L'œil de Reevanh - Christine Barsi - E-Book

L'œil de Reevanh E-Book

Christine Barsi

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Beschreibung

« Toi, le voyageur virtuel, sois assuré que l’aventure te prendra aux tripes et ne te lâchera pas avant que tu aies vécu l’existence de Bastyan, notre Capitanh du Mad One, expert en exploration spatiale, et de Mélianh, le Commodore des peuples de Reevanh, Homme-mémoire et Grand Prêtre de Rehonnael des tribus de la Vallée des Pas Perdus et du massif forestier d’Amhgart. À leurs côtés, et sous le joug de l’entité mystique qui se tapit dans les antres et les eaux de ce bout de planète, tu découvriras les arcanes de ce monde et les raisons qui les ont amenés à se rencontrer et à vivre cette relation unique qui les transcendera. Je ne t’en révèle pas davantage, il te suffit de tourner la page et d’arpenter les sentiers de Reevanh, cette colonie stellaire désaffectée du Monde Pivot que figure la Terre… »




À PROPOS DE L'AUTRICE

"L’Œil de Reevanh" nous entraîne dans l’univers de la saga Les Mondes Mutants, à la découverte d’une planète à l’atmosphère occulte au sein de laquelle vous retrouverez également des bribes de l’histoire de SolAs. L’auteure puise son inspiration dans ses études en biologie, et dans son métier dans les ressources humaines. Christine Barsi écrit depuis 1998 des romans de science-fiction et de fantastique. Elle est membre du Conseil d’administration de sa ville, afin de promouvoir la littérature, du Conseil des Sages également, et elle est Présidente de l’association culturelle Les Mondes Mutants. Quinze romans publiés et un recueil de nouvelles dont l’une, "L’Avatar", a gagné le prix René Barjavel 2022.

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Seitenzahl: 365

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Christine Barsi

L’Oeil de Reevanh

 

Saga Les Mondes Mutants

À Alain Paris, auteur de science-fiction qui a écrit l’univers de Daïren que j’ai lu récemment avec beaucoup de plaisir.

En ce qui concerne L’Œil de Reevanh, cette histoire vous entraînera dans l’univers de la saga Les Mondes Mutants à la découverte d’une planète à l’atmosphère occulte et quasi mystique.

Alors, toi, le voyageur virtuel, sois assuré que l’aventure te prendra aux tripes et ne te lâchera pas avant que tu aies vécu l’existence de Bastyan, notre Capitanh et ArchiSpace du Mad One, expert en exploration spatiale, et de Mélianh, le Commodore des peuples de Reevanh, Homme-mémoire et Grand Prêtre de Rehonnael des tribus de la Vallée des Pas Perdus et du massif forestier d’Amhgart.

À leurs côtés, tu découvriras les arcanes de ce monde et les raisons qui les ont amenés à se rencontrer et à vivre cette relation unique qui les transcendera.

Je ne t’en révèle pas davantage, il te suffit de tourner la page…

 

Ton auteure, Christine Barsi

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE – LA CITÉ DE TANKRIVA

Prologue

Journal de bord de l’ArchiSpace : Nous accomplissions un voyage qui devait nous mener aux fins fonds de l’espace familier et au-delà, mais nous nous dirigions vers un tout autre univers…

 

Le vaisseau naviguait dans le no man’s land des astres de cette partie de l’univers inexploré, emplie à l’infini de novas aux dimensions dantesques – la novasphère, un champ aux limites improbables selon les experts en macrocosme dont ils s’approchaient dangereusement.

Depuis bientôt dix jours standards, l’engin avançait à l’aveuglette dans l’amas confus des astéroïdes et des corps célestes occupant l’espace au-delà des hublots de métacristaux. Le pilote en chef et son coéquipier interrogeaient, d’un regard perplexe, les holocartes tridimensionnelles sans repérer le moindre indice qui eut pu indiquer, grossièrement, leur position.

– Tu vois quelque chose, Denisson ?

– Rien qui m’interpelle, Matt, à part le sentiment de tourner en rond depuis des jours. Quelque chose cloche.

– C’est bien ce que je crains. Nous devons en informer le Commandant.

