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Les Mazières ont disparu ! Où a pu se volatiliser ce couple dinardais fortuné et ses trois enfants ? Aucune trace, aucun indice… comme s’ils s’étaient évaporés dans la brume bretonne.
Voilà le mystère qui va réunir Gabrielle Prigent, juge d’instruction fraîchement nommée à Saint-Malo, et le Commandant Gabin Mournet, lui aussi nouvel arrivant dans la cité corsaire. Mais dans cette affaire où rien n’est ce qu’il paraît, chaque découverte soulève de nouvelles questions.
Fuite volontaire ou enlèvement ? Et si la vérité s’avérait bien plus sombre encore ?
Lorsqu’une famille entière disparaît sans laisser de traces, c’est que quelqu’un a tout prévu… Entre les remparts de Saint-Malo et les villas cossues de Dinard, une enquête haletante commence.
Écrit par deux professionnels du monde de la justice, ce thriller psychologique, autant que polar procédural, place le lecteur aux côtés des héros d’une aventure durant laquelle l’angoisse monte à chaque page tournée.
À PROPOS DES AUTEURS
Ancien policier ayant fait valoir ses droits à la retraite en 2012, Pierre Pouchair et s’est lancé avec succès dans l’écriture. Ses titres ont en effet été salués par la critique et récompensés, entre autres, par le Prix du Quai des Orfèvres 2017 "Mortels Trafics" adapté en film sous le titre "Overdose" par Olivier Marchal et le Prix Polar Michel Lebrun 2017 "La Prophétie de Langley".
Après avoir été juge d’instruction durant près de vingt ans, notamment en charge de dossiers politico-financiers (affaire des HLM de Paris), Eric Halphen a en dernier lieu présidé une chambre de l’instruction à la cour d’appel de Paris, spécialisée dans le terrorisme. Par ailleurs, il a co-fondé l’association Anticor, qui lutte contre la corruption, et est l’auteur d’une dizaine de livres.
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Seitenzahl: 345
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Les ouvrages de Pierre Pouchairet ont déjà séduit près de 400 000 lecteurs.
CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute autre ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, ne saurait être que le fait du hasard.
SUIVRE PIERRE POUCHAIRET
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Email : [email protected]
Pierre Pouchairet est membre du collectif
L’assassin habite dans le 29
Facebook : L’assassin habite dans le 29
Les magistrats, qui font partie du même corps, se séparent pourtant en deux. Il y a d’une part les juges du siège (juge d’instruction, juge des enfants, juge d’application des peines, juge des libertés et de la détention, juge aux affaires familiales, pour ne citer que les plus identifiables), qui sont indépendants. Ils ne sont pas hiérarchisés, n’ont d’ordre à recevoir de personne, et sont inamovibles. De l’autre côté, les magistrats du Parquet, au contraire hiérarchisés, avec comme chef, dans les tribunaux, le procureur, qui a avec lui des substituts. Au niveau de la cour d’appel, le chef est le procureur général, qui dirige des avocats généraux et des substituts généraux.
Le Parquet représente la société. Il est en quelque sorte la tour de contrôle des procédures policières et judiciaires, orientant une affaire pénale vers le classement sans suite, le tribunal correctionnel ou, si les faits sont graves ou compliqués, vers le juge d’instruction qui va alors diriger les investigations. Il ouvre alors une information. C’est le premier interlocuteur des policiers et des gendarmes, avant qu’un juge d’instruction soit éventuellement saisi.
Les juges rendent des décisions. Un juge unique rend une ordonnance. Un tribunal, un jugement. Une cour d’appel, un arrêt. Un suspect s’appelle un mis en examen devant le juge d’instruction. Quand il passe devant le tribunal correctionnel, il prend le nom de prévenu. Devant la cour d’assises, c’est un accusé. Toutes les décisions d’un juge sont susceptibles d’un recours devant la cour d’appel. Les appels des décisions des juges d’instruction sont passés devant une formation spéciale de la cour d’appel, à savoir la chambre de l’instruction.
Saint-Malo, 7 h 30
Ciel gris, pesant, presque autant que l’état d’esprit de Gabin Mournet en descendant les escaliers de son immeuble, place Bouvet. Il regarda les nuages, et se demanda ce qu’il venait faire dans cette p… de ville, tout en se dirigeant vers sa Jeep Renegade garée en face du théâtre. Un œil sur l’heure, sept heures trente.
Il souffla, agacé à l’idée d’aller jusqu’à la plage du Sillon, pour ensuite faire le trajet vers le lycée Jacques-Cartier. Sacré chemin dans les embouteillages de début de matinée. Il pestait en même temps qu’il avait le cœur lourd pour sa gamine. L’entrée au lycée était une aventure pour tous les ados, mais ça l’était encore plus lorsque ça se passait dans une ville qu’on découvrait. Elle devrait se faire des copains et s’acclimater. Une nouvelle vie qui commençait.
Il ne connaissait pas suffisamment Saint-Malo pour se diriger seul. Un autre sujet d’agacement fut de faire confiance à la nana du GPS dont il détestait la voix.
Il se laissa donc guider jusqu’à l’avenue Robert-Surcouf, c’est là qu’Alexa, pas celle d’Amazon, mais l’ex-madame Mournet, venait d’emménager avec leur fille. Regard nerveux face à la grande maison bourgeoise avec accès direct à la plage. C’est sûr qu’elle avait fait le bon choix en l’abandonnant pour un avocat. Pas le même standing. Point positif, en dehors d’avoir du fric, le successeur semblait être un type correct. Si tant est qu’un baveux soit quelqu’un de normal.
Il était à peine arrêté qu’Alexa et Perle apparurent. Madame avait un visage qu’il lui connaissait bien, celui des mauvais jours. Alors que Perle s’installait sur le siège avant, son ex vint se planter devant la portière du côté conducteur, tout en regardant ostensiblement l’heure sur sa montre.
