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La mort d'un policier au passé sulfureux lance le lieutenant Barbicaut sur une nouvelle enquête peu avant les émeutes de 2005 !
Quelques semaines avant les émeutes de 2005, le Lieutenant Barbicaut fait face à la montée des tensions dans les cités nord de Paris. C’est dans ce climat de repli communautaire qu’il doit enquêter sur l’homicide d’un policier. Alors qu’il découvre le passé violent de la victime, son enquête le conduit sur la piste d’un loup solitaire d’Al Qaïda, de retour d’une guerre en Moyen Orient.
Le policier aura à œuvrer dans des quartiers abandonnés qui oscillent entre violence et toxicomanie. Il devra faire la lumière sur les souffrances de chacun, et aller au bout d’une enquête crépusculaire qu’il faudra vite refermer. Jusqu’aux émeutes, quand la cité part en sucette.
Ce roman est le second tome des chroniques de Barbicaut, des polars où l’exercice du métier de policier est une leçon de vie, et la banlieue traitée sans autre concession que celle de la poésie urbaine.
C’est une histoire bien triste mon frère, comme la banlieue en sort parfois de son ventre et qu’elle remet aussitôt dans ses entrailles.
Découvrez sans plus attendre une enquête pleine de rebondissements au coeur des banlieues françaises et des milieux djihadistes.
EXTRAIT
Le lendemain, un agent de la police municipale se rendait à son travail à pied quand, aux abords d’une cité trois types cagoulés sont tombés sur lui et l’ont tabassé jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. Puis ils sont partis en courant.
L’affaire a provoqué indignation et émoi dans la ville. Charles Gaillard m’a appelé en me demandant de travailler étroitement avec lui, ce que mon bureaucrate de commissaire trouve être une excellente idée.
Marc, le policier agressé, soupçonne des jeunes de la cité grande borne. Mais comme ils étaient cagoulés et n’ont rien dit, il ne peut reconnaître ni les visages ni les voix. Seuls les poignets entre la manche des sweats et des mains gantées permettent de dire que les agresseurs sont deux beurs et un noir. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Je prends la plainte du flic municipal choqué, et j’entends ses collègues comme son chef, pour connaître les types qu’ils ont ennuyés et qui auraient des motifs à passer Marc à tabac. Je vois que tout le monde est gêné, qu’un silence verrouille les visages, que les policiers ont perdu en spontanéité.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après avoir fait des études de droit, Rémy Lasource est devenu fonctionnaire. Il a travaillé quelques années en banlieue nord de Paris au contact des policiers et des magistrats, et vit aujourd’hui en limousin. Edité chez Ex Æquo pour ce dixième ouvrage, il est jury du prix Zadig de la nouvelle policière.
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Seitenzahl: 239
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Table des matières
Résumé
Barbicaut - Quand la cité part en sucette
Du même auteur
Dans la même collection
Quelques semaines avant les émeutes de 2005, le Lieutenant Barbicaut fait face à la montée des tensions dans les cités nord de Paris. C’est dans ce climat de repli communautaire qu’il doit enquêter sur l’homicide d’un policier. Alors qu’il découvre le passé violent de la victime, son enquête le conduit sur la piste d’un loup solitaire d’Al Qaïda, de retour d’une guerre en Moyen Orient.
Le policier aura à œuvrer dans des quartiers abandonnés qui oscillent entre violence et toxicomanie. Il devra faire la lumière sur les souffrances de chacun, et aller au bout d’une enquête crépusculaire qu’il faudra vite refermer. Jusqu’aux émeutes, quand la cité part en sucette.
Ce roman est le second tome des chroniques de Barbicaut, des polars où l’exercice du métier de policier est une leçon de vie, et la banlieue traitée sans autre concession que celle de la poésie urbaine.
C’est une histoire bien triste mon frère, comme la banlieue en sort parfois de son ventre et qu’elle remet aussitôt dans ses entrailles.
