L'anguille - Pierre Pouchairet - E-Book

L'anguille E-Book

Pierre Pouchairet

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Beschreibung

Après une longue absence durant laquelle Léanne Vallauri a affronté des problèmes judiciaires qui ont failli lui coûter sa carrière et sa liberté, la cheffe de la P.J. de Brest retrouve enfin son bureau. Mais la réforme de la police nationale a supprimé son service, et par là même l’indépendance dont il jouissait. Léanne doit maintenant composer avec Catherine Mulsen, une commissaire qui a fait sienne la formule « diviser pour régner ».

C’est dans cette ambiance délétère que la commandant et son équipe vont enquêter dans le Morbihan sur la disparition de Paul Bannalec, héritier d’une grande fortune bretonne.

Manque de cohésion, divergences, querelles d’ego… Le chemin est pavé d’embûches pour délivrer l’otage tombé aux mains d’un ravisseur insaisissable au caractère aussi sadique que machiavélique.

Une fois commencé, vous ne pourrez plus lâcher ce passionnant polar mené tambour battant signé Pierre Pouchairet, dont les ouvrages ont déjà séduit plus de 350 000 lecteurs.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Pierre Pouchairet s’est passionné pour son métier de flic ! Passé par les services de Police judiciaire de Versailles, Nice, Lyon et Grenoble, il a aussi baroudé pour son travail dans des pays comme l’Afghanistan, la Turquie, le Liban… Ayant fait valoir ses droits à la retraite en 2012, il s’est lancé avec succès dans l’écriture. Ses titres ont en effet été salués par la critique et récompensés, entre autres, par le Prix du Quai des Orfèvres 2017 (Mortels Trafics) et le Prix Polar Michel Lebrun 2017 (La Prophétie de Langley). En 2018, il a été finaliste du Prix Landerneau avec Tuez les tous… mais pas ici.

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Seitenzahl: 363

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Ce texte original relate les aventures du commandant Léanne Vallauri-Galji et de certains personnages qui apparaissent dans l’ouvrage Mortels Trafics, Prix du Quai des Orfèvres 2017, publié chez Fayard en novembre 2016, adapté en film par Olivier Marchal en 2022 sous le titre Overdose.

Les ouvrages de Pierre Pouchairet ont déjà séduit plus de 350 000 lecteurs.

Bien qu’en partie inspiré de faits réels s’étant déroulés à Paris en 2006,

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

SUIVRE L’AUTEUR

Site web : www.pierrepouchairet.com

Facebook : Pierre Pouchairet

Pierre Pouchairet est membre du collectif

L’assassin habite dans le 29

Facebook : L’assassin habite dans le 29

Email : [email protected]

Chapitre 1

Vannes

Parfaite image de la réussite sociale, Jean-Claude Loison a fait fortune dans le domaine des transports. À la tête d’une flotte de plusieurs centaines de camions qui sillonnent quotidiennement la Bretagne et le territoire national, depuis peu, il a commencé à ouvrir des filiales à l’étranger. Les derniers mois lui ont pourtant apporté quelques sueurs froides. Le ciel s’est brusquement assombri, entre l’inflation généralisée, la hausse des carburants et ces sacrés écolos qui voient dans les transporteurs routiers de dangereux criminels. Il a hésité à jeter l’éponge. Son banquier a d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme. Attention à ne pas trop se diversifier.

Il n’y a pas que les affaires qui lui coûtent cher. À cinquante-six ans, l’homme en est à son quatrième divorce. Même s’il a bien retenu la leçon du premier mariage, le plus ruineux, et qu’il prend garde que ses conquêtes signent au préalable des contrats en bonne et due forme, il n’en reste pas moins qu’il estime s’être fait avoir avec la naissance d’une progéniture qu’il ne désirait pas. Dans son esprit, ce qui caractérise un mouflet est, avant tout, une pension alimentaire. Sa fibre paternelle ressemble à un prélèvement mensuel sur son compte. À quarante ans, il a résolu ce problème par une vasectomie. Au moins, on ne l’emmerdera plus avec des gosses dont il n’a que faire.

Limiter sa description à celle d’un sale con est peut-être un peu exagéré, mais il est avéré que du côté de ses ex, ce sentiment fait l’unanimité. Il s’en moque. Question femme, Loison a une vision plutôt passéiste du sexe dit faible. Il faut qu’elle soit bien foutue (un peu de vulgarité ne nuit pas), jeune, et disponible quand il le désire. L’important est qu’il puisse l’exposer et qu’elle soit remarquée comme c’est le cas d’une montre de luxe ou d’une belle voiture, deux objets qu’il affectionne. Sa dernière cible a vingt-trois ans, une jolie plante qui, avec son mètre quatre-vingt le dépasse de quelques centimètres. Fesses fermes, tour de poitrine affriolant, elle a absolument tout pour le séduire. Il ne doute pas que ses amis tirent la langue en la voyant. Il y a longtemps qu’il ne s’embarrasse plus de préjugés ; même si leur couple fera quelque peu cliché, il ne cherche pas une femme à présenter à sa famille. Sonia, puisqu’elle s’appelle ainsi, ne sera ni la mère de ses enfants ni celle qui lui fermera les yeux. Sur ce point, il n’a pas entièrement raison, c’est juste qu’au moment où il roule au volant de sa Jaguar Type E, cabriolet, un véhicule de collection dont il est très fier, il ne sait pas encore que la journée ne va pas se terminer de la manière dont il l’imagine.

La nuit est en train de tomber lorsqu’il aborde la route et ses quelques virages. Ils vont dîner au Gavrinis à Baden, une « authentique étape gourmande » selon le Michelin. Pas certain que sa conquête goûte ce choix. Mais vous l’avez bien compris, ce détail est sans importance puisqu’il aime l’endroit. Reconnaissons qu’il faut être difficile pour ne pas l’apprécier. Il y vient régulièrement. Après, si tout se passe bien, et il n’y a aucune raison pour que cela ne soit pas le cas, il l’emmènera chez lui, ou peut-être sur son bateau amarré dans le port de plaisance de Vannes. Il y a toujours une bouteille de champagne dans le frigo. Tout cela devrait avoir de l’effet.

