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Plusieurs femmes ont été assassinées selon un mode opératoire identique, et leurs corps ont été retrouvés le long de la RN165. L’existence d’un tueur en série ne fait désormais aucun doute. Pour mettre fin à ses agissements, le parquet a fait appel à la commandant Léanne Vallauri et à son équipe.
Mais lorsqu’il apprend que Myriam Seznec, une amie qu’il a connue autrefois, est au nombre des disparues, le commissaire Nazer Baron, bien qu’il ne soit pas officiellement saisi, ne peut rester inactif. Il refuse de croire au hasard et se lance sur une piste que personne ne veut voir…
Fruit de la collaboration de deux auteurs reconnus,
ce roman entraîne le lecteur au cœur d’une enquête glaçante sur les bords de la RN165 et fait se confronter les méthodes bien différentes de la commandant Léanne Vallauri et du commissaire Nazer Baron. Laissez-vous conduire sur cette route pas si ordinaire, théâtre de tous les dangers.
À PROPOS DES AUTEURS
Ancien policier ayant fait valoir ses droits à la retraite en 2012, Pierre Pouchairet s’est lancé avec succès dans l’écriture. Ses titres ont en effet été salués par la critique et récompensés, entre autres, par le Prix du Quai des Orfèvres 2017 "Mortels Trafics" adapté en film sous le titre Overdose par Olivier Marchal) et le Prix Polar Michel Lebrun 2017 "La Prophétie de Langley".
Hervé Huguen Ce Nantais, avocat de profession, consacre aujourd’hui son temps à l’écriture de romans policiers et de romans noirs. Son expérience et son intérêt pour les faits divers, événements tragiques ou extraordinaires qui bouleversent des vies, lui apportent une solide connaissance des affaires criminelles.
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Seitenzahl: 380
Veröffentlichungsjahr: 2026
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute autre ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, ne saurait être que le fait du hasard.
SUIVRE PIERRE POUCHAIRET
Site web : www.pierrepouchairet.com
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Pierre Pouchairet est membre du collectif
L’assassin habite dans le 29
Facebook : L’assassin habite dans le 29
***
SUIVRE HERVE HUGUEN
Site web : www.hervehuguen.weebly.com
Si ce roman base son intrigue sur des faits authentiques, les situations et les lieux sont fictifs ou déplacés, de telle sorte que nul ne pourrait prétendre désigner qui que ce soit dans les personnages, nés de l’imagination des auteurs.
La part de création, qui éloigne le récit de la vérité historique, ne saurait non plus prêter à interprétation.
Il aurait aimé une nuit pourrie, de la flotte, du froid. Ce n’était pas le cas. Depuis plusieurs jours, il faisait désespérément beau. Tant pis, il ne pouvait plus attendre. Il fallait qu’il en termine avec son invité.
Il regarda sa montre, le cadran affichait deux heures. Il en était à la saison deux de Dexter. Vu les circonstances, il avait, presque naturellement, eu envie de revisionner les aventures du célèbre tueur en série. La découpe n’avait jamais été son fort. Il sourit en pensant qu’il avait de la chance. Dans son cas, cette étape n’était pas nécessaire. Bien au contraire.
Il abandonna l’écran pour s’arrêter sur la bouteille de whisky de douze ans d’âge. La garce l’avait nargué toute la soirée. Il tenait bon en se promettant qu’elle ferait moins la maligne quand il serait de retour. Pour le moment, il n’était pas question de risquer un contrôle d’alcoolémie. Il était temps d’y aller. Il laissa la télé en fonction, se débarrassa des mouchards électroniques dont il était porteur : son téléphone ainsi que sa montre connectée, qu’il déposa devant lui sur la table basse du salon. Une petite check-list défila dans sa tête. Tout lui parut en ordre. Il restait à conduire prudemment et à espérer que la maréchaussée n’effectuerait pas de contrôles nocturnes inopinés. Il n’allait pas rouler l’esprit tranquille. Nouvelle vérification concernant le véhicule. Côté lumières, tout était OK. La plaque mise en doublette ferait l’affaire. Il enfila une perruque aux longs cheveux blonds, des lunettes. Allez… En route. Une fois installé au volant, il donna une tape sur l’épaule de son passager. Immobile, silencieux, il n’allait pas lui faire grande conversation.
Deux heures plus tard, après un parcours effectué par des chemins détournés, il se retrouvait sur la RN165 en direction de Brest. Longtemps qu’il n’avait pas croisé de voitures et que personne ne le suivait. Il devait en profiter maintenant et faire au plus vite. Coup de volant, il s’arrêta sur le bas-côté, sans pour autant empiéter sur la partie herbeuse et risquer d’y laisser l’empreinte de ses pneus. Merci les polars et autres films et séries. Lumière éteinte, il jaillit de l’habitacle pour foncer ouvrir le hayon arrière. Éclairé par l’ampoule de porte, il voyait la femme qui gisait là pour la dernière fois. Des sentiments diffus affluèrent. Beaucoup de haine, pas que, il balaya le corps, les lèvres, les seins et le sexe, il connaissait tout ça. Il n’y avait pas eu que de mauvais moments. Il eut l’impression de ressentir son goût sur ses papilles.
Le temps n’était pas au recueillement. Il attrapa le cadavre par les chevilles et le tira vers lui sans ménagement. La tête heurta le pare-chocs, puis le bitume. Il traîna la femme au bord du fossé avant de l’abandonner et de repousser la masse inerte d’un coup de talon, elle roula dans l’herbe. Il se pencha dans le coffre pour récupérer un bidon d’essence et asperger le corps. Craquement d’allumette, le souffle produit par l’embrasement le surprit. Des phares apparurent au loin. Pas le moment de rêvasser. Il jeta le bidon dans le véhicule, reprit sa place et démarra jusqu’à la prochaine sortie où il pourrait rebrousser chemin.
Sa tâche effectuée, il fut envahi par un sentiment de plénitude équivalent à celui que peut avoir un artisan qui termine un travail de qualité. Il bâilla, regarda à nouveau son voisin et se marra en lui tapant sur les cuisses.
— Je t’aime bien, toi ! On se marre bien tous les deux.
Toujours mutique, son compagnon n’essaya même pas de formuler une réponse.
Le pied du conducteur se fit plus lourd sur l’accélérateur, il chercha un programme musical qui le tiendrait éveillé le temps du trajet qu’il lui restait à faire. Il serait long. Pour bien débuter, Highway to hell lui parut de circonstance.
