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Porteuse du don, Alice devra apprendre à s'en servir pour affronter les dangers de la forêt...
Issue de la seconde génération, Alice a un don plus précoce et plus affirmé que son père Clément. Pourtant, elle sera marquée par les caprices du destin. Alors que, petite fille, des braconniers la traquent pour s'amuser, elle devra faire face au loup des pierres qu'elle croyait être une légende pour enfants, venu prononcer la sentence des collines.
Adolescente, elle aura à comprendre qui elle est pour protéger et sauver celui qu'elle aime. Une nuit d'orage chargée d’éclairs, elle apercevra ce qui se cache dans les coulisses du monde. Alors que Clément évolue toujours vers plus de sagesse, Alice qui fuit la violence depuis son jeune âge aura à s’endurcir dans un parcours tourmenté.
Traçant ensemble leur sillon dans une religion oubliée, les porteurs du don comprendront que des clefs se trouvent disséminées dans les mythes anciens, comme les cailloux blancs de la voie lactée dessinent une voie céleste dans la nuit que plus personne n'emprunte.
Après Le cycle de Clément, retrouvez le deuxième tome de la saga fantastique Des veines dans le granite !
Un thriller fantastique envoûtant et plein de suspense !
EXTRAIT
Je vais grandir dans la solitude. On ne choisit pas ses combats, ils nous sont imposés. On peut juste résister, tenir bon sans renier qui on est au fond. Ne pas se laisser étouffer par les évènements.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après avoir fait des études de droit, Rémy Lasource est devenu fonctionnaire.
Il a travaillé quelques années en banlieue nord de Paris au contact des policiers et des magistrats. Il vit aujourd'hui en Limousin. Son univers littéraire se partage entre le fantastique et le thriller.
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Seitenzahl: 414
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé
Le cycle d’Alice
Livre I Charybde et Scylla
Livre II Dans les coulisses du monde
Livre III Des larmes dans la pluie
Dans la même collection
« Je vais grandir dans la solitude. On ne choisit pas ses combats, ils nous sont imposés. On peut juste résister, tenir bon sans renier qui on est au fond. Ne pas se laisser étouffer par les évènements. »
Issue de la seconde génération, Alice a un don plus précoce et plus affirmé que son père Clément. Pourtant elle sera marquée par les caprices du destin. Alors que, petite fille, des braconniers la traquent pour s'amuser, elle devra faire face au loup des pierres qu'elle croyait être une légende pour enfants, venu prononcer la sentence des collines.
Adolescente, elle aura à comprendre qui elle est pour protéger et sauver celui qu'elle aime. Une nuit d'orage chargée d’éclairs, elle apercevra ce qui se cache dans les coulisses du monde. Alors que Clément évolue toujours vers plus de sagesse, Alice qui fuit la violence depuis son jeune âge aura à s’endurcir dans un parcours tourmenté.
Traçant ensemble leur sillon dans une religion oubliée, les porteurs du don comprendront que des clefs se trouvent disséminées dans les mythes anciens, comme les cailloux blancs de la voie lactée dessinent une voie céleste dans la nuit que plus personne n'emprunte.
Après avoir fait des études de droit, Rémy Lasource est devenu fonctionnaire.
Il a travaillé quelques années en banlieue nord de Paris au contact des policiers et des magistrats. Il vit aujourd'hui en limousin. Son univers littéraire se partage entre le fantastique et le thriller.
Rémy Lasource
Épisode 2 – Des veines dans le granite
Thriller fantastique
ISBN : 978-2-35962-985-9
Collection Atlantéïs
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal octobre 2017
©2017 Couverture Ex Aequo
©2017 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
***
Le sentier hors du couvert des arbres me paraît interminable, et non, vraiment je ne comprends pas pourquoi je suis déjà à bout de souffle. Les arbres qui tendent leurs branches vers moi sont trop loin, et là j'essaie de ne pas envisager que je ne les atteindrai pas. Pourtant je suis bonne coureuse. Je suis la meilleure. Dans la forêt, je ne crains rien. Je vais y arriver. La panique, c'est certainement ça ; Alice si tu ne te contrôles pas, tu seras vulnérable. J'ai mal aux jambes tant je cours avec la peur au ventre, mes muscles me font mal comme s'ils étaient en ciment, et quand je me retourne pour voir le pick-up brinquebaler difficilement sur le sentier défoncé et garni d'ornières, ainsi que les deux quads derrière, la panique m'envoie une onde froide du cerveau jusqu'au bout des pieds. La forêt a toujours été pour moi un refuge, un foyer, et voilà que pour la première fois j'y suis en danger, surtout dans cette clairière où je suis à découvert. Allez cours ou ils te rattraperont, même s'il y a le père de Sylvain, il ne semble pas dans son état normal, cours Alice, cours pour ta vie.
J'entends les hommes hurler comme à la foire, mais déjà je rentre sous l'ombre des chênes, c'est ça je suis une bonne coureuse, je le suis depuis toujours, j'ai un don, m'a appris papa, une faculté que je dois taire, je peux courir très vite et puis j'avais de l'avance quand tout a commencé. Tu vois que tout va s'arranger, Alice. Mais, qu'est-ce qui a pris à ces types ? Je suis dans le bois, tu vois que ça s'améliore, allez un coup d'œil derrière, le pick-up devra faire un détour pour me suivre, mais pour les quads j'en sais rien. Cette idée de me retourner est foireuse tant la racine était haute et que la terre que j'ai au visage me brouille la vue. Je dois me relever, mes cheveux là, les écarter avec mes doigts collants de boue. Vite, vite, agir vite. Je ne vois que les feuilles mortes tapissant le sol et la mousse sur les troncs, mais je dois retrouver mes pensées : mon vol plané ; je ne l'ai pas vu tant il a été bref. J'ai percuté violemment le sol. Alice, tu dois te relever et courir. La voiture longe la lisière, mais j'entends les quads dont les moteurs hurlent comme des bêtes. Mon cœur s'affole, alors je file à grandes enjambées. Les branches me griffent, je dois éviter de me faire éborgner ; mince mince mince, les quads se faufilent entre les troncs. Ils vont me capturer et me faire du mal, c'est sûr ils me chassent comme un chevreuil. Je dois accélérer, pousser sur mes talons. C'est exactement ce que je me dis quand je me sens basculer dans l'ombre du ravin, ma tête en avant et la sensation de vide qui me lève l'estomac. En bas, je vois arriver un arbuste et l'eau derrière. Aïe, les branches, je traverse les feuillages les cotes griffées et je m'affale sur le sable mou bordant la rivière. Je lève la tête, une sacrée chute, peut-être deux mètres ou trois. Le ciel tourne autour de moi. J'ai mal à l'estomac, et la vue qui se brouille. J'ai envie de vomir. Ça passe déjà. Je sens la vie quitter ma tête. Maman, est-ce que je vais mourir ? Pourquoi tout ça m'arrive ? Tout s'écroule en moi, j'essaie de voir s’ils sont là-haut, mais ma nuque touche le sable froid et je m'évanouis.
