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Suicides en série dans une banlieue violente : un psychiatre et ses patients.
Arrivé trop tard sur le lieu d'un drame, le lieutenant Barbicaut cherche son salut en luttant contre toute forme d'injustice. Mais c'est sans comprendre qu'il s'épuise au sein d'une banlieue violente, jusqu'à ce qu'arrive le suicide d'un psychiatre spécialisé l'addiction aux jeux vidéo. Quand d'autres joueurs soignés par le docteur se donnent la mort à leur tour, Barbicaut enquête. Mais avec ses idées noires comme la violence de la cité, Barbicaut saura-t-il garder l’esprit clair ?
L'exercice du métier de policier est une leçon de vie, et la banlieue est traitée sans autre concession que celle de la poésie urbaine.
Suivez pas à pas les investigations du lieutenant Barbicaut, et plongez dans un récit qui traite la banlieue sans autre concession que celle de la poésie urbaine.
EXTRAIT
Alors je ris de bon cœur de ma misère, je me mets sur l’auto dérision, et je reconnais qu’il faut que j’essaie de réfléchir à ce qui m’est arrivé. Moi j’ai étouffé cet événement pour foncer tête baissée vers d’autres enquêtes, croyant que le commissariat serait ma thérapie, je n’ai pas fait le bon choix.
Il faut que je fête mes vacances pour apprendre à revenir chez les gens normaux. Je lui dis que je veux partir avec elle, ce soir, tout de suite, qu’on prendra la bagnole pour se faire un road trip et qu’on ira brûler la gomme sur l’autoroute, qu’on pourra prendre le large et filer tout droit cette nuit jusqu’à l’océan. Elle sourit :
— T’es un grand enfant, toujours dans l’excès, mon petit barbiquet.
Alors je lui lis ce merveilleux poème que je chéris comme un bijou de littérature, « born to run », une chanson de Springsteen.
A PROPOS DE L'AUTEUR
Après avoir fait des études de droit Rémy Lasource est devenu fonctionnaire. Il a travaillé quelques années en banlieue nord de Paris au contact des policiers et magistrats, et vit aujourd’hui en limousin. Edité chez Ex Aequo pour ce 9è ouvrage, l’auteur fait partie du jury Zadig de la nouvelle policière. Avec ce roman débute la série des Barbicaut, des polars ayant pour théâtre la banlieue.
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Seitenzahl: 198
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
Barbicaut barbote en idées noires
Du même auteur
Arrivé trop tard sur le lieu d'un drame, le lieutenant Barbicaut cherche son salut en luttant contre toute forme d'injustice. Mais c'est sans comprendre qu'il s'épuise au sein d'une banlieue violente, jusqu'à ce qu'arrive le suicide d'un psychiatre spécialisé l'addiction aux jeux vidéo.
Quand d'autres joueurs soignés par le docteur se donnent la mort à leur tour, Barbicaut enquête. Mais avec ses idées noires comme la violence de la cité, Barbicaut saura-t-il garder l’esprit clair ?
L'exercice du métier de policier est une leçon de vie, et la banlieue est traitée sans autre concession que celle de la poésie urbaine.
Après avoir fait des études de droit Rémy Lasource est devenu fonctionnaire. Il a travaillé quelques années en banlieue nord de Paris au contact des policiers et magistrats, et vit aujourd’hui en limousin. Edité chez Ex Aequo pour ce 9è ouvrage, l’auteur fait partie du jury Zadig de la nouvelle policière. Avec ce roman débute la série des « Barbicaut », des polars ayant pour théâtre la banlieue.
Rémy Lasource
Polar
ISBN : 978-2-37873-430-5
Collection Rouge : 2108-6273
Dépôt légal juin 2018
© couverture Ex Aequo
© 2 018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Je suis le Lieutenant de police Hugues Barbicaut, et je me dis que quand on a envie d’aider les gens, il ne faut pas se prendre pour ce qu’on n’est pas, on n’est pas des dieux. Tout doit être écrit quelque part, justement par des dieux capricieux. On peut juste forcer son implication et son dévouement d’hommes ordinaires dans des situations extraordinaires, de gens normaux qui interviennent dans le désespoir de nos semblables. On n’y arrive pas toujours, et faut savoir l’accepter, peut-être parce qu’on n’est justement pas des dieux et que ça devait être écrit. C’est ce que j’essaie de me dire, faut arriver à t’en laver.
