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D’un côté il y a Morgane et Lisa, deux étudiantes en Médecine. De l’autre, il y a la secte.
Apparemment, rien ne doit les rapprocher.
Quoique... Morgane est fragile et Lisa vit mal la séparation de ses parents. Leur vulnérabilité n’échappera pas aux prédateurs de la secte. Résisteront-elles à leurs manœuvres de séduction ?
Un roman psychologique qui dénonce les dangers liés aux sectes.
EXTRAIT
Il n’avait eu qu’un mot à dire, ses enfants avaient pris la route pour venir le rejoindre. Ils avaient dû passer un temps infini à répartir harmonieusement sur des tables et des bancs les 888 bougies qui brillaient. Une fois de plus, ils avaient exaucé son vœu sans qu’il ait à le formuler.
Il entendait leurs voix : « Balahï, balhïlaba, Râ, Râ, Râ, dalaïvaïna, Râ, Râ, Râ ! ». Ils l’appelaient de toute leur âme, dans la langue dont il leur enseignait les rudiments : la langue du tout puissant Akhenaton.
Un faible bruit se fit entendre, il se retourna.
— Combien sont-ils, ce soir, Adora ?
— J’en ai compté cinquante-deux, Jocelyn.
— La moitié de notre peuple.
— Tu comptes juste.
La grande prêtresse poussa devant lui la psyché. Il se vit tel qu’il était : puissant et magnifique, revêtu de son costume de cérémonie. La combinaison noire représentait le mal, il laissa Adora poser sur ses épaules musclées la lourde cape bleu pâle, symbolisant l’univers et la revanche du bien sur le monde du mal.
Au loin, les voix scandaient toujours : « Râ ! Râ !Râ ! »
Il était prêt ; Il jeta un dernier regard à son reflet puis partit les rejoindre dans l’ancienne grange que l’un de ses enfants lui avait offerte lors de la cérémonie de l’automne.
À PROPOS DE L'AUTEUR
À travers cette fiction,
Catherine Armessen dénonce le danger de la manipulation mentale chez les jeunes et démonte la mécanique du phénomène sectaire. Afin que les parents soient vigilants. Et que les jeunes soient avertis. Parce que la prévention repose sur l’information. Parce que le danger sectaire existe toujours.
Catherine Armessen est médecin et romancière, elle a reçu le prix Littré pour ce roman.
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Seitenzahl: 620
Veröffentlichungsjahr: 2017
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HIERARCHIE DANS LA SECTE :
Grain : niveau le plus bas, puis, par ordre croissant :
Poussière
Nuage
Pré-Etoile
Etoile : la seule Etoile du récit est Adora
Astre : L’Astre du récit est Jocelyn
LEXIQUE du CERCLE
Cage : Quarantaine imposée à l’adepte qui déroge aux règles du
Cercle : Nom de la secte
Condensation énergétique : Technique d’auto-contrôle
Etincelle : Rien recruté par un adepte dans le but de le conduire à la secte
Flamme noire : Prince des ténèbres au service des forces du Mal
Initiation : Stage dans la secte
Lueur : Stagiaire
Rêve inspiré : Etat voisin de l’hypnose
Rien : Tout être humain non converti au Cercle
Verbe d’Or : confession publique
Village : Siège de la Secte
Ce récit est une fiction. Le Cercle n’est pas le portrait-robot d’un groupe particulier mais l’archétype du phénomène sectaire. Les personnages sont inventés.
Le lecteur trouvera en annexe une bibliographie. J’ai en effet tenu, au-delà de la fiction, à dénoncer les pratiques sectaires en m’appuyant sur des ouvrages spécialisés.
Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint-Exupery
Il se concentrait. Cette année non plus, il ne les décevrait pas. La cérémonie du printemps serait une fois de plus l’occasion de renouveler leur foi. Leur foi en Lui.
Il leva les yeux. La voûte céleste lui offrait les milliers d’étoiles qui l’ornaient. Il reconnut au passage ce que les Rien nommaient bêtement l’étoile du berger, cette source principale d’énergie cosmique. Il la regarda intensément et se laissa irradier. Il allait une fois encore offrir le flux sacré à ses enfants. Au loin il les entendait. Ils étaient venus d’un peu partout, certains d’Espagne, d’autres du Nord de la France, peu en vérité étaient de la région. Il avait choisi avec soin leur lieu de rendez-vous, ce coin perdu au fin fond des Pyrénées qui offrait un espace privilégié pour rencontrer une fois de plus le Grand Tout.
Il n’avait eu qu’un mot à dire, ses enfants avaient pris la route pour venir le rejoindre. Ils avaient dû passer un temps infini à répartir harmonieusement sur des tables et des bancs les 888 bougies qui brillaient. Une fois de plus, ils avaient exaucé son vœu sans qu’il ait à le formuler.
Il entendait leurs voix : « Balahï, balhïlaba, Râ, Râ, Râ, dalaïvaïna, Râ, Râ, Râ ! ». Ils l’appelaient de toute leur âme, dans la langue dont il leur enseignait les rudiments : la langue du tout puissant Akhenaton.
Un faible bruit se fit entendre, il se retourna.
— Combien sont-ils, ce soir, Adora ?
— J’en ai compté cinquante-deux, Jocelyn.
— La moitié de notre peuple.
— Tu comptes juste.
La grande prêtresse poussa devant lui la psyché. Il se vit tel qu’il était : puissant et magnifique, revêtu de son costume de cérémonie. La combinaison noire représentait le mal, il laissa Adora poser sur ses épaules musclées la lourde cape bleu pâle, symbolisant l’univers et la revanche du bien sur le monde du mal.
Au loin, les voix scandaient toujours : « Râ ! Râ !Râ ! »
Il était prêt ; Il jeta un dernier regard à son reflet puis partit les rejoindre dans l’ancienne grange que l’un de ses enfants lui avait offerte lors de la cérémonie de l’automne.
Ils l’attendaient agenouillés. La lueur des bougies dansait sur leurs visages. Leurs voix se mêlaient à une douce musique qui évoquait le bruit de l’eau. Tout n’était qu’harmonie baignant dans une odeur de lilas.
Il leur montra la pierre de sagesse sur laquelle était dessiné leur signe de reconnaissance : un simple cercle barré d’un trait : la terre protégée par l’énergie cosmique. Un cri s’éleva.
Il savait que ce soir encore il les emmènerait aux confins de l’extase, qu’il ne ferait pas moins bien que lors de la dernière cérémonie du printemps, lorsque éblouis et comblés, ils avaient vu l’image de leurpère trembler sous leurs yeux, monter dans le grand ciel puis petit à petit se recomposer.
Lisa remit rageusement son portable dans sa poche en maudissant sa mère. Son humeur orageuse s’accordait avec la couleur du ciel. Revenir du lycée à pied ne l’enthousiasmait pas car elle avait horreur de marcher. Pour comble de malchance, tous ses copains étaient déjà partis. Comme une andouille, elle avait guetté la Clio maternelle, puis, ne voyant rien venir, avait téléphoné. Le discours de sa mère l’avait prodigieusement agacée : « Pas le temps…Désolée…Débordée…Pas fini ma consultation ». Lisa connaissait ce refrain. Elle se mit en route en traînant les pieds.
A dix-huit ans, Lisa Vaillant arborait la tenue fétiche des filles de sa génération. Le buste moulé dans un débardeur qui lui découvrait le nombril, elle flottait dans un jean trois fois trop grand pour elle, dont le bas caressait le sol à chacun de ses pas. De taille moyenne, elle était plutôt mignonne avec son visage parsemé de taches de rousseur. Elle portait une queue de cheval haute qui mettait en valeur l’ovale parfait du menton. Si sa mère ne l’avait pas menacée d’une colère à la Junon, elle aurait certainement souscrit à la mode du piercing.
Le nez rivé à ses baskets de marque, Lisa hâta le pas en songeant à son triste sort. Contrairement à la plupart de ses camarades, elle ne possédait pas de scooter, n’ayant jamais réussi à convaincre ses parents de lui en offrir un. Résultat : elle allait mettre des siècles à regagner le centre-ville. Elle se jugeait au bord de la syncope lorsqu’elle s’engagea enfin dans l’avenue Gambetta et pénétra dans le cabinet médical. Le bureau de sa mère était ouvert. De toute évidence, elle venait d’enregistrer l’annonce du week-end : « Cabinet des docteurs Olivier Marchal et Marie Vaillant. Le cabinet est fermé jusqu’à lundi matin huit heures, en cas d’urgence veuillez contacter… »
Le bruit de la porte que Lisa referma bruyamment masqua la fin du message.
