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Les policiers brestois ne se remettent pas du drame qui a coûté la vie à leur collègue Luna. Le lieutenant Isaac Le Floch, son compagnon, dépérit à vue d’oeil.
Pour l’aider à passer ce cap douloureux, sa cheffe, Léanne Vallauri, décide de lui attribuer un nouveau binôme en la personne de Manue Kerfourn, récemment affectée à Brest, et de les envoyer à Belle-Île-en-Mer enquêter sur la mort des époux Belloc, un couple d’octogénaires dont on a retrouvé les corps au pied de la falaise de Donnant.Suicides ou meurtres ? Le mystère est entier, d’autant que, même si tout le monde semblait les aimer, leur disparition arrange beaucoup de gens, à commencer par leurs héritières. Quels secrets ce couple d’îliens pouvait-il bien cacher ?
Pierre Pouchairet nous entraîne cette fois dans un Cluedo grandeur nature, une enquête palpitante au coeur d’un écrin de beauté. Entre falaises sculptées par les embruns, landes balayées par les vents, et petits ports pittoresques, l’île sublime chaque page de ce captivant polar…"
À PROPOS DE L'AUTEUR
"Pierre Pouchairet s’est passionné pour son métier de flic. Passé par la PJ de Versailles, Nice, Lyon et Grenoble, il a aussi baroudé pour son travail dans des pays comme l’Afghanistan, la Turquie, le Liban…
Depuis sa retraite en 2012, il s’est lancé dans l’écriture. Ses titres ont été salués par la critique et récompensés par le Prix du Quai des Orfèvres "Mortels Traffics" adapté en film sous le titre Overdose par Olivier Marchal), le Prix Polar Michel Lebrun "La Prophétie de Langley" et le Prix du Roman d’espionnage (Captagonia). Il a été finaliste du Prix Landerneau avec "Tuez les tous… mais pas ici".
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Seitenzahl: 323
Veröffentlichungsjahr: 2025
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AVERTISSEMENT
Pour les besoins du récit, il a été pris quelques libertés concernant la description de certains lieux. Ne perdez pas votre temps à rechercher la résidence des victimes ni celle des suspects. Pour les établissements mentionnés, si certains existent bien, comme l’Hôtel Corto-Maltese, où j’ai séjourné avec mes personnages, d’autres ne sont que fiction.
Ce texte original relate les aventures du commandant Léanne Vallauri-Galji et de certains personnages qui apparaissent dans l’ouvrage Mortels Trafics, Prix du Quai des Orfèvres 2017, publié chez Fayard en novembre 2016, adapté en film par Olivier Marchal en 2022 sous le titre Overdose.
Les ouvrages de Pierre Pouchairet ont déjà séduit près de 400 000 lecteurs.
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute autre ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, ne saurait être que le fait du hasard.
SUIVRE L’AUTEUR
Site web : www.pierrepouchairet.com
Facebook : Pierre Pouchairet
Email : [email protected]
Pierre Pouchairet est membre du collectif
L’assassin habite dans le 29
Facebook : L’assassin habite dans le 29
Commissariat central de Brest, police judiciaire
Ambiance glauque. Le spectre de Luna hantait les couloirs du service d’investigation brestois. Depuis la disparition tragique de l’enquêtrice, une chape de plomb s’était abattue sur l’équipe, étouffant les rires et les conversations animées d’autrefois. La perte d’un collègue en opération laisse des cicatrices indélébiles. Le temps, seul remède, s’était glacé, il en faudrait beaucoup. Elle était encore omniprésente, comme une plaie béante refusant de se refermer. Son nom, gravé sur une plaque à l’entrée de la salle de réunion, était un constant rappel à son souvenir. Et que dire de cette photo accrochée au mur central de la pièce commune ? Luna y apparaissait radieuse, son sourire éclatant, figé dans le temps, remémorait la vie qui pulsait en elle. Chaque briefing, chaque café, était un face-à-face avec elle et la marque que, dans ce métier, tout le monde ne rentre pas à la maison le soir.
La jeune flic n’avait passé que quelques mois avec les enquêteurs avant de mourir dans ce qui s’était révélé être un accident stupide, puisqu’elle était tombée d’une falaise après avoir réussi à s’échapper d’une cabane de chantier où elle était détenue1 par un cinglé.
Sa présence, ses rires avaient séduit tout le monde, et surtout le lieutenant Isaac Le Floch avec qui elle était en couple et dont elle attendait un enfant. Finalement, le mariage posthume autorisé par le président de la République, conformément à la loi, n’avait laissé qu’une vive blessure. La disparition de l’être aimé était insupportable à Isaac. Le bureau qu’ils partageaient s’était transformé en une sorte de mausolée. Seul, rideaux perpétuellement fermés, il gardait la pièce dans une pénombre malsaine. Des photos de Luna étaient collées sur les murs et plusieurs bougies allumées complétaient l’ambiance mortifère. L’aide psychologique n’avait jusque-là pas eu d’effet. Durant un temps, ses collègues tentèrent de le soutenir, désormais, ils le fuyaient. Acariâtre, cynique, Isaac n’avait plus aucune retenue pour vomir sa bile en société.
Même la commandant Vallauri, sa cheffe de service, une quadra au fort tempérament avec qui il avait par le passé mené de nombreuses enquêtes et vécu des affaires périlleuses, n’arrivait pas à trouver les mots susceptibles de le calmer. Pire, elle excitait sa hargne, car il la considérait comme étant en partie responsable de la mort de Luna. Démunie, Léanne ne savait plus comment gérer Isaac.
