Dérapages - Catherine Armessen - E-Book

Dérapages E-Book

Catherine Armessen

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Beschreibung

Rien n’avait préparé Claire Royer à l’épreuve qui l’attendait ce soir de juin.

Jusque-là, elle avait eu la vie facile d’une fille plutôt mignonne, issue d’un milieu aisé. Mariée à un médecin et mère d’une petite fille, Claire prend la vie du bon côté jusqu’à ce jour maudit où son mari trouve la mort dans un accident de voiture. Anéantie, Claire va glisser sur la pente dangereuse de l’alcoolisme. Dans sa chute, elle sera freinée : par son amie Léti, par sa belle-mère, l’incroyable Kiki, et Antoine, ce jeune Américain qui sous ses allures désinvoltes cache ses propres blessures.

À travers ce roman bouleversant, le lecteur suit le cheminement difficile de Claire pour survivre à la mort de son mari.

EXTRAIT

René Marot est en fin de carrière. Il n’a jamais pu s’habituer à ce genre de mission. Il regarde cette jeune femme qui doit avoir l’âge de sa fille. Betsi est chez elle en ce moment. Elle vient d’avoir son premier-né, son mari est auprès d’elle, peut-être en train de la regarder donner le sein à leur enfant.
Il observe Claire, elle est trop jeune pour encaisser un coup de cet acabit, elle n’a pas fini de faire des cauchemars.
— Avez-vous de la famille sur Fontainebleau ?
— Pourquoi ?
— Vous devriez leur demander de venir vous rejoindre.
Prise de panique, Claire se révolte. Elle voudrait que ces gens partent, ou mieux, se désintègrent sous ses yeux, comme dans un film de science-fiction. Mais ils s’entêtent à exister, comme pour lui prouver qu’elle ne peut échapper à la réalité.
— Mon mari est mort, n’est-ce pas ? articule-t-elle.
— Appelez vos parents, madame. Nous resterons avec vous le temps qu’ils arrivent.
Claire n’insiste pas et s’exécute. Elle compose le numéro des Vidal. Son père décroche.
— Allô, papa ? Viens vite, il est arrivé quelque chose à Marc.
Elle ne peut continuer, sa voix se brise, elle ravale à grand peine un sanglot.
— Un accident ?
— La police est là, papa.
— J’arrive tout de suite.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Médecin et romancière, Catherine Armessen évoque dans cette fiction la souffrance qui fait déraper et rend hommage aux amis et aux membres de la famille, qui combattent au jour le jour pour arracher l’être cher aux griffes de l’addiction.
Catherine Armessen a reçu le prix Littré pour son troisième roman : Manipulation.

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Seitenzahl: 378

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Que tu es impatiente la mort

Nous allons tous au devant de toi

Il te suffisait d’attendre….

Boris VIAN

Tous les personnages de ce livre sont nés dans mon imaginaire, je n’ai volé la vie de personne, je ne me le permettrais pas, mais les épreuves qu’ils traversent peuvent être les nôtres un jour prochain. Croisons les doigts pour conjurer le sort et pensons à ceux qui, au détour d’un virage, ont rencontré la vieille dame à la faux. Que leurs proches trouvent sur leur chemin de vrais amis.

Juin 2001

Derrière la porte, la sonnerie du téléphone retentit. Claire se hâte, son golden retriever sur les talons. D’un coup d’épaule elle se débarrasse de son sac qu’elle porte dans le dos puis se met en devoir de retrouver les clés de l’appartement, « il n’y a pas plus traître qu’un sac de bonne femme », pense-t-elle. Sans ménagement, elle jette le sac par terre et s’agenouille pour le fouiller. Le téléphone s’entête, Claire aussi. Elle trouve enfin son trousseau, juste en dessous de son chéquier, voisinant avec son rouge à lèvres et son portable.

Oural la regarde actionner le verrou en se trémoussant. Il se précipite quand la porte s’ouvre et coiffe sa maîtresse au poteau, atteignant l’appareil une bonne seconde avant elle. Trop tard, la sonnerie s’est interrompue.

— Saleté ! lance Claire avant de se vautrer dans le canapé de cuir blanc.

Elle ferme les yeux, la fatigue la gagne, son tee-shirt est trempé de sueur, il colle à son buste comme une seconde peau. Oural est parti se coucher sous la table après avoir bu.

— La ballade t’a épuisé, mec ? Lui lance sa maîtresse. Tu as raison, il fait trop chaud aujourd’hui pour arpenter la forêt.

Deux fois par jour la jeune femme et le chien partent en promenade. Ils aiment en fouler les allées sablonneuses, Claire le nez en l’air et le regard rivé à la cime des grands arbres, Oural, le nez collé au sol, repérant des parfums ignorés.

De nouveau le téléphone sonne. Claire décroche.

— Salut !

— Marc ? Tu sèches les cours ou quoi ? A trois heures de l’après-midi, les écoliers bossent !

— Je rentre, je serai à Fontainebleau vers vingt-deux heures.

La jeune femme n’en croit pas ses oreilles.

— Et ton séminaire ?

— Qu’il aille se faire foutre !

Claire sourit.

— Tu rentres parce que la chirurgie du ronflement te porte sur les nerfs ou pour moi ?

La veille, une querelle les avait opposés. Spécialisé en ORL, Marc Royer consacrait un temps infini à son travail. Il partait tôt le matin et revenait parfois bien longtemps après que Claire eut couché Justine. La fatigue accumulée pendant la semaine ne mettait pas Marc de très bonne humeur. Pendant le week-end des disputes éclataient fréquemment. La vie de famille était en loques.

Quand il avait réceptionné sur son fax une invitation de dernière minute à ce séminaire, il avait froissé le papier en pensant à l’inévitable réaction de sa femme puis s’était ravisé car le sujet le passionnait. Comme il le craignait, Claire avait réagi en chat sauvage, Marc avait coupé court. Depuis, leurs relations affichaient une température bien inférieure à celle qui régnait dans les rues en ce mois de juin.

— Je t’aime. Tu as raison, je travaille trop. Je les plante là et j’arrive. Mets une bonne bouteille au frais.

Claire ferme les yeux. Il y a longtemps que Marc ne lui a pas parlé ainsi. Un instant elle se demande s’il ne vient pas de la tromper pour être aussi gentil. Elle a la question sur le bout de la langue mais se ravise.