Marie accueillit sa fille avec un large sourire.
— J’ai bien mérité mon repos ! dit-elle gaiement.
La semaine avait été rude, chargée de varicelles et de gastroentérites, épicée de dépressions et de quelques urgences chirurgicales.
— Tu aurais pu m’envoyer un texto, grinça Lisa, j’ai poireauté comme une débile !
— Je suis désolée. Je te propose de nous réconcilier autour du verre du break.
Marie savait que dans quelques minutes, Olivier allait apparaître avec deux verres. C’était un rite. Après la consultation du samedi matin, ils s’octroyaient toujours une heure de détente.
Au début, le verre du break était très professionnel, au fil du temps, il était devenu le verre de l’amitié. Ils y prenaient beaucoup de plaisir, bavardaient à bâtons rompus soit de leurs familles, soit de leurs patients au gré de leur fantaisie. L’investissement dans un réfrigérateur avait un peu surpris leur comptable et si l’appareil d’électroménager abritait les vaccins, il hébergeait également des cannettes de soda qui semaine après semaine périssaient dans d’interminables conversations.
Le pas d’Olivier retentit dans le couloir. Il apparut quelques instants plus tard, visiblement ravi lui aussi de commencer le weekend.
Lisa sentit sa mauvaise humeur s’envoler. Elle aimait beaucoup l’associé de sa mère car il savait la faire rire.
Comme à l’accoutumée, il l’invita à piller le réfrigérateur et déposa sans façon un coca-cola glacé sous le nez de Marie.
— Bois, ça va te détendre.
— Pourquoi aurais-je besoin d’être apaisée ?
— Telle que je te connais, tu ne vas pas tarder à fourrer ton nez dans ton cahier de rendez-vous pour savoir avec qui tu commences ta consultation de lundi.
— Je crains le pire.
— Tu y es ! Tu démarres avec madame Lecuyer.
— Sans blague ?
— J’ai noté moi-même le rendez-vous. Je te signale qu’elle est remontée.
— Que lui arrive-t-il, cette fois-ci ?
— Elle a reçu hier sa prise de sang et a remarqué qu’elle avait dix globules blancs de moins qu’en mars.
— Et alors ?
— Elle se demande si ce n’est pas le traitement que tu lui as donné la semaine dernière qui est responsable de cette impardonnable anomalie.
— Ben voyons ! Le médecin n’est là que pour empoisonner ses patients, c’est bien connu.
— Rassure-toi, tu n’es pas le seul suspect sur sa liste. Sa coiffeuse ou sa voisine, je ne sais plus, lui a rappelé que Tchernobyl, en 86, avait fait des ravages et que certainement les populations ne savaient pas tout sur les conséquences médicales de cette catastrophe. J’ai été parfait, je l’ai laissée cracher son venin et me faire perdre mon temps mais à la fin de la conversation, du monologue devrais-je dire, elle s’est calmée. Je pense que tu vas éviter un procès.
— Formidable.
— Que fais-tu ce week-end, enchaîna Olivier en ouvrant leurs cannettes.
— Jardinage, lecture et plateau télé solitaire. Lisa est invitée chez une copine et Frédéric est retenu à Bruxelles.
Olivier fit la grimace et Lisa, qui était venue les rejoindre, se demanda pourquoi, mais Marie ne le remarqua rien. Frédéric Vaillant voyageait beaucoup. Sa boîte l’envoyait faire des audits aux quatre coins de l’Europe. Marie s’accommodait de leurs fréquentes séparations comme toutes les femmes dont les maris voyageaient. Olivier avait l’impression que depuis quelque temps les absences de Frédéric se prolongeaient.
— Et vous, qu’avez-vous projeté avec Cécilia ?
— Comme d’hab. Mathieu a un match de foot cet après-midi et compte sur ses parents et ses trois sœurs pour venir l’encourager.
Marie sourit. Cécilia et Olivier avaient une passion commune : regarder vivre leurs quatre enfants les ravissait.
Marie n’aurait jamais supporté la vie de Cécilia qui partageait son temps entre les lessives et les repas. Peut-être son éducation corse l’avait-elle prédisposée à cet effacement. Son père, le vieux Côme, ne plaisantait pas avec l’éducation des filles.
Chez Marie, les week-ends se passaient très différemment. Lisa invitait fréquemment des amies et dînait dans son coin sans ses parents. Quand Frédéric était dans les parages, il faisait du bateau ou s’amusait avec son ordinateur.
Au fur et à mesure que Lisa grandissait, les rencontres autour d’une table se faisaient de plus en plus rares. Ils vivaient sous le même toit, les uns à côté des autres, mais que partageaient-ils ? Marie, ces temps-ci, se posait souvent la question et songeait que Cécilia, peut-être, était dans le vrai en investissant à temps plein dans la vie de famille.
— A quoi songes-tu, jolie brune ?
— A mon époux.
— Quand rentre-t-il ?
— Lundi soir, je pense. En fait, je n’en sais rien.
— Cécilia détesterait avoir un mari qui voyage tout le temps.
— On s’habitue, on vit à deux vitesses.
— Je pense que pour Maman, cette formule a de bons côtés, intervint Lisa, qui jusque-là, s’était contentée de les écouter.
— Qu’insinues-tu, peste ? dit Marie en riant.
— Que tu aimes être libre de tes mouvements, poursuivit Lisa.
— C’est vrai, reconnut Marie. Si j’ai envie de sortir un soir, je ne suis pas obligée de tenir compte du désir de l’autre. Je fais ce que je veux.
— Ne tiens pas des propos pareils à Cécilia ou je te tords le cou.
— Aurais-tu peur que je la contamine avec mes propos de femme libre ?
Marie éclata de rire.
— On va être en retard, maman ! observa Lisa.
— Il est à peine treize heures.
— On a juste le temps d’avaler une bricole avant ma leçon de conduite.
Marie étouffa un soupir d’exaspération. Lisa n’était pas un as de la ponctualité mais restait esclave de l’horloge qui réglait son formidable appétit.
— Tu as raison, ma grande. De toute façon, on en a fini, Olivier et moi, avec cette semaine.
— Après la leçon, tu m’emmènes chez Morgane ?
— Pas question. Tu iras chez ta copine à pied, tu en as pour cinq minutes.
— T’es vraiment pas chic !
Marie décida qu’elle était atteinte de surdité brutale et renonça à rebondir sur la remarque.
Olivier secoua son jeu de clés, indiquant par ce geste le signal du départ.
— C’est bon, les filles, on lève le camp.
Lisa et Marie gagnèrent la rue Gautier Premier à pied. Elles s’installèrent à une terrasse et se mirent à grignoter une salade en bavardant.
— Tu passes le week-end chez Morgane, certes, mais j’espère que tu te souviens que tu passes le bac dans quelques semaines.
Lisa leva les yeux au ciel d’un air dramatique.
— Comment pourrais-je l’oublier, maman, puisque de l’aube au crépuscule tu me le rappelles.
— A une exception près. A l’aube, tu dors et au crépuscule, je consulte.
— T’inquiète pas, je l’aurai, mon bac ! Et puis Morgane est complètement stressée, je ne peux pas la laisser tomber. Telle que je la connais, elle va me planter là au bout de deux heures pour retourner à ses bouquins.
Les filles étaient amies d’enfance. Morgane, qui avait un an de plus que Lisa, avait décroché son bac l’année précédente. Elle bûchait son concours d’entrée en médecine, surveillée de près par un père qui ne lui faisait aucune concession car il ne digérait toujours pas l’absence de mention.
— Elle panique, Morgane ?
— Totalement. Elle dit que plus les épreuves approchent et moins elle en sait.
— C’est normal, tout le monde a cette impression à la veille d’un concours.
— Explique-le à son père.
— Je ne m’y hasarderai pas.
Lisa hocha la tête. Elle savait que sa mère n’avait aucune sympathie pour le père de Morgane. Elle regarda sa montre et poussa un cri.
— Je vais être en retard !
Elle se leva d’un bond et fila à la vitesse de l’éclair en marmonnant un « Salut » à peine audible.