— C’est la rentrée, t’aurais pu te pointer un peu plus tôt !
— Bonjour, mon amour, moi aussi je vais bien. Perle émit un petit rire aigu.
— Papa, c’est pas le moment de vous engueuler. Elle a raison, bouge, j’ai pas envie d’être en retard.
Alexa poursuivit.
— Je sais que c’est de ma faute, j’aurais dû l’emmener, mais aujourd’hui, impossible, j’ai rendez-vous avec un client à l’agence immobilière. C’est une vente que je ne peux pas rater.
Perle la coupa.
— Si j’avais une trottinette électrique, je n’aurais pas besoin de vous.
Le « non » que la gamine reçut en retour fut prononcé à l’unisson. Sur ce coup, les deux parents étaient bien décidés à faire front.
Alexa s’adressa à nouveau à Gabin :
— Au fait, ça te va, ton appartement ?
Il opina du chef.
— Ouais, c’est correctement meublé et je peux me garer en face.
— Je te trouverai autre chose par la suite. On en rediscutera.
Échange de sourires, Gabin se tourna pour se lancer dans une marche arrière. Alors que son travail était à proximité, il allait falloir qu’il retraverse toute la ville.
— Y avait pas un lycée plus proche ?
Perle répondit sur un ton boudeur.
— Si, mais l’année prochaine, je prends l’option sciences de la vie et de la terre.
— Sciences de la vie et de la terre ? répéta Gabin, dubitatif. Tu veux être agricultrice ?
Perle souffla de dépit.
— Papa ! Si c’était le cas, j’aurais fait un lycée agricole. Je veux connaître l’histoire de notre planète et surtout savoir où on va, comment on va pouvoir s’en sortir avec les dégâts dont sont responsables des boomers comme toi.
Prends-toi ça dans les dents, pensa Gabin, tout en écoutant Madame GPS.
— Je te signale, ma fille, que je n’ai pas quarante ans, les « boomers », comme tu dis, en ont soixante. La dernière fois qu’on a discuté, tu voulais être pilote de chasse… ou flic…
Un tourbillon d’indécision lui répondit…
— Oui, ben, je sais pas encore très bien. Keuf ? Oublie, pilote ? J’y réfléchis, c’est pour ça que j’ai aussi l’option math… Mais j’ai peut-être d’autres idées.
Comme beaucoup de parents, Gabin était un peu dépassé avec les nouvelles orientations des lycées, et ce, d’autant plus qu’il n’avait pas vu sa fille grandir. Il était de retour en France après six ans passés à l’étranger. À l’époque de son expatriation, Alexa avait bien envisagé de le rejoindre sur son premier poste, au Cameroun, mais, au dernier moment, elle avait changé d’idée. Le couple n’avait pas résisté à l’éloignement. Après leur divorce, elle n’avait pas mis longtemps à se recaser avec Carl Le Dinan, un avocat d’affaires originaire de Saint-Malo, où il venait de reprendre le cabinet familial.
De retour en France, Gabin se serait bien vu rester à Paris. C’était sans compter sur l’insistance de Perle à avoir son père à proximité. Un caprice d’ado, car à son âge, il y avait de bonnes chances qu’elle ait, très vite, beaucoup mieux à faire que de lui consacrer ses week-ends. Il avait tout de même cédé, même si ça ne l’emballait pas de venir dans une région qu’il ne connaissait pas et où, professionnellement, il imaginait avoir peu d’avenir.
La circulation témoignait de l’intérêt des parents pour la rentrée de leurs enfants. Gabin finit par trouver une place et regarda sa fille. Presque quinze ans, un peu grassouillette, quelques boutons d’acné, elle arborait un air rebelle avec un tee-shirt « There is no Planet B ». Il la taquina :
— J’espère qu’il ne vient pas de Chine.
Ce à quoi la gosse haussa les épaules.
— Non, fait en France en matière recyclée.
Gabin sourit, tout en ouvrant la porte. Il déploya son mètre quatre-vingt-cinq et jeta un regard sur parents et élèves, avant de faire le tour du véhicule pour rejoindre sa fille. Besace à la main, elle avait décidé de cacher son stress au paternel. Ils ne firent que quelques pas ensemble, jusqu’à ce qu’elle se tourne vers lui.
— Tu ne vas pas m’accompagner jusqu’au portail ! Je ne suis pas en maternelle.
Il lui ébouriffa les cheveux. Elle se recula pour lui échapper.
— J’ai quinze ans, pas quatre !
— Ton père te fait honte ?
— C’est pas ça, mais quand même ! Et puis, il me semble que, pour toi aussi, c’est la rentrée, non ?
Gabin sourit. Elle avait raison et, d’ailleurs, il était en retard. Bien qu’il s’en moque un peu, pour un premier jour, ça la fichait mal. Après une très courte embrassade puis un embryon de high five, le cœur serré, il suivit sa fille des yeux jusqu’à ce qu’elle passe l’entrée du lycée.
Il regarda l’heure. Ouh, là ! Les traits de son visage se tendirent. Une voiture l’empêchait de quitter sa place de parking. Quel imbécile avait pu se garer là sans qu’il s’en rende compte ? Coup d’œil circulaire, personne à proximité. Il regagna la Jeep pour klaxonner plusieurs fois, sans résultat, jusqu’enfin apparaisse une femme qui devait avoir à peu près le même âge que lui, plutôt mince, cheveux châtains, une taille moyenne. Il aurait pu juger, en temps normal, le physique attrayant, mais là, seul le qualificatif de « connasse » s’imposa dans sa tête. En plus, elle le prenait de haut :
— C’est quoi, votre problème ?
