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À Brest, Léanne Vallauri enquête sur le meurtre sauvage d'une star du rock...
Quand une ancienne star du rock est sauvagement assassinée à son domicile de Pors Carn à Penmarc’h, la Police Judiciaire de Brest, avec Léanne Vallauri à sa tête, se retrouve chargée de l’enquête.
La flic va devoir s’immerger dans les coulisses de la foisonnante scène bigoudène des années 60-70.
Pour cette passionnée de musique, ce serait presque un plaisir si elle n’avait pas, en parallèle, à surveiller les agissements d’un nouveau collègue dont les méthodes perturbent quelque peu son service…
Dans ce nouvel opus, mêlant aventure et action, Pierre Pouchairet nous propose de remonter le temps et d’évoquer l’épopée du rock en pays bigouden.
Un nouveau roman de Pierre Pouchairet ! Découvrez, dans ce polar breton, les mystères des coulisses de la scène bigoudène des années 60-70, lors d'une enquête mouvementée !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Un nouveau polar vitaminé et iodé, donc, aux accords de blues et de rock, sur fond de crime sordide et de souvenirs des sixties au menu des Trois Brestoises, décidément infatigables !" - Quatre Sans Quatre
"Ce polar est servi par une écriture toujours juste et nous embarque avec facilité dans une enquête menée sans répit par Léane." - Sylvie K, Collectif polar
"Encore une enquête différente, avec des ramifications intérieures toutes aussi intéressantes et prenantes. Quand je commence un tel roman il m'est difficile de le lâcher." - Happy Manda Passions
"Tous les ingrédients d’une excellente série polar qui ravira les amateurs du genre." - Olivier Marchal
À PROPOS DE L'AUTEUR
Pierre Pouchairet s’est passionné pour son métier de flic ! Passé par les services de Police judiciaire de Versailles, Nice, Lyon et Grenoble, il a aussi baroudé pour son travail dans des pays comme l’Afghanistan, la Turquie, le Liban…
Ayant fait valoir ses droits à la retraite en 2012, il s’est lancé avec succès dans l’écriture. Ses titres ont en effet été salués par la critique et récompensés, entre autres, par le Prix du Quai des Orfèvres 2017 (Mortels Trafics) et le Prix Polar Michel Lebrun 2017 (La Prophétie de Langley). En 2018, il a été finaliste du Prix Landerneau avec Tuez les tous… mais pas ici.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
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Me suivre :
Site web : www.pierrepouchairet.com
Facebook : Pierre Pouchairet Pierre Pouchairet est membre du collectifL’assassin habite dans le 29Facebook : L’assassin habite dans le 29
Email : [email protected]
Ce texte original relate les aventures du commandant Léanne Vallauri-Galji et de certains personnages qui apparaissent dans l’ouvrage Mortels Trafics, Prix du Quai des Orfèvres 2017, publié chez Fayard en novembre 2016 et qui a déjà séduit plus de 120 000 lecteurs.
Affiches présentes sur la couverture : Collection privée de Gilbert Cariou.
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Le jour n’était pas levé quand Léanne Vallauri gara son véhicule de service rue Frédéric-Le-Guyader et s’engouffra dans l’escalier conduisant à l’étage de la police judiciaire. La commandant divisionnaire s’était réveillée deux fois dans la nuit et la dernière, à cinq heures du matin, avait eu raison de sa patience. Elle n’en pouvait plus. Elle décida de prendre une douche, de sauter dans ses vêtements et de fuir se réfugier au travail.
En ouvrant la porte palière, elle fut surprise de trouver les lampes du couloir allumées. Encore un sujet d’agacement. Après une rapide tournée d’inspection, elle constata que deux pièces étaient elles aussi éclairées. Elle appuya sur les interrupteurs en râlant. Elle avait plusieurs fois demandé à ses troupes de vérifier la bonne extinction des feux avant de quitter le service. Elle s’était même fendue d’une note à ce propos mais le problème persistait, comme celui des voitures mal garées, des pleins pas toujours faits, etc. Autant elle aimait enquêter avec son équipe, autant jouer les gardes-chiourmes l’épuisait. En acceptant de prendre la tête de l’antenne finistérienne de la police judiciaire de Rennes, elle était loin d’imaginer l’importance des contraintes administratives d’une telle fonction. Il lui arrivait de regretter l’époque où elle était une simple cheffe de groupe et avait pour seul souci de résoudre des affaires.
Elle regagna son bureau et se contenta d’allumer la lampe de sa table de travail. Après avoir posé son sac, elle souffla en s’asseyant dans son fauteuil. Elle était dans sa tanière. Cela pouvait surprendre, mais se retrouver là avait sur elle un effet apaisant. C’était l’endroit où elle passait le plus clair de son temps et elle avait tout fait pour s’y sentir bien. Son regard balaya les murs. Comme chaque matin, elle eut un petit pincement au cœur. Cette nostalgie avait le don de l’énerver, mais elle n’arrivait pas à s’en défaire. Elle se livra à l’exercice quotidien qui consistait à passer son environnement en revue. Une manière de résumer son existence de quadra célibataire, ou plus exactement veuve depuis un peu plus de dix ans, depuis que son mari, flic également, avait perdu la vie lors d’une opération de police dans la banlieue de Nice. Une tragédie qui avait laissé des traces indélébiles et certainement une des raisons qui la poussaient à prendre fréquemment des risques inconsidérés dans ses enquêtes. Elle jouait avec la mort, sans pour autant avoir le sentiment d’être suicidaire.
Après avoir regardé la photo de son mari, ses yeux s’arrêtèrent sur un cliché de ses parents, un officier de marine et une prof, tous deux en retraite. Ils étaient rarement en France, toujours sur leur voilier, en virée autour du monde. Un sacré couple dont elle était fière d’être la fille.
À côté, dans un autre cadre, figurait une jeune femme en uniforme : Johana, sa sœur, de cinq ans sa cadette, la photo datait du jour de sa sortie de l’école de police de Cannes-Écluse. Un sourire irradiait son visage. C’était bien avant le drame. Encore un. Elle avait failli perdre la vie en interpellant des terroristes quand elle était à la Crim’ de Versailles1. Aujourd’hui à Nice, après une longue convalescence, elle avait récupéré l’ancien poste de Léanne. La commandant aimait sa frangine. Tout allait bien entre elles, sauf quand elles se retrouvaient, par le hasard des choses, concurrentes dans des enquêtes. Dans ces moments-là, s’il s’agissait de garder un dossier, il n’était plus question ni d’amis ni de famille. Deux chiens prêts à s’entre-déchirer pour un os.
