Les griffes du passé - Pierre Pouchairet - E-Book

Les griffes du passé E-Book

Pierre Pouchairet

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Beschreibung

Dans la forêt de Huelgoat, lieu de légendes et de mystères, un corps mutilé est retrouvé près de la grotte d’Artus. La victime a été littéralement lacérée, comme attaquée par une bête sauvage. Très vite, une autre mort survient, tout aussi brutale et inhumaine.
La commandant Léanne Vallauri, cheffe de la Police judiciaire de Brest, et le colonel Erwan Caroff sont chargés de cette enquête pour le moins singulière, entre les monts d’Arrée et la Cité du Ponant. Griffes de fauves, rites oubliés… Chaque piste semble les orienter vers les heures sombres de la colonisation.
En parallèle, à la fin du XIXe siècle, l’inspecteur François Le Roy affronte les mêmes crimes sauvages et les mêmes ténèbres. Fin limier, il s’immerge alors dans les cercles secrets de la haute société, et découvre les origines occultes d’un mythe inquiétant : celui des hommes-léopards…
Deux auteurs, deux époques, deux enquêtes. Entre polar contemporain et fresque historique, ce roman tisse un fil rouge implacable où chaque révélation éclaire l’autre versant du temps. À découvrir d’urgence !

À PROPOS DES AUTEURS

Ancien policier ayant fait valoir ses droits à la retraite en 2012, Pierre Pouchairet s’est lancé avec succès dans l’écriture. Ses titres ont en effet été salués par la critique et récompensés, entre autres, par le Prix du Quai des Orfèvres 2017 (Mortels Trafics adapté en film sous le titre Overdose par Olivier Marchal) et le Prix Polar Michel Lebrun 2017 (La Prophétie de Langley).

François Lange est né au Havre en 1958 d’un père normand et d’une mère bretonne. Militaire pendant sept ans, puis Officier de Police, il a exercé sa profession en Haute-Normandie et en Finistère. Désormais à la retraite, il consacre son temps à la sculpture sur pierre, la lecture, la course à pied, l’archéologie et l’écriture.



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Seitenzahl: 354

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN. Toute autre ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, ne saurait être que le fait du hasard.

SUIVRE PIERRE POUCHAIRET

Site web : www.pierrepouchairet.com

Facebook : Pierre Pouchairet

Email : [email protected]

Pierre Pouchairet est membre du collectif

L’assassin habite dans le 29

Facebook : L’assassin habite dans le 29

*

ÉCRIRE À FRANÇOIS LANGE

[email protected]

Chapitre 1

Librairie-café L’Autre Rive, forêt de Huelgoat

Mike étudiait le plan de la région tout en engouffrant une jolie part de gâteau à l’orange tandis qu’Elvina se réchauffait les doigts autour d’une tasse de chocolat chaud. Assis sur le sol à côté de leur table, Léon, leur berger australien, épiait le moindre de leurs gestes en les implorant de mettre fin à sa torture olfactive. Il en bavait d’envie et finit par oser poser une patte sur la cuisse de sa maîtresse. Elle lui sourit et tenta de le calmer d’une caresse. Bien qu’il raffole de ces gestes d’affection, ce n’était pas ce qu’il attendait. Elvina hésita. Le vétérinaire insistait sur le fait que ce n’était pas bon pour lui, mais l’était-ce pour eux ?

Après tout, Léon méritait tout autant que ses maîtres un petit réconfort. Elle récupéra le morceau de brownie qui traînait dans son assiette et le tendit à l’animal. Le chien n’en fit qu’une bouchée. Mike abandonna la carte pour gratifier Léon d’une autre caresse. Il jeta un regard vers Elvina.

— T’as craqué ?

— Ben oui, le pauvre, il marche autant que nous, même plus, avec toutes les explorations qu’il effectue, et il n’a droit qu’à une gamelle d’eau quand nous sommes en train de nous bâfrer de pâtisseries.

— Nous bâfrer ? Tu n’y vas pas un peu fort ? Et c’est comme ça qu’on parle en fac de lettres ?

— On parle comme on veut. Bon, t’as décidé ce qu’on faisait ?

— La grotte d’Artus, ce n’est pas très loin, on ne peut pas passer à côté sans s’y arrêter, et après on continuera jusqu’à Huelgoat, je dois te montrer comment je fais trembler les rochers.

Elle plissa les yeux sans comprendre, et il garda sa surprise pour plus tard, lorsqu’il ferait osciller une curiosité notoire de la forêt : un énorme bloc de granit de 137 tonnes. Pour l’instant, ils se trouvaient à proximité du chemin du Restidiou Vras, dans la librairie-café L’Autre Rive, signalée comme une pause incontournable quand on visitait Huelgoat et ses environs. Ce n’était pas faux : l’endroit était agréable avec ses multiples thés, les pâtisseries maison et la librairie.

— On laisse la voiture là et on marche ? proposa Mike.

Ce qu’il y avait de bien avec Elvina, c’était qu’elle n’était pas contrariante, toujours d’accord sur tout. Depuis que les deux étudiants étaient ensemble, ils ne s’étaient jamais engueulés. Ils filaient le parfait amour. Après une année à Paris, Elvina, la Niçoise, se serait pourtant bien vue retourner goûter le soleil de la Côte d’Azur. Sous prétexte de recherches historiques, Mike avait opté pour la Bretagne. Elvina n’avait pas tenté de discuter. Ce serait la Bretagne. Et elle appréciait… sauf lorsqu’il était question d’aller se mettre à l’eau. Qu’est-ce que c’était que cette flotte glacée, en plein été ? Et en plus, jamais au même endroit, toujours à avancer ou reculer. Peu habituée au phénomène des marées, la Méditerranéenne n’arrêtait pas de râler. Ça amusait Mike.

Pour le reste, elle n’avait pas trouvé matière à se plaindre. Moins chaud et surtout moins de monde que sur la Côte. Après plusieurs jours à crapahuter sur le GR 34, Mike voulait visiter l’intérieur des terres et marcher sur les traces de héros mythiques. Rien de mieux que Huelgoat et Brocéliande. La seconde était au menu de la semaine suivante.