Rémy Lasource
Barbicaut - Quand la cité part en sucette
Polar
ISBN : 9782378734992
Collection Rouge : 2108-6273
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : février 2019
© couverture Ex Æquo
© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88 370 Plombières les Bains
Je suis le lieutenant de police Hugues Barbicaut et s’il y a quelque chose qui me dérange, c’est de sentir quand deux camps glissent peu à peu vers un affrontement aveugle, et que tout concourt autour des intéressés pour qu’ils en viennent à la violence contre leur volonté, comme s’il s’agissait d’évènements enchaînant les hommes inéluctablement vers le conflit, comme si les hommes n’avaient pas d’autre choix, et ce alors qu’aucun d’eux ne le voulait a priori. Ce qui est vraiment étrange, c’est quand on est très conscient que l’on se fait emporter dans ce flot malgré soi, quand on se rend compte que l’on est dépassé, que les voies de médiation sont consommées, quand on sent que l’on se fait entraîner à son insu dans l’affrontement. J’ai l’impression de jouer une tragédie ou d’être dans un mauvais épisode de l’Histoire. Je sens vraiment que nous glissons vers un conflit que je ne veux pas. Plus il approche et plus les deux camps se regardent dans le blanc de l’œil ; et plus on s’observe, plus je la sens grandir et monter comme une grande et belle fleur dans mon corps, ma violence. Mais pour l’instant je pressens un mur se dresser entre l’État et la cité.
Émeutes — 45 jours
J’ai les mains poisseuses de son sang et les yeux qui pleurent de gaz lacrymogène, mais tous ces cris autour de moi me perturbent, cette agression sonore qui déverse sa haine dans mon cerveau me déconcentre, voire m’alarme ; toutes ces plaintes perçantes, ces insultes, ces appels d’hommes et ces gémissements de femme sortis de la foule autour de moi, de la foule sur moi qui nous encercle «tifred et moi, véhiculent une haine qui est au plus haut point stressant.
Je serre le bras du type, sa gueule pisse le sang et il pleure tout le gaz qu’il a reçu, mais il ne sait pas s’il doit rester dans cette foule qui lui veut du mal ou s’il doit mettre sa vie en sécurité et suivre la police au prix du déshonneur. Avec «tifred on ne lui laisse pas le choix, on le ramènera, mais je sens des bousculades dans mon dos tandis que je tire la victime contre son gré dans la marée humaine, et nous avons ainsi tout le square à traverser à pied jusqu’à la voiture stationnée en dehors de la cité.
Ce type s’est fait tabasser parce qu’il veut épouser une fille déjà promise à sa naissance en mariage à un autre. Ce sont les grands frères vivant sur Paris qui sont venus rappeler à Roméo la loi familiale. Toute la cité est contre le Roméo qui s’est fait cogner à coups de batte et parfumé au lacrymogène. Maintenant ce type part contre son gré avec la police. C’est le monde à l’envers, non, c’est la cité. «tifred tient bon, il tire la victime par le bras et on répond aux agressions verbales des gens nous collant et nous bloquant. On tient chacun un bras du type, on est côte à côte et pourtant on se sent si loin, tous les deux aspirés, et comme happés par cette foule qui veut nous digérer.
Je reconnais des éducs en marge de l’attroupement. Là ils n’interviennent pas pour modérer et permettre un sauvetage, non, que les flics se démerdent ce sont tous des fachos et ensuite les éducs ça vient vous accuser d’avoir laissé un type sur le carreau. À part fumer du shit avec les gosses de la cité et déclarer que c’était un acte politique contre un état policier ils sont bons qu’à voler le fric de la mairie et répandre un gauchisme suranné et bien-pensant. Putain la sociologie, ça n’apprend pas à transcender les clichés, tout juste à réécrire l’histoire officielle loin des sujets qui dérangent, à embrigader aussi et surtout pas à faire son devoir citoyen pour sortir un blessé d’une foule hostile, même si pour cela il faut aider la police.
Je me fais bousculer et je n’ai qu’une peur, c’est qu’ils me volent mon pétard et nous tirent dessus comme des chiens enragés, ils n’ont plus peur de rien. Mon arme, un bon vieux revolver 38 S.P à poignet gripper, est attachée à ma ceinture à un fil qu’on appelle dragonne. J’ai toujours le bras collé à ma hanche pour empêcher une sortie d’arme par un des hystériques de la foule. J’ai aussi un étui sécurisé par un clip qu’il faut déverrouiller, donc je ne dois rencontrer aucun problème si dans un cas comme celui-ci une personne de la foule veut me voler le revolver, comme c’est arrivé à un collègue dans la cité voisine ; c’est à ça que je pense en tractant ce type hurlant et larmoyant au milieu de cette mer hostile qui me fout les jetons. Je ne regarde plus le visage de cet homme poisseux de sang et tordu de douleur, ça peut rajouter au stress de l’urgence.
