Savoir aimer - Michel Théron - E-Book

Savoir aimer E-Book

Michel Théron

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Beschreibung

Aimer au sens humain du mot n'est pas quelque chose de spontané. Cela s'apprend tout au long de la vie, et par une réflexion à quoi ce livre veut contribuer. Il ne défend aucune vision normative de l'amour. Il traite d'abord de l'amour-passion, qui se nourrit de désir et de rêves. Puis de l'amour-compassion, qui affronte le réel. Ensuite il met en lumière les dangers qui guettent l'un et l'autre : l'oubli d'autrui pour le premier, le sacrifice de soi pour le second. La dernière partie montre ce que pourrait être un bon usage de l'amour, exempt de ces deux dangers, et triomphant de la prose de l'existence au moyen de l'humour.

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Seitenzahl: 335

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Table analytique

Avant-propos

I. La passion, ou l’amour de désir.

L’amour de l’amour

Le séisme de l’adolescence

La soif d’aimer

L’autre comme prétexte

Les euphémismes de la passion

La cristallisation

Désir et absence

Le pouvoir de la distance

Laisser à désirer

Logique de l’amour platonique

Désir et projections

La tyrannie du mental

L’amour parental

La fuite dans l’imaginaire

L’incommunicabilité

Les intermittences du cœur

Lucidités meurtrières

Le substrat du désir : la libido

Déception sexuelle ?

Sexualité et déshumanisation ?

Désir, imaginaire, langage

L’unidimensionnalité

La loi d’attraction-répulsion

Vie relationnelle et culpabilité

Amour et mendicité

Désir et sidération

La déchirure

Le « teasing » des rencontres

Au-delà du désir physique

Beauté fatale

Désir et souvenir

Souvenir et résilience

Exemples poétiques

La sidération extatique : le thaborisme

Ne pas détruire les traces du passé

Don Juan, ou le désir cultivé pour lui-même

Portrait de Don Juan

Cultiver le rêve

Une illusion vitale ?

Souffrir ou non ?

La quête d’absolu

Le renoncement au désir

Limites du renoncement

Regrets ou remords ?

Regrets et ombre personnelle

Le tragique du choix

Exemples

Les occasions manquées

Vies gaspillées

Se protéger de l’amour ?

Du coup de foudre

Désir et conflits

Amour et estime

Tomber amoureux

L’amour divisé

L’irrationalité du désir

Amour et haine

Le « tout ou rien » du désir

Le désir ne s’analyse pas

Désir et perversion

Le voyeurisme

Une infinité de pratiques

Désir et archétypes

L’« anima » masculine

Âme masculine et féminine

L’« animus » féminin

L’« anima » négative : les projections

L’« anima » positive : les sublimations

Désir et temps

II. La compassion, ou l’amour de don

La tentation de l’autarcie

Amour captatif et amour oblatif

Exemples d’amour de possession, ou captatif

Exemples d’amour de don, ou oblatif

L’amour de don est-il plutôt féminin ?

Agapè, ou l’amour de bienveillance

La compassion

Sympathie et empathie

Amour et tendresse

Un exemple

Nature et culture

Désir et volonté

Amour et perspective

Langage, représentation, anticipation

Le sens du futur

La vraie fidélité

Dilection ou amour de choix

De la sidération à la considération

L’attention portée à l’autre

La nature du regard

L’amour transformateur

Faire attention au langage

Royauté du silence

Un besoin constant d’attentions ?

Amour et amitié

Agapè et Philia (l’amitié)

Amour et vie sociale

Pouvoir parler avec l’autre

Fin de l’amour-désir ?

Passage de l’amour-désir à l’amour-don

Traces du premier dans le second

La catastrophe du désir disparu

III. Du bon usage de l’amour

Par-delà le désir et le don

Fusion ?

Androgynie primitive

Désir de fusion ou de symbiose

S’aimer soi-même

L’instrumentalisation de l’autre

Égoïsme et égocentrisme

La fuite loin de soi

Aimer l’autre comme soi-même

Le retour à soi : un exemple

La « metanoïa » de l’amour

Souci de soi, souci de l’autre

Trouver son être profond

L’Enfant intérieur

L’amour s’apprend

Amour et solitude

La solitude incontournable

Une société coupée d’elle-même

Différence entre solitude et isolement

La promiscuité meurtrière pour l’amour

Amour et sacrifice

La base de l’amour sacrificiel

Dieu est amour ?

Le scénario de la Messe

Rançon et rédemption

Force émotionnelle de l’amour sacrificiel

L’amour patriotique : le sacrifice religieux laïcisé

Amour et pardon

Autodépréciation et agressivité

« Porter sa croix » ?

Le sacrifice symbolique

Un faux calcul : s’attacher quelqu’un par le sacrifice

La découverte progressive de l’autre

Amour et caractère

Le caractère comme destin

Différence entre caractère et niveau culturel

Amour et liens familiaux

Amour filial ?

Parents réels et parents archétypaux

La transmission spirituelle

Paternité et adoption

Au-delà de la biologie

Couple, amour et parentalité

Amour et connaissance

Que devient l’amour sans connaissance ?