— Mon problème ?! Vous vous moquez de moi. Vous êtes arrêtée en double file devant moi et vous me demandez quel est le problème.
— Oui, bon, enfin, deux minutes, je déposais mon fils.
— Et pas de place ailleurs ?!
— Non, justement ! Désolée, dit-elle, sur un ton qui démontrait tout le contraire, tout en s’installant dans son véhicule pour lui libérer le passage.
Assis derrière son volant, Gabin eut un instant de réflexion, il connaissait cette femme, il l’avait déjà vue, mais où ? Son cerveau moulina un moment, sans que le disque dur affiche la moindre réponse. L’écoute de France Info suffit à le faire changer d’idée. Il retraversa la ville en sens inverse pour finir par se garer boulevard Théodore-Botrel, à proximité du commissariat central. En fermant sa voiture, il se dit qu’il n’était pas loin d’avoir les mêmes appré hensions que sa fille ce matin. Plus de neuf heures, pour un premier jour, ça la foutait mal. Il y avait un peu de monde dans le hall, il se dirigea vers la jeune femme qui s’occupait de l’accueil, presque autant que de son portable.
— Commandant Mournet. J’ai rendez-vous avec la commissaire Bloch.
Même s’il avait souri en se présentant, la décontraction affichée par son interlocutrice se figea, elle rougit et rangea son téléphone. Deux minutes plus tard, il se retrouvait dans le bureau de la taulière.
Laurence Bloch avait une petite cinquantaine d’années, mèche blonde, des yeux verts. Ses traits avaient dû se durcir avec le temps. Nul doute qu’elle était du genre à savoir ce qu’elle voulait. Après une poignée de main aussi ferme que chaleureuse, elle lui désigna un fauteuil et le jaugea d’un regard perçant avant de lui lancer :
— Bienvenue à Saint-Malo !
Elle semblait ravie de son arrivée. Gabin put surtout constater que la cheffe avait parcouru son dossier. Elle se cala dans son siège pour demander :
— Six ans à l’étranger, dix à la P.J. de Versailles en groupe criminel, puis aux stups à Nice, vous n’avez pas peur de vous ennuyer ici ? J’espère que votre idée n’est pas de repartir au plus vite. Si c’est le cas, sachez que je ferai tout pour m’y opposer. Je suis heureuse de vous avoir, ce n’est pas pour vous lâcher dans quelques mois.
Ça, c’était dit. Il ne s’attendait pas à un discours bien différent de la part d’une patronne et se contenta de répondre qu’avec la dernière réforme de la police nationale, la P.J. était morte, donc devenir le chef d’un service d’investigation à Saint-Malo lui convenait. Il ferait de son mieux pour que les dossiers ne lui échappent pas au profit de Rennes.
— Je veux également que vous me secondiez pendant mes absences, précisa Laurence Bloch. Gérer la tenue, ce n’est pas toujours facile, il faudra vous y faire, j’espère que vous êtes diplomate. Je n’ai pas envie d’avoir les syndicats sur le dos. Ils sont tatillons. Enfin, vous vous en apercevrez vite.
Gabin savait tout ça, il est vrai que ça l’effrayait un peu. Il n’avait pas trop l’expérience du management. Il apprendrait.
Il pensa un instant que la commissaire en avait terminé, mais ce n’était pas le cas, elle semblait réfléchir. Il la vit caresser un morceau de papier déposé sur sa table, avant de plonger son regard vers lui.
— Je vais prendre le temps de vous montrer votre bureau et de faire le tour des services en votre compagnie, mais… Je viens de recevoir un appel qui m’a été relayé par le préfet, le procureur ne devrait pas tarder à en rajouter une couche et à nous saisir officiellement, j’aimerais bien que vous vous occupiez de ça.
Gabin fronça les sourcils. Encore un truc dont il n’avait pas l’habitude : le préfet. En P.J., il s’inquiétait fort peu de l’autorité préfectorale, voilà qui allait le changer. Son téléphone vibra :
« Première heure terminée, ça va, je crois que ça le fera. Comment ça se passe pour toi ? »
Un message de Perle. Ça le fit sourire, en même temps que ça lui fit plaisir de constater qu’elle prenait le temps de penser à son vieux père. Quand il releva les yeux, ce fut pour tomber sur le regard de sa cheffe.
— Ma gamine commençait le lycée ce matin.
— Ah ! lui répondit la patronne.
Le ton lui indiquait qu’elle aurait préféré le voir s’intéresser à ce qu’elle avait à dire plutôt qu’à regarder son portable.
Elle continua :
— Nous avons eu un appel pressant d’une certaine Sophie Gardel : elle s’inquiète de ne pas avoir de nouvelles de sa fille et de son gendre. Marc et Judith Mazières ont une maison en front de mer à Dinard. Ils y sont en vacances avec leurs trois enfants, Sybille, Édouard et Louis… Vous pourriez aller y faire un tour, ça vous permettrait de connaître la circonscription puisque vous n’êtes pas breton.
Aller sonner à une porte, c’était un peu un travail de gardien de la paix, pensa Gabin, tout en se disant qu’effectivement, ça lui donnerait l’occasion de discuter avec un ou des collègues et de s’acclimater aux lieux.
— Je suppose qu’il s’agit de gens influents pour que ça fasse bouger autant de monde.
La commissaire ne fit aucun effort pour éluder ce point.
— Ce n’est pas Versailles, mais pas loin, vous l’apprendrez vite. Il paraît qu’au dix-huitième siècle, Dinard était un village de pêcheurs. Moi, j’y connais surtout de grandes fortunes et, là où vous allez, on est dans le haut du panier. Marc Mazières est à la tête d’une banque d’affaires. Il côtoie le monde du CAC 40 et nos ministres, c’est la raison pour laquelle je vous demande de voir ça personnellement.
