Il faut sauver Paul McCartney - Pierre Pouchairet - E-Book

Il faut sauver Paul McCartney E-Book

Pierre Pouchairet

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Beschreibung

Alors qu’elle enquête sur un sanglant attentat au couteau commis en plein centre commercial Atlantis en région nantaise, la commandant Léanne Vallauri reçoit un appel mystérieux faisant état d’une menace sur le festival des Vieilles Charrues. Elle peine à y croire, et ses doutes s’accentuent lorsqu’elle rencontre l’auteur de l’appel, un sculpteur de renom, doux hurluberlu fan des Beatles. Elle va pourtant vite réaliser que Paul McCartney, lors de son passage en centre-Bretagne, pourrait bien subir le même sort que John Lennon… Pas question pour autant d’annuler le concert. La vie du célèbre chanteur repose maintenant entre les mains de la commandant et de son équipe…

Mais à force de côtoyer le danger, on se brûle les ailes, et personne ne sortira indemne de cette délicate affaire.

Une fois de plus, Pierre Pouchairet nous livre une passionnante intrigue menée tambour battant, dans laquelle s’exprime toute sa passion pour le rock et les Beatles.

 À PROPOS DE L'AUTEUR 

Pierre Pouchairet est un écrivain français, auteur de romans policiers.

Dans une vie précédente, il était commandant de la police nationale puis chef d’un groupe luttant contre le trafic de stupéfiant à Nice, Grenoble ou Versailles, Lyon…

Il a également été à plusieurs reprises en poste dans des ambassades, a représenté la police française au Liban, en Turquie, a été attaché de sécurité intérieure à Kaboul puis au Kazakhstan.



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Seitenzahl: 316

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Ce texte original relate les aventures du commandant Léanne Vallauri-Galji et de certains personnages qui apparaissent dans l’ouvrage Mortels Trafics, Prix du Quai des Orfèvres 2017, publié chez Fayard en novembre 2016, adapté en film par Olivier Marchal en 2022 sous le titre Overdose.

Les ouvrages de Pierre Pouchairet ont déjà séduit plus de 350 000 lecteurs.

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

SUIVRE L’AUTEUR

Site web : www.pierrepouchairet.com

Facebook : Pierre Pouchairet

Pierre Pouchairet est membre du collectif

L’assassin habite dans le 29

Facebook : L’assassin habite dans le 29

Email : [email protected]

AVERTISSEMENT

Pour les besoins de mon récit, j’ai pris quelques libertés dans ma description de certains lieux et leur localisation. J’espère que les lecteurs qui sont familiers de ces endroits me le pardonneront.

All it does is rain, rain, rain down on meIl ne fait plus que pleuvoir, pleuvoir, pleuvoir sur moiEach drop is pain, pain, pain when you leaveChaque goutte est douleur, douleur,douleur quand tu t’en vas(Rain – The Beatles)

Instant Karma ! (John Lennon)

Il frissonna. La nuit était d’encre et que de la flotte. Avec ce temps, difficile de ne pas avoir un regard vers le ciel. Les prévisions sur son portable étaient constantes, chaque jour était un copier-coller du précédent. Petite exception ce soir, et pas dans le positif, il était annoncé un orage plus violent que les autres. Il rabattit sa capuche en se disant que son aventure débutait comme un bon tiers des polars, par des considérations météorologiques.

Des semaines qu’il pleuvait, sans parler du vent. Épuisant. Il n’en pouvait plus. Sans se chercher des circonstances atténuantes, il devait bien reconnaître que ce temps pourri était en partie responsable de ce qu’il venait de se passer. La radio ne se trompait pas en parlant d’un burn-out climatique. C’était tout à fait ce qu’il ressentait. Et le pire était les bourrasques qui vous frigorifiaient, la pluie qui mitraillait le visage et profitait du moindre espace pour imprégner les vêtements et en rajouter au malaise. Les premiers jours, il crânait et faisait le malin. Au bout de trois semaines, il n’en pouvait plus. La situation n’était pourtant pas si inhabituelle ; s’il y avait bien une région où l’on ne s’étonnait pas d’affronter les ondées, c’était en Bretagne. Les éléments avaient eu raison de lui. Sa femme, ses proches, tous s’étaient aperçus de son changement d’humeur. Au lieu de le calmer, ils n’avaient fait qu’en rajouter à son désespoir intérieur. Non pas qu’il ait eu une réputation de joyeux drille, mais il était à fleur de peau, ne supportait plus rien.

Souffrait-il d’une dépression ou était-ce son génie qui était en train de se révéler, comme ne cessait de lui répéter cette voix insistante qui lui disait qu’il devait agir ? Maintenant ou jamais.

Tout cela n’avait fait que souffler sur la braise d’un feu qui couvait en lui depuis longtemps. En réalité, au lieu de l’abattre, ces conditions lui avaient permis de puiser dans le monticule d’ennuis qui l’assiégeaient pour trouver l’énergie nécessaire à la résolution d’une partie de ses problèmes.

De l’énergie, il allait lui en falloir. Ce soir, avec seulement quelques coups de marteau, il venait de faire le plus simple, un truc qu’il pouvait qualifier de travail préparatoire, un peu comme on fait place nette avant de commencer un grand bricolage. Une première étape, somme toute assez facile. On ne manquerait pas de lui poser des questions. Il y avait déjà pensé.