L’Ours de la fable

L’aveuglement tragique

La perversion possible du langage

L’« esprit de finesse »

Un paradoxe : le refus de la consolation

Partir de la raison pour la dépasser

Amour et amour-propre

Le regard des autres

Savoir faire la paix le premier

Les deux moitiés du chemin

Bisexualité, homosexualité

Homme et femme face à la sexualité

La théorie du genre

Conjurer les différences

L’union du masculin et du féminin

L’androgynie comme horizon

La préservation des commencements

Jouer à la « première fois »

Vie affective et spirituelle : retrouver le Début

Deux excès symétriques

L’exaltation

La banalisation

La stagnation de l’être

Amour et finitude

L’« énantiodromie », ou le basculement à l’opposé

De l’« ici-bas » à l’ « ici-haut »

Impatience et paresse

Les « moments parfaits »

La musique de la vie

Amour et humour

La « metanoïa » du rire

La vie mêlée

L’humour salvateur

Conclusion

Avant-propos

Aimer au sens humain du mot n’est pas quelque chose de naturel, de spontané. Cela s’apprend progressivement tout au long de la vie, et il arrive que même une vie n’y suffise pas.

Ce qui complique la question est que le mot même recouvre des réalités bien différentes, et étant unique pourrait nous faire croire à la simplicité de la chose. Pourtant ce n’est pas la même chose d’aimer une personne et d’aimer les cerises par exemple. La langue anglaise distingue ici to love et to like. Le premier a un sens plus fort que le second. Il implique plus l’idée d’une élection qualitative et exclusive, tandis que le second se prodigue à beaucoup d’occasions.

Le français malheureusement n’a pas cette opposition, et les dictionnaires cumulent un grand nombre de sens pour le mot « aimer ». C’est précisément ce qui fait la difficulté quand il est employé, car on n’y comprend pas toujours la même chose. Que veut dire : « Je t’aime » ? « Je te désire » ? « J’ai besoin de toi » ? « Je veux te rendre heureux (ou heureuse) » ? Ou encore autre chose ? Dans le cas d’un couple, si l’un des deux pense (consciemment ou inconsciemment) à une chose, et l’autre à une autre, le malentendu sera patent, et des catastrophes pourront s’ensuivre quand il éclatera au grand jour. La chanson de Gainsbourg « Je t’aime, moi non plus » modélise bien ce cas. Si l’un dit « Je t’aime » en pensant à « Je te désire » (donc « Je ne t’aime pas »), l’autre qui a bien compris la situation peut bien répondre : « Moi non plus ».

Pour éviter ce brouillard sémantique, il faut donc scruter soigneusement le langage, opérer une sorte de nettoyage de la situation verbale, analogue à l’opération d’asepsie préalable à une intervention chirurgicale. Que veut-on dire quand on parle d’amour ? Pour cela il faut même creuser plus profond que l’impression qu’on en a au premier examen, que ce que l’on croit consciemment.

Quant aux « synonymes » que donnent les dictionnaires du mot amour, ils sont sans doute des déclinaisons d’un sentiment unique, mais ils expriment entre eux des choses différentes : affection, inclination, penchant, estime, goût, attachement, amitié, etc. En fait on peut les voir comme des subdivisions de l’amour. Au moins, puisque le langage a ces distinctions, creusons-les et faisons-les, comme nos précieuses du XVIIe siècle avaient leur Carte du Tendre. Et déplorons la déculturation qui fait oublier aujourd’hui ces nuances en faisant perdre le vocabulaire et en rabotant les cerveaux.

Cet ouvrage comporte beaucoup de citations qui illustrent les différents visages que peut prendre l’amour, au point qu’il en constitue lui-même une petite anthologie. Leur avantage est de rendre plus concrètes et plus proches de nous les considérations théoriques contenues par ailleurs dans l’ouvrage.

Les petits chapitres qui composent ce livre sont à lire lentement, et parfois, vu leur densité, il sera bon d’y revenir. À l’intérieur de chaque grande partie, on peut les lire séparément, car on peut les considérer comme indépendants les uns des autres.

Je ne défends dans ce livre aucune vision normative de l’amour. Simplement je défends la lucidité qu’il faut toujours avoir sur ce qui en son lieu et en son nom est éprouvé. Si l’analyse est claire, elle portera en elle-même dans chaque cas justification ou réprobation, et on pourra ensuite tirer de l’ensemble des situations exposées nombre de conseils pratiques, comme ceux, à la mode aujourd’hui, qui relèvent du coaching.

M.T. – septembre 2022

I. La passion, ou l’amour de désir

L’amour de l’amour

On commence toujours sa vie par aimer l’amour, avant d’aimer quiconque. On préfère éprouver le sentiment lui-même, avant de s’intéresser vraiment à quelqu’un.

Mais au préalable il faut tenir compte du conditionnement culturel. Pourquoi les petits enfants très tôt veulent-ils avoir qui un amoureux, qui une amoureuse ? Sans doute parce qu’ils veulent faire comme les grands, mimer leur comportement, même ne sachant pas ce qu’il signifie. Ce mimétisme les façonne, avant même l’apparition du désir lui-même, le séisme et l’élan de la puberté.