Pour les ronds de jambe, il n’était pas certain qu’ils aient affaire à la bonne personne. Il n’empêche qu’une trentaine de minutes plus tard, il était en route.
Chaque fois qu’elle rendait visite à son père, ce qui se produisait de moins en moins souvent, Gabrielle éprouvait la même frustration, cette impression renouvelée d’un rendez-vous manqué. Il paraissait content de la voir, mais n’avait jamais rien à lui dire. Il semblait satisfait de son sort, souriant, voire jovial, mais son appartement était un véritable taudis. Des livres et des journaux partout, des verres sales qui recouvraient la table basse, des rouleaux de poussière qui s’échappaient en troupe de dessous le canapé. Il prétendait exercer comme géomètre indépendant après avoir fait toute sa carrière à la direction de l’urbanisme de la ville, mais elle ne le voyait jamais travailler, sortir, mesurer, étudier des plans. Sans compter, en permanence, cette foutue télé allumée.
— C’est de la daube, ces chaînes d’information, dit-il. Des spécialistes en tout, qui en réalité n’y connaissent rien, qui répètent toute la journée les mêmes inepties, et qui en plus ne font que s’engueuler.
— Pourquoi tu regardes, alors ?
— On s’occupe comme on peut.
Surtout ne pas embrayer sur la réalité de son activité. Gabrielle se dirigea vers la cuisine pour se servir un verre d’eau, remarquant au passage cette odeur typique des lave-vaisselle qui n’ont pas fonctionné depuis plusieurs jours, et le bol encore à demi rempli du café du matin traînant sur le formica. Ne pas finir comme lui, se dit-elle en revenant dans le salon.
— T’es venue juste pour me voir ou il y a quelque chose qui t’amène à Rennes ?
Comme tout le monde, Gabrielle savait mentir. Mais elle n’aimait pas.
— J’ai accompagné Yann au lycée, c’est la rentrée aujourd’hui.
— Ah, oui…
La rentrée de son petit-fils, visiblement, il n’en avait rien à faire.
— Et puis j’ai pris le premier train pour Rennes. Un rencard pour prendre possession de la moto que je viens d’acheter.
Il se tourna vers elle, la fixa. La nouvelle avait manifestement déclenché plus d’intérêt en lui que l’existence de sa fille et celle de son petit-fils. Il ne l’interrogeait jamais sur sa vie, ne demandait jamais de nouvelles de Yann.
— Ah ouais ? C’est quoi, comme bécane ?
— Une Guzzi.
— Sans blague ! Comme celle que j’ai eue durant des années ?
C’était pourtant vrai. Elle avait complètement zappé.
— Plus récente. Une V9.
— Quelle cylindrée ?
— 850.
— Putain, tu ne t’emmerdes pas, ma fille !
— Manquerait plus que ça !
Un rien, et tout repartait comme avant. Il n’en fallait pas beaucoup pour les rapprocher, sans doute. Des intérêts en commun, ils n’en manquaient pas. Leur histoire familiale n’était pas enterrée, ne demandait qu’à vivre encore de beaux jours à travers leurs émotions, leurs images et leurs mots. Mais ils n’arrivaient pas à se défaire de tout ce qui les avait éloignés l’un et l’autre pour, tout simplement, abattre les barrières.
— Tu l’as achetée neuve ? reprit-il.
— D’occase. Sur Leboncoin. Apparemment une bonne affaire.
— Tu me la feras essayer ?
— Promis.
Un peu plus tard, au guidon de la bête, elle rentrait à Saint-Malo. Peu de monde à cette heure, la D137 était fluide, elle osa quelques accélérations qui stimulèrent son rythme cardiaque, ça faisait un bien fou. Pourquoi s’était-elle privée de ce plaisir durant tant de temps ? En tout cas, le premier trajet était concluant, la machine répondait juste comme elle devait le faire. Douce puissance entre les cuisses, sous la visière, elle se sentit sourire.
À peine 10 heures, elle avait fait vite, mais il ne fallait pas trop tarder, car on l’avait prévenue la veille qu’elle aurait deux présentations. Elle décida de ne pas repasser chez elle et d’aller directement au palais de justice. Elle passa devant la belle façade moderne du tribunal, avenue Aristide-Briand, puis tourna à gauche dans la rue Charlotte-Béguignon-Lagarde où, vingt mètres plus loin, elle utilisa son badge pour activer l’ouverture de la grille du parking. Le ciel était lourd, d’un gris presque anthracite, mais Gabrielle se sentait d’humeur guillerette. À quoi tient le bonheur ? se demanda-t-elle en ôtant son casque. À ne pas faire tout le temps la même chose, ma grande. L’avantage, quand on était juge, c’est que les jours se suivaient et ne se ressemblaient pas. L’exact inverse de son ancien travail de prof, sa première vie professionnelle. Un jour, devant ses élèves qui lui donnaient l’impression de la regarder sans réellement la voir, elle avait eu le déclic. Cette année-là, c’était L’Avare, l’année d’après, ce serait Le Bourgeois gentilhomme ; cette année, c’était Rimbaud, et l’année suivante, Verlaine. Les années se répéteraient au lieu de se succéder, de sorte qu’elle ferait tout le temps la même chose jusqu’à la retraite. C’est ce jour-là qu’elle avait décidé de changer de vie.
— Vous avez l’air en forme, madame Prigent, lui dit Ludovic, le type de l’accueil qui renseignait les justiciables, dans sa guérite à droite de l’entrée. Ça fait du bien de voir des gens de bonne humeur.