Pourquoi maintenant ? Tout simplement parce que l’actualité lui en offrait la possibilité et qu’il y a bien un moment où il n’est plus temps de tergiverser.

Un éclair fendit l’obscurité, rendant bien visibles les grands sacs-poubelle qui se trouvaient à côté de lui. L’un d’eux était en train de s’ouvrir. Il râla, mécontent. De l’eau dégoulinait sur le plastique, ils étaient remplis de terre. Il se donna du courage et se força à positiver. Il avait tout prévu. La pluie était d’ailleurs un avantage. Avec ce déluge, il était certain de ne rencontrer personne. Il était pourtant loin d’être seul.

Un nouvel éclair dévoila la centaine de témoins immobiles qui l’entourait. Demain, il y en aurait un de plus. En se joignant à la bande de ses complices, celui-là serait pour l’éternité le gardien de son secret.

Fini les entraves, il allait être libre de mettre son plan en action. Personne ne le contrôlerait plus jamais. Au bout du chemin, l’addition serait lourde, il en était conscient, cela n’avait aucune importance à ses yeux.

Les plus grands hommes ont toujours dû faire des sacrifices pour atteindre le sommet de la gloire. Il se sentait prêt à assumer son destin.

A day in the life (The Beatles)

Le scalpel glissa des mains gantées et rebondit sur le sol dans un bruit métallique. Léanne fit un pas en arrière et frissonna tout en grimaçant de dégoût à la vue des quelques taches d’un rouge éclatant qui fleurirent sur la faïence. Le responsable leva la tête vers elle.

— Merde, je suis désolé.

Élodie, la légiste, envoya à son assistant un sourire aussi discret que bienveillant. Ils étaient quatre autour de cette table et bien que n’en étant pas à leur première autopsie, depuis que l’opération avait débuté, le malaise était prégnant. En règle générale, les professionnels de la mort qu’ils étaient avaient pour habitude de papoter de choses et d’autres tout en effectuant la tâche qui leur était dévolue. Aujourd’hui, ce n’était pas le cas. L’exercice, pourtant bien rodé, manquait de conviction. Une longue plainte résonna. Un cri similaire était à l’origine de la maladresse.

Marie-Ange, la photographe de l’identité judiciaire, souffla en rajustant la lanière de son appareil.

— C’est la maman. Je n’ai pas la moindre idée de la manière dont les parents ont su l’horaire d’autopsie et comment ils ont réussi à arriver jusque-là, mais ils sont à côté, dans la salle voisine. Ils ont tenu à être à proximité, pour que leur fils ne soit pas seul.

En temps normal, la commandant Léanne Vallauri, cheffe de la police judiciaire de Brest, n’aurait pas manqué une occasion d’exprimer son cynisme en donnant son sentiment sur l’intérêt d’une telle démarche. Elle n’y pensa même pas. Au contraire, elle eut l’impression qu’un étau lui comprimait l’estomac. Pauvre gosse, quelle connerie, étaient les seuls mots qui résonnaient en boucle dans son esprit.

Tout juste quinze ans, c’est l’âge qu’aurait dû avoir Marcus aujourd’hui. Un anniversaire qu’il devait fêter dans un restaurant du port de Brest. Tout était réservé et prêt pour l’occasion. Ses parents avaient prévu de lui en faire la surprise en invitant bon nombre de ses copains et une partie des proches. Au lieu de cela, ils étaient en train de pleurer leur enfant et d’attendre que la justice le leur rende pour pouvoir l’enterrer.

Le corps du gamin, nu, rigide, froid, cavité thoracique et crâne ouverts gisait sur la table en Inox. Un effroyable drame qui allait changer à tout jamais une famille. Impossible pour des parents de se remettre d’une telle abomination.

Élodie Quillé, la médecin légiste, baissa son masque. Son travail d’enquête touchait au but. Pas de grande surprise, rien qui n’ait déjà été constaté par la policière sur la scène de crime.

— Cinq coups de couteau. Ils ont tous été portés avec le poignard que tu as saisi. Un coup mortel a traversé le cœur. Il n’a survécu que quelques secondes.

Dans un flash, Léanne revit l’arme plantée dans le thorax de la victime et son visage. L’expression d’une douleur violente, mais aussi et surtout d’un intense étonnement, de la terreur. Quinze ans, déjà un mètre quatre-vingts, un beau gosse, blond, sportif, sain. Nul doute qu’il aurait fait tourner les têtes. S’il avait…