Dans le même temps, il déclenchait l’interrupteur relié à la salle de contrôle, deux blocs plus loin. Un voyant bleu s’alluma. Un peu plus tard, le sas du poste de pilotage s’ouvrait silencieusement en laissant le passage à un homme corpulent en tenue de l’armée des Explorateurs Marchands, dont l’emblème des Sept Mondes, en suspension dans un champ délimité, indiquait le grade élevé. Derrière lui venaient deux de ses subordonnés et le soldat Pennh Doth qui avait croisé leur chemin.

– Du nouveau, Matt ?

– Justement non, Commandant. Rien depuis ce matin. Denisson et moi avons la sensation que le Mad One a emprunté une voie sans issue.

L’officier scruta Pennh à leur côté et intima :

– Va me chercher Bastyan !

– Oui, Commandant.

Le prénommé Pennh, reconnaissable à sa tignasse rousse, longea l’interminable coursive qui menait à la salle d’entraînement des navigateurs. Bastyan Naelaãn, leur Capitanh et ArchiSpace, avait coutume d’y aguerrir les volontaires, chaque après-midi. Après avoir pénétré dans l’impressionnante enceinte, le soldat observa les membres de la flotte combattre par binôme et suivre les instructions de l’homme grand et charismatique qui leur lançait ses ordres d’une voix ferme et grave, mais sans l’animosité quasi rituelle des militaires de carrière. L’officier avait le don de se faire respecter sans avoir à élever la voix plus que nécessaire. Beaucoup, parmi l’équipage et les soldats du Mad One, estimaient ce dernier, en tout cas plus que le Commandant ou l’un quelconque des officiers ou sous-officiers du vaisseau géant. Pennh, quant à lui, aurait donné sa vie pour celui que tous nommaient, Bastyan. Pourtant les rivalités ne manquaient pas, même dans ce vaisseau au cœur de nulle part. Le soldat préféra attendre que l’officier le remarque, plutôt qu’il ait à le déranger en plein exercice.

Quand finalement, celui-ci se tourna dans sa direction, cinq bonnes minutes s’étaient écoulées. L’officier se saisit d’une serviette à proximité, et s’épongea le front d’où perlait une sueur salutaire. Ses hommes s’étaient éparpillés à sa demande, et il était libre de vaquer à ses autres occupations. Il avait imaginé pouvoir se rendre aux sanitaires afin d’y prendre une douche, mais la présence du soldat lui fit comprendre que ses espoirs s’avéraient vains pour cette fin d’après-midi. Il enfila sa veste d’officier, marquée du même emblème des Sept Mondes que celle du Commandant du Mad One.

– Pennh ?

– Capitanh, le Commandant vous attend dans la salle de pilotage. Nous avons un problème.

– Ça, c’est évident. Depuis le temps que je les préviens… Qui est là-bas ?

– Vous voulez dire, en plus du Commandant ?

Acquiescement silencieux de l’homme qui le jaugea d’un sourire narquois.

– Les deux pilotes et les Xeïloethls.

Pennh tenta de contenir le rire qui lui montait à la gorge, en remarquant la grimace spontanée de son Capitanh. À l’exception de Gail Tranor, le Commandant de bord attaché à la Terre, le Point Pivot, il n’y avait guère de recrues enrôlées sur le Mad One qui apprécia les deux Anamorphes1 fungisshéins comme on avait coutume de les baptiser.

– Je te suis, Pennh.

 

Dans le poste de pilotage, Bastyan inspectait, minutieusement, les holocartes à disposition, afin de repérer, dans l’amas des corps planétaires exposés à l’écran, une trace de la réalité actuelle. Aucune des trames ne correspondait, cependant, à ce que le Mad One traversait depuis des jours.

Sous le regard angoissé de ses compagnons, et celui plus énigmatique des Anamorphes, Bastyan effectua quelques manipulations sur le pupitre de contrôle et, soucieux, exigea du locarob 2 attaché au pilotage, un spectre du territoire astral présent. Rien de familier qu’il put détecter. Une série d’opérations successives leur révéla un second écran qui comparait, point par point, la moindre similitude potentielle avec le premier écran. Une position finit, néanmoins, par s’afficher. Bastyan zooma avant de pousser une exclamation de surprise.

– Il semble que nous ayons franchi un secteur non répertorié des monitors sans pour autant être parvenus à le pénétrer tout à fait. Nous sommes à la porte d’un monde insoupçonné jusque-là, Commandant. Un monde qui ne veut pas de nous.

– Que racontes-tu là, Bastyan, protesta le Premier Officier.

