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Alban devra apprendre à maîtriser ses pouvoirs, caché des hommes...
Alban est un garçon qui a le don de rentrer en communion avec les courants telluriques, des flux d’énergie traversant le sol permettant de soigner ou de tuer. En grandissant, il apprend à maîtriser ses pouvoirs dans le secret, comme son père et sa sœur avant lui qui ont développé d’étranges facultés au fil des années. Le garçon qui entrevoit des relations secrètes entre le ciel et la terre doit connaitre l’ampleur de ses capacités, avant qu’il ne devienne dangereux. Dans les coulisses des religions, des mythologies et des fables, des indices parlent de ce don aujourd’hui oublié de tous mais que la famille d’Alban cherche à déchiffrer pour reconstruire une religion.
Vivant caché des hommes, Alban apprendra à exercer ses pouvoirs aux côtés d’Erin, son amour d’enfance, dans une nature somptueuse mais sauvage, au cœur du monde. Ce 3è roman des Veines dans le granite met en scène l’aventure épique et intimiste de l’apprentissage d’Alban.
Emboitez le pas d'Alban dans ce fantastique roman initiatique !
EXTRAIT
Le coucou chante à nouveau, et sa voix flûtée enchante les lieux en vous apprenant que rien de mauvais ne peut vous arriver. Dans le silence du bois, la forêt rêve. Les arbres étendent leurs branches sur l’eau comme de longs parasols. Je saute sur le premier rocher. Le courant entre dans mes sandales. Ouh, elle est froide. Est-ce que je continue ? Je suis toute seule à présent. Je sais nager. Vas-y, Erin. L’écroulement d’eaux que génère la cascade surgit dans un fracas continu. Il m’enivre. J’ai envie d’aller au milieu du barrage, pour bien tout voir depuis son centre et dominer la cascade en hauteur. Avoir le meilleur point de vue de la chute des eaux. Je poursuis précautionneusement. Le bruit se fait assourdissant. J’arrive au milieu à présent, juste au bord, là où l’eau arrive très fort. Mes sandales glissent et je ne peux plus bouger sans risquer de tomber. Je suis prise entre les mains de la rivière. Je n’ai pas compris que ce coin joli était dangereux. Mince, je suis coincée là. J’ai froid. Maintenant j’ai peur. Papa ? Si je l’appelle, m’entendra-t-il ?
— Papa ? je risque.
Rien, mes mots fleurissent à peine dans ce gros déversement. Pourquoi est-ce que je me suis laissé entraîner comme une sotte ?
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un roman un peu terroir sur la sortie de l'adolescence dans une nature mystérieuse. - Annatlantique, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après avoir fait des études de droit, Rémy Lasource est devenu fonctionnaire. Il a travaillé quelques années en banlieue nord de Paris au contact des policiers et des magistrats. Il vit aujourd'hui en Limousin.
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Seitenzahl: 485
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Rémy Lasource
Des veines dans le granite
Le cycle d’Alban
ISBN : 978-2-37873-918-8
Collection Atlanteis
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal : mars 2020
© couverture Ex Aequo
© 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.com
Les arbres murmurent autour de nous. La lumière perce les frondaisons et étire de longs doigts poussiéreux dans l’obscurité. Je lève mon regard vers les cimes où le soleil se répand en une pluie d’étincelles. Dans la toiture de la forêt, il joue un feu d’artifice volubile, mais sans bruit, en secret, dans le velours du silence où coulent les rivières de poussière. Je ne peux m’empêcher de courir en ouvrant la bouche pour avaler des taches de soleil, et je fais la folle comme ça autour de papa qui me demande de me calmer. Mais plus je cours et plus je saute et plus j’ai envie de me dépenser. Un coucou réveille le silence des bois. Je m’arrête pour l’écouter, il recommence son chant répété trois fois. Je respire fort.
— Calme-toi, me demande mon père d’une voix calme.
Mais j’aime le bruit soyeux de ma robe contre les herbes hautes. Je les froisse et elles caressent mes jambes comme une soie fraîche. Je reprends mes sautillements.
— Attention aux serpents, Erin. Je ne te fais plus venir si tu n’écoutes pas.
Le vent secoue les bras des arbres qui se tordent lentement dans un effeuillement d’air et je reçois des flèches de lumière crue dans l’œil. Je ris. Ici les châtaigniers, les frênes et les chênes sont hauts comme des monuments.
— Oui, papa.
Il poursuit sa descente vers la rivière, en bas de la vieille forêt barbue où personne ne va. Le meilleur coin à poissons selon lui. On s’approche du cours d’eau qui gargouille comme un gros monstre après les pluies de mars.
— Parfois, tu ne fais pas tes huit ans. On te prendrait pour un gros bébé.
Je suis sage cinq minutes. Mais un démon tiraille mes jambes aujourd’hui, il faut qu’elles courent.
— Erin ! crie mon père.
Je me force à l’attendre. Il me désigne un coin sablonneux où le courant est moins fort. On arrive sur la plage où il sort son attirail de pêche à la mouche. Le coucou nous salue pendant que mon père met ses cuissardes. Il commence à faire sa danse d’avant en arrière avec son bras et je regarde le fil de soie tourner au-dessus de nous.
— Je peux aller me promener ?
— Non.
— S’il te plaît ?
— Cette forêt est hantée.
— Pfft !
— Cette rivière est maléfique.
— Pfft !
— Moque-toi de ton vieux père. Quand j’étais petit, elle ne passait pas là, elle a dévié de son cours quand j’ai eu vingt ans. Et elle a charrié des tas de carcasses de moutons. J’en ai des souvenirs horrifiés.
— Je resterai au bord et à portée de vue.
— Non.
— Et puis je dirai aux fantômes que je te connais.
— Bon, vas-y, mais ne t’éloigne pas !
— Oui, papa !
Tu parles. Cet endroit m’attire. Je me retourne plusieurs fois en marchant pour faire signe à mon père, mais bientôt il ne me surveille plus. La rivière a des eaux noueuses qui ne cessent de mélanger leurs bras comme des muscles changeants où le soleil se reflète avec des joyaux de lumière. J’imagine que l’hiver elle est une cape diamantée de givre où dansent des êtres secrets, mais là au printemps elle ressemble plutôt à un dragon géant à la couleur changeante. Je descends en longeant le courant. Plus bas les eaux arrivent sur un barrage pierreux qui donne naissance à une cascade.
J’approche des berges. Cette digue de pierres me fait envie, les eaux passent peu profondes dessus avant de se déverser plus bas. La rivière, j’ai l’impression qu’elle m’appelle.
Le coucou chante à nouveau, et sa voix flûtée enchante les lieux en vous apprenant que rien de mauvais ne peut vous arriver. Dans le silence du bois, la forêt rêve. Les arbres étendent leurs branches sur l’eau comme de longs parasols. Je saute sur le premier rocher. Le courant entre dans mes sandales. Ouh, elle est froide. Est-ce que je continue ? Je suis toute seule à présent. Je sais nager. Vas-y, Erin. L’écroulement d’eaux que génère la cascade surgit dans un fracas continu. Il m’enivre. J’ai envie d’aller au milieu du barrage, pour bien tout voir depuis son centre et dominer la cascade en hauteur. Avoir le meilleur point de vue de la chute des eaux. Je poursuis précautionneusement. Le bruit se fait assourdissant. J’arrive au milieu à présent, juste au bord, là où l’eau arrive très fort. Mes sandales glissent et je ne peux plus bouger sans risquer de tomber. Je suis prise entre les mains de la rivière. Je n’ai pas compris que ce coin joli était dangereux. Mince, je suis coincée là. J’ai froid. Maintenant j’ai peur. Papa ? Si je l’appelle, m’entendra-t-il ?