Ou plutôt, s’il n’avait pas croisé la route d’une bande de petits branleurs à côté de la plage du Moulin-Blanc. Une bousculade, provoquée ou non, des mots qui dégénèrent, une dispute, un coup de poing qui part. Un jeune qui se sent humilié face à ses potes. Des conneries, des putains de conneries, pensa encore la flic en visualisant l’enchaînement mortel. Le môme vexé qui rentre chez lui, bougon, rageur, et s’apprête à ressortir, quand il tombe sur sa mère à qui il explique avoir eu un différend avec un Français qui l’a traité de reubeu, de muslim de merde ! La femme, outrée, décide d’accompagner son fils pour chercher le fautif. Ils ne sont pas venus en France pour se faire insulter. Pas question de laisser passer. Sans père à la maison, c’est à elle qu’incombe le devoir de protéger les enfants. Ils retrouvent le fauteur de troubles sans difficulté, il est en train de poser son sac de plage. La maman s’approche, le Français fait le coq, leur rit au nez, et c’est là que Fouad intervient. Il a le même âge que la victime, sauf que lui est afghan, il a suivi un groupe de réfugiés et vécu dans la rue avant que sa génitrice qui, du reste, ne l’est peut-être pas plus que Léanne, le rejoigne et bénéficie d’un logement social pour s’occuper de lui. Fouad sort son couteau et frappe, frappe encore, il y a des cris, des hurlements, le sang gicle. Il en faut plus pour affoler un Afghan ; du sang et des morts, à Kaboul, il en a vu plus que quiconque. Là, au contraire, tout ça fait redoubler l’excitation, d’autant qu’il s’agit de montrer à sa mère qu’il sait se battre. Elle finit par l’arrêter mais n’est pas en reste, elle donne des coups de pied à ce sale gamin avant de partir en appelant son fils. Fouad l’écoute, il porte juste un dernier coup, plante la lame et l’abandonne sur sa victime. Les fonctionnaires en tenue retrouveront le jeune Afghan devant sa télé en train de regarder une série sur Netflix.

— On y va, tu veux prendre un café ?

Élodie dut insister pour sortir Léanne de ses pensées. Après un échange de sourires, elles passèrent dans le vestiaire pour se débarrasser de leur équipement. Charlotte, blouse, gants, surchaussures furent jetés dans les containers prévus à cet effet. Ce n’est qu’une fois qu’elles furent installées dans le bureau de la directrice de l’institut médico-légal de La Cavale-Blanche qu’Élodie brisa leur silence en interpellant l’enquêtrice.

— Ça donne quoi du côté de l’Afghan ?

— Il reconnaît les faits sans difficulté. Il dit que Marcus l’avait frappé. Il n’a fait que se défendre.

— Un quart d’heure plus tard ?

Léanne s’écroula dans un fauteuil et haussa les épaules.

— Ce n’est pas un juriste. Juste un môme afghan avec sa logique à lui. Qui est bien loin de la nôtre.

— Et la mère, elle ne pouvait pas calmer la situation au lieu de la laisser s’envenimer ? C’est tout de même terrible, non ? Son gosse rentre à la maison, prend un couteau et part assassiner un jeune. Et elle, elle a suivi. Quels parents agiraient de cette manière ? C’est incroyable !

— Que veux-tu que je te dise ?

— Tu as la certitude qu’il ne s’agit pas d’un acte terroriste ?

Léanne haussa les épaules.

— Franchement, j’en doute. En plus, personne ne l’a revendiqué. Bien que très religieux, notre Afghan n’a rien mentionné de tel.

Come on to me (Paul McCartney)

Une bonne odeur de café flottait dans la salle de réunion de la PJ lorsque Léanne se pointa avec deux sacs de viennoiseries. Lionel étira théâtralement le bras gauche pour jeter un regard sur sa montre.

— On a failli attendre.

— T’es gonflé ! Vous avez fini par croire que c’était un dû. Ben oui, je suis en retard, ma boulangerie habituelle était fermée, pour cause de congés annuels.

Un policier sourit.

— Sont heureux ces commerçants, toujours à se plaindre, mais ils trouvent tout de même le temps de se reposer.

Personne ne releva, alors que Léanne posait ses sacs sur une table.

— C’est de ma faute, j’avais noté les dates des vacances et je n’y ai plus pensé.

Lionel lui tendit un café chaud.

— Tu vois qu’on t’attendait.

Elle récupéra la tasse et jeta un regard sur les journaux qui traînaient, on y mentionnait l’attentat au couteau. Un acte commis par un jeune réfugié afghan, inconnu à ce jour, un geste inexplicable selon le rédacteur de l’article.

Un policier souffla son agacement.

— Encore un à qui on va trouver des excuses, des troubles psychiatriques. C’est tout de même extraordinaire le nombre de types qui ont des problèmes. À croire que la manière habituelle d’exprimer son malaise est de poignarder les gens dans la rue en gueulant « Allah Akbar ».

— Ben oui, mieux vaut avoir des dingues irresponsables. Si on parle d’attentat terroriste et de radicalisation, ça fait désordre, c’est pas bon pour l’image de nos gouvernants. Note que ce n’est pas faux, à tous les coups l’opposition gagne des voix en clamant qu’avec eux, ça serait mieux.

Léanne n’était pas loin d’en convenir, mais elle n’avait pas envie d’entrer dans cette discussion. Comme chaque fois qu’on évoquait l’Afghanistan, elle pensa à Nasrat, son protégé qui avait décidé de retourner dans son pays pour s’enrôler dans un groupe de résistants en lutte contre les talibans. Alors qu’elle mordait dans un croissant, un de ses collègues l’interpella à ce sujet.