Je les ai dérangés alors qu'ils somnolaient au milieu de bouteilles d'alcool vides. Papa qui sait que je cours dans les forêts m'a toujours dit « les chasseurs sont d'honnêtes hommes, sauf les braconniers ». J'ai dix ans et je comprends déjà les choses, les hommes ivres sont dangereux. C'est quand j'ai vu les trois cerfs pendus à côté de leur campement que j'ai pris peur. Un gros homme rougeaud s'est levé en remontant sa casquette sur son front, et puis il a remué la langue hors de sa bouche en dansant des hanches avec un regard dégueulasse. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je sais que ses envies sont dangereuses. Qu'ils me veulent du mal. Que s'ils m'attrapent je peux mourir. Les autres ont dit « ouais, ouais, ouais ! » même le père de Sylvain, mon copain d'école ; et voilà que je fais tout pour les semer. Pourtant je suis dans la paix, évanouie, le corps épuisé.
Ce sont elles qui m'ont réveillée. Elles courent profondément dans le sol, et seuls ceux qui ont le don les sentent courir sous leurs pieds. Papa dit qu'il m'a transmis cela et que je dois le taire. Elles nous donnent notre force, notre sagesse et notre santé. Elles sont sacrées. Ce sont les lignes qui m'ont réveillée. J'ouvre les yeux et reste cachée sous mon arbuste. Mon cœur s'affole. J'entends des hommes parler plus haut, qui se rapprochent. Je comprends à leur voix qu'ils sont saouls. Un quad descend la rivière plus loin à ma recherche. Qu'est-ce qu'ils me veulent ? Je ne dirai rien de leur braconnage, moi. Je commence à pleurnicher. Les lignes, elles me réchauffent, je dois être grande et me taire. J'ai l'impression que pour la première fois les courants du granite m'écoutent. La brume se lève sur la rivière et grossit dans le ravin, comme pour me cacher. Depuis que je suis petite, papa me dit que le brouillard est le souffle du dragon ; que la brume apparaît quand il rêve, ou alors, mais c'est plus rare, quand il s'intéresse au monde des hommes. Je ne crois plus ces légendes depuis que je suis grande, mais là pourtant je me demande si papa ne disait pas la vérité. Le brouillard ressemble à une haleine. C'est bizarre parce que la peur trouble mes idées, mais j'ai l'impression que le brouillard est vivant. Mais alors si le dragon ne dort pas, que va-t-il se passer ? Cette hypothèse me fait peur. Parce que les autres histoires de papa je ne les aime pas. Celles sur le loup des pierres. Ce n'est que des légendes, mais celles-là, j'aimerais pas qu'elles existent. Le loup est un monstre fabuleux qui vient chercher les condamnés. La forêt est mon foyer, pourtant je crains sa colère, parce que comme tous ceux qui ont reçu le don je connais sa force. Lui ai-je fait du mal ? La colère de ces hommes est-elle ma punition ? Papa m'a toujours dit, mais c'est très rare, que les pierres pouvaient juger. Alors elles ouvraient leurs fondations pour libérer la bête. Ce sont des histoires à effrayer les petites filles quand j'y pense. Alice, tu te laisses impressionner, allons. Je me sens bien dans ce brouillard vivant. Les lignes me réconfortent comme elles ne l'ont jamais fait auparavant. Elles prennent soin de moi, comme si elles entendaient ma détresse. Deux hommes juste au-dessus de moi, là-haut. Le soleil commence à descendre sur eux en semant des poussières orange sur la chevelure des arbres. Je retiens mon souffle.
— Éric, on arrête là. On lui a assez foutu la frousse, déclare Raymond, le père de Sylvain.
— Je veux la retrouver. Elle nous a vus. Je veux voir dans ses yeux si elle parlera. Si je sens qu'elle peut baver, je vais me la faire, répond le gros chasseur rougeaud.
— Écoute cette gamine va à l'école avec mon fils. Elle est gentille. Ça suffit les conneries là. Elle a eu une peur bleue.
— Elle en a trop vu, faut que j'ai la main sur elle. Qu'elle m'obéisse. Et puis cette grande gigue mérite de connaître le loup, non ? Si elle me plaît sache qu'une gamine que je cajole me reste soumise. Et puis, me fais pas chier avec ton gosse, t'en as la garde une fois par mois, ou à peine à cause de ton casier.
— Éric, je te suis pas pour faire des saloperies à cette gosse. J'arrête là, on a trop bu. Je vais pas plus loin. Et puis tu le sais pas, toi qui n'est pas d'ici, mais on dit que cette forêt est hantée.
J'entends le rire gras du gros rougeaud qui s'appelle Éric. C'est un rire sale.
— T'es vraiment qu'un pauvre con Raymond quand t'as bu, reprend-il. T'es une vraie bonne femme.
Les hommes passent pour continuer leurs recherches et je ne les entends plus. Le quad par contre s'avance dans la rivière. On est tout près de Malmort. Papa m'a toujours qu'ici je ne risquerai rien. Cette rivière il l'appelle la rivière d'Ondine, ma maman, mais j'ai jamais su pourquoi. J'ai l'impression que le brouillard a une odeur. C'est donc vraiment l'haleine d'un animal ? Je retrouve toutes mes forces et mon sang-froid grâce aux courants telluriques. C'est que le gros Éric me met en colère. Il croit pouvoir m'impressionner ? Je sens grandir en moi une violence qui me regonfle les nerfs. Je sais que je peux l'affronter du haut de mes dix ans. J'ai une force et une vitesse que je cache à tous, et que seuls mes parents connaissent.