— Papa ? je risque.
Rien, mes mots fleurissent à peine dans ce gros déversement. Pourquoi est-ce que je me suis laissé entraîner comme une sotte ?
Je m’accroupis pour mieux quitter le barrage de rochers glissants. Revenir doucement. Mes mains, mes genoux sont glacés. Je lève la tête pour voir que je me rapproche, mais c’est justement ce qu’il ne fallait pas faire, ne pas se déséquilibrer. Immédiatement fauchées par le courant mes jambes pendent dans le vide, mais mes mains s’agrippent au rocher. Je suis couchée sur le ventre dans le courant qui engloutit mon visage et je ne peux pas respirer sans risquer de tomber. Mes mains glissent. Je sens la mousse rentrer sous mes ongles. Je sais que je vais tomber plus bas. Je serre tout ce que je peux pour me retenir à ma vie, et lentement, très lentement ma prise cède et je tombe.
Un instant dans l’air je fais face aux rideaux argentés d’eaux, mais déjà j’entre dans l’onde.
C’est profond, heureusement. Le froid comprime mon torse, mon pied tape sur un rocher, j’ai mal, je remonte vers la surface. Ma jambe est douloureuse. J’ouvre la bouche comme un poisson hors de l’eau, mais je n’ai pas de prise dans les courants contraires, et j’essaie de nager comme on me l’a appris à l’école, mais l’onde glacée tétanise mes muscles.
— Au secours ! je crie.
Je n’arrive pas à nager, j’essaie, mais je n’y arrive pas. La panique s’empare alors de moi. Mais je suis sans force dans ce ventre froid qui m’entraîne et me retourne en lui. Je n’ai plus assez de souffle pour crier. La rivière me garde dans ses bras, voilà plus rien ne m’amuse à présent et je m’affole en dépensant mes dernières forces contre un élément qui m’avale en m’affaiblissant. Je le comprends trop tard. Ma gorge est douloureuse d’avaler l’eau en croyant trouver de l’air et de tout recracher dans des spasmes. Maintiens ta tête hors de l’eau, Erin. Pas de berge, pas de tronc mort où s’agripper. Rien que ma conscience qui diminue.
Alors la rivière change de nature, car deux bras me portent soudain, comme si elle devenait humaine. Mes sens sont désorientés. Ma tête se trouve relevée hors de l’eau près d’une épaule, non je ne rêve pas, quelqu’un est dans les flots et me sauve de la noyade. J’étais épuisée, mais je reprends de l’air. Je retrouve peu à peu mes esprits. J’essaie de comprendre. C’est un garçon que je crois connaître qui nage contre moi en me portant. Lui, la rivière, elle lui obéit. Il fend l’eau comme un poisson avec moi contre son corps chaud. J’ai le temps de voir le soleil jouer entre les feuilles. Je me détends enfin, je pense être hors de danger. Je sens ses jambes palpiter sous les miennes et commander notre trajectoire. Il nous maintient un petit peu au centre du courant et je peux voir comme elle est belle cette rivière, avec ses allées d’arbres monumentaux. Et nous défilons entre eux. Un moment nous passons sous des marronniers en fleurs et j’ai envie de rire rien qu’à voir leurs grappes fragiles figées dans une explosion florale immobile. L’enfant rivière nous laisse dériver quelques secondes où je profite vraiment de la beauté des lieux sans plus aucune peur, ça semble si facile pour lui, puis de violents battements de ses jambes nous conduisent vers une plage, avec maîtrise et précision.
Je suis morte de froid. L’enfant rivière tourne la tête et je le vois. C’est Alban, un copain de classe. J’y crois pas. Pourtant il semble différent ici. Tout ce qui m’arrive est différent. Ça vient de ces lieux, ils sont beaux, mais dangereux comme dans les contes. Papa avait raison en fait, cette forêt est hantée. Je n’ai plus la force de parler. L’enfant rivière s’approche de moi comme si ce qui nous arrivait était naturel, et il pose sa main sur mon front, pour me réchauffer. Mes forces reviennent très lentement. Je peux mieux l’observer. Il est en maillot de bain. Mais ce qui est étrange c’est son regard. Alban n’a plus ses yeux verts de d’habitude. Avec l’obscurité du sous-bois et le contre-jour, j’ai du mal à bien comprendre ce que je vois. Ses yeux sont beaucoup plus clairs, beaucoup trop pâles, ils ne sont plus humains, en fait je crois qu’ils sont transparents. Comme la surface de l’eau me dis-je. Comme ceux d’un monstre. Je cligne mes yeux et me rapproche de lui qui ferme ses paupières quand j’approche trop près. Le soleil chauffe nos visages et lui grogne de plaisir comme un animal sauvage se plaît à ne rien faire. Quand il les ouvre à nouveau ses yeux sont redevenus normaux. Pourtant je n’ai pas rêvé ce que j’ai vu. Quand il m’a sauvée, il était cette autre chose.
J’ouvre la bouche pour lui parler, mais le monde tourne légèrement et sa main qu’il pose à nouveau sur ma tête m’apaise. Je m’allonge et m’endors. Il caresse mes cheveux qu’il lisse doucement. Et je sens cette source chaude qui arrive depuis sa paume et qui me soigne. J’ai le sentiment ou plutôt l’intuition qu’Alban appartient à cette forêt magique. C’est un prince monstre ou un être du monde fabuleux des fées, mais il est gentil. Il me sauve, je le comprends à cette lumière qui vient de sa main et pénètre ma tête dans la nuit de mon sommeil.
Quand je me réveille, mon père affolé me secoue avec ses grosses mains pour me réchauffer. Il est paniqué, et comme je vais très bien je le rassure immédiatement. Je bafouille un mensonge à propos d’un bain que j’aurais fait, mais sans lui dire que j’ai failli me noyer. Quand il s’aperçoit que mon regard est apaisé et que je n’ai pas froid malgré mes vêtements mouillés, il se calme un peu. Il me demande de me lever et déclare que nous rentrons. Sa peur a gommé toute colère à l’égard de ma désobéissance.
Sur le retour je sens une présence près de nous. Sans rien dire, je me retourne et j’aperçois quelqu’un sourire et s’approcher sous les feuilles. Puis son regard apparaît et je peux m’assurer que je n’ai pas rêvé. Alban a des yeux inhumains, mais beaux, des yeux transparents avec une lumière qui vibre autour de sa tête, comme si l’air se tordait à son contact quand il est dans cet état. Et je crois que cela me plaît. Je viens d’être sauvée par un personnage magique.
Le lundi quand je retrouve Alban à l’école il est proche de moi, sans que nous ayons besoin de reparler de cet évènement. Comme si ce secret était trop lourd pour des mots. Mais aussi comme si quelque chose de très grand au-dessus de nos vies nous rendait complices, à présent.
J’ai toujours aimé l’eau. J’adore la regarder s’écouler, ou fermer mes yeux pour mieux l’écouter. Le ruissellement est un poème sensoriel. Une source qui chante dans le silence me remplit de son harmonie. Et puis il y a les couleurs qu’elle véhicule, elle est un conducteur de ce qui nous entoure, car elle s’approprie le monde autour, le vole et le reflète ensuite à sa façon, en le peignant, parfois en le déconstruisant avec ses courants changeants, mais sans que nous ne connaissions sa nature profonde. Tantôt miroir reflétant l’azur, tantôt peinture plane comme une nature morte, parfois transparente, tantôt grise ou glauque, on sait toujours ce qu’elle veut nous montrer d’elle, mais jamais ce qu’elle est.