– Ou le Mad One a perdu son pouvoir de percussion ou bien l’on nous empêche de passer le champ de cette novasphère. C’est aussi simple que cela, Commandant.

Le maître pilote intervint alors :

– Comment celle-ci se serait-elle placée en travers de notre trajectoire ? Ceci est tout bonnement impossible, Bastyan ! Les locarobs ne font jamais d’erreur de programmation trajectorielle ; tu le sais.

– Ce que je sais, c’est que cette novasphère est juste devant nous et nous ferme la route, Matt. Le champ est trop dense, pour espérer traverser la glèbe de ces corps de lumière.

– Que nous reste-t-il comme solution ? interrogea Denisson. Nous n’allons tout de même pas faire demi-tour, après ces dernières semaines passées dans ce foutu vide.

– Qui sait ce que nous y trouverions ! marmonna l’ArchiSpace. Une coalescence est toujours un risque potentiel. Une approche maladroite nous happerait instantanément ; sans compter l’explosion de l’une de ces novaes. Le Mad One n’y résisterait pas.

Ennuyé, Bastyan releva les yeux du pupitre de contrôle et croisa le regard soucieux de Pennh Doth qui se tenait en retrait. Tout en réfléchissant aux diverses alternatives, il suggéra :

– Tu peux te retirer, Pennh. Si j’ai besoin de toi, je te préviendrai.

Le soldat acquiesça et s’esquiva, heureux de demeurer en dehors de la discussion en haut lieu.

À son tour, Gail hasarda :

– Éloignons-nous quelque peu, afin de récupérer la trajectoire initiale. Bastyan ?

– Ce n’est pas si simple, Gail ; je n’ai pas encore examiné les données du locarob, mais je pense que la novasphère actuelle nous attire dans son champ tout en nous refusant l’accès à son univers.

– Est-ce que tu signifies par-là que nous serions indéfiniment captifs de cette hydre ?

Bastyan hocha la tête, tout en étudiant les holocartes. Son regard sceptique en disait long sur le cheminement de son raisonnement. À l’instar de leur Commandant, les autres se taisaient. Ils connaissaient les ressources de leur Capitanh et ArchiSpace. Bastyan avait toujours réponse à tout, même quand il lui arrivait de s’égarer dans des méandres qu’eux-mêmes ne parvenaient pas à suivre.

– À moins que nous découvrions le moyen de forcer le champ… de passer au travers. Une voie improbable…

Les pilotes l’observaient avec une expression d’espoir fiévreux.

– Matt, depuis combien de temps stagne-t-on de cette façon ?

– Depuis quatre jours standards, je crois.

– Denisson ?

– Oui, Capitanh, dans ces eaux-là.

– Le locarob n’a-t-il rien enregistré de singulier, il y a quatre jours ?

– Rien que nous ayons remarqué, Capitanh.

– Vous allez me repasser la bande sur les écrans.

– À quoi songes-tu, Bastyan ? s’enquit Tranor.

– Une simple petite idée, Gail. Je vais m’installer près du visioscan. Retournez à vos postes, les gars. Denisson, démarre la bande !

– Bien, Capitanh.

Chapitre 1 : Le champ de novasphère

Journal de bord de l’ArchiSpace : L’architecture en exploration spatiale constituait l’une de ces passions qui vous prenaient aux tripes, lorsque vous en étiez captif. Ce qui était mon cas, et m’avait amené à caboter au sein d’innombrables vaisseaux comme le Mad One. Je savais piloter au cœur des pires espaces, radouber une coque criblée de fissures dues aux bombardements des champs de météorites les plus sinistres, restaurer les infrastructures intérieures au point d’en rajeunir jusqu’aux plus petits détails de confort, rafistoler la robotique et remédier, enfin, aux diverses problématiques se présentant invariablement lors d’un voyage spatial. Et ce voyage s’annonçait parmi les plus vicieux qui soient.

 

Deux jours plus tard, le Mad One pénétrait la novasphère. Ils évitèrent un pulsar et captèrent, heureusement très éloignés de leur position actuelle, les échos caractéristiques d’une supernova en activité. La radiance immanente des étoiles, qui s’offraient en spectacle, nimbait le champ d’un éclat d’une luminosité prodigieuse. L’aura de certaines d’entre elles voyait sa surface croître pour atteindre une magnitude de l’ordre de deux ou trois, parfois moins. Feux d’artifice stellaires pulsant dans toutes les directions à la fois. C’était magique, inoubliable et inquiétant.