Mais ne persiste-il pas encore chez certains adultes, que leur nature ne prédispose peut-être pas à l’amour ? Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux, s’ils n’avaient pas entendu parler de l’amour. Ce sont des êtres froids de cœur et de sensibilité, qu’il ne faut peut-être guère envier. Pour certains, dont je suis, l’amour est la grande affaire de la vie. Mais pour d’autres, que je connais, il n’est qu’une récréation passagère. Certains m’ont même dit qu’il est vain d’écrire sur l’amour, tout le monde sachant ce que c’est...

Le séisme de l’adolescence

Quand se termine l’enfance, et qu’apparaît l’adolescence, alors apparaît vraiment la première forme de l’amour, la première éprouvée dans chaque vie : l’amour de désir. Ce qu’on cherche, ce n’est pas forcément de rencontrer réellement ou effectivement quelqu’un, c’est de se trouver dans un certain état, celui d’être amoureux. On le ressent, et on s’y complaît.

On ne pense pas encore ce qu’on pourra voir ou entrevoir plus tard, qu’être amoureux et aimer sont des choses différentes. On croit peut-être, naïvement et abusé par les mots, que quand on est amoureux, on aime. Mais on oublie la forme verbale différente dans ces deux cas : être amoureux vise un certain état où l’on se trouve, une passivité. Et aimer est un verbe transitif, actif. Dans le premier cas, l’amour se ressent ou s’éprouve, dans un monde fantasmé dominé par le désir. Dans le second, il se prouve dans l’action. Ou s’il s’éprouve, c’est qu’il s’affronte à la réalité, à la personne même de l’autre.

C’est à la puberté que le désir explose dans toute sa force. On en a un très bon exemple avec le personnage de Chérubin dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais :

Je ne sais plus ce que je suis, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. ... Une fille, une femme ! Ah ! Que ces noms sont doux ! Qu’ils sont intéressants ! (I, 7)

ainsi que chez Mozart, dans Les Noces de Figaro :

Mon cœur soupire

La nuit le jour

Qui peut me dire

Si c’est d’amour ?

Ce qui est important, c’est l’indétermination, le vague constitutif du désir, qui peut se porter sur n’importe quel objet, et l’ignorance où se trouve celui qui l’éprouve quant à ce qui lui arrive. On ne se reconnaît plus, comme le dit Hippolyte dans la Phèdre de Racine :

Maintenant je me cherche et ne me trouve plus... (I, 2)

Aussi l’amoureux attribue à ce qui est extérieur à lui le pouvoir d’éveiller, de causer ce qu’il ressent, alors qu’en réalité (mais il ne s’en apercevra que bien plus tard) c’est en lui-même que l’essentiel se passe, l’éveil du désir avec toutes ses harmoniques.

La soif d’aimer

Nul n’a caractérisé cette situation d’indétermination mieux que saint Augustin, quand dans ses Confessions il évoque ses années d’adolescence à Carthage :

« Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer. Je cherchais un objet à aimer, aimant aimer » – Nondum amabam, et amare amabam. Quaerebam quid amarem, amans amare (III, 1).

Cet amour de l’amour est une grande soif d’aimer, et comme on le sait le propre de la soif est de ne pas être difficile sur la nature du breuvage qui lui est présenté. On peut se désaltérer de tout, et de la première gourde venue. C’est pourquoi le dieu latin de l’amour, Cupidon, est présenté avec un bandeau sur les yeux : il rend aveugles ceux qu’il frappe de ses flèches.

Pourtant, si confus que soit cet état, l’abandonneraiton ? De toute façon, après le sommeil ou la léthargie de l’enfance, le corps désire, et le cœur bat, et ce n’est pas rien. Enfin quelque chose se produit qu’il nous semble avoir attendu depuis toujours ! C’est comme un réveil. Voyez la Belle au bois dormant réveillée par l’étreinte du Prince charmant, ou encore le groupe sculpté de Canova : Psyché (l’Âme) réveillée par le baiser de l’Amour.

Car si l’amour fait souffrir, par exemple lors de la rencontre effective de l’autre, qui très souvent déçoit ou désabuse, il donne au moins l’impression de vivre. Quand on aime, on ne s’ennuie pas. Les ennuis d’amour ont ceci de bon qu’ils n’ennuient jamais. Au moins est-ce là ce qu’on peut comprendre rétrospectivement, avec le recul de l’expérience.

Le grand mythe de l’amour-désir est celui de Tristan et Yseult. La logique en est claire : Tristan ne vivra jamais avec Yseult. En fait il aime aimer Yseult, ou, nouveau Narcisse, il s’aime aimant Yseult. On ne les imagine pas tous deux mariés et affrontant le Temps. Le désir et sa soif ne peuvent vraiment s’étancher, se parachever que dans la mort.

Notez bien ici qu’il y a deux Iseult : celle qu’on aime de passion (Yseult la blonde), et celle qu’on épouse, que Tristan épouse dans le mythe même : Yseult aux blanches mains – On la désigne parfois sous le nom d’Yseult seconde.

