécile, laquelle vint au monde en février de 1815.

Dresde avait repris peu à peu son allure de résidence royale, et, après la chute du terrible Empereur, les rois recommencèrent de jouer aux rois. Ce n’était partout que conseillers de la Cour, fournisseurs de la Cour, écrivains et critiques de la Cour, lessiveuses et ramoneurs de la Cour. Ces fonctionnaires patentés remplissaient de leur importance la capitale et la maison de « l’acteur de la Cour » Geyer. On y lisait des vers ; on y jouait la comédie ; on y représentait des pièces dont Geyer lui-même était l’auteur, la Nouvelle Dalila ou le Massacre des Innocents, par exemple, et l’on entraînait les enfants à y prendre leur part. En particulier Louise, puisqu’elle était l’élève de la célèbre Hartwig, l’actrice en renom qui retenait autrefois si tard hors de chez lui M. le greffier de la police. Et Rosalie aussi, que feu son père avait de sa propre autorité destinée à la gloire des planches. Celle-ci fit ses débuts en public dans une pièce de son beau-père, le 2 mars 1818, avant-veille de l’anniversaire de ses seize ans. L’oncle Adolphe avait envoyé de Leipzig ses vœux et ses compliments, tout en y mêlant de sages et pieux conseils, car il ne manquait pas de prudence. Ce qui, au demeurant, n’empêcha nullement le jeune Albert d’abandonner ses études de médecine pour entrer à son tour dans la carrière de chanteur. Sa sœur Clara, elle encore, se voua au théâtre. Famille décidément prédestinée. Aussi l’oncle philologue chercha-t-il du moins à préserver de la contagion les trois cadets, Ottilie, Richard et Cécile. Ils n’en étaient encore toutefois qu’aux polissonneries, et aucun d’eux ne se révélait enfant prodige.

Entre-temps, un artiste nouveau était apparu dans le ciel de Dresde. Il s’appelait Karl-Maria von Weber et gémissait de voir que la mode musicale en Saxe, comme à Vienne et à Paris, s’était entièrement détournée des maîtres allemands au profit des Italiens. Nommé chef d’orchestre royal, cet homme de haute énergie, mais frêle, boiteux, et comme immatériel, entra immédiatement en lutte avec les gens en place et les routines. Il tenta de réformer l’opéra et ses mœurs, se mit en quête de chanteurs nouveaux et le hasard voulut qu’il désignât parmi eux l’acteur Geyer. Celui-ci avait chanté autrefois et possédait encore une assez belle voix de ténor. S’étant épris bientôt du chef dont il avait vite reconnu l’exceptionnel talent, Geyer se donna de bon cœur à cette tâche inattendue. Il chanta maint rôle secondaire tout en continuant son métier d’acteur et sans lâcher les pinceaux. C’est ainsi que le nom de cet homme universel se retrouve sur la plupart des pièces affichées à Dresde et dans bien d’autres villes à cette époque ; comme il se voit aussi sur les portraits de la reine de Saxe, du roi Louis Ier et de la reine de Bavière ; comme enfin on le lit imprimé sur la couverture de ses comédies.

Albert trouva bientôt un engagement à Breslau. Puis Rosalie à son tour quitte la maison pour entrer définitivement au théâtre. Et dans cette vaste compagnie d’acteurs, l’emploi qu’on réserve au petit Richard est celui d’acrobate ; car il est seul à savoir glisser du haut en bas de la maison sur la rampe de l’escalier, seul à pouvoir marcher sur les mains. Geyer l’appelle le Cosaque. On le mène souvent au théâtre où il a sa chaise dans la loge des acteurs, qui communique avec la scène. Et comme il ne saurait échapper tout à fait à la maladie des siens, il arrive à l’occasion qu’on lui fasse jouer un petit bout de rôle. Justement Weber trouve place pour lui dans Les Vignobles des bords de l’Elbe, où Richard paraît en ange, avec des ailes dans le dos. Une autre fois, dans Haine et repentir de Kotzebue, il a même quelques paroles à dire.

Tels sont les jeux que goûte cette famille, mais Richard n’y voit que prétexte à ne point apprendre ses leçons. À cause de sa santé médiocre on ne l’y contraint guère, du reste. Il tapote un peu le piano, mais non de manière suivie et apparemment sans passion. Geyer aurait voulu faire de lui un peintre.