En soutien aux pilotes, l’ArchiSpace ne quittait plus la zone de pilotage. Interrogeant les bases des locarobs, suivant en temps réel les données des holocartes, Bastyan s’enivrait du contexte et éliminait, un à un, les innombrables pièges jonchant leur route depuis leur entrée dans la novasphère. Il était l’unique ArchiSpace sur le Mad One, et ne pouvait se référer à rien de connu dans le genre. Il arrivait qu’un locarob ne fournisse qu’une approximation de trajectoire, ne pouvant se fonder que sur ses seuls paramètres et les logiciels qui l’alimentaient, désuets et obsolètes face à un univers de cette dimension et de cette nature. Ces fois-là, Bastyan devait penser à leur place, anticiper et innover avec la peur au ventre d’entraîner le vaisseau dans une impasse mortelle.

Il avait finalement découvert une séquence de coordonnées qui leur ouvraient cette voie improbable, qu’ils empruntaient aujourd’hui. Sans l’aide des robs, censés s’appuyer sur l’immensité de leurs bases de données. Parfois, l’ArchiSpace s’interrogeait sur la fiabilité des technologies qu’embringuait le Mad One ; ou tout au moins, supputait-il des failles programmées qui dissimuleraient des perspectives quantiques, à des fins que Bastyan appréhendait parfaitement. Il arrivait souvent, sur les vaisseaux de ce type, auxquels la gouvernance humaine associait des objectifs spécifiques, que des forces contraires veuillent ralentir, à dessein, la progression de la mission.

 

Cinq jours de plus, et ils repéraient l’un de ces mondes très particulier du fait de sa ceinture de gaz chatoyant, d’un bleu vert, à certains endroits, qui rappelait la Terre ancestrale, et de nuances rose intense ou pastel à d’autres. Des bronzes et de l’argent se mêlaient aux teintes visibles, des ondes de mouvances colorées créaient des pulsations qui transfiguraient le corps astral en un joyau rare. Les alertes sonores avaient informé l’armada des soldats de l’imminence du contact. Les ordinateurs de bords identifiaient, enfin, leur cible enregistrée avant leur départ de l’une des bases satellites de Terranum 3, le premier empire colonial de la Terre dans l’espace. Dans le mess et les coursives, sur tous les lieux sociaux du Mad One, l’équipage ainsi que les pilotes ne parlaient plus que de ce monde qu’ils aborderaient.

 

La nuit, lorsque la plupart des hommes dormaient, à l’exception des pilotes qui se succédaient, l’ArchiSpace se glissait silencieusement jusqu’au poste de pilotage pour admirer, au travers du métacristal, la vision spectrale de cet orbe qui grossissait d’heure en heure.

Une sonde avait été larguée, afin de réaliser les premières analyses sur le terrain. En dehors de quelques variantes dans les composés gazeux mineurs qui nécessiteraient, une fois sur place, une adaptation du matériel et des organismes, les résultats se montraient plutôt satisfaisants. Les taux d’oxygène et d’azote s’avéraient sensiblement similaires. Au vu des indices constatés, la température moyenne au sol devrait être de trois ou quatre degrés inférieurs à ce qu’ils étaient accoutumés à vivre. Pas de quoi s’affoler. Quant à la pesanteur, elle se révélait également très légèrement inférieure à celle de Terranum et de la Terre. Ce serait d’autant plus agréable. Les chiffres ne détonnaient pas de ceux préalablement enregistrés par les robs.

Mais Bastyan ne se sentirait totalement rassuré, qu’une fois ces données vérifiées à partir du sol de ce monde qu’ils fouleraient bientôt. Il observa, de nouveau, le globe majestueux auréolé de ses tonalités uniques. Ce dernier n’était ni rond ni régulier. Pas de sphère parfaite ici, mais une forme plus ou moins allongée et ovoïde. Des arrondis, des courbes, des manques. Étrange, comme cette sorte de corps d’étoile le fascinait. Pas un vrai monde, si l’on considérait sa conformation et ses irrégularités. L’asymétrie patente surprenait au premier regard avec ses contours tourmentés, presque fantaisistes. Une excentricité de la nature exposait cette sphère, écrasée à maints endroits.