Cet amour-désir est ce que les Grecs nomment Éros (ou Érôs si on garde l’oméga du mot). Il est à la base de ce que nous entendons par le mot de Passion (dont l’étymologie renvoie à « passivité », qui est bien la façon dont on vit le désir). Mais la base en reste toujours l’amour adolescent, le premier amour. Certains n’en reviennent jamais.

L’autre comme prétexte

Comme tout désir, le désir amoureux n’est pas basé sur la connaissance réelle, objective, de ce qu’est véritablement son objet. Mais c’est plutôt lui qui valorise ce vers quoi il se porte et qui le décrète, le sent ou le pense bon pour lui, conformément par exemple à ce que dit Spinoza dans l’Éthique :

Ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, c’est parce que nous la désirons que nous disons qu’elle est bonne.

Rêvons-nous de l’objet aimé, de sa beauté par exemple ? Le même philosophe a tôt fait de nous désabuser :

La beauté n’est pas une qualité de l’objet considéré, mais un effet en celui qui considère cet objet. La plus belle main du monde, vue au microscope, apparaîtra horrible.

Quant à l’amour lui-même, c’est tout naturellement que Spinoza le déconstruit :

L’amour est une allégresse (laetitia) qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure.

Autrement dit, en prenant bien garde à la fin de la phrase : ce que nous prenons pour la cause de notre amour n’en est en réalité que le prétexte ou l’occasion, tous deux tout à fait fortuits. On pourra remplacer le mot « idée » par celui de fantasme, ou d’imagination.

Bien ambiguë donc est la formule qu’on prononce souvent à l’adresse de l’objet aimé : « Mon amour ». Faut-il comprendre, relativement à ce sentiment : « Toi qui es le résultat du désir que j’éprouve », ou bien : « Toi qui le causes » ?

En général, dans l’amour-désir ou l’amour-passion l’objet aimé n’est qu’un prétexte à fantasmes, imaginaire. Dans les premiers temps où le désir fait irruption dans nos vies, l’autre ne compte pas. On peut même dire que selon la logique de l’amour-désir on n’aime jamais personne quand on aime.

Un homme épris par exemple ne rêve pas d’une femme parce qu’il la trouve belle, il la trouve belle tout simplement parce qu’il s’en est persuadé et rêve à son sujet. C’est l’imagination qui joue ici le principal rôle. Il y a un très joli mot de Sacha Guitry là-dessus : « Comme vous étiez jolie, hier soir au téléphone ! » Il faut laisser les belles femmes aux hommes sans imagination.

D’où la disproportion manifeste entre le monde de l’amour-passion, fait de rêves (et parfois aussi de cauchemars), et celui du réel, comme il se voit dans cette constatation de Proust dans Un amour de Swann, quand il évoque :

... la sagesse des gens non amoureux qui trouvent qu’un homme d’esprit ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la peine ; c’est à peu près comme s’étonner qu’on daigne souffrir du choléra par le fait d’un être aussi petit que le bacille virgule.

Les euphémismes de la passion

Cette « sagesse des gens non amoureux » est celle de Lucrèce, quand il remarque ce qu’on pourrait appeler les euphémismes de la passion, c’est-à-dire l’embellissement aveuglé, ou le travestissement de la réalité que fait, par son imagination, celui qui aime vis-à-vis de l’objet de son amour (De natura rerum, IV, v.1145-1170). Ce passage a été imité par Molière dans Le Misanthrope, avec la fameuse tirade d’Éliante :

L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,

Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix ;

Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,

Et dans l’objet aimé tout leur devient aimable :

Ils comptent les défauts pour des perfections,

Et savent y donner de favorables noms.

La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;

La noire à faire peur, une brune adorable ;

La maigre a de la taille et de la liberté ;

La grasse est dans son port pleine de majesté ;

La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,

Est mise sous le nom de beauté négligée ;

La géante paraît une déesse aux yeux ;

La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;

L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;

La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;

La trop grande parleuse est d’agréable humeur ;

Et la muette garde une honnête pudeur.

C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême

Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.

(II, 4, v.711-730)

Il s’agit là de vrais conseils d’indulgence donnés au trop sévère Alceste par son amie, et Molière n’adopte pas la distance et le ricanement évidents chez Lucrèce. En cela, face à la « sagesse des gens non amoureux », il se montre au contraire très sage. Je ne suis pas sûr en effet qu’il faille toujours traiter ce thème sur le mode plaisant, et voir dans ce phénomène quelque chose de ridicule. Il faut en prendre leçon, et il peut être charitable d’euphémiser ainsi. Quand nos amis sont borgnes, regardons-les de profil. Qui veut un ami parfait, n’a pas d’ami.

La cristallisation

Stendhal dans De l’Amour, parle de la « cristallisation », c’est-à-dire de l’embellissement que nous faisons des êtres vers lesquels notre désir nous porte. Comme le rameau plongé dans une mine de sel en ressort tout paré de merveilleux cristaux, ainsi l’objet de notre amour est-il transformé et transfiguré par les qualités merveilleuses dont nous l’ornons. Il est évident dès lors que son absence est préférable à sa présence, qui ferait obstacle, précisément, à cette « cristallisation » :

Laissez travailler la tête d’un amant pendant vingt-quatre heures et voici ce que vous trouverez :

Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver : deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grandes que la patte d’une mésange, sont garnies d’une infinité de diamants mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître le rameau primitif.

Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections.

« On ne peut plus reconnaître le rameau primitif ». Comment mieux exprimer que ce désir à substrat biologique évident (la puberté est aussi une question d’hormones) fasse naître, comme dirait Freud, d’aussi belles sublimations ?

Désir et absence

La logique de l’amour-désir est que l’on on aime mieux l’autre quand il n’est pas là que quand il est là.

Présente je vous fuis, absente je vous trouve

dit Hippolyte à Aricie dans la Phèdre de Racine. Mais déjà Virgile écrivait à propos de Didon s’hallucinant en l’absence d’Énée :

Absent, absente elle l’entend et le voit.

Illum absens absentem auditque videtque.

(Énéide, IV, v.83)

Bien sûr les sages ont souligné ce phénomène, pour en critiquer l’insatisfaction constante. Ainsi Lucrèce dans le De natura rerum :

Tant que demeure éloigné l’objet de notre désir, il semble surpasser tout le reste ; l’avons-nous obtenu, nous désirons encore autre chose, et une égale soif nous tient toujours en haleine... (III)

Il en est du désir amoureux comme de tout désir. La vie humaine est y vouée à une soif inextinguible. Mais la sagesse du renoncement total face au désir, telle qu’on la voit aussi dans le bouddhisme, est-elle encore à hauteur d’homme ? Le cœur continue-t-il d’y battre ?

Il le fait en tout cas dans le désir amoureux. Et en effet il bat plus fort quand l’autre est absent. La présence de ce dernier est un obstacle au rêve qu’on se fait de lui, car nous faisant face il résiste aux projections dont nous le parons, aux rêves dont nous l’ornons.

Le pouvoir de la distance

Je me méfie des proverbes, où l’on voit d’habitude la sagesse des nations, et je me plais à les renverser. À l’inverse donc de ce qu’on dit, il arrive dans la vie que les absents aient toujours raison. Loin des yeux, près du cœur. Major e longinquo reverentia, disaient les Latins : la considération augmente avec l’éloignement.

Ne méprisons pas ce rôle salvateur de la distance : il a beaucoup à nous apprendre, même si l’on se situe dans un autre type d’amour que celui de la passion, et chacun peut en faire son profit. Dans le cas d’un amour mature aussi il faut parfois savoir garder distance avec l’autre, pour éviter la tyrannie du temps et le refroidissement de l’habitude. Tant l’imaginaire, en nos vies, garde de prestige !

Bien sûr, il y a désir et désir, et faut prendre en compte ici le type psychologique du candidat à l’amour, le degré de profondeur du sentiment qu’il est susceptible d’éprouver. Ainsi on peut dire que l’éloignement et l’absence détruisent les petites passions et augmentent les grandes, comme le vent souffle une petite bougie et attise un grand feu. Au vers fameux de Lamartine :

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

Giraudoux a opposé malicieusement la formule inverse :

Un seul être vous manque et tout est repeuplé.

Entendez dans ce dernier cas qu’aussitôt disparue la personne « aimée » (et là les guillemets s’imposent), on s’intéresse à tout ce qu’on voit autour de soi. Mais c’est le propre d’êtres passablement superficiels, capables seulement de passades ou d’amourettes, et ignorant la force subversive et totalitaire du désir vrai. Ce dernier, quand il est pleinement vécu, s’exacerbe de l’absence de l’autre.

Je pense ici à ce qu’on appelle, après les théologiens chrétiens, la delectatio morosa : le plaisir trouvé dans l’attente même, la représentation de son objet, son imagination. On s’est appuyé pour en définir la culpabilité sur l’évangile de Matthieu : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis dans son cœur l’adultère avec elle » (5/28). Cette attitude a été plus tard appelée « péché par pensée ». – Eh bien, il me semble que tous les amoureux doivent y succomber !

« L’amour, disait Andy Warhol, est meilleur dans les rêves que dans les draps. » On connaît aussi la remarque humoristique, attribuée à Clemenceau : « Le meilleur moment en amour, c’est quand on monte l’escalier ». Mais c’est là une remarque que l’on peut généraliser, et dont on peut tirer, sans sortir de notre sujet, toute une vision du monde, ou toute une philosophie, qui a d’ailleurs des antécédents importants. La qualifier d’idéaliste ne l’empêche pas d’exister et, surtout pour certains êtres, d’être profondément sentie. Il y a en effet comme une logique du désir poussé à ses conséquences extrêmes.

Laisser à désirer

C’est dans la veille de la fête qu’on peut voir la vraie fête, dans le samedi soir le vrai dimanche, les vraies vacances le jour où on les prend. D’un certain point de vue, toute entrée effective dans le réel, tout accomplissement portent en eux le germe d’une malédiction, et « achever » signifie à la fois « parfaire », et tuer ». Que veut-on dire, quand on dit de quelqu’un qu’il est « fini » ? Accompli, ou mort (has been) ? Les psychologues ont relevé ce qu’ils appellent le « syndrome de l’accomplissement total ». Par exemple celui dont a été atteint Amstrong, le premier homme à avoir marché sur la lune : ayant accompli ce qu’il désirait le plus, il est entré dans une grave dépression.

