Les flèches dans le coeur - pierre Dabernat - E-Book

Les flèches dans le coeur E-Book

Pierre Dabernat

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Beschreibung

" Sur la balustrade un oiseau me regardait. Mon oiseau. Le psychiatre m'avait expliqué ce processus diabolique. Lorsque mon cerveau se mettait au travail, qu'il élaborait des hypothèses tortueuses et fumeuses, lorsqu'il cherchait avec énergie l'astuce capable de confondre un criminel, tout cela au prix d'une cogitation immense, un oiseau de toutes les couleurs apparaissait et me causait dans un langage que moi seul comprenais." Trois meurtres. Trois flèches. Les archers de la confrérie du Papogay sont sur les dents. Rieux-Volvestre accueille le commissaire Visconti et son oiseau pour une nouvelle enquête qui va les conduire d'un château sur les berges de l'Arize jusqu'à celles de la Garonne à Toulouse.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Naissez et grandissez

Moi je suis là

Mourez et venez vite

Moi je suis là

Et dans mon paradis de flammes et de remords

Accourez mes amis dès que vous serez mort

Sommaire

Samedi 17 avril

C'était mon juron favori

Lundi 26 avril

Charlotte réprima le hurlement

Mercredi 28 Avril

Cela faisait maintenant plus d'un an

Jeudi 29 avril

Le contact de la vieille peau glacée

Elle était d'humeur à causer

Un oiseau me regardait

Tu ne vas pas chialer

J'étais maintenant trempé

1Éléonore m'ouvrit

C'est toi qui a censuré ma musique ?

Vous parlez seul ?

Vendredi 30 avril

Avec mon esprit tordu

J'espère que c'est le dernier

Il est du village

Elle était sur le sol

Nous nous sommes attrapés

Il avait été un élève brillant

Oui un véritable barbaresque

Quel gosse ?

Cesse ton gazouillis philosophique

J'ai le visage comme un vieux chiffon

Merde ! Ce n'est pas bon.

Samedi 1 mai

C'était avant la première guerre mondiale

Sa voix avait tremblé

Les chaises des gendarmeries

Charlotte me précéda

Dimanche 2 mai

Les flèches volaient

Vous me voyez tirer à l'arc ?

Lundi 3 Mai

T'es keuf toi ?

Comme toi mon pote !

C'est lui qui va t'interroger

Vous savez quoi la flicaille ?

Mardi 4 Mai

Vous avez raison commissaire

Mercredi 5 Mai

Un jeu de guerre

C'étions pas mes oignons

Pouah ! fit-elle

Jeudi 6 Mai

Je refermai le cahier

La voiture roulait cool

1. Samedi 17 avril

Il accéléra et doubla un type en roller qui faillit tomber dans le canal. Un débutant. Il jeta un œil furtif puis se concentra sur la ligne droite devant lui. Il avait doublé la Ferme Cinquante à Ramonville-Saint-Agne. Il n’était pas question de s’arrêter là ! Il avait besoin de se défouler, de se défoncer le cul sur son vélo de malade. Pédaler à exploser ses poumons, à se claquer les cuisses jusqu’à l’épuisement total de sa colère. A cause d’elle !

Il avait le cerveau en feu. Ses pensées tourbillonnaient au rythme effréné de son pédalier. Le mouvement c’était la vie. Il ne savait plus qui avait dit ça. Le temps qui courait, qui ne se lassait jamais, sans une halte, sans un répit. Il aurait voulu être immobile comme le caillou perdu dans le désert qui défiait le temps du haut de sa petitesse. Il aurait voulu être immobile pour retenir sa jeunesse qui s’était diluée dans le sable de sa mémoire. Une jeunesse à laquelle il avait à peine touchée durant ses longues études de médecine.

La colère l’avait submergé. Il était droitier et il l’avait giflée en balançant sa main avec la hargne de son incompréhension. Elle avait dit des mots cruels qui l’avaient blessé profondément. C’était la première fois qu’il frappait une femme. Sa femme. Sous le choc elle avait vacillé. Elle s’était redressée avec du feu dans le regard. Le temps s’était arrêté et elle en avait profité pour lui retourner la pareille. Il ne s’y était pas attendu. En principe c’était lui le macho, enfin toutes ces conneries dont il s’était affublé pour se couvrir d’une fallacieuse excuse. Une excuse minable. Par contre elle avait cogné avec davantage de force. Son histoire, celle des femmes, était bien plus ancienne. C’était une militante et c’était ça qu’il aimait en elle. Le côté révolté et chaleureux.

Comme un adolescent il s’était mis à hurler. Des mots entrecoupés de hoquets, de spasmes. Il n’arrivait plus à respirer. Le temps avait repris sa marche lente. Elle s'était réfugiée dans la salle de bain. Enfin calmé, il était allé toquer à la porte et avait pleurniché :

- Chérie ! Mon cœur… Ouvre-moi. Silence.

Il avait eu honte de sa défaite mais il avait insisté. Il était fait de ce bois, veule comme les pleurnichards.

- Ouvre-moi ! On doit parler…

Pour la première fois de sa vie elle avait été vulgaire :

- Va te faire foutre pauvre con !

Il avait fait demi-tour et s’était essuyé le visage. Des larmes avaient sillonné le pli de ses joues. Il s’était réfugié sur le canapé et avait allumé l’écran géant. La vision d’une course poursuite dans un polar avait accéléré brusquement le temps. Il avait monté le volume pour montrer que sa colère n’était pas éteinte. Il avait eu l'envie fugace de casser la table en verre, le vase en cristal, ou même ce satané écran plat mais il s’était ravisé. Ces objets avaient coûté chers et l’argent à ses yeux c’était capital. Mais elle… elle cette salope était capable de tout briser, de tout démolir, et de foutre le camp sans un sou en poche. Malgré les années, malgré son âge ! Cela lui faisait peur. C’était pour cela qu’il capitulait à chaque fois. Or, cette fois-ci, il était allé trop loin. Sa femme était entière, forte, possédait les couilles qu’il n’avait pas. Il l’aimait et il la détestait à la fois.

Il avait entendu la porte de la salle de bain claquer avec violence. Puis celle de la chambre. Il avait gardé les yeux sur l’écran. Deux sales types se poursuivaient en se tirant des bastos qui ne les atteignaient jamais. Il en avait oublié sa colère, sa femme, et s’était plongé dans le film. Comme une drogue cela l’avait calmé. Puis le film s’était terminé. Le temps avait repris son immobilité sournoise. Les minutes s’étaient étirées au ralenti. Il avait regardé sa montre. Il s’en souvenait très bien : une heure du matin passée de cinq minutes. Il avait éteint la lumière et s’était couché sur le canapé. Il avait tenté de réfléchir à sa situation. Tout cela pour une aventure. Une aventure vieille de plusieurs années.

Le matin, un samedi, il n’avait rien changé à ses habitudes. Après avoir enfilé le maillot jaune de sa tenue de cycliste, il avait mis son vélo dans sa voiture et avait pris la direction du canal du Midi. Sa colère était revenue nourrie par le manque de sommeil de sa très mauvaise nuit.

