La filière afghane - Pierre Pouchairet - E-Book

La filière afghane E-Book

Pierre Pouchairet

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Beschreibung

Un polar façon « caméra à l’épaule » au tempo époustouflant, où se mêlent terrorisme, drogue et géopolitique mondiale

Alors que la France est la cible d’actes terroristes, Gabin, Marie et leurs collègues de la PJ enquêtent sur des dealers qui opèrent dans une cité de Nice. Après l’identification d’un réseau structuré et multicarte, les investigations vont remonter jusqu’en Afghanistan. Là-bas, entre le retrait des forces internationales et la succession d’Hamid Karzai, une page est en train de se tourner dans une ambiance délétère. Et c’est dans un climat de suspicion et de corruption généralisée doublé d’une violence aveugle que le flic niçois va découvrir les liens entre trafic de drogue et terrorisme ! De Nice à Kaboul, du Helmand aux Pyrénées s’engage alors, pour Gabin et son équipe, une traque impitoyable pour éviter le pire…

Une enquête trépidante, un récit éprouvant apportant un éclairage de l’intérieur et très au fait des choses, des gens et des coutumes locales de l’Afghanistan.

CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

"L’auteur tient ses lecteurs en haleine jusqu’à la dernière page et l’on regrette de refermer un livre qui nous vaut (avec plaisir) quelques nuits blanches. Pierre Pouchairet joue dans le cour des grands !" - Le Nouvel Obs

"La guerre, là-bas telle que l'Occident l'a perdue, et la guerre ici, telle qu'il s'apprête peut-être à la perdre. Sa filière afghane enfonce un clou qui fait de plus en plus mal…" - Marianne

"Un livre qui se dévore, qui vous tient en haleine et ne vous laisse jamais indifférent." - Culture Chronique

"D'une plume scalpel et froide, Pierre Pouchairet taille, fauche, sectionne. Et ça déchire !"- Intramuros

"Une fin digne d'un blockbuster, indécise, tragique, et un roman qui vous tiendra en haleine à chaque ligne, le tout saupoudré de bien des informations essentielles à la compréhension de ce qui se joue aux confins des zones tribales. Pour son deuxième polar, Pierre Pouchairet a fait très fort." - Quatre sans Quatre 

"Passionnant de bout en bout, écrit à l'encre d'une actualité brûlante et effroyable, un polar percutant, glaçant, remarquablement construit et documenté... une plongée aux racines du mal... une intrigue serrée et maîtrisée. Un polar trempé dans une actualité tragique..." - Jack is Back Again

À PROPOS DE L’AUTEUR

Pierre Pouchairet est né en 1957. Dans une vie précédente, il était commandant de la police nationale, chef d’un groupe luttant contre le trafic de stupéfiant à Nice, Grenoble ou Versailles. Il a également été à plusieurs reprises en poste dans des ambassades, a représenté la police française au Liban, en Turquie, a été attaché de sécurité intérieure en Afghanistan, pays qu’il a parcouru du nord au sud. Il a passé plus de 4 ans à Kaboul, y a été témoin de nombreux attentats et y a travaillé en étroite collaboration avec les Afghans. Aujourd’hui à la retraite, il vit à Jérusalem.

Il a publié en 2013 un livre témoignage Des flics français à Kaboul et Coke d’Azur en 2014. Avec, à chaque fois, cette volonté de mettre au grand jour – et sous la lumière crue du terrain – la réalité brute de notre Histoire contemporaine.
Pierre Pouchairet a également reçu le Prix du Quai des Orfèvres 2017 pour son roman Mortels Trafics.

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Seitenzahl: 430

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Présentation

Terminé en octobre 2014, je ne pensais pas que mon texte se confondrait avec la dramatique réalité des événements que la France a subis en janvier 2015.

Depuis, les références à Al-Qaïda, à Daesh, aux islamistes radicaux, à la peur de l’islam, etc n’ont cessé d’envahir nos écrans et les colonnes des journaux.

Cela m’a posé un cas de conscience. J’ai d’abord pensé à purement et simplement renoncer à publier ce livre de peur qu’on y voie un désir de ma part de surfer sur une actualité aussi tragique. J’ai aussi hésité, et finalement abandonné l’idée de reprendre le texte en y incluant des références à ces attentats.

Et puis, j’ai fini, à tort ou à raison, par conclure que mon livre était une fiction et à ce titre devait être lu comme telle. Les assassins qui s’y trouvent ne menaceront pas plus le lecteur que les serial killers et les pédophiles qui hantent la plupart des polars.

Cette fiction relate des faits censés s’être déroulés en novembre 2012, puis de février à l’été 2014. Je me suis permis quelques libertés avec le temps au niveau de la musique ainsi que dans le contexte historique en commentant l’élection présidentielle afghane débutée en avril 2014 et dont les prolongations se sont jouées jusqu’en septembre, lorsqu’a été enfin conclu un accord entre les deux challengers.

Les Afghans vivent sous le joug du terrorisme. Les actions décrites et la sauvagerie avec laquelle elles sont menées ne sont malheureusement que leur quotidien.

Toute ressemblance avec des personnages existants, ou ayant existé, est purement fortuite.

Bonne lecture.

Pierre Pouchairet

Pour Kristell, Jessica, Léanne et Gabin.

Ce livre est dédié aux policiers afghans et à la lutte inégale qu’ils mènent quotidiennement contre les trafiquants de drogue et le terrorisme. Rappelons-nous qu’un millier d’entre eux est tué chaque année.

« Imagine there's no heaven, It's easy if you try, No hell below us, Above us only sky, Imagine all the people living for today… »

John Lennon, « Imagine »

« So now as I'm leavin' I'm weary as Hell The confusion I'm feelin' Ain't no tongue can tell The words fill my head And fall to the floor If God's on our side

Prologue

Paris, novembre 2012

Lorsque les policiers en civil postés rue du Faubourg-Saint-Honoré annoncèrent la progression et l’arrivée du véhicule de Claude de Sainte-Anne, les gardes républicains en faction au palais de l’Élysée s’effacèrent pour laisser entrer sa voiture.

Sur le perron, Pierre Bouttin, le conseiller sécurité et renseignement du président, la mine grave et les yeux perpétuellement fixés sur sa montre, faisait les cent pas depuis déjà quelques minutes. Il n’aimait pas attendre, surtout lorsqu’il s’agissait d’un messager qu’il savait être de mauvais augure.

La 607 s’arrêta devant les escaliers et libéra le chef de la DGSE1 et l’un de ses collaborateurs. La capitale était balayée depuis le matin par des bourrasques de vent et de pluie, un majordome se précipita vers les visiteurs en brandissant un parapluie. Tout comme Bouttin, le préfet Sainte-Anne avait la mine des mauvais jours. Les deux hauts fonctionnaires se serrèrent brièvement la main sans échanger du bout des lèvres autre chose qu’un simple bonjour.