— Alors, allons-y, lança le garçon.

Il ferma sa carte et se redressa, au grand bonheur de Léon, dont la queue se mit à balancer en tous sens.

À l’extérieur, la forêt s’étendait comme un labyrinthe. Des arbres centenaires faisaient office de gardiens d’un passé légendaire. Devant le café, les deux amoureux prirent le temps de s’embrasser. Mike ajusta les sangles de son sac à dos. Il avait plu dans la matinée, la météo promettait une nouvelle averse, mais il lui en fallait plus pour renoncer. Né dans les Vosges, il était habitué à des changements rapides de temps et ne serait pas impressionné par une petite pluie. Surtout pour marcher dans les pas du roi Arthur. Il inspira profondément l’air chargé d’humidité, avant de traverser la route et de s’engager dans un chemin sinueux. L’orage matinal avait laissé une odeur de terre mouillée et de mousse gorgée d’eau. Il appréciait, tout en regrettant les senteurs de pins qui caractérisaient sa région d’origine et qu’il ne retrouvait pas ici.

— Hume cette bonne odeur de mystère. Imagine le roi Arthur et ses chevaliers…

La jeune femme sourit, ses yeux brillaient. L’étudiante en littérature se nourrissait de romans et de poésie, et pourtant, histoire de jouer avec son compagnon, elle se voulut pragmatique.

— C’est juste de la terre imbibée de flotte.

— Ah ben, bravo la poète ! Si c’est comme ça que tu analyses les textes dans les lycées, ne deviens pas prof.

Elle éclata de rire.

— Mais je n’en ai pas l’intention… Allez, je reconnais que l’endroit est magique, ça te convient ?

Leurs pas résonnaient sur le sentier détrempé. Mike la précédait. Les années de course à pied, de trail et autres randonnées avaient sculpté son corps et son cœur. D’un niveau moindre, Elvina s’accrochait. Quant à Léon, il les avait distancés depuis longtemps. Des aboiements indiquaient de temps à autre sa position. Parfois derrière eux, parfois devant, avec l’enthousiasme d’un explorateur, il faisait de brèves apparitions avant de s’évanouir de nouveau dans les bois.

Ils traversèrent un pont de bois. Mike désigna un petit étang :

— La Mare aux Sangliers.

Elvina apprécia ce coin tranquille entouré de rochers en plein cœur de la forêt, mais Mike ne s’y attarda pas. Son but était ailleurs.

— On arrive à la grotte. D’après la légende, c’est dans les environs que Merlin l’enchanteur aurait caché son trésor.

— C’est peut-être Léon qui va le dénicher, lança Elvina.

Un coup de vent bouscula les arbres et les limbes chargés d’eau. Le peu de ciel qu’ils pouvaient apercevoir au travers des feuillages s’assombrit, à croire que la nuit tombait. Elvina leva les yeux vers les nuages menaçants.

— On va se ramasser une saucée. Faudra se trouver un refuge si on ne veut pas finir trempés.

— Mais non, répondit Mike, optimiste. Et puis, au pire, on s’abritera chez Arthur. Il est d’un naturel hospitalier, tu verras.

Ils approchaient. Mike ralentit pour prendre la main d’Elvina. Le chemin serpentait entre des rochers de granit recouverts d’une mousse épaisse. Mike eut le sentiment de retrouver l’environnement qu’il avait vu sur d’anciennes cartes postales et des photos publiées sur le Web par des touristes. Certains imaginaient, dans ces blocs sculptés par une érosion millénaire, des visages et des animaux. Il se garda de le mentionner à Elvina et de lui parler de l’œuvre de Merlin l’enchanteur. Elle lui aurait répondu que c’étaient juste de cailloux… Et c’était vrai.

Un grondement de tonnerre. Un nouvel orage se dirigeait vers eux. Ils forcèrent le pas et la grotte leur apparut enfin. Elle était au-dessus d’eux, à flanc de colline. Un enchevêtrement de blocs rocheux formant une sorte d’abri, fort bienvenu, alors que les premières gouttes s’abattaient. Ils gravirent les quelques mètres qui les séparaient du but. Ils n’avaient plus qu’à attendre.

Elvina parcourut l’endroit du regard.

— Plutôt rustique. Et donc, c’est ici que se trouve le tombeau du roi Arthur ?

— C’est ce que dit la légende.

Une fois qu’ils furent débarrassés de leur sac, il n’eut pas besoin d’imaginer longtemps comment occuper le temps. Il embrassa sa compagne à pleine bouche. Elvina passa ses bras autour de lui, pressa son corps contre le sien. Ses mains s’attaquèrent aux boutons de la chemise. L’orage grondait, ils jetèrent leurs vestes sur le sol.

— Nous sommes seuls au monde, souffla-t-elle en se débarrassant de son pull.

Mike allait dégrafer son soutien-gorge quand Léon se mit à geindre. Un jappement qui n’avait rien de normal.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Quelqu’un qui arrive, dit Elvina en se rhabillant à la hâte.

Mike fit de même, tout en appelant le chien. Léon n’obéissait pas, obstiné.

Ils sortirent de la grotte. La pluie s’était arrêtée. L’animal tournait en grognant autour d’un buisson. Ils escaladèrent la pente glissante. Léon aboya, puis cessa. Mike écarta les fougères.

Il se figea.

— Mon Dieu…

Dissimulé par les ronces, il y avait un corps. Ou ce qu’il en restait : vêtements déchirés, chairs entaillées, visage arraché, gorge presque tranchée. Elvina hurla, tremblante.

— Viens, on s’en va !

— On ne peut pas partir comme ça…

— Bien sûr que si ! Il est mort, non ? On prévient les flics.

Mike observait, glacé.

— Ce n’est pas une bête qui a fait ça. Pas ici.

Elvina le tira. Ils dévalèrent la pente, roulèrent dans la boue, Léon sur leurs talons.

Un éclair zébra le ciel. Des branches craquèrent. Elvina sursauta.