Trois heures plus tard, Jean-Claude Loison est optimiste. Ses plans se déroulent au mieux. La nana est loin d’être désagréable, il l’a même trouvée intéressante. Une petite qui semble intelligente, BTS de comptabilité. Ça lui a donné l’opportunité de s’inventer un besoin de personnel. Quel heureux hasard ! Il s’agit d’un poste qui conviendrait parfaitement à une fille de la trempe de Sonia. Il faudra qu’ils en reparlent au plus vite. En attendant, il a un regard rapide vers sa Rolex Daytona.

— Je te propose un dernier verre sur mon bateau, il est amarré en ville sur le quai Tabarly.

Elle lui envoie un sourire enjôleur.

— Waouh… Il y a une chambre ? Je rêve de dormir et de me réveiller sur un yacht.

La réponse provoque un début d’érection chez Loison. L’affaire est classée…

Sauf qu’en arrivant avenue du Maréchal-Juin, un léger contretemps s’annonce.

— Mais on ne va pas aller se coucher comme des poules ! Allons d’abord prendre un verre au Brew Pub, puis emmène-moi danser. Le week-end, c’est fait pour s’amuser.

— Je n’ai plus l’habitude.

— Jean-Claude, ne fais pas ton vieux. Si tu t’intéresses à une fille comme moi, parce qu’il est évident que je te plais, tu dois être capable de faire des folies. Et j’entends bien en être témoin.

L’homme d’affaires ne s’attendait pas à ce type de repartie. Il avait raison, Sonia est loin d’être stupide, elle pourrait même avoir de l’ascendant sur lui.

Un coup d’œil lui permet de jauger une nouvelle fois la jeune femme. Elle a vraiment tout pour elle. S’il lui arrive de chasser sur les sites de rencontres, cette fois, ça n’a pas été le cas. Un hasard, il était de passage au bureau de son agence de transport quand elle est entrée pour demander un devis. Elle habite Perpignan et doit venir vivre à Vannes pour se rapprocher de son grand-père. Habituellement, c’est plutôt à partir de la ville de départ que l’on cherche un déménageur, elle a décidé de faire la démarche inverse. Pourquoi pas, après tout. Il s’en est suivi une discussion. Bien qu’il n’ait pas senti l’accroche évidente, avec ses grands yeux et son physique, elle l’a tout de suite intéressé. Le personnel n’a d’ailleurs pas été dupe. Même s’il lui arrive de reprendre la main tout à la fin, au moment de la facturation, ce n’est pas de son niveau. Rares sont les fois où le patron traite lui-même avec les clients. Là, son attitude a provoqué des échanges amusés entre employés. Ils se sont retenus de rire quand il a proposé à Sonia de l’accompagner dans son bureau pour établir un devis.

L’invitation pour un café a suivi, puis celle du dîner pour lui parler de son dossier de déménagement… qui ne pourrait que très bien se passer.

Avec les femmes, Jean-Claude n’est pas du genre à se laisser faire, il aime bien décider, sauf que… dans l’instant, son cerveau n’est plus tout à fait maître à bord. Il n’a guère envie de finir la nuit seul. Il a bien quelques copines célibataires qui savent répondre présentes les soirs de disette, mais elles n’ont pas la fraîcheur de Sonia. À cette heure, il n’a pas de plan B.

— Tu veux vraiment qu’on s’arrête ?

— Oui, fais-moi plaisir. Si tu as peur pour l’alcool, la température est clémente, il ne devrait pas pleuvoir, en longeant les quais, on pourra marcher jusqu’à ton bateau. Profitons-en.

Il grimace. Il y a autre chose.

— La voiture ! Je ne vais pas abandonner ma Jaguar ici. Il y en a pour plus de cent cinquante mille balles.

— Cette caisse vaut ce prix-là ? Mais tu m’as dit qu’elle avait plus de cinquante ans !

Il sourit. Lui qui aime briller avec sa Type E a raté son coup. Il a oublié que les jeunes se moquent des bagnoles et encore plus quand elles sont des antiquités.

Sonia a réponse à tout.

— Tu te gareras à proximité de l’entrée de la Villa Kirov, il y a la sécurité. Je m’arrangerai pour qu’ils jettent un œil bienveillant sur ce merveilleux tacot.

Deux choses. Si la repartie l’amuse un peu, ce qui le surprend est le fait que Sonia connaisse les videurs de la boîte, à moins que son seul physique soit un sésame suffisant. Lui qui croyait qu’elle ne venait à Vannes que rarement constate qu’elle y a ses habitudes. Elle a perçu son étonnement.

— Ce n’est pas parce que je ne vis pas ici que je suis une étrangère. Il m’arrive de sortir le soir.

Il n’avait pas exactement compris ça, mais tant pis après tout. Dans un jeu de séduction, tout le monde triche. L’important est qu’elle finisse dans son lit et cela s’annonce plutôt bien. Elle prend encore l’initiative, lui caresse la cuisse et désigne un coin de parking plongé dans l’obscurité.

— Arrête-toi là-bas.

Il ne va pas se le faire dire deux fois. Pas besoin de plus pour que son érection se renforce. Il vise l’endroit. Personne. D’ailleurs, il est trop tôt pour la discothèque. Il glisse un bras autour du cou de la jeune femme et lui offre ses lèvres le temps d’un baiser langoureux. Ses doigts se permettent une visite d’un corps qu’il a déjà longuement observé. Sonia se laisse faire. Mieux, elle réagit positivement à ses attentes, elle aussi sait avoir les mains baladeuses.