D’un pas rapide, Bouttin entraîna dans son sillage ses deux visiteurs à travers un dédale d’escaliers et de couloirs. Ils finirent dans une vaste salle de réunion éclairée par la seule lumière d’un vidéoprojecteur renvoyant l’effigie de la République française et de la présidence. Plusieurs personnes discutaient debout en les attendant. L’air grave des arrivants mit fin à l’ambiance bon enfant et les sourires se figèrent. Sainte-Anne fit le tour de l’assistance. Il les connaissait tous, qu’il s’agisse des membres du gouvernement : Premier ministre, ministres de la Défense et de l’Intérieur ; des généraux : le chef des armées, celui des opérations extérieures ; le conseiller du président et des hauts fonctionnaires : le directeur de la sécurité intérieure, celui de la PJ, de la gendarmerie et plusieurs représentants du SGDSN2, ainsi que d’autres hauts responsables en charge de la sécurité du pays.

Le conseiller du renseignement leur fit signe de s’asseoir, alors que l’accompagnateur du chef de la DGSE se rapprochait de l’ordinateur portable relié au vidéoprojecteur. Il inséra une clé USB. Ici, pas d’Internet, aucune connexion possible avec l’extérieur. Pendant qu’il s’affairait, la porte de la salle s’ouvrit sur le président de la République. Tous se levèrent avec respect mais, d’un revers de la main et sans un mot, le chef de l’État coupa leur élan et leur fit signe de se rasseoir. Il prit place en bout de table, dans le fauteuil qui lui était réservé. Ils connaissaient la raison de leur présence ici. Un échange de regards entre Bouttin et Sainte-Anne, et l’opérateur lança une vidéo. L’image était de bonne qualité. Le film commença par montrer une étendue aride de poussière et de pierraille, avant de se focaliser sur un fossé d’environ un mètre cinquante de large sur une dizaine de long. Des morceaux de bois et de pneus en tapissaient le fond. Devant cette excavation, bien en retrait, se trouvait une tente ouverte sur toute la face avant. Une sorte d’estrade avait été dressée et l’abri en toile était recouvert d’inscriptions en arabe.

D’une voix forte, avec le ton assuré d’un professionnel peu perméable aux émotions, Sainte-Anne débuta les commentaires :

– Ce sont des versets du Coran à la gloire de Dieu et du Prophète.

Après un plan fixe, plusieurs individus vêtus de la tenue traditionnelle afghane – pantalon ample surmonté d’une chemise tombante, couverte d’un gilet sans manche – firent irruption dans le champ de la caméra. Certains avaient une Kalachnikov à la main, d’autres portaient un pistolet à la ceinture. À l’exception d’un seul, tous avaient le visage recouvert par un foulard noir qui ne laissait apparaître que les yeux et le nez.

Grand, la peau burinée, la barbe longue et noire, les yeux clairs, la tête couverte par un épais turban, l’homme qui semblait être le chef s’appuyait sur une canne. Il la laissa glisser derrière lui, en appui contre une chaise, et fixa l’objectif.

La voix de Sainte-Anne résonna de nouveau :

– Mollah Bachir Abdullah est un chef Taliban respecté. Comme la presque totalité des membres de ce mouvement, il est Pachtoune3. Il est originaire de Lashkar Gah, son fief s’étend sur la presque totalité du Helmand jusqu’au Pakistan. Ancien ministre taliban, en décembre 2001, il était prêt à faire allégeance à Karzai et avait envoyé des membres de sa famille comme émissaires à Kaboul. L’armée américaine a localisé le convoi d’une trentaine de véhicules et a cru qu’il s’agissait d’une colonne d’assaillants talibans. Elle les a décimés par erreur. La femme et deux filles du mollah ont également péri dans des bombardements des forces de la coalition. Depuis, celui qu’un de nos ambassadeurs qualifiait de « bonté personnifiée » mène une guerre sans merci contre les Occidentaux et le régime de Karzai. Il coordonne les actions des Talibans historiques de mollah Omar et de ceux du Pakistan. Il a fait alliance avec le TTP4, un mouvement proche d’Al-Qaïda qui regroupe des mouvements terroristes et des combattants venus de l’ex-Union soviétique, du Pendjab, du Moyen-Orient et d’Europe. L’un de ses conseillers et frère d’armes est Bilal El Majri, un combattant syrien, ancien lieutenant de Ben Laden.

À l’écran, le mollah avait les yeux brillants de haine. Il se lança dans un discours aussi saccadé que monotone.

– C’est du pachtou. Une traduction va vous être distribuée, une diatribe religieuse et anti-occidentale, une justification du djihad pour refouler les envahisseurs croisés.

L’orateur s’interrompit et l’objectif s’intéressa à l’arrivée d’un groupe d’hommes vêtus de combinaisons orange, une référence peu humoristique à la tenue réservée aux prisonniers de Guantanamo. Ils étaient sept, pieds nus, enchaînés les uns aux autres, les mains entravées dans le dos. Les gardes qui les accompagnaient les firent s’agenouiller face au fossé, dos à la tribune. Le mollah reprit son discours tandis que le cameraman procédait à un plan fixe de chaque visage : des hommes dans la force de l'âge, les traits tirés, la mine fatiguée. L’un d’eux, le plus âgé, se fendit d’un pâle sourire en regardant la caméra.

– Le capitaine Jean Edmond Lemaître, précisa le directeur de la DGSE. Le président essuya quelques gouttes de sueur sur son front et remarqua d’une voix molle :

– On dirait qu’ils n’ont pas peur, leurs visages ne transmettent que de la fatigue…

– En deux ans de détention, ils ont dû vivre plusieurs simulacres d’exécution.

Les images défilaient. Les gardes se saisirent de cagoules dont ils recouvrirent la tête des prisonniers. Sainte-Anne, d’un geste discret, fit un signe à l’opérateur et le film s’arrêta sur un plan fixe : le mouvement d’un tortionnaire avait découvert légèrement son avant-bras, laissant apparaître un tatouage…

– Nous avons travaillé en laboratoire sur cette vue.

Le directeur lança un nouvel ordre de la tête et le film afficha un zoom progressif en direction du tatouage.

– La photo a été améliorée et reprise, on a gagné en netteté.

L’image montrait deux sabres croisés l’un sur l’autre au-dessus de l’inscription « Fuck les Keufs ».

– Une telle inscription laisse supposer qu’il s’agit d’un Français. Nous travaillons sur cette hypothèse et des recherches sont en cours, avec l’aide de la police judiciaire et des services pénitentiaires.

Le président leva les yeux vers l’orateur et l’interrompit :

– Continuez le film. Vous reviendrez là-dessus plus tard, mon temps est malheureusement limité.

La scène se poursuivit. Le cameraman fixa le maître de cérémonie et ses compagnons pendant quelques instants, puis s’intéressa à deux nouveaux arrivants porteurs de jerricans. Ils se mirent à répandre le contenu des bidons dans le fossé. La voix de l’orateur se fit véhémente.

– Il fait cette fois référence à la France comme puissance impérialiste et coloniale, et à sa répression des musulmans à travers le monde : au Mali, au Yémen, en Afghanistan. Et la décision qui s’impose : punir les soldats croisés en terre d’islam.

Un des porteurs de jerricans avait maintenant une torche dans les mains. Il s’approcha du fossé et la jeta, provoquant l’embrasement de celui-ci.

Le mollah interrompit sa litanie, avant de reprendre en répétant inlassablement « Allah Akbar », accompagné de ses compagnons. Chacun se saisit d’un couteau à lame dentelée, ressemblant étrangement à un couteau à pain. Ils firent quelques pas en avant jusqu’à se retrouver derrière les prisonniers agenouillés. Le premier à agir, rapidement suivi des autres, fut Bachir Abdullah. Sans cesser son incantation, le visage crispé dans un rictus haineux, il attrapa d’une main un prisonnier par le front, fit basculer la tête en arrière pour dégager le cou et de l’autre lui ouvrit la gorge. Un geyser de sang se mit à gicler sur le sable, rejoint presque aussitôt par celui des autres prisonniers.