— T’as des news du gamin ? Lui, au moins, on ne peut pas lui reprocher d’être venu ici pour profiter de nos impôts. J’ai toujours su que ce gosse avait des couilles, s’ils étaient tous comme lui…

L’estomac de Léanne se serra, elle n’aimait pas parler de Nasrat. Non, elle n’avait pas de nouvelles, ou si peu. Il l’avait appelée quelques fois ces derniers temps pour lui dire qu’il était dans le Panjshir, qu’il ne fallait pas s’inquiéter pour lui, qu’il avait rejoint quelques fidèles du Front national de la résistance (FNR), qu’un jour ils gagneraient la guerre. Depuis qu’il était parti, elle ne cessait de se documenter sur le pays. Le Panjshir était la seule poche de rébellion. Les talibans tentaient d’en venir à bout en commettant régulièrement des atrocités contre la population. Les informations qu’elle avait pu obtenir par Yannick, son ami militaire, n’étaient pas optimistes, les chances de voir la situation changer étaient quasi inexistantes. Si Nasrat était arrêté, c’était la mort assurée.

Lionel savait à quel point le sujet était douloureux pour Léanne. Il s’apprêtait à faire diversion en les orientant vers un autre thème lorsque la secrétaire les rejoignit.

— Léanne, il y a un type qui a contacté plusieurs fois le standard du commissariat en refusant de laisser ses coordonnées, il veut absolument te parler, il dit que c’est important et qu’il n’y a qu’à toi qu’il se confiera.

— La rançon de la gloire ! s’esclaffa Lionel.

La commandant leva les yeux au ciel et soupira.

— Un illuminé qui va me raconter une histoire débile, je les connais par cœur ces types.

Elle termina son café, sans pour autant se presser, et s’en alla d’un pas nonchalant en direction de son bureau. Le téléphone résonna. La standardiste transféra la communication. Une voix nerveuse se fit entendre.

— Bon sang, on finira par me passer la commandant Vallauri, je vous dis que c’est important !

Léanne esquissa un sourire avant de parler.

— Je suis la commandant Vallauri.

— C’est vous qui jouez dans un groupe et êtes fan des Beatles ?

Le sourire de la flic s’agrandit. Qu’est-ce que c’est encore que ce zigoto ? Elle eut un ton prudent.

— Si vous voulez, mais c’est surtout à la commandant divisionnaire, chef du service d’investigation de la police judiciaire, que vous vous adressez en ce moment.

L’interlocuteur marqua une courte pause, comme si la réponse de Léanne avait eu l’effet qu’elle escomptait, c’est-à-dire de remettre les choses à leur place.

— Désolé, ma commandante, euh… je ne sais pas si c’est comme ça qu’il faut dire… Loin de moi en tout cas l’idée de vous manquer de respect. J’ai eu l’occasion de lire dans la presse quelques articles vous concernant et je vous ai même vue une fois sur scène au Vauban, il y a quelques années avec vos deux copines. Je crois qu’une est médecin légiste et l’autre psychologue judiciaire ?

Léanne hésita sur la manière de répondre. Peut-être un fan de leur musique ? Il y en avait bien quelques-uns, mais jusque-là ils étaient plutôt discrets. Que ce soit elle, ou ses deux acolytes, la guitariste Vanessa Fabre, psychologue dans la vie professionnelle, ou la bassiste Élodie Quillé, médecin légiste, personne n’avait jamais eu de problème.

— Oui, c’est exact, il nous est arrivé de nous produire au Vauban, mais quel est le motif de votre appel ?

— … Excusez-moi, ma commandante, j’imagine que je dois vous sembler étrange, mais ne vous inquiétez pas, je suis tout à fait sain d’esprit.

Il s’interrompit un instant avant de poursuivre.

— En tout cas, autant qu’on peut l’être. Parce qu’aujourd’hui, être normal, ça ne veut pas dire grand-chose.

Léanne gonfla ses joues et soupira. Ouh là là !

— Je m’égare peut-être, mais j’ai appris que vous étiez une fan de musique, que vous aimiez les Beatles, je me suis dit que… Comme nous avions cela en commun, je serais plus à l’aise en me confiant à vous plutôt qu’à quelqu’un d’autre.

Léanne sentait sa patience fondre. Néanmoins, sachant les effets, parfois surprenants, que le stress peut avoir sur les gens, elle conserva son calme.

— Monsieur…

— François Lhérisson, c’est mon nom. Lhérisson, comme un hérisson, mais avec un L devant.

La flic en prit bonne note, en même temps qu’elle introduisit sa carte de police dans le lecteur de son ordinateur pour débloquer l’accès aux différents fichiers.

— Alors, monsieur Lhérisson, pouvez-vous enfin en venir à la raison de votre appel ?

Un nouveau silence embarrassant s’imposa. Léanne s’apprêta à le rembarrer fermement lorsqu’il se fit entendre.

— Je suis menacé, c’est très grave. Je pense qu’on veut me tuer, mais pas que moi, c’est bien plus terrible… Un danger terroriste d’envergure. Peut-être aussi important que ce qui s’est passé au Bataclan.

L’idée d’avoir affaire à un illuminé s’accentua du côté de la policière. Il était cependant impossible d’écarter d’un revers de main l’éventualité, même infime, que ce soit sérieux.

— Si vous veniez m’expliquer tout ça de vive voix, à mon bureau, ce serait peut-être plus facile… Qu’en pensez-vous, monsieur Lhérisson ?