À sept ans révolus, on le met en pension à Possendorf, près de Dresde, chez un M. Wetzel, pasteur de campagne. Il y est heureux. Il entend lire à haute voix Robinson Crusoé et une biographie de Mozart, mort depuis une trentaine d’années. Mais une impression bien plus vive lui vient de la lecture des journaux faite par le pasteur et agrémentée de commentaires passionnés sur la guerre d’indépendance que mènent les Grecs contre l’oppresseur turc. L’Hellade et la mythologie font irruption sous cette forme violente dans le cerveau de l’enfant, qui en demeure pour toujours imprégné. Lord Byron, de son côté, allait partir vers Missolonghi et trouver l’accomplissement de son destin dans le dur éclat d’une mort souhaitée, tandis que le petit Richard Wagner puisait dans ces leçons de gloire ses premiers enthousiasmes.

Marquons cet instant. L’enfant ne conduit jamais sa vie selon les vues des grandes personnes. La vraie comédie qu’il joue, c’est contre elles. Les conseils, les traditions familiales, les succès qu’il peut avoir à l’école ou dans son entourage, l’expérience même qu’il acquiert ne sont pas souvent déterminants pour son avenir. Mais bien plutôt sont-ce les hasards qui disposent de lui, une émotion fortuite, une image studieuse ou pathétique, un jour heureux, une commotion sensuelle, parfois l’idée la plus abstraite, un fait enfin qui sollicite son imagination. Ce qui « met en branle sa volonté, c’est le désir de retrouver pour la mieux exploiter la minute où son jeune esprit a inventé sa méthode de créer la vie. »

Richard était depuis un an bientôt chez le pasteur Wetzel, quand un messager l’y vint chercher parce que son père adoptif se trouvait à la mort. Usé, surmené, devenu hypocondre et obligé de se traîner de ville en ville afin de remplir ses engagements, Geyer rentrait cette fois chez lui pour mourir. Il souffrait d’une pleurésie aiguë. C’était au début de l’automne de 1821. On conduisit l’enfant auprès du lit de son « père », ainsi qu’il l’appelait. Il le vit si faible et en conçut un tel effroi qu’il ne trouva ni larmes ni paroles. Sa mère l’engagea à jouer sur le piano de la pièce voisine pour montrer ses progrès et Richard attaqua bravement Ueb immer Treu und Redlichkeit, puis l’air nouveau de Weber : La Ronde des amies de la mariée. L’enfant entendit le mourant murmurer : « Aurait-il du talent pour la musique ? » Ce mot le frappa et il en garda mémoire. Aux premières lueurs de l’aube suivante, sa mère s’approcha de son lit en sanglotant. Geyer avait rendu le dernier soupir. « Il aurait voulu faire de toi quelqu’un », lui dit-elle. Ce sont là les faibles viatiques dont le mort armait le vif, ce gamin de huit ans qui faisait son entrée dans un monde dont il ne savait qu’une chose, c’est que le théâtre en est l’honneur, comme il est aussi la seule ressource des grandes familles.

III

« J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus »

Zarathoustra

« Lorsque Zarathoustra arriva dans la ville voisine, qui se trouvait le plus près des bois, il y rencontra une grande foule rassemblée sur la place publique : car on avait annoncé qu’un danseur de corde allait se faire voir. Et Zarathoustra parla au peuple et lui dit :

« Je vous enseigne le surhumain. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté… Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas à ceux qui vous parlent d’espoirs supraterrestres… L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhumain Ŕ une corde tendue sur l’abîme. Il est dangereux de passer de l’autre côté, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière Ŕ frisson et arrêt dangereux.

« … Ce qu’il y a de plus grand dans l’homme, c’est qu’il est un pont et non un but : ce que l’on peut aimer en l’homme, c’est qu’il est un passage et un déclin. J’aime les grands contempteurs… J’aime celui qui travaille et invente… J’aime celui qui aime sa vertu… J’aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa destinée… J’aime celui dont l’âme se dépense… J’aime celui qui jette des paroles d’or au-devant de ses œuvres et qui tient toujours plus qu’il ne promet…

« Mais alors il advint quelque chose qui fit taire toutes les bouches et qui fixa tous les regards. Car pendant ce temps le danseur de corde s’était mis à l’ouvrage : il était sorti par une petite poterne et marchait sur la corde tendue entre deux tours, au-dessus de la place publique et de la foule… »