Paul se gare en crabe au milieu de la route en éteignant la sirène deux tons, la voiture fait tourner ses gyrophares au milieu de la nuit sur des barres d’immeubles comme un animal échoué qui observe un monde hostile englouti dans la peur ; avec ses faisceaux bleus en guise d’yeux tournant sur eux-mêmes elle ressemble à un Léviathan éberlué sorti des abîmes.
Je sors de la voiture dans le froid en disant à Paul de braquer le type sur le balcon qui donne des coups de marteau sur la main de sa femme suspendue dans le vide du 3e étage. Il y a déjà du monde dans la rue pour le spectacle de cette mise à mort. Je monte les escaliers trois marches par trois marches en m’appliquant à respirer fort pour ne pas arriver à bout de souffle devant l’appartement. Reste concentré et vif, faut faire le vide dans ta tête pour agir sans émotion, c’est ce que je me dis au 2e coup de pied que j’assène à la porte d’entrée qui cède. J’entre tout en sortant l’arme, serrée des deux mains, dans la pièce noire et silencieuse. Plus aucun cri. Du bruit dans la rue en bas. J’arrive trop tard, il doit avoir réussi à la faire tomber, donc il m’attend. Le sol est gluant et exhale une odeur forte.
Je le vois, il est là debout au fond du séjour aux baies vitrées fermées, dans la semi-pénombre, immobile et silencieux, j’ai dû crier police en pointant mon arme sur lui je ne sais plus ce sont des gestes mécaniques bien sûr que je les ai faits, je vois juste ce bébé de flamme minuscule qu’il tient au bout de sa main au-dessus de sa tête et qu’il laisse tomber sur lui. En touchant le sommet du crâne le fragile feu diminue, manque de s’éteindre et c’est un long FROU, un grand manteau merveilleux de lumière vient le recouvrir, c’est une auréole jaune et bleue d’une grande pureté qui l’habille de la tête aux pieds. C’est fascinant, en même temps qu’écœurant, c’est une grande beauté qui porte l’horreur et je comprends que ce feu d’essence sera inflexible et tout-puissant quand il lèche le sol jusqu’à la porte d’entrée, en contaminant mes chaussures et en me barrant la retraite jusqu’à la sortie. Le linoléum qui est gluant a été aspergé avant mon arrivée. L’odeur se fait plus forte dans ma gorge et mon estomac commence à vouloir vomir ce que mes poumons absorbent. En 5 secondes je suis dans un appartement en feu, et une épaisse fumée noire s’élève des papiers peints et de toute la merde chimique qui meuble nos vies.
Lui semble un demi-dieu, un demi-pantin, un homme touché par la grâce divine, une enveloppe de chair qui hurle de douleur. Faut dégager. Tout brûle derrière moi, j’essaie d’accéder au balcon sans paniquer, mais la baie vitrée est fermée ou cassée. Agir vite et concentré, tu as le temps de t’en sortir. Je pointe l’arme sur l’ouverture, tire trois cartouches, à bout d’air dans une apnée qui me dit que mon corps ne répond que de moins en moins à mes injonctions. Et la tête me tourne et mes yeux pissent de larmes sur ma peau noircie quand je fais glisser la vitre et fais signe à Paul en bas à côté du corps au milieu de badauds venus repaître leur soif de mise à mort. Je vois Paul en bas à côté du corps et j’ai le vertige. Mon corps douloureux est enfumé et percé par les cris de douleur du furieux qui brûle vivant dans mon dos, j’analyse dans un flot d’événements trop rapides, dans un monde qui tourne autour de moi, et je réalise que je suis sur le balcon à l’endroit où je devais la sauver et où j’arrive trois minutes trop tard. Je suis là où il fut décidé qu’elle perdrait la vie et où j’échouerais. Et c’est là, sur l’autel de son sacrifice et sur les lieux de mon échec que je m’évanouis.
Les pompiers m’ont descendu ; mis un masque, mais moi j’avais glissé dans le gouffre, je ne voulais pas remonter tout de suite dans une réalité qui mortifiait ma chair. J’ai eu quelques claques, beaucoup d’oxygène et puis je suis revenu vite. J’ai dû avoir quelques minutes d’une inconscience reposante et sans douleur.