Dans la salle de réunion, le malaise des participants devint palpable et le silence assourdissant.

Les bourreaux continuèrent leur œuvre jusqu’à la décapitation complète des victimes, dont les têtes roulèrent l’une après l’autre sur le sol. Certaines se dissocièrent de leur cagoule et apparurent en gros plan sur l’écran. Lorsqu’ils eurent terminé leur ouvrage sanguinaire, une dizaine de rebelles se chargèrent de faire rouler les corps et les têtes dans le brasier.

Le film s’acheva avec l’image des cadavres livrés à la proie des flammes et la salle s’éclaira brusquement sur des visages figés. Ils se retournèrent lentement en direction du chef d’État.

Aussi perturbé que le reste de l’auditoire, celui-ci s’essuya le front et rajusta ses lunettes d’un geste mal assuré. Docteur en droit, énarque, il n’avait pas imaginé en se lançant en politique qu’il deviendrait un jour un chef de guerre et côtoierait de si près la barbarie humaine. Ses lèvres s’agitèrent doucement en un murmure presque bruyant tant le silence était lourd :

– Les familles ne pourront même pas récupérer les corps…

Le silence retomba… accentuant encore le malaise. Le président fixa successivement le directeur de la DGSE et le chef d’état-major des armées, puis, comme s’il voulait cacher cette faiblesse, il se ressaisit et continua d’une voix forte :

– Mettez tous les moyens qu’il faut, mais je veux que ce crime ne reste pas impuni.

– Ce ne sera pas facile, osa Sainte-Anne.

– On s’en doute, coupa le ministre de la Défense. En deux ans, vous n’avez pas été foutu de les localiser et de les libérer, alors maintenant…

– Politiquement, il va y avoir des conséquences… L’opposition va en profiter et je ne parle pas du Front national… ajouta le Premier ministre.

D’un revers de la main, le président ramena le silence. —

– Nous connaissons tous les conséquences que cette affaire va avoir, inutile de les rappeler. Agissez !

1DGSE : direction générale de la Sécurité extérieure.

2SGDSN : secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale.

3Pachtoune : Le peuple pachtoune est divisé en plusieurs tribus. Les Pachtounes sont originaires d'Afghanistan et installés en Afghanistan et Pakistan. ils sont la première ethnie dupays 42 % de la population, suivie par les Tadjiks 29 %.

4TTP : Tehrik-e-Taliban Pakistan.

PREMIÈRE PARTIE

« Empty sky, empty sky I woke up this morning to an empty sky Empty sky, empty sky I woke up this morning to an empty sky

Blood on the streets Yeah Blood flowin’down I hear the blood of my blood Cryin’ from the ground »

1

Nice, mi-février 2014

Le trafic des stups, dans le quartier de l’Ariane à Nice, était une activité continue et en plein essor. Il n’avait pas été nécessaire de solliciter l’avis des syndicats et de réunir le parlement pour commercer les dimanches et jours fériés. L’endroit faisait le bonheur des toxicos en manque, pourvu qu’ils en aient les moyens. Ici, pas de crédit.

Une sorte de hiérarchie des dealers s’était mise en place. Des gosses, à peine sortis de l’enfance, étaient guetteurs ou vendeurs de barrettes de shit, les ados s’occupaient des acides et des drogues chimiques, les plus âgés travaillaient la poudre, qu’il s’agisse de coke ou d’héro. Les chefs traitaient les affaires qui dépassaient le niveau de la rue… le deal au kilo.

La Ville et les autorités avaient perdu beaucoup de temps avant de vouloir s’occuper de ce fléau qui au fond ne gênait pas grand monde, localisé dans cette banlieue éloignée. L’important pour les politiques était que rien ne vienne polluer la vision idyllique, bleutée d’azur et de mer, que les touristes pouvaient avoir de la capitale du comté de Nice. Cette insistance à refuser de regarder derrière la carte postale avait été mise à profit par une mafia constituée de jeunes voyous désœuvrés, pour la plupart des gosses issus de l’immigration algérienne d’après 62. Bien qu’il ne s’agisse pas d’enfants de chœur, cette voyoucratie ne donnait pas encore autant de fil à retordre que celle des cités phocéennes. Pour les flics, ce n’était qu’une question de temps.

Une gosse en minijupe, aux allures de petite bourgeoise friquée, immobilisa son scooter à proximité de jeunes occupés à discuter avec le chauffeur d’une Audi noire relookée en voiture de mac : sièges en cuir blanc, jantes larges et abondance de chrome. La fille n’avait pas encore posé son casque qu’un gamin se détacha du groupe. Pas de critique à avoir, le service était rapide. Ils parlèrent peu et, d’emblée, il apparut que tout ne se passait pas bien. Le jeune lui tourna le dos en roulant des épaules et remit son casque SMS sur les oreilles, prêt à s’éloigner. Bien que toujours assise sur son scoot, la fille réagit vivement et l’attrapa par l’épaule. L’ado se dégagea et se retourna vers elle, l’air agacé.

La gamine insistait et le dealer lança un regard à ses potes. Le plus vieux d’entre eux, penché à la portière de l’Audi, se déplia. Il faisait un bon mètre quatre-vingt-dix, des chaînes autour du cou, une casquette de base-ball sur la tête. Il était vêtu d’un survêtement à capuche, une tenue qui avait l’aspect d’un uniforme, tant ils se ressemblaient tous. Il s’approcha d’un pas dansant, en balançant les bras : sa petite bande s’en amusait déjà. Le premier intervenant s’écarta pour lui passer la main. La fille, toujours assise, avait posé son casque sur ses genoux, découvrant une épaisse chevelure frisée qu’elle ramena en arrière, et s’arma de ce qu’elle pensait être un sourire aussi charmeur que convaincant. Elle fut la première à parler et le grand partit d’un éclat de rire en agitant les mains pour lui signifier qu’elle devait s'en aller. Mais la fille n’en tint pas compte et insista.

Finalement, le dealer se rapprocha et posa la main sur le guidon du scooter. Il resta silencieux, comme pensif. Il lâcha quelques mots à la gamine sans même la regarder. Le visage de la fille se flétrit. Ce qu’elle venait d’entendre parut avoir quelque peu érodé sa volonté… Elle réfléchit silencieusement, les yeux braqués vers le sol. Elle ne tarda cependant pas à réagir et abandonna son scooter. Un des gosses la remplaça, se saisit de la poignée des gaz et fit vrombir le moteur en surrégime. La gamine avait déjà perdu de sa superbe.

Le déclic régulier de l’appareil photo résonnait dans la pièce vide de l’appartement d’un immeuble avec vue plongeante sur le boulevard de l’Ariane.

– Ils vont lui taper le scoot, remarqua Luc en ajustant ses jumelles.

– Ouais, ça sent la fausse déclaration de vol, renchérit Sylvain, l’œil vissé sur son Canon prolongé d’un téléobjectif.