Le jeune officier n’était plus que l’ombre de lui-même, il se laissait aller, mal rasé, les cheveux gras. Il portait parfois ses vêtements chiffonnés pendant plusieurs semaines. De toute évidence, il dormait avec. Les affaires l’intéressaient peu, on n’osait plus lui demander d’entendre un témoin, tant il faisait peur, ou un suspect, de crainte qu’il ne le tabasse.
Une des inquiétudes était que, dans un moment de profonde déprime, comme beaucoup de flics, il décide de mettre fin à ses jours.
Léanne avait envisagé de lui retirer son Sig. Plus facile à dire qu’à faire. Autant lui signifier qu’il avait perdu la confiance de tous et qu’il ne faisait plus partie de leur communauté. S’il avait la volonté d’en finir, rien ne l’arrêterait, il pourrait toujours trouver le moyen de dérober l’arme d’un collègue.
Assise dans sa pièce de travail, la cheffe du service d’investigation pensait à tout cela en attendant son subordonné. Elle jeta un regard vers l’horloge murale. Presque onze heures et il n’était toujours pas là. Elle décrocha son téléphone pour appeler Lionel Le Roux, son adjoint.
— Tu sais où est Isaac ? Il t’a dit quelque chose ?
Non, il ne savait pas. Il lui répondit sur un ton qui laissait entendre que l’absence du jeune ne le surprenait pas outre mesure, tant la flexibilité horaire de ce dernier était devenue une habitude. La préoccupation de Lionel allait plus vers Léanne qu’il sentait à bout.
— J’avais prévu quelque chose pour lui et il n’est pas là, dit-elle.
— T’as essayé son portable ? Tu veux que je m’en charge, que je fasse un tour chez lui ? Je suis un peu occupé, on a deux gardés à vue dans une histoire de drogue et un mari violent qui a frappé sa femme à coups de fer à repasser. Une belle affaire PJ ! J’adore nos nouvelles attributions.
Elle hésita. Elle n’avait pas dans l’idée de le solliciter, c’était à elle qu’il incombait de régler le problème. Elle prit son portable et appela encore et encore pendant plusieurs minutes. Miracle, elle eut enfin une réponse. Une voix sépulcrale résonna dans l’appareil. Quelques mois auparavant, elle en aurait ri et l’aurait sermonné en se disant qu’il avait dû faire la fête, désormais, elle avait surtout envie d’en pleurer.
— Tu dors, ça va ?
Elle eut pour début d’explication un flot de borborygmes qui finirent par se transformer en jurons et insultes.
— Pourquoi tu m’emmerdes ? Fous-moi la paix, laisse-moi pioncer.
— Isaac, j’ai besoin que tu viennes au commissariat ce matin, je passe te chercher.
— Lâche-moi…
Il raccrocha.
Les absences de son subordonné étaient régulières. Elle le couvrait, mais combien de temps pourrait-elle encore le faire ? Et comment cela allait-il se terminer ? Il fallait qu’il reprenne en main le cours de sa vie. Elle l’avait bien fait, elle.
Elle récupéra quelques affaires et quitta son service après avoir effectué un détour jusqu’au bureau de son adjoint.
*
En prenant l’ascenseur qui menait à l’appartement d’Isaac, elle repensa à tout ça. Il était déjà arrivé qu’il ne réponde pas et qu’ils le croient mort. À chaque fois, la crainte qu’il ait commis un acte irréparable la torturait. Elle eut un regard sur les traces de pesées contre la porte du jeune fonctionnaire. Elles lui remémorèrent cette fois récente où, avec d’autres collègues, pour ne pas faire encore appel à un serrurier, ils avaient forcé eux-mêmes son entrée en imaginant le pire.
Ce jour-là, elle était moins inquiète. Voix pâteuse, il était dans le coltard, mais en vie. Elle tapa, sans résultat. Aucun signe de mouvement intérieur. Elle décida d’utiliser la sonnerie. D’un simple carillon, elle passa à une pression constante, avant de revenir à plus manuel en frappant de grands coups de poing contre le bois. Il y eut d’abord un bruit de serrure, puis une apparition, celle d’un sexagénaire aussi ventripotent qu’agacé par le raffut : le voisin.
— C’est fini, ce bordel ! Si vous continuez comme ça, je vais appeler les flics.
Léanne exhiba sa carte.
— Inutile, ils sont déjà là !
— Ah ouais, ben, vous vous croyez tout permis, je vais contacter l’IGPN. Vous ferez moins la mariole.
Il disparut quelques secondes avant de revenir, téléphone portable à la main, pour photographier la femme. Elle laissa faire et renvoya une nouvelle rafale de coups sur la porte qui, enfin, s’ouvrit.
— Putain, qu’est-ce que tu branles ?!
Isaac était en face d’elle, en caleçon, T-shirt, pas rasé, la mine en papier mâché, il sentait l’alcool.
— T’as picolé ?
— Un peu.
— T’as vu l’heure qu’il est ?
Le jeune posa un regard épuisé sur sa montre. Point positif, il avait perdu son agressivité. D’ailleurs, il ne se rappelait même pas qu’il venait de lui parler.
— Ah, ouais, j’ai pas entendu le réveil, j’ai veillé tard, j’ai pris des cachetons pour dormir. Désolé.