Les Wagner demeuraient maintenant place du Marché. C’est l’endroit où stationnent les cirques et les roulottes. Le jeune Richard est toujours avide de ces spectacles et chaque fois qu’un acrobate commence ses tours Ŕ les danseurs de corde surtout Ŕ on le voit immobile au premier rang, contemplant de tout son être la plus grande des prouesses humaines. La tête claire, le corps libre, un simple balancier dans les mains, une volonté tragique Ŕ voilà la plus haute leçon de morale et d’énergie. L’enfant n’a qu’une idée : réussir cette chose étonnante, marcher à trente pieds au-dessus de la foule droit vers son but et sans vertige ; tuer en soi la peur. Ensuite… l’énorme applaudissement des masses quand le tour est joué. Cela donne du prestige et la joie ineffable des difficiles victoires. Il s’entraîne sur une corde tendue dans la cour de sa maison. Il grimpe sur le toit du collège, aux yeux effarés des élèves, pour aller chercher une casquette qu’il a lancée dans la gouttière. Il est bien le « Cosaque » de son père, ce petit Richard Geyer. Geyer ?…

C’est sous ce nom qu’il est entré à la Kreuzschule, en décembre de 1822, pour y rester quatre ans. Ses parents l’ont ainsi voulu et c’est plusieurs années après seulement qu’il reprit son nom de Wagner. Un enfant assez robuste, très appliqué d’abord, admis parmi les derniers mais tout de suite l’un des premiers de sa classe. Aucun goût pour les mathématiques, par exemple, non plus que pour les langues mortes, mais doué pour la composition, les rédactions, la mythologie, l’histoire. Vif d’esprit, gai, impressionnable. Trop impressionnable même. Cela tient sans doute beaucoup à la population exclusivement féminine de l’intérieur maternel. S’il lui fallait faire une liste des êtres qu’il aime par ordre et gradation d’amour, il mettrait en tête sa mère, puis sa sœur cadette Cécile, puis Rosalie, puis des bêtes (d’abord son chien, qu’il repêcha un jour dans un étang et qui, lorsqu’il se rompit le cou en sautant par la fenêtre, lui causa la plus grande douleur de son enfance) ; puis sortiraient de son Arche les chevaux, les oiseaux, les chats, tous les animaux de la création. Ensuite les amis, quelques camarades, enfin les hommes. Premier de tous les hommes : Karl-Maria von Weber, l’auteur du Freischütz.

Celui-là, un être à part, unique, surnaturel, vivant exemple de ce qu’un homme peut et doit devenir. Toute l’Allemagne renaissante se retrouvait dans ce génial boiteux qui électrisait la jeunesse de 1830. « Ni roi, ni empereur, mais être là, debout, et diriger son orchestre », se dit Richard en le regardant au pupitre. Il s’escrime au piano uniquement pour pouvoir jouer l’ouverture du Freischütz, y trouve des délices incomparables, une dilatation de toute sa personne, aime un nommé Spiess d’un « penchant extraordinaire » seulement parce que ce jeune homme lui joue infatigablement cet exaltant morceau. Et le magister Humann, son répétiteur, a beau se récrier sur le doigté extravagant de son élève, celui-ci passe outre et frappe à tour de bras jusqu’à ce qu’il arrive à briser ses propres résistances, à obliger ses doigts d’obéir. Enfin, un Freischütz informe émerge de ce violent labeur. Cela suffit. Il est heureux. Il peut renoncer maintenant au piano puisqu’il en sait tirer ce qu’il désire. Le Don Juan de Mozart ? Pas trop à son goût. Une musique un peu frivole, d’un caractère efféminé. Ce qu’il lui reste à apprendre Ŕ et d’ailleurs n’est-ce pas le bon moyen de retenir et de s’assimiler ses morceaux favoris ? Ŕ c’est de noter la musique sur du papier réglé. Sa mère hésite à lui donner de l’argent pour un si vain usage. Il la persuade, se met à l’œuvre, copie des pages et des pages de notes : Le chasseur de Lützow, Obéron (toujours Weber et encore). Il va au Grossgarten, où l’orchestre militaire donne tous les après-midi un concert. Et là, tout contre le kiosque, le gamin écoute passionnément, emporté par l’allégresse rythmique. Son cœur éclate presque sous le la du hautbois « qui semble éveiller les autres instruments comme un appel de fantôme ». Le frôlement des archets sur les quintes des violons : encore des fantômes.

Un jour, au bout de l’Ostraallee, devant le palais du prince Antoine, il sursaute parce qu’une statue ornée d’attributs de musique s’est mise tout à coup à accorder son violon. Une autre fois, pendant un séjour chez l’oncle Adolphe, à Leipzig, il loge dans la grande maison Thomé, où habitèrent naguère Auguste le Fort et l’empereur Napoléon. L’oncle Adolphe et la vieille Jeannette Thomé y occupaient quelques pièces sombres et magnifiques. Des portraits de jadis peuplaient les murs, surplombant le lit de gala où Richard fut obligé de coucher. Et là encore, au milieu de la nuit, il se réveille baigné d’une sueur glacée, en poussant des cris, parce que les fantômes de ce palais désert sont venus le regarder dormir.