Un instant, l’ArchiSpace que son métier amenait à s’intéresser aux proportions de toutes choses, dans l’univers, pensa à une farce, une anomalie volontaire. Ces contours inharmonieux constituaient un schisme dans sa compréhension des lois stellaires.

Les yeux de Bastyan plongèrent au travers du métacristal, dans un effort pour mieux discerner les incohérences inattendues pour un planétoïde possédant, très certainement, des formes de vie à sa surface. Incompatibilité de l’expérience, avec les suprêmes théories. Ce monde n’aurait pas dû exister. Comment pouvait-il se tenir au milieu de ses lunes et de ses soleils sans littéralement tomber et disparaître du panorama du cosmos, corps et biens ?

Les mouvements de rotation, générés par la gravitation exercée par les astres alentour, auraient dû aplanir ces dispersions patentes de la matière de ces bouts de planète. Car pouvait-on appeler planète, cette configuration déviante aux terres disséminées, inégalement, sur toute sa surface ? Celle-ci avait-elle été soumise à d’anciennes forces de contact, dans un passé antédiluvien ?

Prisonnier de sa vision, Bastyan s’appesantit davantage sur son étude. Les blocs de matière agglomérés, comme au hasard, racontaient une tragédie morbide qui le faisait frissonner. Ce monde avait subi, dans ses annales, une période de dislocation sérieuse qui aurait dû lui être fatale. L’ArchiSpace imaginait ce magma de chairs minérales se désagréger en discontinu sous ses yeux, quitter sa base en conglomérats de taille indéfinie jusqu’à des distances lointaines avant d’y revenir, sous la pression incongrue d’une influence supérieure. Il dressait dans son esprit les ruptures, les failles béantes comme autant de blessures qui auraient dû faire de cette terre une moribonde.

Des pas derrière son dos le firent sursauter, en l’éjectant de son rêve éveillé.

– Bastyan ? Je te croyais parti…

– Je ne parviens pas à me décoller de ce hublot. Ça devient lassant.

Il eut un sourire harassé qui égaya le pilote en second.

– C’est vrai que cet astre est curieux.

– Plus que curieux, Denisson. Bien plus. Instable… inadapté ; en fait, une chimère…

– Ouah ! Tu es d’un sinistre ! En tout cas, il t’inspire.

Cette fois, l’ArchiSpace se mit à rire à son tour en se frottant les yeux.

– Sans doute as-tu raison. As-tu des nouvelles ?

– Nous devrions nous placer en orbite, d’ici plusieurs heures, Capitanh.

Il y eut un silence entre eux. Bastyan manqua replonger dans son fantasme. Il réagit, et reporta son attention sur son compagnon.

– Merci, Denisson. C’est troublant… Je ne sais encore rien de cet astre singulier, mais j’ai hâte de poser les pieds sur son sol.

– Moi également, Capitanh.

– Espérons qu’il ne nous offrira pas quelques embûches que nous n’aurions pas anticipées…

– Avez-vous jamais rencontré de monde plus beau, Capitanh ?

– Non, Denisson… Non, je ne crois pas

Chapitre 2 : Divergence

Journal de bord de l’ArchiSpace : Le désaccord qui s’instaurait entre le Commandant du Mad One et moi-même, depuis notre départ de Terranum, m’incitait à porter un regard plus attentif aux membres d’équipage qui le côtoyaient d’un peu trop près.

 

D’autres mesures d’importance avaient été effectuées, après la toute première vague de valeurs remontées par la sonde. Bien que surprenants, les résultats n’avaient pas été aussi mauvais qu’on aurait pu l’escompter si l’on faisait référence au spectre des lumières, à la difformité des contours et à la présence de métaux lourds dans l’atmosphère particulière de ce nouveau monde. La proportion oxygène-ozone, étonnamment équivalente, ainsi qu’une pesanteur et une pression dont les coefficients approximaient ceux de la Terre et de Terranum en faisaient, apparemment, un planétoïde viable.

Seulement chimiquement et biologiquement, les mesures n’avaient pas été très probantes ; d’autres, plus précises, devraient leur parvenir sous peu. La parasitologie, par exemple, s’avérait un domaine qu’il ne fallait pas négliger, et il y en avait beaucoup d’autres tout aussi essentiels. En dépit de son audace coutumière, Bastyan considérait avec une relative prudence une incursion aléatoire sur le sol de ce monde. Pourtant, cette fois, il n’avait pas été entendu.