Le conducteur de l’Audi était maintenant sorti, ils le virent s’adresser à son pote et se marrer. La fille eut un mouvement de recul, mais elle ne fit rien pour s’en aller.

– J’ai bien l’impression que le scooter ne va pas suffire.

Après avoir parlé à la gamine, le grand l’attrapa par les cheveux et la tira, sans violence excessive, vers la voiture. Les autres riaient. Il leur fit signe de s’écarter. Monsieur avait besoin d’intimité. Il ouvrit la porte arrière de l’Audi et fit entrer la jeune camée avant de s’asseoir à côté d’elle.

Sylvain déglutit avec peine.

– Putain, elle a l’âge de ma gosse… On ne peut pas laisser faire, faut y aller !

Luc eut un rire sec et haussa les épaules.

– Ça va pas ! On va pas se griller pour une toxe, ça fait plus de quinze jours qu’on est là à bosser. On va pas tout foutre en l’air, t’es malade… J’imagine même pas la gueule de Gabin si on lui annonce qu’on a cassé l’affaire à cause d’une camée en train de piper des dealers pour sa dose… Elle apprend la vie, c’est tout. Et puis c’est pas sa première visite. Je me demande si elle n’a pas déjà goûté à un petit tour dans les caves une fois précédente. À moins que je me trompe… On vérifiera sur les photos.

Lorsque la gamine disparut de leur champ de vision et s’affala sur la banquette, ils n’eurent plus aucun doute sur son activité.

L’homme ne fut pas long à rouvrir la portière.

– Soit il est rapide, soit c’est une experte, apprécia Luc avec un sourire narquois.

– Arrête ! fit son collègue en raccrochant son portable. Une patrouille va passer, j’espère qu’elle va en profiter pour se barrer.

En bas, ce n’était pas fini. La sortie du passager arrière provoqua l’hilarité de ses potes. Il fit signe au chauffeur de l’Audi qu’il pouvait venir prendre sa place. En se croisant, les deux jeunes se tapèrent le plat de la main bruyamment.

Luc en rajouta une couche :

– Ça les met de bonne humeur. Une journée qui commence bien !

Son collègue haussa les épaules en guise de réponse.

– Ho, tu vas pas faire la gueule, d’habitude t’es pas le dernier à sortir des conneries.

– Ha ! Les bleus ! lança Sylvain avec soulagement.

Un véhicule de police s’immobilisa derrière l’Audi. Le groupe considéra son arrivée avec une désinvolture outrancière. De la façade ! Tous étaient prêts à déguerpir au moindre danger. Deux policiers sortirent de la voiture pour s’adresser au gamin sur le scooter. La fille les rejoignit.

– Elle va reprendre sa bécane, elle est obligée de raconter des salades et de dire qu’elle l’avait prêtée au gosse.

Après une courte discussion, la gamine remit son casque et s’en alla, suivie de près par les policiers. Le chauffeur de l’Audi, toujours assis sur le siège arrière, passa à l’avant et démarra aussi, avec l’air mécontent de quelqu’un dont les espoirs ont été déçus.

– Je te parie que ce n’est pas fini, s’amusa Luc.

Effectivement, il n’avait pas terminé sa phrase que la fille était de retour. Ça ne traîna pas. Elle abandonna le deux-roues après avoir touché la main du même gosse que précédemment.

– Elle n’avait pas eu sa came, elle a été obligée de revenir.

Ils la virent s’éloigner sous les rires salaces.

– Ben voilà, une de plus dans la boîte. Avec l’immat’ du scooter, elle ne sera pas difficile à identifier. On peut peut-être même la choper au bureau des plaintes dans la journée. J’ai hâte de lire sa déclaration.

Une voiture s’arrêta devant le groupe de revendeurs et l’attention des flics se reporta vers eux. Cette fois tout se passa très vite. Un baby dealer arriva à la portière du passager, lui parla quelques secondes et lui fit signe d’attendre. Ils virent le gosse discuter ensuite avec l’un des grands et lui donner l’argent qu’il venait de récupérer auprès du client. Un autre gamin se précipita dans l’entrée d’escalier et réapparut pour foncer vers l’acheteur.

L’œil rivé sur son Canon, Luc lâcha une rafale de déclics.

– Et voilà, c’est fait.

– On l’avait déjà, celui-là. Il vient tous les jours.

2

Gabin afficha brièvement un sentiment peu habituel chez lui : de l’enthousiasme. Il reposa son casque d’écoute et se retourna vers le vendeur, un fan de heavy metal, sosie de Slash, le guitariste de Guns N’ Roses, avec ses longs cheveux frisés et ses vêtements de cuir.

– Je vais le prendre.

– J’étais certain que ça te plairait, lui répondit le rocker en attrapant le dernier CD de Jack White qu’il ajouta à une pile d’autres disques.

– J’ai un autre truc super…

Gabin leva la main en souriant.

– STOP ! Je ne veux plus rien savoir. C’est bon, je me suis déjà ruiné… On arrête là.

Le chevelu se mit à rire.

– OK, comme tu veux, fit-il en récupérant les CD pour les glisser dans un sac plastifié à l’effigie de Hit Import.

Ses achats à la main, Gabin se retrouva rue de Lépante et prit la direction de l’avenue Jean Médecin. Il attrapa son portable.

– T’es où ?

Une voix de femme résonna dans son cellulaire.

– J’ai terminé, je sors de Nice-Étoile. On peut se rejoindre à la bagnole si tu veux ?

Cinq minutes plus tard, il retrouvait Marie à côté de leur 206 garée au travers d’un passage clouté sur la rue Notre-Dame. Il apprécia d’un regard les nombreux sacs de boutiques de fringues.

– T’as investi, on dirait.

Elle rit de bon cœur.

– Ben ouais, j’ai craqué, mais c’est pas mal, tu verras.

– Je n'en doute pas, fit-il, en ouvrant la voiture.

– À voir la taille de ton paquet, tu t’es lâché aussi… Encore des trucs inécoutables qu’on va devoir se farcir au bureau, je suppose ?

Gabin rayonna et s’esclaffa.

– Je fais votre éducation musicale, vous devriez tous me remercier, sans moi vous ne connaîtriez que les merdes des hit-parades. L’année dernière, quand j’ai fait gagner à tout le groupe des dizaines de CD en remportant un concours de la Fnac sur l’histoire du rock, personne ne s’est plaint… On a même eu droit à un article dans Nice-Matin, nous qualifiant de « police judiciaire la plus rock de France » !

– Arrête un peu de ressasser ton moment de gloire, on dirait un vieux.

Un quart d’heure plus tard, ils entraient dans la caserne Auvare, rue Roquebillière, et se garaient devant le bâtiment de la police judiciaire.

Capitaine de police en charge d’un groupe stup au sein de l’antenne PJ de Nice, à presque quarante ans, Gabin, malgré quelques cheveux blancs, conservait un physique d’ado attardé. Divorcé, père d’une gamine de quinze ans restée à Paris, il était seul à Nice. Après quelques années aux stups, il avait pris la tête d’une équipe d’enquête. La région n'avait pas été sans effet sur lui : le soleil avait réussi à lui faire abandonner son caractère introverti et sa réserve de Berrichon campagnard pour les attitudes plus ostentatoires des gens du Midi. Marie, sa collègue et adjointe n’avait pas eu ce problème d'adaptation.