Je vois que la lune se lève sur l'horizon et je retrouve un peu d'espoir, j'esquisse même mon premier sourire quand le quad surgit au détour d'un coude de la rivière. Son conducteur prévient les autres où je suis. Allez cours Alice, tu es la meilleure à la course, je peux faire ce que papa m'a toujours interdit de faire, utiliser mes dons devant les hommes, c'est bien le moment. Je cours sur les lignes et déjà je grimpe le ravin qui mène à Malmort, j'entends que dans mon dos l'eau grossit, que son niveau monte et que le brouillard s'épaissit. Cours Alice. Une détonation. À terre ! Une branche loin devant est tombée. Un rire gras m'apprend que c'est Éric qui a tiré depuis l'autre versant. Brouillard, épaissis-toi, je t'en supplie. J'entends le quad au moteur hurlant dans des bruits d'eau, on dirait que la rivière est en crue. La voix du conducteur appelle au secours et d'autres voix d'hommes cherchent à l'aider, mais c'est la confusion. Le moteur s'arrête et j'entends un grand courant gronder dans le ravin. La rivière est en colère, elle vient de digérer le conducteur du quad, je le sens. J'entends Raymond crier que l'endroit est maudit et qu'il faut faire demi-tour. Le souffle du dragon me disait papa quand j'étais petite. La colline est vivante, elle ne l'a jamais autant été, oh Alice cours, reste pas ici, j'ai peur ! Le pick-up démarre dans mon dos, ils vont essayer de prendre le pont plus bas pour me couper la route juste à Malmort et m'empêcher de regagner le village.
Allez cours Alice, je t'en supplie, pour ta vie. La lune rayonne dans tout le ciel bleu, elle m'attire et m'appelle pour la première fois, elle me redonne des forces, et comme elle rend les brumes scintillantes ! Mais je m'arrête en pleine course, comme après un coup en plein cœur. J'écoute, j'ai dû rêver. Mon cœur frappe si fort aux portes de mes oreilles que je n'entends plus le silence. Mes inquiétudes remontent dans mon ventre et font naître une boule d'angoisse. Comme dans un cauchemar. Ça recommence, mais c'est plus net et plus près. Un cri, un long hurlement remplit l'air. Il semble sorti des souterrains du monde et vient fouiller mon âme pour y prolonger son écho dans chacun de mes nerfs. Il court dans le cœur de toutes les personnes présentes. Un silence de mort s'en suit. Il est là. Je fais pipi dans ma culotte sans m'en rendre compte et me couche sous des ronces en tremblant. Le loup. Le loup des pierres est là. Je le sens, mais je ne peux pas le localiser. Les lignes vont elles me condamner ? Je ne les sens pas hostiles envers moi. Quelle horreur ! oh papa, j'ai peur. Je ne veux pas voir cette bête. Pitié. Je m'affole à nouveau. Entre mes halètements j'entends mon cœur frapper mes tympans comme la toile d'un tambour. Le silence s'interrompt par les braconniers qui crient et tirent dans toutes les directions. Je crois comprendre qu'en tirant sur le loup ils se blessent les uns les autres. Puis c'est à nouveau le silence. J'essaie de taire ma respiration. Je ne contrôle pas mes frissons. Il ne pardonne jamais m'a prévenu papa. J'ai peur qu'il me trouve. Je le crains plus qu'Éric. Le gros braconnier je pourrai le griffer, le mordre. Mais le loup. Le deuxième quad accélère et se retourne dans un bruit de moteur qui tourne à vide un instant et s'éteint. Il n'y a plus aucun bruit. Le pick-up arrive et se gare tout près. En descendent Éric et Raymond, le papa de Sylvain. Je distingue leurs silhouettes dans la brume.
Alors je le vois. Il fait exactement comme moi dans les arbres : il est accroupi sur une branche. C'est une silhouette humaine dont je ne vois que les yeux dans la brume. Et ces yeux sont ceux du mal ; ce sont des yeux jaunes avec un iris noir. Ils fixent le gros Éric. Cette chose n'est pas humaine. Je repense aux lectures résumant la bible sur les abominations. Béhémoth, Belzébuth, et autres créatures venant du mal. Je suis impressionnée de voir comme les lignes convergent toutes vers lui, il est à la fois leur expression et leur force à elles. Je n'ai jamais senti autant d'osmose entre les lignes et quelqu'un, même papa qui est très présent quand il marche sur elles n'a pas ce rapport. J'en suis impressionnée, intimidée. Soumise. Il est la volonté des lignes et je sens que je dois obéir à cet animal de cauchemar. Comme s'il était notre maître à tous. Je me fais à nouveau pipi dessus. L'air semble vibrer autour de lui. Il est à la fois horrible et fascinant. Son regard aimante celui d'Éric dont le visage est devenu blanc et tout transpirant. Je sens une relation entre le loup et le braconnier. Les choses se disent à travers les yeux. Le gros homme se met à genoux et demande pardon. D'où je suis je sens une odeur nauséabonde venir d'Éric. Son pantalon est marron. Le chasseur se vide. Sa bouche se tord sous ses larmes. Mais le loup reste immobile, il ne fait rien que regarder. Il dévore sa proie de l'intérieur. J'en tremble. J'aimerais arrêter de le regarder, mais je n'y arrive pas. Je vis un moment d'horreur, j'assiste au jugement des pierres et je comprends que ce n'est pas moi qu'elles punissent. Après plusieurs pleurs, le braconnier saisit son fusil, il pourrait tirer sur ce loup, mais après tout il n'a pas arrêté de lui tirer dessus avec ses amis, en vain. Éric ouvre en grand sa bouche pour loger les deux canons de son fusil. Ses joues grasses débordent en formant des plis. Sa peau est si blanche qu'elle en est transparente, tirant sur le vert. La détonation éclot comme une fleur aux pétales de bruits dans l'air brumeux. La tête du gros chasseur s'est ouverte pour cracher son fruit rouge comme un vilain crachat. J'ai vu une bille sauter et rouler vers moi. L'œil. À son tour, Raymond s'est mis à genoux à son tour et pleure comme un enfant. Un nuage satiné passe sur la lune et jette une ombre sur nous. Un silence étrange flotte alentour. On dirait que le monde attend. Les lignes se sont apaisées et le brouillard se dissipe très lentement. Seul le loup dégage une intensité de laquelle je ne peux me dégager. Je suis aimantée. Il a sauté de la branche et pose sa main sur le front de Raymond qui est en larmes. Le nuage se troue pour laisser un rayon de lune sur le visage du braconnier. L'ombre du loup s'étend à côté de lui, gigantesque. J'ai des frissons. Alors pourquoi je le fais je ne le comprends pas, mais je me lève, je sors de dessous mon tas de ronces, les bras en sang, les vêtements déchirés, et j'approche du loup en marchant dans la pleine lumière de la lune, parce qu'il me le demande sans me regarder. Raymond attend toujours à genoux en fixant le monstre dans les yeux. Je reste près d'eux un instant qui me semble une éternité. Personne ne bouge, on attend, tous figés comme des statues, le jugement des pierres, Raymond le regard implorant vers le loup dont les yeux semblent dévorer sa proie, et moi qui les regarde à l'écoute des lignes. Les courants se sont calmés. Tout semble redevenir normal, sauf autour du loup qui a un rapport fusionnel avec l'énergie des pierres. Je rentre chez moi en courant sur les lignes, parce que je ne crains plus rien, et que je dois laisser la bête faire ce pour quoi elle est venue.