L’ordinateur avait lâché plusieurs François Lhérisson. Il y avait un médecin d’une quarantaine d’années, avec une belle collection de contraventions impayées, dont certaines s’étaient transformées en amendes pénales, un autre connu pour des violences conjugales, et un pour des coups et blessures volontaires, souvent à la sortie des bars, celui-là avait l’alcool mauvais. Les deux premiers étaient dans le Finistère, le troisième dans les Côtes-d’Armor. En attendant, le type qu’elle avait au bout du fil mit du temps à lui répondre. Il semblait réfléchir à sa proposition.

— Non, pas question. Je n’aime pas les hôtels de police. Si vous veniez plutôt chez moi ? Je vous assure que c’est important, vous ne le regretterez pas.

— Ce n’est pas la question. Vous conviendrez qu’il est normal que j’en sache plus avant de me déplacer.

— J’imagine que vous voulez faire des recherches sur moi.

Lhérisson n’eut plus aucune hésitation, il déclina son identité complète. L’homme avait soixante-trois ans, il était séparé, père d’une petite fille, et demeurait à Carhaix où il exerçait la profession de sculpteur. Il s’avéra être le deuxième de la liste de Léanne et ne fit aucune difficulté pour mentionner ses condamnations passées.

— Elles datent d’une période durant laquelle j’avais tendance à picoler. Tout ça est derrière moi. La dernière de mes bêtises remonte à plus de quinze ans. J’ai fait trois mois de taule. Ça m’a calmé, depuis je suis sobre. Vous pouvez vous renseigner et je suis prêt à me soumettre à une prise de sang.

— Je ne vous en demande pas tant, réagit la flic, avant d’insister pour qu’il précise les raisons de son appel.

Sur ce sujet, l’homme demeura inflexible.

— Non, je ne veux rien vous dire au téléphone et de toute manière vous ne me croiriez pas. Je préfère vous avoir en face de moi, les yeux dans les yeux ; là, je suis certain que vous me ferez confiance.

— Vous êtes où en ce moment ? questionna Léanne.

— Sur le site de la Vallée des Saints, j’y ai sculpté plusieurs statues, je suis en train d’en terminer une, mais le mieux serait que vous veniez chez moi, ce sera plus discret, j’occupe un corps de ferme à proximité, dans la campagne près de Carhaix.

Tout cela rappela bien des choses à Léanne1 qui avait déjà enquêté dans la région. Comment ne pas se souvenir de l’interpellation houleuse d’un tueur au milieu de la Vallée des Saints ? Ce jour-là, elle était avec Johana, sa sœur, également flic mais à Nice. En convalescence en Bretagne, après une grave blessure en service, celle-ci lui avait prêté main-forte.

Léanne grimaça. Pas très envie de se remémorer tout ça. En même temps, si elle s’interdisait d’aller dans tous les coins du département où elle avait traîné sa bosse, elle n’irait pas bien loin.

— OK, je vais venir, j’espère que ce ne sera pas un déplacement pour rien.

— N’ayez aucune crainte à ce sujet. Vous ne le regretterez pas.

Elle jeta un regard vers l’horloge murale avant de répondre.

— Je peux arriver en fin de matinée. C’est bon pour vous ?

— Parfait.

Quand elle raccrocha, elle resta un moment à cogiter. Bizarre ce type. Dans quoi allait-elle encore tomber ? Elle en revint aux fiches sur l’ordinateur. Une corpulence moyenne, pour une taille d’un mètre quatre-vingts, l’image était celle d’un brun aux cheveux ramenés en arrière, peut-être pour cacher un début de calvitie. Le suspect envoyait au photographe un regard rempli de méchanceté, il était loin d’afficher le moindre repentir. Il avait pourtant laissé un type sur le carreau, bras cassé, fracture à la mâchoire, il n’y était pas allé de main morte, tout ça parce que le gars lui avait, paraît-il, manqué de respect. Les témoins indiquaient que la dispute avait dégénéré car le blessé reprochait à Lhérisson d’avoir obtenu un contrat qu’il estimait lui revenir de plein droit. Des bêtises. La victime n’avait d’ailleurs même pas déposé plainte. Peut-être avait-elle eu peur de retrouver son agresseur ou qu’elle n’était, elle-même, pas très claire. Impossible d’en savoir plus en l’état. Elle se contenta de se lever pour aller résumer la conversation à son équipe. Une fois son récit terminé, elle jeta un regard vers l’un de ses subordonnés.

— Si t’es disponible, je t’emmène, lança-t-elle à Isaac.

Bien qu’étant l’un des plus jeunes du service, Isaac Le Floch, promu récemment lieutenant, n’était pas pour autant un novice. Il connaissait bien l’équipe au sein de laquelle il avait déjà passé plusieurs années. Pour avoir vécu de nombreuses aventures avec sa patronne, il savait qu’accompagner Léanne n’était pas synonyme de navigation sur un long fleuve tranquille. Tout pouvait arriver. S’il aimait travailler avec la cheffe, la donne avait un peu changé maintenant qu’il était pacsé avec la jolie Luna, une gardienne de la paix issue de la même promotion que lui. Un coup de foudre durant une enquête à Vannes2. Depuis, elle avait obtenu sa mutation au sein du service d’investigation finistérien auprès de lui à Brest. Tout allait très vite, ils parlaient déjà de mariage. Ce n’était pas sans créer quelques tiraillements dus à la proximité, pas toujours uniquement professionnelle, qu’il avait pu y avoir entre Léanne et Isaac.