J’ai toujours aimé l’eau. Les images de surf m’ensorcellent ! Le mouvement de la houle dans les clips de folk, Jack Jonhson qui filme son ami Slater, j’adore ! Les vagues quand elles se forment prennent la lumière du verre tout en recelant les lumières par transparence… puis elles roulent et prennent un bleu profond, miroirs d’un paradis, pour ensuite se fracasser enivrées par leur élan, affolées et joyeuses de leur propre course, fortes et heureuses dans leur débordement d’énergie. Des vitraux vivants, voilà ce que sont les vagues, les vitraux d’une cathédrale, celle de ce grand monde autour. L’eau est le vitrail de la cathédrale que nous habitons. Mais je crois que les vagues sont aussi autre chose. Je me le dis ? Vais-je pouvoir me l’avouer ? Elles sont une respiration océanique.
J’ai toujours aimé l’eau. Dans les magazines psychologiques, on dit que cela nous vient de notre mémoire intra-utérine. C’est certainement vrai, j’étais bien dans le ventre de ma maman, enfin, je crois. Pourtant je pense qu’il y a autre chose me concernant en plus de cette vérité qui nous concerne tous. Je n’ose à peine me l’avouer par crainte d’être fou. Mais comment formuler cela ? L’eau me parle. Et moi je la comprends un petit peu, en tout cas j’apprends.
Depuis tout petit je cours dans les herbes hautes de l’été, dans la boue l’hiver, à croire que je suis né pour ça, courir. La campagne je la connais, je la visite comme un apiculteur ses abeilles, comme un docteur de campagne ses vieux patients. La nature m’appelle, elle veut toujours me voir, elle est toujours curieuse de moi, et moi qu’est-ce que je veux ? Je veux prendre soin d’elle. Parfois je cueille des fleurs à la tombée de la nuit, entouré d’un ballet de lucioles et je sens les grosses veines des collines se chauffer au petit feu de mes jambes, même si c’est de mon père qu’elles ont besoin. Elles me réclament, me donnent des forces que les autres hommes n’ont pas et elles sont là pour faire grandir mon don en me demandant de prendre soin d’elles. Je marche toujours sur les veines qui remontent des profondeurs du monde et qui effleurent les pierres.
Mon père le sait. Il m’a toujours laissé faire, mais à une condition, je dois cacher ça aux hommes. Je ne peux dire ce que je vis qu’à ma proche famille, parce que les gens ne comprendraient pas nos secrets. Pourtant quand j’ai vu ma copine Erin tomber dans l’eau il y a huit ans je n’ai pas hésité. Je voyais bien que la rivière jouait avec elle comme elle le faisait avec moi. Mais Erin n’est pas comme nous. La rivière allait avaler et digérer ma copine. Erin… elle a des yeux particuliers, je les aime tellement que je refuse de me dire ce qu’ils signifient pour moi. Quoi ? Laisser Erin à l’eau pour protéger mes dons, abandonner sa personne aux courants ? Et ses yeux ? Deux pierres mortes roulant au fond de ma rivière ? Alors là non. J’ai plongé et pris Erin dans mes bras. Je repense souvent à ces instants avant de m’endormir le soir. Qu’est-ce que j’aurais dû faire, hein, papa ? La laisser se noyer ? Non, ni toi ni moi ne sommes comme ça. Pourtant je n’en ai jamais parlé. C’est comme si cet évènement m’avait dépassé, comme si de minuscules choses en mouvement avaient été minutieusement agencées, et que j’avais juste eu le temps d’écouter mon cœur.
Ne jamais parler de nos dons. J’ai écouté papa, je n’en ai pas parlé à Erin même si ma nature véritable lui est apparue naturellement, avec une spontanéité et une franchise qu’à l’adolescence on est en train de perdre. Papa m’amuse parfois. Il dit que mon don va évoluer. Que je suis en train de devenir un adulte. Alors il fait de la musique avec un bout de bois pour me protéger de mes crises. Il est mystérieux avec ses histoires de totem. Il voulait me cacher le sien jusqu’à ce que je hausse les épaules en lui disant qu’il était un gros loup. Là il a toussé sous la surprise en me demandant s’il ne me faisait pas peur. « Même pas quand tu tues les autres », ai-je répondu. Alors là, il m’a fait « chut ! »
Mais effectivement, je remarque plus de choses depuis quelque temps. Dans les plis du vent. J’essaie de sonder les courants d’air. Les arbres, je les observe se comporter au changement de temps. Ils se parlent, j’en suis sûr ! À ne pas aborder avec la prof de biologie. Même si on parle des alliances entre champignons et arbres, il est trop tôt pour dire aux hommes ce que nous sentons.
Ce soir, le crépuscule happe tout mon esprit. C’est à cause de cette chaleur qui change. On traîne après l’école comme tous les soirs ce printemps, et on mange les fruits du cerisier communal. On est quelques élèves avec Erin. Elle aussi a changé. Avec ses yeux singuliers et les traits de son visage elle dégage quelque chose qui me scelle à sa personne. J’aimerais me libérer de son emprise. J’ai de plus en plus de mal à la regarder dans les yeux. Elle est vive, il suffit de la voir planter des essais pendant ses matchs de rugby pour comprendre qu’elle a du sang viking. Elle a une hargne héroïque, déterminée, et parfois la voir jouer me fait vibrer. Je l’admire un peu c’est vrai. Enfin je l’aime sans oser l’approcher. Moi je ne fais pas de sport, sauf à l’école, en prenant soin de cacher mes dons. Et puis je deviens ringard pour tout le monde, je suis dans ma période « église ». J’y vais souvent, sans savoir pourquoi, pour le silence ? J’y lis un peu les Évangiles, parfois, mais rarement. J’assiste à des messes, mais je n’aime pas trop les offices religieux. Je vais dans les églises à la recherche de quelque chose. Les mythes, j’adore les mythes. Les récits, je cherche à sentir ce qu’ils cachent. Et la Bible c’est ça, la dernière compilation de mythes plus anciens. Alors pour Erin qui est une star dans l’équipe, un grand cul-terreux comme moi, ça ne signifie plus rien. Elle brille dans le monde des garçons branchés, alors que moi, je dois tout faire pour en vivre à l’écart. En acceptant de vivre mon don, c’est comme si j’abandonnais le rêve de vivre pleinement avec les miens et que j’étais séparé malgré moi d’Erin. Comme un curé avec sa foi.
On est quatre ou cinq à grappiller les cerises sous l’agacement des moineaux. Au fur et à mesure que le soleil descend, mon don me force à ressentir de nouvelles choses. Je retiens mes yeux de monstre que j’ai depuis tout petit, ce qui a enchanté mon père, au moins autant que la descente de mes testicules. Le bus des étudiants se gare dans notre dos. Erin va encore avoir le droit de se faire courtiser. Plutôt que souffrir je reste concentré sur ce qui passe sous le gros tilleul. Il a poussé sur une veine de pierre qui conduit à un nœud de courants telluriques, juste sous l’église. Les changements de température me font rentrer dans un ravissement. Les feuilles murmurent au ciel quelque chose comme un poème.
— Eh, le curaillon, t’écoutes ?
Je ne prête pas attention à Stéphane, le grand étudiant qui fanfaronne autour d’Erin. À moins qu’il ne s’adresse à moi. Mais le crépuscule est magnifique, il happe toute mon attention, des nuages de gouache s’amassent à l’horizon pour former un berceau soyeux au soleil qui s’arrondit en énorme boule rouge, et elle descend avec majesté. Mon don me montre quelque chose, mais quoi ?
Je reçois une tape derrière la tête. Surpris qu’on s’intéresse à moi je me retourne. C’est Stéphane, mais qu’est-ce qu’il me veut ce grand con ? Les autres enfants de mon âge sont déjà partis, il ne reste qu’Erin soudain très pâle, qui descend de l’arbre.
— Qu’est-ce que je t’ai fait ?