Contrairement à ce que pouvaient laisser supposer ses longs cheveux blonds et ses yeux bleus, elle était une authentique fille du Sud, qu’elle n’avait quitté que quelques années pour la région parisienne, le temps de se roder à l’exercice de son métier. La lieutenant avait de la gouaille et, dans cette profession à majorité masculine, elle ne s’en laissait pas conter, que ce soit par ses collègues ou par les voyous. Femme de caractère, elle obtenait généralement ce qu’elle voulait, sans pour autant s’embarrasser à faire des choix. Bien que mariée, elle était la maîtresse de Gabin depuis plusieurs années et à l’inverse de son amant, vivait cette relation compliquée au présent sans se soucier de l’avenir…

L’étage réservé aux stups était vide. Marie déposa ses achats derrière son bureau, Gabin fila en face, dans le sien. Il fouilla dans son sac, choisit l’album posthume de Johnny Winter et lança le disque sur sa chaîne de bureau. Le son d’un blues rock gras et lourd envahit la pièce au moment où la flic le rejoignait.

– On est seuls, les autres sont toujours en planque, remarqua la jeune femme.

Gabin s’approcha d’elle et laissa ses mains se promener sur les hanches de sa collègue, avant de la plaquer contre lui, de chercher ses lèvres et de les joindre aux siennes dans un long baiser. Elle se laissa faire, il la poussa doucement jusqu’à ce que son dos bute contre une armoire…

Des bruits de rires et des pas dans les escaliers mirent fin à leur flirt. Ils eurent tout juste le temps de se décoller l’un de l’autre et de remettre un peu d’ordre dans leurs vêtements avant que la porte du couloir ne s’ouvre à la volée sur le reste du groupe. Luc, le mérou, fut le premier à les rejoindre.

– On en a encore quelques-uns en boîte. On a une super planque. Je suis resté avec Sylvain dans l’appartement et Marc et Henri assuraient à l’extérieur. On a encore identifié un paquet de voitures, des toxes et des dealers.

Les trois autres pointèrent leur nez. L’équipe était composée de Luc, un grand gars, un peu nounours, l’air perpétuellement endormi. Il avait été surnommé « le mérou » par toute l’équipe. Il s'agissait d'un Parisien d’origine, un flic malin, bon sur le terrain, et capable de bâtir une procédure comme de mener une audition. Marié, père de trois enfants, Luc différait du reste de l’équipe en étant le seul à avoir une véritable famille et à ne pas traîner dans les rues plus que la fonction ne l’exigeait.

Sylvain, avec ses cheveux longs et frisés, n’avait pas échappé au surnom de d’Artagnan. Séducteur et coureur de jupons, il ne s’embarrassait pas du fait d’être marié et père de famille. Le récit de ses aventures, toujours délirantes, animait les réunions autour du café du matin. Malin, il n’avait pas son pareil en filatures. Son talon d’Achille : sa crédulité. Deux larmes au coin d’un œil féminin et même parfois masculin, suffisaient à l’embobiner et lui faire prendre un tapin pour une bonne sœur.

Henri, le dernier à avoir rejoint le groupe, était un doux rêveur idéaliste. Avec ses cheveux longs et sa peau mate qui le faisaient passer pour un métis, il était devenu « le Black ». Beau gosse, il plaisait aux filles, tombait amoureux en quelques heures et se faisait larguer les jours suivants. C’était un poissard, habitué à se retrouver dans des galères professionnelles et privées dont Gabin et le reste de l’équipe passaient souvent pas mal de temps à le sortir. Pour son chef de groupe, il était surtout le compagnon idéal de ses virées nocturnes dans la faune niçoise. Professionnellement, grâce à son physique, le Black passait magnifiquement sur le terrain.

Quant à Marc, c’était l’ancien, la mémoire du service, un flic grincheux, façon capitaine Haddock. Il avait quasiment fait toute sa carrière aux stups et supportait de moins en moins les plaintes de toxicos geignards, mais n’aurait pas pour autant changé d’affectation et pris le risque de se remettre en question dans un autre service.

– Raconte-leur ! fit Luc à l’intention de d’Artagnan.

Celui-ci haussa les épaules et fit une moue.

– Ouais, on a même eu droit à voir une pipe en direct.

– Les photos ! Les photos ! demanda Marc.

– Va falloir payer, les gars ! intervint Luc en prenant l’appareil des mains de Sylvain pour le passer à Marc.

Marie balaya le plafond d’un regard.

– Ho, les garçons, calmez-vous un peu, vous avez des problèmes ou quoi ?

Marc avait mis le Canon en route à la recherche de clichés savoureux. Lorsqu’ils se penchèrent pour voir les images, il fut le premier à râler.

– Y a rien, on voit que dalle.

Luc eut un petit sourire en coin.

– Ha, on ne vous a pas dit non plus qu’on avait tourné un film porno !

– C’est de la merde, vos photos !

D’Artagnan intervint à son tour :

– Vous vous rendez compte, elle a tout juste dix-sept ans. C’est dégueulasse.

Gabin s’était assis dans son fauteuil, il regardait son équipe en s’amusant de la situation. Malgré les différences de caractère, le groupe était extrêmement soudé, nul ne comptait les heures quand il s’agissait de bosser. Sans attache familiale, Gabin aurait été prêt à les faire travailler sept jours sur sept : heureusement que Marie savait le freiner.

Il finit par les calmer et les laissa raconter leur journée dans le détail, photos à l’appui.

– On va faire les PV de surveillance et se charger des vérifs, avança le mérou.

Marc haussa les sourcils en le regardant en coin.

– Allez, arrête, tu vas surtout en profiter pour prendre la voiture et te casser pendant qu'on va être derrière la bécane.

Marc soupira et lui renvoya un regard faussement vexé.

– Tss ! Comment tu peux dire ça ? Tu sais bien que je vais bosser… Mais là, tout de suite, j'ai une petite course à faire pour mes gosses, ce ne sera pas long… Je suis là dans un… même pas un quart d’heure.

Marc partit d’un éclat de rire, suivi par les autres.

– Allez, débrouillez-vous comme vous voulez, lança Gabin en leur faisant signe de quitter son bureau.

Resté avec Marie, ils continuèrent de parler de l’affaire et des moyens de progresser. Travailler sur des deals de rue dans une cité n’était pas chose facile, d’autant qu’ils voulaient que ça prenne un peu d’ampleur et ne se limite pas à l’interpellation de quelques lampistes. Quand ils en eurent terminé, le chef de groupe se leva à son tour.

– Si elle est revenue, je vais voir la taulière et faire le point avec elle.

À trente-trois ans, la commissaire Christine Blanchard dirigeait la section criminelle depuis deux ans. Grande, les cheveux courts, cette brune aux yeux verts se cachait derrière de larges lunettes en écaille et des vêtements austères. Divorcée elle aussi, le travail était devenu son seul repère. Gabin et elle avaient appris à se connaître et à s’apprécier.

Il la trouva assise à son bureau. Elle redressa la tête vers lui, l’invita d’un sourire à entrer et désigna un fauteuil, en face d’elle.

Gabin fit court et lui résuma les dernières avancées d’un dossier qui ne tenait que par des surveillances.

– On va poursuivre comme ça encore quelques jours.

Elle approuva, en attendant la suite.