La cheffe passa ensuite à un cadre avec trois jeunes filles, de grandes adolescentes membres d’un groupe de rock. La commandant était la blonde, ruisselante de sueur, occupée à frapper les peaux de sa batterie, pendant qu’une rousse assurait à la basse et qu’une brune hurlait dans un micro en malmenant une guitare électrique. Léanne avait vieilli, ses traits s’étaient épaissis, mais le sport l’avait bien conservée et elle continuait de jouer avec ses deux copines. C’était un peu pour elles et l’envie de retrouver sa jeunesse qu’elle était revenue à Brest. Élodie Quillé, la bassiste, était aujourd’hui médecin légiste, directrice de l’institut médico-légal de La Cavale Blanche. La guitariste, Vanessa Fabre, après une carrière militaire, était psycho-criminologue. Les trois travaillaient souvent ensemble, mais pas que, puisque dans le civil elles étaient quasi inséparables. Ce qui expliquait l’agacement matinal de Léanne. Elle partageait un duplex avec Vanessa et, même si chacune avait son étage bien à elle, depuis que la psy était maman, il était impossible de ne pas entendre les cris du bébé. Elle s’en accommodait difficilement et s’il lui était arrivé par le passé de se demander pourquoi elle n’avait jamais eu d’enfant, aujourd’hui elle avait le sentiment d’avoir la réponse. Elle n’était pas faite pour ça ! Et que l’on arrête de s’en étonner ou de lui en faire le reproche. Elle adorait Hugo, le fils de Vanessa, mais cela ne lui donnait pas envie pour autant d’enfanter. « Toutes les femmes ne sont pas obligées d’être des mères de famille. »
Les autres photos étaient plus professionnelles : des pots de fin d’affaires, des saisies records, des sorties de stage. En dehors de ces souvenirs, les murs étaient décorés de quelques posters de rockeurs ou de jazzmen qu’elle affectionnait particulièrement. Elle pensa naturellement à écouter de la musique. Après quelques recherches sur son portable, elle opta pour du jazz et s’apprêtait à lancer un disque de Miles Davis, quand il lui sembla entendre du bruit. L’oreille aux aguets, son doigt s’arrêta sur la touche d’envoi, avant de finalement prendre la décision de diffuser So What.
Elle regarda sa montre, il était tout juste six heures, et elle hésita entre plusieurs possibilités : la plus tentante était de fermer la porte et de dormir, l’autre était de se mettre au travail ; entre l’administratif et la procédure, elle avait de quoi s’occuper. Elle choisit cette seconde option ; une condition s’imposait, commencer par un bon café. Elle rejoignit la salle commune, une pièce centrale, rectangulaire, bordée par les couloirs desservant les bureaux, avec une annexe faisant office de coin cuisine. Elle brancha la machine, trouva le nécessaire pour préparer son breuvage et s’interrompit une nouvelle fois avec la nette sensation d’une présence. Elle n’avait pourtant pas entendu la porte s’ouvrir, aucune opération n’étant prévue. Elle n’était pas inquiète et s’apprêtait à partir en exploration quand elle se retrouva face à un inconnu. Elle eut un sursaut, poussa un cri de surprise et laissa échapper le paquet de café.
— Qu’est-ce que vous foutez là ?
Le visage de l’intrus s’éclaira.
— Désolé, Léanne, je ne voulais pas te faire peur.
Le front de la commandant se rida.
— On se connaît ?
Le sourire du type s’élargit. Une petite trentaine d’années, taille moyenne et quelques kilos de trop, c’était un blondinet avec une bonne gueule, cheveux épais ramenés en arrière, yeux dorés et teint hâlé. Il affichait une telle décontraction qu’il ne pouvait s’agir que d’un flic. Elle lui trouva tout de même un petit côté malsain, un air de voyou, une ressemblance avec Norman Stansfield, le policier cinglé joué par Gary Oldman dans Léon. Elle espéra pour lui qu’il fasse partie de la maison, parce que dans le cas contraire elle allait le foutre dehors illico presto. Quand bien même, elle attendait des explications. La police judiciaire n’avait pas l’habitude d’ouvrir ses portes au premier venu.
— On s’est parlé au téléphone et j’ai vu des photos de toi sur Internet. Théo Dougnac, fit-il en lui tendant la main, et en dévoilant sa dentition Ultra Brite. Je suis le nouveau lieutenant affecté ici. Je suis en congé. Je dois débuter la semaine prochaine, mais je suis venu en avance pour trouver un logement. Hier soir, à mon arrivée, tu n’étais pas là et un collègue m’a laissé entrer pour que je puisse avoir accès à Internet. Je n’ai pas regardé l’heure et quand j’ai voulu partir, il était tard. Pas eu le courage de chercher un hôtel. Comme j’avais un sac de couchage, j’ai dormi sur la banquette, fit-il en désignant le coin repos de la pièce.
Elle attrapa la main qu’il lui tendait et ils s’agenouillèrent pour ramasser le sachet et récupérer les quelques doses de café qui s’en étaient échappées.
— Ravie, bienvenue à Brest. Tu connaissais la Bretagne ?
Il se lança dans une brève présentation en expliquant qu’il avait passé toute sa jeunesse à Paris et commencé dans le 9.3. Un Parisien pur jus jusqu’à ce que ses parents, retraités, décident de s’installer dans la région.
— Ils sont à Concarneau.
Léanne prit un air étonné.
— Et tu as préféré dormir ici plutôt que d’aller chez eux ?
— Je n’ai pas voulu bousculer leurs petites habitudes.
— Tu me parais être un grand garçon qui n’a plus besoin de papa et maman. Tes parents ont des problèmes de santé pour que tu aies décidé de suivre ?
La question l’amusa.
— J’en avais marre de Paris. J’ai découvert la Bretagne en venant les voir, la région m’a plu, mais je n’ai pas forcément envie d’être collé à eux.
— Je comprends ça très bien. Un jus ?
— Avec plaisir.
Elle chercha une seconde tasse et termina la préparation du café pendant qu’il continuait à lui faire la conversation. Quand elle se retourna vers lui, elle remarqua son regard ; il s’intéressait à ses fesses. Tous les mêmes. Il est vrai que ce matin, malgré le lever aux aurores, elle s’était habillée en fille et avait opté pour une robe colorée et des chaussures à talons, ce qui n’était pas toujours le cas. Elle le servit, il prit la tasse de la main droite et dégagea son poignet gauche, faisant apparaître une sorte de pavé doré. Son nouveau collègue aimait la quincaillerie, bagues, diamant à une oreille, collier en or. Elle grimaça intérieurement. Mauvais point pour lui. Il demanda :
— Et tu arrives aussi tôt ? Vous avez un truc sur le feu ?
— Non, rien de prévu. C’est juste que je ne pouvais pas dormir. J’ai décidé de venir au travail plutôt que de rester chez moi.
Elle lui raconta brièvement ses problèmes de cohabitation puis lui indiqua qu’elle le présenterait aux autres quand ils seraient tous là. Elle ajouta :
— Inutile que je te fasse visiter les locaux, apparemment tu connais déjà tout. La secrétaire arrive à huit heures trente. Tu pourras voir avec elle pour les formalités administratives.
— Tu sais où tu vas m’affecter ?
— Ici ce n’est qu’une antenne, pas une DIPJ2. Tout le monde est polyvalent. Même la financière aide parfois sur les affaires criminelles. Je voulais créer depuis quelque temps une petite équipe de flags en matière de stups. J’ai lu dans ton dossier que c’était un peu ta spécialité en région parisienne.
— Tout à fait.
— J’y réfléchis et on en reparle.
Le portable de Léanne résonna dans son bureau et elle abandonna son nouveau collègue. Le nom qui s’affichait fit naître chez elle un sentiment entre curiosité et agacement : Guénolé Le Gall était un bon informateur, mais une source d’emmerdements. Il avait failli lui faire perdre son boulot mais aussi la tuer3.
— Comment va la flic la plus craquante du Finistère… et de toute la Bretagne ?