— Ne roule pas comme un fou. Je t’attendrai pendant que le Sancerre rafraîchira.

Marc a raccroché. Claire regarde sa montre, elle a sept ou huit heures devant elle. Tel qu’elle connaît son mari, il ne sera pas en retard. Il n’est pas du genre à traîner en route. Il va profiter du retour au bercail pour explorer les talents cachés de son nouveau coupé. Avec son nez à radars, il s’en sortira, une fois de plus.

Claire compose le numéro de téléphone de ses parents.

— Allô ! maman, c’est moi. Tu peux garder Justine ce soir ?

— Enfin, Claire, tu oublies mon match de tennis !

Claire lève les yeux au ciel. Elle avait oublié le sacro-saint rendez-vous du jeudi soir qui réunit sa mère et trois autres jupettes autour d’une balle prétexte. Le tennis a bon dos et les échanges sont plus verbaux que sportifs.

— Aucune importance, je vais me débrouiller autrement, maman.

Inutile de rentrer dans les détails, sa mère se damnerait plutôt que de lâcher ses chères amies. De toute façon, elle ne tient pas à lui faire ses confidences. Agnès est bien trop occupée par elle-même pour s’intéresser aux problèmes des autres. Puisqu’elle ne sait pas que sa fille traverse une crise de couple, à quoi bon lui préciser pourquoi elle devrait garder sa petite-fille ce soir ?

Claire abrège la conversation puis compose un autre numéro.

— Allô Léti ? Tu pourrais t’occuper de Justine ce soir ?

— Bien sûr, pas de problème.

Laetitia, amie fidèle, aussi disponible après le troisième enfant que lorsqu’elles étaient célibataires et fréquentaient la même fac de droit.

Elles se sont rencontrées à l’âge de sept ans et leur amitié a résisté à l’épreuve du temps et à leur différence de milieu social. Alors que Claire est issue d’un milieu bourgeois, Laetitia a grandi au quatrième étage d’une HLM sans ascenseur entre une mère épuisée par six gamins et un père qui oubliait son fastidieux travail d’agent d’entretien devant de nombreux verres de pastis.

Avec la maturité propre aux enfants dont la vie n’est pas toujours un jardin de roses, Léti avait compris très tôt qu’elle ne pouvait compter que sur elle-même pour sortir de la pauvreté. Elle était brillante à l’école et avait su en tirer parti. Lorsque Claire avait envisagé de se tourner vers le droit, elle lui avait emboîté le pas avec enthousiasme.

Pendant trois ans, elles avaient été très studieuses puis Marc et David avaient débarqué dans leur ciel. Le charme du droit s’était évanoui devant la découverte de l’amour avec un grand A. Claire avait convolé en justes noces peu de temps après tandis que Léti avait poursuivi jusqu’à la maîtrise et la naissance de son aînée, Victoire. L’amitié qui unissait les deux filles était indéfectible.

— Rien de grave, j’espère ? s’inquiète la bienfaitrice.

— Non, tout va bien, j’ai plutôt des bonnes nouvelles. Marc rentre ce soir et m’invite à un dîner de réconciliation.

— Vous n’étiez pas vraiment fâchés.

— Un dîner d’amoureux si tu préfères.

— Dépose-moi ta fille quand tu veux, je ne bouge pas…Et demain, ne te presse pas pour venir la rechercher.

— Te fais pas de bile, je n’ai pas l’intention de quitter mon lit aux aurores.

Elles raccrochent en riant.

*

Marc boucle enfin sa valise. Il a été retardé et il est déjà quatre heures. Rapidement, il vérifie qu’il n’a rien oublié avant de quitter sa chambre d’hôtel. Dans la salle de bains, il aperçoit les échantillons de gel-douche qu’il s’est promis de rafler pour Justine. Pas très original mais incontournable. L’enfant les lui réclame chaque fois qu’il revient de voyage.

Il n’est pas mécontent de quitter la ville rose : par cette chaleur, Toulouse est invivable, c’est à peine si l’on peut respirer. Sa voiture neuve l’attend. Avec un peu de chance, il évitera ainsi les embouteillages sur le périphérique.

En refermant sa porte, il sourit en pensant à sa mère et au savon qu’elle lui a passé hier soir au téléphone. « Continue à délaisser ta femme, tu as raison, une brillante carrière de cocu t’attend … » Sacrée Kiki ! Tout le monde appelle sa mère ainsi, même lui parfois.

Qui se souvient encore qu’elle s’appelle Christine ? Une drôle de bonne femme, sa mère. Elle a élevé seule son fils. Marc ne sait pas grand-chose de son père car l’élégant personnage a pris la poudre d’escampette quand Marc était encore en couches culottes. Kiki a veillé sur son trésor délaissé comme une poule sur ses œufs.

« Elle continue, d’ailleurs », se dit Marc en repensant à leur conversation de la veille. Elle l’avait attaqué bille en tête, au risque de se faire raccrocher au nez, sans lui laisser l’occasion d’en placer une. « Je viens d’appeler Claire. Quel besoin avais-tu d’aller à ce séminaire à la con ? Tu ne crois pas qu’il est temps de rentrer un peu chez toi ? » Elle avait ensuite disserté sur son avenir d’homme trompé. Depuis sept ans qu’il avait épousé Claire, il n’avait jamais entendu sa mère parler de la sorte mais son style direct le mettait sur le chemin du retour.

Marc caresse le paquet qu’il a posé sur le siège passager. Ses doigts rencontrent le CD qu’il contient. Il sourit. Il n’a pas pu résister à l’envie d’aller l’acheter. Il est parti tard à cause de ce caprice, d’une envie subite de retourner chez ce vieux bonhomme fou de musique qui lui rappelle ses années d’étudiant. Combien de visites lui ont-ils faites, Claire et lui ? Une à chacun de leurs passages à Toulouse quand ils venaient voir Léti et son mari, au temps lointain où celui-ci était interne en pédiatrie.

Schubert et sa Marguerite au rouet…Claire en raffole. Un album de Trenet, destiné à Kiki, dort dans sa valise, elle est fan du fou chantant et a failli pleurer à l’annonce de sa mort en début d’année. Sacrée Kiki, forte et pourtant tellement sentimentale.

Marc regarde dans son rétro. Au loin il voit se profiler la carcasse d’une Volvo et juge qu’il a le temps de déboîter pour doubler le crétin qui se traîne devant lui.