En arrivant près de la maison, maman m'attend sur la route. Elle a senti ma détresse dans les lignes. Elle m'ouvre ses bras où je pleure longtemps. Je lui raconte tout. Des hommes ont voulu me capturer et surtout cette rencontre qui me hantera pour toujours, le loup des lignes existe, je l'ai vu condamner mes agresseurs. Papa arrive peu de temps après, il marche calmement et me prend dans ses bras avec un amour que je sens courir jusque dans les courants du sol. Il me sourit avec des larmes aux portes des yeux. Comme je pleure déjà il me serre fort dans ses bras et il éclate de rire avec des larmes de joie.
La nuit, je rêve que papa change d'yeux, qu'il devient le loup alors je crie, mais lui s'approche en souriant avec ses dents, et en me touchant je me transforme en monstre dans des douleurs atroces. Je deviens mauvaise. Je hurle. Quand je me réveille, papa est assis à mon chevet à me tenir la main. Mais quand il sourit, ses yeux changent à nouveau et je hurle encore.
Cette fois, je me réveille réellement. Papa rentre. Je lui dis mon rêve. J'allume la lumière pour bien voir ses yeux. Papa s'assoit et il me sourit, gêné.
— Alice, tu ne dois parler à personne de ce que tu as vu.
— Et Raymond ? Il est vivant ?
— Je crois. S'il ne te voulait pas de mal, il n'a pas été condamné. Et il ne parlera jamais de ça. Il sait que les collines vivent et qu'elles l'ont épargné. C'est une nouvelle chance pour lui.
— Tu l'as déjà vu le loup des pierres, enfin le monstre, papa ?
— De loin, une fois. Mais jamais comme toi. Tu sais, il est venu pour te sauver. C'est un honneur ma grande fille.
— Dans mon rêve, c'était toi, le monstre.
— Oh, Alice, je t'aime, tu sais ?
— C'était toi le loup papa ! j'ai eu très peur !
— Oui, dans ton rêve, mais moi je suis Clément, ton papa qui t'aime, chérie.
— Il a une force incroyable. Une force primitive. C'est une bête des enfers !
— Il est presque sacré.
— J'ai senti qu'il était notre maître.
— Si tu l'as senti, alors c'est vrai.
— Je pourrai repartir dans les forêts ?
— Bien sûr, c'est chez nous. Ne crains pas le loup. Tant que tu aimes ton pays, que tu cours sur les lignes alors tu seras sage et aimée de tous.
— Et le loup me protégera ?
— On dirait bien.
— Je ne veux plus le voir. Il est horrible avec ses yeux.
— Tu as senti qu'il était méchant envers toi ?
— Non, mais il me repousse, j'en ai très peur. J'aimerais ne l'avoir jamais vu. Ma vie sera plus jamais pareille à présent ! J'aurai peur en forêt.
— Non. Je crois plutôt que tu es en train de grandir. Que les histoires d'enfant t'impressionnent encore, mais que tu crains de devoir obéir à ce loup que tu sembles trouver si laid.
— Papa ?
— Oui, chérie.
— Le loup, il me fait peur.
— D'accord.
— Je ne veux plus jamais le revoir.
***
On en a parlé aux informations régionales et dans les journaux. Des chasseurs ivres se sont entretués. Un s'est noyé dans la rivière. Le papa de Sylvain a été interrogé par les gendarmes, parce qu'il est le seul survivant de cette tuerie. Il a été placé en garde à vue, parce qu'il était soupçonné de meurtre, et puis aussi parce qu'il avait un casier. L'enquête a établi que son fusil n'avait jamais fait feu. Raymond a dit que ses amis braconniers étaient saouls et qu'ils s'étaient disputés. Qu'il avait évité le carnage en se cachant. Il n'a jamais parlé de moi ni de leur chasse après une innocente fille. Il n'a jamais dit la vérité. Mais cet événement est vif dans les pensées de tous. Je n'ai jamais recroisé le papa de Sylvain. On s'évite comme s'il existait une malédiction entre nous.
Je n'ai jamais revu le loup. C'est étrange à dire, mais parfois une partie de moi voudrait le revoir, lui poser des questions sur le secret des pierres. Il est la plus grande incarnation du don, il est la bête des lignes et j'aimerais tant en savoir plus. Je me souviens parfaitement de ses yeux jaunes et de leur pouvoir d'attraction. Il m'arrive inconsciemment de vouloir le croiser quand je vais à Malmort; mais là-bas, on y trouve que papa et maman pour s'y promener au milieu des bêtes sauvages. Je me demande s’il vit dans une grotte, dans des souterrains ou que sais-je ? C'est un animal fantastique comme les démons ou les licornes, sauf qu'il existe vraiment et que ça change tout. C'est un monstre, et moi qui sais comme il est horrible, c'est étrange de se dire qu'il fait le bien. Parfois quand il me semble qu'il va apparaître je suis prise de frayeur et je me mets à courir sans raison, et puis une fois la panique passée je me mets à rire et à rêver qu'il vient me trouver, mais qu'il est gentil avec moi. Après l'école j'aime rallonger la route de la maison en faisant un détour par Malmort. Cet endroit m'attire, et il offre une vue incroyable sur les forêts que les chênes arrondissent et que les sapins hérissent de leurs pointes. La brume du soir s'y dépose et le soleil couchant y verse des rivières orange entre les nuages. J'y reste heureuse à regarder le monde. Et souvent sans que je le sente arriver, papa vient poser sa main sur mon épaule et me sourit. Il est plus silencieux qu'une ombre et sait toujours où je me trouve, parce qu'il sent ma présence dans les lignes. Alors ensemble on attend que le grand mur d'ombre des arbres engloutisse les fleuves du soleil qui déclinent. Les derniers rayons rasent la cime des forêts, puis le soleil bascule. Il reste encore un pan de lumière sur nos visages et sur la cime du vieux chêne de Malmort, puis c'est le début de la nuit. C'est à ces instants que maman nous rejoint avec les premières étoiles, elle n'a pas nos dons et court moins vite que papa. C'est beau de voir la tendresse qui filtre entre eux et comme maman est belle à la lumière de la lune. J'ai ses yeux bleus, son visage et ses cheveux.