Mais je suis de nouveau là. Je vomis du liquide qui me semble de l’acide, une barre droite me traverse le front, avec des suées et un cœur qui pompe comme une brute à chaque vomissement.
— Ouais ça va. Et bien sûr que ça ne va pas.
J’aimerais pouvoir pleurer, mais j’ai une haine qui a pris possession de moi, l’envie de me battre, de sauver cette fille, que l’intervention ne soit pas finie, pas comme ça.
Changer les choses.
— T’as vu des enfants quand t’es rentré dans l’immeuble ?
— Non.
— Ils ont dû partir pendant la dispute. On les cherche, ils ont 6 et 8 ans.
Voilà mon salut, je pourrais au moins trouver les gamins.
La femme est morte sur le coup. Il l’a tapée à coups de marteau, il l’a jetée par-dessus le balcon et elle s’était accrochée à la balustrade alors il a tapé ses mains à coups de marteau et pendant que je montais les escaliers elle a lâché. Il est vivant, mais gravement blessé.
Quand je suis rentré dans l’appartement comme une balle de fusil il m’attendait, s’il avait eu un calibre il m’aurait certainement troué la peau. Il n’était pas armé, je n’ai pas tiré. L’homicide avait déjà eu lieu quand j’étais arrivé, il n’y avait pas de légitime défense d’autrui m’autorisant à lui tirer dessus. Pourtant ça puait l’essence, tout l’appartement puait l’essence, il m’avait tendu un piège alors j’étais en légitime défense classique, en craquant une allumette il allait nous tuer. J’aurais pu tirer. Est-ce que je le regrette ? J’ai pas eu le temps de réaliser, de toute façon l’allumette avait déjà pris feu et j’aurais été dans la même situation. Est-ce que je vais regretter de ne pas lui avoir offert 3 ou 4 impacts dans le torse maintenant que je sais qu’il est vivant ?
Je sommeille quelques heures dans le canapé de la salle de repos en attendant les copains enquêteurs du matin. Y’aura du monde pour m’aider à retrouver les gosses. Je cauchemarde dix fois le même scénario avec des choix différents de ma part et à chaque rêve mes agissements empirent et me réveillent en sursaut. Vie de merde, j’ai plus de force. J’ai renvoyé chier tous les relais radio exigeant des rapports détaillés sur des informations que je n’ai pas et on nous fait chier dans les bureaux là-haut à dire comment il faut tenir son zob pour que la petite goutte ne tache pas le caleçon. Il en faut toujours plus pour les grands directeurs dans leurs grandes réunions. À l’ère de l’information, il y a de plus en plus de flics à faire des statistiques sur de moins en moins de flics qui font de la police. On appelle cela performance. À vous dégoûter de payer vos impôts.
On se met en branle rapidement à faire des enquêtes de voisinage toute la matinée. Voisins, mairie, services sociaux et comme par hasard on apprend ce que l’on ne veut pas. Les voisins disent que le couple se dispute souvent et qu’ils entendent crier l’épouse pendant que lui la battait. Ça fait longtemps et c’était régulier, mais depuis un mois ça s’était intensifié.
— Et vous ne pouviez pas faire le 17, appeler police secours ?
— Bien on ne savait pas, et on avait peur des représailles.
— Bien, maintenant vous êtes complices de sa mort.
Je n’arrive pas à ne pas leur dire. Je les fixe d’yeux durs qui probablement s’adressent à moi.
À midi, on n’a trouvé aucune trace des gosses. Je suis épuisé. Je veux continuer pour ne pas me retrouver seul, pour ne pas prendre du recul et analyser ce que j’ai vécu, je ne veux pas réaliser ce qui s’est passé, je suis vivant et ça s’est bien fini pour moi, mais je ne veux pas regarder le gouffre qui s’ouvre à mes pieds. Mes jambes sont en pierre et mon torse est mou, mon sang coule du ciment. Ne pas se laisser aller.
À 14 heures, après quelques ¼ d’heures de sommeil dans la salle de repos entouré de bruit rassurant des collègues qui mangent et du bourdonnement de la télévision, on appelle le légiste. Elle est morte rapidement, probablement sur le coup. Elle était enceinte de 5 mois. Je ne dis rien.