À bien des égards, il semble qu’on n’est heureux qu’avant de l’être. Il y a une sorte de fatalité inhérente à toute réalisation, fruit de toute décision qui est aussi un meurtre ou une occision, et de tout accomplissement. Elle est le regret de ce qui l’a précédé : l’indétermination, riche de tous les possibles. Toute œuvre est un peu comme le masque mortuaire de son intention. Ce qui est fait, effraie.

Il est bien rare que dans la vie les fruits passent, selon le mot du poète, la promesse des fleurs. Ainsi on aime le printemps, parce qu’il est promesse. Mais pas l’été, qui est réalisation. On comprend pourquoi Flaubert, au début de Bouvard et Pécuchet, ait pu parler de

... la tristesse des jours d’été ...

Il est bizarre que l’expression « laisser à désirer » soit chez nous empreinte d’une coloration péjorative. Il faut, au contraire, laisser à désirer, car sitôt satisfait, le désir peut disparaître, ou au moins diminuer. C’est pourquoi on peut menacer quelqu’un de la réalisation de ce qu’il souhaite le plus profondément. Les dieux nous punissent en nous exauçant. Que se passerait-il par exemple si nous changions nos cartes de vœux : « Je vous souhaite de ne pas obtenir cette année tout ce que vous désirez » ? Nous pourrions essayer, nous verrions bien… Car s’il est dur de ne pas obtenir ce qu’on souhaite, il est dur aussi de l’obtenir...

Logique de l’amour platonique

Conformément à ce qui vient d’être dit, peut-être au fond rien ne nous dispose-t-il plus à devenir amoureux qu’une parole comme : « Non, ce soir, je ne suis pas libre ! » – ou bien qu’un rendez-vous donné par l’être aimé et où finalement il n’est pas venu. Tout cela peut certes servir d’arme pour la coquetterie. Mais si cela constituait bel et bien le meilleur aliment du désir ? Il fait vivre, mais en un sens, pour vivre lui-même, il n’a pas besoin de la vraie vie, je veux dire la vie réelle, positive, accomplie.

Ce n’est pas pour rien que l’amour dit « platonique », qui refuse l’affrontement avec le réel, est, si on le pousse à l’extrême, son aboutissement logique. Dans le Banquet de Platon, l’amour est dit, dans le discours de Diotime, fils de Pauvreté (Penia) et de Richesse (Poros). La pauvreté, il la doit à sa dépendance. Et la richesse, à la flamme qui l’anime et le consume, loin du monde banal.

Mais la satiété supprime la faim, et engendre une sorte de narcolepsie, d’endormissement. Les grands amoureux au contraire sont anorexiques, très souvent au sens physique même du terme, car ils sont en réalité épris d’une autre faim, inextinguible : que leur désir jamais ne meure. Comme on peut avoir les yeux plus grands que le ventre, ainsi l’amour peut excéder le corps. Littéralement on peut être « troué » par le désir. Il peut être si grand qu’on peut dire : « Tu me manques ! » à celui qui en est l’objet, même quand on est en face de lui. On peut même rêver si fort de quelqu’un qu’il en perd sa réalité.

Il y en a un bel exemple dans le personnage d’Anne Desbaresdes, dans Moderato cantabile de Marguerite Duras. Dans le chapitre central, consacré à un dîner bourgeois, pompeux cérémonial de la goinfrerie satisfaite, elle refuse de manger, se contentant de boire jusqu’à l’ivresse.

Comme le voyageur traversant de nuit un paysage imagine ce qu’il pourrait être de jour, ou encore comme le candidat au suicide qui veut encore vivre, mais autrement, de même l’anorexique ici éprouve une autre faim que celle du corps, celle de l’amour-désir. En lui, l’âme enveloppe et dépasse la chair : ils maigrissent souvent, ceux que dévore la passion, et à l’inverse de ce qu’on croit peut-être, la gastronomie ne fait pas bon ménage avec elle, car leurs buts sont vraiment très différents. Le bon repas n’est rien à côté de l’étreinte où l’on côtoie l’éternité : il la compromettrait plutôt. Ce tropisme de l’inassouvissement est le lot commun des grands amants et des grands mystiques. Il y a en effet une anorexie sainte, qu’ont étudiée les historiens.

De ce point de vue, et dans cette logique seulement, on peut dire que les plus belles histoires d’amour, dans leur quête d’absolu, s’exacerbent de leur non-satisfaction. À l’extrême, ce sont celles qui ne commencent jamais. – Mais évidemment je ne plaide pas ici pour la radicalité de cette position : simplement on peut y voir un aboutissement logique quand on se situe, pour caractériser l’amour, du côté du Désir.

Désir et projections

Tout de même, c’est quand on dit à quelqu’un : « Je ne te reconnais plus » qu’on commence véritablement à le connaître. La tragédie de beaucoup de couples qui se forment avec la seule passion ou le seul désir pour base est là : au début, on n’ose pas se regarder ; et à la fin, on ne peut plus se voir.