L’échange de regards au sein du couple ne passa pas inaperçu à plusieurs des participants, tout en provoquant quelques sourires discrets. D’ailleurs, Isaac montra moins d’empressement que d’habitude pour répondre à la demande de la cheffe. Léanne fit comme si elle n’avait rien remarqué.

— Je monte voir la patronne et on y va.

Par la patronne, Léanne entendait la directrice du commissariat de Brest dont elle dépendait depuis que la dernière réforme de la police avait mis fin à l’autonomie des services de police judiciaire en les rattachant à des directions départementales ou interdépartementales de la police nationale. Un regroupement pour une efficience accrue des dispositifs de sécurité intérieure, selon le ministre ; une énorme connerie pour beaucoup de fonctionnaires, dont Léanne. On ne reviendrait pas en arrière, tout au moins pas tout de suite. Les relations avec sa nouvelle cheffe n’avaient pas toujours été au beau fixe. Avec le temps elle s’y était faite, Catherine Mulsen également. La divisionnaire avait fini par s’accommoder du tempérament impétueux de sa subordonnée.

Lorsque Léanne frappa à la porte directoriale, elle n’obtint aucune réponse en retour. Un petit arrêt au secrétariat lui confirma l’absence de la patronne. Elle eut droit à un clin d’œil entendu.

— Il me semble qu’elle devait soigner ses chevaux.

Léanne sourit. Si Mulsen avait hérité du surnom de Fantômette, ce n’était pas pour rien. Elle était connue pour ses disparitions légendaires. Entre la voile et l’équitation, la commissaire divisionnaire était une femme très occupée.

— Si tu la revois, dis-lui que je suis partie à Carhaix pour rendre visite à un type qui doit nous donner un tuyau.

Après une petite moue, la fonctionnaire administrative répondit sur un ton empreint de connivence :

— Tu seras certainement revenue avant elle, je doute qu’elle réapparaisse avant ce soir.

1  Voir Avec le chat pour témoin, même auteur, même collection.

2  Voir L’Anguille, même auteur, même collection.

Rain (The Beatles)

Un samedi après-midi pluvieux à Nantes. Abords du centre commercial Atlantis.

L’approche de l’été semblait être une notion qui n’existait que sur le calendrier. À l’extérieur, il n’y en avait aucun signe. La ville en témoignait. Un festival de capuches et de parapluies. Pour se distraire et ne pas rester chez soi, la solution la plus simple était d’aller flâner dans les endroits abrités. Le centre commercial Atlantis était l’un d’eux.

Maryline était une jolie blonde d’une quarantaine d’années. Divorcée, elle était seule ce week-end, les marmots étaient avec leur père. La Nantaise entendait bien profiter de ce moment de liberté pour prendre du bon temps. Habituellement, elle pensait sport et activité en plein air. Le ciel en avait décidé autrement. Après s’être promenée dans le centre-ville, elle opta pour la voiture et pour continuer à errer bien à l’abri, loin des bourrasques. Adeline, sa copine, une femme du même âge, ne trouva rien à y redire. Les deux fonctionnaires se connaissaient depuis quelques années. Elles étaient collègues de bureau et travaillaient à la préfecture. Leur idée initiale était d’aller au cinéma, elles avaient remis ce projet. Dans la soirée, il serait toujours temps de voir un film après avoir bu un verre ou picoré dans un établissement.

Alors que les vitrines montraient des maillots de bain et des robes légères, elles étaient en pull d’hiver et imperméable. Elles plaisantèrent en jugeant que les commerçants devaient viser une clientèle ayant prévu de quitter la Bretagne. Ça les fit rire. Pas question de laisser leur bonne humeur se noyer dans quelques gouttes.

— On ne va pas se plaindre, remarqua Maryline. Il paraît qu’il n’a pas plu à Perpignan depuis des mois et que la région manque d’eau, nous, on n’a pas ce problème.

— T’as raison, on pourrait faire un pipe-line pour leur en envoyer. C’est dommage de garder une telle richesse uniquement pour nous.

Elles rirent. Quand elles étaient ensemble, elles redevenaient des ados prêtes à s’amuser de tout et à se moquer des gens qu’elles croisaient. Un de leurs plaisirs favoris était d’ailleurs de s’asseoir en terrasse et de commenter l’allure des passants, tout en pouffant comme des gamines.

*

Lakhdar fêtait ses vingt ans ce jour-là. Il avait décroché le bac l’année précédente et trouvé dans la foulée un job de vendeur dans un magasin du centre commercial. Il était ravi. Le salaire n’était pas génial, tout juste un SMIC, mais il avait un boulot qui lui permettait de participer à la vie du foyer. Aîné d’une fratrie de cinq enfants, il allait pouvoir aider la sainte femme qui les avait élevés seule. Le garçon avait quatorze ans lorsque son père avait succombé à un AVC. Sans vouloir prendre la place du paternel, Lakhdar s’était tout de même, du jour au lendemain, trouvé bombardé chef de famille. Une sacrée responsabilité pour un jeunot. En tant qu’aîné, il avait dû se charger des tâches quotidiennes et de l’éducation des plus petits.