— On nous suit ! cria-t-elle.

Mike aperçut une silhouette entre les arbres. Ombre humaine ? Animal ? Impossible à dire. Mais une certitude : ils devaient fuir. Ils débouchèrent sur le chemin du Restidiou Vras. La vue des voitures et des touristes les calma à peine. Ils filèrent jusqu’à la librairie-café.

— Au secours ! Appelez la police !

Chapitre 2

Commissariat de police de Brest, mardi 3 juin 1879

Il avait mal au dos. L’humidité de l’air et la moiteur persistante de la ville ne faisaient qu’accentuer ses rhumatismes, de vieilles douleurs devenues chroniques avec l’âge. François Le Roy s’extirpa avec difficulté de son fauteuil, puis alla se planter devant la fenêtre du vaste bureau qui lui avait été affecté, dès son arrivée à Brest, presque six mois plus tôt. La ville devenait de plus en plus tentaculaire, et elle avait presque totalement échappé à sa mémoire. Il tentait, parfois, de rattraper ses souvenirs de jeune soldat, manœuvrant à l’exercice dans les champs situés au nord de la caserne Fautras, ou bien arpentant, entre deux flacons de vin, les chauds quartiers des Sept Saints ou de Recouvrance. Las, les réminiscences s’estompaient, tel un rêve fugace du petit matin. Le terrain d’exercice du Deuxième Régiment d’Infanterie de Marine était devenu un vaste quartier résidentiel, quant aux Sept Saints et leurs paradis soyeux et parfumés, il y avait beau temps que les jolies fleurs de pavé l’avaient déserté.

De l’autre côté de la rue de la Mairie, les étals provisoires de la place des halles se repliaient et les commerçants abaissaient leurs rideaux. Le Roy referma la fenêtre afin d’être au calme puis s’installa devant son bureau où, posée comme un reproche, trônait la grosse chemise à couverture cartonnée qu’il avait ironiquement intitulée : « Le Fauve du Ponant ». Même si, au travers de ce titre, il avait voulu donner une touche romanesque à l’enquête dont il se trouvait saisi, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un sentiment de malaise lorsqu’il ouvrait le dossier. L’ensemble des feuillets, des procès-verbaux et des coupures de presse qui s’y trouvaient le forçaient inexorablement à remonter dans son passé, et à se remémorer une époque qu’il avait tellement eu de mal à oublier. Les dix dernières années venaient de balayer impitoyablement sa jeunesse et ternir l’éclat de sa brillante carrière, mêlant pêle-mêle, dans un injuste et sinistre droit d’inventaire, le meilleur du Second Empire et ses échecs les plus cuisants. Le dernier d’entre tous… La honteuse défaite face aux Prussiens de Bismarck avait définitivement sonné le glas d’un projet grandiose et flamboyant auquel il avait contribué de toutes ses forces, et dont il avait connu les derniers feux.

Après un bref cognement à la porte, plus symbolique que poli, le commissaire Évariste Joly entra dans le bureau et ne put s’empêcher de grimacer en voyant les pièces de procédure étalées sur le plan de travail de son collaborateur.

— Bon Dieu, François… Tu n’en as pas encore terminé avec ce funeste dossier ? J’avais pourtant promis au procureur et au préfet que nous allions le classer. Tu cherches les embrouilles ou quoi ? Tu sais bien que j’ai eu un mal de chien à arranger tes affaires !

François Le Roy aimait bien le commissaire Joly. Outre le fait d’être son supérieur direct, c’était un véritable ami et, grâce à lui, il avait échappé à la gigantesque purge opérée dans la police après la chute de Napoléon III. Mis au placard quelque temps par un haut responsable de la « Commission chargée d’étudier l’organisation des pouvoirs publics » proche de Léon Gambetta, il avait retrouvé un semblant de légitimité sous la mandature du duc de Broglie qui, en toute objectivité, avait considéré que sa fâcheuse proximité avec les fidèles de l’empereur Napoléon III avait été largement rachetée par ses brillants états de service, ainsi que par sa conduite pendant la guerre contre les Prussiens.

— Assieds-toi et écoute-moi attentivement, mon cher Évariste. Dans ce dossier, il y a de la dynamite prête à exploser… et j’aimerais vraiment allumer la mèche !

Le commissaire haussa les épaules tout en soufflant dans sa barbe, désormais opportunément taillée à la mode républicaine.

— De la dynamite1… Rien que cela ! Dois-je te rappeler que certains des premiers utilisateurs de cette dangereuse substance chimique y ont laissé la vie ?

— M’en fous, je prends le risque. À l’âge que j’ai, c’est presque un luxe ! Et puis, ça te donnera une très belle occasion de me virer… depuis le temps que je te cause du souci.

— Ne dis pas de sottises, Fañch ! Tu es certain qu’Eustache d’Aubigné est mouillé dans l’affaire ?

— Certain, oui… mais, à quel niveau, je n’en sais rien ! Mieux que cela, il n’est pas le seul notable du coin à figurer dans ce foutu programme !

Évariste Joly se prit la tête entre les mains, tiraillé entre son amitié pour l’inspecteur divisionnaire bigouden, aussi têtu qu’un mulet, son instinct de vieux flic… et les inévitables enjeux politiques locaux.

— Tout de même, d’Aubigné, ce n’est pas n’importe qui. Député, conseiller municipal, pressenti pour être le prochain président du conseil général, tu te rends compte, François ?

— Bah oui ! Mais il serait l’évêque de Quimper ou le duc de Bordeaux que ça ne changerait rien au problème.

— Bon Dieu de bon Dieu ! Il est copain comme cochon avec le maire, et dîne une fois par mois avec monsieur de Lesseps et ses collaborateurs dans le cadre du projet de percement d’un canal dans l’isthme de Panama.

— Rien à foutre ! Moi, j’ai trinqué avec l’Impératrice et passé une soirée à Paris, chez le ministre de l’Intérieur, alors, je vais te dire… le canal de Panama ! Le commissaire ne put s’empêcher d’éclater de rire. Il savait qu’il ne parviendrait pas à convaincre François Le Roy d’aller au bout de son idée, alors il tenta une approche diplomatique.