Marie la regarda partir et ressentit un pincement au cœur. Dix-huit ans s’étaient écoulés depuis que Lisa avait pointé le bout de son nez, dix-huit années minuscules, un vrai bonsaï de souvenirs, de goûters d’enfants, de spectacles de marionnettes, de rentrées des classes, de vacances à la mer et la voilà qui, au seuil de sa vie d’adulte, piaffait comme une jeune pouliche. Pourtant, elle ne brillait pas par la maturité. Si elle avait son bac, elle rentrerait en faculté de médecine. Impossible de savoir ce qui avait le plus influencé son choix : marcher sur les traces de sa mère ou plus probablement rejoindre son amie Morgane. Elle avait en effet choisi la même faculté en priant le ciel d’y être affectée.
« Mon bébé à l’université, elle est bien bonne ! » s’était écrié Frédéric.
Marie n’avait pas ri avec lui. Elle était lucide et se faisait du souci, sa Lisa n’avait pas le profil de la bûcheuse invétérée.
« Bah ! songea-t-elle en se levant, on verra bien, si elle boit la tasse, elle s’étranglera de fureur mais n’en mourra pas. »
Elle se leva pour regagner une maison qu’elle pensait trouver solitaire
Marie quitta la nationale 7 et sourit en apercevant le panneau indiquant Grez sur Loing. Au fil du temps, elle s’était attachée à ce petit bourg qu’elle avait découvert par hasard un jour où elle musardait en compagnie de Frédéric. A l’époque, ils vivaient dans la banlieue parisienne et passaient leurs dimanches à se promener en forêt de Fontainebleau. Ils en profitaient toujours pour visiter les environs. Ils étaient tombés sous le charme de ce village de peintres. C’était Frédéric qui, le premier, avait décidé d’y habiter. Vivant les trois quarts du temps dans les grandes villes à cause de sa profession, il aimait se ressourcer en rêvant devant un feu de bois.
Marie mit son clignotant et s’engagea dans l’étroite impasse qui menait à sa demeure. Machinalement elle actionna la télécommande du portail qui s’ouvrit sur une bâtisse dont la façade recouverte d’ampélopsis était percée de nombreuses fenêtres aux volets blancs.
Surprise, elle aperçut la BMW de Frédéric. Elle gara sa voiture à côté de celle de son mari et pénétra dans le grand séjour.
— Où es-tu ? lança-t-elle gaiement.
Comme personne ne lui répondit, elle supposa que Frédéric était allé faire un tour. Elle haussa les épaules, revint à sa voiture et en extirpa les sacs qu’elle venait de remplir au supermarché. Elle prépara ensuite deux orangeades qu’elle disposa sur un plateau tout en écoutant son répondeur lui délivrer ses messages. Son amie Sophie la rappellerait plus tard, Nicole annulait le match de tennis qu’elles avaient prévu pour le lendemain. Suivaient cinq ou six messages plus fous les uns que les autres destinés à Lisa.
Les copains de sa fille n’achevaient pas de la surprendre. Si elle s’était à peu près faite à leurs jeans trop grands, à leurs cheveux tantôt rasés, tantôt torturés en dreadlocks, elle avait parfois encore du mal à rester aimable quand ils téléphonaient à onze heures du soir, réclamant Lisa d’un ton désinvolte sans même articuler un bonsoir. Il était clair qu’ils considéraient comme fossile toute personne ayant dépassé les trente ans.
Un bruit de pas se fit entendre au-dessus de sa tête.
— Je suis rentrée, Fred !
Intriguée par l’absence de réponse, elle gravit l’escalier qui menait à leur chambre. Il sentait bon la cire et craquait sous son pas en cadence, exactement comme lorsqu’ils avaient visité la maison la première fois. Lisa avait alors cinq ans. L’enfant avait passé son temps à gravir les marches puis à dégringoler l’escalier sur ses fesses en poussant des cris de joie. Ils avaient signé la promesse de vente très peu de temps après.
Frédéric était bien là. Debout, il lui tournait le dos. Deux valises remplies à ras bord masquaient les motifs du dessus-de-lit. L’armoire était ouverte, sa partie gauche était vide. Marie enregistra ces informations à toute allure, il lui sembla qu’au-dessus de sa tête, des nuages s’amoncelaient, annonçant une tempête.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? articula-t-elle.
Frédéric se retourna.
— Je m’en vais, Marie.
— Comment ça, tu t’en vas ?
— Je pars. Je fous le camp, si tu préfères.
— Mais pourquoi ? murmura Marie d’une voix tremblante.
Frédéric ébaucha un sourire sans joie.
— J’espérais échapper à ce genre d’explication inutile.
Il se passa la main dans les cheveux. A cet instant précis, il n’était pas conscient de sa séduction. C’était un très bel homme. Agé de quarante-huit ans, il était grand. Sa musculature entretenue par de fréquentes visites aux salles de sport lui garantissait un ventre plat et de larges épaules sans alourdir sa silhouette. Un récent voyage en Italie avait bruni son visage, ce qui faisait ressortir le vert de ses yeux. Sa chevelure, jadis noir de jais, était maintenant uniformément argentée.
Marie le dévorait des yeux en se demandant si elle ne faisait pas un cauchemar.
— On ne s’en va pas ainsi, Frédéric ! On ne claque pas la porte sur vingt ans de vie commune sans une bonne raison. Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
— Tu n’as rien à te reprocher.
— Il y a une autre femme dans ta vie.
— J’étais sûr que tu allais me balancer ça à la figure.
— Il n’y a pas trente-six raisons qui poussent un homme de quarante-huit ans à détaler comme un lapin, explosa Marie, soudain changée en furie. Le démon de midi est tellement prévisible !
Les yeux de Frédéric lancèrent des éclairs.
— Prévisible…voilà un joli mot. C’est pour ça que je détale, Marie, pour reprendre tes termes, c’est parce qu’ici, tout est toujours prévisible. Ma vie est devenue un enfer parce que justement elle est totalement pré-vi-sible. Avant même que tu aies mis un pied dans cette maison, je savais que ta première phrase serait « Où es-tu ? ». De la même façon que je suis absolument certain que deux verres nous attendent en bas, deux verres bleus remplis d’une boisson sucrée et de glaçons. Si les valises n’étaient pas entre nous, tu serais déjà en train de me demander comment s’est passé mon voyage après m’avoir embrassé comme une épouse bienveillante.
— Tais-toi.
— Laisse-moi continuer. Tu veux savoir pourquoi je pars, tu vas comprendre. Je continue, je fais comme si les valises n’existaient pas. Nous descendons l’escalier, je vais sur la terrasse, je m’installe dans une chaise longue. Tu m’apportes mon verre, je m’écrie : « ça fait du bien, j’avais soif. ». Ensuite, je demande des nouvelles de Lisa et tu me racontes ses dernières facéties. Elle a un nouveau petit ami ? Je l’aurais parié. Vous vous êtes engueulées deux ou trois fois, dissertation sur les difficultés à communiquer avec une adolescente de dix-huit ans. Ensuite, quelques anecdotes supposées amusantes sur ton boulot, quelques nouvelles des amis qui de toute façon font toujours la même chose : tennis, golf…tout ceci nous poussera bien jusqu’à dix-neuf heures. Un whisky en tête-à-tête avec crackers et petites saucisses puis dîner-plateau. Comme Lisa n’est pas là, nous ferons l’amour plus tôt que d’habitude, nous regarderons un film à la télévision puis sagement nous irons nous coucher. Peut-être referons-nous l’amour et là aussi je sais exactement comment.
— Arrête, Frédéric.
— Justement, j’arrête, je m’en vais avant de mourir d’ennui ou de devenir complètement con.
— Que veux-tu que je fasse ? Que je me teigne en blonde, que j’achète des dessous en dentelle rouge, que j’abandonne la médecine, que je vide notre compte en banque pour te créer de réels soucis ?
— Inutile de tourner la situation en dérision. Tu ne peux plus rien faire pour moi, c’est bien là le problème. Je n’ai plus envie de toi ni de la vie que nous partageons.
Assommée, Marie, regarde Frédéric boucler ses valises. A quoi bon tenter de retenir un homme qui a envie de partir à ce point ? Elle pourrait jeter en vrac les souvenirs de leur vie commune dans la balance sans même faire bouger l’aiguille, tant l’autre plateau est chargé. Le besoin de liberté pèse si lourd …
Elle s’écarte, Frédéric passe devant elle sans un mot. Elle hume l’odeur de son eau de toilette, retient tout à la fois le sanglot qui se coince au fond de sa gorge et la question qui lui brûle les lèvres : depuis quand ne l’aime-il plus ? Inutile d’interroger, Frédéric, en bon mâle, éluderait.