*

— Justine !

Une frêle silhouette blonde s’apprête à sortir de l’école. A cinq ans, Justine Royer attire déjà les regards. Menue comme une alouette, elle arbore deux épaisses tresses blondes qui retombent sur ses petites épaules. Son regard est du même bleu intense que celui de sa mère et de sa grand-mère.

« La troisième génération de blondes » remarque régulièrement Agnès. Sa petite fille lui plaît. Elle promet d’être une beauté et flatte son ego. Elle espère seulement qu’elle ne sera pas victime de la déplorable influence de sa mère. Claire, en effet, pour se démarquer d’Agnès, affiche des allures de garçon manqué, rase presque ses cheveux et déambule hiver comme été en jean. Ce style agace Agnès qui trouve qu’à vingt-sept ans passés, sa fille devrait abandonner cet accoutrement d’adolescente.

Claire prend le temps de regarder sa fille. C’est vrai qu’elle est mignonne avec sa minijupe en jean, son polo blanc constellé de taches de feutre et ses souliers couverts de poussière. Agnès déplorerait le négligé de la tenue, Claire en rit. Depuis ses quinze ans, elle est entrée en résistance, reniant cols blancs et pulls bleu marine. Elle aime imposer à sa mère ses fantaisies vestimentaires.

Justine se précipite.

— J’ai quoi au goûter ?

— Pain au chocolat.

— J’ai soif

— Pack lait-fraise !

Elles s’en vont, serrées l’une contre l’autre, heureuses et insouciantes.

— Comment s’est passé ton après-midi, ma chérie ?

— J’ai terminé le cadeau de papa pour la fête des pères. Je crois qu’il va être content.

— Raconte-moi.

Justine hésite un instant ; et si sa mère allait éventer son secret ?

— Je ne dirai rien, affirme Claire.

— D’abord, il aura un poème. Je l’ai écrit moi-même.

— Formidable !

— Ensuite, je lui offrirai un autre cadeau ; j’ai passé beaucoup de temps à le fabriquer.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est un petit bloc–notes pour son bureau. J’ai décoré la couverture avec tous mes feutres.

Sans transition, Justine embraye sur la bagarre qui l’a opposée à Léonard, un garçon de sa classe qu’elle déteste. Il lui a tiré les nattes, elle lui a donné un coup de pied dans les tibias, la maîtresse les a punis tous les deux.

— C’est pas juste, conclut Justine.

Claire ne fait aucun commentaire. Les aventures de sa fille en cour de récréation lui rappellent les siennes, dans cette même école. En définitive, les règles du jeu n’ont guère changé en vingt ans. Un goût de gomme mâchonnée lui vient à la bouche.

Justine, qui a le sens de l’orientation, s’aperçoit soudain qu’elles n’ont pas pris le chemin de la maison.

— Tu n’as pas pris la bonne rue.

— Tu vas dormir chez Léti ce soir, Victoire t’invite à une pyjama-party. J’ai entendu parler de chips et de gâteaux au chocolat.

La perspective des réjouissances de la soirée relègue Léonard au rang de vieux souvenir.

Victoire est l’aînée de Léti. Elle est née deux jours exactement avant Justine. Les gamines s’entendent comme larrons en foire. Si on leur demandait leur avis, elles ne se sépareraient jamais. Elles tannent leurs mères pour fréquenter la même école mais se heurtent là à un refus catégorique. Pour David Touchard, pas question d’envisager l’enseignement privé pour la scolarité de ses enfants : c’est un inconditionnel de l’école publique. Pour Claire et Marc, le sempiternel débat autour des vertus du privé et du public n’a guère de sens. Justine fréquente un établissement privé parce que sa mère l’a fait avant elle et que son grand-père, le très honorable et très dominateur Maître Jean Vidal, avocat inscrit au barreau de Fontainebleau, tient beaucoup à cette tradition familiale.

En longeant la forêt, les promeneuses se rapprochent de leur but. Sur le trottoir d’en face, presque à la sortie de Fontainebleau, se dresse la maison des Vidal. Sa façade en pierres apparentes, ses proportions imposantes et ses grilles impeccablement peintes suscitent en général des regards admirateurs.

— On ne s’arrête pas pour dire bonjour à grand-papa et grand-maman ? Demande Justine.

— Non, pas aujourd’hui. Grand-papa travaille et ta grand-mère n’est pas disponible.

Claire est en rogne après sa mère. Agnès est si futile, aujourd’hui, c’est le tennis, demain ce sera la visite chez l’esthéticienne ou la cure de thalasso. Il lui faudra sans doute aussi assister à un ou deux enterrements, organiser un dîner mondain, en un mot, se montrer.

Claire soupire : Sa mère est « percluse » d’obligations sociales ou esthétiques comme d’autres le sont de rhumatismes.

Claire regarde sa montre, il est déjà dix-sept heures trente, elle aurait dû prendre la voiture, elle ne s’est pas rendu compte qu’avec Justine sur ses talons elle mettrait tant de temps.

Elle hâte le pas, quitte l’avenue Franklin Roosevelt et oblique sur la droite. La maison de Léti est toute proche. A ses côtés, Justine s’essouffle.

— Pourquoi es-tu si pressée ce soir, maman ?

— Tu connais Léti, elle déteste qu’on soit en retard.

Claire n’a pas dit à Justine que son père rentrait ce soir. La fillette n’aurait pas compris pourquoi on la mettait à l’écart. Pourtant, cette soirée risque de ne pas être pour les enfants. Puisque Marc revient de bonne humeur Claire a bien l’intention d’en profiter. A cette idée, elle ébauche un sourire.

Elles sont enfin arrivées devant le pavillon des Touchard. Comme à l’accoutumée, Claire soulève sa fille pour que celle-ci atteigne la sonnette. L’enfant écrase avec vigueur son index sur le bouton de métal. Presque aussitôt la porte s’ouvre. Une Victoire surexcitée bondit sur Justine et dit à peine bonjour à Claire. Derrière elle, Léti ne tarde pas à apparaître avec Léo, son petit dernier, dans les bras.

— C’est pas vrai ! Cette petite me fera damner. Je crois que son père devait penser aux 24 heures du Mans quand il me l’a faite, elle ne court pas, elle roule.