Paul Fremont le nez dans le guidon, perdu dans ses pensées et dans son pédalage frénétique, aperçut sur sa gauche le lavoir de Montgiscard. Il était déjà là, pensa-t-il… Il leva la tête, se redressa et en roue libre admira l’écluse pour souffler. Puis il se remit très vite à forcer sur la mécanique. Mais cent mètres plus loin le temps pour lui cessa d’avancer.

Il ressentit une douleur fulgurante dans la poitrine et il n’eut plus la force de tenir son guidon. En pleine vitesse il quitta la piste et s’écrasa sur le bas-côté. L’herbe était encore mouillée. Toute la nuit il avait plu. Son maillot jaune devint rouge sang. La dernière vision qu’il eut de ce monde fut l’empennage noir d'une flèche qui lui avait transpercé le cœur.

Il ne vit pas la silhouette sombre s’approcher de lui. Elle observa un instant le corps en restant à bonne distance puis elle disparut dans un fourré. Une minute plus tard deux tourterelles s’envolèrent précipitamment car le vrombissement d’un moteur leur avait fait peur.

Le corps de Paul Frémont ne fut découvert que dix minutes plus tard lors du passage d’un autre cycliste. Un autre maillot jaune. A croire que ceux qui faisaient du vélo ne choisissaient d’acheter que des maillots de cette couleur.

2. C'était mon juron favori

Était arrivé le jour maudit où je n’avais plus eu droit au sempiternel « oui commissaire » ou celui plus jouissif « vous avez raison commissaire ». Je n’avais plus eu droit à rien sinon à plier mes affaires, à serrer les pognes de mes collègues, à prendre la lourde et à me taire puisque tout avait été dit. J’avais fait une grosse connerie et j’avais reçu deux balles dans le buffet... J’avais eu de la chance... Un mois d’hôpital et sept mois de convalescence. J’étais passé ensuite devant le conseil de discipline. J’avais été mis à pied. En outre les hallucinations récurrentes qui me hantaient depuis mon adolescence figuraient aussi dans mon dossier en première page. Ce n’était pas pour rien si la plupart de mes collègues m’affublaient de ce blaze ridicule : Marcello l’oiseau. Ce surnom qui me collait comme un malabar enflé de salive. Pour entériner le tableau de ma nouvelle fichue carrière mon salaire avait été aussi réduit au minimum.

Voilà ! Je m’étais retrouvé debout face à un avenir que je ne maîtrisais plus… « Putain ». C’était mon juron favori. « Putain de moine ou bordel de moine ». J’aimais bien aussi. Des jurons acquis dès mon apprentissage de flic, des jurons que professait mon mentor à longueur de journée et qui m’étaient aussi chers que son visage dans le dépotoir hétéroclite de mes souvenirs. Ce type qui était mort. Un voyou lui avait enfoncé un couteau dans la gorge lors d’une arrestation musclée. Voilà pourquoi, un soir j’avais dégainé prématurément mon flingue et blessé gravement un innocent. Devant le conseil de discipline je n’avais pas su quoi répondre. Je n’avais pas su trouver les bons mots.

Cela faisait six mois que j’écrivais chez moi. Dans une banlieue pourrie. Face à un bras oublié de la Seine. De l’autre côté il y avait des quais abandonnés depuis des années. Des hangars ouverts à la pluie, au vent. Les drogués, les dégénérés, les clandestins, en avaient fait leur repère, un territoire où la police ne s’aventurait jamais.

Après ces années à traquer les mauvais garçons il m’arrivait quelquefois de rêver que j’avais jeté l’ancre face à une rivière vivante, grouillante de plantes, de poissons, dans une maison où le soleil du sud viendrait chauffer mes épaules frissonnantes.

Depuis six mois je cherchais donc à m’évader, à inventer des voyages lointains, écrire des chimères pour supporter cette mise à pied injuste, pour supporter ma lâcheté qui m’empêchait de prendre mon sac, de boucler ma porte et fuir Paris. Cette ville d’adoption, pareille à une vieille racine que l’on n’arrivait pas à extraire du sol.

J’écrivais pour avoir quelque chose à me raccrocher dans ce tunnel où se traînaient ceux qui étaient restés sur la touche. Les vieux abandonnés dans des taudis. Les malades qui crevaient seuls. Les retraités avec des pensions minables. Les chômeurs sans indemnités. Ceux qui étaient bons pour la casse, ceux qui durant leur vie, malgré les vicissitudes, les chemins détournés, la jungle où l’on ne pouvait que survivre, avaient cependant su rester dignes et honnêtes. Des pauvres imbéciles, des idiots, des ingénus. Voilà ce qu’ils étaient ces pauvres bougres ! Moi aussi j’étais un pauvre con que la grande maison Poulaga ne désirait plus avoir dans les jambes. J’écrivais pour tenter d’enrayer le processus inéluctable de la décrépitude morale. Ce sentiment douloureux que j’avais pris en pleine poire. J’étais bon pour l’oubli. J’étais hors de la vraie vie. Celle qui appartenait encore à ceux qui bougeaient, et plus rare, à ceux qui se réclamaient d’une quelconque utilité auprès de nos frères humains.

Hier soir à la télé, le gominé des infos avaient annoncé qu’une plate-forme pétrolière avait explosé quelque part sur le vaste océan. Un attentat qui avait été revendiqué par des terroristes, des extrémistes, des partisans de la destruction des humains. Des pauvres tarés au premier abord !

L’humanité était aujourd'hui une poubelle avec malgré tout des lieux encore privilégiés, propres, ensoleillés. Depuis des lustres les nantis s’étaient regroupés en excluant insidieusement les autres, le peuple qui crevait à petit feu, là où l’existence devenait insupportable. Sur les écrans le pétrole s’écoulait à flot. L’océan était noir comme cette barre d’immeuble où je créchais. Noir comme les assassins toujours en liberté. Noir comme la vie en général. Noir comme mon cœur qui tentait de trouver le soleil à travers ma plume. J’étais comme l’océan blessé, rendu immobile, incapable de forcer le mazout qui se répandait sur moi.

Ce sentiment je le ressentais d’autant plus fort depuis que je vivais seul. Durant mes déboires professionnels j’étais devenu invivable, coléreux et, pire pour une femme, je m’étais laissé aller physiquement. Mal rasé, mal habillé, mal lavé, mal nourri, j’avais même dédaigné mes belles montres. Bref ! J’étais devenu une cloche. La femme que j’aimais ou que j’avais aimée, là aussi je n’étais sûr de rien, s’en était allée. Notre essai de vie commune s’était soldé par un échec. Nous avions essayé mais nous n’y étions pas arrivés. Rares étaient ceux qui parvenaient à fixer le bonheur chez eux. Nous nous étions aimés sans doute trop tard et nous étions séparés, sans le savoir, avant même d’avoir été unis. Plus jeune que moi de dix ans, plus brillante aussi, elle était commissaire à la Rochelle et moi à Paris. La distance au début ne nous avait pas gênés. Au contraire ! Puis elle avait été promue. Un poste de coopération dans un pays de soleil avec une eau turquoise. Elle n’avait pas pu résister. C’était la lumière ou moi. Et je crois que j’aurais fait pareil.