Elle ne laissa couler ses larmes que lorsqu’elle entendit s’éloigner la BMW.
Lentement, d’un pas lourd, elle se décida à quitter la chambre.
Au loin elle entendit des rires d’enfants, les petits voisins certainement qui partaient avec leur mère au tennis. Demain, il faudrait soutenir le regard interrogateur de tout ce monde, étonné de ne plus voir Frédéric. Il y aurait tant de choses à faire, tant de décisions à prendre.
C’était facile de partir en laissant aux autres les problèmes.
Marie sentit la nausée la gagner. Frédéric n’avait pas eu un mot pour sa fille, avait-il seulement envisagé les conséquences de sa décision subite sur l’équilibre de Lisa ?
La rage la prit. Elle saisit le téléphone et composa le numéro du portable de son mari. Elle tomba sur la boîte vocable. Apparemment, Frédéric avait devancé son initiative.
— As-tu prévenu Lisa de ta brillante initiative ? A une encablure du bac, je pense qu’elle appréciera. Baise bien et surtout ne pense pas à nous.
Elle raccrocha, le cœur battant.
Cinq minutes plus tard, elle entendit son portable sonner au fond de son sac à main. Elle attendit un peu puis alla relever son message.
« Tu as raison au sujet de Lisa, il est inutile de la perturber en ce moment. Invente-moi un voyage au Canada, elle sait que je dois m’y rendre prochainement. Je lui parlerai quand elle aura terminé ses examens. En attendant, calme-toi. Je t’embrasse. »
Incrédule, Marie regarda l’appareil comme s’il détenait des pouvoirs spéciaux.
— Le pouvoir de restituer les conneries d’un salaud, oui !
Elle lança l’objet de toutes ses forces par terre et le piétina sauvagement. Elle éprouva un plaisir absurde à le sentir craquer sous ses talons et une véritable jouissance à imaginer que ses semelles martyrisaient la garce supposée qui venait mettre le bazar dans son couple.
Ignorant que sa vie venait de basculer, Lisa bavardait avec Morgane, allongée à plat ventre sur la moquette. Elles ne s’étaient pas vues depuis plusieurs semaines et n’avaient échangé que de rares SMS à cause des révisions.
Morgane profitait de l’absence de ses parents et de sa jeune sœur pour inviter en grand secret sa vieille amie.
— Tu crois vraiment que ton père râlerait s’il me savait ici ?
— Un peu, oui ! Si je l’écoutais, je travaillerais vingt heures sur vingt-quatre.
— Il ne se détend jamais ?
— D’après toi ?
Elles éclatèrent de rire en songeant à la mine sévère de Pierre Béranger. Cet homme petit et trapu dirigeait sa famille comme son usine et son usine de plastiques comme un général son armée. Il avait travaillé dans plusieurs multinationales avant de prendre la succession de son père à la tête de l’entreprise familiale. Ses diplômes et ses actions en bourse lui servaient de talons hauts et le grandissaient à ses propres yeux. Il était volontiers méprisant.
Lisa le détestait mais avait toujours gardé pour elle la piètre opinion qu’elle avait de ce petit coq. Son propre père avec son mètre quatre-vingt et son diplôme d’HEC n’en faisait pas autant et préférait gagner les gens à sa cause par la sympathie plutôt que par la force.
Elle plaignait sincèrement Morgane d’avoir un père aussi caricatural et deux frères aînés qui lui ressemblaient en tous points.
A un d’an d’écart, Guillaume et Bertrand Béranger avaient intégré Polytechnique comme papa après avoir décroché leur bac avec une mention bien, ce qui ravalait Morgane au rang de quasi-arriérée. L’air narquois, ils attendaient que leur sœur rate la première marche de sa vie universitaire. En bons arrivistes, ils savaient que leur père ne lui pardonnerait jamais cet affront et redoublerait de générosité envers ses fils si brillants. Pauline, la benjamine, qui n’avait que quatorze ans, ne représentait encore aucun danger pour eux.
Pour faire contrepoids à toute cette mâle suffisance, il aurait fallu une maîtresse-femme. Hélas, si Pierre Béranger avait un caractère bien trempé, sa femme était d’une effrayante docilité, tenait pour parole d’évangile l’autoritaire discours de son époux et ne volait jamais au secours de sa fille.
Après les années bénies de l’enfance et de ses succès scolaires faciles qui flattaient l’ego paternel, l’adolescence avait déferlé sur Morgane comme une vague glacée.
Pierre Béranger avait vu d’un très mauvais œil sa fille échanger ses tenues Cyrillus contre des jeans et avait carrément hurlé quand elle avait voulu se couper les cheveux à la diable. Reculant devant l’ire paternelle, Morgane avait couru s’enfermer dans sa chambre verser des larmes de dépit.
Elle se souvenait parfaitement de cette première dispute. Elle qui jusque-là s’était crue la petite protégée, s’était retrouvée en face d’un être terrifiant qui tenait tout à la fois de la sorcière de Blanche-Neige et des monstres qui la poursuivaient dans son sommeil de plus en plus souvent.
Chaque fois qu’elle s’était heurtée à son père, il était entré dans d’effroyables colères. Sa mère ne s’était jamais interposée. Repliée sur elle-même, Morgane avait traversé dans l’indifférence des périodes d’authentique dépression. Dans ces moments-là, elle souhaitait ardemment retrouver sa grand-mère paternelle, décédée lorsqu’elle avait treize ans.
La vieille dame avait été la seule à déceler chez Morgane une sensibilité particulière et une inquiétante émotivité. Là où Nadine et Pierre Béranger ne voyaient que gribouillages enfantins, Eulalie, que Morgane appelait affectueusement Lalie, devinait des questions refoulées et une certaine forme d’angoisse. La petite fille dessinait des bonshommes sans bras, des pères gigantesques et des mères minuscules dans un petit coin de page.
Très tôt, Lalie avait pris sa petite-fille sous son aile protectrice en sachant pertinemment qu’elle se heurterait durement à son père en grandissant. Aux côtés de Lalie, Morgane s’épanouissait, craignait moins de déplaire à son père, cessait de vérifier vingt fois son cartable avant de partir en classe, de trembler comme une feuille à la veille d’une audition de piano. Lalie lui faisait aborder d’autres rivages, encourageait son talent pour le chant, l’emmenait rire au cinéma.
Hélas, le cancer avait eu raison de leur relation privilégiée. En trois mois, Lalie avait été emportée par une tumeur du pancréas. Morgane avait à peine pleuré, gardant au fond d’elle-même ce chagrin secret.
La sonnerie du téléphone retentit, Morgane bondit.
— Eteins la radio, s’il te plaît.
Lisa obtempéra sans mot dire. Morgane décrocha le combiné d’une main tremblante.
C’était son père qui voulait savoir si tout allait bien à la maison. Au travers des réponses de Morgane, Lisa devina qu’il avait dressé une véritable check-list des catastrophes éventuelles. Elle leva les yeux au ciel, exaspérée de constater que même absent, Pierre Béranger gardait le pouvoir de mettre sa fille mal à l’aise.
Le charme était rompu. Morgane avait sa tête des mauvais jours, les traits tirés, l’expression anxieuse.
— Quelle heure est-il ?
— Trois heures.
— Tu as emporté du travail ?
— Bien sûr.
— Alors, au boulot. J’en ai bien pour trois ou quatre heures.
Comme une marionnette manipulée à distance, Morgane se leva, rangea les CD, vida le cendrier, effaçant ainsi toute trace d’un coupable relâchement.
A son tour, Lisa se leva en soupirant, plaignant son amie de tout son cœur. S’il n’en tenait qu’à elle, elle rentrerait partager un dîner-plateau avec sa mère. L’évocation de Marie lui redonna le moral. Elle adorait leurs chamailleries teintées d’humour, rien à voir avec les rapports de Nadine et de Morgane, ennuyeux à mourir. Même si Lisa râlait à longueur de journée, elle devait reconnaître qu’elle était née sous une meilleure étoile.
Elle se demanda quel jour son père rentrerait de voyage. Elle comptait bien user de tout son charme pour lui soutirer les vingt euros qui lui manquaient pour faire l’acquisition de la chemise brodée dont elle rêvait.