C’était un mercredi, un jour que l’on eût dit sans âme, sans consistance réelle, le milieu d’une semaine somme toute tellement banale qu’elle finissait par donner l’impression de s’écouler plus lentement que les autres. Rien n’était venu souligner les heures égrenées au long de la matinée. Rien d’important en tout cas.
Jusqu’à cet appel, ce coup de téléphone après le déjeuner. Cathy Lefur avait cherché à le joindre. Il avait cru à un simple rappel amical, une invitation à boire un verre. Ils ne s’étaient pas parlé depuis un bon moment. Mais Cathy avait la voix altérée. Les mots s’étaient bousculés.
— Myriam a disparu.
Myriam. Sa sœur. Son double.
Le ton était rongé par l’inquiétude. Nazer Baron avait marqué un temps de surprise.
— C’est-à-dire ? avait-il interrogé, les sourcils froncés. Elle a disparu depuis quand ?
— Deux jours. Elle avait un rendez-vous lundi soir dont elle n’est pas revenue. Elle ne répond plus au téléphone. Personne ne sait où elle est !
— Rendez-vous où ?
— Au Hangar Hermétique. Elle était attendue. Elle n’est jamais arrivée.
Ça avait l’air d’une blague, tant Myriam était une femme indépendante et forte qu’il était difficile d’imaginer évanouie dans la nature. Le commissaire avait grimacé de perplexité, le regard égaré en direction de la fenêtre, vers la voûte terne d’un ciel qui menaçait de se mettre à pleurer après des jours de beau temps.
— Qui t’a alertée ?
— Son mari. Il l’a croisée lorsqu’elle quittait la maison. Depuis, il n’a aucune nouvelle.
— Il a signalé sa disparition ?
— Les gendarmes veulent attendre un peu avant de lancer des recherches.
— Et ils n’ont pas enregistré d’accident ?
— Aucun. Nazer ! Je suis inquiète !
Les mots se précipitaient encore. Cathy formulait une prière. Elle avait besoin d’aide.
Baron s’était laissé aller dans son fauteuil. Deux jours. Il connaissait Myriam.
— Comment s’appelle ton beau-frère ?
— Arthur Seznec.
— Il a vérifié s’il manquait quelque chose dans la maison ? Des vêtements, une valise.
— Il est certain que non. Myriam n’en avait que pour deux ou trois heures, elle aurait dû rentrer après.
On pouvait en effet considérer que c’était inquiétant.
Il consulta sa montre.
— Je vais aller le voir, décida le commissaire. Tu viens avec moi. Il habite où ?
— À Sautron.
Il nota un point de rendez-vous. Il écrivait rapidement. Un nom, un numéro de portable, celui d’Arthur Seznec.
— Dans une heure, promit-il.
Le téléphone raccroché, il resta un long moment à observer les nuages uniformes au travers des vitres. Il arrivait que des gens disparaissent, apparemment sans raison. Ils réapparaissaient la plupart du temps.
Il repoussa son siège, se mit lentement debout.
Il quitta enfin son bureau et partit à la recherche d’Hubert Arneke pour le prévenir. Il lui laissa la feuille griffonnée.
*
Après avoir quitté le boulevard périphérique nantais, Nazer Baron s’était engagé dans la longue ligne droite qui menait à Sautron.
Il avait fini par pleuvoir l’instant d’avant, une courte averse dont les gouttes n’avaient pas encore séché sur le pare-brise lorsque le commissaire avait immobilisé sa voiture le long du trottoir, à l’endroit convenu, devant la Villa Roma. Peut-être était-ce pour cette raison qu’il n’était pas sorti tout de suite. Il avait patienté quelques minutes, assis au volant, le regard égaré sur cette rue de banlieue qu’il ne connaissait pas, mettant l’attente à profit pour consulter sa mémoire.
Myriam. Une jolie quinquagénaire blonde. Chanteuse, intermittente du spectacle. C’était Cathy qui la lui avait présentée. À l’époque, elle habitait un appartement au deuxième étage d’un immeuble ancien, dans le quartier de la Morhonnière. Elle venait de divorcer. Il se souvenait que, de la fenêtre, on apercevait le dépôt de bus de la TAN, de l’autre côté du carrefour.
Ensuite, Myriam avait rencontré Arthur, son second mari. Baron le savait, mais il n’avait jamais parlé à cet homme. Il avait simplement aperçu le couple un jour, par hasard. Il avait passé son chemin sans s’arrêter.
Mais il lui était arrivé de recroiser Myriam seule de temps à autre. La dernière fois, c’était après un concert auquel il avait assisté, sur la scène blues des Rendez-Vous de l’Erdre. Myriam reprenait les standards de Robert Johnson ou de Big Joe Williams. Cross Road Blues. La bande-son d’une époque révolue.
Il soupira en laissant son regard se déplacer le long des immeubles. Pourquoi aurait-elle disparu ? Mille raisons. Il était bien placé pour le savoir. Il surveillait la rue par le biais du rétroviseur. Le temps passait. Il se décida à entrouvrir la portière. Une bouffée d’air frais lui caressa les joues.
Cette fois, les gouttes avaient séché. Il posa les pieds au sol, se dressa au bord du trottoir pour se signaler.
Cathy ne tarda pas à se ranger enfin derrière lui. Grande et mince, elle était aussi brune que Myriam pouvait être blonde. Il lui trouva les gestes anormalement saccadés. Il la prit dans ses bras, la serra contre lui.
Pour lui aussi elle était comme une sœur, une espèce de bougie plantée le long de ses flâneries, une petite flamme lointaine qui n’en finissait pas de réchauffer sa nostalgie. Ils s’étaient liés d’une amitié rare, qui avait résisté aux absences et aux chemins de traverse empruntés par l’un ou par l’autre. Ils finissaient toujours par se retrouver.
— J’ai rappelé Arthur, dit-elle précipitamment. Il n’a toujours aucune nouvelle.
— Viens. Je te ramènerai.
Il l’entraîna vers son propre véhicule, claqua la portière, embraya pour s’engager dans la rue de Bretagne.
— À droite, vers l’église.
Il suivit les indications jusqu’à une zone pavillonnaire, dans le nord de l’agglomération.
— Ici.
Les choses avaient bien changé pour Myriam. Adieu La Morhonnière et son dépôt de la TAN. La villa, plantée sur son carré de pelouse parsemé de massifs, était une construction moderne au toit d’ardoises couvert de panneaux photovoltaïques.