J’étais resté seul avec mon oiseau ressuscité.

3. Lundi 26 avril

Charlotte se redressa et s’assit sur le côté du lit avec des gestes lents. Elle avait mal dormi. Sa chambre, la seule meublée du deuxième étage, était très humide quand il pleuvait. Sa patronne, madame Marthe Pringeant lui en avait bien proposé une autre, à l’étage en-dessous, mais elle avait refusé prétextant que c’était la sienne depuis le premier jour de son embauche et qu’elle s’y sentait bien. La véritable raison c’était que le capitaine, ne le voulait pas. Charlotte était de repos entre quatorze et seize heures. Malgré ses soixante-dix ans, le vieux montait la voir pour une sieste crapuleuse. La discrétion était de mise pour ces moments choisis.

Elle prit sa douche en cinq minutes pour effacer les senteurs de la nuit car elle était en retard. Au réveil il était sept heures vingt et elle devait prendre son service à la demie. La veille elle avait eu pour consigne de servir le petit-déjeuner sur la terrasse s’il faisait beau ou dans la véranda si le ciel était nuageux. Elle enfila à la hâte sa jupe noire, son chemisier et s’ébouriffa les cheveux avec la serviette qu’elle avait nouée en turban sur sa tête le temps de se vêtir. Elle dévala l’escalier séculaire qui craqua sous ses pieds et se précipita à la cuisine. Il était sept heures trente cinq mais à priori personne n’était encore réveillé. L’avantage dans cette famille, outre le vieux capitaine qui payait grassement les faveurs qu’elle lui prodiguait, était qu’il n’y avait pas de majordome pour lui donner des ordres. Certes elle avait du travail mais cela ne lui faisait pas peur. Charlotte, à trente deux ans passés, avait déjà pas mal bourlingué et besoin de faire le point sur sa vie. En outre l’air de la campagne lui faisait oublier celui du trottoir bordelais où le vieux était allé la chercher voilà bientôt deux ans.

Il faisait doux. Les nuages défilaient lentement dans le ciel. Elle dressa donc la nappe dehors. Le café était prêt et les tartines grillées attendaient dans une corbeille. Bizarrement personne ne s’était manifesté. D’habitude le capitaine était le premier. En tenue de cavalier. Il ne montait plus mais il avait conservé cette habitude vestimentaire. Le déjeuner pris, il s’en allait visiter ses chevaux puis il revenait se changer. Des manies de vieux, pensait-elle. Sa femme, quand elle était en forme appelait vers les neuf heures pour qu’elle lui apporte son thé dans la chambre. Mais la veille, elle avait eu une crise. Elle était partie se coucher plus tôt. Sa patronne était gravement malade. Elle avait un cancer qui la grignotait davantage chaque jour. Aujourd’hui, il était donc peu probable qu’elle émerge avant dix ou onze heures, estima-t-elle. Ensuite arrivait le couple infernal, comme elle les appelait. La fille du capitaine, Éléonore, et son mari, Jacques Daurade. Ils habitaient dans l’aile gauche du château. Leur fille Julie était rarement là. Toujours en décalée. Prenant son café au lait sur le pouce. Avalant ses tartines en déambulant dans l’allée, autour du grand bassin, comme si elle était ivre, le portable déjà collé sur l’oreille.

Charlotte regagna la cuisine et se servit une tasse de café. Elle s’attabla à la grande table de chêne, peut-être aussi ancienne que le château, et attendit que quelqu’un veuille se manifester. A huit heures la voiture de la femme de ménage, une vieille R.5 bleue se présenta à l’entrée. La sonnerie de l’interphone la fit sursauter. Elle se leva en soupirant et jeta un œil sur l’écran de surveillance. Elle actionna l’ouverture de la grille. Avec un peu de chance la voiture de Martine la cuisinière, une Citroën Picasso, blanche, allait, à son tour, se présenter. Elle aurait pu laisser la grille ouverte mais les ordres étaient stricts : il fallait refermer aussitôt. En traînant les pieds elle rejoignit sa place puis avala une autre gorgée de café. Cinq minutes plus tard la Citroën klaxonna. Charlotte se releva, cette fois en maugréant, pour ouvrir une seconde fois la grille.

Elle entendit alors la lourde porte de service qui s’ouvrait. C’était Michèle la femme de ménage. Trois minutes plus tard, ce fut au tour de la cuisinière de se garer sur le petit parking derrière et de rentrer en coup de vent dans la cuisine. La vieille pendule qui trônait au mur, au-dessus des casseroles en cuivre dont on ne se servait plus, indiquait huit heures sept. Et toujours personne pour déjeuner…

Charlotte s’en alla sur le perron et jeta un œil sur l’aile gauche. Les volets en bois marron qui jusqu’alors étaient fermés étaient maintenant ouverts. Éléonore et Jacques le mou, comme ici on le surnommait, allaient donc se présenter d’une minute à l’autre. Que leur fille, la drôlesse de Julie, ne soit pas là, c’était normal. A dix-neuf ans passé, elle passait souvent la nuit dehors à traîner, soit disant chez des copines, en ville ou ailleurs. Quand elle dînait au château elle affichait l’image d’une jeune fille sage, puis, la dernière bouchée avalée, elle plantait ses parents et se réfugiait dans son immense chambre pour se coucher à pas d’heure...

Mais que le capitaine, Jean-Auguste Pringeant ne soit pas encore là, dans sa tenue désuète de cavalier, cela commença à l’inquiéter.

Charlotte était hésitante. Soit, elle allait toquer à la chambre du vieux, soit elle patientait en ne prenant aucune initiative, en se cantonnant dans sa fonction de simple bonniche. Elle opta pour ne rien entreprendre. Elle s'empara d'une chaise pour tenir compagnie à Michèle et Martine. La cafetière métallisée posée sur la table exhalait sa bonne odeur de pur arabica. Charlotte n'avait pas encore fini sa tasse. Les employées se servirent alors copieusement à leur tour. Michèle ajouta du sucre dans son bol et Martine s'en abstint. C'était l'habitude avant de se mettre au travail.

- Qu'est-ce qui se passe ce matin ? entama la femme de ménage.

- Je ne sais pas ! Personne ne se radine pour le petit-déjeuner ! Le vieux n'est pas encore arrivé. C'est bien la première fois.

- Éléonore et son caramel mou vont se pointer, précisa Martine. En passant en voiture devant chez eux j'ai vu qu'ils étaient levés.

Elle allait continuer quand Charlotte se redressa en bousculant sa chaise.

- Ah ! enfin dit-elle.

Elle se précipita à l'encontre des Daurade qui arrivaient nonchalamment, en longeant le bassin. Éléonore devant et Jacques, le mari, derrière.

- Bonjour Madame... Votre père n'est pas encore arrivé. C'est bien la première fois, osa-t-elle avancer. Voulez-vous que je vous serve ou bien devons nous attendre le capitaine ?