Partout, dans la vie, les morts se lèvent sous les pas des vivants. Au bout de l’Ostraallee, un prince de pierre racle son violon quand vous passez. Dans la maison Thomé, d’antiques seigneurs sortent de leurs cadres. Quand on rentre du collège, le soir, quelles sont ces ombres dans l’escalier sinon celles de vos deux pères, votre père Wagner et votre père Geyer, venus pour vous faire peur lorsque vous n’avez pas bien travaillé ? Et bientôt c’est un élève de sa classe que la mort emporte. On charge ses camarades d’écrire un poème nécrologique dont le meilleur aura les honneurs de l’impression. Le prix échoit à Richard Geyer. Du coup il compose un poème sur la mort d’Ulysse. Puis c’est la mort du seul dieu qui vive parmi les hommes : Karl-Maria von Weber. Or, c’est par Weber seulement qu’il a pris conscience de lui-même, conscience d’être un Allemand, qu’il parvient à sentir l’existence d’une patrie. Et Weber n’est déjà plus. Que de fantômes !

Serait-il poète ? Ces morts, ces hasards, ces distinctions à l’école, détermineraient-ils une vocation ? La petite sœur Cécile l’affirme et lui-même le croit volontiers. Il écrit donc un drame et anime un théâtre de marionnettes. Toutefois l’essai ne lui paraît pas concluant. Ses sœurs n’en savent faire que des gorges chaudes. « J’entends déjà caracoler mon chevalier. » Cette phrase qu’elles lui jettent à la tête l’agace, le fait rougir de honte, et c’est pourtant la seule de son texte dont il se souviendra toujours. Son goût le porterait plutôt vers le décor, les costumes, les masques, et le moindre morceau d’étoffe ou de carton peint l’arrache aussitôt au réel pour le lancer vers le fantastique.

Nous touchons à ce moment si complexe dans la vie de l’enfant où, entre tant d’aptitudes naissantes et dissemblables, brusquement il se déterminera à suivre telle voie plutôt que telle autre, telle sollicitation de son imagination créatrice de préférence à telle suggestion d’exemple ou de raisonnement, tel instinct obscur et peut-être prophétique, plutôt que de renouveler des exploits pour lesquels il a déjà su se faire admirer. « La route que nous parcourons », dit Bergson, « est comme jonchée des débris de tout ce que nous commencions d’être, de tout ce que nous aurions pu devenir ». L’enfant Wagner est placé dès à présent à son premier carrefour. Également sensible à la musique, à la poésie, au théâtre, aux aventures imprévues du sentiment, au goût du livre et de l’étude, il ne faudra qu’une série de hasards plus ou moins convergents pour l’amener devant sa destinée.

C’est d’abord Shakespeare, ce maître de toutes les imaginations qui ont à la fois le goût du passionné et du vivant. L’élève Richard en est tellement saisi, qu’il se penche sur grammaire et dictionnaire anglais pour parvenir à traduire en vers métriques le monologue de Roméo. C’est ensuite L’Odyssée, dont il se vante d’avoir traduit les douze premiers chants. Effort qui lui vaut l’encourageante approbation de son maître préféré, M. Sillig, lequel voulait faire de cet écolier turbulent et appliqué un philologue. Il passe sans difficulté de la classe de troisième de son gymnase dans la seconde, et travaille d’arrache-pied à une vaste tragédie en vers sur Héraclès, d’après les modèles shakespeariens. Vingt-quatre personnages y trouvent la mort, dont la plupart d’ailleurs reparaissent au dernier acte sous forme de fantômes.

Mais un grand changement se produit à ce moment-là dans les habitudes de sa famille. Et ce changement va du même coup amener une orientation toute nouvelle du sort de ceux qui la composent. Rosalie est appelée pour un engagement de longue durée au théâtre de Prague, où Clara se trouve déjà comme cantatrice. Albert quitte la scène de Breslau pour celle d’Augsbourg ; Louise, enfin, entre dans la troupe de Leipzig. Mme Geyer se résout en conséquence à abandonner son installation de Dresde pour s’établir à Prague. Richard seul demeure provisoirement dans la ville de son enfance et on le met en pension chez les Bœhme, famille amie dont le fils Robert est son condisciple à la Kreuzschule. Ce ne devait être qu’un épisode de brève durée. Au cours de ces mois d’expectative, un seul fait mérite d’être retenu, parce qu’il atteint aux régions profondes de la sexualité et que Wagner lui-même en a consigné le souvenir.