Elle le bouscula presque pour forcer le passage et fonça jusque dans le salon. La pièce était plongée dans l’obscurité. Elle tira les rideaux d’un coup. La lumière dévoila l’ampleur des dégâts. Une bouteille de whisky renversée à côté du canapé, un verre vide, des comprimés de somnifère, quelques reliquats alimentaires, un oreiller, la télé en marche, des vêtements un peu partout, des photos de Luna, sur le sol, sur les murs, les meubles. Et, au milieu de la table du salon, à portée de l’endroit où Isaac avait dormi, son arme de service.
Prenant un ton détaché, elle envoya un coup de menton en direction du Sig.
— Qu’est-ce que tu fous avec ton calibre ?
— Rien, j’ai eu la flemme de le ranger.
Il ricana.
— T’as peur que je me flingue, je le vois bien.
Elle se mordit les lèvres et préféra ne pas répondre. En revanche, elle le toisa en se demandant comment il allait réagir :
— Va te laver, je t’attends !
— Ouh là, madame la commandant m’attend. Quel honneur !
Il y eut un léger moment de flottement, électricité dans l’air, risque d’orage, regards tendus. Isaac désigna une boîte de médicaments sur le meuble du salon.
— Tu peux me préparer un citrate ?
Elle opina et le vit passer par sa chambre pour chercher des vêtements avant d’aller dans la salle de bains. Quand il ressortit, il était propre, sans avoir meilleure mine. Avec un nouveau caleçon et un T-shirt, il n’était pas habillé pour autant. Debout dans la pièce principale, la commandant lui indiqua un verre d’eau où le cachet finissait de se diluer. Il l’attrapa, le but d’un trait et le reposa dans un claquement sonore. Le regard du jeune s’arrêta sur Léanne, sourire ambigu, lueur malsaine, il la sondait en même temps qu’elle nota le début d’une érection. Il fit un pas vers elle, elle le repoussa. Il insista en la prenant par les épaules et en se penchant vers elle pour l’embrasser.
— Non !
— T’as pas toujours dit ça, t’as pas envie de consoler un veuf éploré ? Entre veufs, on pourrait faire un joli couple.
Léanne elle-même était veuve d’un policier tué en opération plusieurs années auparavant à Nice. Elle y pensait souvent et elle considérait que nul autre n’était aussi bien placé qu’elle pour comprendre Isaac. Ça n’excusait pas tout.
Cette fois, il se colla à elle en cherchant ses lèvres.
— Arrête, je t’ai dit !
Pas de côté, coup de genou dans les parties du jeune, elle se dégagea alors qu’il poussait un cri de douleur. En quelques secondes, sa victime se transforma : Hyde redevint Jekyll. Il balbutia :
— Je suis désolé, je ne sais pas ce qu’il m’a pris.
— Va finir de t’habiller, je t’attends.
Penaud, il disparut sans plus d’explication. Pour Léanne, cette histoire n’était qu’un moment d’abandon regrettable. À oublier ! Son souci était ailleurs. Elle se demandait comment Isaac allait réagir quand il comprendrait pourquoi elle était venue le chercher et pourquoi elle tenait absolument à ce qu’il soit présent dans son bureau ce matin-là. Était-ce une bonne idée ?
Pour en avoir parlé avec Vanessa, sa copine psychologue, elle voulait le croire. De toute manière, il n’était pas possible de laisser Isaac continuer de s’enfoncer. Ce naufrage avait assez duré, elle allait y mettre un terme, que ça lui plaise ou non.
1 Voir Il faut sauver Paul McCartney, même auteur, même collection.
Le parcours entre le domicile d’Isaac et la rue Colbert se fit sans qu’ils échangent un mot. Ce n’est qu’en arrivant à l’étage du service que Léanne s’adressa à Isaac.
— Va poser tes affaires et rejoins-moi dans mon bureau. Je dois te parler.
— Tu ne pouvais pas le faire dans la voiture ?!
— Non, je ne pouvais pas.
Il prit un ton sarcastique.
— Ça y est, tu as enfin décidé de me virer ? Tu y auras mis le temps. Tu veux me faire signer la paperasse administrative, c’est ça ? Ne compte pas sur moi pour te faciliter la tâche.
— Arrête de dire des conneries, pose tes affaires, je t’attends.
Il ne dut pas s’écouler trois minutes avant qu’un Isaac furibard ne déboule en trombe dans le bureau de sa cheffe.
— C’est quoi, ce cirque ?! Comment avez-vous pu vous permettre ?!
Immobile à l’entrée en train de hurler sa hargne, le jeune policier passa en mode silencieux tout en jetant un regard où se partageaient colère et incrédulité. Debout à côté de sa machine à café, Léanne attendait que la dernière goutte d’arabica tombe pour tendre la tasse à une femme. Elle fit comme si elle n’avait pas remarqué l’attitude de son collaborateur et comme si elle le voyait pour la première fois de la matinée. Elle afficha un sourire accueillant pour s’adresser à ce dernier.
— Ah, Isaac, tu connais Emmanuelle Kerfourn ?
Interloqué, le jeune flic arrêta son regard sur une petite trentenaire, cheveux châtains, yeux d’un bleu profond, mince, le mètre soixante-dix, allure sportive. Il dut prendre le temps de faire le tri dans son cerveau embrouillé pour la remettre. Il plissa des lèvres, il fallait plus que cette femme pour calmer sa colère, il lâcha tout de même :
— Manue, c’est ça ?
— Oui, fit-elle, en s’avançant vers lui pour l’embrasser.
Léger mouvement de recul, mais il se laissa faire. Le mode agressif s’atténua, sans que le ton ne se fasse plus sympathique :
— Tu travaillais avec la sœur de Léanne, Johana Galji, à Versailles. Évidemment que je sais qui tu es, tu as été blessée dans l’opération du Conquet2.