- Vous dites qu'il n'est pas encore là ? C'est bizarre. Allez donc voir ma fille !

Charlotte ne supportait pas que l'on prenne avec elle ce ton familier et supérieur. Elle fut sur le point de lui voler dans les plumes mais elle se ravisa. Parfois elle oubliait qu'elle n'était plus à défendre son bout de trottoir. Elle devait dorénavant mettre de l'eau dans son vin. Le capitaine avait été parfaitement clair sur ce point. Sinon, elle repartait à la case départ.

- Oui madame ! parvint-elle à marmonner.

Elle fit volte-face en se demandant, pour la unième fois, si cette garce d’Éléonore était au courant de l' arrangement qu'elle avait avec son père. Charlotte était d'une nature lymphatique. Mais pour une fois elle accéléra le pas. Le capitaine dormait au rez-de-chaussée. Le couloir était long et il desservait de nombreuses pièces toutes meublées. Ce qui n'était pas le cas au premier étage. Le château était bien trop grand pour si peu de monde. Le capitaine aimait ce lieu qui flattait son orgueil de propriétaire.

4. Charlotte réprima le hurlement

Elle frappa à la porte de la chambre. N’obtenant aucune réponse elle tourna la poignée en céramique et entra. Le lit était intact. Tout de suite elle s’alarma. Le vieux ne s’était pas couché. Elle pensa immédiatement au bureau. Il y avait un canapé en cuir qui datait du siècle passé et sur lequel une fois il l’avait attirée. La pièce se trouvait au premier étage, côté nord. C’était l’antre du vieux et rares étaient ceux qui s’y rendaient à moins d’y être invités. Elle monta quatre à quatre les marches, poussa plusieurs portes qui grincèrent à son passage et entra prudemment dans le bureau.

Charlotte réprima le hurlement que les femmes dans les films poussent en découvrant un cadavre. Elle resta médusée par le spectacle. Le corps du capitaine était étendu devant la fenêtre ouverte. Il était sur le côté, la tête collée au sol, une jambe repliée sous son ventre, les bras tendus vers l’avant comme s’il avait voulu attraper quelque chose avant de mourir. Charlotte se déplaça avec précaution et aperçut ce qu’elle n’avait pas vu au premier abord. La flèche noire qui était plantée dans sa poitrine. Le tapis avait bu en partie le sang qui s’était échappé de la blessure tandis qu’une flaque était allée mourir sur le parquet en bois et s’était agrandie contre la plinthe.

Charlotte s’extirpa de l’immobilité dans laquelle son corps avait trouvé refuge. Elle recula lentement et sortit de la pièce. Puis elle fit demi-tour, dévala les escaliers et se rua sur la terrasse. Elle s’affala sur une chaise face à ses patrons. Ses jambes ne la portaient plus. Elle essaya d’articuler un mot mais elle n’y arriva point. Étonnée, perplexe, Éléonore dressée devant elle, son mari dans son dos, la fixait avec des yeux d’une intensité de braises.

- Qu’y a-t-il ?

Comme Charlotte n’arrivait toujours pas à proférer le moindre son Éléonore réitéra sa question, cette fois-ci sur un autre ton.

- Mais qu’est-ce que vous fichez, ma petite ? Qu’est-ce qui se passe ?

- Il est mort ! Il… il est mort. Dans le bureau…

La tension, la peur, monta subitement jusqu’à son niveau maximum en une seconde :

- Qui… qui est mort ? parvint à dire Éléonore tandis que son époux se prenait la tête à deux mains.

- Le capitaine.

Ce fut le signal d’une cavalcade effrénée vers le bureau. Michèle et Martine avaient entendu la nouvelle. Elles s’étaient mises aussi à courir avec un temps de retard derrière le couple. Charlotte, prostrée sur sa chaise, s’était relevée péniblement et avait repris à son tour la direction du bureau. Elle entendit le cri d’Éléonore qui venait de découvrir la scène. Dans le couloir elle se heurta à monsieur Daurade, une main sur la bouche, qui se précipitait dehors sans doute pour vomir. Quand elle arriva sur place, le seuil de la pièce était obstrué par Martine et Michèle qui n’avaient pas osé aller plus loin. Elles regardaient Éléonore qui s’était agenouillée devant le corps de son père. Elle ne pleurait pas mais affichait une pâleur exsangue.

- Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Martine qui semblait ne point être trop affectée par les événements.

- Je ne sais pas, rétorqua Michèle.

- Il faut prévenir la police, parvint à souffler Charlotte qui retrouvait peu à peu ses esprits.

- Oui ! C’est ça il faut appeler la police.

Charlotte fit demi-tour et laissa les deux employées, agrippée chacune au chambranle de la porte. Elles ne voulaient rien perdre du triste spectacle. En chemin elle croisa Jacques Daurade, blême comme une nappe de famille, qui revenait soutenir sa femme. Le téléphone était dans le hall d’entrée mais Charlotte préféra utiliser son portable pour appeler la police.

5. Mercredi 28 Avril

La journée commença par un appel téléphonique. J’étais installé dans la cuisine, devant mon ordinateur portable qui n’avait plus de batterie. Il bipait pour réclamer d’être rechargé sous peine de représailles imminentes. Mon esprit vagabondait loin du sale temps. J’avais besoin d’une autre tasse de café. Ma main décrocha le combiné.

- Marcello ! cracha l’écouteur dans mon oreille droite.

- Ouais ! C’est toi Fred ?

Fred était capitaine à la criminelle de Toulouse. On se connaissait depuis longtemps. Il avait bossé sous mes ordres à Lyon quand j’étais jeune commissaire et sacrément con quant à la direction des hommes. Il m’avait supporté par une alchimie bizarre. Celle qui unit certains hommes pour la vie. Certes les mutations nous avaient séparés mais on se téléphonait de temps en temps. Le lien de l' amitié ne s’était jamais rompu. J’avais reconnu sa voix familière et mon manque d’entrain venait de disparaître comme par magie.

- Tout juste ! Je parie que tu regardes la pluie à travers la fenêtre de ta cuisine qui te sert de bureau pour tes fichus écritures. Tu dois te dire que ce n’est pas un temps à mettre un flic dehors.

- Ex-flic ! repris-je.

- Non quand on est flic on le reste toute sa vie…

- C’est presque ça ! Et je me demandais aussi quel était le casse bonbon qui osait interrompre ma rêverie.

Je m’attendais à une réplique sur le même ton fantaisiste mais Fred m’opposa un silence gêné. Du coup je demandai plus sérieusement :

- Que veux-tu me dire ?

- Je suis passé commandant mais…

Je le coupai heureux de cette nouvelle.

- Super ! Félicitations mon vieux !

- Je te remercie mais ce n’est pas pour cette raison que je t’appelle. En même temps que ma nomination et de ma trentaine d’affaires en cours j’en ai hérité d’une autre qui me pose un sérieux problème. J’ai besoin d’aide et j’ai pensé à toi.