Elle souffla et ramena quelques boucles blondes en arrière. Il commençait fort, exactement comme elle ne supportait pas. Un œil sur l’horloge lui rappela qu’il était tout juste sept heures et elle pensa qu’il valait mieux ne pas le rembarrer : s’il téléphonait à cette heure-ci, c’est qu’il y avait quelque chose d’important. Cela ne l’empêcha pas de répondre sèchement :
— Garde ton lot de bêtises et dis-moi plutôt ce que tu veux.
— Quelques kilos de cocaïne, ça t’intéresse ?
Il n’en fallait pas plus pour appâter la flic. Évidemment que ça l’intéressait, tout à fait le genre d’affaire que Léanne ne savait pas refuser. Pour la forme, elle se força à faire la blasée.
— On est déjà pas mal occupés en ce moment… Tu veux qu’on se voie ?
— Oui, viens prendre le café avec moi.
— T’es où ?
— Comme la dernière fois.
— Merde, tu ne peux pas te rapprocher ?
— Ma bécane est en panne.
— Ne me dis pas que t’es à pied ?
Il ne répondit pas tout de suite et inventa des salades dont elle ne fut pas dupe, ce qui ne l’empêcha pas d’accepter le rendez-vous.
— OK, on se retrouve vers huit heures.
Douarnenez, c’est là qu’ils s’étaient rencontrés. Alors qu’elle raccrochait, elle se rappela que depuis ses ennuis elle avait adopté avec ses informateurs un code de conduite. Pas question de les voir seule. Habituellement, elle emmenait Isaac, un jeune gardien en qui elle avait toute confiance et avec lequel elle avait partagé de nombreuses aventures, pas uniquement professionnelles d’ailleurs. Là, elle n’imaginait pas l’appeler. L’idée d’y aller avec sa nouvelle recrue s’imposa naturellement, d’autant plus que, même si elle avait fait semblant de ne pas savoir ce qu’elle allait faire de lui, elle comptait bien l’affecter aux stups. Elle haussa la voix :
— Théo !
Et elle l’entendit répondre :
— J’adore quand les femmes hurlent mon nom !
Elle leva les yeux au ciel en riant. Elle pressentait un sacré numéro.
1. Voir La Prophétie de Langley, Éditions Jigal.
2. Direction interrégionale de la police judiciaire.
3. Voir Haines, même auteur, même collection.
Ravi de mettre le pied à l’étrier, Théo Dougnac n’hésita pas une seconde à accompagner sa cheffe. Elle prit le volant et, sur la route, le nouveau fit montre de sa connaissance du job en posant des questions sur les affaires et le travail de l’antenne. Léanne sentit tout de suite en lui un flic motivé, ce qui le différenciait de certaines recrues qu’elle avait rencontrées et qui semblaient n’avoir pour unique pôle d’intérêt que le bon exercice de leurs activités de loisir. Il n’y avait rien qui l’énervait plus que ces flics plus passionnés par leurs résultats sportifs que par les dossiers en cours. Et des comme ça, il y en avait de plus en plus. Oui, c’était bien un type tel que Dougnac qu’il lui fallait pour prendre les stups et lui faire des flags. Elle adorait ce genre d’enquête, mais avec ses nouvelles fonctions, elle ne pouvait plus être perpétuellement sur le terrain et même si elle le regrettait, elle devait savoir donner leur chance à des plus jeunes. Arrive un moment où l’on a passé l’âge de se rouler par terre avec un dealer pour lui mettre les menottes et le ramener à la PJ. Elle imaginait très bien Théo dans ce rôle et se dit qu’elle avait eu raison de lui demander de l’accompagner.
Tôt le matin, la voie express en direction de Quimper était dégagée. Par contre, dans l’autre sens, les travailleurs commençaient à affluer sur Brest. Encore une trentaine de minutes et les premiers embouteillages se formeraient.
— Tu connais bien la région ?
— Non, au début il va falloir que j’utilise la carte.
— Toutes les bagnoles ont un GPS.
Il eut un petit rire.
— J’aime bien la technique, mais tant que je ne maîtrise pas un minimum les lieux, je préfère les mémoriser par moi-même. Tu sais comme moi que ces machines, même si elles sont très pratiques, ne font pas toujours les choix les plus pertinents. Tu ne fais pas une filoche au GPS.
La flic approuva en même temps qu’elle quittait la N165 en direction de Châteaulin pour rejoindre Douarnenez.
— Tu le connais bien ? demanda-t-il.
— L’informateur ?
Elle ne put répondre à cette question sans que de nombreuses images se télescopent dans sa tête. D’abord, cette balle que Guénolé avait tirée. Après deux ans, il lui arrivait encore d’avoir l’impression de la sentir effleurer son crâne. Il s’en était fallu de quelques millimètres pour qu’elle y reste et il n’y avait que Léanne d’assez folle pour ensuite faire confiance à un type pareil et couvrir une cavale4. Question affaires, elle n’avait pas eu à le regretter. Ils avaient fait de très jolies saisies. Par contre, l’envers du décor avait été une garde à vue et des poursuites administratives. Sans l’aide du directeur de la PJ, elle aurait probablement dû dire adieu à la police. Alors, « Oui », elle pouvait dire qu’elle connaissait bien Guénolé Le Gall. Elle se limita d’ailleurs à cette réponse sans entrer dans les détails de leur passé, et décrivit un quadra plutôt beau gosse avec un look de biker. Il vivait de différents trafics – il valait du reste mieux ne pas trop se poser de questions à ce sujet – et il lui donnait régulièrement des renseignements de qualité. Il était un peu son « Huggy les bons tuyaux », à qui elle s’adressait quand elle avait besoin de naviguer dans le banditisme local.
— Il est référencé ? poursuivit Théo.
Décidément, le garçon était au point. Il parlait du code de conduite régissant les relations entre les enquêteurs et les informateurs. Après une longue période de flou artistique, ils étaient maintenant enregistrés dans une base de données centralisée, évalués en fonction de la qualité des informations et rémunérés selon un barème prévu par l’administration. S’il s’agissait de montants intéressants pour d’honnêtes contribuables, au regard des sommes engendrées par les trafics et des risques pris, celles-ci étaient beaucoup plus modiques du point de vue des voyous. Ce qui motivait surtout les informateurs n’était pas tant d’obtenir de l’argent et une protection, plus imaginaire que réelle, que d’éliminer la concurrence. Léanne répondit par l’affirmative en omettant de préciser qu’ils avaient été contraints et forcés d’en arriver là.
Ils entraient dans Douarnenez.
— Tu connais Douarn ? demanda-t-elle à son passager.
— Sans plus, je suis juste venu y boire un verre et traîner. Pourquoi il te donne rendez-vous ici ?
— Je crois qu’il fricote avec les marins pêcheurs.
— Il leur vend de la came ?
Léanne sourit.
— Je ne sais pas ce qu’il fait avec eux, mais je doute effectivement que ça ait un rapport avec la pêche à la sardine.
— Il est logé ?5
— Non, il avait un studio à Quimper, mais il reste rarement au même endroit longtemps.
Dougnac eut une moue perplexe :
— Pas terrible ça. C’est important de connaître les habitudes d’un informateur.
Léanne ne répondit pas. Il avait, certes, raison et elle nota que son nouveau collègue était un bon professionnel, mais elle apprécia moyennement qu’après moins de deux heures ensemble, il se permette ce genre de réflexion.