Claire éclate de rire, il n’y a que Léti pour avoir des pensées aussi absurdes.

— Aujourd’hui, c’est moi qui vais jouer les formule 1 parce que je suis vraiment super en retard. Je suis à pied, je n’ai fait aucune course, le salon est dans un désordre indescriptible et j’ai mon bain à prendre. Tu ne m’en veux pas si je file tout de suite ?

— Je t’en voudrai jusqu’à mon dernier jour si tu me fais ce coup là. Tu vas rentrer et boire un immense verre d’eau avant de poser tes fesses dans ma jolie petite auto qui te redescendra dans le centre ville.

— Tu vas lâcher ta tribu pour mes beaux yeux, peut-être ?

— J’aurai l’impression d’être en vacances.

Léti s’exprimait avec ce débit si particulier aux femmes africaines qui met du soleil et des épices dans n’importe quelle phrase. Si son père était auvergnat, rien dans sa physionomie ne le laissait deviner. Elle avait hérité de la peau noire et du sourire éclatant de sa mère camerounaise. Miraculeusement, ses trois grossesses n’avaient pas alourdi cette silhouette féline qui jetait le trouble dans la tête des jeunes mâles de la fac de droit. Claire et elle faisaient alors un duo épatant souvent salué d’un assez lourd « Salut les café-crème ». C’est ainsi que les inséparables avaient séduit d’innombrables innocents.

Quand Léti avait jeté son dévolu sur le rouquin qui allait devenir son mari, plus d’un avait laissé échapper un soupir de regret.

— Léti, dit Claire, je dois vraiment agir dans l’urgence. J’ai vraiment envie de passer une bonne soirée.

Les yeux de Claire brillent. L’espièglerie lui va bien.

Vaincue, Léti lève les yeux au ciel et va chercher les clés de sa voiture. Elle ficelle Léo dans son siège auto et met le moteur en marche.

— Ne t’avise pas de dire un jour que je suis mauvaise copine. Avec Victoire et Justine sous le même toit, je risque de retrouver la maison en flammes, tout ça parce que madame veut jouer les femmes fatales pour un type qu’elle a dans son lit depuis six ans.

— Six ans et quatre mois, précise Claire.

*

Marc vient de dépasser Brive. La fatigue lui tombe dessus.

— Je me fais vieux, se dit-il.

Ce sont moins ses trente-quatre ans que les heures de travail mises bout à bout qui ont raison de sa résistance physique. L’astreinte de lundi dernier l’a tiré du lit à quatre heures du matin. Un gamin qui saignait du nez en pédiatrie malgré les soins prodigués par l’interne de garde. Il ne s’était pas recouché et avait enchaîné avec le bloc opératoire, puis avec ses consultations qui s’étaient éternisées jusqu’à vingt-deux heures. L’un dans l’autre, cette semaine, il n’avait pas dû dormir plus de cinq heures par nuit avant de partir en séminaire.

— C’est décidé, je prends un associé.

Sans s’en rendre compte, Marc a parlé tout haut. Rémi Forge, qui le remplace habituellement, ne rejettera pas sa proposition. L’animal pourrait plus mal tomber car Fontainebleau est une ville attrayante. En outre, il ouvrira la porte sur une salle d’attente pleine, ce qui n’est pas à négliger. A deux, le travail sera beaucoup plus supportable. Marc sourit : il pourra enfin profiter de la vie, fréquenter la salle de musculation, inviter Claire au restaurant, emmener Justine au manège…Vivre, quoi.

Marc donne un grand coup de frein ; il n’a pas vu la voiture ralentir devant lui. Il doit être plus fatigué qu’il ne le pense. Il règle sa vitesse à un niveau raisonnable en prenant soin de rester à bonne distance du véhicule qui le précède puis replonge dans ses pensées.

Il profitera du week-end pour aller visiter avec sa femme la maison qu’il a vue le mois dernier en prospectant les agences immobilières. Elle se situe à Thomery. Claire va l’adorer. Vivre en appartement n’est pas vraiment son truc. La maison est entourée d’un grand jardin et possède des dépendances. Claire pourrait y installer son atelier. Tout au fond du parc il y a une maisonnette qui devait être, à l’origine, un logement de gardien. En créant un ou deux puits de lumière dans le toit, elle devrait perdre son aspect sombre et austère. Avec un peu d’imagination et un bon architecte, on pourrait la transformer en quelque chose qui ressemblerait à la pièce principale d’une maison japonaise.

Marc adore tout ce qui a trait à l’empire du soleil levant. Il le voit, cet atelier, le sol jonché de nattes, des coussins un peu partout, quelques tables basses et, bien sûr, des paravents. Quel dommage que Claire n’ait pas fait des études artistiques ! Elle a de l’or dans les doigts et du génie dans la cervelle. Elle dessine à merveille et peint plus que correctement. Dans son cabinet, Marc a accroché trois de ses tableaux. Deux d’entre eux représentent des paysages. Le troisième est un portrait, celui de leur fille lorsqu’elle avait un an. Couchée dans son berceau, la petite Justine dort, le profil du bébé est magnifique. Il regarde souvent ce dessin exécuté au fusain et chaque fois, rend hommage au talent de sa femme.

Lorsque Claire avait émis le souhait d’entrer dans une école d’arts plastiques, Jean Vidal avait fait la grimace. Sa fille ne perdrait pas son temps à ces bêtises, elle ferait du droit et lui succèderait. L’avocat avait de grandes ambitions concernant sa fille unique. Claire n’avait pas su résister. Avec son père, il fallait se soumettre ou se démettre et elle n’avait aucune envie de se fâcher avec lui. Elle s’était inscrite à la fac.

Un éclair zèbre le ciel. La pluie se met à tomber, martelant le pare-brise et brouillant le paysage.

— Il ne manquait plus que ça pour me mettre en retard !

Marc se redresse et se masse le cou. A regret, il ralentit, le temps de se repérer dans cette purée de pois. Tant que la météo ne sera pas plus clémente, il ne pourra pas dépasser les 110 km/heure : une vitesse de tortue pour lui.

L’orage lui rappelle l’humeur de son beau-père lorsqu’on le contrarie. Jean Vidal, dont le calme habituel confine à la froideur, est capable de colères homériques. Marc se souvient du jour où Agnès a cassé le vase de Chine qui traînait dans la famille depuis trois générations. Il entend encore le ton cassant et les paroles blessantes de l’avocat.