- C’est sympa de ta part mais je suis maintenant à Paris et toi à Toulouse. Et moi je suis sur la touche sans doute jusqu’à la retraite… Je ne vois pas comment je peux t’aider ? C’est quoi d’abord… un meurtre ?

- Oui ! Un médecin tué d’une flèche en pleine poitrine.

- Ce n’est pas banal. Dans son cabinet ?

- Non ! Il faisait du vélo.

- Où ça exactement ?

- A une vingtaine de kilomètres d’ici.

- Et l’arme, c’est un arc ou une arbalète ?

- D’après la scientifique ce serait un arc. Mais on n’en sait pas plus.

- Et vous avez quoi à vous mettre sous la dent ?

- Pas grand-chose jusqu’à hier. J’ai oublié de te dire que le meurtre a eu lieu courant avril.

- Et tu as besoin de moi pourquoi ?

- Non pas de toi vraiment sans vouloir te vexer. Mais de ton oiseau, balança-t-il mi-figue, mi-raisin.

- Mon oiseau t’emmerde ! Je ne sais pas si tu as raison de vouloir travailler avec le seul commissaire du territoire qui a des hallucinations récurrentes et qui se manifestent sous les traits d’un oiseau qui parle. Les psychiatres n’en démordent pas. Ils disent que c’est mon inconscient qui se matérialise de cette façon. Cela ne doit pas m’inquiéter ! Ce n’est que mon intuition d’enquêteur, bizarrement, qui agit de la sorte sur mon cerveau de malade. Alors si tu ne crains pas d’avoir à bosser avec un foldingue qui doit voir son psychiatre régulièrement je veux bien venir respirer l’air du pays. Mais je ne pense pas que ma hiérarchie soit d’accord pour que je m’éloigne de Paris.

- C’est génial ! Quant à la hiérarchie ne t’en fais pas ! En outre si je te disais qu’au lieu d’avoir un brelan j’ai un carré ?

Fred aimait jouer au poker. Il y faisait souvent référence dans sa conversation. Connaissant ce travers je rétorquai jouant le jeu :

- Quelle est ta carte ?

- Double meurtre, double flèche !

- Deux cadavres ?

- Oui ! Et bien refroidis à l’heure qu’il est.

- C’est qui le deuxième ?

- Un vieux, un dur à cuire qui a fait fortune dans le biscuit humanitaire. On l’a trouvé hier dans son bureau une flèche dans le cœur.

- Même flèche sans doute ?

- Oui. Il a été abattu à sa fenêtre. Le tireur était posté vraisemblablement dans une barque.

- Comment cela ?

- Le vieux vivait dans un château près d’une rivière. Il faisait nuit. Ce sacré vieux avait l’habitude, qu’il vente ou qu’il neige, avant de se coucher, d’ouvrir la fenêtre de son bureau pour se taper un verre en contemplant le paysage et en écoutant des rengaines sur un tourne-disque. La berge est impraticable de l’autre côté. On pense que l’assassin s’est caché dans une barque sous la fenêtre. Le type devait le savoir. Il a attendu que l’occasion se présente. La fenêtre se situe à trois mètres environ au-dessus de la surface de l’eau. La silhouette du vieux dans la fenêtre éclairée sur la façade noire du château était une cible parfaite pour un bon tireur.

- Excellent tireur

- Ouais si tu veux. On a retrouvé une barque qui a montré des signes de déplacement récent. Mais elle n’a rien avoué d’autre.

- Dommage.

- L’autre a mis dans le mille. C’est comme le toubib. Tu as raison. Le mec qui a fait ça est un sacré bon archer. Comme par un fait exprès, dans cette histoire, le village qui se situe à proximité du fameux château possède une confrérie d’archers. Environ deux cents bonshommes. Comme par hasard dans quelques jours c’est leur fête annuelle. Ils vont se réunir sur le stade municipal pour tenter de déloger un volatile fictif accroché à un mât. Cela va être la fiesta durant tout le week-end. Celui qui décrochera le Papogay, c’est comme ça qu’il s’appelle, sera proclamé roi pour une année. Cela fait beaucoup de suspects.

- Vous avez établi je présume la liste des archers du Papo…

- Du Papogay !

- Oui ! C’est ça de ton Papogay.

- Non et oui. .. C’est compliqué. Pour le premier crime je n’ai pas eu le bon réflexe. Même si j’ai pris maintenant l’accent d’ici n’oublie pas que je suis normand. Je ne connaissais pas cette fête ancestrale. Je n’ai donc pas posé les bonnes questions au bon moment. Aucun ne m’a dit qu’il existait une confrérie d’archers. De plus le médecin n’habitait pas à Rieux-Volvestre.

C’est là que se déroule la fête.

- Où vivait-il ?

- Près de Toulouse et il a été tué sur les bords du canal du Midi.

- Tu ne m’as pas dit quand le meurtre du vieux a eu lieu ?

- Avant-hier ! Dans la nuit de dimanche à lundi. Il n’est pas dit que le coupable soit un archer du village. Il y a aussi une bonne part de chance pour devenir roi. Le tueur est peut-être aussi un gars qui ne participe pas au concours mais qui sait tenir un arc.

- Tu as raison. Bon qu’est-ce qu’on fait ?

- Tu fais ta valise et tu rappliques. Mon patron a déjà téléphoné au tien. Il est d'accord pour que tu t’actives un peu à titre de consultant pour me seconder. Officiellement c’est moi qui suis chargé de l’enquête. Il est évident qu’ils ne peuvent pas se passer de toi. Tes notes de frais seront prises en charge. J’avais pour consigne de te prévenir. Tu as un avion aujourd’hui en fin d’après midi. J’irai te chercher à Blagnac. A plus !

- Salut à toi et dis à ta tendre Myriam de me préparer une blanquette de veau.

- Qu’est-ce que tu crois ? A l’heure qu’il est elle doit être déjà chez son boucher.

- Son amant ?

- Espèce d’enfoiré ! Allez… à ce soir !

Je raccrochai. Je reportai mon regard sur la vitre qui pleurait toujours des larmes de pluie. Je pensai à mon oiseau. Cela faisait maintenant un bail qu’il ne s’était pas manifesté.

6. Cela faisait maintenant plus d'un an

L’hôtesse ainsi que le commandant de bord me souhaitèrent la bienvenue. J’avais choppé au passage la Dépêche du Midi et le Monde. Je m’étais véhiculé tant bien que mal avec mon gros sac et mes journaux dans l’allée centrale. J’avais lu que c’était à l’arrière que l’on avait le plus de chance de s’en tirer en cas de pépin. Tout ça pour dire que je n’étais guère rassuré de monter dans ce tas de ferrailles, malgré les divers gadgets électroniques de l’aéronautique française. Quand l’Airbus avait fait le point zéro en bout de piste je m’étais recroquevillé sur mon siège comme une crevette. Ensuite lorsque les roues avaient quitté le sol j’avais fermé les yeux nerveusement et agrippé les accoudoirs comme si j’avais voulu leur passer les menottes. L’hôtesse avait repéré mon manège et elle m'avait apporté un verre d’eau. J'avais dû faire un effort pour la remercier avec un sourire tout feu éteint. Progressivement le sifflement régulier du moteur m'avait rassuré. Il y avait quelques années je prenais l’avion sans l’ombre d’une appréhension. Mais aujourd'hui j’avais le trouillomètre à zéro. Il semblait, aux dires de certains, passé le cap de la cinquantaine, c’était de plus en plus courant.