Histoire de lui faire découvrir la ville, la conductrice décida de longer la côte en empruntant le boulevard Camille-Réaud. Elle sacrifia au plaisir de contempler l’île Tristan et son ancienne sardinerie. Ils arrivèrent ensuite au port du Rosmeur et Léanne s’amusa à jouer la guide en pensant qu’elle endossait le rôle d’Isaac, le jeune homme ayant pour habitude d’étaler son savoir à la moindre occasion.
— Douarnenez vit sur sa réputation de port sardinier, alors que ce n’est plus exactement le cas. D’une trentaine de conserveries au début du XXe siècle, il n’en reste plus aujourd’hui que deux ou trois, si je ne me trompe pas. La démographie est en chute libre, il n’y a pas de commissariat, on est en secteur gendarmerie.
Léanne bifurqua vers la ville en continuant à longer le port de pêche et ses entrepôts puis chercha une place de stationnement.
— La ville a fait des travaux. Maintenant, pour circuler et se garer sur le front de mer, c’est devenu la galère.
— T’as rendez-vous à quel endroit ?
— Il a ses habitudes dans un petit bar au bout du port.
Léanne finit par trouver une place à proximité et désigna à son collègue la plaque de la rue Obscure ; l’une des ruelles qui faisaient tout le charme de la ville en lui donnant un aspect village de pécheur, mais dont l’étroitesse est un calvaire pour le touriste qui a le malheur de s’y engouffrer en voiture.
— T’as déjà lu des polars du coin ?
Théo la regarda avec des yeux ronds, sans comprendre ce changement soudain de discussion. Sa réaction fit rire Léanne et elle se fendit d’une explication.
— J’ai une super copine qui habite dans cette rue. Récemment je lui ai offert la première édition d’un roman de Jean Failler, Boucaille sur Douarnenez, dont la photo de couverture a été prise ici. Tu ne connais pas Mary Lester ?
Elle n’attendit pas de réponse.
— C’est son héroïne, presque une collègue puisqu’elle est commandant de la PJ à Quimper.
Le visage de son équipier indiqua clairement son peu d’intérêt pour le sujet. Elle comprit qu’elle faisait un bide et il le lui confirma.
— Tu sais, moi, la lecture… Je suis plus gamer.
À l’inverse, les jeux vidéo étaient un domaine méconnu de Léanne. Un peu plus de dix ans d’écart faisaient d’elle une vieille par rapport à Théo. Elle pensa à Isaac, lui était un fana de gaming. Ces deux-là allaient bien s’entendre et l’idée de les faire travailler ensemble s’imposa.
La commandant descendit de voiture, passa un trench-coat couleur moutarde, en fit ressortir son épaisse chevelure qui tomba sur ses épaules et serra la ceinture sur sa taille. D’un pas rapide, elle entraîna derrière elle sa nouvelle recrue. Une occasion que Théo ne rata pas pour l’évaluer à nouveau. Sans le savoir, son jugement rejoignait déjà celui des subordonnés de la cheffe : une jolie gonzesse, mais une chieuse. Au bout de la rue, ils poursuivirent sur le front de mer. Le temps était clair, la mer calme et la température douce. Aujourd’hui, la vue dégagée permettait d’admirer la baie de Douarnenez, classée parmi les plus belles du monde et située entre la presqu’île de Crozon, dont on apercevait les falaises, et le cap Sizun. Quelques courageux baigneurs profitaient de l’océan. La flic frissonna en les regardant. Depuis son passage à Nice, elle était devenue frileuse et il lui était difficile de mettre un pied dans l’eau avant l’été. Et encore.
— T’es vraiment bien gaulée pour une flic.
Léanne reconnut la voix de celui qui s’adressait à elle et se tourna dans sa direction. Adossé à une porte d’immeuble, Guénolé Le Gall était en train de ranger son téléphone portable. Bottillons, jean savamment troué, chemise à carreaux et blouson de cuir, avec sa barbe brune et ses cheveux mi-longs, il avait un look qui oscillait entre le biker et le geek. Il s’avança d’un pas dansant vers la commandant. Elle prit un air agacé, mais depuis le temps qu’ils se connaissaient, ce type d’introduction était presque devenu une sorte de jeu entre eux.
— Je suppose que je dois considérer ça comme un compliment ?
Il s’arrêta et recula :
— Petite robe, manteau classe, jolies chaussures… J’adoore, tu te mets en beauté pour venir me rendre visite. J’apprécie le look… J’ai l’impression de voir la couverture d’un magazine féminin.
Le Gall s’interrompit et dirigea son regard vers le collègue de Léanne.
— Un nouveau ?
— Théo Dougnac, je vais m’occuper des stups. Léanne m’a dit tout le bien qu’elle pensait de toi et je suis ravi de te rencontrer. J’espère qu’on fera de belles affaires.
La commandant apprécia moyennement cette introduction. Sa décision n’était pas définitive. Alors que Théo s’approchait pour serrer la main de Le Gall, le voyou s’adressa à la flic.
— Ouf, je préfère ça, j’ai cru un instant que t’avais trouvé un mec et que tu me faisais des infidélités. Tu sais que je suis un jaloux.
— OK, les cinq minutes pitreries sont terminées, on pourrait passer à autre chose ?
— Tu vois comment elle est ? Heureusement que j’ai bon caractère pour la supporter. Elle est mignonne, mais je suis certain qu’à la longue elle doit être grave pénible.
Il leur désigna une table à la terrasse des Filets Bleus. Un endroit que Léanne aimait bien avec sa déco vintage et son charme suranné. Quand elle avait l’occasion et qu’il y avait de la place – car la cuisine était réputée – elle appréciait venir y manger. Guénolé était déjà installé, sa tasse l’attendait avec Le Télégramme du jour.
— Vous voulez un café ?
Les deux flics prirent place pendant que le tonton s’occupait de commander à l’intérieur. Dougnac avait choisi une chaise face à la mer et observait ostensiblement l’environnement. « Un pro », pensa Léanne. L’informateur revint, chargé d’un plateau et d’une panière de croissants.
— Servez-vous.
Alors que Léanne bouda les viennoiseries sous l’œil goguenard de Le Gall, le nouveau n’hésita pas une seconde.
— Tu fais attention à ta ligne ?
Elle ne répondit pas au pitre et se contenta de lui envoyer un coup de menton interrogateur. Le barbu se cala sur sa chaise, but une gorgée d’arabica et calma enfin l’impatience de la jeune femme.
— De la cocaïne.
Il n’en fallait pas plus pour que les regards des policiers s’illuminent et qu’il capte leur attention.
— Vous avez suivi l’histoire des ballots de coco échoués sur les plages ?
Difficile de ne pas être au courant, voilà un moment que les médias relataient presque quotidiennement la découverte de drogue abandonnée par la marée. La PJ avait même participé à l’une de ces saisies. Léanne laissa l’indicateur poursuivre.
— Je connais des mecs qui ont récupéré de la came et la vendent.
Elle fit une moue de déception.
— Ne nous fais pas arrêter de pauvres types qui sont devenus des dealers d’opportunité. Ça m’intéresse, parce qu’il faut bien mettre fin à ce genre de conneries, mais j’attends un peu mieux de ta part.