Trois ans ont passé et je viens d'avoir treize ans. Maintenant je suis au collège, je suis une grande. Je n'aime pas l'attitude des copines qui deviennent des presque femmes, qui se maquillent ou s'habillent en décolleté, et puis surtout qui ne parlent que des garçons. Ça m'énerve. Parler boum, mecs comme elles font en se regroupant comme des poules. Et les garçons sont pareils, mais avec un air idiot. Je n'ai vraiment pas beaucoup de copines, j'ai surtout un copain, le même depuis la maternelle à vrai dire. Un « cas soc' » selon les filles qui font la mode au collège. C'est Sylvain, qui lui s'en fout d'être dans le vent ou non, comme moi d'ailleurs. Il vit chez sa mère et parfois chez son père, à quelques kilomètres de chez lui. Raymond, son papa, est devenu discret depuis cette partie de chasse, il ne fréquente presque plus personne m'a dit Sylvain. Maintenant il va à la messe parce qu'il est devenu croyant depuis qu'il a vu la mort. Il chasse toujours, mais seul, et uniquement pour garnir son congélateur. Il a un petit travail dans un supermarché d'outillage pas loin. Sylvain dit que son papa est devenu très gentil. C'est avec sa maman qu'il a des ennuis. Comme elle a des problèmes de nerfs, elle prend des médicaments qui l'endorment. Quand elle ne somnole pas, elle lui gueule dessus, et quand elle est saoule Sylvain doit appeler le médecin ou les voisins pour la conduire aux urgences quand sa mère est en observation, il dort à la maison ou c'est Raymond qui vient le chercher. Je préfère quand Sylvain reste à la maison. Je lui montre le jeu des branches sous la lune et on écoute les chouettes dans le bois. Comme moi il n'a pas peur de rester dehors la nuit. Ces moments-là qu'on passe pendant que sa mère est en route pour son lavage d'estomac on en profite pour parler des films qui nous plaisent ou de la musique qu'on aime. Il me parle peu de sa mère, Christiane, ou alors que de manière gênée. Un soir on est resté à écouter le bruit de la rivière remonter la colline. Sylvain me montrait les figures que forment les étoiles, en m'apprenant à reconnaître les constellations, mais je suis nulle à ça. J'essaie de lui parler de l'énergie qui court dans le monde, mais c'est difficile. Sylvain c'est mon copain depuis toujours. C'est un garçon des bois. Il a toujours le nez en l'air et « il est perdu dans ses rêves », dit de lui notre professeur principal. Mais il aime surtout marcher entre les arbres, ça lui fait du bien la forêt, c'est pas comme la tristesse qu'il y a dans sa maison. Il n'est pas comme les autres andouilles de garçons à ricaner bêtement. Il est comme moi, il n'a pas changé. Il ne se préoccupe pas de ce que pensent les autres. Je me suis déjà amusée à le suivre dans la forêt. Il ne sait rien de mes dons. Il ne peut pas marcher aussi loin que moi ni aussi vite, parce que je m'amuse à me promener sur trente kilomètres autour de ma maison sans jamais être fatiguée. Au contraire j'en reviens heureuse, « revigorée » dit maman. Mais je ne le dis à personne.
Aujourd'hui, Christiane qui est raide bourrée a giflé Sylvain quand il est rentré de l'école. Et puis elle a fait un malaise. Sylvain appelle papa. Je monte dans la voiture avec lui et on va chez eux, dans le bourg du village. Quand je rentre dans le salon, je suis surprise par les odeurs, mais pas seulement par celles du vomi ou de l'alcool. Christiane est couchée sur le ventre avec une flaque bileuse sur le carrelage, juste à la sortie de ses lèvres. Mais ce qui me surprend c'est ce que m'apportent mes dons ; je sens très bien les odeurs sortant de Sylvain et de sa mère, comme si je fouillais leurs âmes. Je renifle le désespoir et la colère de Christiane, et la gentillesse entachée de honte de Sylvain. Papa vient très doucement poser sa main sur son épaule et lui demande de ne pas s'inquiéter. Je sens papa sur une petite ligne et je vois qu'il lui donne du courant. Je frissonne de découvrir un secret que j'ignorais. Mais mon père s'en aperçoit et me glisse un regard complice. Sylvain essuie ses larmes et me sourit, gêné. Il a un bleu à l'œil gauche. J'essaie de cacher ma surprise sur tout ce que je remarque. Papa prend Christiane dans ses bras et je peux presque affirmer qu'il ne lui transmet aucune énergie venant des lignes. Il la transporte dans la voiture et avec Sylvain il est convenu que nous rentrions à pied à la maison. On n’en parle pas avant d'avoir quitté le village.
Avec l'automne, les arbres sèment leurs premières feuilles. Je peux lire la nature de Sylvain, non pas ses pensées, mais je sens avec certitude quelles vertus il a. C'est un être gentil et généreux, tourné vers les autres. Il pêche par manque de souci de soi et la maladie de sa mère lui fait oublier ses propres besoins. Il remarque que je le fixe en silence.
— Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu pensais pas que je pouvais encore pleurer à mon âge ?
— Quittons la route et prenons par le bois qui longe la forêt de Malmort, lui dis-je en guise de réponse.
— D'accord pour le bois, mais je ne m’aventure jamais là-bas, encore moins près des ruines. Pas depuis l'histoire de papa. Lui ne boit plus, mais il lui arrive de me parler de ce qu'il y a là-bas. Même s'il était saoul ce jour-là il en a une mémoire vive.