Calmé je plongeai dans la Dépêche du jour. Dans la rubrique fait-divers il y avait un entrefilet sur le crime de Rieux. Le journaliste ne s’étendait guère sur les circonstances du crime. Faute de renseignements. Il se contentait d’évoquer l’assassin qu’il surnommait « l’archer noir » pour faire sensation et donner du poids à son article. Il ne manquait pas, non plus, de faire le rapprochement entre la victime et la fête ancestrale qui chaque année réveillait la torpeur de ce village. Rieux-Volvestre était un ancien évêché, à l’époque du célèbre Martin Guerre. La fête en question démarrait le week-end prochain. Ce détail me frappa. La proximité de cet événement avait-elle réellement un rapport avec le double meurtre ? Dans l’article il n’y avait aucun commentaire sur la victime du canal. Cela était une excellente chose. Moins les médias se mêlaient d’une affaire, mieux je me portais.

Cela faisait maintenant plus d’un an que je n’avais pas mené une enquête. Ma hiérarchie me poussait à remonter sur le ring. Comme consultant. Passé la stupeur, le plaisir de ce retour en grâce, j'avais maintenant les jetons. Étais-je capable de mener des investigations avec les casseroles que je me traînais au cul ? Sans parler de mon putain d'oiseau ! Comment allait-il se comporter, celui-là ?

Je passais le reste du voyage à lire le Monde. Quand le ding-ding du micro retentit et que l’hôtesse annonça avec sa voix d’hôtesse que nous arrivions à Toulouse, l’angoisse me reprit.

J’aperçus à travers le hublot les scintillements de la ville rose. L’avion passa au-dessus des coteaux de Pech-David, survola les toits de quelques baraques puis il entama en douceur sa descente sur l’aéroport. L’hôtesse m’avait fait un signe d’encouragement avant de s’asseoir sur son siège et de boucler sa ceinture. Je lui avais répondu d’un hochement de tête voulant faire bonne figure.

Frédéric Costessec m’attendait près des tapis à bagages. Je l’avais repéré facilement. C’était un grand type à la chevelure blanche et ondulée. Un visage auréolé d’une couperose lui donnait l’air d’être en pleine forme même malade comme un chien. Il avait réussi à garder une allure svelte mais vu sa taille il pouvait supporter des kilos supplémentaires. Ce n’était pas comme moi qui mettais mon superflu de graisse dans le bide. Quand Frédéric m’aperçut sa voix tonitruante fit tourner le regard des passagers dans sa direction. Mais il s’en fichait. Il était comme si l’aéroport lui appartenait.

« Vieux frère ! » gronda-t-il comme dans Gatsby le Magnifique. On se congratula et comme je n’avais pas de valise en soute on fila directement au parking.

On papota comme deux pipelettes de choses et d’autres avant d’attaquer sur ce qui m’amenait ici. Fred me mit au courant de ce qu’il savait. C'est-à-dire pas grand-chose. Il conclut en me donnant un dossier dans lequel tout était consigné. Notamment il y avait un topo sur les habitants du château où avait eu lieu le deuxième meurtre. Quant au premier il y avait la photocopie du procès-verbal et le double de l’interrogatoire de la veuve du docteur Frémont. Rien d’intéressant. Tout était à découvrir.

Fred et Myriam m’offrirent l’hospitalité pour la nuit. Je n’avais pas voulu prendre la chambre que l’on m’avait réservée au Novotel à proximité de l’hôtel de police. Avant de nous mettre à table j’avais passé un coup de fil à la veuve du vieil industriel pour prendre rendez-vous. Plus tard dans la chambre d’amis, avant d’éteindre la lumière et quérir un sommeil très souvent absent, j’avais consulté le dossier que Fred m’avait remis. Je n'avais rien trouvé de probant excepté l’adresse du château et de la veuve Frémont.

7. Jeudi 29 avril

Le lendemain nous partîmes « pedibus jambus » jusqu’à l’hôtel de police. Nous traversâmes le jardin Caffarelli. Le ciel était couvert mais il faisait bon. Le vent d’Autan, agitateur de l’esprit toulousain, avait cessé. Une statue imposante d’un aigle trônait sur une stèle. L’œuvre de l'artiste s’intitulait « l’envol du Phoenix ». Ce symbole de résurrection, emblème de la ville d’Atlanta, jumelée avec Toulouse, avait été offert à la mairie pour commémorer la catastrophe de l’AZF du 21 septembre 2001.

Devant le grand bâtiment en briques quelques souvenirs me revinrent. J’étais déjà venu dans ce commissariat pour je ne sais quelle raison syndicale. Pourquoi n’avais-je jamais songé à demander une mutation ici ? Dans le bureau de Fred on fit le point. Il me présenta sa fine équipe. La plupart des trentenaires pétaient le feu. Il y avait aussi quelques vieilles branches dont j’avais parfois croisé le chemin. Brefs saluts de la tête, quelques mains serrées, des sourires polis et furtifs, puis ce fut le boulot et rien que le boulot. Au bout d’une heure nous avions fait le point. Cela se résumait en une peau de chagrin. Cette affaire de double meurtre avait mal démarré. Personne ne s’était soucié de la résoudre. Le commissariat était une ruche. Les abeilles policières travaillaient sous une pression constante. Les appels téléphoniques, les coups de gueules, les allées et venues des collègues dans les couloirs, étaient incessants. Trop de malfaiteurs et pas assez de flics. Cela se résumait à cela. C’était pour cette raison que l’on m’avait sorti du placard.

J’étais lâché quasiment seul sur l’affaire. Cela me convenait parfaitement. Mes réflexes de flic solitaire étaient revenus. J’avais toujours aimé jouer à cavalier seul.

Officiellement j’avais été écarté de mon service pour raison de santé. J’avais eu à ce titre le privilège, si cela en était un, de conserver ma carte professionnelle et mon arme de service. Fred me demanda si j’étais armé. Je lui répondis oui. Ce qui était un mensonge. J’avais laissé mon arme chez moi. Depuis mon défouraillage malheureux qui m’avait valu mes ennuis j’avais peur de me trimbaler avec un feu sur moi.

Puis Fred m’accompagna jusqu'au garage où une voiture m’attendait. Un flic pouvait bosser sans son arme mais jamais sans une voiture. C’était une Peugeot 306 qui était presque neuve. C’était au moins ça. On se serra la paluche et je mis les bouts après avoir branché mon GPS pour rejoindre Rieux-Volvestre.