Elle lui fit cadeau de son plus beau sourire et appuya sur le bouton 2 de l’ascenseur, l’étage du pénal. À droite, le bureau de Djamel, le juge des libertés et de la détention, ce JLD à qui le législateur faisait de plus en plus souvent appel pour les placements en détention, mais aussi pour les écoutes téléphoniques et les géolocalisations, pour certaines perquisitions et autorisations. À gauche, l’antre de Noémie, qui présidait la correctionnelle, ainsi que tout le greffe correctionnel. En face se trouvait la porte que Gabrielle enfonça d’une poigne dynamique, révélant son cabinet de juge d’instruction. C’était son deuxième poste, après avoir été juge à Saint-Omer. Elle était là depuis deux ans, et elle adorait. Chercher la vérité, qu’y avait-il de plus beau ?
— On a trois déférés dans le même dossier, lui dit Félicien, son greffier. J’ai préparé les PV et vous ai mis le dossier sur votre bureau.
— D’acc, dit Gabrielle. Je vous dis quand on peut les faire monter.
Elle traversa le bureau de Félicien, qui communiquait avec le sien, posa casque et manteau sur le fauteuil rouge qu’elle aimait bien, et s’installa derrière le bureau impersonnel, typique de l’administration, ni laid, ni beau, ni spécialement pratique. Aucune photo aux murs, aucune décoration ; on n’était que de passage. Le procès-verbal de synthèse, émanant des gendarmes de la brigade des recherches de Saint-Malo, racontait comment, à partir d’une petite cité de Combourg, deux hommes, l’un de cette ville, l’autre de Dinan, organisaient un vaste trafic de voitures volées, qui repartaient ensuite vers des ports africains. Les deux gros bonnets étaient évidemment en fuite, les trois qui étaient déférés étaient des petites mains, l’un volant les voitures, l’autre montant les dossiers d’immatriculation en préfecture, le troisième s’occupant des fausses plaques. Pour les trois, le parquet requérait le mandat de dépôt.
Gabrielle prit des notes pendant un bon quart d’heure sur le calepin à couverture en cuir que lui avait offert dans le temps le père de Yann, Pierre. Puis, elle dit à Félicien qu’il pouvait appeler l’escorte pour faire monter le premier.
Pour accompagner Gabin jusqu’à Dinard, la commissaire Bloch le confia aux bons soins de Christian Madec, un major RULP1.
— Il connaît tout ici, avait-elle dit en matière d’introduction. Avec lui, vous serez en bonne compagnie.
C’était un rouquin barbu au regard d’un bleu profond, petite taille, mais belle corpulence. L’homme devait avoir un joli coup de fourchette. La poignée de main, yeux dans les yeux, fut si virile que Gabin se demanda si le gradé avait décidé de lui écraser les doigts en guise d’accueil ou s’il agissait de la même manière avec tout le monde.
— Bienvenue en cité corsaire ! lui lança-t-il d’une bonne grosse voix.
Cette simple évocation donna à l’officier le sentiment d’avoir en face de lui le capitaine pirate d’Astérix. Il ne lui manquait que le bandeau. Gabin en sourit intérieurement en se disant qu’il tenait une anecdote qui amuserait Perle lorsqu’il lui raconterait sa première journée.
Le commandant se laissa guider jusqu’au parking administratif où ils prirent une voiture sérigraphiée. À peine assis, le major se lança dans un interrogatoire de personnalité ; nul doute qu’il avait dans l’idée d’en savoir un maximum sur le nouveau chef.
— Vous connaissez un peu la région ?
— Très peu, reconnut Gabin, en indiquant qu’il avait un vague souvenir de vacances familiales en Bretagne quand il était gamin, rien de plus.
— Ah, je suis certain que vous êtes maqué avec une Bretonne, c’est pour ça que vous êtes venu vous perdre chez nous !
— Raté, dit le commandant, tout en se laissant aller à expliquer les raisons de sa présence dans la région.
En retour, il eut un « Ah » dubitatif.
— Mais vous êtes d’où alors ?
Indiquer à son chauffeur qu’il avait passé toute sa jeunesse à Châteauroux sembla convenir assez peu au curieux. Gabin eut l’impression de voir ce dernier se tordre le cerveau pour essayer de placer la préfecture de l’Indre sur une carte de France. Peur d’avouer ses lacunes en matière de géographie, ou compassion attristée, le major demeura silencieux, avant de lâcher, sur un ton un peu trop neutre :
— Vous allez vous plaire ici.
Ils étaient en train de traverser le barrage sur la Rance. Voilà au moins un souvenir que le commandant put évoquer. Il suffit à relancer le gradé sans que Gabin lui prête attention. Il passa un moment déconnecté et plongé dans ses pensées, laissant son esprit vagabonder vers sa fille. Elle était à elle seule une très bonne raison d’être là. Elle grandissait vite, trop vite, il n’avait pas profité d’elle jusque-là, il comptait bien se rattraper.
Ils arrivèrent à leur première étape : le commissariat de Dinard, un bâtiment qui hébergeait l’ancienne trésorerie et que la commune avait réhabilité pour y installer la police nationale et la municipale. Madec connaissait tout le monde et se fit un plaisir de présenter l’officier. Le chef de poste était un capitaine d’une petite trentaine d’années, certains devaient l’envier. Gabin ne put s’empêcher de penser que Dinard comme premier poste, ça ressemblait à un enterrement professionnel. Qu’est-ce que ce gamin allait apprendre ici ?
D’ailleurs, il menait déjà les affaires avec l’entrain blasé d’un préretraité. La maman de Judith Mazières avait appelé plusieurs fois, sans que personne ne s’en émeuve. Le jeune officier se justifia d’un haussement d’épaules.
— J’ai envoyé une équipe sonner à leur porte. Personne ne répond. Je ne peux pas faire grand-chose de plus.
Considérant que cette première journée était avant tout un tour d’observation, Gabin se contenta d’enregistrer ce qu’on lui disait.