Sylvain me regarde avec des yeux brillants de larmes, mais qui cherchent à me sonder. Nous rentrons sous le couvert des arbres. Les hauts sapins si verts et si soyeux tranchent au milieu de la chevelure de pourpre et d'or des chênes. Le soir enlumine les poussières qui flottent sous les arbres comme des grains de lumières. Il y a de véritables ruisseaux poussiéreux qui filtrent entre les branches. La terre sent l'humus et les champignons. La vie des sèves s'éclaire à contre-jour dans la lumière crépusculaire.
— Alice, on se connaît depuis toujours, me dit subitement Sylvain.
— Oui, on peut dire ça.
— On dit encore dans mon dos que je suis un cas soc' ?
— Pas en face de moi, en tout cas, lui dis-je en mentant.
— Ah ouais.
— Tu crois qu'avec une mère alcoolo et un père ancien qui est un taulard reconverti à Jésus, j'ai une chance d'être un type normal ?
— Quoi, t'en doutes ?
— Je veux dire, tu crois pas qu'un moment toutes les faiblesses de mes vieux, ça risque pas de me tirer vers le bas ? Est-ce que je suis pas comme eux, mais que ça se révèlera plus tard ? Je veux dire : est-ce que je vais pas devenir comme eux par la force des choses ?
On quitte le sentier pour couper à travers bois. La lune s'est déjà levée à l'est. On marche en réfléchissant tous les deux à la question de Sylvain. Quand on arrive à la lisière de la forêt de Malmort on s'est tous les deux égarés dans nos pensées. On voit les ruines au loin, et je sens qu'elles m'attirent. Les lignes se font plus fortes, ici. Je pose mon regard en direction du château, perché sur son éperon rocheux. Plus je grandis, plus mon don se renforce. J'ai l'impression que Malmort m'appelle. Je pose sur Sylvain un regard rempli d'émotion, et réalise que je dois l'aider mon ami de toujours. Je réfléchis à une question qui pourrait lui changer les idées.
— Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ?
— Tu te moqueras pas ? me répond Sylvain, soudain soulagé.
— Non.
— J'voudrais faire instituteur.
— Ben t'aimes pas l'école, toi.
— Non, c'est vrai.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Alors pourquoi ?
— Nos instits en cp et en cm2, Frédéric Marot et Cyrille Can. Ce sont les seules personnes adultes qui m'aient appris des choses. Ils ont été un peu comme des parents pour moi. Dans ma famille, tu sais que c'est pas facile. Mais ces instits ont été mes modèles quand j'étais petit. Ils m'ont apporté de la stabilité. Et puis Instit ça me permettrait de rester ici, de vivre à la campagne au calme et de travailler loin des adultes en tout cas. J'ai envie de m'occuper des gens qui en ont besoin, je me sens utile comme ça.
— Ça se voit, Sylvain. Que tu aimes aider les gens, mais que tu n'es pas fait pour la vie en société.
— Ah bon.
— Enfin, je le sens.
— Et toi Alice ?
— Moi ?
— Ouais, toi tu veux faire quoi ?
— Ben, reprendre la ferme.
— Toi aussi, t'es une ourse.
— Papa m'appelle son petit faune, sa petite chèvre.
— Tes parents sont vraiment chics avec moi.
Le soleil rentre dans le ventre de la forêt en formant un brasier qui tache le ciel de sang. Les ruines de Malmort semblent brûler dans un incendie, et le château se détache dans le ciel comme un joyau tant ses pierres sont éclaboussées de lumière ocre. Je sens mon corps vibrer à l'appel des lignes qui se concentrent là-bas.
— Sylvain, regarde le château. C'est magnifique.
— Oui, c'est beau.
— Allons-y.
— Non, je ne préfère pas.
— Viens tu ne risques rien. Il faut que tu te changes les idées, là-bas l'air est plus pur. Tu ne veux pas braver le danger jeune homme ? T'écoutes toujours les histoires de ton père ? T'as peur de croiser les fantômes des chasseurs ?
— T'es pas drôle, répond-il. Allons-y, sinon j'ai pas fini de me faire traiter de fillette par une gamine.
On se met à courir sur le sentier du château. L'air rafraîchit. Je fais attention à ne pas courir plus vite que Sylvain, c'est une façon pour moi de préserver mon secret ainsi que sa fierté. Quand on franchit le porche, je rentre dans un ravissement, car toutes les lignes qui m'appelaient vibrent dans mon corps. J'ai répondu à leur appel et elles me régénèrent. Il me semble que comme papa, je pourrais les transmettre. Je réalise que mon don grandit et évolue sans que je comprenne son étendue.
Je connais un grand bonheur à voir le crépuscule mourir doucement depuis le sommet de Malmort. Sylvain est un peu moins rassuré avec la nuit qui descend. Je sens qu'il a peur, à cause de ce qui est arrivé à son père. Alors je lui prends la main pour lui communiquer un peu de ma joie, et il me répond par un sourire gêné. Tout en gardant ma main dans la sienne, il me montre les premières étoiles.
— On dirait qu'elles griffent l'univers, dit-il.
Je ferme légèrement les yeux avec tous les courants qui circulent dans mon corps et le croissant de lune au-dessus de ma tête que je sens comme une couronne.
— Tu es étrange ce soir, Alice. On dirait que tu as une aura, ou que ce lieu te rend particulièrement heureuse. Ne m'en veux pas si je n'ai pas le cœur en joie, je suis un peu triste. Alice ?
— Oui ?
— Je dois te poser une question.
Je rouvre mes yeux que je pose sur son regard intimidé.
— Mon père, enfin le fameux jour, mon père dit qu'il a menti aux gendarmes. Il dit en réalité qu'il a vu la mort, enfin il ne sait pas si c'était un démon ou un ange envoyé par dieu pour le châtier avec ses amis.
— Ah bon ?
Je ne sais pas comment sortir de ce mauvais pas.
— Il dit autre chose aussi.
— Quoi ?
— Il dit que cet endroit est maudit. Il dit encore que tu étais sur place.
Je me tais. Je lui lâche la main. Mais Sylvain reprend.
— Il dit que ses amis te voulaient du mal, qu'ils t'ont donné la chasse et que tu as réussi à semer leur pick-up et deux quads. Que tu courais avec une force surhumaine. Comme pour les attirer vers leur damnation.