Le cerveau d’Isaac continuait de mouliner à la recherche de souvenirs, Emmanuelle lui facilita les choses.
— Tout a bien changé pour moi. Depuis, Johana a été mutée à Nice. Quant à moi, je me suis séparée d’Hakim pour des raisons dont je n’ai pas envie de parler. J’ai décidé de quitter le service et d’aller voir ailleurs. Comme une place s’est libérée…
Elle se rendit compte de sa bourde et rougit, gênée. Son regard alla de Léanne à Isaac, elle bredouilla :
— Désolée, je…
Isaac grinça.
— Tu ne voulais pas dire que tu venais prendre le fauteuil d’une morte ? Tu peux ! Autant être clair.
Témoin de l’échange, Léanne était sur des charbons ardents. Ça débutait mal. Elle s’imposa :
— Dans un premier temps, Manue partagera ton bureau. Je lui ai dit de commencer à s’y installer. Vous ferez équipe.
— On quoi ?!
L’idée étant que « ça passe ou ça casse », Léanne ne désirait rien lâcher.
— Vous travaillerez en binôme.
La porte s’ouvrit sur la commissaire Catherine Mulsen, la patronne, devenue la cheffe de Léanne et de tout le service d’investigation. La conversation s’arrêta. Difficile pour la nouvelle venue de ne pas ressentir l’électricité dans l’air. Elle tâcha pourtant de conserver la bonne humeur qu’elle affichait. En présence d’Isaac, faire comme si était une sorte de réflexe. C’en était si pénible que l’indulgence dont il bénéficiait ne serait bientôt plus qu’un souvenir.
La cheffe adressa un sourire de bienvenue à Emmanuelle Kerfourn, tout en lui tendant une main chaleureuse :
— Alors ? Vous faites connaissance avec vos collègues. Vu vos antécédents en PJ, je suis certaine que vous ne mettrez pas longtemps à trouver vos marques et à vous insérer dans ce service.
Un peu intimidée, la nouvelle recrue rougit en bafouillant.
— Euh, je ferai de mon mieux.
— Il n’y aura pas de problème, assura Léanne.
Silence tendu de la part d’Isaac. Personne n’allait s’en plaindre, c’était toujours préférable à une réflexion aigre-douce.
— Je peux te parler ? poursuivit Mulsen à l’attention de la commandant.
Constatant que la patronne avait entre les mains un dossier, il apparut à tout le monde que cela devait avoir une certaine importance. Léanne opina, tout en s’adressant à Manue.
— Va dans ton bureau et fais le tour du service pour te présenter. Nous nous verrons plus tard.
Les deux femmes accompagnèrent du regard les partants jusqu’à ce que la porte se referme.
— Alors ? demanda Mulsen.
Léanne proposa à la cheffe de s’installer dans un fauteuil « invité », tout en prenant un siège à ses côtés.
— Alors ? Je sais pas, j’espère que ça va le faire. C’est un drôle de cadeau d’accueil que je fais à la petite, mais elle a du tempérament, elle ne se laissera pas faire. Placer un homme avec Isaac, c’était risquer que ça finisse à coups de poing et qu’on arrive à l’irréparable. Là, je suis certaine que ça ne sera pas le cas.
Le regard de la commandant effectua un aller-retour entre le dossier que tenait Mulsen et sa cheffe. Cette dernière sembla hésiter avant de parler.
— Je comptais vous donner une enquête, mais, après tout, ce dossier pourrait être un bon moyen de remettre votre équipier sur les rails, une occasion pour lui de s’aérer et de faire baisser la pression dans le service.
Ça faisait mal à Léanne d’admettre qu’Isaac était devenu un élément perturbateur ou, plus exactement, perturbant pour son entourage. Elle se contenta d’attendre de savoir quelle était l’idée de Mulsen.
— L’institut médico-légal de Nantes étant sous tension, l’autopsie de deux corps découverts à Belle-Île-en-Mer doit avoir lieu à la Cavale-Blanche. Les premières investigations laissent penser à un suicide, mais la fille des victimes n’y croit pas.
Léanne n’eut pas besoin de parler ; son expression était la preuve de son incompréhension. Pourquoi cette affaire dans le Morbihan nous concerne-t-elle ? La commissaire sourit avant de répondre à la question qu’elle ne lui avait pas encore posée.
— Le parquet de Vannes aimerait que ce soit notre service qui se charge de l’enquête. Nous sommes compétents sur tout le ressort de la cour d’appel.
— Oui, admit la commandant. Et alors ?
— Les victimes, Louise et George Belloc, sont des octogénaires, des retraités. Grosse fortune. Ils possèdent et administraient des centres commerciaux dans la région de Nantes et Vannes. Leur fille a pris le relais au niveau de la gestion. Famille puissante, des relations partout. Quant à la petite-fille, elle est magistrate stagiaire à Vannes. Le proc a jugé que, pour la sérénité de l’enquête, il serait mieux qu’un service extérieur, plutôt que des gens qui connaissent bien les Belloc, s’en charge.
Léanne fit une moue peu convaincue, mais, après tout, pourquoi pas ? Mulsen en revint à son idée.
— Pourquoi ne pas confier ça à Isaac et la nouvelle ? Vous pensez qu’il serait à même de s’en sortir ?
La commandant n’eut aucune hésitation concernant les compétences de son subordonné. En revanche, elle se demanda comment allait fonctionner ce nouveau binôme qu’elle aurait aimé avoir à l’œil avant de l’envoyer au front. Là encore, Mulsen ne lui donna pas le temps de verbaliser ses appréhensions.