– On a visualisé pas moins d’une quarantaine de dealers ou complices. Ils sont filmés, ou photographiés. On en a identifié formellement près de la moitié. On a plus d’une centaine de toxes, dont une quarantaine de logés. Le jour où on décidera de taper, il va falloir du monde.

Elle balaya le problème d’un geste du bras.

– Je m’arrangerai pour que toute l’antenne travaille là-dessus. Le chef est d’accord, j’en fais mon affaire.

– Il faudrait commencer par l’arrestation d’un dealer d’un bon niveau et ensuite taper dans la foulée ceux de la rue.

Gabin avait une idée derrière la tête, elle l’invita à poursuivre.

– Notre info attitré, Hamed, commença le capitaine.

Un bref éclat derrière ses lunettes, la chef plissa les sourcils, elle connaissait déjà trop bien le loustic. Hamed était un informateur que Gabin avait récupéré par l’intermédiaire du prédécesseur de Blanchard. Il s’agissait d’un fils de harki établi en famille à Antibes. Toxicomane, il donnait régulièrement des tuyaux de bonne qualité menant à l’arrestation aussi bien de petits Arabes clandestins que de gros revendeurs, mais c’était, avant tout, une planche pourrie dont il fallait se méfier. Il n’avait qu’une seule idée, récupérer de la came au passage.

Gabin sourit devant l’air dubitatif de la commissaire. Il savait ce qu’inspirait le seul nom d’Hamed. Il continua tout de même :

– Il dit qu’il connaît un dealer dans la cité et qu’il est prêt à nous le présenter pour faire sortir de la came.

La jeune femme se cala au fond de son fauteuil et le repoussa en arrière. Elle n’allait pas être facile à convaincre.

– On peut essayer de passer une commande et taper à la livraison.

– Dans la cité ?

– Ben…

Elle lui jeta un regard franchement soupçonneux, sur une mine perplexe.

– Vous êtes devenu dingue ou quoi ?

Il s’était préparé à cette réaction et reprit son argumentation d’un ton assuré :

– Ils ne sortent jamais de chez eux. Si on ne prend pas de risques… On n'y arrivera pas. On peut déjà tenter une approche, après on verra ce qui est faisable. Il sera toujours possible d’abandonner si on le sent pas…

3

Debout devant son pavillon, ultime logement d’une cité d’urgence bâtie pour accueillir les harkis réfugiés en France à l’indépendance de l’Algérie, Hamed attendait Gabin. Balance autant par intérêt que par nature, il avait épuisé de nombreux policiers. Le capitaine était bien le dernier à lui accorder quelque crédit. Dès qu’il remarqua la voiture, l’informateur agita sa longue carcasse décharnée et sur son visage de vieux toxicomane marqué par la vie s’afficha un sourire radieux, un étrange mélange de rouerie et d’astuce. Il arriva en déambulant d’un pas joyeux jusqu’au véhicule des policiers. La présence de Marie ajouta une couche à son enthousiasme. Gabin s’en amusa alors que la flic levait les yeux au ciel, renversait la tête en arrière et soupirait nerveusement :

– Allez, c’est parti pour le quart d’heure cinéma.

Le capitaine jubilait. Donner la réplique à Hamed était un exercice qu’il adorait, un de ces trucs qui faisait tout l’intérêt de son métier de flic : il aimait côtoyer aussi bien les riches que les pauvres, les gens honnêtes que les pourris, les victimes que les salopards, et pensait qu’aucune autre fonction ne permettait d’avoir une vision aussi large de la société.

– Il t’adore.

Elle souffla encore avant de sortir de la voiture.

L’indic, énervé comme un gosse devant ses cadeaux de Noël, se précipita pour ouvrir la portière du capitaine.

– Monsieur Gabin, mon frère, comme ça me fait plaisir…

Il attrapa la main du flic et l’embrassa.

– Hamed est vraiment content de vous voir, lança-t-il avec une sincérité émouvante.

Il se raidit, avec un air surpris, feignant de s’apercevoir de la présence de Marie. Comme électrisé, il fit prestement le tour de la voiture, se planta face à elle et se pencha pour lui baiser la main d’un geste théâtral.

La flic le laissa faire et chercha son collègue des yeux.

– Allez, rends-lui sa main, nous devons parler de choses sérieuses.

L’informateur se planta au garde-à-vous. Il y avait dans ses yeux une étincelle, ce brin de drôlerie, qui faisait que le capitaine lui pardonnait ses écarts.

– Oui, monsieur Gabin.

Les deux flics s’appuyèrent sur le capot de la voiture.

– Arrête de faire le clown et écoute.

Hamed, laissa légèrement retomber ses épaules et tenta de paraître naturel. Gabin reprit :

– Tu m’avais dit que tu connaissais un grossiste de l’Ariane. Tu as toujours le contact, il a confiance en toi ?

Hamed balança sa haute silhouette anguleuse d’un pied sur l’autre et la réponse fusa :

– Bien sûuuur… monsieur Gabin. Je peux tout lui demander.

Avec Hamed, les certitudes étaient à géométrie variable. Le mot « non », ne faisait pas partie de son vocabulaire, il ne s’avouait jamais vaincu. Et cela semblait être le cas aujourd’hui. En parlant, Gabin comprit qu’il ne savait foutrement rien sur son « ami », sinon qu’il était surnommé Sammy. C’était un peu maigre. Le flic resta longtemps silencieux. Marie les observait, incrédule. Le capitaine avait un point commun avec son indic : abandonner était une option qu’il refusait d’envisager.

– Tu crois que tu pourrais lui présenter un acheteur ?

La curiosité flamba dans les yeux d’Hamed. Il avait envie de reprendre du service.

– Sans problème, monsieur Gabin. Quand vous voulez.

– Sur quelles quantités ?

– Ce que vous demandez, il fait du gros. Il peut tout avoir un, deux, dix kilos…

Le capitaine ne réfléchit pas longtemps, sa décision était prise.

– T’as un numéro de téléphone pour le joindre ?

– Il faut passer par un copain à lui et après je vais le voir.

Gabin sortit de sa poche un vieux portable et le tendit à l’informateur.

– Tu vas l’appeler avec ce téléphone et u-ni-que-ment sur ce téléphone, insista-t-il.

– Oui, monsieur Gabin.

Hamed se raidit dans une posture digne d’un soldat face à son officier. Il ne manquait que le garde à vous. Le flic esquissa un sourire.

– Tu lui diras que t’as trouvé un acheteur sérieux qui peut prendre par kilo et que tu voudrais le lui présenter. Insiste en disant que le gars est fiable, qu’il a de l’argent, mais qu’il est très peureux. T’as bien compris ?

Le visage d’Hamed reflétait incrédulité et incompréhension. Les stratagèmes des flics étaient à des années-lumière de sa propre réalité. Au fil du temps il avait pourtant appris à obéir, mais en conservant une bonne dose de créativité personnelle, ce qui provoquait généralement l’ire de Gabin. L’informateur savait s’en arranger, il visait sa récompense comme un chien, son os. Le flic répugnait à le payer en marchandise, mais parfois, et quand l’enjeu était lourd, il acceptait de faire abstraction de ses principes, et l’espoir d’une récompense en nature décuplait la motivation d’Hamed. Il sentait qu’aujourd’hui, cela pouvait lui rapporter gros.