On écoute les bandes radio police secours, un voisin appelle et décrit la scène pendant que nous arrivons sur les lieux. On entend en bruit de fond la femme pleurer son désespoir, implorer son bourreau alors que le voisin la dit suspendue au balcon. J’écoute les pleurs de la femme, j’imagine son supplice. Dans la conversation le voisin décrit tout ce qu’il voit en disant dépêchez-vous ! Puis il raccroche quand on entend notre voiture arriver en hurlant sa sirène « deux tons ».
J’écoute la voix de la femme. À présent elle repasse en boucle dans ma tête, je l’imagine sourire avec son bébé dans les bras, je la vois même me sourire et c’est cette voix que je n’ai pas réussi à sauver, qui m’a espérée, mais que j’ai trahie.
Je vais aux chiottes pour m’asseoir et enfouir ma tête dans mes bras. Je peux pleurer des larmes de douleur, submergé et anéanti maintenant que je vois cette femme avec son bébé dans les bras qui me remercie pendant que des sanglots me donnent le hoquet.
J’ai honte, pourquoi est-ce que je ne l’ai pas sauvée ? J’imagine vider mon barillet sur lui et voir chaque impact déchirer son torse et l’entendre hurler de douleur. J’en jouis. Pourquoi est-ce que je ne l’ai pas tué ?
— Vous avez été héroïque et tout est allé trop vite. Vous n’aviez aucune chance de la sauver et vous aviez toutes les chances d’y rester. Soyez en conscient.
C’est mon commandant, un type d’expérience. Ça me fait du bien. Je sors des chiottes. J’ai le corps chargé d’éclairs douloureux.
À 17 heures nous apprenons que le mari est décédé de ses brûlures. À 18 heures des amis du couple amènent deux petits enfants noirs avec une grosse bouille et de grands yeux écarquillés et intimidés. On a envie de leur faire des bisous sur leurs joues rondes.
Les enfants s’étaient enfuis chez des amis plus loin pendant la dispute. Ils nous les ramènent. Ils seront placés en foyer. Les enfants demandent où sont passés papa et maman. Moi je suis épuisé avec 4 heures de sommeil dans les pattes. Les voir me remplit de joie en même temps que de tristesse. Je suis à deux doigts de les prendre dans mes bras et d’éclater en larmes, quand un collègue que d’autres considèrent comme trop doux et trop peureux se roule par terre au milieu d’eux. Il leur fait des guilis avec une grande simplicité, ce qui leur procure une joie spontanée. Les enfants se mettent à jouer avec lui et ne le quittent plus. Je sors respirer à grands coups le visage couvert de larmes. C’est une sale journée. Pourtant je tire leçon de ce collègue, il y a de la joie dans la pire des tragédies. Il faut trouver la force d’être heureux après l’horreur.
***
Ces cités où les gens s’empilent sur des étages qu’on dit anonymes m’étaient familières. On voit toujours les mêmes chômeurs, les mêmes toxicos, les mêmes finis à l’urine. Tout se corse quand de jeunes délinquants se lancent dans le business. Ça devient de la voyoucratie avec des bagnoles, des rabatteurs, des flingues, et la culture du « Gangstarap ». Celui qui tabassera un flic serait un caïd. Il y a une haine viscérale contre nous mêlée de familiarité, on fait quand même partie de leur vie et de leur enfance. On les a connus petits, on est intervenus chez leurs parents, on les a laissés filer sur des petits délits et ils nous ont remerciés à plusieurs occasions. Mais dès qu’ils veulent devenir des Messieurs, la mauvaise foi les gagne et ils veulent entrer en conflit ; là où leurs parents ont échoué, là où leurs professeurs les plaignent, les flics ne s’écrasent pas. D’où le conflit. Mais en nous détestant, ils nous respectent parce qu’on ne se couche pas contrairement aux autres adultes, on est des flics et des parents qui veulent les sortir de là et c’est ça qui leur fait chaud quand même, même s’ils ne veulent pas suivre la voie normale.
Plusieurs fois quand je dors, je rêve que je tombe dans le vide, que je rattrape l’épouse jetée du balcon, elle tient son bébé dans les bras et m’appelle au secours et j’approche toujours plus près de sa main les oreilles remplies de ses cris, de cette voix que j’ai entendue sur les bandes radio, et au moment où je vais prendre sa main elle et son bébé me regardent dans les yeux et on s’écrase.
— Eh gros, ça va ?
— Ouais.
— Tu penses à quoi ?
— À mes rêves.
— À des rêves de quoi ?