Imaginons un tailleur qui ait fait un costume pour son client. Celui-ci vient l’essayer, et il ne lui va pas. Que dirions-nous si le tailleur voulait tailler dans le client ? Il faut au contraire qu’il retouche le costume. De même, pourquoi reprocher à l’autre de ne pas être conforme à l’idée qu’en solitude et loin de lui on s’en était fait ? Nous devrions au contraire retoucher le costume, et réviser ce que nous avions projeté sur lui. Il n’est pas conforme à nos rêves ? Soit. Retouchons-les.

Si l’on n’a pas cette sagesse, qui consiste à adapter notre regard à ce qu’est l’autre objectivement, indépendamment du prisme diffractant à travers lequel nous l’avons vu au début, l’amour apparaîtra à la fin comme un mirage, et pourra lui succéder son exact contraire, le mépris. Voyez comment Emma en le comparant à son amant en vient à mépriser son mari, un fort brave homme pourtant, dans Madame Bovary de Flaubert :

Cette tendresse, en effet, chaque jour s’accroissait davantage sous la répulsion du mari, et plus elle se livrait à l’un, plus elle exécrait l’autre ; jamais Charles ne lui paraissait aussi désagréable, avoir les doigts aussi carrés, l’esprit aussi lourd, les façons si communes qu’après ses rendez-vous avec Rodolphe, quand ils se trouvaient ensemble. (XII)

Et aussi, voyez dans Anna Karénine de Tolstoï, ce que finit par penser Anna :

Elle n’éprouvait plus envers son mari que la répulsion du bon nageur à l’égard du noyé qui s’accroche à lui et dont il se débarrasse pour ne pas couler.

Le mépris est le sujet du roman de Moravia qui porte ce titre, ainsi que du film de Godard qui en a été tiré (1963). C’est aussi le sujet du film de Sam Mendes, Les Noces rebelles (2008). L’épouse en arrive à mépriser son mari, qui ne correspond pas à l’image idéale qu’elle s’en était faite dans les premiers temps de leur idylle. Évidemment le mari ne comprend rien à ce revirement soudain. Aucun des deux ne reconnaît l’autre, et s’enchaînent les scènes de reproches mutuels, sans qu’il y ait possibilité de mise à plat objective de la question. C’est, hélas !, le sort pathétique de beaucoup de couples.

Ces rêves que nous nous faisons de l’autre sont sans doute inévitables, très séduisants aussi, mais ne permettent sans doute pas de fonder une relation solide dans la durée. Ce sont en vérité des projections que nous faisons sur l’autre, sans égard à ce qu’il est lui-même et aussi à ce que nous lui devons. Souvent par exemple nous attendons que l’autre change pour l’aimer, alors que l’autre attend que nous l’aimions pour changer.

Deux illusions existent, dangereuses et symétriques, fruits toutes deux de projections. Les femmes veulent changer les hommes, les hommes ne veulent pas que les femmes changent – comme il se voit dans Sueurs froides (Vertigo) d’Hitchcock.

La tyrannie du mental

Cette question est fondamentale, et éclaire singulièrement l’expérience amoureuse.

Le monde extérieur à nous est ordinairement notre représentation, l’image que nous nous en faisons, et tout notre monde mental est fait de projections (les vrittis, en sanskrit). Toutes les sagesses et spiritualités du monde nous mettent en garde contre elles, et nous invitent au contraire à voir objectivement, devant nous, ce qui est, toutes projections mises de côté. D’habitude elles nous asservissent et nous parasitent. Nous suivons rêveusement et passivement nos pensées comme singes se balançant dans les branches d’un arbre, au lieu de nous centrer et concentrer par exemple sur le seul réel présent constatable, sur le seul hic et nunc (ici et maintenant). Ces pensées qui sautent caractérisent ce qu’on appelle notre monkey mind (esprit de singe). Elles sont du domaine de l’imaginaire, et le salut vient, nous disent les sages de toutes les traditions, de la destruction de notre mental, de toutes les supputations, nœuds et crispations qui asservissent et paralysent notre psyché : « Je pense qu’il pense que je pense, etc. » La méditation de pleine conscience (mindfulness) peut permettre de les éloigner. – Pour avoir des exemples de ces « crampes mentales » voyez Nœuds, du psychiatre Ronald Laing.

Ainsi à force de suppositions sur les choses et les êtres nous fuyons la réalité, et très souvent nous nous mettons nous-mêmes à la torture, nous sommes nos propres bourreaux : heautontimoroumenoi. C’est pourquoi tous les sages disent : Si ton mental vit, tu meurs. Si ton mental meurt, tu vis.

Ce qui est vrai du salut spirituel en général l’est aussi de la bonne santé psychologique et relationnelle. Ainsi dans certains couples où il n’y a pas de vrai dialogue, il arrive que chacun se contente de supputer mentalement et isolément ce qu’éprouve l’autre, sans le lui demander expressément. Par exemple si l’un est inhibé par la peur, et s’il fait part à l’autre des doutes qu’il éprouve quant à lui sur la durée de la relation, ce dernier le croira même s’il pensait lui-même à cet instant qu’elle pouvait durer. Tant la peur est contagieuse ! S’achèvera alors une relation qui, sans projection de ce type, aurait pu bien fonctionner.