Il sursaute. Elle pousse un cri. Un type vient de frapper deux coups de poing contre la vitre conducteur, un autre se tient du côté de Sonia. Celui-là ouvre la portière et extrait la femme en la tirant par les cheveux. Elle hurle de terreur. Jean-Claude ne comprend pas ce qui se passe. Son cœur explose dans sa poitrine.

— Qu’est-ce que vous faites ? Laissez-la !

Un gars s’acharne sur la poignée, en vain, il l’a bloquée. Sonia est traînée au sol. Un autre type essaye d’en profiter pour s’introduire dans le véhicule par le côté libre.

Il démarre. Le moteur hurle. Marche arrière enclenchée. La fuite est impossible, un fourgon vient lui barrer la route. Difficile d’appeler des secours. Il va falloir se battre ou négocier.

La peur au ventre, Jean-Claude déverrouille sa portière. Elle est aussitôt ouverte.

— Qu’est-ce que vous voulez ? Laissez-nous, vous êtes dingues !

Il a juste le temps de compter, ils sont une demi-douzaine autour d’eux. Ils sont tous vêtus de sombre et portent des capuches. Sonia continue à crier et hurler. Elle l’appelle au secours, sans qu’il sache où elle se trouve. Le cœur en surrégime, il ne voit plus rien quand on lui recouvre le visage avec un sac. Des mouches lumineuses scintillent dans ce noir complet. Ses jambes se dérobent sous lui. Il sent qu’on le soutient, et puis plus rien.

*

Le surlendemain, la presse locale évoque la découverte du corps d’un entrepreneur vannetais bien connu. Si l’on ne comprend pas les raisons pour lesquelles il se trouvait promenade de la Rabine, le long des quais de la Marle, une chose est certaine : son décès est dû à une défaillance cardiaque. Pas de trace de violence. L’hypothèse d’une agression ou d’une rencontre qui aurait mal tourné est écartée. Il avait son argent et son portable, ses vêtements sont en bon état. Ses proches et la police se perdent toutefois en conjectures. S’il n’est pas anormal de se balader à un tel endroit, il est étonnant qu’il ait abandonné le véhicule de collection dont il était très fier sur un parking. D’autant que les vérifications effectuées ont permis de constater que la voiture n’était pas en panne, et qu’il ne s’était rendu dans aucun des établissements à proximité. L’hypothèse la plus probable est que, se sentant défaillir, il ait décidé de se garer pour marcher et prendre l’air dans l’idée de laisser passer une crise dont il a mésestimé la gravité.

Chapitre 2

Commissariat de Brest

Matin triste. Bien que la température soit acceptable, Léanne Vallauri a traversé la ville sous le crachin. L’état de sa veste témoigne que, contrairement à ce que l’on dit, il ne pleut pas que sur les cons. Elle est installée dans son siège, elle secoue sa chevelure humide et la ramène en arrière. Après les péripéties de ces derniers mois, alors qu’elle devrait être ravie de retrouver son bureau, la commandant divisionnaire a perdu la gnaque. Elle ne se reconnaît pas dans les nouvelles fonctions que l’administration veut lui attribuer. Elle songe même à quitter son emploi, mais pour faire quoi ? Qu’est-ce que peut faire une flic de PJ quand il n’y a plus de PJ ? Ce monde est devenu fou. Les politiques font n’importe quoi ! À croire que la criminalité organisée n’existe plus en France et qu’il n’est donc pas nécessaire d’avoir un service spécialisé pour la combattre.

Léanne n’a pas perdu sa place, elle bénéficie même de ce qui pourrait ressembler à une promotion, puisqu’elle devrait être mise à la tête de la filière investigation du département… Mais ce n’est plus pareil. Elle, qui était si fière d’appartenir à une direction héritière des brigades du Tigre, pense que Clemenceau doit se retourner dans sa tombe. Dans tous ces changements, elle va peiner à s’y retrouver, d’autant qu’aujourd’hui elle ne dépend plus, comme c’était le cas par le passé, du chef de la PJ de Rennes, mais de la patronne du commissariat de Brest. La commissaire divisionnaire Catherine Mulsen est une nana avec qui Léanne a, c’est le moins que l’on puisse dire, peu d’atomes crochus.

Tout ça la déprime. Elle sait bien qu’elle force un peu le trait et que ce n’est pas aussi dramatique qu’elle se le raconte. Il y a même un aspect positif, qu’on lui a rappelé dernièrement. En théorie, elle pourra se débarrasser des quelques fainéants qui travaillaient avec elle. Ceux qui coulaient des jours heureux à en faire le moins possible en se disant que l’administration, bonne fille, ne pouvait pas grand-chose contre eux, risquent de déchanter. Ils pourraient bien se retrouver à prendre les plaintes ou dans des services, non pas plus exigeants, mais plus exposés que ne l’était la PJ. Une maigre consolation.

La jeune femme, qui n’en est plus une, avec ses quarante ans bien dépassés, ne s’est jamais sentie aussi vieille. Elle n’y voit pas que des désavantages. Elle qui n’a jamais envisagé la retraite se mettrait même à l’espérer. Elle a une pensée pour ses collègues qui ont la chance de pouvoir partir sans avoir à supporter cette « put… » de réforme. La colère est montée d’un cran. Elle frappe du poing sur sa table et se lève pour faire un tour de son bureau. Au moins, sa nouvelle cheffe n’a pas eu l’outrecuidance de lui demander de déménager. Léanne s’avance vers la fenêtre donnant sur la rue Frédéric-Le-Guyader. Ce n’est pas que la vue sur les studios de France 3 soit fantastique, mais, depuis six ans qu’elle a pris les rênes de ce service, elle est bien ici. Elle a fait de son espace de travail un endroit qu’elle a personnalisé pour qu’il ne soit pas juste un bureau administratif, mais bien un lieu qui lui ressemble. Petit coup d’œil circulaire sur les murs. Des affiches de concert avoisinent des photos de musiciens de rock et de jazz. La police n’est pas absente, plusieurs cadres rappellent de « belles affaires » auxquelles elle a participé. Elle esquisse un sourire en s’approchant de l’une d’elles. Un groupe debout devant des ballots de drogue saisis à Nice. Son regard s’attarde sur ces flics heureux de poser à côté de leur trophée : deux tonnes de cocaïne récupérées sur un voilier. Elle vise la gamine blonde frisée au milieu de tous ces mecs en T-shirt, calibre à la ceinture.