— Qu’est-ce qu’il fait dans la vie, Arthur ?
— Exactement, je ne saurais pas te dire. Il a une entreprise de consulting en informatique, dans la zone d’Erdre Active.
La BMW garée dans l’allée était d’un modèle récent.
Baron poussa le portillon, remonta jusqu’au perron et laissa Cathy passer devant lui. La porte s’ouvrit alors qu’elle s’apprêtait à sonner.
Âgé d’une cinquantaine d’années, Arthur Seznec était un homme de petite taille et plutôt replet, le crâne en partie découvert par une calvitie avancée, les yeux légèrement globuleux derrière les verres de ses lunettes d’écaille. Ni beau ni laid, plutôt quelconque.
Baron se demanda ce que Myriam avait pu lui trouver pour l’épouser en secondes noces. La chanteuse de blues et l’informaticien… Une intelligence aiguë sans doute, une situation enviable. Peut-être qu’elle se sentait bien avec lui tout simplement, malgré leurs différences.
— Merci d’être venu, articula-t-il nerveusement. Entrez.
Baron lui trouva l’air éreinté de quelqu’un qui n’avait pas dormi depuis longtemps. Il s’avança après avoir serré la main du quinquagénaire, qui avait rapidement embrassé sa belle-sœur.
— Vous n’avez toujours pas de nouvelles de Myriam ? vérifia le commissaire en se laissant guider vers le salon.
Les présentations étaient inutiles. Seznec savait qui il était.
— J’ai encore cherché à la joindre il y a une heure, dit-il avec le timbre rauque des angoissés. Je tombe sur la messagerie.
Son corps bougeait en marquant des à-coups, et il secouait nerveusement la tête tout en fixant Baron, un homme plus grand que lui, moins massif, aux yeux sombres qui ne laissaient rien deviner des pensées qui pouvaient l’agiter, aux joues un peu creuses dont l’une était marquée d’une curieuse fossette. Un visage neutre.
Il eut un geste en direction des fauteuils.
— Asseyez-vous. Je vous sers quelque chose ?
— Ça ira, merci.
La pièce était plongée dans la pénombre, il faisait presque froid.
— Racontez-nous, plutôt. Ça fait deux jours qu’elle a disparu ?
— Depuis avant-hier soir. Je l’ai croisée en rentrant, aux alentours de dix-neuf heures. Elle s’apprêtait à partir.
— Elle se rendait au studio ?
— Elle avait rendez-vous pour des raccords de voix.
— Au Hangar Hermétique ?
— Le Big Bill prépare un album pour le printemps.
— Et elle y allait seule ?
— Elle devait retrouver Christian sur place. Christian Toudet, le clavier. C’est lui qui compose.
Baron opina d’un léger hochement du menton. Il connaissait Toudet, il connaissait le Hangar Hermétique. Il les connaissait tous. Cathy l’avait souvent entraîné avec elle sur les traces de sa sœur.
— C’est toujours Nico qui s’occupe de la prise de son, au Hangar ?
— Toujours.
— Et Myriam n’est jamais arrivée là-bas ?
— Ils l’ont attendue. Ils ont cherché à la joindre, ils lui ont laissé des messages. Ils ont appelé ici après, sur le fixe.
— Il était quelle heure ?
— Vingt et une heures trente. Si elle était tombée en panne, elle m’aurait prévenu. Alors, j’ai eu peur qu’elle ait eu un accident. Je suis allé au Hangar, à Pontchâteau. Il n’y a pas trente-six routes pour se rendre là-bas. Je n’ai rien vu. J’ai discuté avec Nico avant de rentrer, et j’ai attendu. J’ai fini par m’endormir dans le fauteuil.
— Et hier, toujours rien ?
— J’ai appelé un tas de gens. Je t’ai appelée pour savoir si elle était chez toi.
Il avait eu un mouvement du menton en direction de Cathy.
— J’ai rappelé Nico. J’ai contacté la gendarmerie. Pas d’accident dans la nuit. Alors, j’ai fini par sortir pour signaler sa disparition.
— Qu’est-ce que les gendarmes vous ont dit ?
Arthur Seznec haussa mollement les épaules. Ses gros yeux de batracien cherchaient autour de lui un point auquel se raccrocher.
— Que ma femme était majeure, qu’elle n’était absente que depuis la veille au soir, qu’il fallait attendre.
Son bras avait balayé des commentaires qui ne lui convenaient pas.
— J’ai espéré toute la journée. Et puis la nuit encore. Son téléphone est coupé. La gendarmerie m’a tenu le même discours ce matin. Il faut laisser passer quarante-huit heures.
— Où aurait-elle pu aller, à votre avis ?
— Nulle part ! trancha Seznec. Elle n’a rien emporté d’autre que les vêtements qu’elle avait sur elle.
Il était presque défiguré par l’incompréhension.
— Elle avait rendez-vous au Hangar, c’était là qu’elle allait !
Baron s’était penché.
— Et que croyez-vous qu’il aurait pu lui arriver ?
— Je ne sais pas, se désespéra Seznec.
— Elle aurait pu faire un détour ?
— Pour aller où ? Et puis elle serait simplement arrivée en retard !
Il cherchait, le regard absent, comme tourné vers l’intérieur.
— Elle a peut-être rencontré quelqu’un, se lamenta-t-il. Un type qui faisait du stop.
— C’est dans ses habitudes, de ramasser les auto-stoppeurs ?
— Peut-être bien. En pleine nuit, sûrement pas, mais à cette heure-là. On a pu l’obliger à s’arrêter. Le Hangar Hermétique est en pleine campagne, dans un bled perdu. Il y a trois ou quatre maisons autour, les routes sont désertes.
— Je sais. Je vais aller y faire un tour, le rassura Baron. Je verrai Nico. Dans les affaires de Myriam, vous n’avez rien remarqué de suspect ? Un papier, une note, un numéro de téléphone. Vous permettez que je regarde ?
Il s’était levé d’un coup. Seznec le précéda jusqu’à la pièce dans laquelle Myriam passait l’essentiel de son temps. Un grand bureau disparaissait sous un paquet de dossiers et de classeurs de partitions. Des affiches aux murs, celles annonçant une prochaine tournée du Big Bill Blues Band. Des photos du Four B, comme ils avaient pris l’habitude de se baptiser.