— Toi, curaillon, tu sais pas que Dieu est mort ?
Il fait le dur pour Erin. Je dois sortir de ce mauvais pas, d’autant que mon don m’attire vers le coucher de soleil, et que je deviens complètement indifférent à cet idiot. C’est sans me rendre compte que je détourne mon visage pour observer le crépuscule, et c’est là que Stéphane me crache au visage.
— T’es un petit PD ? Un curaillon pédophile, c’est ça ?
— Pourquoi est-ce que tout ce que tu dis semble sorti d’un cerveau de singe en surproduction hormonale ?
— Quoi ?
— Tais-toi, je regarde le ciel.
Je m’essuie la joue. Il me lance un grand coup droit que j’esquive de justesse.
— T’as peur, pédale ? Bats-toi qu’on en finisse. Ah non, tu vas me tendre l’autre joue, c’est ça le catho ?
Et il se marre de toute sa méchanceté idiote.
— Écoute Stéphane, je ne veux pas me battre, dis-je poliment.
Je sais que si je me concentre en usant du pouvoir des lignes, je peux rentrer dans ses yeux puis dans son esprit, je peux le convaincre, voir le commander l’espace d’un court instant. Vas-y, mais sans lui montrer ton vrai regard. Mais le soleil m’attire, allez, Alban, reste concentré.
Stéphane se marre.
— Quoi, tu me fais les gros yeux ?
Le soleil appelle mon attention et ce que j’admire est les funérailles d’un dieu. L’horizon est devenu un brasier. Mais je me fais encore cracher dessus. C’est là qu’il tombe à la renverse à côté de moi, le temps de regarder ce qui se passe, je vois Erin accrochée à ses genoux qui plaque mon agresseur magistralement. Puis elle monte sur lui à califourchon, arme son poing qu’elle lève haut et lui décoche un grand coup dans sa gueule. La vache, quelle fille ! Elle a les yeux encore plus bleus que d’habitude sous la colère, et elle ne retient pas son deuxième coup sur le nez de Stéphane qui crie « stop ! »
Lui se lève tandis qu’elle l’insulte « dégage pauvre con, dégage de mon copain et t’approches plus de nous ou je t’envoie mes frères ». Mon agresseur se redresse comme un chien battu, l’air déconfit, sa main contre son nez en sang, face à cette fille dressée sur ses appuis avec une force intérieure sur le point d’exploser.
Une fois Stéphane parti elle se retourne furieuse après moi et me commande de m’essuyer. Mais je n’ai pas à m’excuser de mon comportement.
— Merci quand même, je lâche.
— J’aurais préféré que tu règles ça tout seul.
Puis elle se détend.
— Pourquoi tu t’es pas battu ?
— Je sais pas. Je crois qu’essayer de convaincre est plus important que de s’imposer.
— Dis-moi, ça te chiffonne pas qu’une fille se batte pour toi ?
— Non. T’avais l’air de bien t’en sortir toute seule.
On ne s’est pas regardé dans les yeux comme ça depuis des années. Je suis en train de me sentir tout chose.
— Pourquoi, t’es PD ?
— S’il te plaît, ne ramène pas le courage à la sexualité.
— Ah bon. T’es homosexuel alors ?
Là elle me cherche en faisant de l’esprit, ça me détend, et je peux l’observer à loisir. L’expression de son visage a quelque chose de splendide, enfin je trouve.
— Et toi, tu es préhistorique ?
— Non. Mais je voulais savoir si tu t’intéressais aux filles.
— Pardon ?
— Ben, les PD s’intéressent pas aux filles.
En posant cette question, je comprends trop tard que je suis tombé dans son piège, d’autant qu’elle se rapproche dangereusement de moi comme un grand veut faire peur à un plus petit. Je sens ses lèvres venir trop près et ses yeux poignarder les miens. L’idée qu’elle essaie de m’impressionner comme l’a fait Stéphane m’amuse soudain, et son jeu a le mérite de briser la gêne entre nous en créant une intimité qu’on n’osait plus avoir.
— Je vais te dire, petit non-violent. Ce qui me plaît, c’est que tu n’es pas une brute.
— Comme toi ?
— Oui, comme moi. Parce que sinon on n’arrêterait pas de se chercher. Non ce qui me plaît dans ta non-violence, c’est que tu n’es pas lâche, tu as peut-être eu peur un peu je ne sais pas, et ça aurait été normal après tout, moi aussi j’ai eu les chocottes juste le temps de partir pour taper tout ce que je pouvais, mais en tout cas je sais que tu es valeureux, courageux, parce que je le sens dans tes yeux.
— Et c’est ça qui te plaît, toi qui te prends pour une amazone ?
— Exactement. J’aime pas les idiots brutaux, et j’aime pas les mauviettes. Toi tu es ni l’un ni l’autre et j’ai envie de voir ce que ça donne.
Son jeu soudain me donne envie de lui montrer qu’elle me plaît. Sa provocation déclenche quelque chose en moi que je contrôle mal, et sans crier gare je la fauche en la tenant dans mes bras puis je la soulève comme si elle ne pesait rien, mais elle se débat en vain et s’énerve. C’est ce que je voulais, d’ailleurs je crois que c’est ce que nous voulions tous les deux ; alors d’une force contre laquelle elle ne peut rien je la couche sur le dos, délicatement, et je la maintiens fermement par les épaules ma tête penchée sur elle. Je pourrais l’embrasser si j’osais. L’herbe est constellée de fleurs blanches autour de sa chevelure. Je sais que le soleil est en train de s’abîmer dans le monde.
Enfin elle arrête de se débattre et me regarde. Je lui souris.
— Merci, lui dis-je.
Elle essaie encore de se dégager, de me frapper, mais je la bloque sans difficulté.
— Tes yeux changent quand tu te bats, lui dis-je.
— Et toi ? Je t’ai connue avec un autre regard.
Quand je me relève, elle me frappe à coups de poing. J’en laisse certains venir sur mon torse, histoire qu’elle sente mes muscles. Je bloque ceux qui s’approchent de mon visage et finalement je garde ses deux poignets serrés dans mes mains. Elle enrage, essaie de se libérer prise entre la joie de me sentir fort et la colère d’être prisonnière. C’est moi qui m’approche d’elle. Elle lève un genou vers mes parties que j’évite, et je resserre ma prise qui lui provoque un cri de douleur.
— Je ne veux pas me battre. Et je ne le ferai pas. Si tu veux voir ce qu’un non-violent et non mauviette peut donner, alors accepte qu’un pacifiste soit plus fort que toi, espèce de petite brute du rugby.
— T’es qu’un petit con qui bat les filles. Je te hais.
— Oui, moi aussi, tu me plais.
Elle se débat toujours et sa tête est tout échevelée. Des fils d’or passent sur ses yeux bleus. Un moment je crois que je vais l’embrasser.
Je la libère.
— Erin ?
— Quoi ! elle essuie son tee-shirt plein d’herbe séchée. J’essaie de ne pas trop regarder ses seins.
— Tu voudrais pas qu’on aille se promener vers Malmort un jour ?
— C’est un rancart ?
Je ne sais pas quoi lui répondre. Et j’ai du mal à soutenir ses yeux, mon vrai regard veut surgir, et j’ai envie de me blottir près d’elle, comme ce jour à la rivière, quand nous avions huit ans.
Et elle me frappe d’un grand coup de poing dans l’épaule.
— Salut, Alban. Viens me voir jouer un match un samedi si t’as rien à faire.
De retour chez moi je suis toujours perdu dans mes pensées, ou plutôt tout à ma contemplation du monde. Quand je rentre à la maison, Ondine, ma mère, caresse ma joue comme elle faisait quand j’étais enfant. Je mets la table. Quand Papa finit de rentrer ses bêtes, il arrive pour le dîner. J’ai les yeux qui cherchent tout le temps une fenêtre pour voir le ciel. Quelque chose est en train de changer avec le soir.