— Il s’agit peut-être d’un suicide, ou d’une histoire sordide, mais j’imagine mal du banditisme derrière tout ça. À deux, ils devraient s’en sortir et il ne devrait pas y avoir grand risque à les laisser dans la nature.
Léanne en convint.
— OK, on va essayer.
2 Voir À l’assaut du Conquet, même auteur, même collection.
Mulsen partie, Léanne commença par prendre connaissance du dossier que la commissaire avait laissé sur son bureau. La découverte des corps datait de moins de soixante-douze heures. Les premières investigations menées par la gendarmerie locale, avec à sa tête le capitaine Léo Lagrange, étaient conformes à ce qu’on pouvait attendre d’une enquête pour recherches des causes de la mort. Le suicide était l’une des pistes privilégiées. Pas de trace de violence au domicile, le véhicule des victimes était garé à quelques mètres de la falaise. On pouvait penser qu’ils étaient venus là par eux-mêmes dans l’idée de mettre fin à leurs jours. La raison restait à déterminer. La fille des défunts avait bien reçu un e-mail mentionnant le projet funeste des parents, mais n’importe qui aurait pu le taper à leur place. Des vérifications, que les gendarmes n’avaient pas eu le temps d’effectuer, seraient nécessaires.
Léanne consulta des notes qui accompagnaient les procès-verbaux. Les corps se trouvaient à la Cavale-Blanche. Autopsie prévue – elle eut comme une sorte de décharge électrique, regarda l’heure à sa montre ainsi qu’à la pendule murale – dans trente minutes.
Elle ferma le dossier et fonça dans les couloirs en jetant un coup d’œil dans chaque pièce. Manue n’y était pas. La porte du bureau d’Isaac était entrebâillée, elle la poussa sans frapper. Première surprise, elle qui, avec le temps, s’était habituée à la pénombre de l’endroit, fut étonnée par la luminosité ambiante. Les rideaux étaient ouverts. Isaac était à sa place, en train de regarder des documents sur son ordinateur. Visage dur, mâchoire fermée, la colère était toujours bien présente. Une vraie bombe à retardement. Alors que les deux tables de travail se trouvaient jusque-là face à face, elles avaient été éloignées et décalées l’une de l’autre. Ambiance. C’est en tout cas ce que jugea la commandant. Manue, de son côté, était imperturbable, sourire aux lèvres, elle vidait un carton d’affaires personnelles et prenait possession de son espace. Elle est très jolie, pensa la cheffe, en se disant que Luna l’était aussi. De toute manière, ce n’était pas pour son physique qu’elle l’avait choisie. Encore que…
Le cœur de Léanne se serra en se demandant si la jeune femme tiendrait le coup face à ce qu’était devenu Isaac. En même temps, elle fit le lien avec sa propre tragédie, la perte de son mari en opération. C’était presque dix ans auparavant, c’était la veille. La blessure était toujours présente, même si d’autres hommes étaient passés et que beaucoup de choses avaient changé. Le souvenir ne s’évanouirait jamais. Elle se rappela comment elle-même était devenue insupportable pour ses collègues et les raisons de son départ de Nice. Comment en vouloir à Isaac et ne pas comprendre sa douleur ?
— J’ai du travail pour vous !
Isaac leva les yeux en poussant un soupir, tout le contraire du visage lumineux de sa coéquipière.
— C’est quoi ?
— Une autopsie, ou plus exactement deux autopsies.
— C’est quand ? demanda Isaac. Pas besoin d’être deux pour ça.
Léanne fit claquer les documents d’enquête en face d’Isaac.
— C’est dans trente minutes et, oui, vous allez y aller à deux. Cette enquête est pour vous. Mort suspecte de deux octogénaires dont on a trouvé le corps en bas d’une falaise à Belle-Île-en-Mer.
— Belle-Île ? répéta Isaac. En quoi ça nous… ?
Léanne en avait assez de cette attitude négative. Elle ne le laissa pas terminer. Au contraire, elle força le ton :
— Le procureur de Vannes a décidé de nous donner le dossier. Si ce n’est pas un suicide, vous allez me sortir cette enquête. C’est clair ?
Si ça l’était pour Emmanuelle, ça semblait moins limpide pour Isaac. Il n’en dit pourtant rien, se leva, récupéra les documents et s’adressa à son binôme.
— Prends tes affaires. Tu feras le procès-verbal.
*
Ils eurent le temps d’arriver à la Cavale-Blanche avant que les examens ne débutent. Sans un mot durant le trajet, Isaac avait conduit avec une certaine nonchalance. À l’inverse, une fois qu’ils furent garés, il se mit à forcer le pas en direction des sous-sols et de l’endroit où se déroulaient les autopsies. Manue suivit au pas de course. Les quelques questions qu’elle avait pu poser à Isaac étaient restées sans réponse. Elle tenta de positiver, son binôme n’était pas d’humeur. Ça pouvait arriver. Il connaissait bien les lieux. Elle le colla jusqu’à ce qu’ils finissent dans une pièce où ils purent s’équiper de surchaussures, charlotte, blouse, gants. Isaac ne l’attendit pas pour se rendre dans la salle de dissection. Nerveuse, elle fonça derrière lui tout en terminant de lacer ses affaires. On a beau s’y préparer et être là pour ça, se retrouver face à deux cadavres nus posés sur des tables métalliques dans l’attente d’être autopsiés n’avait rien d’anodin. En plus, leur entrée surprit l’experte et ses assistants, ainsi qu’une photographe de l’identité judiciaire. L’odeur âcre de désinfectant assaillit les narines d’Isaac, il eut un moment de trouble. La dernière fois qu’il était venu dans cet endroit, c’était pour voir le corps de Luna. Il n’avait certes pas assisté à l’autopsie, mais il avait passé de longues heures près d’elle dans la salle voisine. Les yeux brillants, avec un ton accueillant, la légiste s’adressa au jeune flic en le scrutant, mélange de compassion et d’inquiétude professionnelle, avant de poursuivre à l’attention de la nouvelle.