Le premier bassiste de la formation s’appelait William. Ou Bill. Il était doté d’un physique plutôt enrobé. Big Bill. Une manière aussi de rendre hommage à Big Bill Bronzy, dont ils avaient l’habitude d’interpréter le Friendless Blues. Le Big Bill Blues Band avait trouvé son nom, et le Four B, son surnom.
Baron s’était immobilisé. Il fixait l’un des cadres suspendus au-dessus d’une console.
— Elle est avec John Mayall, là ?
— En 2015, je crois, approuva Arthur Seznec. Pas longtemps avant qu’on se rencontre. Mayall donnait un concert à la Cité des Congrès et Myriam connaissait le gars de la prod’, elle avait pu se glisser dans le backstage.
Le godfather du blues britannique se tenait tout près d’elle, la crinière blanche en désordre autour de la tête, les yeux rieurs derrière les verres de ses lunettes finement cerclées.
Ce n’était pas seulement lui que Baron observait, mais Myriam qui devait plaisanter avec l’opérateur photo. Elle aussi avait le regard lumineux, dans son visage couronné par les mèches blondes et bouclées qu’il lui avait toujours connues. Il s’attarda sur sa silhouette, grande et mince. Elle n’avait pas beaucoup changé malgré les années. La même envie de dévorer l’existence lui découvrait les dents.
— Je suis navré de vous demander ça, Arthur, commença-t-il en se redressant. Entre vous, les choses se passaient comment ?
— Bien. Bien.
— Vous vous étiez disputés ?
— Pas du tout. J’ai l’habitude de ses absences. J’accepte.
Baron croisa son regard.
— Répondez-moi franchement. Il pourrait s’agir d’une fugue ? Myriam va peut-être réapparaître demain ou dans une semaine.
— Elle ne serait pas partie sans rien emporter, protesta Seznec.
— Est-ce qu’il pourrait exister quelqu’un d’autre dans sa vie ?
Il marqua un long temps de silence, puis répondit par la négative.
— Le mari est généralement le dernier à l’apprendre.
— Pas avec Myriam.
Il remuait la tête, conscient d’être observé. Cathy ne le quittait pas du regard. Il avait dû y réfléchir beaucoup depuis trente-six heures.
Il cherchait à être persuasif, presque hargneux.
— Si elle avait rencontré quelqu’un, elle me l’aurait dit. Les yeux dans les yeux. Elle ne serait pas partie comme ça, sur un coup de sang !
Baron se contenta de hocher la tête. La petite bougie au fond de son crâne le lui rappelait en effet, Myriam ne devait pas mentir beaucoup, quitte à faire mal.
— Et elle ne vous a rien raconté avant-hier ? insista-t-il. Vous ne l’avez pas trouvée inquiète ? Ou simplement tracassée ?
— Elle partait quand je suis rentré. On n’a échangé que quelques mots. Elle m’a dit de ne pas l’attendre.
Baron se détourna du cadre qu’il contemplait. Il dominait Seznec de plusieurs centimètres, il voyait son crâne dégarni, ses épaules un peu tombantes.
— Vous avez les coordonnées de Christian Toudet ? demanda-t-il.
— Son téléphone. C’est lui qui m’a appelé avant-hier soir.
— Je vais parler avec Nico.
Il eut un dernier regard pour balayer les cloisons, les livres empilés en équilibre instable, les disques posés sur le capot rabattu d’une grosse chaîne hi-fi. Tout était en désordre, mais un désordre pensé, réfléchi. Myriam s’y retrouvait.
— Je vous tiens au courant, dit-il après avoir noté l’indicatif d’appel. Je te dépose à ta voiture ?
Cathy lui emboîta le pas. Ils se retrouvèrent dehors, dans les tourbillons d’air humide.
— Qu’est-ce que tu penses de lui ? demanda-t-il après s’être enfermé au volant.
— Rien.
Elle avait le regard fiévreux.
— Quand Myriam nous l’a présenté, je me suis demandé ce qu’elle lui trouvait. Il ne parle pas beaucoup. Même s’il a de bons côtés, sûrement.
— Ils s’entendent bien ? Elle haussa les épaules.
— Je crois, oui. Maintenant, va savoir.
Baron avait les mains sur le volant. Il sentit les doigts de Cathy qui se refermaient sur les siens.
— Retrouve-la, s’il te plaît.
Le cycliste avançait à vive allure, visage rivé sur le sol, les traits crispés par l’effort. Il se donnait à fond. L’aide de l’assistance électrique lui permettait de se défouler, l’occasion était trop belle pour s’en priver. Fonce, petit bolide ! Le gravier virevoltait derrière lui, en venant parfois lui fouetter le dos. En fonction du terrain et de l’épaisseur des couches de sable qu’il traversait, la trajectoire n’était pas toujours bien précise. Il s’en moquait. L’envie de faire une pointe avait pris le dessus sur toute réflexion. Encore quelques mètres et le passage allait se rétrécir pour ne laisser la place qu’à deux personnes marchant de front. Petite côte. Pas question de ralentir. On était fin septembre, plus de touristes, ou si peu sur ce GR, autant en profiter.
Des hurlements retentirent. Il releva la tête, le temps de voir un trio de visages cramoisis, il allait bien trop vite pour freiner. Un mouvement sur le guidon. Son cerveau imprima plusieurs silhouettes féminines en train de s’écraser sur les bordures, comme s’il s’était agi pour elles d’éviter un taureau lancé à vive allure dans les ruelles d’une ville. L’imprudent aurait pu en sourire, sauf qu’un joli coup vint le frapper au niveau d’un bras. Il en perdit sa trajectoire, accrocha le guidon dans une barrière, rebondit sur l’autre, zigzagua et finit – un vrai miracle – par retrouver un alignement correct. Un instant, il hésita à s’arrêter pour engueuler ces trois idiotes qui avaient voulu le faire chuter. Un peu de bon sens ainsi que la présence d’un groupe de marcheurs l’en dissuadèrent. Il préféra poursuivre son chemin.
Parmi les trois joggeuses, la première à laisser éclater sa colère fut la blonde.
— L’enfoiré ! Vous avez vu cet imbécile ?!
Ça, pour avoir vu, elles avaient vu.
Le moment de frayeur passé, la rousse, dos plié, les mains en appui sur les genoux, en profita pour reprendre son souffle. Déjà une dizaine de kilomètres dans les jambes. Parties de Sainte-Marine jusqu’à l’Île-Tudy par le sentier côtier, elles étaient sur le retour et elle avait hâte que ce soit fini. Les quatre kilomètres qu’il restait à faire étaient pour Élodie le bout du monde. Alors, dans ces conditions, l’opportunité de cet arrêt avait un petit côté salvateur qu’elle se garda pourtant de mentionner.