Après une courte discussion, on leur indiqua où se trouvait la villa des Mazières. Une patrouille de la police municipale proposa de les guider. La maison était située du bon côté de l’avenue Poussineau, non pas que l’autre soit détestable, mais tant qu’à faire, autant donner sur l’océan. Pour bien voir la demeure, cachée par un mur en granit surmonté d’une paroi métallique, il fallait d’ailleurs se mettre sur le trottoir opposé. Gabin hésita à qualifier le lieu : un manoir ? Un château ? En tous les cas, c’était grand ! Une bâtisse majestueuse construite en pierres et briques rouges. Après un bref regard, il fit comme l’avaient fait les policiers de patrouille avant lui : il sonna… Sans succès.
— Ils ne sont pas chez eux, considéra le gradé, déjà prêt à rebrousser chemin.
Gabin n’imaginait pas les choses de cette manière. Il tourna la poignée du portail : fermé. Un coup d’œil sur ses vêtements. C’était bien sa veine, afin de faire bien, il avait opté pour le costume. Tant pis. Il s’adressa au major :
— Aidez-moi à monter sur le rebord du mur.
Madec trouva l’idée un brin loufoque, mais il s’y plia en joignant ses mains pour que Gabin puisse grimper. Le commandant avait maintenant la vue sur une allée en gravillons donnant vers la maison et un grand garage en sous-sol, avec un joli parc. Les volets étaient tous ouverts, il nota qu’une lampe était allumée dans la cuisine.
— On doit pouvoir entrer par le chemin de ronde, indiqua un des policiers municipaux, avant de préciser à Gabin qu’il parlait du passage piétonnier longeant la côte rocheuse.
Plutôt que d’escalader le mur et d’avoir des difficultés pour revenir, Gabin préféra tenter le coup. Après un peu de marche, le panorama lui en aurait presque fait oublier qu’il était en service. Ce fut la première fois qu’il abandonna la mauvaise foi naturelle qui était devenue la sienne lorsqu’il critiquait sa nouvelle terre d’accueil. Il était juste époustouflant d’entendre les vagues s’écraser à intervalle régulier sur les rochers en dessous d’eux et d’apercevoir les remparts de Saint-Malo tout proches. Il ne put s’empêcher de s’arrêter prendre une photo, un réflexe de touriste qui fit sourire ses accompagnateurs.
Un des municipaux envoya un coup de menton vers une porte métallique donnant sur une entrée taillée dans la pierre.
— Ça mène chez les Mazières.
Gabin fit triste mine, ils perdaient leur temps, l’endroit était encore moins accessible que par la rue. Il allait rebrousser chemin quand il eut encore le réflexe de s’approcher pour tourner la poignée, le passage s’ouvrit sur un escalier montant vers le jardin. Peu d’hésitation, il l’emprunta jusqu’à se retrouver face à l’imposante demeure de la famille Mazières. Si le matin, il jalousait presque la villa qu’occupait son ex-femme avec un avocat, il put constater qu’être banquier d’affaires n’était pas mal non plus. Joli paradis pour un monde de privilégiés. Il commença à crier : « Police, y a quelqu’un ? » sans obtenir la moindre réponse. Alors qu’il longeait les fenêtres, il tenta d’apercevoir des signes de vie à l’intérieur. Le jardin, bien que magnifiquement entretenu, ne témoignait pas d’une activité humaine récente. Les chaises longues face à la mer semblaient figées dans le temps ; la piscine, propre, était vide.
Arrivé devant une entrée en bois massif associé à des vitraux, il essaya un nouveau bouton de sonnette. Un son de cloche d’église retentit. Inutile de tambouriner, à moins d’être sourd, où qu’on se trouve à l’intérieur, il devait être impossible de ne pas l’entendre. Échange de regard avec ses accompagnateurs, il testa l’ouverture. La porte grinça en lui libérant le passage.
Ses cris « police ! » eurent toujours aussi peu de succès. Les seules à lui répondre furent les mouettes à l’extérieur, ainsi que le bruit du vent et des vagues. Moment d’indécision. Chez ces gens-là, comme l’aurait chanté Brel, on ne fait pas n’importe quoi. Il était en face d’un hall dont la surface aurait ravi n’importe quel locataire parisien cherchant à se caser avec une famille nombreuse. Au fond, ce qui devait être les pièces de vie, donnant sur l’océan ; à gauche, une cuisine dont l’espace était en proportion du reste, sur le côté ; une sorte de vestibule, un bel escalier en bois desservant l’étage avec ce qu’il imagina être les chambres.
Que faire ? Dans cette atmosphère étrange, une bouffée d’anxiété le traversa. Il pensa cadavres, suicide collectif… Le pire ! Il se surprit à jouer les clébards, à l’affût de la moindre odeur susceptible de conforter son appréhension. Rien d’inquiétant. Il se décida à affronter le monde de silence qui l’entourait et s’adressa au major :
— Madec, vous venez avec moi.
Puis, il dit aux municipaux :
— Restez ici, vous nous appelez si les propriétaires se pointent.
La visite fut aussi rapide qu’ils le purent. Tout était en ordre, rien de suspect. Les pièces étaient dans l’ensemble bien rangées, exception faite de celles où devaient vivre les ados. Des victuailles attendaient dans la cuisine. Il regarda la date sur les produits frais. Rien de périmé. Une lampe était allumée, un oubli probable. Ils passèrent par le garage, un vaste espace de plusieurs centaines de mètres carrés. Alors que trois véhicules plus récents étaient parqués à l’extérieur, l’endroit abritait des merveilles : une Jaguar Type E, une DS cabriolet et une Aston Martin DB6. Gabin siffla d’admiration.
— Il y a tous les ans un grand prix de l’élégance au casino Barrière. Il me semble que le couple y participe. C’est un des événements de la haute société, expliqua le major en mimant des guillemets avec ses mains.