— D’accord, tête de bois ! Je te laisse le dossier, mais à une condition : que tu travailles seul dessus, sans en parler à qui que ce soit dans tout le service et, surtout, dès que tu auras du nouveau, je te demande de venir m’en causer illico. Es-tu d’accord ?

— Ai-je le choix, monsieur le commissaire ?

— Non !

— Alors, tope là !

Évariste Joly serra la main de son collègue et ami avec un petit sourire satisfait ; après tout, il n’était pas mécontent d’avoir limité la casse. Alors qu’il se dirigeait vers la porte du bureau, il opéra un superbe demi-tour, juste avant de sortir.

— Au fait, Marie-Annick serait ravie de t’avoir à dîner un de ces soirs… et moi aussi, bien entendu !

Une fois seul, Le Roy examina un à un les feuillets épars sur son bureau. Il parcourut les deux articles, récemment découpés dans l’édition hebdomadaire de L’Impartial du Finistère, un journal politiquement incorrect qu’on lui avait, à mi-mot, déconseillé de laisser traîner dans les locaux administratifs de la jeune République.

Il s’en moquait bien, car seul cet hebdomadaire relatait les deux terribles assassinats qui venaient d’être commis sur le ressort de sa circonscription. Les titres des articles, volontairement racoleurs, ne s’embarrassaient pas de poésie : La bête de Lambézellec a encore frappé ‒ Un garçon atrocement mutilé. La relation des événements du mercredi 21 mai se révélait pourtant concise, bien rédigée et très détaillée. Le meurtre d’une prostituée près de l’Arsenal, une semaine plus tard, avait été intitulé : Une fille du port sauvagement assassinée ‒ Le Monstre réclame encore du sang. C’était le même journaliste qui avait produit les deux papiers, quelqu’un de manifestement très bien renseigné… qu’il lui faudrait aller rencontrer au plus vite.

Parmi les documents qu’il classait méthodiquement se trouvaient d’antiques rapports à l’encre délavée et au papier jauni. Il s’agissait de copies d’actes de procédure datant de plus de vingt ans, des comptes rendus qui avaient été rédigés sous son contrôle, lorsqu’il n’était qu’un simple inspecteur de police, en poste à Quimper. Gardant l’un des procès-verbaux en main, mais ne le lisant plus, il laissa son regard se perdre de l’autre côté de la rue. Ses souvenirs le ramenaient dans le pays d’Aven où il avait été chargé, en ce torride été 1858, de retrouver un sadique qui attaquait les jeunes fermières de la région. C’était l’année de ses trente ans, un temps véritablement béni où il vivait son métier comme un apostolat, et l’exerçait avec toute la force et la vigueur de sa jeunesse. C’était hier et pourtant… si loin.

La feuille lui glissa des mains avant de tomber à terre et, en la ramassant, il se cogna sur le montant du bureau, ce qui lui arracha un juron. Il se massa le cuir chevelu, tout en se redressant sur son fauteuil. Même avec un coussin contre le dossier, il souffrait du dos et regrettait que son épouse se trouve à l’autre bout du département. Pharmacienne, elle tenait une officine réputée à Quimper et possédait, en outre, le don de soulager les douleurs… par imposition des mains. Il allait devoir encore se morfondre plusieurs jours dans son logement de fonction brestois avant de pouvoir la rejoindre et se faire soigner.

Le double du rapport qu’il tenait en main avait été rédigé, au mois d’août 1858, par les gendarmes maritimes de Marseille. Ceux-ci, spécialement requis par le procureur impérial du Finistère, avaient minutieusement recopié les identités des passagers ayant embarqué sur l’Eldorado, une frégate à vapeur de la Marine impériale ayant quitté le port de Marseille en février 1856 à destination de Dakar. Sur la longue liste élaborée par les gendarmes, François Le Roy souligna au crayon rouge deux noms… ceux des membres de la Congrégation du Saint-Esprit qui devaient rejoindre diverses colonies françaises d’Afrique noire dans le cadre d’une mission d’évangélisation et de prévention sanitaire. Le premier était celui de l’abbé Hubert Baudray, un prêtre missionnaire. C’est lui qui, convaincu d’avoir perpétré d’atroces assassinats de jeunes filles aux abords de villages indigènes, avait promptement été rapatrié par la hiérarchie ecclésiastique, puis discrètement muté en pays d’Aven, où il avait continué son abominable et sanglant sacerdoce. L’intervention de François Le Roy et de ses hommes, au cours de l’été 1858, avait définitivement mis un terme aux massacres.

Le second nom que l’inspecteur divisionnaire avait souligné avec insistance était celui… d’Eustache d’Aubigné. Une fois encore, Le Roy laissa son regard planer au-dehors et s’accrocher aux branches des jeunes platanes qui bordaient la rue de la Mairie. Le problème auquel ils étaient confrontés, son ami le commissaire et lui-même, c’était que le futur président du conseil général du Finistère, le responsable du groupe des « conservateurs libéraux » du centre-gauche à la Chambre des députés, l’ami de Ferdinand de Lesseps, était bien cet homme qui accompagnait le prêtre assassin en Afrique noire, au moment où fut commise une série de meurtres rituels… des crimes de sang dont le mode opératoire, très particulier, se révélait en tous points similaire à ceux du jeune garçon et de la prostituée, perpétrés très récemment sur la circonscription de Brest.