— Manue, c’est ça ?
— Oui, bredouilla la policière, surprise qu’on sache son nom.
— Léanne m’a appelée pour me signaler votre arrivée et me demander de vous attendre.
Emmanuelle avait entendu parler d’Élodie Quillé, la médecin légiste, amie d’enfance de Léanne, et du fait qu’elles officiaient avec une troisième « larronne », la psychologue Vanessa Fabre, au sein d’une formation de rock féminin.
Question autopsie, la jeune femme n’était pas une novice, elle en avait suivi bon nombre lorsqu’elle était à la brigade criminelle de la PJ de Versailles. Elle ne voyait pas grande différence dans ce décor : carrelage blanc encore immaculé, une table avec les instruments qui serviraient à la légiste, une autre avec des tubes et des bocaux pour les prélèvements. L’odeur acide n’était pas non plus nouvelle. Elle avait de la chance, puisque les deux corps étaient décédés récemment. Elle avait connu bien pire. La spécialiste envoya un coup de menton en direction de ses patients :
— Les Belloc sont arrivés hier. Louise et George, 82 et 84 ans. Retrouvés au pied d’une falaise de Belle-Île-en-Mer.
Malgré la mort et une chute de plusieurs mètres, les deux vieillards avaient l’allure de gens qui avaient dû s’entretenir tout au long de leur vie.
— Un double suicide, lança Isaac.
— C’est l’hypothèse initiale, mais j’ai quelques doutes. On commence par George, 1,70 m, 65 kg, annonça la légiste en s’adressant tout autant aux deux policiers qu’à l’enregistreur qu’elle venait de mettre en fonction.
Emmanuelle fit apparaître un carnet à spirale et un stylo, elle était prête à consigner chaque information qu’elle pourrait recueillir.
Élodie entreprit une inspection rapide de la surface externe.
— À première vue, les blessures correspondent à une chute. Ils ont passé une radio, fractures multiples, hémorragies internes. Mais il y a quelque chose qui cloche.
Elle nota des contusions au niveau des avant-bras.
— Peut-être le signe qu’il a été maintenu.
La spécialiste se pencha sur le corps et pointa une marque sur le cou.
— Une ecchymose ante mortem. Et ici – elle désigna le poignet –, des traces qui pourraient être de ligature. C’est moins évident sur la femme, mais j’ai constaté à peu près la même chose.
Isaac écoutait, silencieux. Manue osa une question :
— S’il s’agit de blessures antérieures, ça pourrait indiquer que ce n’est pas un suicide.
Isaac jeta un coup d’œil vers elle, avant de mimer un applaudissement.
— T’es géniale, toi. On voit que tu nous arrives d’une brigade criminelle.
Élodie tiqua devant cette agression malvenue et gratuite. Elle vola au secours de la jeune femme.
— C’est plausible, acquiesça Élodie, mais nous le confirmerons ou l’infirmerons plus tard.
La vraie représentation allait commencer.
La légiste se saisit de son scalpel pour procéder à diverses incisions en vue d’étudier les ecchymoses remarquées et d’en chercher d’autres moins visibles. Il y eut ensuite l’ablation du plastron thoracique et l’examen interne, avant de passer à la tête. La chute ne faisait aucun doute.
— Les raisons de son décès sont multiples. Entre la fracture du crâne et l’éclatement de certains organes, je peux affirmer une chose : il est mort sur le coup.
Élodie jeta un regard vers Isaac. Livide, il suait à grosses gouttes, à la limite de tourner de l’œil. Ce n’était pourtant pas sa première autopsie. En un éclair, elle comprit son malaise. Les circonstances de la mort de Luna étaient similaires à celles du couple. Comme la jeune femme, ils étaient tombés d’une falaise et il ne pouvait s’empêcher d’y penser. Elle l’interpella.
— Isaac, j’ai oublié mes lunettes sur mon bureau. Toi qui connais bien les lieux, ça t’embêterait d’aller me les chercher ?
Le flic ne répondit pas, il était ailleurs.
— Isaac !
— Oui, fit-il enfin en sortant de son trouble.
Elle réitéra sa question et il disparut.
— Il me semble que vous les aviez en arrivant, indiqua une assistante.
— Non, vous vous trompez, je me vois très bien les laisser à côté de mon ordinateur, dit Élodie, en sachant qu’elle les avait dans la poche de sa blouse.
Elle poursuivit son examen en effectuant divers prélèvements, tout en s’adressant à Luna.
— Les toxicologies montrent des niveaux élevés de benzodiazépines dans leur système. Ils étaient probablement désorientés, peut-être même inconscients au moment de la chute.
— Ils auraient été drogués ?
— Pas si simple, il est fréquent que des gens qui se suicident ingèrent ce genre de produit pour se donner du courage, ou par peur de souffrir.
La jeune flic continua sa prise de notes.
— Il va falloir qu’on détermine dans quelles conditions ils se sont retrouvés sur cette falaise et quelles étaient leurs motivations, s’ils voulaient mettre fin à leurs jours.