— Allons bon.
— Que c'est parce qu'ils te voulaient du mal qu'ils sont tous morts. Que l'ange de la mort les a tous emportés.
Je décide de ne plus lui répondre, mais je l'écoute pendant que ces souvenirs douloureux remontent de lointaines contrées. Pourtant j'ai le cœur léger ici, à Malmort, à ma place, et tout ce que j'entends me semble naturel, parce que les lignes et moi sommes en communion cette nuit.
— Mon père, enfin ça paraît fou, mais mon père dit que quand le démon est venu pour le tuer, tu es sortie de ta cachette, et qu'il ne doit sa vie qu'à toi. Parfois il dit que tu commandes ce démon.
Le chêne remue légèrement dans la brise. On l'écoute. Je lève les yeux vers lui et quelques feuilles d'or se détachent pour orner mes cheveux. Aucune ne tombe par terre. Sylvain le remarque et me dit d'un sourire tordu :
— Les feuilles sont toutes venues sur ta chevelure comme des décorations. T'es pas une sorcière au moins ?
— Toi, tu crois quoi ? Que je vais te sacrifier pour te manger ?
— Non, je ne crois plus rien, j'ai juste besoin de signes pour avancer Alice, je suis paumé.
Il s'assoit, soupire en laissant tomber ses épaules. Puis il s'allonge et tourne les yeux vers les étoiles.
— C'est chouette ici, finit-il par dire d'une voix douce.
La brume se lève sur la rivière. J'observe Sylvain, et si j'écoute mes intuitions, je perçois comme son âme est contemplative. Elle endure la souffrance des autres et s'oublie un peu, par générosité. Là, je crois vraiment qu'il est perdu, sa mère vient quand même de le cogner avant de s'évanouir, et puis elle a manqué de s'étouffer dans son vomi. Je pense qu'il se met à nu quand il s'inquiète de prendre les mêmes chemins que ses parents, qu'il a besoin de signes pour avancer.
On partage un silence de paix tous les deux, moi qui écoute les lignes remonter dans mon corps et lui, rêveur qui s'offre un peu de répit dans ses soucis de famille. Le brouillard forme une mer qui remonte au bord de la falaise. Parfois, ses volutes ondulent comme des vagues et une écharpe de fumée roule à nos pieds.
— C'est ton château dans les nuages ici, Alice, m'avoue Sylvain.
Je frissonne au ton et à la chaleur de sa voix. Il a dit ça sans réfléchir, naturellement. Il a parlé en se mettant complètement à nu, pour lui-même. En oubliant que j'étais là. Et j'ai pu entendre sa voix sans faux semblant, sa voix d'homme, celle qu'il a dans l'intimité. Elle a coulé ses paroles comme une confession, et leurs mots résonnent encore dans ma tête. Mais surtout, c'est ce que sa voix cachait qui fait jour à présent dans l'obscurité. Sa voix que j'entends pour la première fois si grave, si virile, sa voix déjà forte et toujours douce qui traîne légèrement avec la lenteur d'un rêve. Sa voix a de l'amour à mon égard. J'attends droite derrière lui et me raidis comme sous le coup d'une révélation dont j'ignore la signification.
Je coupe le silence pour me détourner de mon émotion.
— Ton père, Raymond.
Sylvain tourne sa tête vers moi sans rien dire, et je reste debout à le fixer forte de tout ce sentiment qui nous relie tous les deux, et je poursuis d'une voix qui malgré moi se fait solennelle, pour aborder une confidence sur laquelle je ne reviendrai plus.
— Ton père n'est resté en vie que parce qu'il est bon. Je n'ai pas appelé cette chose qui était là, mais je sais avec certitude que cette bête ne vient pas pour pardonner. C'est au-delà de tout ce que tu peux imaginer. Si ton père est vivant, ce n'est qu'à lui seul qu'il le doit.
Mes yeux doivent briller d'une étrange intensité avec les pierres qui circulent en moi, parce que Sylvain me regarde ébahi. La lune, je sens que le nuage va se déchirer, je peux le prévoir, mais je ne bouge pas parce que les choses autour attendent quelque chose de moi et que je veux tenir mon rôle. Ça y est, la lune transparaît et envoie un fin rayon sur mon front qu'elle élargit à tout mon visage. Je reste ainsi éclairée dix longues secondes, et je sens le chêne qui sème encore trois feuilles d'or sur mes cheveux. Elles se posent délicates et étrangement chaudes sur ma tête. Puis le nuage se déchire et mon corps entier rentre dans la lumière de la lune, puis c'est au tour du chêne derrière. Ainsi je fais face à l'horizon ondoyant des forêts ; lui dans l'obscurité, moi dans la lumière, comme si Malmort me présentait au monde. Je sens les lignes courir partout, les courants se concentrent ici, naissent et finissent à Malmort, je suis sur un œuf tellurique. Un instant je vois toutes les lignes s'éclairer de différentes couleurs, je vois les racines de l'arbre centenaire et je sens ses branches irradiées de courants, et puis je sens mon père puissant comme le maître de tous ici. Je sens son amour pour ma mère et pour moi, je ressens son tempérament dans les lignes, comment elles et lui s'alimentent et se complètent, j'entre aperçois leur osmose. Je verse une larme de joie, j'inspire, les courants montent jusqu'à mon cerveau pour exploser. Dans un éclair je me vois courir aux côtés de mon père, et mes yeux bleus ont pris une grande pureté, ce sont des yeux de bête, et je cours avec une force et une cruauté enivrante. Quant à mon père, je le reconnais, il a les yeux jaunes, j'en frissonne, mon papa s'est transformé et je connais son secret, il est le loup des pierres. Quand les courants se calment en moi, je rouvre mes yeux et je me rends compte que je pleure de joie.
Sylvain reste bouche bée. Au bout d'un moment il croit que me faire parler de cette chasse où mes agresseurs ont été tués m'a bouleversée et s'en excuse. Il s'approche de moi, visiblement troublé par notre intimité.
— Alice, ici tu es différente. Il se passe des choses entre cet endroit et toi c'est sûr. Mais je ne crois pas que ces lieux soient maudits. Tu ressembles à...
— À quoi ?
— Je sais pas, à une divinité païenne ou à une sainte.