Je vois que mon père aussi est différent. Il est plus apaisé que d’habitude, happé dans un étrange bien-être. Maman a l’air de savoir ce qui se passe en moi, mais ne semble pas vouloir m’en parler. Elle a un petit sourire en coin et me sort de ma rêverie :
— La maman d’Erin a appelé.
— Pardon ? dis-je, rougissant.
— Oui, elle s’est battue avec Stéphane parce qu’il t’avait craché au visage.
Mon père engloutit un morceau de viande presque crue.
— Tu peux te défendre chi tu veux Alban. Mais fais attenchion, conclut-il, sans prendre le temps de finir de mâcher.
— J’essayais de le convaincre avec les lignes.
— Allons bon, t’es trop petit, reprend-il. Ça peut se faire, mais dans des situations différentes.
Le ciel est gagné par l’obscurité de la nuit, mais pas que. Autre chose arrive. Ça vient de ce berceau de nuages qui accueillait le soleil au crépuscule. Comme si cette masse s’était chargée de la force du soleil avant qu’il meure. Et ça approche.
— Oui, quand tu condamnes les gens ? Mais moi je ne suis pas encore mature.
Papa n’aime pas quand je lui rappelle qu’il tue des gens ou des bêtes, pour lui je n’aurais dû l’apprendre qu’à la maturité de mon don. Ça le gène, comme si je l’avais surpris en train de faire des cochonneries avec ma mère.
Une masse sombre envahit les cieux, mais laisse un tout petit carré de ciel où luit un morceau de lune.
— La nuit amènera la pluie, souffle mon père. Il était temps, le printemps est trop sec. On partait sur une canicule.
— Ils n’annoncent pas de pluie à la météo pourtant, dis-je. Juste un risque d’orage.
— Ouais, finit mon père, mais on a besoin d’eau.
— La maman d’Erin était inquiète, Alban, nous coupe maman.
— Je la protégerai de ce Stéphane, dis-je finalement.
— Alban, reprend ma mère, je sais que tu la protégeras, mais tu dois rester discret près de Stéphane et lui cacher ton don. Mais je m’inquiète, car tu es différent de ta sœur Alice qui aime les conflits, toi tu es fort je le sais, mais tu es encore jeune et rêveur. Je n’aime pas te savoir déjà confronté à la violence des gens, avec un don que tu dois utiliser en leur cachant.
— Oui, il n’est pas comme sa sœur, s’amuse mon père. On ne doit pas les comparer, c’est leur don qui est différent.
— Alice est un dragon femelle, dis-je. Une brute épanouie, un vrai combattant.
— Il fallait un tempérament de fougue pour reprendre une vieille terre dangereuse comme elle l’a fait, rétorque mon père. Toi, tu as certainement un caractère qui sera en rapport aux besoins de ta future région, mais nous ne la connaissons pas.
— En tout cas, je ne suis pas comme Alice. Je suis plus posé. Moins dans l’action, en fait j’aimerais convaincre avant de devoir tout casser.
Mais maman comprend que papa et moi sommes happés par autre chose. Elle se fait couler un café tandis que nous sortons. La nuit est bouchée par une couche nuageuse et je rentre dans un ravissement, comme ensorcelé. Les lignes appellent ces nuages. Je ressens tellement plus les choses. Un vent chaud arrive depuis la rivière avec des odeurs humides et des larmes baignent mes yeux. Je veux en parler à mon père, mais déjà il s’en va au pas de course en foulant la vieille forêt de Malmort à une vitesse folle, car je sens chacun de ses pas dans les veines du sol. Les courants d’air grossissent et annoncent une fête, et j’observe les herbes hautes qui se couchent et dansent dans un appel silencieux, mais solennel.
— Maman, dis-je dans le vent qui forcit, maman !
Elle arrive avec le même sourire en coin que pendant le repas. Ma mère est belle. Elle a de longs cheveux noirs dont quelques blancs, et les rides au coin de ses yeux renforcent l’expression de son regard. Elle est grande et altière. Elle plaît aux hommes parce qu’elle séduit comme un grand serpent d’eau, elle a été choisie par la rivière pour aimer mon père, l’élu de Malmort, pour sauver cette région. Et moi qui suis leur enfant, je suis en train de comprendre tant de choses et d’en deviner tant d’autres que je suis impatient.
— Maman !
Je pleure sous la violence du vent. Elle me sourit sans répondre. Elle sait tout sur moi.
— Écoute ton don, Alban. Il se prépare une grande fête comme tu n’en as jamais vue ! m’avoue-t-elle finalement.
Le vent mange ses mots. Les arbres bougent comme des hommes qui se mettent en route.
— Pars, cours, écoute le don, me crie-t-elle.
Et je crois voir qu’au-dessus de son sourire des larmes naissent de voir son fils grandir trop vite.
Alors je m’enfuis face au vent qui charrie les premières fleurs de marronniers. Les odeurs se renforcent, la terre exhale ses mousses pour mieux séduire l’énorme orage qui s’approche. Sans réfléchir, j’approche de chez Erin. Invisible comme un renard rodant près d’un poulailler, je lance des cailloux à sa fenêtre. Elle ouvre, me voit. On ne se parle pas. Ses cheveux détachés s’envolent autour de son visage. On vient de retrouver cette complicité de nos huit ans, mais avec plus de gravité, la seule vraie relation qui doit exister entre nous. Elle descend sans bruit. L’air grossit autour de nous. Je ne contrôle plus rien de mes sentiments ni des appels de mon don. Erin sort par la porte de derrière. Elle avance lentement vers moi en attachant ses cheveux blonds, et sa démarche me fait penser à une panthère.
— Il se passe quelque chose ce soir. Je vais à Malmort. Suis-moi.
Je lis l’ombre de l’inquiétude dans ses yeux.
— Attends, je vais chercher une lampe, répond-elle.
— Pas besoin avec moi.
— Je ne suis jamais retournée là-bas, tu sais, depuis. L’endroit me fait peur.
— Il effraie tout le monde, sauf ma famille, dis-je.
Mes yeux lui disent que je l’aime.
— Pourquoi t’es là ? reprend-elle.
— J’ai besoin de toi ce soir.
Elle retrouve son visage de guerrière du rugby. J’ai besoin d’elle, c’est ce qu’elle comprend et elle me signifie qu’elle est là.
— Allons-y, me lance-t-elle en passant devant moi.
Elle porte un jean délavé, des tennis et son sweat à l’effigie de son équipe. Elle part au pas de gymnastique. Je la suis sans difficulté. Elle s’arrête à l’orée de la forêt de Malmort où elle marque un temps et me regarde interrogative. Avec le vent orageux, les arbres se tordent et grincent comme jamais, on croirait qu’ils vont prendre vie comme dans des contes lugubres.
— Le monde change ce soir, dis-je. C’est ce que j’essayais de voir sous le cerisier tout à l’heure. Je crois comprendre beaucoup de choses. Mais cela me fait peur.
Comprenant qu’on se trouve dans un jour comme celui de nos huit ans, elle se met face à moi pour me dévisager sans gêne. Pour chercher à m’analyser. Je sais qu’elle veut revoir mes yeux, je sais qu’elle veut comprendre ce que nous gardons secret depuis tant d’années. Qu’elle a des questions.
Je sonde l’obscurité entre les arbres en mouvement, la nuit est plus épaisse dans la forêt de Malmort, puis je pose mon regard sur Erin qui m’observe gravement, en silence. Et ses yeux me rassurent.
— T’es prête à me suivre là-bas ? lui dis-je.
— Allons-y.