C’est qu’il veut qu’on le laisse se faire lyncher le Roméo, il trouve son sort justifié ? Être amoureux d’une fille qui l’aime, mais promise à un ami de la famille constitue-t-il un péché si grave qu’il doit mourir à coups de pied dans la rue ? Putain de bordel de merde on est où ici ? C’est la République et on ramènerait ce soupirant agonisant contre son gré, même à deux contre le jugement de la foule.
Au début quand j’ai vu ses yeux à moitié fermés et sa bouche comme son nez perdre du sang j’ai pris peur pour sa santé, je l’ai invité fermement à nous suivre, mais précautionneusement de peur d’aggraver son état, maintenant je le tire sans ménagement pour fendre les cercles de gens et l’amener hors de la cité. Des femmes de cinquante ans me tirent le bras, me crient dessus en arabe, et me provoquent pour que j’ai un geste de défense violent à leur égard, que je commette un début de bavure qui permettrait à la foule de nous lyncher, ces femmes sont à la limite des coups, elles nous malmènent avec des gestes méprisants et poussent les hommes à nous frapper, elles sont toujours dans le scandale, et la foule sous leurs acclamations est à la limite de l’hystérie, on crache sur la victime, «tifred tient bon et on avance dans ce bain de mains qui nous agrippent, on avance les oreilles percées de cris, on avance coûte que coûte et je trouve le temps long, mais on avance.
Dans la voiture le type sanglote sans pouvoir s’arrêter, encore secoué d’angoisse comme un bébé inconsolable, ce qui me conforte dans l’urgence de notre intervention. Tout de suite, il nous dit qu’il n’a accepté de nous suivre que pour sortir de la cité, qu’en aucun cas il ne déposera plainte, il ne veut pas nous donner son identité, en plus il a perdu ses papiers dans la foule, il ne nous donne que le prénom de son aimée, et quand il prononce son nom il en est touchant. J’ai un cœur gros de tendresse au fond, et je sens ma volonté fondre et l’envie de lui foutre la paix dans ses problèmes. Une fois au commissariat j’appelle les pompiers afin qu’ils le prennent en charge. On se nettoie tous les yeux pour nous laver du lacrymogène. Il refuse toujours de déposer plainte, cette affaire de cœur concerne des familles maghrébines et ne regarde en rien la police ni la justice, si quelqu’un doit trancher ce sera des sages, des imams en fait, et j’ai la désagréable sensation que de plus en plus les communautés se replient sur elles-mêmes, et que l’État français n’y pénètre pas, voire qu’il est contesté dans sa légitimité, avec, pour preuve, cette victime qui s’en remet à l’arbitrage des autorités religieuses pour rendre la justice. Je n’ai pas de moyen de le garder ou de le forcer à parler. Encore un cas de notre impuissance à pénétrer dans la vie de la cité. Putain, ces types sont accueillis, bénéficient de tout un tas d’aides et nous leur tendons la main, et c’est tout juste s’il me dit merci en partant à l’hôpital. On vient de lui sauver la vie. Je n’aime pas la tournure que prend la logique de la cité. J’ai horreur de me sentir inutile et rejeté dans mon offre. J’appelle l’hôpital où les admissions m’apprennent qu’il a quitté les urgences précipitamment, et sans prévenir parce que des gens le recherchent. Il a, selon les pompiers, au mieux un nez cassé quand ils venaient de le prendre en charge.
Le fait que les mères et les grands-mères soient descendues dans la rue pour tabasser le type et qu’elles nous aient bousculées m’inquiète. Habituellement, ce sont les jeunes qui nous encerclent et ça ne va pas plus loin, ils nous imposent un rapport de force dans le blanc des yeux, faut juste montrer qu’on n’a pas peur et on peut passer au milieu d’eux, ils ne bougent pas face aux flics déterminés. Là, des mères de famille ont soufflé l’hystérie dans la foule, elles nous ont tirés par le bras, nous ont griffés, et même craché au visage de la victime en notre présence.