Une idée lui vint :
— Vous dites que les marques de ligature sont plus nettes chez l’homme que chez la femme ? On pourrait imaginer qu’elle a tué son mari après l’avoir drogué et qu’elle s’est suicidée après.
Élodie afficha son doute.
— J’ai la descendante de Sherlock Holmes comme adjoint, ricana Isaac, de retour derrière elles.
Puis, il s’adressa à Élodie.
— Je n’ai pas trouvé tes lunettes.
— Ah ? Tu as bien regardé ?
Elle posa ses instruments et fouilla ses poches.
— Quelle gourde je fais ! Désolée, je les avais avec moi.
Afin de parachever son stratagème, Élodie décida d’un break, le temps pour elle d’écrire ses conclusions et de prendre un café. Surprise pour les assistants, il n’était pas naturel de reporter un examen alors que tout le monde était déjà équipé. Élodie insista tout de même, avant de s’adresser aux deux policiers :
— Je peux poursuivre sans vous, je doute qu’il y ait beaucoup de différences entre les deux et, si c’était le cas, je vous appellerais.
Pas stupide, même si elle acquiesça, Emmanuelle comprit l’idée. Elle ne lui plaisait pas, Léanne leur avait demandé d’être aux deux autopsies, ce qui allait à l’encontre de son ordre. Au retour, elle ne tint pas compte de l’attitude glaciale d’Isaac pour l’interroger :
— T’en penses quoi ?
Les mains crispées sur le volant, il ne détourna pas le regard pour répondre :
— Comme toi, double meurtre. On va avoir du taf.
Élodie ! La commandant décrocha son téléphone en voyant le nom de son amie s’y afficher. Elle lui avait demandé de l’appeler pour lui donner son impression sur le binôme qu’elle venait de créer au sein de son équipe. Bonne ou mauvaise idée ? L’avantage avec la légiste était qu’elle ne ferait pas dans la langue de bois.
— Ils s’en vont. La Manue est jolie fille, vive, intelligente, je suis certaine que ça fera une super flic.
Léanne coupa court, ce n’était pas ce qu’elle voulait entendre. Personne ne doutait des qualités de la nouvelle recrue. Élodie poursuivit en relatant l’attitude renfrognée d’Isaac et son malaise durant la dissection. Léanne se crispa.
— Merde, je n’avais pas pensé que cette affaire allait lui rappeler la mort de Luna. Je suis trop conne.
La légiste se fit réconfortante.
— Il va surpasser ça. J’en suis certaine.
Elle continua sur un aspect plus professionnel en précisant à Léanne les résultats de l’autopsie.
— Il y a de bonnes chances qu’il s’agisse d’un double homicide ou alors c’est ce que le couple a voulu faire croire. J’ai déjà vu des cas comme ça, des suicides maquillés en meurtre. Il est difficile d’entrer dans la tête de gens désespérés et de comprendre leur logique. Ils peuvent juste se dire que ce sera mieux pour la famille ou pour l’assurance et les héritiers.
Léanne approuva, avant de demander :
— Tu penses que je peux les envoyer tous les deux à Belle-Île, sans que ça se termine en pugilat ?
Élodie rit au téléphone.
— Mais oui, arrête de t’inquiéter. Il fera son deuil. Tu l’as bien fait.
La policière ne s’attendait pas à ce qu’Élodie mentionne son cas, mais elle avait raison. On finissait par admettre l’inadmissible. Elle mit fin à la conversation en entendant que les deux jeunes étaient de retour et jaillit dans leur bureau.
— Alors ?
Isaac se chargea de la réponse.
— Il y a de bonnes chances qu’il s’agisse d’un meurtre. On va y aller.
Léanne eut presque du mal à cacher sa surprise, longtemps qu’elle n’avait pas vu Isaac si décidé. Il dut s’en rendre compte et affronta son regard :
— Quoi ? Tu ne m’as pas demandé qu’on sorte cette affaire ? Eh bien, on va le faire.
Le ton était froid, dénué de toute joie, mais aussi d’hésitation, et elle ne voulut retenir que ça. Elle jeta un œil vers Manue.
— Pour une première enquête, aller à Belle-Île, il y a pire. Je suis ravie, ça va me changer de Trappes et de Mantes-la-Jolie.
*
Après s’être donné rendez-vous au service, ils se retrouvèrent le lendemain matin dans les locaux de Finist’air. Une chance pour eux, il restait des places dans le petit bimoteur reliant Brest à l’île. Manue s’était chargée des réservations et de la négociation nécessaire pour leur permettre d’embarquer leurs armes. Durant le trajet, elles seraient dans leur bagage en soute. Ce vol de quarante-cinq minutes serait agréable aux dires du commandant de bord. Peu de nuages, temps clair. Idéal. Manue rayonnait, à la différence d’Isaac. Il bougonna en regardant deux gamins turbulents et leurs parents.
— Idéal ? Avec ces casse-couilles, c’est pas gagné.
La jeune femme faillit éclater de rire. Elle avait décidé de prendre parti de l’attitude de son collègue et de s’en amuser. Assis côte à côte, ils s’installèrent en queue de l’appareil.
— Je suppose que tu préfères le hublot ? Moi, je m’en br…
Elle n’allait pas refuser une proposition aussi élégamment formulée.
L’avantage du vrombissement des moteurs fut qu’il couvrit les cris des gamins et de leurs parents. La jeune femme se focalisa sur l’extérieur, elle ne voulait rien rater du voyage et sortit son portable pour prendre des photos. Isaac s’assoupit ou fit mine de le faire. Lorsqu’elle jeta un œil vers lui, elle soupira intérieurement. Le supporter serait une tâche bien plus ardue qu’elle ne l’avait imaginé.