Passé Muret, puis Carbonne, je traversai Rieux. Le château de Roquenoir, lieu du second crime, se situait peu après. Je quittai la départementale et m’engageai sur le chemin de terre qui traversait un champ en jachère. Le paysan y avait planté des fleurs et c’était du plus bel effet. Un portail en fer tarabiscoté, sous un ciel de glycines, gardait l’entrée du château. Il était fermé. Je garai la voiture devant un tas de gravier qui attendait d’être répandu. Je sortis de la voiture. En posant le talon sur le sol une douleur aiguë asticota ma colonne vertébrale. Je réprimai une grimace. C’était la jeunesse tout simplement ! Je claquai la portière et regrettai aussitôt mon geste. L’endroit était calme. Mais le tumulte parisien bourdonnait encore à mes oreilles.

J’appuyai trois fois sur la sonnette et arborai un sourire de circonstance pour la caméra qui fixait sur ma personne un objectif inquisiteur. Le portail s’ouvrit lentement et je sautai dans la voiture. Je roulai sur la belle allée de graviers blancs, longeai un grand bassin par la gauche, au milieu duquel un jet d’eau jaillissait avec difficulté. Je me garai sur un petit parking à côté d’une Range Rover. Cette fois-ci je fermai doucement la portière. J'étais habitué aux appartements sordides, aux rues sales et bruyantes, où mes enquêtes souvent m’avaient mené. Devant ce château puissant j'étais dans mes petits souliers. Je pivotai pour avoir un aperçu des lieux et repérai un garage ouvert. Les chromes d’une Triumph Spitfire scintillaient sous la brusque percée d’un rayon de soleil. Un emplacement vide indiquait qu’une autre voiture était sortie.

Puis je me décidai. Je rejoignis l’entrée principale et grimpai d’un pas bondissant les marches de la terrasse. La façade était imposante. Les pierres, les marbres, les encadrements, tout avait été rénové dans les moindres détails. Ce ravalement récent indiquait que les propriétaires ne manquaient pas de pognon. Je dodelinai de la tête sous le coup de cette pensée inopinée et appuyai sur l’antique sonnette. J’entendis du bruit et une silhouette se profila derrière la porte vitrée.

- Ah vous voilà ! Entrez donc.

J’étais devant Charlotte Green. La veille c’était elle qui m’avait répondu au téléphone et qui m’avait fait patienter pour demander à la veuve, Marthe Pringeant si elle consentait, malgré son état de fatigue, à rencontrer ce policier venu spécialement de la capitale. Mon nom avec sa connotation sicilienne l'avait intriguée. Mais j'étais français malgré quelques cousins du côté de Syracuse. Il était évident que je n’avais pas besoin de prendre des gants pour rencontrer les témoins d'une affaire mais Fred m’avait dit de me méfier et de mettre les formes. Ces gens se prenaient pour des aristocrates depuis qu'ils logeaient dans ce château. Celui-ci avait appartenu autrefois à un certain Edmond de Roquenoir, apparenté à la famille des comtes de Foix.

Le nom de cette bonne avec sa consonance britannique ne lui allait pas. Où avait-elle pu pêcher un nom pareil ? Elle était fichée et son passé était plutôt mouvementé. C’était une femme d’une trentaine d’années, aux cheveux blonds, dont les racines brunes réclamaient une couleur. Le visage était allongé. La bouche charnue avait déjà perdu de son authenticité. Les yeux émeraudes, maquillés, pétillaient de malice. Sous le chemisier blanc un soutien-gorge noir soutenait une poitrine orgueilleuse et provocante.

Je la suivis dans une salle aux murs couverts de boiseries anciennes, au centre de laquelle une table immense trônait pouvant loger une équipe de rugby, ses remplaçants plus les entraîneurs et les soignants.

Charlotte avait des jambes finement galbées. Sa jupe serrée mettait en évidence un cul prometteur. Des compensés rouges à talons lui procuraient une démarche chaloupée de trottoir. Ma libido fragilisée en profita pour se régénérer. J'étais de nouveau célibataire. Ma rupture avec Yolande m’avait procuré un goût amer de défaite.

8. Le contact de la vieille peau glacée

La vieille dame était encore dans sa chambre. Il était onze heures à ma Seiko Kinetic. Depuis la mort de son mari, cela faisait maintenant quatre jours, Marthe Pringeant ne s’était plus donnée la peine de la quitter. Passé le cap de la stupéfaction, celui de la douleur, puis de l’apitoiement sur soi, elle remontait doucement la pente de la mort. Combat inutile car elle se savait à son tour condamnée par le crabe. Six mois, un an tout au plus, pour une vie acceptable, supportable. Après c’était les affres de l’hôpital qui l’attendaient.

Charlotte frappa discrètement et me précéda dans le boudoir. L’ambiance qui régnait ici m'intimidait.

La pièce était spacieuse, sombre, mais avec de magnifiques meubles. Hors de prix, hors de ma portée... Une cheminée en pierre où l’on pouvait cramer un tronc entier occupait un côté du mur. Mais ça c'était avant. L'âtre était immaculé. Comme la vierge qui présidait au-dessus. Mon regard acéré remarqua un long radiateur de chauffage central dernier cri caché derrière un lourd rideau bronze, sous la seule fenêtre de la pièce. Entre les pans de velours un trait de lumière découpait l’obscurité. Dans le coin opposé, le plus obscur, soudain une lampe posée sur une table ronde éclaira la zone. Installée confortablement sur un fauteuil, Marthe, une épaisse couverture sur les genoux, posait un regard curieux sur ma modeste personne. J’avais enfilé ma veste noire en velours et mis pour l’occasion une cravate en soie jaune sur une chemise grise pour être à mon avantage. Mais son regard, fixe, hautain me fit recroqueviller encore plus. - Bonjour, cher monsieur.

Elle me tendit une longue main décharnée, avec des veines proéminentes, couvertes de bagues aux reflets d’Aigue-marine. - Bonjour madame. Je vous remercie de me recevoir et vous prie d’accepter mes condoléances.

Je serrai avec précaution cette longue main diaphane. Lorsque j’esquissai le geste de vouloir retirer la mienne celle-ci resta prisonnière dans la sienne. Le froid glacé de la vieille peau me remonta le long de l'avant-bras. Je frissonnai. La vieille femme continua :

- Quand pourrais-je disposer du corps de mon mari ?

- L’autopsie… l’autopsie ! bafouillai-je.

La main s’ouvrit et je reculai instinctivement d’un pas. Marthe Pringeant avait ce regard énigmatique de ces êtres en fin de vie qui savent qu’ils vont bientôt rencontrer le spectre sombre de la mort. Avec cependant une dose d’humour qui lui fit me répondre car elle n’était pas dupe de l’effet qu’elle produisait :

- Prenez cette chaise, jeune homme et remettez-vous !

Je cherchai gauchement la chaise en question. :

- Où est-elle ?

- Celle-ci avec le dossier en cuir… Elle date du Moyen Âge mais elle est encore solide.

Je la tirai précautionneusement pour me rapprocher de son fauteuil. La chaise pesait un âne mort. Une fois assis, je retrouvai un peu d' aplomb.

- Merci ! Puis-je vous poser quelques questions ?