Au fur et à mesure que le temps passait, Arnaud se sentait gagné par l’angoisse. Qu’avait-il bien pu faire pour déplaire à Adora au point de se voir tiré de son sommeil à cette heure tardive de la nuit ? Il s’était assoupi vers minuit après les trois prières obligatoires qui invitaient au repos. Il avait eu du mal à reprendre ses esprits quand Jacques l’avait secoué. Au cercle, on dormait si peu…trois à quatre heures par nuit. Seuls les enfants pouvaient s’accorder deux heures supplémentaires.
Cela importait peu, l’essentiel était de servir au mieux les intérêts du groupe et de gravir un à un des échelons qui les mèneraient tous à l’état de pureté indispensable pour faire partie du grand voyage, quitter enfin le monde des Rien condamné à la destruction, accéder au Grand Tout promis par Jocelyn, accumuler suffisammentd’énergie cosmique pour suivre le groupe dans le vaste univers où les attendait un monde magnifique, vierge des innombrables vices qui jour après jour rongeaient la planète Terre.
Arnaud bâilla. Il devait lutter contre la fatigue de ce corps qui bientôt deviendrait inutile, cet habit de chair promis à la destruction qu’il traînait comme un boulet.
Quel âge avait donc ce corps ? Ici, au cœur du Cercle1, dans ce Village2 qu’il aimait, il perdait petit à petit la notion du temps. Il dut faire un réel effort de mémoire pour se souvenir de sa date de naissance. Le 12 mars 1981, Simon Carré naissait dans le Loiret, à Saint Hilaire lès Andresis. Ses parents biologiques étaient des Rien typiques. Son père, agriculteur, n’avait d’autre horizon que ses champs. Sa mère passait ses journées à égorger des poulets. Il leur en voulait encore de ne jamais avoir répondu aux questions qu’il leur posait lorsqu’il avait six, huit ou douze ans. Pourquoi toutes ces étoiles dans le grand ciel ? Pourquoi devait-il croire en ce Dieu dont ils lui rebattaient les oreilles sans jamais mettre les pieds à l’église ? Pourquoi cet acharnement des hommes à vouloir détruire leur planète à coup de pollution et de nucléaire ?
Un beau jour il s’était tu, fatigué d’être rabroué, certain qu’il n’obtiendrait de leur part aucune réponse satisfaisante.
La réponse était venue beaucoup plus tard, à l’aube du second millénaire très exactement.
Il était majeur depuis peu et travaillait dans un garage à Montargis. A longueur de journée, il serrait des boulons et vidangeait des moteurs pour une maigre paie qu’il rapportait tous les mois à sa mère. Il la revoyait encore avec ses lèvres minces et son regard avide saisir le chèque et le faire disparaître dans un tiroir du buffet, celui de droite très exactement, puis lui tendre quelques billets pour ses faux frais en lui recommandant sempiternellement de ne pas les dépenser pour des bêtises.
C’est Adora qui l’avait sorti de cette misère. Elle avait débarqué un beau jour au garage, splendide avec sa chevelure noire et ses lèvres maquillées de rouge. Elle était descendue de son Alfa Romeo gris métallisé et lui avait adressé un sourire lumineux.
C’était la première fois qu’une femme lui souriait ainsi. A cause de sa grande timidité, il n’avait jamais eu beaucoup de succès avec les filles.
Il était seul au garage ce matin-là. Adora lui expliqua qu’un bruit dans son moteur l’inquiétait. Le patron n’était pas là, il avait dû se débrouiller tout seul. Lui qui, ordinairement, n’était pas un as de la mécanique, avait miraculeusement trouvé la panne en quelques minutes. Adora l’avait chaleureusement remercié. Au lieu de décamper illico comme le faisaient la plupart des clients, elle lui avait proposé de boire un café avec lui au distributeur, histoire qu’il se détende un peu. Il avait accepté.
Elle lui avait posé plein de questions, toutes d’une voix douce et aimable et pour la première fois de sa vie, il s’était senti en confiance, enfin compris..
— Votre existence n’est pas très gaie, avait-elle commenté.
— C’est la vie, avait-il répondu bêtement.
Elle lui avait glissé une carte de visite dans la main.
— La vie, c’est avant tout l’espoir et le bonheur. Moi qui ai l’âge d’être votre mère, je vais vous donner un bon conseil : visez haut, ne restez pas dans cette routine qui vous étouffe et vous empêche de briller comme une étoile. Je fais partie d’un groupe de réflexion sur les grands problèmes du monde. Je vous connais peu mais je perçois en vous de l’enthousiasme, de la créativité, nous avons besoin de personnes comme vous pour avancer dans notre travail. Si vous désirez nous rejoindre, vous n’avez qu’à m’appeler.
Arnaud s’était décidé la semaine suivante. Il avait découvert dans le groupe d’Adora une ambiance chaleureuse qu’il n’avait jamais rencontrée jusque-là.
Petit à petit il n’avait plus vécu que pour ces réunions. On y évoquait toutes les questions qui le taraudaient depuis son enfance, il y trouvait des réponses qui le subjuguaient. Il découvrait qu’il avait raison de s’insurger contre ce monde industriel qui ne laissait aucune chance à la nature. Enfin, il prenait la parole, s’exprimait. On l’écoutait, on trouvait ses réflexions justes.
Parfois, la conversation déviait. Chacun des participants parlait de ses problèmes, le groupe les analysait, proposait des solutions. Arnaud découvrit qu’il haïssait ses parents. Petit à petit, il prit conscience qu’il n’avait plus rien à partager avec eux. Vivre en leur compagnie lui pesait chaque jour davantage. Une fois encore, Adora lui vint en aide. Elle lui proposa de lui louer un studio en ville.
— Tu serais enfin indépendant et tu pourrais consacrer du temps à notre mission.
— Je ne gagne pas assez d’argent pour loger seul.
— Réfléchis.
Un mois plus tard, il vidait son livret de caisse d’épargne et quittait ses parents.
Il avait ramené quelques personnes au groupe, Adora l’avait félicité. Quand il n’avait plus eu d’argent, Adora l’avait fait venir au Village. Il y avait découvert un univers très différent de celui qu’il avait connu jusque-là. Les règles de vie étaient strictes. Du matin au soir, travail et rituels se succédaient dans un ordre immuable. Nul ne devait déroger aux lois établies sous peine de sanctions dont la pire était l’exclusion. Loin de l’effrayer, la rigueur du système le fascinait. C’est avec joie qu’il accepta d’abandonner son prénom. Simon Carré devint Arnaud sans regret.
Le jeune homme frissonna. Malgré la douceur de ce mois de mai, il avait froid. Ce devait être le jeûne de ces trois derniers jours qui le rendait frileux. C’était une étape importante dans le processus de purification, plus il avait froid, plus il éliminait ses toxines. Avant qu’Adora ne vienne le tirer de son court sommeil, il avait entendu unappel, une voix douce avait murmuré son nom…Sans aucun doute, il était entré en contact avec une fille du Cosmos. Arnaud sourit, il annoncerait la bonne nouvelle au groupe demain matin lors de leur rencontre lumineuse.
Un bruit de porte se fit entendre. Arnaud se redressa en voyant apparaître Adora sur le seuil.
Elle portait un large pantalon noir et une tunique bleue ornée de leur emblème : Un cercle doré barré d’un trait. Tous les habitants du Village portaient une tenue identique.
Lentement, elle fit le tour de la lourde table de bois dont elle effleura machinalement le grain de ses longs doigts fins. Elle prit place dans un fauteuil et daigna enfin lever les yeux sur Arnaud qui restait coi et tentait d’apaiser les battements de son cœur affolé.
— Jocelyn a émis une onde qui te concerne, Arnaud. Je l’ai captée il y a environ deux heures, c’est pourquoi je t’ai appelé pour te la restituer.
Arnaud sentit une sueur froide ruisseler le long de son échine. Qu’avait-il bien pu faire pour que leur père à tous s’intéresse à son sort ?
Devinant son angoisse, Adora sourit.
— Ce ne sont que de bonnes nouvelles, détends-toi.
Elle se leva et s’approcha. Des plis de sa tunique montait une odeur de lilas, envoûtante et rassurante tout à la fois. Elle vint s’asseoir à côté d’Arnaud et attira sa tête contre sa poitrine. Elle le berça pour le rassurer, il se laissa faire comme un enfant.
— Demain sera un grand jour pour toi, mon frère. De grain tu deviendras Poussière.
Arnaud releva la tête.