Ces Bœhme étaient de condition modeste, vivaient fort entassés dans leur logement avec leurs filles, déjà grandes. Des amies venaient leur rendre visite dont l’une, Amélie Hoffmann, produisit sur l’adolescent une vive impression. Elle était belle, toujours soignée de mise, et lorsqu’elle entrait dans la chambre commune, transportait le jeune Richard d’admiration. Il lui arrivait alors de simuler un sommeil irrésistible, « afin, dit-il, d’obliger les jeunes filles à me soutenir jusque dans ma chambre, car, en semblable rencontre, je m’étais aperçu avec surprise et émotion du trouble délicieux où me jetait le contact de leur corps ». Nous n’ajouterons pas plus d’importance qu’il ne convient à ce trouble souvenir. Mais aux verges près de Mlle Lambercier, on saisit ici cependant je ne sais quelle similitude de goût dans la défaillance passive avec Jean-Jacques. Peut-être, après tout, l’éveil de la puberté dans l’homme a-t-il presque toujours certaines analogies et se marque-t-il par des jouissances dont l’odorat et le toucher semblent être les agents essentiels.

Avec Robert Bœhme, Richard entreprend bientôt à pied le voyage de Dresde à Prague, où il doit retrouver les siens. Mais comme tous deux sont fort à court d’argent, il s’agit de pourvoir aux moyens de s’en procurer. Richard n’est pas longtemps en peine. Qu’est-ce que l’argent, en somme ? L’un en a ; l’autre n’en a pas ; ce ne sont pas là des différences de valeur humaine. Et comme passe sur la grand-route une élégante berline, Richard sans hésiter s’avance vers les voyageurs, et il demande l’aumône, tandis que Robert se cache dans le fourré. C’est la première fois qu’il tend la main : ce ne sera pas la dernière.

« J’aime les grands contempteurs », dira Zarathoustra. « J’aime celui qui vit pour connaître et qui veut connaître. J’aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. »

Ce fut le temps de son instruction religieuse et de sa première communion. Mais la communion seule a laissé trace dans son esprit, car pour le catéchisme, le jeune homme s’en soucie peu, se prenant déjà pour un étudiant fort au-dessus de ces enfantillages. Il a quitté la famille Bœhme et s’est installé dans une mansarde où il travaille à un grand drame en vers : Leubald et Adélaïde. Cela est d’une autre importance que les leçons de religion ou de philosophie. Cependant, au moment même de communier, tandis que résonne l’orgue et que les catéchumènes défilent devant la table sainte, l’émotion qui gagne le petit rimeur est si forte qu’il ne tentera jamais plus de la revivre.

L’idée de quitter Dresde pour s’établir à Leipzig l’occupe.

À Dresde, il n’a que peu d’amis, peu de racines ; tandis que Leipzig, où sa mère s’est de nouveau transplantée pour suivre la carrière de Louise, est la ville de sa naissance, de sa famille, et s’honore en plus d’être ville universitaire. Et puis, Louise le charme, l’attire. C’est celle de ses sœurs qu’il connaît le moins parce qu’elle a toujours vécu au loin ; elle est belle ; elle a vingt-deux ans ; ce sera peut-être une amie… surtout lorsqu’il portera la casquette des étudiants. Le meilleur moyen d’atteindre Leipzig est donc de se faire renvoyer de son école de Dresde. Rien de plus simple. On vient précisément de lui infliger une punition qu’il juge injuste. Il y ajoutera un mensonge facile : il dira que sa famille le rappelle. Le stratagème réussit à merveille et c’est ainsi qu’à la Noël de l’année 1827, ce garçon de quinze ans aborde enfin la ville de ses rêves.

Il apporte dans sa valise le premier de ses manuscrits, Leubald et Adélaïde, la somme de ses connaissances et de ses expériences, croit-il. C’est plutôt la somme de ses lectures. Hamlet et le roi Lear en sont les personnages principaux, à peine déguisés. Ils monologuent sur la vie, l’amour, la vengeance, sous les masques légers d’Astolf et de Leubald. L’action n’est qu’une suite de crimes commis par le héros, lancé à la poursuite de cette Adélaïde qu’il finira par rejoindre et aimer dans son tombeau, comme cela se voit dans Roméo et Juliette.