« Putain, j’ai quand même pris un coup de vieux depuis cette époque. J’ai morflé. » Une autre pensée lui vient en s’arrêtant sur le garçon à ses côtés ; de la tristesse se dessine sur son visage. Son mari, tué en opération à Nice.

Tu me manques… Plus terre à terre, et surtout plus cynique, elle se dit que lui, au moins, n’aura pas à supporter la réforme de la PJ. Elle sourit même, en imaginant la manière dont son compagnon aurait pu râler face à de tels changements. Oui, il lui manque.

Ce qu’il y a de bien, c’est que la dernière action d’envergure de son service de police judiciaire aura été d’identifier l’assassin de son mari et ses commanditaires. Regard sur une autre photo : le sémaphore du Créac’h, sur l’île d’Ouessant, où elle a séjourné plusieurs semaines pendant que d’autres enquêtaient sur le continent. Sentiment de gratitude envers sa collègue, Mary Lester, qui a mené à bien cette enquête, et surtout une énorme pensée pour Isaac, le jeune flic avec qui elle avait l’habitude de travailler. Il n’est plus là, parti à l’école d’officiers de Cannes-Écluse. Il devrait d’ailleurs sortir ces jours-ci. Elle se demande où il sera affecté. Encore un qui a la chance de ne pas assister à la débâcle du service. Elle imagine qu’il va suivre l’exemple de tous les nouveaux promus, en privilégiant un poste de commandement et des responsabilités. Lui, au moins, connaît le travail, pas comme tous ces pseudo-capitaines qui déboulent de l’école, certes avec l’appellation de lieutenant pendant quatre ans, mais qui se prennent déjà pour des phénix.

« Quelle vieille conne tu peux faire ! » Elle poursuit l’inventaire, s’arrêtant sur une photo de ses parents. Elle les adore. Son père a fait carrière dans la Marine nationale. Depuis qu’il est à la retraite, le couple traîne les océans sur un voilier. Un couple fier de ses deux filles, toutes deux flics, puisque la sœur de Léanne est également commandant de police, à Nice.

Elle en arrive à d’autres souvenirs. Ceux-là, s’ils prennent leur base dans l’adolescence, sont aussi bien actuels. Il s’agit d’un cliché représentant trois gamines. La blonde, Léanne, martyrise une batterie, pendant que la rousse s’applique à coller des accords sur une basse et qu’une brune aux allures de Joan Jett, guitare à la main, crache sa fougue dans un micro. Elles avaient seize ans. Après s’être un peu éloignées pendant plusieurs décennies, presque trente ans, elles se sont retrouvées et travaillent souvent ensemble. Élodie Quillé, la bassiste aux cheveux de feu, est devenue médecin légiste, directrice de l’institut médico-légal de La Cavale-Blanche ; Vanessa Fabre, la chanteuse, après plusieurs années dans l’armée, a mis son expérience de psychologue au service des enquêteurs. Mère du jeune Hugo, cette dernière cohabite dans un duplex avec Léanne. Chacune a son étage face à la marina du château, mais elles passent tellement de temps ensemble qu’elles se partagent pour ainsi dire l’éducation du gamin dont le père a été assassiné avant même la naissance.

« Un sale type qui ne manque à personne » pense Léanne, en guise d’oraison funèbre. Et les faits lui donnent raison.

Les épaules de la flic s’affaissent ; estomac vide, elle regagne sa place lorsque son téléphone sonne. Secrétariat.

— Léanne, il y a la cheffe qui veut te voir.

Rien qu’à l’idée d’aller dans le bureau de la commissaire, la commandant souffle d’agacement. Sa collaboratrice a vite appris.

« Avant, il n’y avait qu’un chef et il était à Rennes. Aujourd’hui, il faut que je m’en remette à une truffe qui ne connaît rien aux voyous, n’a jamais fait d’investigations dignes de ce nom et n’a pour but dans la vie que de plaire au préfet, devenu l’autorité ultime de l’ensemble du dispositif de sécurité. »

Léanne grince :

— Elle ne pouvait pas m’appeler directement ? Qu’est-ce qu’elle veut ?

Un silence embarrassé lui répond, avant que sa collaboratrice finisse par lâcher :

— Je ne sais pas. Je ne l’ai pas eue au téléphone, c’est sa secrétaire qui m’a contactée pour me le dire.

La commandant renverse la tête en arrière, se passe une main dans les cheveux. Agacée.

— OK, j’y vais.

La flic a de tout temps été rétive face à l’autorité, plus par fanfaronnade que par réel esprit de contradiction ; d’ailleurs elle a toujours entretenu d’excellentes relations avec les principaux patrons de la police judiciaire. Preuve en est, dans les pires moments de sa carrière, ses supérieurs l’ont soutenue en lui maintenant leur confiance. Mais il s’agissait de vrais chefs pour qui elle avait de l’estime. Des gens capables de parler avec des voyous et de mener une enquête, des types qui, arrivés au firmament de la hiérarchie, continuaient de respecter leurs fonctionnaires. Une évidence qui n’en est plus une. Elle quitte son fauteuil.

« Bon, arrête de râler, reprends-toi, tu fais du mauvais esprit. »

Il est temps pour la commandant de positiver et de se soumettre. Après tout, jusqu’à maintenant, ça s’est plutôt pas mal passé. La commissaire divisionnaire aurait très bien pu profiter des derniers évènements pour exiger le remplacement de Léanne. Elle ne l’a pas fait. Même si elle a été innocentée, avoir sous ses ordres une nana qui a été mise en examen pour meurtre et incarcérée, ce n’est pas courant. Il n’était pas évident que Léanne reprenne ses fonctions. Ce qui a joué en faveur de la flic a justement été d’avoir des soutiens de la part de sa direction et des magistrats avec qui elle avait travaillé.