À deux nous avons fendu la foule, mais elle nous a bousculés. Je pense que ça fera forte impression sur les jeunes ; voyant leurs mères plus virulentes qu’eux ils se sentiront légitimés dans une montée de violence. Notre intervention est quand même un demi-échec, oui nous avons sauvé un type d’un lynchage, nous avons fait de la police secours, mais nous n’avons pas de plainte, pas d’éléments d’enquête, et la cité peut se refermer sur ses secrets. Je sais d’expérience que nous allons avoir de mauvaises surprises dans les prochains jours. Je passe devant la cité, et elle est vide. Je vais entre les tours où quelques heures plus tôt nous avons essuyé un attroupement et il n’y a plus personne. Tout est redevenu calme. Silencieux. Faut attendre, ça ne tardera pas à nous péter à la gueule, nous leur avons pris leur prisonnier pour le libérer et c’est un geste qui ne peut pas rester sans réponse.
La matinée se termine sur un goût amer et mon chef d’unité, le commandant, s’apprête à reprendre le flambeau de la permanence judiciaire. En réunion, il nous apprend qu’un jour prochain nous raccrocherons le revolver pour avoir un pistolet automatique. On passera de six cartouches à quinze. Cette information me laisse rêveur quand je regarde le vieux revolver que j’aime au moins autant que le crâne de chien qui est posé sur l’armoire de mon bureau. On est en 2005, et l’administration met toujours du temps à faire des réformes. À mon avis, je vais garder mon revolver quelques années encore.
Dans le milieu d’après-midi, un type s’est défenestré du 5e étage, il est mort sur le coup ; je ne suis plus de permanence, mais il faut du monde pour assurer la sécurité de l’intervention. Le désespéré n’aurait pas pu se tuer la nuit ou le matin ? Non, en fin de journée quand tous les habitants sont dehors. Il y a des cités où il faut éviter de rentrer, et celle-ci en est une.
C’est le commandant, notre chef, « le Comanche » qui se colle les constatations sur le cadavre, et il est entouré de tout un tas de jeunes consanguins agressifs. Les gens de la cité aiment voir la misère pour se nourrir du malheur et le must, c’est quand même de voir un suicidé. J’arrive en renfort et les zyvas n’aiment pas qu’on les prive de ce spectacle de qualité. J’ai des dizaines de paires d’yeux appartenant à un monde vivant en vase clos, selon leurs lois et leur économie, et je suis vu comme un oiseau de mauvais augure. Je sens une haine autour de moi, aggravée par le fait que je vais leur ôter leur fait divers. J’assure le non-empiétement du cercle police. Ils me dévisagent en silence très excités par la vue du cadavre, et très énervés par notre intervention qui les prive de leur plaisir. Je n’arrive pas à comprendre leur envie de voir la mort. Au fil des minutes je me demande s’ils ne me voient pas comme un intrus qu’ils étudient et dont ils cherchent les limites quand j’empiète sur leur territoire. La cité n’est plus soumise aux lois républicaines et ça, je le sens malgré moi.
La situation restant calme, je monte au domicile du défunt, au 5e étage d’un immeuble. Les parties communes sentent l’urine, et des tags ont fleuri sur les murs. Une fois chez le malheureux, je remarque la saleté d’un homme qui s’est laissé aller, les murs sont poisseux, du linge sale est entassé dans la salle de bains, et une odeur d’air vicié persiste, elle en est presque gluante sur la peau. Il y a une lettre écrite à ses enfants auprès desquels il s’excuse d’avoir été absent après son divorce. Au moins maintenant, il s’est délivré d’une vie qui le dégoûtait et le faisait souffrir. Je sais que le Comanche est humain pour annoncer les décès, il avisera délicatement les enfants comme un messager transmettant les derniers secrets de leur papa, obtenus juste avant son passage dans l’au-delà ; ça semble pas grand-chose, pourtant c’est important. Je regarde par la fenêtre cet horizon de béton, de tours grises et de barres sur plusieurs kilomètres. Cité dortoir, ça porte bien son nom. En bas je vois le corps qu’on enveloppe dans la housse plastique blanche. J’ai le regard perdu dans le lointain.