Maître Vidal déteste toute forme de désordre. Il aime que la vie des siens soit rangée comme les armoires normandes qui peuplent les vastes couloirs de sa demeure. Cette obsession a tout figé, autant le décor que les personnages. Agnès est parfaite dans son rôle de femme élégante et superficielle à souhait. Elle reçoit très bien, organise des dîners sophistiqués, éclipse en règle générale les autres femmes par son allure et son éclat qui ne s’est pas terni au fil des années. Dans l’intimité, ils n’ont plus grand-chose à se dire mais apparemment, ils n’en souffrent pas, chacun ayant ses occupations.

Avec Claire, il a eu plus de mal mais il a fini par l’avoir. Malgré ses cheveux en pétard et ses jeans, elle reste conforme à son attente. Peu importe à présent qu’elle ait abandonné ses chères études. Elle est retombée sur ses pieds en faisant un mariage tout à fait acceptable. Même si Marc n’est pas né avec une petite cuillère d’argent dans le bec, son diplôme de Docteur en médecine est le bienvenu dans cette famille de notables qui se doit de préserver les traditions.

Marc aimerait se rapprocher de son beau-père. Pas facile avec un tel glaçon, pourtant il a l’intuition que Jean Vidal a plus que de l’estime pour lui mais qu’il ne sait pas l’exprimer.

« En apparence, tout fonctionne », songe Marc, mais où est le bonheur dans tout ça ? Claire est-elle heureuse ou suit-elle docilement le chemin que son père a tracé pour elle en la persuadant qu’elle marche en plein milieu du paradis ?

Kiki a raison, il est grand temps qu’il rentre au bercail. Il ne veut pas que Justine suive le destin de sa mère et de sa grand-mère, soumises à la volonté d’un homme dominateur.

« Ma fille sera libre de ses choix, décide-t-il. Je ne laisserai pas Jean la téléguider comme sa mère. Je vais reprendre ma place dans MA famille. »

*

L’approche du week-end remplit les rues pavées du centre-ville de Fontainebleau. Des gens très divers circulent : vacanciers précoces, Parisiens en villégiature, mères de famille en quête de goûters, retraités venus faire les courses en prévision des repas de famille.

Complice de toute cette joyeuse agitation, le soleil met en valeur les devantures, donne envie d’acheter. Tandis qu’elle arpente les rues, Claire est en plein dilemme gastronomique. Viande ou poisson pour le dîner ? Elle hésite. Une côte de bœuf accompagnée de pommes de terre rissolées plairait sûrement à Marc. Devant l’étal du poissonnier elle change d’avis et compose son menu : coquilles Saint-Jacques et bar au fenouil. Un fromage corse et un ananas frais termineront le repas. S’il n’en tenait qu’à elle, ils se contenteraient d’un hamburger avalé sur un air de reggae, mais elle sait que Marc est fin gourmet, alors, elle se mettra aux fourneaux.

Agnès a beau être une mère exécrable, elle a transmis à sa fille le savoir-faire qui va avec l’amour de la cuisine

Pendant qu’elle fait la queue, Claire aperçoit dans la boutique qui fait face à la poissonnerie la robe courte à fines bretelles qu’elle a remarquée la semaine précédente. Elle est d’un bleu qui rappelle celui de ses yeux, suffisamment courte pour découvrir largement le genou. Voilà une éternité qu’elle n’a pas porté de robe. C’est décidé, elle va l’acheter et reléguer au placard son jean et ses baskets. Elle veut que ce soir, Marc louche sur ses jambes. Cette perspective la met en joie.

*

On roule au pas sur l’autoroute A 20. Une collision a eu lieu à hauteur de Saint Pardoux–l’Ortigier, un panneau lumineux annonce un bouchon de dix kilomètres. A cent mètres, une aire de repos attend des visiteurs. Marc jette l’éponge : quitte à perdre son temps, autant prendre un café. De toute façon ce n’est pas du luxe, il est crevé.

Marc gare sa voiture et se dirige vers le distributeur en fouillant ses poches à la recherche de l’euro salvateur. Ses doigts rencontrent ses clés et un billet mais aucune monnaie.

Il se voit déjà obligé de retourner à sa voiture quand une voix l’interpelle.

— Si vous avez besoin de monnaie, je peux peut-être vous aider.

Une femme brune et mince lui propose quelques pièces. Mignonne, la quarantaine à peine, elle n’a pas l’air farouche.

— J’ai toujours des pièces sur moi, précise-t-elle.

— J’ai un billet de dix Euros

— OK pour le deal ! conclut la femme en riant.

En buvant un café infect dans un gobelet de plastique ils font connaissance. Elle s’appelle Marine et tient une boulangerie à Orléans, c’est pour ça qu’elle a toujours de la monnaie. Aux sourires qu’elle lui adresse, Marc comprend que s’il voulait, la conversation deviendrait vite plus intime.

Machinalement, il enregistre les longs cheveux soyeux, les pommettes saillantes, la bouche généreuse, les seins moulés par ce qui doit être un body. L’ensemble est agréable à regarder mais ce soir, il a rendez-vous avec une blonde et a plutôt hâte d’aller la rejoindre. Il prend tout de même le temps d’avaler une deuxième dose de caféine, histoire de tenir le coup.

— Vous êtes accro au café ? demande Marine.

— C’est bien possible.

— Moi, j’évite de trop en boire, ça me rend nerveuse.

— Il faut que j’y aille, j’ai pas mal de route à faire.

— Moi aussi, dit Marine, mais on est bloqués. Ils en ont encore pour une bonne heure à dégager la voie.

— Je connais bien le coin. A quelques kilomètres, il y a une sortie, je vais prendre les petites routes et rejoindre l’A20 plus loin.

Il regarde sa montre, il est dix-neuf heures trente. Si tout se passe bien, il pourrait être chez lui avant minuit. Il fait la grimace : un peu tard pour un dîner aux chandelles, Claire risque de couiner mais qu’y faire ? Dans sa poche, sa main rencontre la carte de l’agence immobilière, il se détend. Ils ont tout le week-end pour se réconcilier en rêvant à leur future vie à la campagne. La voix de Marine le ramène sur terre.

— Ça ne vous dérange pas si je vous suis ? Mine de rien je suis pressée, moi aussi, mes enfants m’attendent.