 

En tant que Premier Officier et Commandant du Mad One, Gail Tranor avait argué de l’importance qu’il y avait à descendre, en nombre, à la surface de ce havre en perdition. Les Anamorphes et quelques-uns de ses plus proches officiers avaient abondé dans ce sens. Bastyan, ainsi que d’autres, n’avaient pas su imposer leurs vues.

Rongeant son frein devant l’aveuglement flagrant de leurs compagnons, l’ArchiSpace n’avait pu que se faire une raison. Pourtant, la problématique avait réveillé, chez lui, ses propres interrogations sur l’influence insidieuse des Anamorphes sur le Chef de leur expédition.

Durant le périple du Mad One jusqu’ici, chaque fois qu’une remise en question d’une décision de Gail, sur leur destination, s’avérait dans la balance, Bastyan ou l’un de ses hommes s’étaient heurtés à l’agressivité retenue des Fungis ou plus précisément des Fungisséens. La race aliène des Xeïloeths se prévalait de ce règne ambivalent, mi-végétal mi-animal humain. Ceux-là possédaient une plasticité génétique incomparable et des caractéristiques biologiques très diversifiées qui engendraient des divergences de constitution, selon le contexte rencontré. Des êtres déroutants qui intriguaient, plus qu’ils ne rassuraient.

Ces tout derniers jours, d’âpres discussions s’étaient ensuivies quant au sujet de leur atterrissage. Une partie des hommes souhaitait se rendre rapidement sur l’étrange planète, répertoriée par les locarobs sous le nom de RVh, tandis que d’autres refusaient cette option. Il avait finalement été entériné, que le Commandant et ses deux sbires feraient le premier voyage avec un tiers de leurs soldats triés sur le volet.

Bien que rêvant de les accompagner, Bastyan avait tenté d’influer sur leur décision en arguant du réel danger à se poser sur le sol de cette planète dont ils ignoraient une partie substantielle du contexte, avec autant d’hommes, sans avoir approfondi les analyses. Lui préconisait la sortie d’une petite poignée d’entre eux, à peine une dizaine, qui conforterait l’étude initiale des éléments primaires. Il s’était proposé pour cette première intervention ; son initiative avait été refusée.

Au fait des interactions innombrables entre la matière, l’énergie et le vivant au sein des mondes visités, conscient de ce que ses propres théories dépassaient l’entendement et les lois scientifiques communément admises par la junte politique en place, – théories personnelles qui auraient été totalement improbables, d’ailleurs, pour un non-initié – l’ArchiSpace ne pouvait s’empêcher de penser que les Anamorphes exerçaient un ascendant non exempt d’intérêt sur cette décision du grand patron.

Gail traînait partout avec lui les deux zouaves couverts de parasites fongiques, comme si la présence de ces deux-là revêtait une quelconque importance à ses yeux. Les Anamorphes s’accrochaient en permanence aux basques du Commandant du Mad One, et cette simple idée avait le don d’agacer son Second qui se méfiait de ces êtres pas tout à fait humains. Il savait pour s’être documenté sur leur espèce que ces sortes de Fungis, dont les côtes mal définies, à l’instar de certains mycètes 4 de la Terre, dissimulaient un corps alvéolaire et spongieux, s’avéraient capables d’émettre, dans un contexte précis, des toxines pénétrantes. Ces toxines généraient chez ceux qui en devenaient les hôtes, un syndrome provoquant, à moyen terme, une forme aiguë de leucémie dégénérative. De quelles autres armes biologiques étaient-ils les dépositaires ?

Quand Bastyan avait appris leur existence au sein du vaisseau, il avait regretté de ne pas s’être davantage renseigné sur leur physiologie interne avant le décollage. Ensuite, il avait été trop accaparé par les tâches requises par sa double fonction pour s’y appesantir et interroger les mémoires. Mais chaque fois qu’il croisait le trio singulier, il s’en écartait prudemment tandis que le doute lancinant revenait en force sans qu’il puisse déterminer la source du véritable problème. Aujourd’hui, ses perceptions sensitives, plus développées que chez la plupart de ses semblables, lui suggéraient de se méfier ; cependant, rien ne venait réellement étayer ses soupçons en la matière en dehors de leur aspect dénaturé. Gail s’était résolu à ne pas tenir compte de ses avis. Très bien. En tant que Second, Bastyan demeurerait sur le vaisseau avec deux cents hommes, tandis qu’une centaine accompagnerait la descente. Furieux de ce que l’on pût risquer, ainsi, la vie de soldats terranuméens pour la plupart, le Capitanh avait dû ravaler ses protestations. Il n’était pas en position d’interdire une décision de ce type. Le bon côté de cette affaire, c’est qu’elle lui laissait le champ libre, à bord, pour faire effectuer une révision intégrale de l’astronef.