Et nous disparaissons sous les arbres. Les odeurs sont plus lourdes que d’habitude. Avec le renforcement du vent, nous nous taisons. Un arbre est tombé contre un autre dans la forêt et nous passons sous le tronc renversé qui coupe le sentier. Pour nous faufiler, je lui tends la main, et au contact de la sienne je ne peux m’empêcher de lui donner une dose de courants telluriques. Quoique je me demande si ce n’est pas Malmort qui m’a joué un tour en jaillissant de ma paume sans prévenir. Peut-être s’agit-il de l’initiation d’Erin.
En se hissant à mon niveau, elle regarde nos mains et m’observe avec douceur. Elle sait qu’elle revit ce qui nous a liés le jour où elle a failli mourir, et je crois qu’elle m’en est reconnaissante.
Encore plusieurs mètres avant de déboucher sur la colline menant au château. Il fait nuit noire et pour tromper sa peur elle a besoin de parler.
— Je ne suis jamais revenue ici depuis. C’est un endroit dangereux. Je n’ai jamais parlé à personne de ce qui s’était passé.
Elle marque une pause, mais à la faveur de la nuit on peut dire des choses qui feraient rire les gens raisonnables en plein jour ; alors elle s’y risque.
— C’est un endroit où vivent des secrets qu’on a depuis longtemps oubliés. L’endroit est vivant. Il n’y a que ta famille qui peut s’y aventurer, parce que vous comprenez ce monde. J’ai appris des choses effrayantes à son sujet. La rivière a changé son cours et a été attirée près du vieux château. On dit que c’est pas normal. Mais aussi que ta sœur a été prise en chasse par des braconniers qui voulaient la violenter. Mais que ces gars ont vu quelque chose de monstrueux sur place. Qu’ils en sont tous morts, sauf Alice et son actuel beau-père. C’est vrai tout ça, Alban ?
Elle s’est arrêtée pour me poser ces questions.
— Oui, lui dis-je.
Alors elle prend ma main dans la sienne.
— Refais-le, s’il te plaît.
— Je ne fais pas ça aux gens, juste aux animaux pour les soigner. Et puis c’est comme si j’ouvrais mon cœur, c’est gênant.
— Et à moi tu me l’as fait quand nous étions à la rivière.
— Oui, mais tu allais mourir.
— Et là, il y a un instant.
— Ça m’a échappé, Erin.
Les arbres grincent affreusement dans la forêt. Une trouée dans le ciel dégage les nuages, mais ils résistent et se compriment en prenant la forme d’un animal monstrueux.
— J’ai peur, crie-t-elle.
La lune sort petit à petit sur la forêt et vient baigner mon visage, laissant celui d’Erin dans le noir.
Alors je prends ses deux mains et je lui offre le sang des pierres qui coule dans ses bras tandis que soudainement la lune l’éclaire, provoquant chez elle un rire de joie qui retentit et s’élève comme une cascade dans l’air. Et j’observe Erin, les yeux mouillés d’émotion, qui me fixe et qui attendait cette chaleur tellurique depuis des années.
Je comprends que c’est la colline et la rivière qui me l’ont désignée depuis que je suis tout petit. Son sauvetage quand nous avions huit ans n’avait rien d’un hasard, c’était mon épreuve et c’est là que les éléments nous ont réunis.
Mon cœur bat trop vite, lui donner de l’énergie tellurique m’oblige à trop de sincérité. Je veux arrêter, mais déjà je lui ouvre mes bras elle vient se blottir contre ma poitrine. Elle dépose sa tête sous mon menton et tout mon corps rayonne des lignes en l’exposant à un grand courant. Je dois briller comme un soleil avec toute cette énergie qui irradie de moi. Et Erin doit ressentir mes sentiments pour elle à travers les courants.
— Continuons, lui dis-je, sinon j’ai peur de ne pas aller voir jusqu’au bout. J’ai la trouille de découvrir des choses sur le monde, et, des choses sur moi.
Elle balance son bras sous le mien et colle nos épaules comme pour former une mêlée. Ensuite elle me propose d’aller au bout du chemin ensemble. Moi je me sens comme un blessé, et elle est devenue mon indispensable docteur pour continuer d’avancer, ou plutôt un axe autour duquel je vais voir tourner ce nouveau monde qui m’entoure, à cause du don qui est sur le point de me transformer.
Une fois en haut de la colline nous sortons du couvert des arbres et restons bouche bée, d’autant que l’éclairage de la lune jette une lumière étrange sur le monde.
L’orage s’est ramassé comme une bête prête à bondir. C’est une forteresse de nuées en mouvement avec les formes d’un monstre géant qui s’agace, et qui se prépare à attaquer. Observer sa danse dangereuse est captivant. Deux trouées lumineuses sont comme des fenêtres jaunes ou des yeux coléreux, et parfois c’est tout son corps qui s’éclaire de l’intérieur. Cette force brute est à la fois effrayante et enivrante. Cette chose dans le ciel est vivante, c’en est frappant. Erin me serre la main.
— Regarde là-bas, me dit-elle.
Alors on le voit. Mon père danse au bord du vide, comme un fou, comme un poète, comme un animal touché par la grâce. Les lignes accourent à chacun de ses pas de danse, et je reste bouche bée de voir cet homme qui frappe la terre de toutes ses forces et elle qui lui répond avec les pulsations d’un immense tambour.
La brume se lève depuis la rivière et roule ses volutes au bord du plateau granitique du château. Mon père saute sur la corniche, au bord des vagues d’une mer blanche et irréelle. Aux portes des limbes.
— Le souffle du dragon, dis-je à Erin.
— Quoi ?
— La brume vient quand la terre rêve avec intensité, ou qu’elle s’intéresse au monde des hommes, en tout cas quand elle sort de son état normal.
Erin découvre des secrets qu’elle n’imaginait pas. Elle sursaute au museau qui se pose sous sa main. Un mouton vient lui réclamer une caresse. Elle se retourne et ils arrivent tous. Les moutons, les hardes de sangliers, des chevreuils. Ils viennent au rendez-vous.
— C’est quoi, ça ? demande-t-elle.
— Ils viennent pour mon père. Ils viennent le voir commander l’orage, ce dragon des airs. Et ils viennent pour leurs soins.
— Quoi ?
— Tu sais très bien. Ce que je t’ai fait vient du ventre de la pierre. C’est le sang des profondeurs que nous transmettons aux animaux.
Un renard vient se poser entre mes jambes et enroule sa queue contre ma cheville. Erin affiche un air hésitant, puis semble enchantée.
Un coup de tonnerre. Les lignes dans le sol s’allument phosphorescentes et forment des arcs-en-ciel veineux fabuleux. Elles appellent cette masse monstrueuse qui s’est concentrée au-dessus des ruines.
— Erin, cet orage vient de ce berceau de nuages que je regardais au crépuscule et qui accueillait le soleil à l’horizon, tout à l’heure, quand nous étions sous le cerisier.
— Ça craint ?
— Non. Je sais où la foudre peut tomber, et ce ne sera pas sur nous.
— T’es sûr de toi ?
— Oui ! elle va tomber sur le plateau de Malmort.
Le vent s’engouffre dans ses cheveux et elle ferme les yeux au clair de lune.
— Ton père, c’est normal qu’il danse au bord du vide, avec l’orage au-dessus de lui ? Finit-elle par demander.
— Oui. J’imagine. Je ne sais pas. Je crois qu’il est en train de parler pour cette terre, Erin, pour ce pays qui souffre du manque d’eau et qu’il est train de prier cette chose nuageuse. Qu’il lui demande de venir mourir ici, sur Malmort.
— Quoi ?