— Pas de problème.

Marc reprend la route avec dans son rétroviseur la Clio de Marine qui lui emboîte le pas

*

La table est mise et le Sancerre est au frais. Claire pousse un soupir de soulagement, il est vingt-heures trente, elle est dans les temps. Elle dispose de deux bonnes heures, trois si Marc lambine sur la route, plus qu’il n’en faut pour se faire couler un bain et se maquiller avec soin.

Depuis son QG sous la table du salon, Oural la surveille du coin de l’œil.

— Sagesse et discrétion sont à l’ordre du jour, le chien, je compte sur toi.

Oural pousse un soupir et ferme les yeux.

— Je te dispense de tes commentaires, précise Claire en lui lançant sa balle.

*

La pluie tombe en rideau et Marc, inconsciemment, se laisse bercer par le va-et-vient des essuie-glaces. Vierzon est encore loin et il n’ose pas reprendre L’A 20 de peur de s’engouffrer dans un nouveau bouchon. L’effet du café s’est dissipé, il a du mal à garder les yeux ouverts. De part et d’autre de la route, les platanes se succèdent, identiques les uns aux autres. A l’évidence, il n’arrivera pas à l’heure, autant prévenir Claire pour qu’elle ne s’inquiète pas. Il s’arrête, saisit son portable et compose le numéro de la maison.

*

Claire a glissé dans sa mini-chaîne un CD et s’est fait couler un bain chaud. Elle s’y glisse avec délice et se laisse couler à pic sur un prélude de Bach. Elle n’entend pas la sonnerie du téléphone.

*

— Qu’est-ce qu’elle fait ? se demande Marc, à cette heure-ci elle devrait être rentrée.

Il compose le numéro du portable de sa femme et tombe sur la boîte vocale. Décidément il n’a pas de chance. Il sourit et laisse un message.

Pour se tenir éveillé, il met la radio. « Marc Rochet, le président d’AOM liberté, a décidé de procéder au dépôt de bilan de la compagnie aérienne... », il change de station. Un illustre inconnu s’époumone sur un rap endiablé. En rythme, Marc martèle son volant en étouffant un bâillement.

*

Claire enfile sa nouvelle robe et chausse des escarpins à talons hauts. Elle prend la pose devant son miroir. Son maquillage à dominante rose fait ressortir ses yeux, elle a lissé ses cheveux. L’image que lui renvoie la glace lui plaît. Elle amorce un pas de danse. Pas de doute, Marc va être épaté. Elle éclate de rire.

*

Sans s’en rendre compte, Marc a fermé les yeux. Il continue de marteler son volant au son du rap. Sur sa rétine d’homme fatigué, les platanes continuent à s’imprimer.

Marc dort à présent ; sa voiture fait une embardée sur la gauche. Sur l’autre côté de la chaussée apparaît un camion. Marine, qui suit toujours, pousse un grand cri. Le bruit assourdissant d’un klaxon retentit.

— Mais qu’est-ce qu’il fait cette andouille ? s’écrie Marine, les yeux écarquillés par l’angoisse.

Le camion se rapproche dangereusement. Marine lâche le volant pour porter sa main à sa bouche.

Marc rouvre les yeux, juste à temps pour voir les phares d’un camion se précipiter sur lui.

Le choc a lieu, brutal, inévitable, monstrueux. Marine hurle. Par réflexe, elle écrase son pied sur le frein et se gare en catastrophe sur le bas-côté.

Dans un geste inutile, Marc met les bras devant lui pour se protéger. Trop tard. Du bel homme qu’était, quelques instants auparavant, Marc Royer, il ne reste plus qu’un corps sans visage maculé de sang chaud.

A l’aide de son portable, Marine a alerté les secours. Sur les lieux de l’accident, le silence est effrayant. Le crépuscule se noie dans l’eau sale de cette fin d’orage. Tout n’est que silence et désolation. Marine se sent seule au monde, c’est à peine si elle ose s’avancer vers les véhicules accidentés. Longtemps son regard égaré par la pénombre lui épargne le spectacle des tôles froissées, embrassées dans une macabre étreinte.

Dans la cabine du camion elle aperçoit une silhouette et se précipite.

— Monsieur, appelle-t-elle, monsieur, est-ce que ça va ?

Une plainte sourde lui répond, Marine s’approche un peu plus. Derrière le volant, l’homme bouge à peine. Son visage est maculé de sang, il a dû être assommé lors du choc. Marine frappe au carreau.

— Monsieur, m’entendez-vous ?

L’homme réagit au son de sa voix. Il tourne la tête dans sa direction et lui lance un regard hébété. Brusquement il se souvient : la voiture qui s’est précipitée sur lui, le choc, le regard fou de l’homme au moment où il l’a heurté.

— Je n’ai pas pu l’éviter, s’écrie-t-il, c’est pas ma faute, j’y suis pour rien !

Il est pris d’un tremblement. Marine essaie de le calmer. Ensemble ils tournent la tête vers la voiture de Marc. L’homme bondit hors de sa cabine et regarde, horrifié, l’amas de tôle noire qui s’est encastré sous son capot. Il s’approche, tourne autour, se contorsionne maladroitement pour essayer d’apercevoir le conducteur.

— Vous croyez qu’il est mort ?

— Je n’en sais rien, articule Marine.

— Ils étaient combien dans la voiture ?

— Il était seul, je le sais parce que je l’ai suivi depuis son dernier arrêt.

— Si je l’ai tué, je ne m’en remettrai jamais.

— Ce n’est pas votre faute.

L’homme pleure maintenant comme un bébé, Marine est trop choquée pour trouver les mots qui pourraient l’apaiser.

Au loin une sirène retentit. Une voiture de police apparaît, bientôt rejointe par les pompiers.

Marine se sent soulagée de ne plus être seule pour faire face à tant d’horreur. Elle est entourée d’hommes et de femmes qui savent ce qu’ils ont à faire et cela la rassure. Déjà les pompiers prennent en charge le camionneur.