La famille Wagner l’accabla de reproches lorsqu’elle eut découvert que toute cette dernière année d’études n’avait servi qu’à enfanter ce monstre. On mit incontinent le jeune Richard au collège Saint-Nicolas, où il lui fallut, après un examen préliminaire, redescendre en troisième bien qu’il eût déjà fait la moitié de la seconde à Dresde. Cette humiliation lui fut extrêmement amère. C’était quitter Homère, Shakespeare, se remettre aux auteurs plats et faciles. Et qu’y a-t-il de plus douloureux pour l’amour-propre d’un enfant qu’une mortification de cette nature ; l’arrêt, dès le premier vol, de l’imagination la plus somptueuse ? Il ne pouvait sortir de cette impasse morale que par un acte de foi en lui-même. Solitaire et déjà raillé, il fallait trouver moyen de reconquérir pour soi son prestige. Une brusque lumière l’inonde : la musique. « Je savais ce que tous ignoraient, c’est que mon œuvre ne pourrait être jugée à sa vraie valeur qu’après avoir été mise en musique, et cette musique, j’étais décidé à la composer moi-même et à la faire exécuter. »

IV

Le masque de Beethoven

Il entre un soir au Gewandhaus, la célèbre salle de concerts de Leipzig. On y donne la Symphonie en la majeur, de Beethoven. Il entend l’ouverture d’Egmont. C’est une telle surprise et derechef une si totale révélation, qu’il en attrape la fièvre. Un petit malade rentre chez lui après cette audition inoubliable, mais désormais il ne confiera plus rien des pressentiments qui le remplissent de joie, d’étonnement, de troubles physiologiques. L’adolescent sorti de sa chrysalide a déplié ses ailes ; il est guéri de toutes ses inquiétudes ; il est né au monde des sons. À côté de ses anciennes idoles vient se placer le dieu nouveau, ce Beethoven dont il apprend en même temps la vie, la surdité, l’œuvre, la mort. « Je me formai de lui une image surhumaine. » Il le voit dans ses rêves, lui parle et se réveille baigné de larmes. L’étrange est qu’il ne se passionne nullement, comme tant de musiciens enfants, pour quelque instrument sur lequel il puisse retrouver les délices éprouvées. Le temps du Freischütz et du piano de maître Humann est passé. Le seul désir qui l’occupe est d’apprendre à composer. Ce qu’il veut exprimer est trop complexe, trop puissant pour se laisser réduire sur les touches du clavier ou les quatre cordes d’un violon. Il lui faut la masse d’un orchestre, des combinaisons harmoniques multiples. Il se glisse en cachette chez le marchand de musique Wieck (le père de la future Clara Schumann) et loue à crédit la Méthode de Basse chiffrée par Logier. « Les embarras pécuniaires qui, de tout temps, troublèrent ma vie, datent de ce moment. » Ce souci ne serait d’ailleurs pas bien pesant s’il n’amenait bientôt, à cause des réclamations puis des sommations de paiement du sieur Wieck, la découverte du pot aux roses. Nouveau scandale de famille. Que faire de ce jeune dévoyé qui abandonne une école, se comporte mal dans la suivante, contracte des dettes, écrit des vers et menace de tout planter là pour composer de la musique ? Sa mère ne voit guère qu’une solution pratique : l’abandonner à son démon.

C’est ainsi que Richard apprit les éléments du violon avec Robert Sipp, violoniste du Gewandhaus ; mais il s’en dégoûta presque aussitôt. Ce n’était pas cela qu’il voulait. La virtuosité n’avait déjà à ses yeux qu’un sens tout inférieur. On le confie alors à l’organiste Gottlieb Muller, qui lui montre les rudiments du contrepoint et de l’harmonie. Autres obstacles. Le jeune homme ne veut pas comprendre la nécessité des règles, et toute la technique contrapuntique ne lui paraît d’abord qu’un aride pédantisme, un jardin clos palissadé de « défenses », où le talent et l’audace n’obtiennent aucun accès. Il faillit se décourager pour de bon ; la musique ne lui sembla plus qu’une « monstruosité mystique et sublime ; tout ce qui était règle la dénaturait ».