Tandis que nous laissons le cadavre aux agents du funérarium, des types se sont tabassés devant le commissariat subdivisionnaire à côté, où il ne reste plus qu’un collègue, les autres étant présents avec nous pour sécuriser l’intervention. Nous partons vite au commissariat, et il y a du sang partout devant la porte. Le collègue qui est une femme faisait le chef de poste, elle nous dit que tout s’est réglé à coups de poing entre deux voisins qui venaient déposer plainte l’un contre l’autre. Et c’est en se croisant au commissariat que les deux parties ont réglé leurs comptes. La collègue a de jolis yeux bleus et fait de la natation, elle a un sourire de fille débordée mais très féminin quand elle me dit qu’elle a dû gérer la radio et en même temps séparer les deux hommes qui se battaient, qu’elle a été chahutée, mais que maintenant ça va. Sous le coup de l’émotion encore remuée par son intervention stressante, et peut-être aussi par mon regard inquiet et amusé, elle est sexy.
Du coup, je décide de me la couler douce pour le reste de la journée. Je peux terminer la fin d’après-midi pépère, et je pars avec Lolo en patrouille profiter de l’automne en roulant sous d’épais cieux nuageux, tout bourrelés et cotonneux. Dans leur grisaille ils annoncent une tombée de nuit anticipée, car le soleil déjà faible n’arrive pas à les percer. Nous avons envie de nous changer de la vue des cités, et je l’emmène dans un grand centre commercial, dont les lumières chaleureuses en fin d’après-midi nous appellent. Les grandes enseignes éclairées vous offrent, en se détachant dans le crépuscule mauve et froid, la promesse d’un monde chaud et confortable, avec tout un tas d’étalages lumineux pour décorer votre petit intérieur. Ça me fait aimer l’hiver.
On improvise une patrouille dans la zone commerçante, ce qui vous change les idées. En sortant il fait déjà nuit et je referme mon gros blouson de cuir. Il a la forme d’un manteau marin et ses épaules sont toutes patinées par les années, je l’aime comme ma deuxième peau. Le ciel a pris une couleur bleue violette, et juste sur nos têtes brille un évanescent dôme orange qui émane des lumières de la ville. J’apprécie le froid sec qui tombe sur mes épaules et fouille mes poumons, j’aime me regarder le recracher en longs fantômes vaporeux. L’instant sonne la fin de journée de boulot. En rentrant au commissariat, nous voyons un accident matériel de la circulation, situé en plein virage d’entrée de ville et risquant d’en occasionner de nouveaux ; nous nous mettons en amont et allumons le gyro en guise de balisage, et je descends du véhicule pour faire signe aux voitures de ralentir. Puis la police secours arrive et nous relève pour assurer cette intervention qui est de ses missions ; je rentre au service pour débaucher.
Sur le retour je suis pris dans les embouteillages. À la sortie de la grande couronne en direction de la province je contemple le long ruban lumineux des phares à touche-touche, comme les écailles ondulantes d’un long serpent rouge roulant secrètement vers le ventre de la forêt. Ça roule en escargot. En conduisant, je prends le temps de regarder le ciel qui se nettoie des nuages sous le coup d’un grand vent des hauteurs, et j’aperçois entre des plaques de grisailles l’étoffe lisse d’une mer bleue, toute piquetée d’étoiles glacées. Bouh, il va faire froid.
Je suis content de rentrer chez moi pour retrouver Camille, j’arriverai le premier, et j’aurai le plaisir de lui faire un vin chaud bien épicé et bien fort, avec des morceaux d’orange. Camille est ma femme, elle bosse dans une boîte parisienne à la mode, comme juriste des contrats, elle a une carte de visite à deux côtés, dont un en anglais avec la fonction de « lawyer manager », ce qui est too much à notre goût. Camille se plaint du parisianisme snob qu’elle endure au quotidien, et sa carte de visite en est une belle expression. En sortant de la forêt domaniale qui s’avance aux portes de ma ville, je vois une énorme lune rousse, si proche de la chevelure des arbres qu’elle semble un monstre sorti des bois pour dévorer la cathédrale. Elle aussi annonce une nuit particulièrement froide. Cette vision électrise mon côté mystique et me ravit.
Dans la nuit je rêve qu’après avoir sorti le type de la cité il me tire mon arme et me remet au jugement de la foule en accusant la police de faire de l’ingérence dans la justice de la cité. Il me dit que nous n’avons pas à connaître son monde et que nous devons payer pour notre action. Puis dans un second rêve, dans la voiture le type m’insulte parce qu’il ne veut pas que je le sauve, de quoi je me mêle, il n’a pas fait appel à moi, puis il m’accuse de mal faire mon boulot, que je n’ai pas à l’aider et que d’ailleurs j’ai échoué dans le sauvetage d’une femme qui était tombée du balcon parce que j’étais arrivé trop tard, d’une femme enceinte et mère de deux enfants, cela ne suffisait-il pas à juger de ma valeur ? En me rappelant cet épisode douloureux de ma vie, ce type est devenu un procureur moral ensanglanté que je vois en gros plan, il me crie dessus et je me réveille.