Un appel et l’informateur décrocha aisément un rendez-vous avec le dealer pour le lendemain. Content de lui, il se mit à sautiller d’excitation. Gabin le calma d’un geste.

– On viendra te récupérer demain un peu avant l’heure et on t’emmènera.

Hamed était radieux.

– Je serai là, je vous attends. Encore une affaire de faite.

Il leva la main, prêt à claquer celle de Gabin, mais le flic ne répondit pas à son invitation.

– Calme ta joie, tout reste à faire.

Sur la route, Marie demeura longuement silencieuse. Ce n’est que près de Nice, bloqués à un feu, qu’elle se tourna en direction de Gabin.

– Je le sens pas, ce truc, il ne connaît quasiment rien sur le dealer. Qui va faire l’acheteur ?

La réponse claqua.

– Moi.

Elle fronça les sourcils et prit un ton cassant.

– T’es malade ?

– J’vais pas laisser faire ça par quelqu’un d’autre. Tu assureras la couverture.

– Et si on te connaît ?

– On n'a jamais travaillé dans la cité et les Arabes, ce n’est pas notre truc habituellement. Il y a peu de chance… Et puis je tâcherai de rester dans des endroits publics, où vous pourrez assurer ma protection.

Il la regarda dans les yeux et vit son inquiétude. Elle se tut un instant, peu convaincue.

— Henri passerait mieux.

– Tu veux dire qu’il est couleur locale ? Justement… il pourra planquer et me couvrir au plus proche.

Elle répondit d’un geste de la tête. Elle le connaissait trop bien. Il allait être difficile de le faire changer d’avis et elle s’en voulut de son attitude farouchement protectrice… Après tout Gabin était assez grand pour se débrouiller.

4

Marie, accompagnée d’Henri, entra d’un pas décidé dans l’immeuble faisant face à l’Otis, le bar tabac de l’Ariane où Hamed avait prévu la transaction. Un écriteau « en panne » sur la porte de l’ascenseur en rajouta une couche à son agacement. Elle haïssait Gabin pour ses idées à la con. Elle relut son papier.

– Christenler, 5ème étage droite.

Elle poussa un soupir nerveux.

– On n’a plus qu’à monter à pied, super !

Henri ne répondit pas. Lorsque la lieutenant était de mauvaise humeur, il valait mieux ne pas la ramener. Évidemment, l’électricité ne fonctionnait pas partout, la jeune femme souffla encore. Arrivés au cinquième, ils s’arrêtèrent pour reprendre leur respiration. Le noir complet. Sans un mot, Henri sortit son portable, l’appli « lampe torche » allait être utile. Une chance, le nom figurait sur l’une des portes.

– Sonne ! fit-elle.

Rien, aucune réponse, pas le moindre mouvement.

– Ho merde, c’est pas vrai !

Henri colla son oreille… Et se redressa triomphalement.

– Si, c’est bon ! Ça bouge.

La porte s’ouvrit de quelques centimètres, avant d’être retenue par une chaîne.

– Monsieur Léon Christenler ? lui lança Marie. Nous sommes de la police, un collègue vous a appelé pour vous dire qu’on allait venir chez vous.

Une moitié de visage les observa longuement et la voix caverneuse d’un vieux fumeur résonna.

– Vous êtes flics ? fit-il avec un mélange d’interrogation, de surprise et un zeste de désapprobation.

– Oui monsieur ! continua Marie dont la patience était mise à rude épreuve.

Le vieux referma la porte et il y eut un flottement avant qu’il ne se décide à la rouvrir. L’occupant des lieux apparut en entier. Il s’agissait d’un octogénaire de taille moyenne. Vêtu d’une robe de chambre à carreaux, il avait une épaisse chevelure argentée et son visage émacié était éclairé par des yeux encore vifs. « Il a dû porter beau », pensa Marie. Il évalua silencieusement les visiteurs, se racla la gorge pour refouler un début de quinte de toux et chercha le regard de la flic.

– Elle est belle la police française : une midinette et un Africain !

Ils ne se troublèrent pas, la réflexion redonna même le sourire à Marie.

– Merci pour votre accueil, lui répondit-elle en forçant le passage.

Le vieux s’écarta. Une odeur fétide et rance, mêlée à celle de l’urine de chats assaillit le nez de la jeune femme.

– Vous n’êtes pas tout seul ?

– J’ai quatorze chats, fit le vieillard en refermant la porte.

La lieutenant le suivit vers le salon, la pièce offrait une vue parfaite sur l’Otis ainsi que sur une grande partie du boulevard de l’Ariane.

– Impeccable ! remarqua-t-elle à l’attention d’Henri. Toi tu pourras partir en piéton quand ils seront là.

Elle se saisit de sa radio portable.

– Marie, au dispo, pour moi c’est bon. Il y a quelques clients à l’intérieur du bar. Vous pouvez y aller quand vous voulez.

Léon Christenler, les mains sur les hanches, la fixa, avec un petit plissement de lèvres. Ses yeux s’éclairèrent.

– Alors gamine, tu vas rester ici ? Il y a longtemps que je n’ai pas eu une jeunette chez moi. Je peux t’offrir quelque chose ?

Elle lui lança un sourire.

– Ben, préparez-moi un thé.

Elle visualisa plus avant l’état de l’appartement : ce n’était que poussière, poils de chat et crasse. Elle regretta d’avoir accepté. Des mégots traînaient un peu partout et les félins se partageaient une boîte de thon sur la table du salon. Il valait mieux se concentrer sur l’extérieur et sur l’objet de sa surveillance. Lorsque son hôte revint, la mine joyeuse, avec le thé, elle se demanda si le récipient provenait d’un service en porcelaine ou « en fourrure », vu le nombre de poils collés sur la tasse et sa soucoupe…

— Je vous ai mis un petit gâteau.

Effectivement, un morceau de biscuit LU, déformé par l’humidité, dépassait de la coupelle. Un nouveau flot de pensées rageuses à l’égard de Gabin se déversa dans le cerveau de Marie.

– Merci, c’est très gentil.

Pour le premier rendez-vous, ils avaient décidé d’assurer un minimum de surveillance, inutile de se griller. D’Artagnan s’était fait prêter par un copain garagiste une Jaguar flambant neuve, un véhicule qui ne risquait pas de passer pour une voiture administrative. Un moyen comme un autre d’endormir les dealers.

– T’as bien compris comment on va faire ? demanda Gabin une énième fois à son tonton.

À la mine de l’informateur, le capitaine ressentait qu’Hamed n’avait pas son assurance coutumière. Ils se firent déposer à quelques mètres du bar où devait avoir lieu le rendez-vous. Un groupe de jeunes en survêtement était en train de discuter à proximité.

– Des choufs, nota Sylvain.

Gabin, devenu hermétique aux mauvaises nouvelles, fit comme s’il n’avait pas entendu.

– Allez, c’est parti.

Le visage soucieux d’Hamed se transforma instantanément et laissa place à un large sourire détendu. « Un acteur de très haut niveau, il serait bon pour une palme d’or ! » pensa Gabin qui, de son côté, afficha un air peu rassuré. Le bar était quasiment vide. Quelques jeunes autour d’un flipper. Un autre groupe assis à une table en train de boire un verre. Un dogue de Bordeaux, couché à leurs pieds, sommeillait tranquillement. Le chien souleva une paupière et ne broncha pas en les voyant entrer.