— Et par centaines de kilos, ça t’ira ?
Léanne n’eut pas à répondre, son portable sonna au fond de la poche de son imperméable. L’informateur s’interrompit pour la laisser le récupérer et elle se releva pour parler à Marie Evano, la substitute du parquet de Quimper. Il ne pouvait s’agir que d’un appel professionnel. Amies pendant longtemps, les relations entre les deux femmes avaient traversé quelques tumultes dus à leurs péripéties sentimentales et leur attirance commune pour le colonel Caroff, le chef de la SR6.
— Si tu as la disponibilité et les effectifs nécessaires, j’ai décidé de saisir ton service dans le cadre d’une affaire d’homicide volontaire. Dis-moi franchement si tu peux t’en occuper, sinon je donne ça aux gendarmes, ils seront ravis, d’autant qu’on est sur leur secteur.
— Tu connais déjà ma réponse. Évidemment que ça m’intéresse, on mettra le monde qu’il faut là-dessus. Je t’écoute.
— On vient de découvrir le corps d’un septuagénaire assassiné à Penmarc’h, à Pors Carn. Je me rends sur place, je t’envoie l’adresse par SMS. Il te faut combien de temps pour arriver ?
— Une grosse trentaine de minutes, je suis à Douarnenez.
— Qu’est-ce que tu fous là-bas à cette heure-ci ? Tu es sur quelque chose ?
— Non, ne t’inquiète pas, si je te dis que je suis disponible, c’est que je le suis.
Elle raccrocha en s’étonnant des manières de la procurette et des formes qu’elle mettait pour la charger de cette affaire. Comme si elle n’avait pas envie de lui confier l’enquête. Étrange. En rejoignant les deux hommes, elle remarqua que son collègue donnait à Le Gall ce qui ressemblait à une carte de visite. Elle les interrompit :
— Il faut qu’on y aille, on a un truc important.
— Plus important que moi ? lança l’informateur.
— Autre chose. Mais ton histoire nous intéresse, on revient vers toi pour en parler.
— Il a mes coordonnées, précisa Dougnac. On reprendra contact.
4. Voir Haines, même auteur, même collection.
5. On sait où il habite ?
6. Section de recherches de la gendarmerie.
Léanne pressa le pas jusqu’à leur voiture et demanda à son collègue de prendre le volant.
— Je te guiderai. Je vais avoir besoin de téléphoner et peut-être d’écrire.
Quand elle reçut l’adresse, elle se rendit compte qu’elle connaissait parfaitement l’endroit puisqu’il se situait à proximité de la paillote de Marie-Cath, un resto-bar qu’elle et ses deux copines fréquentaient de temps en temps. Le nom de la victime, Robert Letourneur, ne lui était pas non plus étranger. Il lui semblait qu’elle en avait déjà entendu parler. Son ordinateur interne fit défiler ses fiches, mais il s’arrêta presque immédiatement. Le type avait soixante-dix-huit ans, elle n’avait aucune relation dans cette tranche d’âge, on était loin de sa clientèle habituelle. Elle se souvint cependant de Robert Garcia (tiens, encore un Robert !), l’homme qui avait tué l’amant de Vanessa7, mais il ne pouvait pas y avoir de lien.
Pendant que le nouveau conduisait, elle entra les coordonnées du lieu du crime dans le GPS et laissa une voix féminine guider Théo jusqu’à destination.
— C’est un endroit où j’ai déjà joué avec des copines, il y a une paillote, bar-restaurant sur la plage.
— T’es musicienne ?
— Oui, batteuse dans un groupe de trois filles.
Léanne s’amusa en regardant la tête de Théo. Il ne s’imaginait pas sa patronne en rockeuse et avait l’air bluffé.
— Et c’est quoi votre style ?
— Rock, blues, hard rock, punk, un peu de tout. Des trucs de vieilles quadras…
Il lui décocha un sourire et elle arrêta de lui faire la conversation pour appeler Lionel Le Roux, son adjoint à Brest, ainsi que François Quentric, le chef de l’antenne de Quimper. Elle aurait besoin d’eux. Quand elle eut terminé, le nouveau lui demanda :
— Tu commandes aussi Quimper ?
— Oui, je représente la PJ de Rennes sur tout le Finistère. Avec le temps, tout le monde devrait être à Brest. Quimper ne subsiste que parce que les RG8 étaient basés là-bas. Quand cette direction a disparu, les effectifs chargés de s’occuper des « courses et jeux » sont passés à la PJ et plutôt que d’obliger les fonctionnaires à déménager, l’administration a créé une antenne de notre service.
— Et ils ne traitent que les jeux ?
— Non, eux aussi sont polyvalents, d’ailleurs François est un ancien de la Crim’ parisienne.
Alors que la dame du GPS leur indiquait de continuer vers Quimper, Léanne conseilla à son chauffeur de bifurquer en direction de l’aéroport de Pluguffan, pour prendre la quatre voies jusqu’à Pont-l’Abbé et ensuite Penmarc’h.
— Le Pays bigouden, précisa Léanne, avant de poursuivre en racontant à son jeune collègue que bien qu’ayant demeuré avec ses parents à Brest, elle avait l’habitude de passer les week-ends avec ses copines à Sainte-Marine et d’écumer la région.
C’était, finalement, l’endroit qu’elle connaissait le mieux de Bretagne. En arrivant à Penmarc’h, elle surprit Théo en désignant une salle et en mentionnant le Goéland Masqué, un festival du roman policier qui se tenait chaque année dans la ville.
— Dis donc, t’es une fana ! Ça fait deux fois en une heure que tu me parles de polars.
— J’aime bien.
Il fallut encore tourner sur la droite en direction du musée de la Préhistoire et ils comprirent qu’ils étaient à destination. La commandant fit taire leur guide électronique en constatant la présence des véhicules habituels sur ce type de réjouissance : gendarmes, pompiers, pompes funèbres et des voitures qu’elle estima être certainement celles d’officiels. LeTélégramme et Ouest-France étaient déjà là.
— Les journalistes n’ont pas traîné, remarqua le jeune en trouvant une place à proximité d’une camionnette de la maréchaussée.
Il n’avait pas coupé le moteur qu’un pandore arriva vers eux. Moment d’étonnement pour Dougnac, l’air revêche du militaire se transforma quand il reconnut Léanne. Elle descendit à sa rencontre.
— Bonjour, commandant, désolé, je ne vous avais pas vue.
Elle le salua d’un sourire et présenta Théo Dougnac.
— Degemer mat9, fit le gendarme.
D’un coup de menton, Léanne désigna une maison partiellement cachée par un mur d’enceinte. Bien qu’elle n’en aperçoive que le haut, elle jugea qu’il s’agissait d’une très belle demeure.
— C’est là ?
Le militaire afficha un air malicieux.
— Oui, le colonel est à l’intérieur avec la substitute. Il paraît que vous allez nous prendre cette affaire.
Léanne émit un petit rire.
— Je ne vole rien du tout. C’est la magistrate du parquet qui décide de nous saisir.
Le pandore fit une grimace qui devait signifier « prends-moi pour un imbécile » et il ajouta sur le ton de la complicité :
— Remarquez, c’est normal que vous gardiez ce dossier. Vous qui êtes une rockeuse, vous allez naviguer dans le monde de la chanson, même si ce n’est pas votre époque. Vous allez vous amuser.