1  Inventée en 1866 par Alfred Nobel.

Chapitre 3

C’était un dimanche pluvieux. Léanne était allée courir le matin, de la marina du Château, où elle habitait, jusqu’à la plage du Moulin-Blanc ; un parcours habituel qu’elle connaissait par cœur. Par la suite, elle avait longtemps flemmardé en profitant du calme de l’appartement. Il était rare qu’elle ait l’occasion de passer un week-end seule. Vanessa, sa colocataire, et son fils, Hugo, étaient partis à Sainte-Marine avec Élodie, la troisième membre du gang des Brestoises. Léanne n’avait pas suivi. La commandant de police, cheffe du service d’investigation finistérien, avait préféré rester à Brest. Elle était de permanence et ne voulait pas s’éloigner du bureau. Une excuse bidon. Elle avait tout simplement envie d’un peu de solitude. Il ne fallait pas y voir l’existence d’un problème avec ses amies. Elles étaient une famille. Pas celle du sang, mais celle qu’elles s’étaient choisie il y avait plus de trente ans, à l’époque de leur adolescence, quand elles avaient formé le groupe de rock des « Trois Brestoises »… Depuis, Léanne était devenue flic, Vanessa psycho-criminologue, et Élodie médecin légiste. Des activités qui les réunissaient souvent.

En début d’après-midi, après avoir déjeuné de quelques fruits, Léanne hésita à regarder une série, et puis non, elle préféra se rapprocher de la chaîne et fouiller dans la discothèque jusqu’à exhumer un vieux 33 tours du Cannonball Adderley Quintet, Mercy Mercy Mercy ! Live at the Club. En posant le vinyle sur la platine, elle se demanda s’il existait encore des gens pour écouter ce genre de musique. Peut-être Nazer Baron, le flic de Nantes qu’elle avait croisé dans une enquête et qui était passionné de jazz… Mais sinon ? Le son du saxo mêlé au piano déferla dans la pièce. D’humeur bluesy, la jeune femme allait se diriger vers sa fenêtre quand elle fut arrêtée par un miroir. Elle considéra que la blonde qui la regardait n’avait pas l’air en grande forme. Le corps n’était pourtant pas mal conservé, le temps n’avait pas eu trop d’effets sur elle, mais à quarante ans, elle se trouva tout d’un coup des allures de vieille fille. Un sentiment que le coup de tête porté par un chat siamois sur ses chevilles ne fit qu’accentuer.

Elle ramassa l’animal et le prit dans ses bras pour le caresser.

Un mec, c’était peut-être ce qu’il lui fallait. Elle n’en avait pas envie. Un coup de temps en temps, OK, mais partager une vie… Pff… Non.

— On n’est pas bien tous les deux ? demanda-t-elle à la boule de poils blottie contre elle.

Le ronronnement bruyant du félin attesta qu’il était de cet avis. Sans le lâcher, Léanne marcha jusqu’à sa fenêtre. La rue Aldéric-Lecomte était vide. Elle regarda un instant la pluie tomber sur la chaussée, avant de pousser son regard vers les bateaux de plaisance et la marina du Château. Le ciel était d’un gris presque uniforme, juste un peu plus clair que celui de l’océan. Au loin, dans le port militaire, les bâtiments de la Marine se fondaient dans l’environnement. Elle y distingua tout de même le Tonnerre ; le porte-hélicoptères lui rappelait quelques souvenirs2. Elle avait séjourné quelques jours à bord dans le cadre d’une opération antidrogue menée avec l’OFAST. Un autre temps, celui de la vraie PJ. Son cheminement de pensée la conduisit à décider de se lancer dans quelque chose qu’elle remettait toujours : classer des documents de sa période niçoise, quand elle était cheffe de groupe à la PJ de Nice. De retour dans sa chambre, elle attrapa un carton rempli de plusieurs clichés et se munit de son téléphone, où elle devait aussi en avoir un bon paquet, dont elle repoussait également la mise en ordre.

Elle étala tout devant elle, apporta son ordinateur et s’installa à même le sol, prête à plonger dans son passé et les années durant lesquelles elle avait officié dans le bâtiment 6 de la caserne Auvare. Elle connaissait déjà la suite : il y aurait des sourires, mais aussi des larmes, quand elle tomberait sur des photos de son mari, abattu lors d’une opération antidrogue à l’Ariane.

Elle allait commencer quand son portable vibra sur la table en verre. Le commissariat.

— Commandant Vallauri ?

— Oui, fit-elle.

— On a une saisine à Huelgoat.

— Huelgoat ?! Mais c’est en secteur gendarmesque.

Son correspondant n’était qu’un messager. Il lui fit comprendre qu’il n’était à son poste que pour transmettre les instructions reçues, pas pour les discuter. Inutile de débattre. Après avoir demandé qu’on appelle les membres de son équipe, elle raccrocha pour tout ranger en vitesse et se préparer. Quelques minutes plus tard, elle était dans sa voiture et s’arrêtait pour récupérer Isaac, un jeune lieutenant de son service, à qui elle laissa le volant de manière à pouvoir passer des communications téléphoniques. La première fut pour Alain Méthivier, le substitut du procureur de la République, un ancien flic devenu magistrat. Tous deux se tutoyaient.

— Tu m’as saisie d’une mort suspecte en forêt ?

— Oui, enfin… Ce n’est pas exactement ça. Je me rends sur place et j’aimerais que tu viennes également en observatrice. Il y aura les gendarmes et je déciderai là-bas.

Il lui résuma ce qu’il savait des conditions de la découverte du corps et des premiers renseignements communiqués par la brigade de gendarmerie locale.

— Cette histoire ne me paraît pas claire. J’ai demandé qu’on garde les lieux en état jusqu’à ce que j’arrive.

— OK, répondit-elle, partagée entre le regret de ne pas avoir pu satisfaire son envie de rangement et le plaisir de partir sur une nouvelle affaire.

Sur la route, ils eurent droit à une belle ondée.

— Putain, je n’ai pas pris de bottes, maugréa Isaac.

Léanne fit une moue en regardant les baskets qu’il avait aux pieds. Elle se moqua :

— T’es encore jeune, tu penses pas à tout ! J’ai les miennes dans le coffre avec tout le matos de constatations. Il y a une seconde paire qu’a laissée Stéphane Le Gléau, mon prédécesseur. Ça fait un paquet de temps que je les traîne, peut-être qu’elles t’iront.

— Espérons.