— Poussière, moi ?
— Jocelyn a eu une révélation à ton sujet. Il devine en toi un grand messager.
Arnaud écoutait à peine Adora. Il allait franchir un pas vers la pureté, s’élever dans la hiérarchie de leur famille. Lui, simpleGrain, allait en gravir le premier échelon. Il pensait déjà aux suivants et rêvait de devenir Nuage puis Pré-étoile. Alors, il pourrait prétendre faire partie du grand voyage aux côtés d’Adora, leur étoile et sous la protection de Jocelyn qui seul, connaissait le Grand Tout.
— Arnaud, tu m’écoutes ?
Il se rendit compte qu’il avait abandonné Adora à son discours et qu’il en avait perdu le fil.
— Ma joie est si grande, ma sœur, que je l’avoue humblement, je n’ai pas écouté un seul de tes mots.
— Je reprends donc. Jocelyn désire que tu retournes dans le monde des Rien. Non, ne frémis pas, c’est indispensable. Tu dois le faire pour notre groupe. Nous avons besoin de messagers brillants, capables de sauver des Rien encore purs des vices de cette planète.
Adora se tut et le regarda attentivement.
— Tu es trop maigre, trop pâle.
— J’aspire à la pureté.
— Certes, mais n’oublie pas que les Rien ignorent nos règles. Tu dois changer d’aspect pour les mettre en confiance.
— Est-il indispensable que je quitte le Village ?
— C’est la volonté de Jocelyn.
Il fallait donc s’incliner. Depuis longtemps, Arnaud avait pris l’habitude d’obéir inconditionnellement aux ordres du Grand Maître. Si Jocelyn le voulait gras et rose, il s’empiffrerait de toute cette nourriture impie qu’il aimait tant quand il était lui-même un Rien.
— Dans deux semaines, tu partiras en compagnie de Jacques et de Lucrèce. Votre mission est claire : d’ici à octobre vous devrez repérer les habitudes, les goûts et les mœurs des Rien, ceci pour être opérationnels dès la rentrée universitaire. Nous créons un nouveau groupe à Créteil car nous avons besoin de jeunes gens pour venir grossir nos rangs. Jocelyn tient à recruter des intellectuels. L’université nous offre d’énormes possibilités, on y enseigne leslettres, les sciences, et quantité d’autres matières. De plus, la faculté de médecine qui est toute proche de l’université nous offre un recrutement de choix.
— Ces étudiants-là sont déjà pervertis par le discours de leurs enseignants, intervint Arnaud.
— Pas ceux qui préparent le concours d’entrée. Ils sont encore neufs. Ce ne sont pas les connaissances qu’ils peuvent acquérir qui nous intéressent mais leur curiosité. Nous savons qu’en règle générale, ils s’intéressent à la nature, à ses secrets. Nous devons les attirer dans nos rangs avant qu’en effet, comme tu le dis si justement, ils ne soient pervertis par l’enseignement qu’ils recevront inévitablement. Les médecins, et plus encore les psychiatres sont des êtres nuisibles qui contribuent à perturber l’ordre du monde. Ce sont nos ennemis, ne l’oublie jamais.
Il y avait de la haine dans le regard d’Adora.
— Parmi les étudiants, vous devrez repérer les privilégiés, ceux qui ont une sensibilité particulière. Ceux-là émettent des ondes positives, vous les ressentirez inévitablement. Vous devrez doucement les amener à trouver le chemin de notre groupe qui seul leur apportera l’amour nécessaire à leur épanouissement.
Arnaud céda brusquement à la panique.
— Tu me surestimes, Adora, je ne saurai jamais mener cette tâche à bien.
— Ne te fais aucun souci, tout s’apprend. Tu suivras un stage de formation en compagnie de Lucrèce et de Jacques qui ont déjà effectué ce genre de mission. A aucun moment vous ne serez livrés à vous-même, je surveillerai personnellement vos progrès.
Adora se tourna vers la fenêtre.
— C’est l’aube. Il est temps d’aller faire les prières du lever. Arnaud tremblait autant de froid que de peur à l’idée de faillir à sa mission. Adora se rapprocha de lui.
— Songe, Arnaud, que le soleil qui se lève brillera aujourd’hui tout particulièrement pour toi. Dans quelques heures, tu accèderasau rang de Poussière. Jocelyn en personne te bénira, la cérémonie sera magnifique. Fais-moi confiance, tu n’échoueras pas.
Arnaud plongea son regard dans les grands yeux bruns. Il y vit mille bougies qui s’allumaient, des mains tendues vers lui, il entendit presque les voix qui, bientôt, clameraient son nom. Alors il sourit, fier de l’insigne honneur que lui faisait Jocelyn en lui confiant cette mission de la plus haute importance.
1Cercle : nom de la secte
2Village : siège de la secte
Vendredi 4 juillet 2003, 9h30. Pour les élèves de terminale, le lycée Joliot-Curie de Dammarie-les-Lys revêtait ce matin-là une importance particulière. Dans une demi-heure, les résultats du baccalauréat seraient affichés. Lisa faisait partie des candidats. Flanquée de ses parents, elle attendait, l’air faussement décontracté, en cherchant des yeux ses copains. Frédéric était miraculeusement rentré quelques heures auparavant de son prétendu voyage au Canada. Tout à ses préoccupations du jour, Lisa ne s’était posé aucune question. Le père et la fille avaient échangé de nombreux mails. Internet avait été le témoin des états d’âme de l’adolescente qui passait volontiers du rire au désespoir le plus total, surtout lorsqu’elle repensait à l’épreuve de mathématiques. Pour la section S, elle avait été si surprenante qu’elle avait eu les honneurs des médias.
Frédéric était souriant, apparemment certain que sa fille allait décrocher son examen.
Un brouhaha se fit entendre, les résultats venaient d’être affichés. Lisa quitta ses parents sans remarquer l’expression tendue de Marie qui serrait le bras de Frédéric comme elle l’avait toujours fait dans les moments importants. Frédéric lui passa un bras autour des épaules. Pour un court instant, ils redevenaient simplement deux parents inquiets pour leur enfant.
Lisa joua des coudes pour atteindre le tableau d’affichage, et, le cœur battant, chercha son nom. Autour d’elle, cris de joie et manifestations de déception se mêlaient.
Pestant contre l’escogriffe qui s’attardait devant elle, Lisa se démanchait le cou pour lire la liste des reçus. Le nom de Vaillant lui sauta brusquement aux yeux. Incrédule, elle se demanda si elle ne s’était pas trompée, lut et relut encore, avant de se décider à quitter la place, poussée par une cohue d’impatients.
Les jambes en coton, la jeune fille rejoignit ses parents.
— Vous savez quoi ? Ils m’ont collé la mention « assez bien », ces nains ! s’écria-t-elle d’une voix hystérique. C’est vraiment n’importe quoi !
Frédéric laissa échapper un cri de joie, saisit sa fille, la souleva de terre et lui plaqua un baiser sur chaque joue.
— Arrête, papa, on nous regarde, je vais avoir l’air d’une truffe !
— C’est bien, ma grande, je suis fière de toi, dit Marie.
— Je vous emmène déjeuner à Paris pour fêter ça ! s’écria Frédéric.
Il se tourna vers Marie.
— Tu as pris ta journée, j’imagine ?
— Oui.
Evidemment. Elle s’était toujours débrouillée pour que son travail ne nuise pas à Lisa. Avec Frédéric qui arpentait l’Europe à longueur d’année et qui parfois poussait plus loin, elle avait appris à s’organiser. Heureusement, son associé comprenait ce que signifiait l’expression « obligations familiales ». Ils s’étaient toujours épaulés. Lorsque les jumelles d’Olivier avaient eu leur accident de voiture l’année précédente, Marie avait tenu seule le cabinet. Elle avait travaillé douze heures par jour, prenant des nouvelles entre deux patients, rassurant de son mieux son associé car Olivier perdait son sang-froid professionnel devant les ecchymoses et les points de suture qui balafraient le visage de ses petites chéries.
Cette année, les rôles s’étaient inversés. Olivier était l’une des rares personnes qui était au courant du départ de Frédéric. Marie n’avait pas informé ses parents. Ils vivaient en Suisse et l’éloignement géographique lui avait permis de taire une situation qu’elle espérait réversible. Olivier avait proposé à Marie de prendre sa journée. Pour ce sacré bac, jusqu’à ce matin, elle ne savait pas si Frédéric serait là.