— Je crois que cet orage est vivant. Que c’est dans nos mythes, que tout est dans nos mythes. C’est un géant des airs qu’on ne voit pas, nous humains. Je pense que cette région aussi est vivante, qu’elle est un titan qui se nourrit de géants. Et que mon père parle pour Malmort. Les Chinois considèrent que les dragons existent, qu’ils sont les éléments. Les ouragans, les tremblements de terre, les tsunamis ne sont causés que par leurs déplacements. Mais nous ne voyons pas ces êtres. Ils causent des catastrophes naturelles sans s’en rendre compte, car nous sommes d’une taille insignifiante pour eux. Je crois que c’est vrai Erin. Et ce soir j’ai peur de ce que je vais apprendre.
Alors on voit ce que j’appréhendais. Le monde explose dans un grand éblouissement et nous sommes aveuglés. Le silence ne revient pas tout de suite tellement l’écho est violent. J’essaie de comprendre ce que mes yeux ont deviné au moment du flash. Je revois cette lumière hostile qui d’une vitesse vertigineuse a frappé le plateau de Malmort, et elle s’est fracassée très précisément sur mon père. Le sol en a tremblé.
— T’as vu ? crie Erin.
— Incroyable ! dis-je en hurlant, il a été foudroyé et il danse encore. Oh mon Dieu !
— Mais c’est lui le dieu, tu comprends pas ? Alban, le dieu, c’est ton père !
— Ah, ah, ah. Jamais je ne pourrai faire ça !
Alors le ciel se casse sous l’œil cyclopéen de la lune. Et la foudre frappe encore. Mon père reçoit un éclair blanc, large comme un arbre descendu des cieux, et il disparaît dedans. Ce foudroiement reste longtemps visible, peut-être l’espace d’une longue seconde puis le monde retourne à la nuit. Mon cœur va exploser. Erin et moi sommes aveuglés et abasourdis par ce qui se déroule devant nos yeux. Je comprends avoir vu distinctement la langue d’un dragon qui cherche à anéantir papa. L’orage moribond refuse d’expirer. Mais mon père le tient enfermé dans sa danse. Puis ça n’arrête plus, le ciel explose et déchaîne ses attaques sur cet homme qui danse toujours. Je suis en train d’assister à ce qui pourrait être la fin du monde. J’ai peur que mon cœur ne s’arrête ; papa es-tu vivant ?
Puis les roulements s’atténuent, comme des grondements lointains. La bête céleste meurt. Je suis si soulagé que j’en pleure de joie. Je sens la pluie venir avant qu’elle ne tombe. L’eau arrive à grosses gouttes, puis se stabilise rapidement en douce bruine.
Mes yeux de bête ont surgi sans que je puisse les retenir. Erin sursaute à mes côtés puis me fait face.
— Alban, enfin. Tu me montres ton vrai regard.
Elle pose sa main sur ma joue et je comprends mon supplice si jamais elle se décidait à ne pas m’aimer. Elle approche son index de mon œil. Et elle parle avec des sanglots dans la voix.
— Je n’avais pas rêvé ce jour-là, parfois j’avais peur de douter, mais non, j’ai toujours su que c’était vrai. Depuis toutes ces années. Ton regard est comme dans mes souvenirs, petit être de la forêt magique. Tes yeux sont devenus transparents, comme l’eau, mais ressemblent à ceux d’un fauve.
Ses yeux à elle sont d’une profondeur que mouille l’émotion. Le vent joue avec ses cheveux. Tout en gardant sa main posée sur ma joue elle m’embrasse à pleine bouche. Alors je laisse le courant des pierres affluer en elle, et moi aussi je l’embrasse. Je passe ma main dans ses cheveux et je goûte à son âme. Et je la serre, j’aimerais me fondre en elle, que nous vivions toujours ensemble, et je crois que je pourrais lui consacrer ma vie.
Mais nous sommes bientôt empêchés par les moutons. Erin rit et hausse ses épaules en me regardant d’un air satisfait. Quitter ses lèvres a été un déchirement, mais elle m’embrasse encore, pour me rassurer. Or, je quitte ses baisers pour passer derrière elle. Là je pose mes paumes sur le haut de ses mains, et elle sent comme une attraction vers la tête patiente du mouton.
— T’es prête à apprendre sur le don ?
— Oui.
Alors je pose les mains d’Erin sur le front de l’animal, et de puissants courants remontés des profondeurs du sol jaillissent de moi pour traverser le corps d’Erin et rejoindre la bête. C’est comme si elle donnait le lait de notre mère à tous, à un mouton dont elle reçoit un merci plein de douceur.
— Alban, c’est merveilleux ! Je sens tant de choses. Je vois le sol illuminé. Je vois les courants qui brillent dans toute la colline et qui se concentrent sur la corniche et sous le château.
Mais j’arrête mes soins. Elle se retourne et m’interroge.
— Je dois y aller doucement. Ça pourrait t’épuiser, fais-moi confiance, je t’en prie.
Mais elle se jette à mes lèvres et m’embrasse.
Des rayons obliques passent sous le corps des nuées en éclairant cette pluie fine, délicate, qui s’égoutte sans bruit. Erin tient mon visage entre ses mains. Dans ce clair de lune étrange, la bruine qui flotte autour de nous se met à scintiller, et il y a quelque chose de féerique soudain, pour nous deux qui nous aimons pour la première fois, là, face à face, sous ces cascades vaporeuses que la lune enlumine, et qui tombent pour un baptême païen, pour celui d’Erin, pour la bénédiction de sa venue dans notre monde.
***
Le lendemain matin, mon père se lève tard, à sept heures trente. Il se frotte les yeux, et s’assoit avec son café.
— Grasse matinée, lui dis-je.
D’habitude, il est dehors à cinq heures pour soigner la faune sauvage qui le réclame à Malmort, puis il s’occupe ensuite des animaux de notre ferme. Mais là je sais que ça s’est fait cette nuit et que toutes les bêtes qui l’ont souhaité ont eu leur part pour un moment. Je m’attends à une réflexion pour avoir fait venir Erin cette nuit. Maman arrive décoiffée en pantalon de pyjama, encore toute molle de sommeil. Elle a un beau collier aux pierres étranges qui lui va très bien. Je sens comme mon père la couve du regard. Il a l’air indifférent à mon comportement d’hier. Je bois du café depuis peu. Je touille la mousse épaisse de mon expresso, l’esprit encore plein de l’atmosphère d’hier. Ça y est nous sortons ensemble avec Erin. La nuit a été indescriptible, car le monde était complètement différent, du moins dans la région, tout semblait pouvoir basculer, se casser, déclencher une catastrophe, et moi je commence juste à m’en apercevoir. Les gens ignorent qu’il y a des choses monumentales qui se trament juste au pied de leur maison. Mes pensées me ramènent auprès d’Erin.
— Alors Alban ? me demande ma mère.
— Ça va.
Elle me sourit. C’est mon père qui lui coupe l’herbe sous le pied.
— Il a écouté son don, on n’a rien à lui reprocher.
— Et si leur relation ne dure pas ? demande-t-elle.
— Elle durera, elle a été choisie il y a longtemps. Comme toi, lui répond mon père.
Ma mère qui semble rassurée par ces propos se tourne vers moi avec un air maternel et me passe la main sur la joue.
— Tu es grand, tu es presque un homme. Je revois encore le petit garçon que je devais câliner, et tu es toujours aussi beau.
Puis elle change de sujet. J’apprends qu’Alice va venir bientôt, et que nous irons passer quelques jours en vacances chez elle, en Bretagne.