Les conditions météo étant ce qu’elles étaient, en dépit de la lumière bleue et de la musique, ils mirent une heure pour rejoindre la scène de crime. Après s’être garés sur un parking en lisière de forêt et s’être équipés, les deux flics suivirent un gendarme qui les entraîna derrière lui. Mine renfermée, le pandore de la brigade de Carhaix ne faisait aucun effort pour cacher son agacement de voir arriver des policiers. L’orage s’était arrêté, mais une belle pluie continuait à tomber, dégoulinant sur leurs coupe-vent imperméables siglés POLICE. Faire des constatations serait une galère. Ils n’eurent pas à marcher longtemps avant que le militaire désigne un groupe de rochers sur sa droite :

— Voilà la grotte d’Artus.

Jusque-là, pas une grande révélation : il suffisait de lire l’indication figurant sur un énorme panneau pour le savoir. Elle attendait mieux de la part de leur guide.

— Merci, je sais que le niveau de recrutement a baissé, mais on sait encore lire.

Isaac fit du Isaac :

— C’est là qu’est censé reposer le roi…

— … Arthur. Oui, merci ! le coupa Léanne. Tu feras ton Wikipédia plus tard.

Un groupe était abrité sous les rochers. Léanne reconnut le magistrat en train de converser avec le colonel Erwan Caroff. Il y avait également avec eux d’autres gendarmes et des civils. Le lot habituel des personnalités politiques et administratives que ce type d’événement forçait à sortir de chez elles. Elle s’avança dans leur direction. Le substitut et l’officier supérieur eurent droit à des bises, poignées de main pour le reste. Vu l’endroit et les circonstances, les mondanités furent vite expédiées. Un peu en retrait attendait un couple accompagné d’un chien.

— Ce sont eux qui ont découvert le cadavre, indiqua un gendarme.

Léanne leur envoya un sourire bienveillant. L’état de la jeune femme montrait à quel point elle était encore choquée. Son corps était parcouru de tremblements qu’elle n’arrivait pas à maîtriser. La commandant fit signe à Isaac d’aller leur parler, le temps pour elle d’en savoir plus sur la manière dont le substitut envisageait la suite des événements. Mais, avant toute discussion, elle lança :

— Commençons peut-être par aller sur place.

Les « touristes de la mort », qui palabraient à côté d’eux, se turent d’un coup et leurs mines témoignèrent du peu d’engouement que générait cette idée. Léanne n’allait pas s’en plaindre, mieux valait rester entre professionnels.

— Tu vas voir, c’est particulier, prévint Alain Méthivier.

Profitant d’une accalmie, ils sortirent pour contourner la grotte et gravir une butte. C’est là qu’après quelques pas, ils tombèrent sur la scène de crime. Surprise pour Léanne : Élodie était en train d’y officier. La légiste était équipée de sa tenue d’astronaute ; un avantage, compte tenu de la météo. Un barnum avait été monté pour les abriter et sauver ce qui pouvait l’être des lieux. Les deux femmes échangèrent un léger sourire.

— T’es là ? s’étonna à son tour Élodie, avant d’expliquer qu’ayant répondu à l’appel du Parquet, elle avait laissé Vanessa et son fils à Sainte-Marine pour les rejoindre.

Léanne s’approcha.

Le corps déposé sur une bâche était celui d’un homme d’une quarantaine d’années, habillé d’un pull marin, d’une chemise, d’un pantalon en jean et de chaussures de marche. Ça, c’était pour ce qui avait été normal, parce que ses vêtements étaient entièrement lacérés et recouverts de raisinet, sa gorge était ouverte, à la limite de la décapitation, et son visage avait été presque mis à nu. Une vision cauchemardesque.

— Bon sang ! lâcha Léanne. Qu’est-ce qu’il lui est arrivé ?

— Déjà, mentionna la légiste, tu peux te dire qu’il n’a pas été tué ici. On est juste venu balancer le corps à cet endroit. La pluie a effacé une partie du sang, mais s’il avait été égorgé là, il y en aurait tout de même un peu. Et il n’y a rien.

Élodie releva ce qu’il restait du pull de la victime, de manière à dégager le torse. Celui-ci était entièrement lacéré, comme griffé profondément.

— Il a été attaqué par une bête, suggéra la flic.

Élodie grimaça.

— Il va falloir que j’étudie cela. Je dois t’avouer que je n’ai jamais rien vu de tel.

Un homme vêtu d’un uniforme vert et porteur d’une arme à la ceinture intervint :

— Je suis l’agent de l’ONF3. Moi non plus je n’ai jamais rien vu de tel. Des traces aussi larges, on pourrait penser à un ours. Il n’y en a pas ici. Des loups ? Il en a été repéré dans le département, mais un loup ne griffe pas… Incroyable.

— Qu’est-ce que…

Élodie tourna la tête un instant vers son entourage. Son visage affichait de l’étonnement. Elle avait trouvé quelque chose. Elle se mit à tâter le lainage.

— Il y a un truc.

Ses mains poursuivirent leur palpation sur l’ensemble du corps.

— Ça a dû glisser, fit-elle en cherchant sur le côté du cadavre. Ah, je l’ai.

Au toucher, elle pensa d’abord à une balle, avant de voir le fruit de sa découverte… La surprise redoubla. Elle se questionna à voix haute.

— Une dent ? Une griffe d’animal ?

Elle rapprocha sa prise jusqu’à la tenir à seulement quelques centimètres de ses yeux et tout le monde se mit à l’entourer pour lorgner cette serre corneuse.

— Oui, pour moi, il s’agit d’une griffe.

— Les dents sont composées d’une substance semblable à l’os, alors que les griffes, comme les cheveux et les ongles, sont en kératine, c’est tout à fait différent, expliqua Isaac.

Léanne le fusilla du regard.

— Merci pour ton expertise, monsieur Wiki.

Il n’en fallut pas plus pour que le jeune passe au rouge pivoine, face aux sourires amusés des témoins. Cette distraction ne dura que quelques secondes, avant qu’ils en reviennent à leur macabre découverte.

— Il aurait pu être tué par un animal sauvage et traîné jusqu’ici, suggéra Léanne.