Quand il y réfléchissait, l’apparition de la novasphère, sans que rien n’ait été proprement enregistré par les bornes du Mad One, constituait en soi une énigme suffisamment inopportune pour l’intriguer. Bastyan, pour qui les rouages des machines n’étaient finalement qu’un langage à interpréter, songeait qu’une faille de cet ordre n’aurait pas dû avoir lieu ; il refusait néanmoins de porter une conclusion hâtive au phénomène, et prendrait son mal en patience. Et puisque Gail avait décidé de poser les pieds sur ce sol inconnu, lui en profiterait à sa manière. Si les choses, en bas, tournaient mal, eh bien, il aurait tout du moins sauvé de la débâcle deux cents soldats sur les trois cents.

Chapitre 3 : Atterrissage sur RVh

Archives classées des Terranuméens : La première nuit, sur le sol étranger, n’amena aucune mauvaise surprise à l’exception de la maladresse du soldat Ditson.

 

Plusieurs heures après le lever du premier astre de ce monde, six navettes avaient déposé la centaine de soldats, revêtus de combinaison protectrice intégrale, sur un plateau rocheux dépourvu de végétation.

La procédure standard de débarquement avait été immédiatement amorcée, par une poignée de soldats aguerris qui avait exécuté les vérifications d’usage en des gestes routiniers, appris de longue date. Sous le regard attentif de leurs compagnons, ils avaient ôté leur casque et testé l’air ambiant.

Après quelques inspirations douloureuses, la sensation d’avaler non pas de l’air mais un gaz presque sirupeux s’était atténuée de manière notable. Ils constitueraient les cobayes de l’expérience, une heure durant, avant que le reste de la troupe ne soit autorisé à suivre leur exemple. Néanmoins, sans attendre la fin de l’expérimentation, Gail avait décrété qu’ils ne demeureraient pas sur les hauteurs, mais qu’ils s’installeraient un peu plus bas. Les navettes seraient surveillées par une dizaine de soldats armés.

 

La roche d’un gris foncé ambiant s’avérait glissante ; des coulées brunâtres la marbraient par endroits, autant de signes d’une humidité rassurante. Par petits groupes, les hommes s’efforçaient à la prudence, en positionnant proprement leurs pieds, et descendaient en rappel quand la configuration des lieux l’exigeait.

L’attention dispersée par une veine colonisée par des mousses verdâtres sinuant sur la pierre qu’il escaladait, Ditson, l’un des soldats ayant pris une avance confortable, se tordit le pied dans une anfractuosité, lâcha la corde et chuta de près de trois mètres. Comme il tentait de se retenir aux rochers, l’un de ses gants se déchira, dénudant sa main gauche qui effleura une saillie minérale et entra en contact avec la mousse spongiforme aperçue juste avant l’incident, l’autre main s’évertuant à s’accrocher comme elle pouvait aux aspérités émergentes.

Quand on le récupéra, sa combinaison avait amorti une partie du choc et il était quitte pour une entorse sérieuse et une écorchure à la main. On lui retrouva son gant coincé dans une fissure, tandis que deux hommes l’aidaient à achever la descente du plateau.

Parvenus à mi-hauteur, dans un méplat naturel du terrain, des plaques de roches affleurant par endroits, la poignée de soldats ayant ôté leur casque soufflait lourdement en crachant, à intervalles, des glaires épaisses. Après les efforts fournis, la sensation de métal poisseux, dans leur gorge et leurs poumons, en dépit du filtre qu’ils avaient conservé, se révélait plus incommodante. Une fois installés à ce niveau, ils furent pris en charge par l’un des Médiquants5 qui les accompagnait. Celui-ci accomplit un certain nombre d’autres tests physiologiques, pour mesurer leur tolérance à ce nouvel environnement.