À la mine des deux flics, le gendarme comprit qu’ils ne voyaient pas où il voulait en venir :
— Bobby et ses Guépards, ça ne vous dit rien ?
Léanne pinça les lèvres et réfléchit quelques secondes. Il y avait bien dans la collection de vinyles de ses parents un vieux 45 tours avec en photo un jeune type en bottines dans un habit blanc décoré de perles dorées qui le faisait ressembler à un cow-boy d’opérette, et derrière lui une sorte de jungle et de musiciens portant un masque de félin. Elle ne se rappelait plus très bien la musique, si ce n’est que les « vieux » avaient les yeux brillants quand ils regardaient la pochette.
— Il me semble que le paternel avait un disque de lui, mais je n’en suis pas certaine.
— Eh bien Bobby n’est autre que Robert Letourneur, votre victime ! Il avait soixante-dix-huit ans. Il était né le même jour qu’Eddy Mitchell.
Le gendarme étant un petit quinquagénaire, Léanne s’étonna qu’il connaisse aussi bien le chanteur.
— Mes parents ! Mon père était DJ et il fréquentait ce monde-là. J’ai côtoyé toutes les stars du rock bigouden.
« Les stars du rock bigouden ! Les mots sont peut-être un peu forts », jugea Léanne, sans pour autant contredire son interlocuteur.
— Bon, si vous permettez, on va y aller, mais je retiens que si j’ai besoin d’informations, je reviendrai vers vous.
— Ce sera avec plaisir.
Leur surprise fut de devoir se frayer un passage au travers d’une foule éplorée, composée en majorité d’octogénaires et de septuagénaires. Des gendarmes avaient mis en place un cordon de sécurité qu’ils ouvrirent sans qu’elle ait besoin de se présenter.
— Décidément, tout le monde te connaît.
Léanne n’eut pas le temps de répondre qu’elle entendit une voix masculine l’appeler.
— Commandant Vallauri ! Commandant Vallauri !
Elle se retourna pour identifier celui qui tentait de l’interpeller. Elle salua un petit brun frisé aux oreilles décollées, une sorte d’étrange lutin qui sautillait dans le groupe. En même temps qu’elle lui faisait signe de patienter, elle parla à son collègue de Tintin, l’un des journalistes locaux avec qui elle était régulièrement en contact. Comme souvent entre presse et police, leurs relations étaient en dents de scie. On entrebâilla le portail pour les laisser passer et ils se retrouvèrent à l’intérieur de la propriété. L’impression de Léanne se confirma, c’était une très belle maison. Une construction moderne. Le rez-de-chaussée n’avait pas grand intérêt puisqu’il abritait avant tout un immense garage dans lequel étaient stationnés plusieurs véhicules qui occasionnèrent un long sifflet admiratif de la part de Dougnac.
— Putain, t’as vu ça ? Il y a deux Jaguar type E, dont un cabriolet, une Bentley, une Ferrari…
— Ça pue le pognon.
La partie habitation se trouvait sur les deux étages au-dessus et de grandes baies vitrées offraient un panorama dégagé sur l’océan. Léanne remarqua Marie Evano discutant avec Erwan Caroff. Il n’en fallut pas plus pour qu’elle ressente une boule se former dans son estomac. C’était pourtant un peu elle qui avait jeté le colonel dans les bras de la substitute avant de le lui reprendre (de temps en temps et secrètement). Jouer la jalouse était mal venu, mais dans ce domaine il ne fallait pas voir de logique. Seuls le corps et les sentiments s’exprimaient. La magistrate les remarqua et leur adressa un salut amical, tout en cherchant la poignée d’ouverture pour leur parler. La flic voulait bien reconnaître que c’était une jolie brune, pour le reste, elle laissait agir sa mauvaise foi féminine et lui trouvait des allures de petite-bourgeoise propre sur elle. Fade et insipide. Erwan ne pouvait que s’ennuyer avec elle. Elles échangèrent des sourires radieux et Léanne gravit l’escalier extérieur pour rejoindre Marie. Ne connaissant rien de la rivalité qui opposait les deux filles, et les voyant s’étreindre, Dougnac eut l’impression qu’elles étaient les meilleures copines du monde. Légèrement en retrait se tenait le colonel Caroff en civil ; grand, physique de sportif, teint hâlé, il avait un look de nageur olympique et si ses cheveux étaient rasés, c’était plus pour faire oublier une calvitie précoce qu’une obligation de sa fonction. Lui aussi embrassa Léanne. La commandant présenta son collègue. Petit nouveau, il n’eut droit qu’à une poignée de main, ce qui ne l’empêcha pas de plonger, plus que nécessaire, son regard dans celui de Marie Evano. Une attitude que les deux autres ne remarquèrent pas. Ils restèrent sur la terrasse et s’intéressèrent aux TIC10 de la gendarmerie. Ils assistaient un groupe d’enquêteurs, tous revêtus d’une tenue de protection permettant de préserver la scène de crime. C’était normalement à Léanne et ses hommes de prendre le relais et elle posa à Marie Evano la question qui s’imposait à son esprit.
— Pourquoi tu nous saisis puisqu’ils sont déjà au travail ?
La mine de la procurette confirma à Léanne son sentiment initial, la décision ne venait pas d’elle. Elle eut un mouvement d’épaule :
— Je t’expliquerai ça après. Commençons par le début.
Elle résuma à Léanne la situation. Robert Letourneur, surnommé Bobby, était un ancien chanteur dont le corps avait été découvert à sept heures par un employé.
— La victime était attachée dans son lit.
— Et l’employé passe aussi tôt le matin dans la chambre de son boss ? s’étonna Léanne.
— Non, pas exactement, mais comme il s’est rendu compte que la maison avait été visitée et qu’il manquait des choses, il s’est inquiété. Il a d’abord cru que son patron était levé, il a fait le tour de la maison et a fini par aller dans la chambre.
— On ne peut pas le suspecter ?
Le colonel répondit :
— Mes hommes l’ont entendu brièvement. Il y a des choses étranges… Le type, Kevin Colliou, est un jeune de vingt-deux ans, connu pour quelques bêtises, un peu de fumette, des bagarres en état d’ébriété. Il a une piaule dans un studio du jardin, mais cette nuit il n’était pas là. Il a dormi chez une fille. Pas loin d’ici. On l’a contactée, elle confirme. Léanne enregistra les informations et repoussa à plus tard pour les détails.
— La chambre est où ?
— À l’étage au-dessus. La victime est entre les mains d’Élodie.
La substitute parlait de leur amie commune, le docteur Quillé, médecin légiste de Brest, copine d’enfance et bassiste au sein du groupe de rock féminin.
— Quelles sont les causes de la mort ?
— Il semblerait qu’il ait été roué de coups avant d’être étranglé avec une corde de guitare.
La flic eut une grimace de dégoût.
— Barbare.
— Oui, je ne l’ai pas vu mais j’imagine, approuva Marie.
— Il a dégusté, confirma le colonel.
— Qu’est-ce qu’on sait sur lui ?
Marie sortit de la poche de son manteau un petit carnet à la couverture fleurie, tourna quelques pages et commença à lire les informations que lui avait transmises Erwan :
— Né le 3 juillet 1942…
— Comme Claude Moine, coupa Théo Dougnac.