— D’un peu plus, il nous envoyait à l’hôpital. Il n’aurait plus manqué que ça.
La brune sourit en regardant son amie, dont les joues avaient autant d’éclat que la chevelure.
— Un con, certainement un Parisien qui doit se croire chez lui.
— Il aurait très bien pu nous pourrir notre semaine, renchérit la blonde, on n’imagine pas quand on est peinarde en train de faire un footing qu’on peut y laisser sa peau.
Sa copine ricana.
— Pour toi, ça n’aurait rien eu d’héroïque. Après toutes les embrouilles dont tu t’es sortie… mourir en plein jogging.
Elle jeta un œil vers ses amies, avant d’envoyer un coup de menton vers Sainte-Marine.
— Bon, on est en train de se refroidir, on y va ? On discutera plus tard.
Les deux autres acquiescèrent et elles poursuivirent à une cadence plus modérée.
Trois quadras, copines d’enfance, devenues d’inséparables rockeuses au sein du groupe des Trois Brestoises pendant l’adolescence, la vie et leur profession les avaient éloignées un temps, avant qu’elles ne se retrouvent il y a quelques années et reforment occasionnellement leur trio musical.
Léanne Vallauri, la blonde, était flic, commandant divisionnaire de police à l’échelon fonctionnel, elle dirigeait l’antenne de police judiciaire finistérienne de la DZPJ de Rennes, jusqu’à ce qu’une réforme décide que son service devait désormais dépendre de la direction interdépartementale du Finistère. À présent, elle avait une cheffe à Brest et un directeur à Quimper. Question autorité, elle aurait pu apprécier puisqu’elle se retrouvait à la tête de l’ensemble des unités d’investigation du département. Ça ne lui plaisait pas pour autant, la qualité des affaires n’était plus la même. Elle traitait le tout-venant. Les incivilités, les violences familiales, les deals de barrettes avaient supplanté les enquêtes au long cours. Adieu les belles équipes et la lutte contre le grand banditisme. Désabusée, son tempérament rebelle avait fini par s’en accommoder.
Élodie Quillé, la rousse, avait choisi la médecine. Après un passage en libéral, changement total d’orientation et surtout de clientèle, elle était aujourd’hui la directrice de l’institut médico-légal de la Cavale-Blanche.
Quant à Vanessa Fabre, la brune, elle était devenue psy, mais pas n’importe quelle psy, puisqu’elle avait débuté au sein de l’armée et participé avec les forces spéciales et les services de renseignement à bon nombre de négociations sur des enlèvements et prises d’otages à travers le monde. Colonel de réserve, elle était désormais experte judiciaire et assistait les enquêteurs durant les auditions, comme dans des cas critiques.
Dans le privé, Vanessa était la seule du trio à avoir un enfant. Mère célibataire, elle partageait avec son fils et Léanne un duplex face à la marina du château à Brest.
Cette semaine, les trois femmes avaient décidé de se ressourcer dans le Sud-Finistère, à Sainte-Marine, un lieu où elles avaient passé les meilleurs moments de leur jeunesse en écumant les boîtes de nuit de la région et en faisant les 400 coups. Elles résidaient chez Marianne, la tante d’Élodie, propriétaire d’un joli pavillon, avec vue sur l’estuaire de l’Odet, à proximité du phare. C’est là, qu’exténuées elles retrouvèrent Hugo en train de jouer dans le jardin avec le chien de Marianne. Le gamin leva les yeux vers sa mère qui tentait de poser un baiser sur ses joues. Il plissa les narines et la repoussa.
— Maman, tu pues !
— Moi aussi, je t’aime, mon fils.
Léanne s’accroupit à quelques mètres de l’enfant et éclata de rire.
— Tu ne veux pas venir nous embrasser ?
— Nan ! Allez d’abord vous laver.
Elles retrouvèrent Marianne dans la cuisine, qui préparait une tarte. La septuagénaire eut une réaction qui n’était pas loin de ressembler à celle d’Hugo. Les filles se marrèrent à nouveau. Élodie coupa court au jugement de sa tante.
— Oui, on sait, Hugo nous en a déjà fait la réflexion en disant qu’un passage à la salle de bains s’imposait. On y va de ce pas. Après, on ira prendre l’apéro sur le port, on le mérite bien. On grignotera peut-être sur place, ne t’inquiète pas de nous.
— Vous n’avez pas le choix, je n’ai rien préparé, sauf pour Hugo.
Elle jeta un regard vers Vanessa.
— Tu me le laisses ?
La psy dodelina de la tête.
— Je suppose qu’il préférera rester avec vous que de nous suivre.
Marianne en fut ravie.
— Parfait alors, je l’emmènerai se promener dans l’après-midi.
Une bonne heure plus tard, les trois ados de plus de quarante ans étaient en route pour le Bistro du Bac, face au port de Sainte-Marine, un de leurs lieux privilégiés. Elles avaient de la chance, elles purent s’installer en terrasse sous une pluie de soleil. La discussion se poursuivit sur la musique et leur envie de rejouer ensemble. Elles avaient leurs instruments chez Marianne et elles auraient très bien pu en profiter.
— Et on essaie de passer dans un bar du coin ? proposa Vanessa.
Élodie afficha une moue peu engageante.
— Le Winch de l’Île-Tudy n’existe plus. Je ne sais pas où on pourrait aller.
— Le bistro de la plage, suggéra Léanne.
La légiste acquiesça.
— Ouais, c’est sympa, on pourrait tenter, mais avant il faudrait qu’on répète un peu, pas certaine qu’on soit au niveau.
Les deux autres approuvèrent d’un mouvement de tête, tout en attaquant la bière qu’on venait de leur servir.
— C’est bien vous, les trois connes qui ont essayé de me faire tomber !
Les femmes s’arrêtèrent sur un type d’une petite trentaine d’années, plutôt tanqué, joli bronzage, chaussures bateau, short et pull au crocodile. Elles n’auraient pas reconnu dans cette caricature de Versaillais en vacances le cycliste qui avait manqué les renverser.
— Vous avez une drôle de manière de vous excuser pour avoir failli nous percuter, grinça Léanne en envoyant un regard façon lance-flammes en direction de l’intervenant.