Léanne traverse les couloirs de son service, plusieurs bureaux sont vides. Des enquêteurs qui sont à l’extérieur. Les stups sont partis au port pour examiner un container suspect, des types de la financière sont sur le terrain avec les douanes et les impôts pour contrôler une entreprise de transport, la criminelle bosse sur une queue de commission rogatoire, un meurtre de cité qu’ils ont résolu l’année dernière. La commandant s’arrête devant le bureau de son adjoint. Lionel Le Roux a une cinquantaine d’années. Elle a toujours eu confiance en lui, pourtant, rien n’est pareil depuis qu’elle est de retour. Ce n’est pas flagrant, juste un sentiment. Lionel a assuré, comme il le fait quand elle est en congé. Sauf que là, elle n’était pas en vacances. Ça a duré de longues semaines, un temps pendant lequel il a pris ses propres habitudes. Elle le comprend et ne peut lui en tenir rigueur, d’autant qu’il est un subordonné fidèle. Normal qu’il ait envie d’accéder à de nouvelles responsabilités. Il n’empêche, elle sent que le soutien sans bornes s’est effrité. Par le passé, lorsqu’il critiquait ses décisions, même s’il l’énervait, Léanne voyait dans son adjoint un élément modérateur capable de calmer l’impétuosité dont elle avait pu faire preuve, souvent à mauvais escient.

En l’entendant, Lionel a relevé la tête vers le couloir, il lui envoie un regard interrogateur auquel Léanne répond par une grimace et un coup de menton en direction de l’étage de la commissaire.

— Le secrétariat de madame la divisionnaire m’a convoquée.

Lionel affiche un sourire amusé.

— Elle a peut-être besoin de nos effectifs pour organiser du maintien de l’ordre ou s’assurer que la fille du préfet ne fréquente pas des dealers.

— Moui, peut-être.

En arrivant au niveau directorial, Léanne se demande si Lionel n’avait pas vu juste, en tout cas pour le préfet. La présence de Clovis Lecoutre, le nouveau chef de cabinet de ce dernier, l’étonne.

Il s’agit d’un jeune énarque pur jus, complet bleu cintré, cravate foncée sur une chemise d’un blanc immaculé, lunettes en acier, peau grasse, pas longtemps qu’il n’est plus boutonneux. Elle voit en lui une de nos futures têtes pensantes, un type qui ne doit connaître la vie que par les livres et se fera fort de gérer celle des autres.

Avant même qu’elle ait le temps de le saluer s’ouvre la porte de Fantômette, un surnom dont ses subalternes ont affublé la commissaire divisionnaire, tant elle a l’habitude de briller par son absence du bureau. Si ce n’est pas le cas aujourd’hui, c’est que l’affaire est grave.

Plutôt belle femme, Catherine Mulsen est une quinquagénaire à l’allure sportive. Madame fait du cheval et de la voile ; teint hâlé, montre Cartier, foulard Hermès sur les épaules, elle tient plus de la grande bourgeoise que de la flic. Elle tend la main à l’énarque en lui balançant un sourire commercial avant de s’adresser plus fraîchement à Léanne.

— Bonjour, commandant. Je crois que nous allons avoir besoin de vos services.

Chapitre 3

Face à Catherine Mulsen, Léanne esquisse un sourire qui n’en est pas un. La commandant a bien fait de choisir la police plutôt que la diplomatie. Les deux femmes se détestent, la divisionnaire considère l’enquêtrice comme un boulet que Paris lui a imposé, un morceau de Scotch qui va lui coller aux basques et dont elle compte bien réussir à se débarrasser dans les prochaines semaines. Léanne le sait et elle n’avait pas besoin de ça en ce moment.

La patronne a pour passion l’équitation et ça se voit. Elle a transformé son bureau en hall d’exposition de ses titres et coupes remportés à l’occasion de différents concours hippiques. Léanne n’y jette qu’un regard discret, alors que la décoration semble fasciner l’énarque. Le visage de la maîtresse des lieux s’éclaire. Elle montre une photo dont elle doit être particulièrement fière.

— Dans ma jeunesse, j’ai représenté la France aux Jeux olympiques.

Pestasse, au lieu de reconnaître le mérite de la cavalière, Léanne ne peut s’empêcher de penser que la divisionnaire n’a rapporté aucune médaille. Elle a la délicatesse de garder cela pour elle et se contente de s’asseoir sur une chaise que la patronne lui désigne, alors qu’elle invite Clovis Lecoutre à s’installer dans un fauteuil à côté d’elle. Regard attentif vers le haut fonctionnaire, la maîtresse des lieux débute sur un ton mielleux à souhait :

— Monsieur le directeur, je comprends l’importance de l’affaire qui vous conduit chez nous. J’ai moi-même des enfants, ils sont mariés, je devrais être bientôt grand-mère… Mais ils ont été adolescents et étudiants. Pas eu de problèmes, s’empresse-t-elle d’ajouter, le garçon est ingénieur des ponts et chaussées et la fille médecin… Il n’empêche que, lorsqu’on est une maman, on s’angoisse pour eux, souvent à tort, bien heureusement. Concernant le jeune Paul Bannalec, je crois qu’il n’y a pas lieu de s’en faire, il devrait réapparaître prochainement, il est juste parti quelques jours en randonnée avec une copine, c’était d’ailleurs prévu. Vous pouvez dire à monsieur le préfet que son ami n’a pas à s’inquiéter pour son rejeton.