Les regards s’orientèrent vers lui. La parenthèse ouverte par son équipier crispa la commandant et elle comprit que son subalterne n’avait pas que des qualités, il faudrait aussi compter sur ses défauts. La ramener à tort et à travers en était un. Le policier ne s’aperçut pas de sa gaffe. Au contraire, il était tout sourire et il précisa à l’attention de la magistrate :
— Eddy Mitchell, alias Claude Moine, le gendarme qui nous a accueillis nous a donné cette information…
— Capitale ! coupa Marie sur un ton glacial. Je peux continuer ?
Les lèvres de Dougnac se figèrent et elle poursuivit :
— C’était un chanteur, producteur et auteur-compositeur. Après une brève carrière au sein d’un groupe, il a surtout fait fortune grâce à des compositions adaptées par d’autres. Johnny Hallyday a enregistré plusieurs de ses chansons et il est à l’origine de pas mal de succès, dont certains ont été traduits et repris à l’étranger. Voilà la raison de sa richesse. Il semble qu’il connaissait du monde et du lourd. Il était chevalier de la Légion d’honneur, a reçu l’ordre du Mérite, etc.
Marie Evano s’interrompit le temps de refermer son carnet et de le ranger dans la poche de son manteau. Son regard s’arrêta sur Léanne.
— Pour la saisine de la police judiciaire et de ton service, ça vient directement de la chancellerie. Il semblerait que l’employé a prévenu en même temps que nous le fils et la fille de la victime. Elvis et Lisa-Marie Letourneur habitent Paris, je ne sais pas lequel a entendu parler de la fameuse commandant Léanne Vallauri, toujours est-il qu’ils ont tractionné pour que tu prennes l’enquête.
Léanne ne releva pas la raillerie et ouvrit de grands yeux. Elle ne comprenait pas les raisons de cette attention dont elle faisait l’objet et rougit comme une gamine. Elle qui, d’habitude, se battait pour garder un dossier eut l’impression de voler l’affaire aux gendarmes.
Elle s’apprêtait à balbutier des explications qu’elle n’avait pas, quand Erwan éclata de rire et se chargea de venir à son secours.
— Tes talents de rockeuse ont peut-être joué !
Elle ne répondit pas et il continua :
— Voilà ce que je te propose, et Marie est d’accord : nous terminons ensemble les constatations pour que vous puissiez vous imprégner en même temps que nous de la scène de crime et tu prends la suite.
Ça ne pouvait que convenir à tout le monde. L’agitation derrière eux indiqua que les membres de l’équipe de Léanne arrivaient. Ils n’avaient plus qu’à revêtir la tenue de cosmonaute réglementaire et à plonger dans cette nouvelle aventure. Léanne en tendit une à Marie Evano, mais la magistrate leva la main en signe de négation.
— Tu ne veux pas venir voir le corps ?
— Je vous fais entièrement confiance et votre album photo m’ira parfaitement.
— Vraiment ? insista Léanne, avec un petit sourire peste. Il n’a que quelques heures, ce n’est pas tous les jours qu’on a droit à de la viande fraîche, tu devrais en profiter.
— Garde tes vacheries et mettez-vous au boulot. J’attends vos conclusions rapidement. Vu qu’on t’a désignée pour suivre cette enquête depuis Paris, tu as intérêt à ne pas décevoir, d’autant que je suppose que les appels téléphoniques ne vont pas manquer.
7. Voir Avec le chat pour témoin, même auteur, même collection.
8. Renseignements généraux.
9. Bienvenue, en breton.
10. Techniciens en identification criminelle.
La substitute les abandonna et Léanne regroupa ses troupes sur la terrasse. Elle distribua les rôles, une équipe pour chaque niveau, une pour les extérieurs et une pour commencer à voisiner11. De son côté, elle demanda à Erwan de lui servir de guide.
La pièce principale était traversante et devait s’étendre sur près de cent vingt mètres carrés ; difficile de ne pas être impressionnée par la bibliothèque et ses nombreux livres. Elle sourit en découvrant la décoration : un Gaston Lagaffe de taille humaine, le chat posé sur son épaule, tentait d’escalader les rayonnages pour attraper sa mouette rieuse juchée au sommet. La victime devait être un type sympa. Elle s’attarda un instant sur les ouvrages. Une belle place était faite à la littérature américaine. L’autre partie était consacrée à la musique avec de nombreux écrits sur les artistes, dont une collection de livres d’art numérotés et signés. Passé les livres, on en arrivait aux CD puis aux vinyles. Il régnait un désordre surprenant. Quelques pochettes de 33 tours traînaient sur le sol. Le gendarme en donna l’explication :
— Selon l’employé, plusieurs disques ont été volés. Il paraît qu’il y avait des pièces de collection d’une valeur qu’il qualifie d’inestimable.
Léanne fit une moue étonnée.
— Ça veut dire quoi « inestimable » ?
— Il parle de dizaines de milliers d’euros.
Elle crut qu’elle avait mal entendu :
— Des dizaines de milliers d’euros ?
Erwan confirma en indiquant qu’il avait même été question de plus de cent mille euros et il précisa :
— Il ne les avait pas achetés, enfin pas tous, certains étaient des cadeaux.
— Il faudra essayer de faire une liste, conclut Léanne.
Puis elle s’aperçut que des traces sur les murs témoignaient de la disparition récente de cadres.
— Qu’est-ce qu’on a volé d’autre ?
— Des disques d’or, mais surtout des guitares ayant appartenu à des musiciens célèbres, et là, il paraît qu’on dépasse souvent les cent mille euros, répondit le gendarme.
— Oups ! On ne peut pas dire, c’était un homme de goût, exactement le genre d’endroit où j’aimerais vivre, très belle vue sur la mer, une maison lumineuse où tout est prévu pour la musique et la lecture. Je me vois très bien avec mon chat à regarder l’océan et la pluie tomber en écoutant un blues.
La suite de sa visite ne la fit pas changer d’avis. En approchant de la façade opposée, elle découvrit que le jardin, ou plutôt le parc, s’étalait sur une bonne centaine de mètres et qu’une imposante piscine était accolée à la villa.
— Le bassin est en partie à l’intérieur, indiqua Erwan. En bas, il y a aussi un studio d’enregistrement, une sorte de salle de cinéma et un autre bureau avec des cargaisons de disques vinyle et des souvenirs de sa carrière de chanteur et de compositeur.
Une voix résonna depuis l’étage supérieur.
— Au lieu de vous amuser, ça ne vous intéresse pas de venir voir ceux qui bossent ?
Léanne pouffa de rire en entendant la légiste râler.
— On ne voulait pas te déranger !
Elle gravit l’escalier et se retrouva dans une nouvelle pièce décorée de cadres où figurait celui qui devait être la victime. Il posait en compagnie de gens célèbres, des chanteurs français, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Dick Rivers, Hugues Aufray… Mais aussi des artistes internationaux comme Paul McCartney, Frank Sinatra et d’autres… Également des personnalités qui dépassaient le milieu du showbiz : des politiques. Elle reconnut le Président et plusieurs de ses prédécesseurs, ainsi que des ministres de la Culture. Ce mec lui fit tout d’un coup l’effet d’être une légende et elle se demanda comment elle pouvait être passée à côté.