— À moins que les animaux ne l’aient dévoré, alors qu’il était déjà mort.

— Non, fit la légiste, pour moi, il a été lacéré alors qu’il était encore en vie.

— Mais par quoi ? demanda l’agent de l’ONF. Il n’y a pas une bête du Gévaudan ou une bête des Vosges ici… Même si cette forêt est mythique, on n’a jamais eu un truc pareil !

2  Voir L’Enquête inachevée, Pierre Pouchairet, même collection.

3  Office national des forêts.

Chapitre 4

Il avait quitté le commissariat en début de matinée, après avoir expédié les affaires courantes et donné quelques consignes à ses subordonnés. Il tenait absolument à se rendre au plus vite au domicile d’Eustache d’Aubigné car c’était pour lui presque un impératif physique ; il ressentait le besoin de voir la grande demeure, de la situer précisément dans la ville et de s’imprégner de sa présence matérielle. Au sortir de l’hôtel de ville, il décida de passer par le quartier Saint-Louis puis, après avoir traversé la place Médisance et dévalé son escalier tordu, coupa la rue de Siam afin de s’engager dans la longue et sombre rue d’Aiguillon. À plusieurs reprises, au cours de sa carrière, il avait eu l’occasion de revenir à Brest, mais c’était toujours en se remémorant ses premiers souvenirs de marsouin4 du Deuxième de Marine qu’il en arpentait les rues, comme si les pierres des immeubles, des villas de maîtres et le tracé des rues lui rendaient un peu de sa jeunesse perdue. Retrouvant instinctivement le trajet qui le menait jusqu’au dépôt de la malle-poste, là où, jeune soldat chiffonné et mal réveillé, il embarquait dès sept heures du matin afin de rejoindre son pays Bigouden lors de ses trop rares permissions, il déambula, nez en l’air, happant au passage les bribes d’une conversation animée entre deux concierges revêches, les bonnes odeurs en provenance d’une cuisine à la fenêtre ouverte, le son du marteau sur l’enclume d’une forge voisine ou le parfum d’une élégante, trop rapidement croisée. Les dix dernières années de son parcours professionnel ne s’étaient guère révélées très heureuses, pourtant, ici et maintenant, il retrouvait un semblant d’optimisme et d’apaisement intérieur… Il se sentait presque heureux.

S’il n’avait bénéficié d’un grand jardin qui le bordait sur deux de ses côtés, l’hôtel particulier des d’Aubigné aurait été mitoyen du palais de justice de la rue Voltaire, ce qui, en soi, n’aurait pas constitué un désagrément conséquent tant le quartier était calme et particulièrement bien fréquenté. La bâtisse avait été récemment rénovée, si l’on en jugeait par la fraîcheur des enduits qui recouvraient les moellons du dernier étage ainsi que l’éclat des peintures des nombreuses fenêtres de la façade. François Le Roy tenta mentalement de chiffrer le coût des travaux mais, emporté dans un vertigineux tourbillon de francs-or, il renonça rapidement à l’exercice. La demeure ancienne avait été remaniée à la mode du XVIIIe siècle, ce qui lui conférait un charme singulier, tout à la fois empreint de mélancolie et de romantisme ; une impression de nostalgie qui, de fait, se confondait agréablement avec l’état d’esprit actuel du policier. Sur les deux étages que comportait l’hôtel particulier, le dernier devait être affecté au logement de la domesticité, vraisemblablement nombreuse d’après le train de vie pharaonique qu’affichait Eustache d’Aubigné dans la ville et ses environs. Moellons de calcaire, pierres de granit et de gneiss, ardoise, tous les rudes matériaux de construction avaient été artistiquement agencés afin de conférer à l’édifice un aspect majestueux et soigné. Tout ici respirait l’opulence, la prospérité et le plaisir de vivre. Le Roy observa la façade de l’immeuble durant plusieurs minutes, tentant d’imaginer l’agencement des pièces et guettant, au passage, les allées et venues du personnel. Ne voulant pas inquiéter le voisinage, il s’engagea ensuite dans la rue Traverse qui bordait le côté ouest de l’hôtel d’Aubigné et inspecta le grand jardin à travers la grille en fer forgé, elle aussi récemment repeinte. À l’instar de la demeure, l’espace était parfaitement entretenu par des jardiniers experts. Deux petites ailes, prolongeant de part et d’autre l’arrière de la maison, lui donnaient la forme d’un fer à cheval enserrant une cour intérieure, au centre de laquelle trônait un petit bassin avec un jet d’eau.

Que ce soit dans la maison ou ses dépendances, Le Roy avait remarqué le mouvement incessant des domestiques ; le maître d’hôtel, les valets de pied et les servantes portaient tous la livrée et s’affairaient perpétuellement, donnant l’impression d’évoluer dans une ruche vrombissante. Il ne put s’empêcher d’estimer mentalement la hauteur de la grille de clôture ; autrefois, il n’aurait pas hésité à la franchir subrepticement, dès le soir tombé, afin d’aller explorer les abords de la jolie demeure. Aujourd’hui âgé de cinquante et un ans, et beaucoup moins svelte, il ne pouvait plus se livrer à ce genre d’aventures qui avaient enjolivé ses premières années de jeune policier insouciant. Et puis, il détenait désormais la qualité d’inspecteur divisionnaire, adjoint au chef de la circonscription de police de Brest de surcroît, et, même s’il n’était plus vraiment en odeur de sainteté auprès des autorités administratives de la Troisième République naissante, il faisait tout de même partie des notables de la grande cité portuaire… et cela impliquait une certaine tenue.