Son seul recours contre l’ennui sont les belles nuits solitaires passées le front sous la lampe à copier les œuvres de Beethoven. Là, au moins, les règles de Gottlieb Muller se trouvent magnifiquement violées. Là, règnent la vie, de puissants désordres, la fraîcheur, l’imprévu, parfois une sorte de folie. Cela ressemble à ces merveilleux Contes d’Hoffmann dont il faisait sa nourriture quotidienne. Même logique dans l’illogisme, comme il arrive pour tout ce qui est vrai. Même enchevêtrement de démence et de raison, comme cela se constate partout dans les phénomènes de la nature. Il y avait entre ces hommes si différents toute une philosophie commune, pessimiste et bienfaisante, sévère et ironique, parfois incompréhensible. Mais qu’importent ces obscurités et n’est-ce pas encore plus beau lorsqu’une œuvre de l’esprit ne se livre pas du premier coup ? L’oncle Adolphe, lui aussi, parle souvent par énigmes, emploie des mots inusités, s’entortille dans de vastes phrases dont il ne parvient pas toujours à sortir. Mais tout mystère a une vertu poétique. Même dans la vie de cet oncle bizarre, qui s’est marié depuis peu Ŕ et autour de la cinquantaine Ŕ, mystère. Dans son ouvrage sur Le Théâtre et le Public, mystère ; dans la guerre que le savant bonhomme entreprend au nom de Tieck, au nom de Goethe, au nom d’un art dépouillé et authentique contre tous les commerçants en succès faciles, mystère. « J’ai heureusement des adversaires en bon nombre », a-t-il coutume de dire à son neveu, « et autant qu’il m’est nécessaire pour mon développement propre et ma maturité ». Richard s’enthousiasme au contact de tout ce qu’il devine d’obstacles utiles dans la vie des hommes supérieurs. C’est une consolation à ses premiers déboires, une raison de plus pour s’acharner sur ses manuscrits. Bien entendu, il a entièrement rayé l’école Saint-Nicolas du nombre de ses occupations et depuis six mois n’y met plus les pieds.

C’est à peine s’il a besoin d’amis. Ses deux beaux-frères lui suffisent, parce qu’ils lui en imposent par leur âge et leur situation. Louise, celle de ses sœurs qu’il admire pour sa beauté, a épousé un jeune éditeur important, Frédéric Brockhaus. Et Clara, la cantatrice, qui savoure à Leipzig de très vifs succès, s’est mariée avec le chanteur Wolfram. Mais comme il faut tout de même à Richard quelque compagnon à qui confier ses projets et ses folies, quelqu’un d’original, de compréhensif, enfin de rare, il jette son dévolu sur un grand escogriffe qu’il a remarqué dans les salles de concert. Une vraie apparition hoffmannesque : un corps très long surmonté d’une tête d’épingle, une manière singulière de marcher par saccades, encore plus singulière de parler aux musiciens de l’orchestre, puis d’écouter la musique en hochant la tête et en gonflant les joues. Évidemment un toqué, mais pourquoi ne serait-il pas un musicien génial ? Sans hésiter, Richard l’aborde, apprend qu’il se nomme Flachs, va chez lui, et découvre avec bonheur un logis tout encombré de partitions et de manuscrits. Ce n’était pourtant qu’un naïf, auquel les marchands de musique vendaient leurs « pannes ». Ses collections renfermaient les œuvres de Staerkel, de Stamitz, de Steibelt et autres inconnus, car Flachs professait naturellement pour Mozart et Beethoven un particulier mépris. Toutefois, c’était un auditeur, et à qui l’écoute avec patience un compositeur pardonne tout. Richard joue donc pour Flachs parce que celui-ci sait se tenir coi pendant tout le temps nécessaire. Et un beau jour il arrive que le grand Flachs a recueilli les airs du petit Richard et en a malaxé un arrangement pour instruments à vent. Chose plus étonnante encore, Flachs a remis son travail à l’orchestre du Chalet Suisse, chez Kintscky, le pâtissier à la mode, qui le joue en public. Quelle émotion ! Pour la première fois on entend dans le monde, et chez un confiseur de Leipzig, la musique de Richard Wagner…

Volontiers le jeune débutant eût sauté au cou de Flachs s’il n’avait flairé l’imbécillité du personnage. Ses doutes furent confirmés peu de temps après par Flachs lui-même qui lui ferma sa porte au nez par jalousie. Non jalousie de musicien, mais d’homme, car il s’était épris d’une fille publique et redoutait d’avoir en ce collégien émancipé un rival. Richard s’en alla tout troublé d’être entré sans le savoir dans un nouveau mystère, le mystère « dégoûtant » de la chair.