— J’ai réservé une table dans le Marais, nous y sommes attendus pour treize heures, dit Frédéric.
— Et si j’avais raté, alors ? demanda Lisa.
— Je n’ai jamais douté de ta réussite, mon poussin.
Le cœur de Marie se serra. L’adolescente regardait son père avec une totale confiance. Comment réagirait-elle lorsqu’elle découvrirait la vérité ? Brusquement, elle détesta Frédéric qui l’avait obligée à mentir à Lisa, à lui faire croire depuis deux mois que sa vie n’avait pas changé.
— Allez déjeuner tous les deux. J’ai un début de migraine.
Ignorant le regard appuyé de Frédéric, elle poursuivit, impitoyable.
— Vous ne vous êtes pas vus depuis longtemps, vous avez des tas de choses à vous dire. Je suis certaine que ton père va te raconter en détails son voyage au Canada.
Elle fit une pause avant d’ajouter :
— On ne peut pas se défiler éternellement, Frédéric.
Elle tourna les talons et s’éloigna sans se retourner, les mains dans les poches.
Frédéric touchait à peine à son assiette et laissait babiller Lisa qui, surexcitée, lui racontait par le menu ses journées d’examen.
— Maman a été géniale. Elle s’est libérée tous les jours pour déjeuner avec moi. Il faisait un temps magnifique. On allait manger dans les bois de Poligny et le soir elle terminait de bonne heure pour être avec moi. Je peux te dire qu’elle a assuré !
Sans le savoir, elle sapait un peu plus à chaque parole le moral de son père.
— Morgane est dans les transes, elle attend les résultats de son concours. Elle m’a confié qu’elle n’y croyait pas vraiment …Oh ! Et puis, autant de te le dire, ce n’est pas toi qui vendras la mèche. Elle est tellement à cran qu’elle se bourre d’anxiolytiques. Pas un mot à maman, elle n’est pas au courant.
Elle s’interrompit pour engouffrer une coquille Saint–Jacques savamment cuisinée sans plus de cérémonie que s’il s’était agi d’un hamburger. Elle l’avala quasiment tout rond dans sa hâte de reprendre son discours.
— C’est bien qu’elle vienne avec nous en Corse, cet été. Je lui ai dit que tu touchais ta bille en planche à voile et que tu lui apprendrais.
Le moment était venu, Frédéric ne pouvait plus reculer. Il maudit Marie de ne pas être là. Il n’avait pas imaginé un seul instant qu’elle le laisserait se débrouiller avec leur fille. Marie était toujours présente aux côtés de Lisa dans les moments difficiles. Il se rendait compte qu’inconsciemment, il avait espéré qu’elle lui épargnerait le discours qu’il allait devoir tenir.
— Lisa, il faudrait que tu m’écoutes un moment.
— Je sais, tu n’aimes pas jouer les profs mais là, c’est différent, il s’agit de tuyauter une copine.
— Je ne parle pas de la Corse !
Frédéric avait presque crié. Du coup, Lisa se tut.
— Je ne pars pas en vacances avec vous.
— Encore ton boulot !
— Pas cette fois.
Lisa pâlit. Intuitive comme sa mère, elle pressentait un danger. Elle repoussa son assiette et regarda son père droit dans les yeux.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ta mère et moi avons décidé de nous séparer un moment.
— Première nouvelle.
— Ce sont des choses qui arrivent au bout de vingt ans de vie commune. Nous n’avons pas voulu t’en parler pour ne pas te perturber dans tes révisions.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Pardon ?
— Je ne crois pas un instant que maman soit au courant de toute cette merde, sinon, elle m’en aurait parlé. Il y a une femme, là-dessous.
— Ne parle pas comme ça, Lisa.
— Qu’est-ce que ça peut te faire puisque tu vas te tirer ?
Frédéric ne s’était jamais senti aussi mal à l’aise. Il avait toujours eu des rapports privilégiés avec sa fille car une grande complicité les unissait. Ses fréquents déplacements le mettaient hors des habituels conflits qui opposent une adolescente à ses parents. Marie s’arrangeait pour régler les problèmes avant qu’il rentre, il ne devait pratiquement jamais sévir.
— Ta mère est au courant et ce n’est pas à cause d’une femme que je m’éloigne. J’ai juste besoin d’air…Bon sang, tu devrais le comprendre ! A ton âge, on étouffe souvent !
— Je n’ai jamais fait de fugue, que je sache.
Lisa avait changé de ton. La tête baissée, elle pleurait.
— Ma chérie, ma toute petite…murmura Frédéric en tendant la main.
— Arrête ton cinéma, papa. Tu as décidé de nous virer de ta vie et tu voudrais que je te saute au cou ?
— Je ne t’abandonnerai jamais, quoiqu'il arrive.
— Pas possible ? Je te prends au mot, je ne vais pas en Corse cet été, je pars avec toi.
— Et Morgane ?
— J’en fais mon affaire.
Elle le défiait. Son nez rougi par les pleurs et ses yeux chavirés lui donnaient une expression de toute petite fille mais son attitude était déjà celle d’une femme. Frédéric devina qu’il n’avait que quelques secondes pour récupérer la confiance de sa fille en lui consacrant ses vacances.
D’un autre côté, Cyrielle ne lui pardonnerait jamais sa défection. Il n’avait pas envie de la perdre.
— Je vais avoir du mal à me libérer pendant les grandes vacances mais si tu veux, je t’emmène début septembre en Italie. Rien que toi et moi.
— Désolée. En septembre, je bosse dans une banque.
Lisa se leva et repoussa sa chaise.
— Que fais-tu ?
— Commande sans moi pour le dessert, tu m’as coupé l’appétit. Je m’en vais.
— Lisa, écoute-moi.
— Tu es un menteur, tu n’es jamais allé au Canada. Tu t’es tiré avec une pouffe et maintenant tu nous laisses tomber. Je n’ai plus rien à te dire, salut.
— Je vais te raccompagner.
— Pas la peine, j’ai de l’argent et je sais prendre les transports en commun.
Frédéric savait qu’il était inutile d’insister, qu’il valait mieux la laisser partir. Dans quelque temps, elle lui en voudrait moins, il voulait s’en persuader.
Lisa ne l’avait pas épargné et le poids qu’il avait sur l’estomac n’avait rien à voir avec les coquilles Saint-Jacques. Il régla l’addition et sortit tête basse. Il avait hâte de retrouver Cyrielle et de se persuader en sa compagnie qu’il avait eu raison de vouloir changer de vie.
« Mesdames et messieurs, nous amorçons notre descente sur Ajaccio, la température au sol est de 33°C, veuillez remonter vos tablettes et maintenir votre ceinture de sécurité attachée. »
— On arrive, dit joyeusement Lisa à l’adresse de Morgane.
Elles survolaient la mer et Lisa piaffait d’impatience à l’idée de retrouver sa chère Corse.
Cinq ans auparavant, Marie et Olivier avaient eu la bonne idée de se prêter mutuellement leurs résidences de vacances. Ils s’entendaient suffisamment bien pour cela et tout le monde y trouvait son compte. Puisque les Vaillant possédaient un appartement à Chamrousse et les Marchal une maison à Sagone, il était inutile d’engraisser les agences de voyage. Au fil du temps, des liens s’étaient créés. Côme et Félicia, les parents de Cécilia, avaient pris en amitié Lisa et ses parents. Ils les accueillaient comme des membres de leur propre famille. Lisa les adorait et les considérait plus ou moins comme ses grands-parents. Les albums regorgeaient de photos d’elle en train de caresser des cabris ou de poursuivre des poules dans le petit village de Coggia où ils vivaient.
L’enthousiasme de Lisa retomba comme un soufflet. Sa joie de retrouver l’île de beauté était ternie par l’absence de son père. Ces vacances ne ressembleraient pas aux précédentes.
En face d’elle, Marie était plongée dans un magazine, son index gauche tapotait en cadence la couverture. Lisa détestait ce tic. Sa mère lui tapait sur les nerfs. Depuis le départ de Frédéric, tout en elle sonnait faux, elle affectait la bonne humeur mais Lisa n’était pas dupe, elle savait que sa mère était perturbée. De toute façon, Marie n’était qu’une menteuse. Elle lui avait laissé croire pendant deux mois que son père était au Canada, elle s’était bien payé sa tête !Quant à son père, il l’avait déçue par sa défection. Depuis son départ, Lisa était en proie à des sautes d’humeur et à des crises de larmes.