Elle prie tous les saints du paradis pour que Marc soit vivant. Au loin, elle voit l’équipe de secours qui découpe la tôle pour le libérer. Elle se serre dans la couverture qu’on lui a prêtée pour se réchauffer. Un jeune policier l’interroge. Oui, elle était là au moment de l’accident, bien sûr qu’elle accepte de témoigner. Le conducteur du camion ? Il n’y est pour rien, Marc lui a foncé dessus. Mais non ce n’est pas un suicide, elle a pris un café avec ce type, il n’était pas plus ivre que déprimé, il a dû s’endormir, voilà tout. Marine a hâte d’en finir avec toutes ces questions, elle veut rentrer chez elle et serrer ses enfants contre elle. Elle veut échapper à toute cette horreur.

Le policier la libère enfin. En rejoignant sa voiture, elle remarque une housse sur le bas-côté. Marine refoule ses larmes. Elle revoit le bel homme qui lui parlait moins d’une heure auparavant. Il se tenait devant elle, sa main gauche négligemment enfoncée dans la poche de son pantalon rejetait en arrière le pan de sa veste, dévoilant un ventre plat et musclé sous la chemise blanche. Il buvait à petites gorgées son café en l’écoutant jacasser. Ses yeux avaient une couleur très spéciale entre le vert émeraude et le turquoise. Un type bien, de toute évidence, pulvérisé en une fraction de seconde. Chienne de vie !

*

Claire raccroche après avoir bavardé une demi-heure au téléphone avec Léti. Comme d’habitude, elles se sont attardées sur les facéties de leurs enfants. Ensuite, elles se sont offert un petit flash-back en évoquant les garçons qui les draguaient à la fac.

Les années ont cimenté leur amitié. Loin de les opposer, leurs différences les ont soudées. La solidarité a toujours existé entre elles. Quand elles étaient enfants et que la peau noire de Léti lui attirait des réflexions, Claire montait au créneau. Enceintes, elles avaient comparé leurs rondeurs en riant. Plus tard, quand Justine ou Victoire faisaient des pics à 40°C et que leurs pères étaient au chevet d’autres patients, les deux amies se remontaient le moral.

Elles pourraient remplir une pleine armoire avec des souvenirs de ce genre. Elles savaient se serrer les coudes.

Claire regarde sa montre, il est vingt et une heures trente. Marc a dû dépasser Montargis. Elle a largement le temps de retoucher le dessin de chat qu’elle est en train de faire au pastel pour la chambre de Justine. Elle s’est inspirée d’une photo de Brocéliande, la chatte persane d’Agnès. Le pelage de Brocéliande est crème. Le tableau s’assortira parfaitement avec le portrait d’Oural.

Claire adore travailler pour sa fille. Elle a peint tous les meubles de sa chambre en souscrivant en riant aux désirs les plus fous de sa fille. C’est ainsi que le bois de lit est recouvert de lions roses et le coffre à jouets de serpents verts.

Claire saisit ses pastels et se met à l’ouvrage. Lorsqu’elle dessine, elle oublie tout et ressent un immense bonheur. Comme pendant l’amour, songe-t-elle. Cette réflexion la fait sourire. Elle est impatiente de retrouver Marc. Ce soir, elle est bien décidée à enterrer la hache de guerre, elle veut être heureuse.

*

Le docteur Cécile Lamotte s’est installée un mois auparavant. Quand elle a réceptionné le coup de fil de la police, elle a fait la grimace. Pour sa première garde de médecin libéral elle aurait préféré éviter le constat de décès. Pourtant la vue de corps mutilés ne lui fait pas peur, ses stages au SAMU l’ont endurcie.

Cependant, ce soir, rien n’est pareil, elle ne fait pas partie d’une équipe, elle est seule pour affronter la situation. Elle gare sa voiture sur le bas-côté. Un policier vient à sa rencontre.

— C’est vous, le médecin ?

— Oui, répond-elle, que s’est-il passé ?

— Un homme, trente-quatre ans, il a dû s’endormir et sa voiture a fait une embardée. Il est allé s’encastrer sous le camion. Je vous préviens, ce n’est pas très joli à voir.

Cécile enfile ses gants et se penche sur le cadavre. Le policier a raison, le corps est très endommagé ; le massif facial a été broyé et le bras droit arraché. La main gauche est intacte. C’est une belle main aux doigts longs et fins. A l’annulaire, brille une alliance.

Un instant, Cécile détourne les yeux. Le jeune policier qui a interrogé Marine se tient à côté d’elle. Elle croise son regard et y lit de la tristesse. Elle non plus n’a pas le cœur léger. Il y a quelque part des enfants qui dorment en toute confiance sans se douter qu’ils ne reverront jamais leur père, une femme qui doit commencer à s’inquiéter, des parents, des amis, tout un groupe de personnes qui bientôt verseront des larmes à cause d’un stupide instant d’inattention.

— C’est dur, hein, docteur ?

Cécile serre les mâchoires.

— Ça ira, dit-elle en se concentrant sur l’examen du corps.

*

Claire s’est assoupie, elle sursaute en entendant la sonnette. Marc a dû oublier ses clés. Elle s’étire en baillant. La sonnette retentit de nouveau. La patience n’est pas la qualité première de Marc.

Elle ouvre la porte et a juste le temps de retenir un Oural déchaîné qui se précipite en aboyant furieusement sur les deux policiers que découvre sa maîtresse ahurie. La femme est jeune, son compagnon, plus âgé, la dépasse de deux bonnes têtes.

— Vous êtes Madame Royer ? demande la femme.

— Oui.

— Vous êtes bien l’épouse de Monsieur Marc Royer, né le vingt septembre 1967 à Tours ?

— C’est exact, murmure Claire dans un souffle.

Dans sa poitrine, son cœur en plein délire, accélère dangereusement son rythme.

— Pourriez-vous enfermer votre chien, s’il vous plaît ?

Claire hésite en se demandant si elle a affaire à de vrais policiers.

Elle se souvient qu’ils viennent de décliner l’identité de Marc.

— Il est arrivé quelque chose ? demande-t-elle, troublée.

— Nous pourrions peut-être en discuter à l’intérieur, dit doucement la femme.

Claire ordonne à Oural de se calmer et s’efface devant les policiers.

— Allez-vous enfin m’expliquer ce qui se passe ?

Les policiers se regardent, hésitant manifestement à poursuivre. L’homme se décide enfin

— Votre mari a eu un grave accident, madame. Sa voiture a percuté un camion.

Claire croise les mains sur sa poitrine en essayant de calmer ce fichu cœur qui devient fou.

— Il est grièvement blessé ?