Il avait participé à tout. Changement des couches, lecture d’histoires le soir, récupération des enfants à l’école, révision des devoirs, préparation des repas, ménage, courses. Toute son adolescence avait été consacrée aux autres. Depuis qu’il travaillait, sa sœur assurait la relève.

Un salaire de plus était le bienvenu dans le foyer. Il permettrait peut-être aux plus jeunes d’aller dans une université après le bac. Lakhdar aurait voulu que ce soit son cas. Il aimait apprendre, lire, comprendre… La vie l’avait obligé à faire d’autres choix, il se promettait d’y remédier et de reprendre plus tard les études.

*

Aujourd’hui, il y avait du monde. Marie, sa patronne, l’appréciait. Bien habillé, poli avec les clientes, patient face aux demandes les plus exigeantes et aux tergiversations, il gardait toujours le sourire et savait être de bon conseil. Marie n’hésitait pas à lui laisser les commandes lorsqu’elle devait s’absenter. C’était une belle preuve de confiance envers un employé de son âge. Elle pensait d’ailleurs à ouvrir une seconde boutique et à lui en donner la direction.

Il s’occupait depuis un moment d’une femme bien connue du magasin. Une dame qui devait posséder des centaines de paires de chaussures ; il lui arrivait même d’acheter un modèle identique en plusieurs couleurs. Elle se vantait au demeurant d’avoir une penderie entièrement dédiée à sa petite folie. Déjà cinq paires qu’elle essayait. Debout, elle s’admira dans un miroir, fit quelques pas et se dirigea vers l’extérieur. Elle hésitait et voulait jeter un œil sur la vitrine. Avant de sortir, elle se tourna vers Lakhdar.

— Venez avec moi, je vais vous montrer celles qui me plaisent.

L’employé échangea un sourire avec sa patronne. Pas question de refuser.

*

Norbert Chevalier, soixante-quinze ans, glissa sur les dalles humides du centre commercial. Putain de pluie.

— Aïe !

Sa cheville se vrilla. Sale douleur ! Il s’agrippa de justesse à un jeune qui se trouvait à proximité. Surpris, ce dernier faillit le repousser avant de le retenir par le bras et de lui éviter de s’étaler.

Une bonne dizaine de mètres devant lui, une gamine de quatorze ans, au jean savamment déchiré et en chemise longue, interrompit sa marche et se retourna à la recherche du septuagénaire. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’un incident avait eu lieu. Ses sourcils se soulevèrent, elle souffla intérieurement. Qu’est-ce qu’il fout ? Elle revint sur ses pas.

— Ça va, papi ?

L’aïeul répondit sur un ton presque fautif.

— J’ai failli tomber.

En revanche, le jeune qui l’avait aidé fut plus direct.

— Tu peux pas attendre ton grand-père au lieu de faire la course ! T’as honte d’être avec lui, ou quoi ?

La fille foudroya le type du regard. Il l’énervait, d’autant plus qu’il avait visé juste.

Le matin, lorsqu’elle avait évoqué à ses parents son désir d’aller au festival des Vieilles Charrues pour assister à la prestation d’un de ses groupes favoris, ce fut un NON immédiat et les suppliques n’y firent rien. L’affaire était entendue. Ce qui changea la donne fut la présence du grand-père au déjeuner, quand il indiqua qu’il y serait pour Paul McCartney, dont la venue était annoncée. Elle n’avait pas la moindre idée de qui il s’agissait, mais il n’en fallut pas plus pour qu’elle voie en lui son sauveur, d’autant que le papi s’y rendait le jour qui l’intéressait elle. Difficile pour père et mère de ne pas lever leur veto. Elle sauta de joie en sachant qu’elle pourrait entendre Djadja & Dinaz, Éloi et des sets de DJ. Devant l’inculture de l’aïeul, elle proposa de l’accompagner dans l’après-midi puisqu’il avait prévu d’aller acheter le dernier album de l’ex-Beatles. Nul doute qu’elle pourrait de son côté, sans bourse délier, craquer pour des vinyles un peu moins ringards que seuls des boomers écoutaient.

Sauf qu’on était samedi et Lina n’avait aucune envie de croiser des copines et d’être vue en compagnie de son grand-père. Ça la foutrait mal, on se moquerait d’elle au collège lundi.

Et maintenant, il y avait ce jeune type qui devait avoir son âge et lui faisait la leçon.

— Je t’ai pas demandé ton avis ! Merci pour ton aide, et dégage !

— Oh, oh, vas-y, comment tu m’parles, toi !

Il s’aperçut que le papi massait son mollet douloureux.

— Ça ira, monsieur ?

Un sourire lui répondit.

— Oui, merci, jeune homme, Lina va s’occuper de moi.

Le garçon s’adressa de nouveau à la fille.

— Sois plus gentille avec lui, c’est pas quand il aura disparu qu’il faudra y penser.

Cette fois, même le grand-père trouva que son sauveur en faisait trop. Il intervint en le remerciant encore et s’accrocha au bras de Lina.

— Allez, en route !