— À des blondes de play-boy avec des seins magnifiques gros comme la lune.
— Ah ouais c’est cool comme rêve. Tu vas me filer la gaule.
— Ouais, c’est cool.
Ces derniers temps, y’a des nouvelles bagnoles qui tournent dans la cité, des cousins du Maroc pétés aux as grâce à leur agriculture à base de tisane. Y a Khaled, un algérien qui commence à ne plus se sentir pisser avec ses nouvelles fringues ; mineur il a donné dans les vols commis avec effraction puis à l’arraché. Ensuite il a commencé des vols violences. Maintenant il ne vole plus, mais est habillé comme une star et squatte un hall d’immeuble avec des blacks, de grandes gigues habillées en boxeurs et décorées avec de la quincaillerie brillante qui fait un bruit de vache savoyarde quand ils se déplacent.
Y’a un tox qui terrorise les pharmacies avec une seringue contaminée de son sang qui doit être un concentré de bouillon de culture et du sida. Il est violent et braque pour des boîtes de Lexomil et de Subutex ; accessoirement il demande 20 euros. Il faut qu’on serre ce mec avant qu’il ne pique une pharmacienne.
J’en ai marre de traiter mes plaintes, aussi je profite de mes permanences judiciaires pour patrouiller dans le but de faire un flag facile qui me distraira. J’ai le bras qui pend à la fenêtre pour essayer de me calmer, et aussi dans l’espoir de trouver un peu de fraîcheur dans cette chaleur pleine de pollution.
J’aime ce ciel bleu sans nuages. Ma banlieue domine Paris qui se brouille dans une brume de graisses marron d’où l’on ne distingue plus les monuments. La préfecture de Police limite la vitesse, mais rien n’y fait, le manque d’air étale la pollution sur les têtes des Parisiens et il est déconseillé de sortir aux femmes enceintes, aux vieillards, aux bébés et aux asthmatiques. Faut vraiment pas s’éterniser ici. J’ai souvent des cadavres de personnes qui n’avaient pas 40 ans, morts de « mort naturelle ». À l’autopsie : insuffisance cardiorespiratoire.
Je travaillerai jusqu’à 23 heures. J’ouvre ma main doigts écartés par la fenêtre et j’attends le crépuscule. Lolo conduit. On fait un peu d’autoroute, on emprunte des échangeurs aux longues courbes agréables à prendre en voiture. La vie me semble plus souple quand on roule sur des périphériques fluides, avec quatre voies pour soi, décorées de colonnes alignées avec une régularité parfaite, de ces longs réverbères épurés que je regarde se détacher dans l’azur. Une autoroute vide ou fluide aux portes d’une ville ça a la beauté d’un temple urbain.
Je ne suis bien qu’au boulot, protégé par les interventions et entouré de mes collègues. Je fuis la solitude, je retarde les moments où je dois rentrer chez moi si je suis seul. Ma femme, Camille, juriste dans une boîte parisienne à la mode ne revient pas avant 20 heures. Pas question d’être à la maison avant elle, de me retrouver avec moi-même, de me faire face. Je lui ai tout déballé au sujet de mon affaire. Elle a reformulé les événements pour que je les rationalise, elle m’a dit que c’est normal que je sois bousculé. Je suis conscient qu’il faut que je digère ça seul, je suis aidé, OK, mais je dois faire mon propre chemin de croix, suer sang et eau pour me pardonner d’être arrivé trop tard. Ça prendra du temps je suis conscient, mais y’a ces rêves qui reviennent souvent et qui m’inquiètent. Y’a une ombre dans ma vie, un truc qui fait que je suis maussade en toile de fond.
Hier soir Camille en a parlé spontanément. On a fait l’amour, elle s’est donnée, et moi je me suis appliqué, mais le cœur n’y est plus trop en ce moment, comme si je ne méritais pas de bonheur, comme si je n’étais plus fier de moi. On s’aime et elle m’aime, je l’aime, mais je ne m’aime plus. Je dérive en douceur. Et dans la nuit j’ai à nouveau rêvé. Je tombais dans le vide pour rattraper l’épouse jetée du balcon, elle tenait son bébé, silencieuse, ils m’ont tendu la main ensemble et j’ai pris leurs mains dans les miennes et on s’est tous souri, elle m’a dit merci puis on s’est écrasé. Et je me suis retrouvé dans le salon où il m’attendait debout dans la semi-pénombre, immobile et son visage caché dans l’obscurité. Et il a ri et son rire m’est rentré dans le corps et j’ai sursauté glacé dans mon lit. Putain de merde.