L’énarque esquisse un sourire niais, il semble subjugué par les compétences de la divisionnaire. Léanne comprend qu’elle est là uniquement pour jouer un rôle de potiche. La suite le lui confirme puisque la cheffe de service se tourne vers elle avant d’ajouter :

— Pour tranquilliser votre patron, je vais demander à la commandant Vallauri de faire quelques vérifications supplémentaires. Nul doute que cela corroborera ce que je viens de vous dire.

Les regards sont fixés sur elle, Léanne préfère ne pas intervenir, d’autant qu’elle ne voit pas ce qu’elle pourrait dire d’une affaire dont elle ne connaît strictement rien. C’est donc Lecoutre qui répond en s’adressant à la commissaire sur un ton désolé.

— Je ne suis que le porte-parole du préfet. Il a pris son poste récemment et a insisté pour que la commandant travaille sur cette affaire sans m’en donner les raisons.

Sourire entendu.

— Il est évident qu’en tant que directrice, vous êtes la plus à même de juger qui doit mener ce type d’enquête.

Fantômette dodeline de la tête et poursuit sur un ton faussement modeste :

— Depuis la réforme, le préfet est le chef du dispositif de sécurité départemental. Il devrait savoir, mieux que quiconque, que les services de la police nationale sont maintenant tous regroupés sous une même direction dont je suis chargée en tant qu’adjointe du directeur interdépartemental de Quimper. La commandant Vallauri a la responsabilité des investigations les plus sensibles, ce qui n’est pas le cas de l’affaire qui vous amène. Puisque, je vous le répète, nous avons retrouvé la trace de Paul Bannalec. Il va rappeler sa famille très vite pour la réconforter. Ses parents ont dû être victimes de mauvais plaisantins. Bien qu’ils ne risquent pas grand-chose au regard de la loi, nous pouvons essayer de les identifier si monsieur le préfet le souhaite.

Clovis Lecoutre se dandine sur son siège. Même s’il est de l’avis de la commissaire, il a à cœur de satisfaire les exigences de son chef. Il s’adresse d’abord à la divisionnaire avant que son regard s’arrête sur Léanne.

— Je l’entends bien de cette manière. C’est à vous qu’il revient d’attribuer un dossier et de nous rendre compte du résultat. J’attends donc avec impatience que madame Vallauri procède, sur vos instructions, à d’ultimes vérifications.

Cette fois, la commissaire prend un ton plus combatif.

— Si ça peut satisfaire le préfet, dites-lui que c’est bien un fonctionnaire de la commandant qui a mené les investigations.

Léanne croit s’étouffer. Comment un membre de son équipe peut-il avoir travaillé là-dessus sans qu’elle soit au courant ? L’envie de ruer dans les brancards et de savoir de qui il s’agit la démange. Elle réussit à se maîtriser et à ne pas faire d’esclandre. Ce n’est pas le moment. Elle choisit une autre attitude et fronce les sourcils avant de demander naïvement :

— Aucune plainte n’a été déposée ? Parce que nous avons l’habitude de travailler en coordination et sous les directives d’un magistrat, procureur ou juge d’instruction.

Le commissaire et le chef de cabinet échangent un bref regard, c’est ce dernier qui répond :

— Non, les Bannalec sont une famille bretonne bien connue. Ils n’ont pas envie de voir le nom de leur fils jeté inutilement en pâture dans la presse. Vous savez comme moi à quel point il devient impossible de garder une information confidentielle, ils se sont donc adressés directement à monsieur le préfet.

L’énarque réajuste ses lunettes et ajoute, sur le ton de la confidence :

— Ils jouent ensemble au golf.

— C’est d’ailleurs pour conserver cette confidentialité que seul un nombre restreint de fonctionnaires sont au courant de cette disparition… qui n’en est pas une, surenchérit Fantômette.

Une couleuvre difficile à avaler pour Léanne puisqu’elle peut la traduire comme étant une confirmation que l’on ne lui fait pas confiance. Elle bout intérieurement. Sa priorité est maintenant de trouver qui a travaillé en direct avec la divisionnaire. Un traître, elle a un traître dans son équipe ! Et il ne peut s’agir que de Lionel. Elle le sait, elle le sent. La discussion ne l’intéresse plus. D’ailleurs, elle se termine. Le directeur de cabinet se lève. Les deux femmes l’imitent. La commissaire s’adresse à Léanne :

— Commandant, nous nous reverrons plus tard pour parler de cette affaire.

Belle manière de signifier qui est la patronne et de congédier le petit personnel. Fini l’esprit PJ et cette habitude caractéristique qu’avaient les chefs de service d’appeler les fonctionnaires par leur prénom. Il va falloir que Léanne se fasse aux appellations « commandant » et « madame », tout ce qu’elle détestait jusque-là. En attendant, elle s’imagine un instant envoyer une gifle à la commissaire, un mouvement d’humeur qu’elle a l’intelligence d’éviter. Personne ne le lui pardonnerait. Elle reprend les escaliers et traverse le couloir de la PJ d’un pas de hussard en direction du bureau de Lionel. Des rires, des éclats de voix, elle le trouve en train de discuter avec deux autres collègues. Ils la connaissent suffisamment pour savoir que l’attitude qu’elle dégage est le signe d’un orage à venir. Les invités de l’adjoint n’ont pas besoin d’explications pour comprendre qu’il est temps d’aller voir ailleurs. Léanne les laisse sortir avant de refermer brutalement la porte.

— C’est toi qui as bossé pour l’autre connasse et tout ça sans me le dire ? Tu travailles pour elle dans mon dos ! Ça veut dire quoi ? Elle t’a promis ma place ?

Lionel rougit légèrement, preuve que Léanne ne se trompe pas. Elle le voit hésiter à monter lui aussi dans les tours. L’adjoint lève une main vers elle en signe de reddition et réussit à garder un ton posé.

— N’exagère rien. Je n’ai rien voulu te cacher. Elle m’a appelé à un moment où tu n’étais pas là. Tu avais une réunion à Rennes pour la réforme. Après, j’ai simplement oublié, d’autant que ça m’a semblé être une affaire de merde, elle m’a dit qu’elle avait déjà sollicité la BAC pour faire des vérifs.