Le pilote annonça qu’ils entamaient leur descente vers Belle-Île-en-Mer. À mesure que l’avion perdait de l’altitude, l’île se dévoilait sous leurs yeux. Isaac se redressa, son regard s’anima pour la première fois du voyage. Il surprit Manue.
— Fascinant, non ? Belle-Île est un lieu de mystères et de légendes. Tu sais que Sarah Bernhardt y avait élu domicile ? Enfin, si ce nom te dit quelque chose…
— T’es pas obligé de ponctuer tes phrases par une vacherie. C’est pas parce qu’on ne me surnomme pas Wiki que je suis inculte.
Déstabilisé, Isaac changea de ton.
— Désolé, c’est pas ce que je voulais dire.
Il se décida à poursuivre pour justifier sa connaissance des lieux.
— J’y suis venu enfant, avec mes parents, et il était prévu qu’on y revienne avant que…
Elle eut un sourire triste et ils se focalisèrent sur l’extérieur. La beauté sauvage de Belle-Île-en-Mer ne pouvait que séduire. Les falaises escarpées se dressaient fièrement face à la mer. Au loin se découpaient les silhouettes des phares. Les plages alternaient avec les criques rocheuses, alors que l’intérieur de l’île révélait un patchwork de champs verdoyants et de hameaux pittoresques.
« Dernier virage », annonça le pilote, et l’avion termina sa descente jusqu’à l’atterrissage. Les bagages récupérés, ils se retrouvèrent sur le tarmac où patientait le capitaine Léo Lagrange. Une silhouette imposante, ventre rebondi, visage jovial et un accent toulousain, plutôt inattendu.
— Bienvenue à Belle-Île et à Palais ! lança-t-il d’une voix tonitruante. J’espère que le voyage s’est bien passé ?
— Merci, capitaine, répondit Manue avec enthousiasme. C’est magnifique, chez vous.
Isaac se contenta d’un hochement de tête. Léo Lagrange les conduisit jusqu’à sa voiture, une vieille Peugeot qui avait connu des jours meilleurs.
— C’est ma bagnole perso. Je ne travaille pas aujourd’hui, et puis j’ai pensé que ça serait mieux. Je vais vous installer à l’hôtel, ensuite, je vous propose un petit tour de l’île si vous voulez. Histoire de vous familiariser avec les lieux.
— Laissez tomber la visite, maugréa Isaac. Nous sommes là pour régler une affaire criminelle, pas pour le farniente.
Cette fois, Lagrange tiqua. Lui n’était pas là pour prendre des leçons d’un jeune trou du cul de la PJ. Manue comprit qu’il était urgent de faire baisser la pression.
— Moi, je ne dis pas non à un peu de tourisme avant qu’on se mette au boulot. On a bien le temps d’aller à l’hôtel.
Isaac fusilla du regard son binôme, sans pour autant s’y opposer. Pendant le trajet, le capitaine ne cessait de bavarder, désignant les différents points d’intérêt qu’ils croisaient.
— Là-bas, c’est la pointe des Poulains. Le fort était la résidence d’été de Sarah Bernhardt.
Ils finirent par rejoindre l’hôtel Corto Maltese, un établissement de caractère au cœur du bourg de Palais, juste en face de l’église Saint-Gérand.
— Voilà, j’ai réservé ici, je pense que vous y serez bien.
Il regarda sa montre :
— Prenez le temps de vous installer, je reviens en fin d’après-midi pour qu’on discute de l’affaire.
Ils allaient occuper le second étage, un niveau composé de quatre chambres baptisées avec des lieux de l’île : « Locmaria » chambre 4 pour Isaac, « Bangor » chambre 6 pour Manue.
Une fois chez lui, Isaac se laissa tomber sur le lit. Il n’avait pourtant pas fait grand-chose, mais ça ne l’empêchait pas d’être épuisé. L’image de Luna, son sourire, son rire, s’imposa à lui. Il pouvait presque sentir son parfum jusqu’à ce qu’il ouvre les yeux. On tapait à sa porte.
— Isaac ?
C’était la voix de Manue.
— On devrait y aller, non ?
Il grogna et se leva. Sa collègue l’attendait, l’air préoccupé.
— Écoute, je sais que ce n’est pas facile pour toi. Mais on a une affaire à résoudre. Il faut qu’on travaille ensemble.
L’ombre d’un sourire, que Manue jugea presque méprisant, s’afficha sur le visage du lieutenant, avant qu’il ne se dirige vers les escaliers.
— Merci pour ce rappel. Fais ton boulot, je ferai le mien.
Gros con !
Muni d’un dossier, Lagrange les attendait au bar. Son visage jovial s’était durci, le flic se substituait au guide et celui-ci se révélait moins drôle.
— Il y a trois jours, les corps de Louise et George Belloc ont été découverts au pied de la falaise de Donnant. Bien que n’étant pas originaires de l’île, ils y possédaient un manoir et venaient depuis plusieurs décennies. À la longue, ils étaient considérés comme des locaux et étaient très appréciés. Moi-même, j’ai eu plusieurs fois affaire à eux, c’étaient des gens très bien, comme il y en a de moins en moins. L’hypothèse initiale était le suicide, mais…
— Mais la légiste n’y croit pas, coupa Isaac, et c’est pour ça que nous sommes là.
— Exact, admit le militaire.