Derrière lui se tenait un groupe de jeunes dont l’allure laissait supposer une belle instruction en école privée et une fréquentation assidue des églises, rien ne laissait présager d’un tel langage envers des dames.
Vanessa jeta un coup d’œil vers sa copine. L’importun venait de réveiller le pitbull qui sommeillait dans cette dernière. S’il insistait, il allait se faire mordre. Il y eut un échange de regards crispés. La tension monta, le type cherchait une répartie assassine. Un peu d’alcool et l’envie d’en montrer à ses potes avaient eu raison de son éducation. Une femme se détacha du groupe pour le tirer par le bras.
— Allez, laisse tomber ! On ne va pas se donner en spectacle.
Sans se départir de son attitude agressive, l’homme eut l’intelligence d’accéder à la demande féminine. Il recula d’un pas, fit volte-face et rejoignit ses amis en maugréant.
— Un vrai connard ! grinça Élodie.
Léanne ricana.
— Que d’imprévus ! Ç’aurait été marrant de provoquer une baston ici.
Les sourcils de Vanessa se levèrent.
— Ton boulot de flic n’a pas fait de toi une diplomate.
— Oh ! Je me suis bien tenue, non ?
Leur échange fut interrompu par la sonnerie du portable de la commandant. La commissaire divisionnaire Catherine Mulsen, sa cheffe. Léanne ronchonna en collant l’appareil à une oreille.
— Je suis en vacances, qu’est-ce qu’elle me veut, celle-là ?
— Léanne, je suis désolée de vous appeler pendant vos congés, mais je vais avoir besoin de vous.
Les débuts entre les deux femmes n’avaient pas été faciles. Au fil du temps et des affaires traitées, la situation s’était apaisée. La cheffe avait pris son parti du caractère volcanique de sa subalterne en constatant que ses compétences en matière d’investigation et de gestion de ses équipes contrebalançaient, et de loin, les défauts de son tempérament.
Le visage de la flic se crispa. Elle anticipa la suite en lançant un regard désolé vers ses amies. Elles étaient trop bien ensemble, ça faisait longtemps qu’elles n’avaient pas passé autant de bons moments entre elles.
Un vrai shoot de jouvence et elle allait y mettre fin.
— Je t’écoute, fit-elle, à destination de la commissaire.
— On a encore ramassé un cadavre sur la RN165.
Il s’agissait de la voie rapide reliant Brest à Nantes. Depuis maintenant près de deux ans, on retrouvait régulièrement les corps carbonisés de femmes assassinées et abandonnées dans des fossés le long de la route nationale. Les enquêtes menées par les différentes unités, police ou gendarmerie, compétentes territorialement, n’avaient pas abouti. Le service finistérien était jusque-là passé à travers, aucune découverte macabre n’ayant été signalée.
— C’est pour nous ? demanda Léanne. À quel endroit ?
— Non, c’est plus compliqué.
Léanne plissa les lèvres. En quoi cela pouvait-il l’intéresser, si ce n’était pas sur son secteur ?
— Le corps a été trouvé près de Vannes. C’est la quatrième. Une femme d’une trentaine d’années, pas encore identifiée. Paris en a marre, le ministre de l’Intérieur est sous pression, tout comme son collègue de la Justice. Le chef du gouvernement a décidé de taper du poing sur la table.
— Il était temps, non ? Il aura tout de même fallu quatre victimes pour qu’on se réveille.
Catherine Mulsen souffla dans le micro.
— Oui, tu as raison, toujours est-il qu’un juge de la JIRS1 de Rennes est chargé de récupérer l’ensemble des dossiers. Les magistrats et l’Intérieur souhaitent que tu prennes la tête d’un groupe d’investigation mixte police/gendarmerie entièrement dédié à ces meurtres.
— Pourquoi moi ? s’étonna Léanne.
— Arrête ! Inutile de jouer la modeste. Tu sais très bien pourquoi. Parce que tu es connue à la DNPJ2 et la DZPJ3, les patrons ont confiance en toi. Ils savent que tu vas vite en faire une affaire personnelle, que tant que tu n’auras pas trouvé, tu vas te dévouer à ça.
Mulsen n’avait pas tort. Léanne avait la réputation de ne rien lâcher et de mener à chaque fois les enquêtes comme si sa propre vie dépendait du résultat. Elle n’hésita pas un instant pour répondre positivement, tout en y mettant quelques conditions.
— Je veux choisir les collègues policiers et gendarmes qui travailleront avec moi. Je ne prendrai que des types motivés qui ne pleureront pas sur les heures supplémentaires. Et j’attends que, de son côté, l’administration ne chipote pas sur nos frais de déplacement.
Léanne eut le sentiment de voir Mulsen sourire.
— Je n’en attendais pas moins de toi. Je pense qu’il n’y aura pas de problème là-dessus. Tu peux déjà aller à Vannes prendre contact avec les flics qui ont récupéré la dernière victime ?
Elle bredouilla, ça allait si vite.
— Oui, OK.
Elle allait raccrocher lorsque son regard s’arrêta sur Élodie.
— Il faudra aussi nommer Élodie Quillé pour les expertises. Autant avoir un légiste unique sur tous les cas. Elle examinera les dossiers de ses collègues.
— Je passe le message, il ne devrait pas y avoir de souci.
1 Juridiction interrégionale spécialisée dans la lutte contre le crime organisé.
2 Direction nationale de police judiciaire.
3 Direction zonale de police judiciaire.
La route était étroite, une route de campagne un peu défoncée qui se perdait dans un dédale de prairies secouées par le vent. Il avait contourné Pontchâteau et emprunté la départementale en direction de Saint-Cado, avant de virer au milieu de nulle part en évitant le ruisseau de la Borgne. Personne ne rendait là par hasard. Il fallait connaître l’endroit et savoir ce qu’on venait y chercher.
C’était pour ça que Nico l’avait choisi, à l’écart de tout. Les musiciens confinés au Hangar Hermétique pouvaient y faire autant de bruit qu’ils voulaient. Les jam sessions à trois heures du matin ne dérangeaient personne.
Il dépassa le hameau, atteignit deux bâtiments de ferme en pierres centenaires qui se faisaient face à la croix d’un carrefour. Nico avait racheté le tout pour une bouchée de pain et s’était installé dans la bâtisse de droite, une longère aux murs percés de petites fenêtres et précédée d’un jardin dans lequel la végétation poussait en désordre. En face, l’autre construction restait inoccupée, avec ses murs déjà lézardés et son portail de grange dégondé. Nico n’avait pas les moyens de tout remettre en état.