Le soir des résultats du bac, après la scène du restaurant, elle était rentrée de Paris folle furieuse, avait parcouru à pied les quelques kilomètres qui séparaient la gare de son domicile. Cette longue marche ne l’avait pas calmée. Le cœur battant, elle avait claqué la porte d’entrée, foncé sur sa mère en lui reprochant de l’avoir roulée dans la farine. Depuis, leurs rapports étaient distants.
— J’ai hâte d’arriver, dit Morgane.
Lisa lui tapota le bras.
— Tu verras, la Corse est un pays magique. Les touristes n’en voient que le côté superficiel. Une fois qu’ils ont admiré le contraste mer-montagne, goûté les spécialités locales et fait le tour de l’île au pas de charge, ils rentrent chez eux persuadés d’avoir tout appris de ce petit miracle flottant dans la Méditerranée.
Emportée par son enthousiasme, Lisa devenait volubile. Année après année, grâce à Félicia qui l’adorait, elle avait appris à mieux connaître cet étrange pays et avait hâte de le faire découvrir à Morgane.
— La Corse est bien autre chose. Chaque rivière, chaque sentier, a son secret et crois-moi, il y en a de fabuleux, soupira-t-elle.
En sortant de l’avion, les voyageuses clignèrent des yeux. Le beau temps était au rendez-vous, et plus que le soleil, cette lumière si particulière qui était le premier cadeau des vacances.
Lisa se précipita vers l’aérogare, entraînant Morgane à sa suite.
— Tu vois le grand type, là-bas ? C’est Côme.
Morgane s’abstint de remarquer qu’il y avait des tas de grands types qui attendaient.
Quand Marie les rejoignit, les présentations étaient déjà faites Elle salua le beau-père d’Olivier.
— Bonjour, Côme.
— Bonjour, Marie, vous avez fait bon voyage ?
— Le pilote a fait un atterrissage impeccable.
Le vieil homme regardait alentour comme s’il cherchait quelqu’un. Marie devança son inévitable question.
— Frédéric n’a pas pu nous accompagner, il a dû différer ses vacances pour des raisons professionnelles, débita-t-elle d’un trait en évitant de regarder Lisa.
— Ah ! répondit sobrement Côme.
Il y avait dans ce « Ah ! » beaucoup de déception car Frédéric était toujours le bienvenu à Coggia. Il troquait sans regrets ses costumes à la coupe parfaite et ses cravates contre une veste de chasse pour partir avec Côme dans d’interminables randonnées. Il aimait s’enfoncer dans le maquis, surprendre les rares maisons de pierre coiffées de tuiles, croiser les cochons sauvages et les vaches en liberté, les fontaines au bord des routes. Il passait des heures à marcher aux côtés de son guide, à écouter le chant des cigales, respirer les lavandes, repérer les arbousiers et les lentisques. Il aimait écouter Côme raconter ses oiseaux et ses légendes entre deux rondelles de saucisson dégustées sur la lame du couteau.
Ils récupérèrent les bagages et rejoignirent la vieille 404 que Lisa avait toujours connue.
Côme parlait peu, Marie regardait défiler le paysage. A l’arrière, les filles s’impatientaient de ne pas encore voir la mer.
— Félicia nous attend pour le déjeuner, lâcha Côme au détour d’un virage.
Lisa poussa un cri de joie.
— Tu vas voir, dit-elle à Morgane, Félicia est un ange. Chaque année, nous prenons notre premier repas à Coggia. C’est devenu une tradition.
L’ange les accueillit avec un sourire avenant. A cinquante-huit ans, Félicia Benedetti restait belle. Les quatre enfants qu’elle avait portés avaient à peine alourdi sa silhouette, son opulente chevelure grise était ramassée en un chignon strict. Loin de l’enlaidir, les fines rides qui sillonnaient son visage rehaussaient lorsqu’elle souriait l’éclat de son regard brun.
Elle embrassa les vacancières.
— J’étais impatiente de vous revoir ! Et toi, Lisa, comme tu deviens jolie…Dieu te bénisse, ajouta-t-elle très vite. Entrez vous mettre au frais. Vous boirez un verre de clos d’Alzeto en attendant le repas.
— Pourquoi a-t-elle dit « Dieu te bénisse » ? murmura Morgane à l’oreille de Lisa.
— Je t’expliquerai plus tard, chuchota celle-ci.
Déjà, Félicia remplissait les verres et déposait sur la table une assiette remplie de coppa et des lamelles de tomme de brebis.
— Qu’as-tu fait de ton homme, ma belle ?
— Il ne vient pas, laissa tomber Côme d’un ton sec.
Félicia se le tint pour dit et changea de sujet. Du coin de l’œil, Lisa observait Côme, se demandant s’il avait deviné que Marie lui avait menti. Le vin aidant, elle décida de s’en moquer.
Félicia leur avait préparé des cannellonis aux herbes et au bruccio. Lisa et Morgane firent honneur au repas.
— Côme est descendu ce matin aérer la maison de Sagone, je l’ai accompagné et j’ai vérifié que tout était en ordre.
Cela signifiait que Félicia avait fait le ménage à fond pour l’arrivée des vacancières.
Les filles proposèrent de faire la vaisselle et s’échappèrent dans la cuisine. Elles refermèrent discrètement la porte sur elles afin que les adultes ne puissent pas entendre leur conversation.
— Alors, tu me racontes pour ce « Dieu te bénisse » ? demanda Morgane.
— En Corse, on croit à l’ochju.
— Au quoi ?
— Au mauvais œil, si tu préfères. Il est toujours présent, à l’affût d’un bonheur à détruire. Quand Félicia m’a dit que j’étais jolie, elle s’est empressée d’ajouter « Que Dieu te bénisse. » pour empêcher le mauvais œil de me faire un sale coup, de me défigurer, par exemple.
Morgane buvait les paroles de Lisa : elle était très sensible à tout ce qui touchait au surnaturel. En douce, elle s’était créé sur Internet un blog qu’elle avait illustré de photos et de passages extraits de livres traitant d’occultisme.
— Félicia a des pouvoirs qu’elle a hérités de sa grand-mère, poursuivit Lisa, c’est une signatora.
Encouragée par l’intérêt que Morgane portait à leur bavardage, Lisa se mit en devoir de développer son sujet.
— Les signatori, dont la plupart sont des femmes, ont le pouvoir de chasser l’ochju : ils le signent, d’où leur nom, avec des gestes accompagnés de prières rituelles dont ils ont le secret. Ce sont des guérisseurs aussi.
— Si seulement Félicia pouvait me débarrasser de la boule que j’ai constamment à l’estomac.
— Tu n’as qu’à le lui demander.
— On verra.
Lisa rinça lentement le plat qu’elle venait de laver puis le déposa sur l’égouttoir. Elle regarda attentivement Morgane qui se taisait, les yeux dans le vague.
— Tu as vraiment l’air mal en point, en ce moment.
— Si tu savais …
Elles regagnèrent Sagone sur le coup de trois heures. Le soleil rehaussait l’éclat des bougainvillées roses, rouges et blanches qui dégringolaient le long des façades. A cette heure, les rues étaient désertes, les autochtones restant prudemment chez eux tandis que les vacanciers se doraient sur la plage.
La maison des Marchal surplombait la baie de Sagone. C’est avec grand plaisir que Lisa retrouva la bâtisse aux murs roses. Le sourire aux lèvres, elle pénétra dans le vaste séjour. Cécilia et Olivier y avaient entassé des objets venant des quatre coins du monde. Des masques africains voisinaient avec un sabre marocain, un cloisonné chinois reposait sur une table basse, une flûte de Pan rappelait des escapades estudiantines au Pérou.
Percée de multiples ouvertures, la pièce était très lumineuse. Cécilia l’avait meublée sommairement afin de respecter son volume. Seule l’inévitable grande table des familles nombreuses imposait ses proportions au coin salle à manger. Partout ailleurs l’on pouvait évoluer librement au milieu de chaises basses, de poufs et de coffres avant de rejoindre le canapé. Cécilia avait joué avec les couleurs pour donner à la pièce son harmonie.
Pour casser le blanc des murs, elle avait utilisé une touche de pêche qui mettait en valeur le vert pâle des sièges.
Ces sièges ! Lisa les regardait toujours avec appréhension. L’année de ses treize ans, elle les avait baptisés au coca et avait été victime