— Qu’est-ce qu’elle voulait exactement ?

— Qu’on localise un téléphone et qu’on remonte les fadettes sur les dernières vingt-quatre heures.

— Il faut une commission rogatoire pour ça, non ?

Lionel souffle. Léanne a raison. Mais tous deux savent également qu’il est possible de s’adresser en direct à certains employés ou de faire passer une réquisition dans le cadre d’une autre enquête, même si tout ça n’est pas très légal et se fait de plus en plus rarement.

— Je me suis arrangé. Tu ne l’aurais pas fait ?

Elle grince.

— Il semble que nous n’avons pas avec elle la même proximité.

— Arrête un peu, je te jure qu’il n’y a aucune malice de ma part. J’ai oublié de t’en parler, je le regrette.

Léanne s’est radoucie. Le gros de la colère s’est évanoui. Et puis Lionel arbore une telle attitude de vieux chien malheureux qu’elle pourrait avoir le sentiment que c’est elle la fautive. Ils ont bien travaillé ensemble, il ne faut pas que cela change. Par le passé, son adjoint a su la conseiller. Certes, elle se souvient de quelques tensions entre eux, parfois des coups de gueule, comme il y en a dans un groupe, mais qui se sont toujours résolus sans qu’il reste, du moins le pense-t-elle, de séquelles ni de non-dits. Elle se décide à lancer :

— Tu n’es pas bien ici ?

Un coup de massue pour Lionel.

— Tu veux me virer ?

— J’imagine qu’après m’avoir remplacée pendant longtemps, tu as peut-être envie d’accéder à de nouvelles responsabilités, de devenir chef de service. Après tout, il n’y a rien d’anormal à ça. C’est juste humain.

Son adjoint affiche un regard surpris.

— Si c’est ce que tu penses, tu te trompes. J’ai fait le job, mais ça a toujours été avec l’idée que tu allais revenir. Gérer tout le monde, ça me va un moment, mais ça me gonfle d’avoir à traiter les humeurs de chacun. Et puis, ça prend du temps. Je préfère me consacrer à mes gosses et ma femme.

Léanne grimace.

Elle devient parano, elle a eu tort de se focaliser de cette manière sur Lionel. Bien qu’une petite voix lui dise « Regarde-le, il te ment, ne te laisse pas embobiner », elle rétropédale.

— Désolée, je me suis emportée un peu vite… Comme d’habitude… dit-elle en guise d’excuse.

Puis elle se reprend :

— Il n’empêche, et je suis certaine que je n’exagère pas, que la tôlière doit jouer là-dessus avec dans l’idée de nous diviser et de me virer si elle en a la possibilité.

— Sans pouvoir présumer de l’avenir, crois bien que ce ne sera pas pour me mettre sur ton poste.

Léanne en revient au fils Bannalec.

— Alors, c’est quoi, cette histoire ? Je te connais, tu n’as pas outrepassé les règles sans en savoir un peu plus et si tu ne pensais pas que c’était sérieux.

Lionel envoie un petit sourire entendu. Léanne ne se trompe pas.

— La famille Bannalec a reçu un appel via WhatsApp provenant d’un portable de guerre, référencé sous une fausse identité. Un type a mentionné qu’il avait kidnappé leur fils et sa copine et qu’il exigeait pour sa libération un million d’euros. Les parents n’arrivaient pas à contacter le gamin qui est en fac à Brest, ils se sont affolés. Vu qu’il s’agit d’une des familles les plus riches de Bretagne, c’était crédible. La suite, tu la connais, comme ils sont amis avec le préfet, c’est remonté jusqu’à nous et Fantômette m’a demandé de travailler là-dessus. Si je ne t’en ai pas parlé, c’est parce qu’au final il s’est révélé que c’était une affaire de merde que j’ai réglée en moins d’une heure avec l’aide des collègues de la BAC. Ils avaient déjà fait quelques investigations sur les ordres de la divisionnaire. Et, pour être franc, j’ai tout de suite pensé que tu allais prendre mal le fait qu’elle s’adresse à moi. Avec l’ambiance que met cette réforme, je n’ai pas voulu en rajouter. On voit tous comment ça te travaille.

Léanne grimace, elle désigne du doigt l’étage au-dessus d’eux :

— L’autre, elle demande à tout le monde de s’occuper du même truc, sans aucune coordination. On va se marrer avec elle.

— Tu as raison ! Bref, toujours est-il que les collègues ont parlé avec des amis de Paul Bannalec, il s’est juste absenté quelques jours avec une copine pour une balade à vélo le long du canal de Nantes à Brest. Un voyage censé être sans connexion GSM. D’où la difficulté pour le localiser.

— Alors, les fadettes1 ? Ça n’a rien donné ?

— Le cellulaire est coupé depuis la date de son départ. Avant ça, ce n’était pas un grand consommateur de téléphone, des appels chez lui, d’autres à des étudiants, mais c’est tout de même de cette manière que je l’ai remonté en identifiant des restaurants et des gîtes où il a fait des réservations. J’ai retrouvé sa trace et j’ai laissé des messages pour qu’il joigne sa famille. Je crois que c’est terminé. Comme dans tous ces pseudo-enlèvements, les parents n’ont même pas dû prévenir que leur fils les avait contactés.

Affaire réglée, Léanne ne va pas s’en plaindre.

— Bizarre cette histoire, tout de même. Il ne doit pas avoir que des bons copains pour qu’on lui fasse une plaisanterie de ce genre.

— Oui, je me mets à la place des Bannalec. Normal qu’ils se soient inquiétés. Même si la manière de faire est révélatrice des gens à pognon, on ne va pas leur en faire grief.

— Tu as dit tout ça à Mulsen ? Elle n’avait pas l’air d’être au courant. Ni le préfet d’ailleurs.