De nouveau la réponse tarde à venir.

— Nous ne savons pas exactement.

René Marot est en fin de carrière. Il n’a jamais pu s’habituer à ce genre de mission. Il regarde cette jeune femme qui doit avoir l’âge de sa fille. Betsi est chez elle en ce moment. Elle vient d’avoir son premier-né, son mari est auprès d’elle, peut-être en train de la regarder donner le sein à leur enfant.

Il observe Claire, elle est trop jeune pour encaisser un coup de cet acabit, elle n’a pas fini de faire des cauchemars.

— Avez-vous de la famille sur Fontainebleau ?

— Pourquoi ?

— Vous devriez leur demander de venir vous rejoindre.

Prise de panique, Claire se révolte. Elle voudrait que ces gens partent, ou mieux, se désintègrent sous ses yeux, comme dans un film de science-fiction. Mais ils s’entêtent à exister, comme pour lui prouver qu’elle ne peut échapper à la réalité.

— Mon mari est mort, n’est-ce pas ? articule-t-elle.

— Appelez vos parents, madame. Nous resterons avec vous le temps qu’ils arrivent.

Claire n’insiste pas et s’exécute. Elle compose le numéro des Vidal. Son père décroche.

— Allô, papa ? Viens vite, il est arrivé quelque chose à Marc.

Elle ne peut continuer, sa voix se brise, elle ravale à grand peine un sanglot.

— Un accident ?

— La police est là, papa.

— J’arrive tout de suite.

Jean Vidal a déjà raccroché. Quelques minutes plus tard, Claire entend son pas dans l’escalier. Il a dû prendre un tapis volant pour arriver si vite, ou faire fi des feux rouges. Qu’importe, il est là et Claire se sent un peu moins oppressée.

René Marot reconnaît l’avocat, il l’a rencontré plusieurs fois au tribunal, les deux hommes se saluent brièvement.

— Alors ? interroge Jean.

— Votre gendre a eu un accident de voiture, Maître.

— Grave ?

— Plutôt, oui.

Jean attire Claire contre lui. Il voudrait tant lui épargner la suite qu’il devine aisément.

— Continuez.

Serrée contre sa poitrine, Claire sent les battements de son cœur qui s’accélèrent.

— Votre gendre a été tué sur le coup, Maître.

Dans les bras de son père, Claire n’a pas bronché. Elle se persuade qu’elle est en train de faire un cauchemar, repousse de toutes ses forces la certitude d’être bien éveillée.

Au loin, dans le silence pesant qui s’est abattu sur la pièce, elle entend la sonnerie de son portable. Elle s’échappe des bras de son père. L’écran lui annonce qu’elle a un nouveau message, elle en prend connaissance et soudain éclate de rire. Ils sont tous dingues, ils lui racontent n’importe quoi, comme c’est toujours le cas dans les mauvais rêves. Avec une expression de triomphe, elle s’avance vers son père en brandissant son mobile comme un trophée.

— Ecoute-ça, Marc n’est pas mort, il arrive, il est juste en retard !

Sans mot dire, Jean Vidal saisit l’appareil et le porte à son oreille.

« Vous avez un nouveau message. Aujourd’hui, quinze juin à 20 heures 05 …

« C’est moi, chérie, on roule mal et je serai en retard, désolé. Garde notre dîner au chaud et les yeux grands ouverts. J’ai hâte de te retrouver, de t’embrasser, de t’aimer, à tout à l’heure mon amour. »

Les yeux exorbités, le regard fou, Claire continue à rire. René Marot et sa collègue la regardent d’un air désolé, ne sachant que faire. Jean attrape sa fille par le bras et l’oblige à s’asseoir.

— Calme-toi, Claire, ordonne-t-il.

— Me calmer ? Mais pourquoi ? Marc va rentrer je te dis !

— C’était seulement un message, Claire.

La jeune femme s’obstine, à deux doigts de la crise de nerfs.

— Non ! Il va rentrer !

Un instant déstabilisé, Jean se retourne vers les policiers.

— A quelle heure a eu lieu l’accident ?

— Peu après vingt heures trente, Maître.

Jean Vidal pose les mains sur les épaules de sa fille et la maintient fermement. Il la sent trembler sous ses paumes, se retient de la serrer contre lui et de la bercer comme lorsqu’elle était petite et avait peur du noir. Il accentue la pression et se force à parler calmement.

— Ton mari est mort, Claire, tu dois l’admettre.

Cramponnée à son portable, Claire regarde son père. Elle remarque enfin ses traits tirés, son expression désolée, les larmes qu’il retient à grand peine sur le bord de ses cils.

Brusquement elle comprend qu’elle ne reverra plus jamais l’homme qui devait ce soir la tenir endormie dans ses bras. Elle vient de perdre son compagnon, elle reste seule désormais pour vivre cet amour qu’ils s’étaient juré pour la vie entière.

— Où est maman ? Pourquoi n’est-elle pas avec toi ?

— Elle dormait quand tu as appelé, je ne l’ai pas réveillée.

— Je veux maman !

Claire paraît au bord de l’hystérie.

— Je l’appelle tout de suite, ma chérie.

Jean se dirige vers le téléphone en espérant qu’Agnès, pour une fois, ne s’est pas gavée de somnifères.

Septembre 2001

Les derniers jours d’août ont sonné le glas de l’été. Un ciel gris et bas déverse sur la ville une pluie fine et froide qui fait pâlir les bronzages et grelotter les cœurs. C’est le temps que Claire aime désormais. Elle a pris le soleil en horreur depuis le décès de Marc.

Molosse fidèle accroché à ses pas, la tristesse la suit à longueur de journée. Claire ne la chasse pas, s’habitue peu à peu à cette perfide compagne qui jette un voile opaque sur les êtres et les choses. Elle s’accommode de cette vie en demi-teintes, s’exerce à ne plus rien éprouver. La révolte et la joie sont des émotions au-dessus de ses moyens.

Après la mort de Marc, Claire a beaucoup pleuré, mais les larmes ne l’ont pas apaisée. Elles l’ont, au contraire, amenée plusieurs fois aux portes de la folie, la poussant à hurler comme une bête blessée. Dans ces moments d’égarement, elle se roulait en boule, fermait les yeux, fuyait la lumière du jour. Elle finissait par s’endormir, se réveillait épuisée, ne voulant voir personne.