Ils décidèrent de verrouiller les portes avec les clés qui se trouvaient sur la serrure et ressortirent sans avoir élucidé le mystère de l’absence des occupants. Gabin avait récupéré une feuille et du scotch dont il se servit pour rédiger un message demandant aux Mazières de lui téléphoner dès qu’ils le liraient et leur indiquant que les clés de leur maison étaient au commissariat.
Le temps était en train de se couvrir et le vent de forcir. De retour sur le chemin de ronde, un policier municipal désigna en contrebas une construction en béton et un ponton.
— C’est leur port privé, je crois qu’habituellement ils ont un bateau amarré là.
— Ils auraient tout laissé ouvert ? s’étonna Madec.
— Il suffit d’avoir demandé à un ado de s’en charger pour qu’il oublie, répliqua le flic de Dinard. Gabin n’allait pas dire le contraire, c’était effectivement une possibilité.
— Ça voudrait tout de même dire qu’ils sont partis plusieurs jours avant la rentrée scolaire sans prévenir personne, remarqua le commandant. On va vérifier tout ça.
1 Responsable d’unité locale de police : le grade le plus important du corps de maîtrise et d’application, c’est-à-dire des gardiens de la paix.
Nul ne savait pourquoi les architectes qui avaient conçu le nouveau tribunal n’y avaient pas songé, s’il s’agissait d’un simple oubli ou d’une consigne scrupuleusement respectée, mais c’était ainsi : il n’y avait pas de cantine.
Quand elle était arrivée, deux ans auparavant, Gabrielle avait été d’autant plus étonnée que, dans le Pas-de-Calais, d’où elle venait, la convivialité était de mise. Les locaux aimaient bien réchauffer leurs froides journées par des repas et des collations en commun. Mais elle s’en était vite accommodée, trouvant qu’il n’était pas désagréable de ne pas tout partager avec les collègues et que la liberté, tout compte fait, ce n’était pas mal non plus. Et puis, pour ceux qu’inquiétaient les repas en solitaire, il existait quand même une salle commune où chacun pouvait apporter sa gamelle, elle était dotée d’un réfrigérateur où reposaient toutes sortes de yaourts, laitages et desserts sophistiqués.
Afin de profiter un peu de la Guzzi et de ses accélérations scélérates, une fois les trois mises en examen notifiées, Gabrielle avait foncé vers une boulangerie, plus exactement sa boulangerie préférée de l’intramuros, une vieille boutique tout étroite qui avait résisté par miracle aux bombardements de 1944. Elle avait acheté un sandwich aux trois fromages – le pain aux céréales était à damner – et un trésor du Corsaire, mélange gourmand de chocolat, de caramel croustillant et de cacahuètes caramélisées. En sirotant un café, elle avait pris le temps d’appeler Yann, qui l’avait aussitôt rassurée : la rentrée s’était déroulée au mieux, il avait retrouvé dans sa classe tous ses potes de l’année passée. En parlant, le pas lent, elle avait longé ce qui était pour elle la plus chouette des cantines : la mer.
Puis il avait bien fallu rentrer. La moto lui ouvrait des horizons nouveaux. Quand Yann travaillerait, ferait du sport ou serait occupé avec des copains, elle pourrait aller découvrir la côte de façon bien plus approfondie qu’à vélo ou qu’avec sa vieille Toyota.
Il y a deux sortes de Bretons, lui avait-on expliqué ici : les Bretons de la mer et les Bretons de la terre. Elle n’était ni l’une ni l’autre, tout simplement parce qu’elle n’était Bretonne qu’à moitié, par son père. Ce n’était que récemment, pour se rapprocher de celui-ci, pour être disponible s’il lui arrivait quelque chose de grave, qu’elle avait coché le tribunal judiciaire de Saint-Malo sur le formulaire informatique des demandes de mutation. Après quelques mois d’adaptation, elle avait l’impression de revivre. Et puis, elle se sentait irrésistiblement attirée par la mer, par ces rouleaux ténébreux dans lesquels il devait être si bon, sinon de se perdre, du moins de s’oublier.
Moto, parking, ascenseur, retour à la case réalité. Félicien était également greffier du JLD, particularité contestable des petites juridictions, puisqu’il était ainsi en mesure de faire le lien oral entre les pensées du juge d’instruction et celles du JLD. Il lui apprit que Djamel avait suivi la saisine de Gabrielle pour deux des trois mis en examen du matin, qu’il avait écroués, mais pas pour le troisième, qu’il avait placé sous contrôle judiciaire. Il était pourtant le plus impliqué selon l’idée qu’elle s’était faite du dossier. Pas très grave, se dit-elle ; sauf exception, elle n’avait pas l’âme guerrière pour ce qui était des placements en détention ; elle était juge, pas parquetière.
— Vous êtes attendue pour la réunion avec le parquet, ajouta Félicien. La secrétaire du proc vient de me relancer.
Il y avait de plus en plus de réunions. On parlait de tout, de la mise en œuvre des réformes de procédure pénale, de la détention des mineurs, du fonctionnement et de la surveillance des bracelets électroniques, de la surcharge des différents services éducatifs, de la saisie des avoirs criminels. On parlait tellement qu’on n’avait plus le temps de travailler vraiment, c’est-à-dire, pour ce qui était de Gabrielle, d’étudier à fond tous les dossiers, de mettre en œuvre une stratégie pour chacun d’eux, et surtout de procéder aux auditions, interrogatoires et confrontations. Au moins un acte par trimestre dans chaque dossier pour ne pas laisser l’un d’eux en sommeil, telle était la règle impérative que Gabrielle avait bien du mal à respecter.
En entrant dans la salle, elle constata qu’elle était la dernière à arriver, des regards de reproche convergèrent vers elle tandis qu’elle prenait place. Un rapide tour d’horizon lui confirma qu’elle connaissait tout le monde, à une ou deux exceptions près.