Baron fit entrer sa voiture dans la cour empierrée et longea le pignon de la fermette pour se garer près d’un autre véhicule, déjà stationné à l’écart de la route, devant le mur d’un hangar à la façade totalement privée d’ouvertures. L’accès se faisait par une simple porte qui n’impressionnait pas. Baron pourtant la savait blindée.
Il posa le pied à terre. On eût dit que les lieux étaient abandonnés, vidés de leurs habitants partis vers des contrées moins rudes. Un tas de foin macérait depuis des mois dans un coin de la courette, une charrue n’en finissait plus de rouiller sous un pommier sauvage. On entendait le vent courir dans les prairies voisines. Pas un mouvement, pas un écho. Pas de nom, pas d’enseigne.
Il fallait être attentif pour repérer les deux caméras de vidéosurveillance qui couvraient l’endroit. Où qu’il soit, dans la longère ou dans Le Hangar, Nico avait constamment un œil sur ses écrans de contrôle.
Baron tenta de pousser la porte. Il avait prévenu de sa visite. Le battant s’écarta.
La première pièce était une vaste cuisine équipée de tout le nécessaire pour accueillir sept ou huit personnes. Un passage, sur la gauche, menait à une chambre collective meublée de lits superposés. Il arrivait aux occupants du Hangar Hermétique d’y rester cloîtrés durant plusieurs jours et autant de nuits.
Baron passa la seconde porte. Cette fois, il pénétrait vraiment dans l’antre de Nico. Le décor était un mélange de science-fiction et de pop culture américaine des années 50, éclairé par des néons de couleurs fixés aux murs. Il fallait louvoyer entre les machines à sous importées d’Angleterre et un juke-box Wurlitzer rutilant. Il contourna une effigie grandeur nature de Barbarella, évita une maquette de la DeLorean de Retour vers le Futur.
La dernière pièce faisait office de coin repos entre deux prises de son. Machine à café et frigidaire.
Baron entra dans le studio proprement dit. La salle d’enregistrement était vide, tout comme les deux cabines vitrées. Les lieux étaient déserts.
Il tira à lui le fauteuil positionné face à la console et s’y installa en attendant. Nico l’avait forcément vu arriver. Des pas ne tardèrent d’ailleurs pas à se faire entendre, les pas traînants de quelqu’un qui dosait son effort. Nico vivait la nuit. Baron était bien certain, en lui téléphonant une heure auparavant, de l’avoir tiré d’une sieste. Il quitta son siège.
Nicolas Le Bourz était un type grand et maigre, aux cheveux bruns coulant en longues mèches filasses jusqu’aux épaules, autour d’un visage pâle aux traits tirés. Il se tenait légèrement voûté, le regard toujours un peu absent, comme s’il réfléchissait en permanence à un souci que les autres étaient bien incapables de comprendre.
Ils se serrèrent la main.
— Ça faisait longtemps…, constata Le Bourz de sa voix éraillée de gros fumeur.
— Quelques années, opina Baron. Myriam voulait nous faire écouter une maquette la dernière fois que je suis venu. J’étais avec sa sœur.
— Je me souviens.
Nico éclairait son faciès de nuiteux d’un sourire chagriné.
— Le temps passe, dit-il d’un ton indolent.
Il s’avança dans la pièce.
— Tu n’as pas de nouvelles de Myriam ?
— Aucune. Je sors de chez elle. Tu as vu son mari avant-hier soir ?
Il hocha la tête.
— Arthur, oui. Assieds-toi.
Il avait désigné le canapé défoncé placé sous la fenêtre barreaudée, ouverte sur les champs derrière Le Hangar.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Non, rien, merci. Dis-moi plutôt ce qui s’est passé.
Il s’installa dans son fauteuil, le fit pivoter pour faire face à Baron à qui il tournait le dos.
— Il n’y a pas grand-chose à raconter, répondit-il en saisissant un paquet de cigarettes posé sur la table de mixage. On avait rendez-vous ici et Myriam n’arrivait pas. Chris s’inquiétait. Il a essayé de la joindre plusieurs fois sur son portable. Elle ne répondait pas. Il a fini par appeler chez elle.
— Et Arthur s’est déplacé ?
— Il a voulu refaire la route.
— Tu le connaissais ?
— Il m’a dit qu’il était déjà venu deux ou trois fois ici.
Il grimaça, sceptique.
— Je ne m’en souviens pas. Il avait dû rester dehors.
— Vous aviez rendez-vous à quelle heure ?
— Vingt heures. On avait prévu de faire des raccords de voix. On en avait pour deux heures.
— Et Myriam n’avait pas cherché à vous joindre dans la journée ? Ni toi ni Chris.
— Moi, non. Chris l’avait simplement appelée le matin pour lui rappeler le rendez-vous, elle n’avait pas oublié.
— C’était quand, la dernière fois que tu l’as vue ?
Le Bourz prit le temps d’allumer sa cigarette, la mine réfléchie. Baron nota ses doigts jaunis par la nicotine, avec lesquels il se protégeait le bas du visage comme s’il s’était positionné en plein vent.
— Il y a dix jours, dit-il en expirant. On a bossé non-stop pratiquement pendant quarante-huit heures pour terminer l’album.
— Et elle était comment ?
— Plutôt en forme, jugea Nico.
Il se contorsionna pour ranger le briquet dans une de ses poches, passa le dos de sa main sur son front qui luisait dans la lumière.
— Je peux te faire écouter si tu veux.
Il n’attendit pas la réponse et fit de nouveau tournoyer son fauteuil pour presser des touches sur la console, à la recherche d’un fichier tout en continuant de parler.
— Et toi ? demanda-t-il distraitement. Toujours dans la Grande Maison ?
— Toujours.
— Tu étais le confident de Cathy, autrefois, autant que je me souvienne. C’est elle qui t’a prévenu de la disparition de sa sœur ?
— Elle est inquiète.
— Donc, il vous arrive encore de vous voir.
— On se croise.
Nico hocha la tête d’un air entendu.
— Elle t’a parlé du Big Bill Blues Band ?
— Un peu, évidemment. Pourquoi ?
— Les choses ont changé, dit-il en hachurant la fumée qui lui sortait de la bouche. Le groupe a morflé au moment du covid. Comme tout le monde, d’ailleurs. Seulement, depuis, c’est la galère. Cathy t’a dit qu’ils ont failli raccrocher ?
— Ils voulaient arrêter ?