Malheureusement, cette position n’est pas toujours possible à tenir, et il est très difficile, dans toutes les relations que nous nouons avec les autres, de ne pas projeter. Cela va du plus anodin au plus catastrophique.

L’amour parental

C’est ici le cas d’évoquer l’amour parental. Il peut être meurtrier, quand il n’est fait que de projections instrumentalisantes. « Mets ton pull, j’ai froid ! », disent certaines mères possessives à leurs enfants, qu’ainsi elles vampirisent et dévorent. Elles oublient ce que dit Gibran dans Le Prophète, dans une remarque qui peut initier à l’amour mature :

Vos enfants ne sont pas vos enfants…

Ce qu’on appelle en rhétorique une antanaclase, ici le miroitement de sens sur le possessif qui prend une autre valeur à la seconde occurrence, montre que si nos enfants naissent de nous, ils ne sont pas nous, ils ne nous appartiennent pas. « Tu n’es qu’une partie de moi », dit la mère à sa fille dans le film Family life, de Ken Loach (1971) : il n’est point étonnant que la folie, la schizophrénie en ce cas, habite la jeune fille.

On a un autre cas des catastrophiques projections parentales dans Mort d’un commis voyageur, d’Arthur Miller : le père écrase son fils sous les espoirs qu’il place en lui, et cause finalement son échec, car il ne veut pas le voir tel qu’il est, un être ordinaire, comme son fils le lui représente à la fin de la pièce. Et peut-être, comme on le voit dans cette pièce, l’enfant le plus équilibré est celui dont les parents ne se sont pas trop occupés.

Sachons donc aimer nos enfants sans projeter sur eux nos rêves déçus. Essayons de les voir tels qu’ils sont, ne faisons pas d’eux des monstres que les adultes fabriquent avec leurs regrets.

La fuite dans l’imaginaire

Peut-être le désir, dans cette façon de le vivre au moyen des projections, mène-t-il à la mythomanie, à ce que Jules de Gaultier appelait, à partir du roman de Flaubert, le bovarysme. C’est une sorte de folie aveuglante, qui occupait déjà l’esprit de Don Quichotte rêvant à Dulcinée : la voyant même dans le roman de Cervantès telle qu’elle est, une souillon, il refuse de la voir ainsi et dit à son valet Sancho qu’elle a été « enchantée ».

L’erreur est de se laisser influencer, comme lui, par la fréquentation de certaines œuvres, ou certaines lectures, qu’on projette dans la vie elle-même. Car s’il y a des œuvres formatrices et instituantes, il y en a d’autres aliénantes, ou bien qui le sont devenues. Ce sont les romans de chevalerie auxquels croit le héros de Cervantès alors que le temps en est passé, les récits romanesques et kitsch pour Emma Bovary, dont les « filles » spirituelles sont en grand nombre : Jeanne dans Une Vie de Maupassant, Thérèse Desqueyroux chez Mauriac, etc. Toutes donnent l’impression d’être d’ailleurs, et de vouloir toujours être ailleurs. On pourrait aussi évoquer, dans la même lignée, le cas des Trois sœurs de Tchékhov, qui rêvent toujours d’aller à Moscou mais n’iront jamais. Il y a même une Madame Bovary adolescente, incarnée par Charlotte Gainsbourg dans le film de Claude Miller L’Effrontée (1985).

Pour reprendre des termes appartenant à la gnose chrétienne, ces héroïnes, dont l’âme excède le monde où elles sont exilées, sont allogènes (venant d’ailleurs), perdues et incomprises au milieu de pseudanthropes (semblants d’hommes).

Ne jetons pas la pierre à ces êtres que la vie triviale et prosaïque n’a pas satisfaits. Fuir le réel dans ses rêves est assurément un obstacle au contact avec les autres, dont on ne voit pas ce qu’ils sont réellement. Mais cela étant, entre Madame Bovary déçue par ses deux amants et mourant de cette désillusion, et Monsieur Homais, parangon de bêtise satisfaite, triomphant à la fin du roman de Flaubert, je ne sais trop qui a le meilleur partage. Je pense ici au mot de René Char : « Obéissez à vos porcs qui existent, je me soumets à mes dieux qui n’existent pas. » Peut-être ce qui n’a pas de sens est-il supérieur à ce qui en a…

J’ai pris le parti dans ce livre de ne rien condamner radicalement, la réalité n’étant jamais en blanc ou noir. La folie est parfois vitale : Érasme en a fait d’ailleurs l’éloge. Laborit a écrit un paradoxal mais instructif Éloge de la fuite. Individuellement parlant, devant la prose désenchantante de l’existence, on peut vouloir se sauver, non au sens d’opérer son salut, mais au sens de s’enfuir. Un fou, au moins, ne développe pas de cancer.

L’incommunicabilité

Ce qui est sûr tout de même, c’est que le Désir, avec ses aspirations constantes et ses projections vers l’infini, problématise a priori la relation avec l’autre. Ce dernier n’est pas comestible, et n’est pas malheureusement toujours disponible et soumis à notre attente.