Camille dort paisiblement, ses longs cheveux noirs étalés en étoile autour d’elle. Derrière le rideau de la chambre, une lumière orange pointe doucement, c’est l’éclairage des réverbères de la rue que filtrent les persiennes de nos volets. Je fixe mes yeux sur cette réalité de la nuit pour me changer les idées, et je garde longtemps mon regard rivé sur cette lueur pour ne pas sombrer dans l’obscurantisme des fantasmes de mon inconscient. Ce n’est qu’après m’être usé les yeux sur le rideau maculé par les auréoles des réverbères que je me rendors.
Le lendemain je me lève vaseux, sans envie d’aller au boulot. Dans la nuit deux véhicules ont brûlé dans la cité où nous sommes intervenus. On me demande des comptes plus haut, qu’est-ce que j’ai fait pour provoquer la colère des jeunes ? Et sans savoir la mairie nous accuse, bien renseignée par ses éducs. Ben on a fait que sortir un type qui s’est fait tabasser et que la cité voulait lyncher ensuite. De nouveaux tags sont apparus « faites le 17 et faites vos valises », le message est clair, appelez police secours et quittez la cité sinon, gare aux représailles. On n’a pas le droit de rentrer, et si des gens à l’intérieur nous appellent ils auront des problèmes. Tout est très clair, la cité vit selon ses propres règles, elle a un statut dérogatoire. Je m’y promène ce matin-là et elle est très calme, quelques gamins jouent au foot, tout est silencieux, rien à voir avec ce qui s’est passé la veille et je termine ma patrouille sur cette vision.
La journée se poursuit en paperasserie, je file un coup de main pour l’enquête du suicide en auditionnant des voisins et des témoins. Je rentre chez moi la tête dans la lune, un peu préoccupé, je sens une poussée d’agressivité dans la rue, c’est assez incompréhensible, assez irrationnel, l’air est électrique. En sortant le type de la foule quand j’ai ouvert la porte de la voiture, je me suis surpris d’avoir senti mon dos tout resserré et douloureux dans ses petites terminaisons nerveuses.
Avant de terminer ma journée, j’ai un coup de téléphone du commissaire qui me demande de le représenter à la réunion de quartier ce soir, pour un comité de prévention de la délinquance. Elle est bonne celle-là. Sous prétexte qu’en sortie d’école la majorité de ma promotion a été affectée en police de proximité, et que je suis rompu au contact police population, incivilités et tout le blabla, me voilà le référent pour ces trucs.
Et c’est ainsi que je me retrouve dans une salle de mairie avec des élus, des petits vieux et des médiateurs. La punition. Tout à coup je serre les dents à la vue du grand connard qui rentre à la suite du maire, avec son regard sournois, mais intelligent, ses petites lunettes cerclées acier et ses grandes mains d’étrangleur. Le maire, après un rapide tour de table pour assurer les présentations, termine par désigner son voisin Charles Gaillard, comme le nouvel élu référent de la délinquance. J’en ai le souffle coupé. Ce grand con que j’ai placé en garde à vue pour des agressions sexuelles a trouvé le moyen de rentrer dans l’équipe municipale. Après avoir été présenté, il baisse la tête en signe d’un bonjour plein d’humilité à l’assemblée et la remonte fièrement dans ma direction, en me fixant d’un air complice et mauvais.