Je me suis levé. Assis au pied du lit j’ai regardé la lumière orange de la rue silencieuse traverser les persiennes de nos volets. Il était 4 heures du mat’.
Je ne suis bien qu’au travail avec mon pétard, un bon vieux revolver poignet gripper, entouré de mes collègues pour interpeller des cons, aider des gens, et le monde en ce moment ne me rassure que quand on roule sur une autoroute déserte, sous un ciel bleu avec des réverbères qui m’offrent une lumière orange au soir, dans une bagnole de patrouille dotée d’un gyrophare en forme de goutte bleue. J’ai surtout refusé les vacances qu’on m’a proposées pour me remettre de l’affaire.
On est rappelé pour une histoire de cul. Un éduc’ dans un centre aéré qui fait le charmeur de serpent. Il s’agit, selon la définition de mon chef plein de recul, d’un homme qui envoûte une innocente victime en lui faisant croire que son pénis est une merveille à contempler. L’enfant de 8 ans a parlé de cette étrange activité à ses parents. Le mis en cause je le mets en garde à vue avec douceur. Parce que j’aime bien les confesser les déviants, leur parler de leur désir afin qu’ils puissent faire leur coming out. Eh oui, ils gardent leur passion secrète les pauvres, et plus ils sont prolixes plus l’expert psychiatre a d’éléments pour se prononcer.
Mon gars a mon âge et est déjà pervers. J’ai affaire à un doux qui ne souhaite pas forcer ses victimes. C’est pourquoi il se masturbe en douceur et en fonction de l’état de surprise de l’enfant qui peut être mis en confiance et hypnotisé devant un sexe d’adulte, mon gentil pervers éjacule presque trop rapidement avec une réelle jouissance que provoque la stupéfaction d’yeux innocents. C’est merveilleux.
Ensuite, devant des enfants aguerris, il se contente de lécher le sexe de ses victimes tout en observant leur attitude et finit de se masturber jusqu’à son petit feu d’artifice de plaisir.
Celui-là je l’ai bien accouché et je suis content de moi. On a sur procès-verbal l’inventaire de ses horreurs et l’univers de sa sexualité. Il ira devant le psy avec plein d’éléments dans son audition et au tribunal avec de beaux aveux.
J’ai racheté un peu de mon amour-propre sur cette affaire. Je rachète ma réputation aussi, parce que la semaine dernière j’ai merdé sur une affaire similaire. Un gentil papa dans un appartement trop petit était contraint de regarder des films pornos dans la même pièce que sa fille de 04 ans pendant qu’elle dormait. C’est en lui éjaculant dessus qu’elle s’est réveillée et la petite peste n’a pas voulu croire que ce qui sortait du zizi de papa était du yaourt chaud bon à boire.
Alors lui je me l’étais mis de côté parce que je les accouche assez bien les monstres. Mais avec mon affaire d’époux morts je suis parti sur le papa comme sur un petit caïd qui rackette. J’ai crié trop fort et je l’ai intimidé, lui s’est renfermé sur ses secrets. Un déviant n’est pas un caïd qui impose sa force à tout le monde et qui ne respecte que le contact, non. C’est un homme discret habitué à se fondre parmi les gens normaux, il ne doit sa survie qu’à sa faculté d’adaptation. Il faut le faire venir en douceur, le mettre en confiance pour qu’il confesse, dans l’intimité avec l’enquêteur, son horrible passion. C’est un bourreau ordinaire et timide.
Avec cette affaire d’éduc je devrais fanfaronner en racontant mes exploits à tous les collègues, mais j’ai le succès humble, ce qui ne me colle pas. Lolo comprend que je ne passe pas le cap de l’affaire des époux. On met mon gars en cellule pour la nuit et il roule sur l’A1, sur l’A3 sur tout un tas d’échangeurs tous bordés de magnifiques réverbères blancs ou orange dans la nuit ouatée, il me fait prendre des tunnels où je peux regarder le gyrophare bleu caresser les parois comme un appel muet à retrouver ma dignité de policier. Elle ne revient pas, mais j’ai plaisir à rouler autour de Paris, sur ses veines d’asphalte.
***