- Bien sûr ! Vous n’êtes pas venu pour cette raison ?

Je me mordis les lèvres d’agacement.

- L’assassinat de votre mari remonte à quatre jours. Je sais que l’on vous a longuement interrogée. Par contre je voudrais savoir quel genre d’homme votre mari était ?

Marthe Pringeant cessa de sourire. Une ombre voila ses pupilles. Elle réfléchissait. Je me doutais qu’il y avait beaucoup à dire sur un tel homme. Lorsqu’on posait cette question la personne interrogée faisait le tri de ce que l’on pouvait dire mais surtout de ce que l’on devait taire. Plus le temps de réflexion était long plus il y avait à cacher. C’était pour cette raison que personne généralement ne se pressait de répondre.

- Mon mari n’était pas aimé, commença-t-elle.

Elle s’arrêta, chercha ses mots puis reprit :

- Mais le tuer de cette façon, je ne comprends pas. Vous savez mon mari a longtemps était militaire et il en avait gardé la rigueur.

- Oui j’ai lu ça aussi, encouragea le policier que j’étais.

- Pendant ces années militaires il a rencontré en Afrique des associations humanitaires. Il a souvent assisté à la distribution de nourriture pour lutter contre la famine. Notamment avec des biscuits fabriqués avec du lait en poudre, des arachides, des huiles végétales et aussi de sucre. Des tablettes conditionnées aux alentours de cent grammes.

- J’ai entendu dire que ces tablettes avaient beaucoup de succès auprès des ONG.

- C’est exact mais elles étaient assez chères. Je ne sais pas comment mon mari s’est débrouillé car il n’était pas de la partie mais il a trouvé le moyen de fabriquer des tablettes beaucoup plus légères et avec les mêmes valeurs nutritives. Bien sûr moins chères. Dès qu’il a quitté l’armée il a inondé le marché et il a fait fortune.

- Le château est-il de famille ?

- Non ! Mon mari l’a acheté il y a quelques années. C’était une très bonne affaire mais je n’en sais pas davantage. Mon mari gérait l’argent et il n’y avait pas à redire à cela. Il n’aimait pas du tout que l’on mette le nez dans ses affaires. Même moi qui était son épouse ! C’est vous dire quel homme il était... Pour être franche l’argent n’est toujours pas mon problème. C’est ma fille Éléonore qui va prendre le relais si ce n’est pas déjà fait ! Elle a le nez dans son ordinateur depuis trois jours, ajouta-t-elle avec un petit accent de mépris qui me laissa songeur.

Je tournai la page de mon carnet et en entamai une autre.

- Votre fille est née à quelle époque ?

Marthe hésita, chercha une date dans sa mémoire défaillante.

- Je me suis mariée à vingt-cinq ans. Éléonore est née un an plus tard.

Elle avait prononcé cette phrase avec une voix émue, le regard noyé dans des jours révolus. Ceux de sa jeunesse et de sa pleine vitalité.

- Vous avez commencé à me dire que votre mari n’était pas aimé.

- La réussite suscite souvent la jalousie. La fabrique est devenue vite une usine. Nous en avons maintenant plusieurs.

- Et au sein de la famille comment cela se passait-il ?

- Très bien, articula-t-elle avec un temps de retard.

Je lui posai une autre question ayant toujours trait au caractère de la victime.

- C’était un homme autoritaire j’imagine ?

- Oui ! souffla-t-elle, cette fois-ci sans réfléchir.

La vivacité de la réponse me surprit et me fit lever le menton. J’avais posé cette question sans la regarder occupé à griffonner sur mon carnet.

- Autoritaire comment ?

- Il n’aimait pas qu’on le contredise. C’était comme pour cette Charlotte. C’est lui qui a imposé sa présence au château. Vous ne trouvez pas qu’elle a mauvais genre ?

Je ne voulus pas me mouiller et j’éludai la question. Pour ne pas lui laisser le temps de se reprendre j’attaquai en la piquant :

- Pourquoi donc ? Elle a l’air très bien cette petite…

- Ah ça ! Pour une fille a soldats oui ! Elle est parfaite. Elle porte la vulgarité sur son visage et je n’en voulais pas.

- Et c’est tout ?

- S’il n’avait tenu qu’à moi elle serait repartie.

- Pourquoi la gardez-vous maintenant ?

- Figurez-vous mon cher que ma fille la trouve très bien également. Et j’avoue que je n’ai pas la force de me battre pour si peu. Si elle veut la garder c’est son problème.

Je jugeai bon de changer de sujet. Je repris :

- Je sais que la mort de votre mari est un moment douloureux à vivre mais je voudrais revenir sur le soir du drame.

- Je ne sais pas grand-chose. J’étais malade et je suis restée couchée dans ma chambre.

- On a retrouvé votre mari dans son bureau. Y passait-il souvent les soirées ?

- Presque chaque soir. C’était son habitude, comme un rituel. Il lisait en écoutant sa musique de vieillard, ou il faisait ses comptes, ou je ne sais quoi !

- Il ne passait pas un moment avec vous ?

Elle rit franchement :

- Il n’était pas du style à s’embarrasser d’une femme âgée et malade de surcroît. Et je sais bien qu’il buvait en cachette de l’Armagnac. Mais je ne lui ai jamais dit que j'étais au courant. Comme toujours !

Ce « comme toujours » était un sentier à explorer et je m’y engageai.

- Que voulez-vous dire ?

- Je vous l’ai déjà dit ! Il faisait ce qu’il voulait et il n’aimait pas qu’on le dérange. Ce bureau c’était son antre. Nous nous y rendions que si nous y étions invités, que dis-je, convoqués.

Sacré bonhomme ! pensai-je en écrivant en lettres majuscules le mot « convocation ».

- Hum… Je vois… Et si vous me parliez de Julie votre petite-fille ?

- Julie ? Cette peste !

- Tiens donc !

- Elle n’obéit jamais. N’en fait qu’à sa tête.

- Tout comme son grand-père, à ce que je vois, dis-je en me prenant en retour un regard furibond.

- Pour ainsi dire oui, concéda-t-elle de mauvaise grâce. Mais ce que l’on attend d’une jeune fille ce n’est pas la même chose qu’un garçon.

- Et que demande-t-on à une fille ?

- L’obéissance. C’est la première qualité.

- Soumise vous voulez dire ?

- Non ! Obéissante.

Je n’insistai pas. Je ne voyais pas où était la différence et je griffonnai en caractère plus épais le mot « obéissance ».

- Fait-elle des études cette jeune personne ?

- Elle a obtenu le bac à dix-huit ans mais depuis elle ne fiche plus rien. Elle est inscrite à la faculté de lettres du Mirail mais elle passe plus de temps à traîner dans les boites de nuit et dans les bars qu’à lire du Zola ou du Sartre. Elle est pourrie par l’argent que lui donne son père. Ce stupide gendre dont j’ai hérité.

- Qui ne le serait pas madame ?

- C’est une façon de voir qui n’est pas la mienne.

- A-t-elle un petit ami ?

- Non ! Je ne crois pas.