— Toutes les dates étaient annulées pour des mois. Et personne ne savait quand ça reprendrait.
— Même Myriam ?
— Chris était à peu près le seul à continuer à y croire.
Il remua ses épaules arrondies.
— Et depuis, répéta-t-il avec une grimace, ils essaient. Ils ont changé de label.
Il lança l’écoute de la bande-son en terminant, résigné :
— Seulement le disque aujourd’hui, c’est devenu un produit dérivé. C’est avec les concerts que tu gagnes ta vie.
Les premières notes sortaient des deux énormes baffles posés de part et d’autre de la console.
Nico resta silencieux. La voix de Myriam venait se greffer sur les riffs de guitare. Rauque, puissante… Baron laissa naviguer son regard. Sous ses airs de zombie un peu déglingué et sa figure parcheminée par les nuits blanches, Nicolas Le Bourz était un formidable ingénieur du son. Il avait l’oreille absolue. Un écart de deux commas ne lui échappait pas.
Il avait à demi fermé les yeux, la cigarette vissée au bec. Il écoutait avec la conviction fervente d’un apôtre fanatisé par un prédicateur mystique. Beaucoup d’artistes étaient passés là, à un moment ou à un autre de leur carrière. Tout s’entassait sur les étagères, dans des boîtiers étiquetés Philippe Katerine ou Zaho de Sagazan, Michael Jones. Ils avaient profité de l’énorme backline d’instruments de légende que proposait Le Hangar.
La voix s’éteignit dans un dernier appel sauvage. Le morceau s’appelait Kigali Road, l’histoire d’un exode.
Baron laissa s’éteindre les vibrations dans sa tête. Il avait besoin de redescendre sur terre et de se reconnecter.
— Et sur le plan privé ? demanda-t-il alors que Le Bourz écrasait son mégot.
— Tu parles de Myriam ?
Il hésitait à répondre.
— Je n’en sais rien.
— Ça se passe comment, avec les autres membres du Big Bill ?
Il haussa les épaules.
— Ça fait plus de vingt ans qu’ils se connaissent. Des potes, quoi !
— Elle est tout de même la seule femme du groupe, remarqua Baron dans un rictus. Ça pose des problèmes, parfois.
— Ouais. Myriam, c’est tout de même pas Yoko Ono, dit Nico en rigolant tout en se retournant une nouvelle fois. Tu imagines quoi ?
— Je n’imagine rien. Elle a disparu.
— Chris a quand même appelé les autres pour savoir s’ils avaient des nouvelles.
— Et ils lui ont répondu qu’ils n’en avaient pas, compléta Baron. Évidemment…
Il passa la main dans ses cheveux, chassa une démangeaison irritante.
— Une panne, elle aurait prévenu. Un accident, on le saurait. Il reste quoi ?
— Une fugue, admit Nico. Je suis d’accord avec toi. Mais pas avec un de ses potes. Je veux bien croire qu’elle a rencontré quelqu’un ou qu’elle fait un break parce qu’elle s’est engueulée avec son mec, je ne sais pas.
Il avait eu un geste pour balayer toutes les options possibles. Baron remua la nuque. Il était encore enfiévré par les accents voilés de Kigali Road.
— Mais elle n’aurait pas posé un lapin un soir où elle avait rendez-vous ici, annonça-t-il avec une grimace de refus. En partant de chez elle seulement une heure plus tôt. Sans rien emporter… Non !
Il se releva.
— Je vais passer voir Christian Toudet. Merci, Nico. À plus tard.
Le Bourz se contenta de lever la main en signe d’adieu avant de bâiller longuement dans son poing fermé.
Et c’était parti. La communication terminée, bien que toujours assise en terrasse au soleil, Léanne n’était déjà plus avec ses deux amies. Son esprit de flic visualisait la tâche à accomplir. Il était facile d’accepter cette enquête, elle n’avait jamais su dire non lorsque se présentait un beau dossier. Désormais, il allait falloir qu’elle se constitue une équipe, et tout ça dans l’urgence. Un nom s’afficha comme indispensable : Isaac. Le jeune lieutenant travaillait avec elle depuis plusieurs années, dans le boulot, ils se complétaient bien. Malgré son âge, à côté d’elle, il faisait presque figure d’élément modérateur, il serait un excellent adjoint. Elle pensa à deux ou trois autres membres de son service qui seraient parfaits et la suivraient sans compter leur temps. Il y aurait également des gendarmes, elle en connaissait quelques-uns, de bons pros qu’elle appréciait. Encore faudrait-il qu’ils soient disponibles. Et puis, elle imagina qu’elle prendrait des gens qui avaient travaillé sur les découvertes des corps. Parce qu’à ce stade, elle était bien consciente d’une chose, elle allait entrer dans un dossier dont elle ne maîtrisait rien, alors que d’autres avaient déjà dû remuer ciel et terre pour identifier le meurtrier. Ce serait un handicap, mais aussi un avantage. Rien ne valait parfois mieux qu’un œil neuf.
— Oh, on n’existe plus ?! lança la psy.
Léanne sortit de ses pensées.
— Désolée.
— Alors, tu nous expliques.
Léanne leva une main vers les filles.
— Deux minutes, dit-elle, le temps de contacter Isaac et de s’assurer qu’il puisse passer me récupérer à Sainte-Marine.
Venant de Brest, il en avait pour une bonne heure.
L’appel terminé, elle se consacra enfin à ses amies. Ce qu’il y avait de bien avec ses deux copines, c’était qu’étant toutes dans le même secteur d’activité, ou presque, elle pouvait évoquer son travail sans aucune difficulté. Non seulement elles se comprenaient et parlaient le langage flic, mais surtout tout restait entre elles. Elle leur relata l’ensemble de sa conversation, avant de conclure, à destination de la légiste :
— Ça serait bien que tu étudies tous les dossiers d’autopsie, qu’on connaisse les points communs, si la manière de tuer est toujours la même, s’il y a des similitudes entre les femmes. En tant qu’experte, tu seras plus à même d’avoir une vue globale.
— Si le magistrat saisi me désigne, ce sera avec plaisir.
Léanne s’adressa ensuite à la psy.
— Et je suis certain qu’on aura aussi besoin de toi, plus tard, pour rencontrer les proches des victimes et les éventuels suspects.
Vanessa fit une mimique contrariée.
— En attendant, vous allez me planter là. De toute manière, avec Hugo, je n’ai pas d’autre choix. Amusez-vous bien, les filles !