Pour certains tempéraments, peut-être n’y a-t-il rien de plus hostile Ŕ et donc de plus suspect Ŕ que le réel ; rien de moins trompeur Ŕ donc de plus authentique Ŕ que l’imaginaire. Il se produit en eux comme un renversement de valeurs, une adaptation inconsciente de l’être créateur à ses exigences secrètes. Que brutalement le monde se révèle dans sa naturelle impudeur à une âme déjà équipée d’illusions, elle ne se laissera point longtemps scandaliser, mais s’attachera davantage à ses affections cachées. Ce qu’il y a de plus vrai pour l’adolescent Wagner, c’est le masque de Beethoven mort, les partitions de ses ouvertures qu’il recopie la nuit, tout ce pays du nouveau Théâtre de la Cour, cet univers de coulisses, de toiles peintes, d’acteurs et d’actrices, de musique gravée ou manuscrite. Le faux, c’est tout le reste, l’école, les boutiques des marchands, la bonne amie de Flachs, la vie. Brockhaus, dont le commerce prospère, tient le fil léger qui aboutit au monde artificiel des humains. Mais grâce à ses sœurs, à Rosalie surtout, Richard aborde quand il veut la terre solide du théâtre, où les hommes se dépouillent de leur déguisement social pour n’exister plus que dans la vérité du cœur. On y joue le Faust de Goethe, le Guillaume Tell de Schiller, Jules César, Macbeth et Hamlet, de Shakespeare. Et voici qu’éclate dans le ciel artistique une nouveauté qui emporte tous les suffrages, La Muette de Portici, d’Auber. Qui aurait pu croire que de si audacieuses harmonies, un opéra complet en cinq actes, une situation tragique et sans le dénouement heureux traditionnel, viendraient un jour de France, pays où règnent la musique italienne, les bergeries, les berquinades, les ballets et les grands prêtres pompeux du répertoire entourés toujours de danseuses couronnées de roses !

La Muette de Portici offre un thème dramatique entier et développé d’un bout à l’autre sans défaillance, sans concession au gracieux ni à l’aimable. En outre, une instrumentation, un coloris, un emploi direct et tragique du chœur dont jusqu’alors nul opéra n’avait fourni d’exemple. (Et si, dans la suite, les œuvres d’Auber déçurent tous ceux qui attendaient de lui des partitions de la même force, c’est qu’elles ne contenaient plus aucune de ces somptueuses violences ; c’est qu’elles étaient toutes retombées sur le plan du comique léger. « Nous voulions de grandes émotions », dira plus tard Wagner.)

Ayant entendu coup sur coup la Symphonie en la majeur, Egmont et la Muette, il voulut connaître la Neuvième. On disait que Beethoven l’avait composée étant à moitié fou, qu’elle était le « nec plus ultra du genre fantastique et incompréhensible ». Raison de plus pour l’étudier et y chercher le démoniaque. Dès qu’il parvient à se la procurer, le collégien se sent « fasciné avec la violence de la fatalité », car elle contient, en effet, le secret même de toute musique, le ton fondamental d’une âme. Et non seulement le ton de l’âme beethovénienne, mais le ton de l’âme wagnérienne aussi. Il commence aussitôt à la copier, cette énigmatique Neuvième, à s’imprégner de ses dessins, et quand il se laisse surprendre par l’aube dans cette occupation, une frayeur telle l’envahit devant le jour levant qu’il se met à crier. En quelques semaines de labeur nocturne, l’enfant a pourtant copié, puis réduit pour le piano dans son entier cette partition touffue. Et l’éditeur Schott, de Mayence, à qui il envoie son travail, lui en fait compliment, lui offre même en échange un exemplaire de la Messe Solennelle.

Une nouvelle émotion, enfin, dont il gardera toute sa vie le souvenir, c’est l’apparition sur la scène de Leipzig de Wilhelmine Schrœder-Devrient dans Fidelio. « Je ne trouve guère d’événement qui ait eu sur moi une influence aussi forte que cette représentation. » Un immense désordre de sensations s’ensuit. Il voudrait créer, d’une façon ou d’une autre exprimer le tumulte qui l’emplit après avoir entendu chanter dans Fidelio cette prima donna de vingt-cinq ans. Il écrit à la cantatrice, dépose sa lettre à son hôtel. Qu’elle se souvienne de son nom obscur et banal, car un jour, lorsqu’il signifiera quelque chose dans le monde des arts, elle se saura responsable de l’impulsion donnée à son existence. La voir ? Lui parler ? Il n’y songe pas. Il n’analyse rien, étant dépourvu de tout sens critique. Il éprouve, il classe, il hiérarchise avec un tact lui aussi mystérieux. Vivant parmi les femmes, il n’en connaît aucune. Sevré de toute amitié, c’est aux morts qu’il dédie ses affections passionnées. Il n’a d’autre ressource que d’inventer la vie. Mais qui dira de quelles nappes souterraines le chant d’un artiste monte à la surface et jaillit un jour en mélodies où chacun de nous croira s’entendre et se reconnaître ?

V

Studiosus musicae