Elle trouva une nouvelle bibliothèque, mais dans celle-là, même si on y trouvait quelques livres, surtout des BD, une part belle était faite à des objets que Robert Letourneur devait affectionner : des modèles réduits de voitures américaines des années 50 et 60, des figurines et des images tirées du monde des cartoons ou de films américains des années 50. Elle remarqua un très beau Mickey, un Roger Rabbit et des personnages de Tintin. En les désignant, elle s’adressa à Erwan.
— Je suppose que ces trucs ont également une jolie valeur commerciale.
— Oui, certainement, ils ne pouvaient pas tout prendre.
— Ah ! enfin ! lança Élodie, avec des tonalités à la Nicolas Hulot en plongée ushuaienne. J’ai presque cru que tu me faisais la gueule.
Elle s’interrompit, le temps de mieux regarder sa copine, et releva son masque :
— Tu verrais ta tête, je ne sais pas ce que tu fais de tes nuits mais ça laisse des traces.
— Ne m’en parle pas ! Le petit se réveille deux ou trois fois et après je ne peux plus dormir. Je n’en pouvais plus, j’ai quitté l’appartement à cinq heures du matin. Tu ne veux pas qu’on échange ? Tu me prêtes ta maison et tu viens chez moi.
— Si t’étais cool, tu t’occuperais du gamin…
— Holà ! Je ne suis pas la mère et d’ailleurs j’aime pas les gosses. J’ai proposé à Vanessa d’enfermer le petit dans une chambre pour qu’il puisse pleurer sans qu’on l’entende et qu’elle vienne dormir avec moi en bas. Elle ne veut pas.
— T’es qu’une grande gueule, tu sais bien que jamais tu ne laisserais faire une chose pareille.
— Ça me fait du bien de le croire, et le dire soigne mon image.
Les militaires du TIC, témoins de l’échange, s’étaient arrêtés de travailler. Les deux femmes imaginèrent les sourires qu’elles ne pouvaient pas voir.
La flic refoula les odeurs corporelles qui l’assaillirent. Excréments, urine, sueur… La mort avait un parfum qu’elle connaissait bien et même avec l’expérience et les années, on ne s’y faisait pas. Elle balaya des yeux les lieux où ils se trouvaient. C’était un très bel endroit. La chambre devait avoisiner la soixantaine de mètres carrés et la vue sur l’océan était équivalente à celle du salon. L’ameublement donnait dans le sobre, tout était blanc comme les murs : un lit à baldaquin avec deux tables de nuit, un bureau et un fauteuil en bois laqué. Un immense miroir au fond renvoyait le panorama extérieur. Mais le plus incongru, en tout cas pour le commun des mortels, était la présence d’un piano demi-queue, blanc également. Erwan en donna la raison :
— Selon son homme à tout faire, il lui arrivait de composer à n’importe quelle heure ou de se réveiller avec des idées de mélodie, d’où le piano.
Léanne avança vers une porte qui ouvrait sur un grand dressing où s’alignaient des cintres supportant des vêtements de toutes sortes et de tous les goûts, de l’excentrique au costume classique.
Elle ressortit. L’entrée voisine menait à une salle de bains à l’image du reste de la maison : de la surface et du luxe.
La flic s’intéressa enfin au cadavre qu’elle avait fait mine d’ignorer jusque-là, et auprès duquel sa copine officiait en compagnie d’un TIC. Question corpulence et visage, l’impression qu’elle avait eue en regardant les photographies se confirma. Elle lui trouvait des ressemblances avec Donald Trump, qui tenaient pour beaucoup au bide et à l’épaisse chevelure d’une blondeur douteuse : sans aucun doute des implants.
Poignets et chevilles attachés aux montants du lit, il était entièrement nu. Un sac en plastique transparent et un foulard traînaient à proximité du corps au niveau de la tête. Langue pendante, la peau bleuie par le manque d’oxygène, le visage exprimait un horrible rictus dont la cause évidente était le fin collier écarlate dessiné dans les chairs de son cou, façon goitre de pélican. Il fallait en suivre la trace et voir aux extrémités les tiges métalliques, qui ressortaient de la blessure, pour comprendre qu’il s’agissait de la marque de la corde de guitare avec laquelle il avait été achevé. Cette partie ne représentait que la fin du martyre qu’avait enduré le musicien avant de passer dans l’autre monde. Le reste du corps portait des stigmates dus à une violence extrême et un acharnement barbare. Élodie résuma ses premières constatations :
— Il y a de nombreuses fractures qu’on confirmera avec une radio. On l’a frappé avec quelque chose qui peut ressembler à une matraque, un tonfa, peut-être un manche à balai ; en tout cas quelque chose de rond. Il y a aussi des brûlures de cigarettes et des coupures, fit-elle en désignant plusieurs marques d’incision sanguinolentes. On lui a même cramé les pieds, vraisemblablement avec un briquet.
Elle montra le foulard :
— Ils ont dû lui enfoncer ça dans la bouche pour qu’on n’entende pas ses hurlements et je suppose que le sac plastique a servi pour des simulacres d’étouffement.
L’adjoint de Léanne, le capitaine Lionel Le Roux, prenait des notes avec le nouvel officier. Il s’interrompit :
— Un tel acharnement indique qu’ils cherchaient à savoir quelque chose.
— Il a un coffre ? demanda Dougnac.
— Oui, en bas, répondit le gendarme. Il est fermé, mais ça ne veut pas dire qu’on n’a pas dérobé son contenu.
— Il va falloir l’ouvrir.
— Peut-être que les enfants connaissent la combinaison.
— Tu as raison, on leur posera la question avant de faire appel à un serrurier. Ce qui me semble évident, indiqua Léanne, c’est que lorsqu’on subit une telle violence, on doit finir par parler. J’espère qu’on trouvera les enfoirés qui ont fait ça et qu’ils passeront plusieurs décennies derrière les barreaux…
Elle s’attarda sur le corps. Les liens en plastique qui le retenaient au lit étaient enfoncés profondément dans la peau, le malheureux avait dû se débattre.
— T’as une idée de l’heure du décès ?
— Très récente. On l’a retrouvé vers sept heures, c’est ça ?
— Oui, confirma l’un des gendarmes.
— Je pense qu’il est mort vers cinq heures, peut-être un peu avant, mais pas beaucoup.
Malgré les circonstances, même si elle avait le nez sur un cadavre, la légiste ne put s’empêcher d’évoquer un sujet auquel sa copine ne pouvait pas être insensible :
— T’as vu tous les instruments ? Un rêve, cette baraque.
Léanne approuva d’un sifflement :
— T’as raison, c’est juste le paradis…
Elle se mordit les lèvres.
— Et ça s’est transformé en enfer.
Elle décida de les laisser poursuivre et de continuer la visite des lieux. Elle termina d’abord l’étage. Il ne comprenait pas moins de six chambres pour des invités. Si les surfaces étaient très différentes, chacune disposait de sa propre salle de bains et présentait surtout la particularité d’être décorée sur un thème précis et d’avoir un nom : Elvis Presley, John Wayne, Ray Charles, Robert Mitchum… Le rez-de-chaussée et la cave, même s’ils n’avaient pas la vue sur l’océan, auraient suffi à contenter beaucoup de monde. Un simulateur de parcours de golf impressionna la flic. Elle ne put s’empêcher de toucher les clubs.