— Je lui ai envoyé un mél sur sa boîte ce matin.

Léanne souffle.

— Cette idiote n’avait pas dû le lire. Mais, tu vois, si tu m’en avais parlé…

Le visage de Lionel se ferme, il répond sur un ton aussi sincère qu’ennuyé :

— Oui, vraiment désolé.

Léanne ne peut pas lui en vouloir.

— Je m’occupe de la rappeler et de lui dire que tout est réglé.

1. Abréviation désignant les factures détaillées de portables.

Chapitre 4

Froid ! Peur ! Il est nu, les mains liées dans le dos par un Serflex, il ne peut rien voir de son environnement. D’un sac en toile attaché au niveau du cou par du papier collant, il est passé à une sorte de masque qu’on lui a scotché sur les yeux. C’est loin d’être plus confortable, mais au moins, il peut, lorsque ses geôliers le décident, manger ou boire. Pour cela, il faut supplier. Depuis qu’ils le détiennent, il a le sentiment d’avoir toujours eu soif. La faim aussi, mais il ne l’a pas ressentie tout de suite. Quand on vient d’être enlevé, on manque d’appétit. Il est entravé par une chaîne, elle ne doit pas lui laisser plus d’un ou deux mètres d’amplitude. De toute manière, il ne risque pas de s’échapper, ses chevilles et ses pieds sont gonflés, ils ont doublé de volume et lui font atrocement mal. Il était à peine attaché qu’ils l’ont frappé à coups de bâton, tout ça pour être certains qu’il n’arriverait pas à marcher.

Pour ses besoins naturels, lorsqu’il le demande, on pose une sorte de seau à côté de lui. Il doit s’exécuter seul, à tâtons. La première fois, il a renversé le récipient, ça lui a valu une volée de coups de pied. Un type l’a même pris par les cheveux pour appuyer sa tête sur les excréments.

— C’est comme ça qu’on apprend la propreté aux animaux. Ça doit aussi marcher avec les riches, non ?

Il vomit un jet de bile, sa situation n’inspire aucune pitié à ceux qu’il imagine être autour de lui. Au contraire, il n’entend que des éclats de rire. Combien peuvent-ils être ? Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Et Julia, où est-elle ? Il leur pose la question.

Une voix lui répond.

— T’inquiète pas pour ta pute, on s’en occupe. Un joli petit lot, normal qu’on s’en serve un peu, non ? Les belles gonzesses, ce n’est pas que pour les gens comme toi. On t’a jamais inculqué la notion de partage.

— Ne lui faites pas de mal, je vous en supplie. Laissez-la tranquille !

Les prières provoquent le rire de ses bourreaux.

— Si tu veux qu’on vous libère, il va falloir que tes vieux lâchent du pognon, sinon ils n’auront que ton cadavre. Et pour les motiver, on t’enverra en petits morceaux, comme ça, ils auront le temps de réfléchir.

— Mes parents n’ont pas d’argent. Ils ne pourront jamais payer une rançon…

— Tu crois qu’on ne connaît pas les Bannalec ! Un million d’euros, c’est rien pour eux. On aurait dû demander plus.

L’otage pousse un cri de désespoir.

— Non ! Non ! Vous n’aurez jamais cet argent.

Il s’apprête à en dire plus, mais ses bourreaux sont partis. Il n’a plus qu’à pleurer. Il pense à son amie en train de pourrir dans une geôle comme la sienne. Il est responsable de tout ça. Ils vont la violer, peut-être la tuer, tout ça à cause de lui.

Pour tenir, au début, il a tenté de penser à de belles choses, ses meilleurs souvenirs, son enfance heureuse à Vannes, ses parents, sa sœur, le bon temps passé, les promenades jusqu’à Conleau, les bateaux, ses premières régates dans le golfe. C’est terminé tout ça, il va mourir. Ils vont les tuer.

Chapitre 5

Brest

Le soir, Léanne retrouve Vanessa dans l’appartement que les deux filles se partagent devant le port de plaisance du château. Hugo, fasciné par une tablette, est assis sur le tapis du salon, alors que sa mère est couchée dans le canapé en train de bouquiner tout en écoutant le dernier disque de Kyle Eastwood. L’arrivée de la flic ne déchaîne aucune réaction.

— Ça vous fait plaisir de me voir ! Contente de constater que je vous manque quand je ne suis pas là.

Pas plus de réponses. Loin de s’en formaliser, Léanne se dirige vers sa chambre, le temps de se débarrasser de ses affaires et de ranger son arme. Après un bref passage par la salle de bains, elle est de retour dans leur pièce de vie. Rien n’a bougé. Vanessa finit tout de même par réagir.

— Je suis à la fin de mon bouquin, je veux absolument savoir ce qui va arriver. Accorde-moi cinq minutes.

Léanne lance au gosse.

— Et toi, Hugo, tu es trop occupé aussi pour me dire bonjour ?

Rien. Léanne se rapproche du môme et se penche vers lui.

— Hugo, je te parle !

— Ah, mais m’embête pas, je fais un jeu super difficile avec des dragons. Je te montre après si tu veux. On peut le faire à deux, mais pas tout de suite.

— Bien, chef.

Elle s’adresse de nouveau à Vanessa.

— Je vais prendre une bière, ça te tente ?

Vanessa est encore plus scotchée que son fils. Léanne préfère ne pas insister. Quelques instants plus tard, au moment où elle ressort de la cuisine avec une bouteille dans chaque main, elle entend un claquement. Sa copine vient de terminer son livre et de le poser sur la table du salon.

— Carl Pineau, Greg Brandt, il faudra que tu le lises, c’est vachement bien !

Léanne lui tend une des boissons et s’installe à côté d’elle.

— Ça doit !

Elle lance un regard vers Hugo.

— Et toi, la grande psy, t’as sacrifié à la mode de la tablette comme méthode éducative ?

— Je limite le temps.

Elle vérifie l’heure.