Après le petit-déjeuner, mon père me conduit chez un de ses amis, Anthony Blaizaud à qui il achète une liqueur artisanale. « Un Limousin qui a la noblesse des vrais paysans et la sagesse des travailleurs de la terre » selon papa. On arrive dans les plis d’une colline où se cache un verger tout baigné de rosée. L’endroit, desservi par des courants telluriques endormis, offre une terre grasse et maternelle, comme un sein. Clément sourit en descendant de la voiture. Anthony y récolte ici des myrtilles, des framboises et son cassis. Une petite fille blonde rit en jouant sous des arbustes. On approche, Anthony nous salue et je me rends compte que cet homme a toujours le sourire aux lèvres, qu’il n’a pour seule inquiétude que le souci de rendre service aux autres. C’est un facteur de métier qui cultive à côté des champs et ce verger. Si papa m’a conduit ici aujourd’hui, c’est qu’il y a certainement une raison, et je m’interroge en observant autour de moi. Anthony veut faire goûter sa nouvelle liqueur à Clément qui salive déjà. « Elle est très épaisse, gorgée de cassis, elle doit faire 20 degrés d’alcool », précise Anthony. J’observe les lieux encaissés entre deux bois, ils sont ici protégés des grands froids et exposés au soleil. Je comprends que la petite fille joue avec les taches de lumière qui dansent sous les feuillages, elle essaie de les écraser de ses petits pieds et rit aux éclats. Un liquide noir coule lourdement dans un verre. La liqueur ressemble à un velouté, ou à une soupe de fruits. Anthony sourit, mon père goûte. Une femme nous rejoint, elle est blonde comme la petite fille et prend l’enfant par la main pour venir nous saluer. Mon père a goûté la liqueur en poussant un petit grognement de plaisir. Je ne me suis pas rendu compte qu’Anthony m’observait en silence. C’est un homme d’une quarantaine d’années qui n’a jamais abandonné sa terre. Il a les cheveux poivre et sel, les yeux clairs, est grand et athlétique, il doit avoir l’endurance et la force d’un arbre ; l’homme me fait penser à gardien qui veille son verger, à un paysan qui vit dans la sagesse de ses collines. Mais il me surprend en m’apostrophant spontanément « Alban tu as changé, on dirait que tu es devenu un autre homme, je n’arrive pas à dire pourquoi, mais il y a quelque chose de plus grave en toi, que je retrouve chez ton père. Quelque chose de plus animal, de sauvage, ou de terrible. » Et il me jette ces mots au visage sans s’inquiéter de me vexer et sans que je sache quoi lui répondre.
Clément qui m’observait du coin de l’œil sourit à son ami et le complimente pour sa liqueur. Il s’agit d’un excellent millésime, dit-il en me souriant et veut en acheter une vingtaine de bouteilles. « Une excellente année, précise-t-il, et je veux en conserver pour mon fils plus tard, quand il sera plus grand ». La petite fille arrive en tenant la main de sa maman, elle doit avoir trois ans, a des joues roses d’avoir joué et des yeux bleus ouverts sur le monde. « Carla, dis bonjour », lui demande son père et elle nous présente de sa petite voix adorable un « bonjour messieurs ». Elle rayonne de joie. On fait la bise à sa maman, et à l’enfant qui nous pose un gros bisou mouillé avec ses lèvres de rose. Pour autant je suis perturbé par ce qu’a remarqué Anthony. Il faut qu’il vive au plus près de la nature pour sentir ses secrets, et deviner sans le comprendre ce que nous sommes. Et il a constaté une chose, c’est que j’ai commencé ma mutation. Mon père regoûte à la liqueur et le félicite, puis me coule un regard amusé. Il m’a amené ici que pour que je passe au jugement de son ami Anthony. Carla regarde Clément en disant « loup », puis elle me désigne du doigt, mais sa maman la reprend gentiment.
Au collège, je suis impatient de retrouver Erin. Je ne sais pas comment elle va se comporter en société. Dans la cour je l’attends au milieu des copains. Elle devrait bientôt arriver. Je vois la voiture de son père pas loin du bahut. Elle en descend et va passer les grilles d’entrée. À sa venue mon cœur s’emballe, elle sait rester discrète et ne laisse rien transparaître. Elle salue ses copines, mais ne s’attarde pas comme d’habitude à parler avec elles. Non, elle s’approche de moi, d’inhabituelles choses se produisent et des regards curieux s’allument dans les groupes pour observer Erin. À ma hauteur elle pose ses lèvres sur les miennes et passe sa main derrière ma tête pour bien coller nos bouches. Et ça devant tous les élèves. Bien voilà, moi qui n’aime pas qu’on me remarque. J’essaie de ne pas être gêné ni de regarder les autres autour de moi.
Après tout, c’est la fin de l’année, l’époque où les couples se forment, et elle n’a jamais eu de petit ami, ni moi de copine d’ailleurs, à croire qu’on s’attendait.
Pendant la première récréation, on s’éloigne, et elle se blottit dans mes bras en posant sa tête contre mon épaule. Sans oser me regarder elle m’apprend qu’elle attend que nous soyons petits amis depuis nos huit ans. Exactement comme moi. Qu’elle repensait tout le temps à cette journée à la rivière en m’observant grandir et en se demandant quand je viendrais la chercher pour la conduire vers mes secrets merveilleux. C’est comme si depuis ce jour-là elle avait eu le coup de foudre, mais qu’elle n’avait jamais trouvé la force de venir parler de ce qui nous était arrivé parce que c’est indescriptible. Elle me demande de lui jurer de ne pas la laisser tomber. Je le fais. Elle me murmure qu’elle prend vie en moi et se ressource rien qu’en m’observant à la dérobée. Qu’elle m’aime comme son « monstre des bois charmant ».
Je suis touché et rassuré. Et dire que je l’aime en secret depuis le même jour, sans oser l’aborder.
C’est en rentrant sous le préau que je sens une anomalie dans les lignes. Là, en tournant la tête je vois juste cette douleur qui tord une veine dans la cour, et j’observe autour, c’est là que je remarque Jacky, le concierge qui traverse. Comment, en marchant dessus, peut-il faire souffrir une ligne de courant tellurique ? Je n’ai jamais ressenti ça avant. Mais je rentre en cours.
Le printemps nous conduit petit à petit vers la fin du trimestre. Avec Erin nous sommes devenus inséparables, on nous appelle « les jumeaux ». Nous ne pouvons plus vivre l’un sans l’autre. Elle a une guitare sèche et veut m’en jouer pour que, avec bienveillance, mais sans complaisance, je lui dise ce que j’en pense. Un soir, elle m’invite chez ses parents en rentrant de l’école pour me présenter, mais aussi pour jouer de son instrument. Elle habite une jolie maison de pierres en haut d’une colline près du village. Son père me salue en déposant un long regard au fond du mien. Je souris poliment. Sa mère, plus active, m’attaque tout de suite.
— Erin a toujours été casse-cou. Mais de là à se battre contre un étudiant pour défendre son petit copain... Faut pas la laisser faire, d’accord ? Ou alors il faut te défendre tout seul, t’es un garçon quand même, et t’as l’air costaud.
— Oui, Madame.
— Maman, s’il te plaît.
Son père, lui, ne dit rien, mais je sais qu’il m’observe à la dérobée. Erin nous sort de ce mauvais pas, et m’entraîne dans sa chambre. Elle est intarissable sur sa musique, me montre des chanteurs que je ne connais pas. Elle me passe des CD et j’accroche particulièrement à une pochette parce que le type fait de la plongée dans l’océan bleu. La photo m’impressionne. « C’est Ben Howard », me dit-elle. Mais elle commence à jouer des airs doux, mélancoliques, et je la regarde en étant sous le charme. Comme elle voit ma tête d’ahuri, elle m’interroge :
— T’aimes ?
— Oui, beaucoup. Je ne savais que tu jouais… enfin, si bien quoi.
— Normal que t’aimes, c’est Damien Rice.
— Mais tu chantes bien.