Il rejoignit la rue du Cours-Dajot afin de parfaire son tour d’horizon, puis regagna le palais de justice en remontant la rue d’Aiguillon et pénétra dans l’imposant bâtiment. Installé confortablement sur un banc de la « salle des pas perdus », il prit alors le temps de réaliser un croquis détaillé de l’hôtel d’Aubigné, de ses dépendances et de son jardin, assortissant son dessin d’une série de remarques lui étant venues à l’esprit au cours de ses déambulations préliminaires. En vingt-trois ans de service, jamais François Le Roy n’avait dérogé à ce rituel, et cela lui avait été très souvent profitable. C’est en ressortant du tribunal qu’il eut l’agréable surprise de découvrir un estaminet qui, placé à l’encoignure des rues Traverse et Voltaire, faisait idéalement face à la demeure des d’Aubigné. L’établissement, à l’enseigne Au Père Gaudechon, semblait avenant et de bonne tenue, un impératif dans ce quartier huppé. Il s’agissait certainement d’un Auvergnat, une population courageuse et solide qui faisait souvent profession de débit de vin et fourniture de bois et de charbon en diverses provinces de France. Jamais Le Roy n’avait pénétré dans cette auberge alors qu’il était soldat du Deuxième de Marine, mais l’endroit lui parut être l’emplacement idéal pour établir un poste d’observation de l’hôtel particulier d’Eustache d’Aubigné… la nouvelle coqueluche de Brest.

Lorsqu’il pénétra dans le débit de boissons, un joyeux tintinnabulement de clochettes lui attira immédiatement tous les regards des consommateurs attablés. Curieusement, la clientèle se montrait relativement discrète et peu bruyante, chose rare dans ce type d’établissement, et les personnes qui dégustaient leurs consommations étaient vêtues avec soin et d’apparence respectable. Le Père Gaudechon n’avait rien d’un assommoir crasseux, du genre de ceux qu’il avait coutume de contrôler au cours de ses premières années de service, dans le vieux Quimper.

Il s’installa en face de la grande vitre d’entrée, de manière à disposer d’un bon point de vue sur la demeure, et posa son carnet de notes ainsi que son crayon à mine de plomb sur la table, afin d’avoir de quoi écrire durant la longue « planque » qu’il s’apprêtait à effectuer.

— Qu’est-ce que je vous sers ?

Le patron avait une bonne tête d’amateur de cochonnailles, et un teint qui laissait à penser qu’il se faisait un point d’honneur à échantillonner personnellement ce qui entrait dans sa cave.

— Servez-moi un grand café bien fort avec un peu de lait à côté… et puis une tartine de pain beurrée, si cela est possible.

— C’est tout à fait possible mais, si vous le souhaitez, il me reste un morceau de brioche encore chaude.

— C’est très bien, ça… de la brioche !

L’auberge était constituée d’une salle unique, assez vaste, qui avait été aménagée et décorée de savante manière afin de proposer de petits îlots de tranquillité aux consommateurs. Ainsi, des paravents mobiles en rotin se trouvaient disposés entre les tables, divisant l’espace en une mosaïque d’intimité qui devait convenir à la sage clientèle du Père Gaudechon. Au fond, un long comptoir de bois brut, dont la surface avait été recouverte d’une feuille de zinc étamé, délimitait la partie dédiée au personnel qui, pour le moment, ne semblait composé que du patron et d’une jolie serveuse, vêtue du costume local assorti d’un tablier brodé.

L’aubergiste revint, porteur d’un plateau, et déposa sur la table un grand bol de café odorant, un petit pichet de lait frais, un sucrier et une assiette garnie de deux grosses parts de brioche.

Il arborait une superbe moustache, dont les extrémités cirées et relevées évoquaient un peu la mode impériale mais, prudent, il conservait le menton imberbe afin de se démarquer du régime déchu. Le Roy plongea un morceau de brioche dans le café au lait et la savoura avec délice.

— Bon Dieu… C’est bon, ça ! Dites-moi, patron, j’ai vécu quelques années à Brest, autrefois, et je n’ai pas gardé souvenir de votre établissement. Depuis combien de temps l’exploitez-vous ?

— Personnellement, depuis maintenant dix-sept ans mais, auparavant, c’est mon beau-père qui en était propriétaire. À l’époque, il était à l’enseigne du Sanglier Arverne.

— Je me doutais qu’il s’agissait d’un « bougnat5 » !

— Oui, le vieux Gaudechon était originaire de Clermont-Ferrand. Je l’aimais bien, c’est pour cela que j’ai tenu à nommer l’auberge de son nom mais, moi, je suis un pur Breton de Lambézellec ! Il y a combien de temps que vous y avez vécu, à Brest ?

François Le Roy, la bouche pleine, haussa les yeux au ciel de manière éloquente.

— Une trentaine d’années… J’étais soldat à la caserne Fautras.

— À Fautras, il y a trente ans… Mais vous avez dû connaître mon oncle, il y était adjudant ?

— Comment s’appelle-t-il ?

— Il se nommait Arsène Nouet, mais il est mort depuis beau temps… Il ne picolait pas assez !

— L’adjudant Nouet… ma Doué, si je m’en souviens ! Une belle peau de vache, celui-là. J’ai fait un séjour en Nouvelle-Calédonie avec lui, alors qu’il était l’adjudant de compagnie de mon unité… Quel fumier de lapin !

— Nous sommes d’accord… Mon père était fâché avec lui. Pour être honnête, l’auberge a commencé à avoir un certain succès au milieu des années 1850, avec une clientèle formée par les magistrats, les greffiers et les avocats du nouveau palais de justice6, et puis également par le voisinage du lycée Joinville, qui nous a amené les professeurs, les surveillants, et même les parents d’élèves. Chez moi, mon bon monsieur, vous n’entendrez jamais un mot plus haut que l’autre ni ne verrez de querelles d’ivrognes… La maison est réputée pour son excellente tenue !

Le Roy avait exécuté la brioche. Il s’essuya les lèvres, tout en esquissant un petit sourire de connivence à l’adresse de l’aubergiste.

— Pas étonnant que vous ne m’ayez jamais vu au Sanglier Arverne… Ce n’était pas le genre d’endroit où les marsouins allaient en goguette, de mon temps. En revanche, je pense que vous me reverrez souvent au Père Gaudechon, dans les jours à venir.

Hélé par la jolie serveuse, le patron se dirigea vers le comptoir afin d’aller dresser la note de trois notables vêtus de noir.