— Bien, nous allons pouvoir commencer, dit le procureur.
La première fois qu’elle avait vu Joseph Marinetti à son arrivée à Saint-Malo, Gabrielle s’était dit que c’était le procureur type. Costume gris à fines rayures, chemise à col italien, cravate sombre, et surtout cette manière de s’exprimer, pas un mot plus haut que l’autre, pas une remarque ou une formule qui donne envie de s’esclaffer ou de s’insurger. Mais, depuis, elle avait appris à le connaître, à apprécier son humour très british, à distinguer en lui l’ironie ou la dérision avant même qu’il la manifeste. Sans jamais se départir d’une autorité naturelle, il savait être attentif aux arguments de l’autre, mettre de l’eau dans son vin.
— Comme vous le savez, nous sommes réunis aujourd’hui pour parler des dossiers criminels. Je remercie nos collègues de Rennes d’avoir fait le déplacement jusqu’à nous.
— C’est toujours un plaisir d’approcher de vos remparts, dit Sylvaine Rappaport, la procureure de Rennes, et de rencontrer de visu des gens qu’on n’a habituellement qu’au téléphone.
Depuis 2008, en réaction à l’affaire d’Outreau qui avait mis en lumière les conséquences néfastes de l’isolement des juges d’instruction, il était prévu que seuls certains tribunaux, appelés pôles criminels, étaient compétents pour instruire les affaires criminelles, catégorie regroupant les faits les plus graves, en particulier les meurtres, les vols à main armée, les viols. Les juges d’instruction des autres tribunaux devaient obligatoirement se dessaisir d’un dossier en faveur des juges de ce pôle en cas de survenance d’un fait criminel, ce qui cantonnait leur rayon d’action aux seuls délits. Gabrielle avait été déçue à son arrivée d’apprendre que le tribunal de Saint-Malo faisait partie des laissés-pour-compte, le pôle criminel compétent de la région étant le tribunal de Rennes. Mais outre qu’il y avait déjà fort à faire avec les violences, en particulier conjugales, les abus de confiance et escroqueries, les trafics de stupéfiants et les nombreux homicides involontaires, cela n’était pas désagréable de ne pas être trop stressée, ça lui laissait pas mal de temps libre pour s’occuper de Yann.
C’est toutefois elle qui était à l’initiative de la réunion du jour : la loi prévoyant en ce cas une cosaisine entre deux ou trois juges d’instruction, ne serait-il pas possible, quand le crime avait été commis dans le ressort de Saint-Malo, de mettre en œuvre une cosaisine pour instruire l’affaire entre un juge d’instruction de Rennes et celle de Saint-Malo, elle-même ?
Tandis qu’elle exposait son projet, Gabrielle se rendit compte qu’elle manquait de conviction et d’éloquence, qu’elle ne savait pas, contrairement à nombre d’avocats et à certains parquetiers, créer ce mélange de ton et de mots aptes à capter et retenir l’attention. Le juge d’instruction de Rennes, Luc Binic, consultait ostensiblement son téléphone. La procureure de Rennes échangeait quelques mots avec les deux substituts qui l’encadraient. Quant à Joseph Marinetti, il était en train de se lever, car sa secrétaire était venue le chercher.
— Continuez sans moi, dit le procureur. Un coup de fil urgent, apparemment.
Après qu’il s’était éclipsé, Sylvaine Rappaport prit la parole pour répondre à Gabrielle. Le système qu’elle proposait présentait certains avantages, dit-elle, notamment de permettre aux enquêteurs qui connaissaient les lieux de continuer à traiter une affaire criminelle avec un ou une juge d’instruction avec qui ils avaient l’habitude de travailler. Mais l’inconvénient principal est que cela compliquait tout, des relations entre les magistrats aux instructions données aux enquêteurs, en passant par certains risques procéduraux, raison pour laquelle cela n’avait jamais été mis en place.
Son argumentation précise et, il fallait bien le dire, convaincante, mit fin sur-le-champ à la réunion. Alors que tout le monde se levait, le procureur Marinetti entra de nouveau dans la salle et s’adressa à sa collègue rennaise.
— Peut-être une future affaire pour vous, dit-il.
— Ah bon ? De quoi s’agit…
— Ça vous dit quelque chose, Marc Mazières ?
— Le banquier ? demanda Sylvaine Rappaport.
— Celui qui a la super baraque à Dinard, celle que tout le monde admire ? ajouta Luc Binic.
— C’est cela même. Eh bien, figurez-vous qu’un avocat parisien tenait absolument à me parler, car sa cliente, une certaine Sophie Gardel, est inquiète.
— Quel rapport ?
— Marc Mazières et sa femme Judith sont son gendre et sa fille. Ils ont apparemment disparu brusquement. Leurs trois enfants aussi.
— Ils ont peut-être pris quelques jours de vacances, dit Luc Binic.
— Leur bateau, amarré d’habitude dans leur petit port privé, est également introuvable.
— Je vais me renseigner, fit Sylvaine Rappaport. On se tient au courant, hein ?
Au fond d’elle, Gabrielle ressentit les vibrations aisément reconnaissables de l’excitation, mais aussi les tiraillements honnis de la jalousie.
En regagnant leur voiture, Gabin avait déjà dans l’idée que la disparition de la famille Mazières n’était pas « normale » et qu’il risquait bien de s’agir de sa première enquête locale. Dans son métier, rien ne devait être laissé au hasard. À moins d’être dingue, la mère de Judith Mazières ne s’inquiétait pas sans raison.
— On rentre ? demanda Madec en prenant place au volant.
— Non, on retourne au commissariat. Je veux faire quelques vérifications avant de partir.
Le major eut un regard sur sa montre.