Hamed prit les affaires en main. D’un rapide coup d’œil circulaire, il s’assura de l’absence de son correspondant et décida de s’installer en terrasse, non loin de deux ados occupés à jouer avec leur portable.

– Claude, mon frère, assieds-toi. On va attendre un peu… lança Hamed, en s’adressant bruyamment à Gabin.

Le crissement de pneus qui dérapent et un bruit de moteur en surrégime précédèrent l’arrivée d’une BMW, transformée en sono ambulante. Le freinage mit les pneumatiques à rude épreuve avant que la voiture ne s’immobilise et que deux Arabes en jaillissent par les portes arrière. Le bolide redémarra tout aussi discrètement.

– C’est lui, fit Hamed.

Il se leva pour aller au-devant des arrivants. Le flic se redressa aussi, mais resta à distance. Son cœur monta en puissance et de fines perles de sueur se mirent à couler instantanément sur ses tempes. Gabin était conscient de son état. Il ne jouait pas le stress, il était stressé. Sammy mesurait un bon mètre quatre-vingt-dix, il avait une trentaine d’années, la gueule balafrée et la peau grêlée : une tête à la JoeyStarr. « Un garçon sympathique », pensa le flic. Le second était légèrement plus jeune, dans les vingt-cinq ans, longiligne, avec un visage poupin. Il portait un blouson en cuir sur un survêtement et Gabin nota qu’un des côtés du blouson semblait anormalement lourd. « Il est calibré. » Le jeune resta en retrait à la manière d’un garde du corps. Hamed fonça sur JoeyStarr.

– Sammy, mon ami, mon potos, mon frère…

Gabin croisa un regard de glace. Le voyou l’avait photographié et l’analysait. Ce premier rendez-vous serait déterminant. Hamed ne se laissa pas doucher par l’attitude de Sammy. Il lui attrapa la main et lui donna une accolade. L’autre ne le repoussa pas, mais son corps demeura aussi droit que raide. Le mur avança vers l’intérieur.

– Je te présente mon ami Claude, essaya vainement le tonton quand ils passèrent devant le flic.

Pas un regard, Sammy poursuivit son chemin, Hamed à ses trousses. Le capitaine les regarda et se rassit. Avec l’action, il avait retrouvé son calme et cette entrée en matière ne l’inquiétait pas. Le voyou jouait son rôle de dur des cités, le boulot de l’informateur allait être de le convaincre. Gabin profita de l’instant pour jeter un œil autour de lui. Il aperçut Henri. Il se fondait dans le décor. Marie devait être dans l’immeuble en face. Derrière lui, la voix d’Hamed s’était transformée en un fond sonore rarement interrompu. Il se retourna une seconde pour les regarder. Sammy desserrait rarement les dents : s’ils étaient amis, il le cachait bien. Gabin dut attendre une bonne dizaine de minutes avant qu’ils ne le rejoignent. Le dealer ramassa une chaise et se posa au plus près du flic. Gabin soutint le regard du voyou qui l’examinait d’un œil méprisant.

– Tu veux quoi ? attaqua Sammy d’un ton hargneux.

« Ce connard se la joue », pensa-t-il. « Il suffit de le laisser dominer, il est tellement imbu de sa personne qu’il va plonger tout seul dans la merde. »

Gabin releva les yeux vers l’informateur, resté debout auprès d’eux, et bredouilla :

– Hamed a dû vous le dire, non ?

L’autre plissa légèrement lèvres et narines, avec un air de dégoût, comme s’il avait senti une mauvaise odeur, et haussa le ton.

– Je m’en contrebalance de ce que m’a dit Hamed, je veux l’entendre de ta bouche. T’es sourd ou quoi ?

Gabin répondit d’une voix plus assurée, il était tout de même censé être un dealer lui aussi.

– Je cherche 500 g d’héro, j’en ai besoin rapidement. Hamed m’a dit que vous pourriez me les fournir à un bon prix.

– Qu’est-ce que tu vas faire avec toute cette meca ? T’es du coin ? C’est quoi ton blaze ?

– Du Var, se limita à répondre Gabin avant d'ajouter :

– Je ne crois pas qu’il soit utile d’en savoir plus sur moi. J’ai l’argent, si ça marche on fera affaire régulièrement. Hamed m’a dit que vous aviez de la bonne marchandise, 20000 le demi-kilo, c’est bien ça ?

Sammy ne cilla pas. Les yeux toujours rivés sur Gabin, il l’observait et l’étudiait. Sa décision n’était pas prise. Il ne l’aimait pas, nul doute qu’il aurait bien utilisé ce petit con de Français pour nettoyer ses chaussures. D’autre part, l’idée de lui prendre son fric en faisant une bonne affaire n’était pas pour lui déplaire.

– Tu apportes l’argent chez moi et je te donne la came.

Gabin apprécia… Le poisson était en train de mordre.

– Non, je n’ai pas envie qu'on me braque pour mon fric.

Le dealer éclata d’un rire de défi.

– T’es qu’une pédale, mec ! T’as les fouettes ?

– Je te l’avais dit, Claude est peureux, il craint pour son pognon. Mais je t’assure qu’on peut lui faire confiance, cracha Hamed.

Un silence encombrant s’installa. Le dealer y mit fin en se relevant. Une impression d’invisibilité submergea le flic. Son interlocuteur tourna les talons. Il lui laissa faire quelques mètres, jusqu’à ce qu’il soit au niveau de la rue, et fit signe à Hamed de le rappeler. En entendant son nom, Sammy, sans vraiment s’immobiliser, se tourna de trois quarts. Il aperçut Gabin, debout, en train d’avancer vers lui. Il souleva une paupière étonnée et d’un mouvement ordonna à son garde du corps, sur le qui-vive, de laisser faire.

– C’est vrai, je n’ai pas envie qu'on me braque. Si vous voulez, on peut conclure la transaction chez moi, dans le Var, ou bien ici, mais dans un endroit public, je vous laisse choisir. Ce que je veux, c'est que nous ne soyons que tous les deux.

Aucune réaction.

Gabin leva le bras… et un motard juché sur une Harley Davidson s’immobilisa près d’eux, provoquant la surprise du dealer et de son équipe. Le flic alla jusqu’à la moto et ouvrit le top-case, puis il s’attaqua au zip d’un sac en tissu. Le pilote était resté aux commandes, moteur tournant. Des liasses de billets usagés de 100 et 200 € tapissaient le sac. Sammy jeta un œil et le capitaine eut nettement l’impression de sentir un nouvel intérêt chez son interlocuteur. Le dealer chercha son regard et se fendit d’une moue désabusée, mais ce n’était que de la comédie, la vue de l’argent avait fait son effet. Gabin prenait l’avantage. Il sauta à l’arrière de la moto et se retourna vers Hamed.

– Faites-moi signe si vous voulez faire affaire ou pas, mais faites vite, que je sache si je dois chercher ailleurs.

La moto et ses deux passagers disparurent.

Marie souffla. Tout s’était passé sans encombre, le reste lui paraissait secondaire. Le dealer ne traîna pas non plus. Quelques mots avec Hamed et il s’engouffra à l’arrière de la BMW noire venue le récupérer. La voiture ne parcourut que quelques centaines de mètres dans le prolongement du bar et lâcha Sammy. Il disparut dans une entrée d’immeuble.

Marie resserra son dispositif.