Un hurlement les surprit. C’est quoi ce cri de folle ? pensa la gamine. Le septuagénaire se figea. Il reconnut l’expression d’une immense douleur, de la détresse… L’intensité lui rappela un accident de la circulation dont il avait été témoin. Une victime happée par un véhicule dont le conducteur avait perdu le contrôle. La malheureuse avait hurlé de la sorte avant de s’évanouir et de décéder en quelques secondes. La mort avait fauché une jeune personne qui, le matin même, devait imaginer avoir tout l’avenir devant elle. Le cri était similaire. Il fut suivi d’une seconde plainte, tout aussi déchirante. La foule, d’abord sidérée, finit par réagir. Ce fut la panique.

Les premières victimes furent Adeline et Maryline. Les deux femmes étaient en train de rire lorsqu’un inconnu les interpella sans qu’elles comprennent ce qu’il leur voulait. Le sourire d’Adeline disparut pour laisser place à de la surprise et une immense douleur. Maryline vit un jet de sang, une main, un poignard… la lame sortit du ventre de sa copine pour s’attaquer à elle. Elles tombèrent toutes les deux.

À quelques mètres, Lakhdar, le vendeur de chaussures, abandonna sa cliente pour identifier la cause du trouble autour d’eux. Il aperçut un type à capuche près de deux femmes et voulut s’approcher. Il fut fauché dans son élan par un autre individu en tous points semblable à celui qu’il venait de remarquer. Il vit cette image de la mort qu’on représentait souvent vêtue d’un long manteau noir, capuche sur la tête, faux à la main. Quand la lame s’enfonça dans sa poitrine, le sang afflua dans sa gorge. Il croisa un instant le regard de son meurtrier, il ne connaissait pas ce type qui semblait se délecter de son acte. Pourquoi moi ? se dit Lakhdar. Il s’affaissa. Son futur s’arrêtait ici. Ses dernières pensées furent pour sa mère et sa famille. Leur vie allait être plus difficile.

Son agonie fut courte.

Pétrifié, alors que Lina n’avait pas encore compris ce qui se passait, le grand-père, lui, avait bien remarqué l’homme qui s’en prenait à deux femmes et, sur le côté, un second qui faisait de même. Toutes les connexions se firent. Ils étaient témoins d’un attentat au couteau semblable à ceux qui étaient relatés dans les médias. Cette fois, la mort n’était pas dans le poste de télévision, il ne la voyait pas depuis le canapé du salon, elle était là, bien réelle, juste devant lui. Un des agresseurs fondit dans la direction de Lina. La gamine cherchait ailleurs, elle allait être la prochaine victime. Aucune hésitation. Le septuagénaire s’interposa. L’assaillant ne s’attendait pas à cela. Il se délectait jusque-là de la peur qu’il provoquait, de la fuite de cette foule face à lui, et voilà qu’un type lui faisait barrage. Peut-être un flic qui allait l’interpeller. Non, trop vieux. Il y eut une sorte d’arrêt sur image, un instant qui dura une éternité lorsque les regards s’affrontèrent. L’aïeul eut le temps de visualiser distinctement les traits du tueur. La stupéfaction le submergea, il n’en revint pas. L’agresseur fut plus prompt. La lame du poignard, déjà souillée par le sang d’autres victimes, frappa de nouveau. Lina vit son grand-père s’effondrer. La terreur l’envahit. Elle hurla à s’en briser les cordes vocales. Sa plainte résonna longtemps dans l’espace de verre et de marbre déserté par la foule et les meurtriers… Il n’y avait plus qu’elle, des corps et tout ce sang…

The fool on the hill (The Beatles)

— Il me semble que ta Luna ne m’aime pas trop, je me trompe ? C’est pourtant grâce à moi si elle a réussi à venir à Brest.

Les deux mains sur le volant, Isaac envoya un bref coup d’œil à sa passagère avant de lui répondre :

— Inutile de le rappeler. Rassure-toi, elle en est bien consciente, elle sait que sans ton intervention elle pouvait rester à Vannes de nombreuses années avant de bouger.

— Elle aurait peut-être préféré que ce soit toi qui mutes.

Le visage d’Isaac s’éclaira.

— Ah, ça, c’est certain ! Elle imagine que tu l’as fait venir parce que tu voulais que je reste dans ton service. Elle est persuadée que tu me lorgnes.

— En un mot, elle est jalouse.

Léanne s’en amusa. Ce n’était pas pour lui déplaire de savoir qu’une fille qui avait presque vingt ans de moins qu’elle la considérait comme une concurrente. Luna avait bien tort de s’inquiéter. La commandant se résuma en quelques brèves pensées sa relation avec le lieutenant. S’ils avaient été amants, c’était dans des circonstances bien particulières. Le fait d’avoir frôlé la mort ensemble les avait unis. La partie de sexe qui avait suivi n’avait rien d’une liaison sentimentale. Un exutoire, rien de plus.

— Je vais lui parler !

Le jeune bondit sur son siège.

— Non ! Pas question ! Oublie. Elle se calmera toute seule, je t’en prie.

Léanne éclata de rire.

— OK, OK, comme tu veux.

Elle changea de sujet en se remémorant l’affaire sur laquelle ils avaient travaillé à la Vallée des Saints et à Carhaix. Plus de quatre ans… Il s’en était passé des choses depuis.