J’ai pour instruction de ne rien dire si ce n’est que les cités sont calmes et que les enquêtes suivent leur cours naturellement, bref le langage de faux cul habituel. Tout ça parce que le taulier de commissaire a une nouvelle maîtresse, et qu’il a des impératifs privés à honorer. J’essaie de ne pas bâiller devant les récriminations habituelles, les occupations abusives des halls de quartier par des bandes qui crachent par terre et terrorisent les habitants, avec la même sérénade des médiateurs qui ont tous le même look sale, cheveux laineux et tee-shirt du Ché « on est pas assez nombreux pour restaurer le lien social » alors qu’ils passent leur temps à dealer de l’herbe avec les racailles en se persuadant qu’il s’agit d’un combat politique. Ces mêmes éducs sont persuadés que les millions injectés pour restaurer, laver, et reconstruire les équipements sportifs aussitôt dégradés n’existent pas, que les cages d’escalier repeintes et nettoyées, ne se souillent de pisse et de merde que par enchantement, et que les cités sont des ghettos. Ouais, vas-y, fais tourner ton joint. Gamin dans ma campagne paumée je n’avais ni éducateur sportif, ni skate parc, ni médiateur pour écouter mon spleen narcissique ; non, il y avait des agriculteurs déprimés ou alcooliques, des témoins de Jéhovah qui sillonnaient les parcs après les ados et le premier dojo où se défouler se trouvait à 10 kilomètres. Et j’ai jamais pleuré. C’est justement dans les « ghettos » que j’ai vu autant d’éducateurs et d’équipements sportifs, autant de choix pour faire du sport, de la musique ou de la danse. Alors je bâille.
Tandis que la réunion se termine avec une promesse de fonds pour les éducateurs, Charles Gaillard prend la parole et me regarde pour me demander ce que pense la police des récentes violences urbaines.
Je ne sais pas si je dois moucher ce grand con au risque de me faire tuer par mon commissaire qui ne veut jamais aucune vague, mais je finis par trancher, en répondant poliment que les enquêtes suivent leur cours, et qu’il en sait personnellement quelque chose.
En sortant, Charles Gaillard est pressé de me serrer la main le visage rempli de grands yeux étincelants. Il a l’air d’un gosse qui va prendre son pied à martyriser un chat.
— Lieutenant ! Comment allez-vous ?
— Et vous ? Quelle surprise de vous voir ici, quand on vous connaît ?
— Oh, c’est votre affaire qui m’a ouvert les yeux. Je suis en fac de droit à présent, je veux être procureur, je vous l’avais dit. Mais en attendant, me voici élu. Ça va être chouette qu’on travaille ensemble dorénavant.
Je fais un signe négatif de la tête, mais il jubile et pose sa main sur mon épaule.
— On est dans le même camp !
D’un air agacé, je regarde sa main qu’il retire aussitôt. Pourtant il poursuit toujours aussi enjoué.
— On a un ennemi commun. Les bandes des cités.
— J’ai pas d’ennemi en ce qui me concerne. Hormis ceux qui ont juré de me tuer.
Il sourit alors jusqu’aux oreilles. Je n’avais pas remarqué qu’il avait d’aussi grandes dents.
— C’est génial de vous revoir. Tenez, ma carte de délégué à la sécurité.
Je la prends, encore abasourdi.
— Vous verrez, j’interviens au nom du maire. Ma police municipale m’appelle sur chaque évènement, et je viendrai vous apporter mon concours sur les problèmes d’ordre public.
Je déglutis complètement désabusé.
— Vous et moi savons que les médiateurs ne servent à rien.
J’acquiesce.
— Vous voyez, on a plus de points communs que vous n’imaginez. Au fait, j’ai bénéficié d’un non-lieu.
— Pardon ? Et les victimes de chantages sexuels qu’on avait auditionnées, et la drogue du violeur découverte chez vous en perquisition ?
Il sourit en me montrant des canines dont je ne me souvenais pas la longueur.
— Les victimes comme vous les appelez, eh bien ont fini par retirer leur plainte. Tout ça n’était qu’un jeu, une farce érotique, elles étaient toutes consentantes. Je vous ai dit, j’ai adoré notre rencontre ; et comment dire, vous m’avez ouvert les yeux sur un nouveau champ de jeu. Je veux devenir procureur pour être à l’initiative de la répression pénale.
Et il s’en va. Et je me trouve comme un con avec sa carte de chef de la sécurité, lui, le pervers manipulateur qui a bénéficié d’un non-lieu.
***
Émeutes — 43 jours
Le lendemain, un agent de la police municipale se rendait à son travail à pied quand, aux abords d’une cité trois types cagoulés sont tombés sur lui et l’ont tabassé jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. Puis ils sont partis en courant.
L’affaire a provoqué indignation et émoi dans la ville. Charles Gaillard m’a appelé en me demandant de travailler étroitement avec lui, ce que mon bureaucrate de commissaire trouve être une excellente idée.