Comme il reste bouche bée face à moi je ris de bon cœur ce qui le vexe. Alors je lui prends l'épaule et me glisse dessous, et avec mon plus beau sourire de la fille qui montre qu'elle en pince pour son mec je lui dis :
— Le brouillard ici, je vais t'apprendre un secret petite graine d'instit, le brouillard c'est le souffle du dragon.
— Le quoi ?
— Le souffle du dragon, la brume ne vient que quand la terre rêve ou alors quand elle s'intéresse au monde des hommes, mais alors là c'est une autre affaire.
Il saisit mon ton bon enfant qui détend l'atmosphère. Et ravi de m'avoir sous son épaule, il me lance ironique :
— Où tu vas chercher tout cela ?
— Des histoires que me racontait mon père quand j'étais petite.
Quand nous arrivons à la maison, papa n'est pas encore rentré de l'hôpital. Maman accueille Sylvain chaleureusement, mais il est toujours gêné d'échouer chez nous à cause de sa mère. Notre famille est unie et papa et maman sont heureux dans la vie, sans compter qu'ils sont beaux. Sylvain en éprouve une petite honte au début, en comparaison avec ce qu'il vit, mais il est content d'être chez nous pour le sentiment sécurisant qu'offre notre foyer. Mais maman, elle, sait le mettre à l'aise. Elle lui donne les assiettes dans les mains comme s'il était son fils et le presse en riant. Sylvain qui se met à nous aider sous la contrainte ne se sent plus un poids pour nous. Il accepte poliment et se montre volontaire pour aider à rentrer les bêtes. Tandis que nous rentrons dans l'étable, je réfléchis aux courants qui viennent de me bouleverser à Malmort. Mon don doit se renforcer avec ma croissance. En rappelant les vaches, je croise leur regard, et elles aussi ont changé, elles réclament quelque chose de moi. Elles approchent et me font des câlins tandis que sous mes pieds les lignes rentrent dans mes jambes et cherchent à sortir de mes doigts. Je suis émue et maladroite, je crois comprendre que je peux transmettre les courants aux bêtes, mais je n'ose pas, surtout en présence de Sylvain. Et puis je ne sais pas si je dois. C'est nouveau pour moi. Mon cœur s'emballe, mon corps veut me dire une chose que mon esprit refoule pour l'instant. En fermant l'étable, je m'interroge sur cette vision de papa et de moi en loups, et je mets ça sur le compte de mes fantasmes.
Nous mangeons dès vingt heures, car nous ne savons pas quand rentrera papa des urgences. Sylvain cache son inquiétude. Je regarde son bleu qui vire au violet au-dessous de l'œil. Sa mère ne l'a pas manqué. Sylvain le remarque, mais je lui souris amusée, pour dédramatiser. On peut rire de tout chez nous parce qu'on y est en sécurité. Papa rentre enfin et se met rapidement à table. Il me lance un regard complice qui pétille. Je sais qu'il a suivi mes évolutions avec les lignes.
Il parle avec un ton rassurant :
— Christiane est hors de danger. Ils vont la garder toute la nuit. Ça va aller Sylvain ? Tu veux dormir chez nous ou que je t'emmène chez ton père pour la nuit ?
— Je ne sais pas monsieur. Je demanderai à papa de s'acheter un téléphone portable à l'avenir, pour la sécurité de maman et pour me récupérer, enfin pour éviter de vous importuner.
— Ça ne nous gêne pas Sylvain, je ne voulais pas dire ça. Nous travaillons à la ferme et donc nous sommes souvent là. Ton papa a un travail aux briconautes et n'a qu'une petite voiture sans permis ; il a des horaires fixes et pour courir à l'hôpital de Limoges en urgence tu conviendras que c'est juste quand même. Écoute, dors chez nous cette nuit, et j'irai prévenir ton père demain au magasin. Il est tard et puis il n'a pas de téléphone. Après tout il n'a plus rien à voir avec son ex-femme.
Papa me regarde, amusé, et me lance :
— Et toi Alice, tu as les joues roses, tu as encore couru les bois, j'imagine, à faire de la marche forcée dans la forêt pour épuiser Sylvain ?
— Oui, dis-je tout enjouée.
Je réponds avec mon plus beau sourire. Je sens que papa sent mon don à travers les lignes, et qu'il a probablement suivi ses récentes mutations. Je sais que mon père est fier de moi, que ça veut dire que je grandis dans le bon sens. Papa enfonce le clou pour me signifier sa bonne humeur.
— Tu as de ces manies toi alors.
Sylvain rougit, parce qu'il interprète différemment nos sous-entendus. Je réponds à papa sur un ton faussement impoli :
— Je suis bien la fille de mon père, tiens.
Je suis satisfaite d'avoir Sylvain à demeure, pour lui montrer mon chez-moi après Malmort, et pour qu'il s'intéresse à ma vraie vie. Mais je ne sais pas pourquoi.
***
L'adolescence m'a éloignée des gens de mon âge et nous a rapprochés avec Sylvain. On rentre de plus en plus de l'école ensemble ; à pied quand il ne pleut pas, et parfois on en profite pour faire un détour vers Malmort. Sylvain s'y sent bien. Quand on prend le car on se met côte à côte. Comme des frères et sœurs. Enfin presque. Les week-ends, on trouve des prétextes pour se balader tous les deux. On fait nos devoirs ensemble, lui cherche par tous les moyens de sortir de son foyer où Christiane sombre de plus en plus dans l'alcool. Quand il m'en parle, c'est pour me dire qu'elle est effrayante avec son visage blanc et ses traits rongés par la colère. Qu'elle arrive à lui faire peur, que l'alcool au lieu de l'étourdir révèle chez elle une personne mauvaise. Qu'elle l'accuse de lui avoir fait échouer sa vie. Ce soir Sylvain me confie ses craintes au sujet de sa mère.
— On dirait un juge plein de rancœur qui me surveille et guette mon premier faux pas, me dit-il. Si je fais une bêtise elle me tombe dessus. Je vis sous son œil. Même quand la maison est calme, le silence est lourd. La menace plane au-dessus de moi. Je suis accusé de tout et de n'importe quoi. Quant à mon père, il vit pour s'occuper du curé et de l'église. Il ne se sent pas les épaules pour me reprendre. Et puis je ne sais pas si je voudrais. Faudrait repasser devant le juge et ma mère ferait des crises.