Alors que le second soleil s’élevait au-dessus de leur tête, un bon tiers des hommes détachés pour cette mission d’exploration s’attachait aux diverses tâches de mise en place du campement provisoire, tandis qu’un autre tiers se positionnait pour assurer la sécurité de la flotte à terre.

Il fallait réaliser un tout premier repérage des lieux, pour une approche sommaire. Bien que les réserves en eau du Mad One se reconstituaient de manière autonome, la découverte d’éventuels points d’eau s’avérait une priorité s’ils ne voulaient pas dépendre du vaisseau et restreindre leurs déplacements. Et s’il existait sur ce monde des créatures vivantes, la chasse matérialiserait une autre de ces priorités.

Puis ce fut le coucher du premier soleil. Avec sa disparition, le ciel se teinta de nuances dans un spectre plus large que ce que connaissaient les hommes du Mad One, accoutumés aux couleurs de la Terre, de Terranum et des planètes satellites qu’ils avaient visitées. Pour la plupart d’entre eux qui n’étaient ni esthètes ni poètes, ni quoi que ce soit du genre, cette seule différence pouvait paraître plus préoccupante que la basse température au sol ou l’irritation que provoquait l’air ambiant en dépit de sa respirabilité.

Le contenu de l’air, chargé d’une infime concentration de métaux inconnus, n’avait déclenché aucun malaise ni aucun piège de quelque origine qu’il fut. Aucune vie animale n’avait été détectée, en dehors de petits mammifères inoffensifs et bondissants dont les chasseurs avaient rapporté plusieurs spécimens. Au loin, en contrebas de leur position sur le plateau, émergeaient les premiers arbres d’un massif forestier de bonne ampleur qui s’étendait au nord et à l’est, tandis qu’au sud, la roche à perte de vue déployait ses crêtes et ses béances menaçantes. À l’ouest, à peu de distance de leur site, un écran indéterminé empêchait toute visibilité.

Les hommes s’étaient éparpillés, afin de préparer des tentes pour la nuit. D’un point à l’autre du camp improvisé, ils s’interpellaient. Des cris de protestation ou d’exclamation s’élevaient. Et entre les gardes sur le plateau qui veillaient sur les navettes et ceux de la mi-hauteur, des échanges rieurs animaient le soir de chants et d’interjections rassurantes. Dès cette nuit, certains d’entre eux étaient partis en éclaireurs, et demain sans doute un groupe plus imposant ; si tout se passait bien, si rien n’était signalé d’anormal, le reste des troupes leur emboîterait le pas à l’exception de quelques sentinelles attachées à la surveillance du Mad One et des navettes.

Au centre du campement, depuis la table où se trouvaient disposés les plats et accessoires pour le dîner, Gabrile, de corvée de distribution en même temps que deux autres soldats, tentait de répartir équitablement les repas entre les divers groupes disséminés autour des tentes et des couchages déballés.

Après l’effondrement du second soleil, la nuit était tombée, soudaine et noire, exempte de tout bruit. Gabrile maugréait sur le cas de cette foutue planète qui, malgré ses nombreux astres, s’avérait incapable d’éclairer correctement ce début de nuit. Équipé d’une lampe frontale, il prenait garde à ne pas s’emmêler les pieds, avec le matériel traînant à proximité.

À intervalles, des lumières vives trouaient l’obscurité de teintes roses ou violacées, de verts ardents ou de bleus incandescents dont on ne savait d’où ils provenaient.

À la fois inquiets et excités, les hommes vaquaient à de multiples tâches coordonnées tout en dînant sur le pouce. Gabrile redoutait cette nuit, hors de l’abri du vaisseau mère. La méfiance instinctive de son Capitanh, pour cette sortie précipitée, ne l’incitait pas à l’optimisme. Bastyan incarnait pour lui, un modèle d’officier à tous les égards, et si ce dernier avait émis des doutes sur leur descente au sol, c’est qu’il y avait de fortes chances pour qu’ils rencontrent des difficultés à court ou moyen terme. L’homme soupira avant de se tourner vers l’un de ses camarades pour lui prendre des mains le container qu’on lui tendait, puis de marcher vers le groupe suivant un peu trop éloigné à son goût.

– Eh ! Gabi, qu’est-ce que tu nous amènes ?

– Un dîner digne du con que tu es, Maule.

– Ma foi ! C’est alors qu’il doit être bon ! surenchérit l’un des compagnons de Maule. Parce que la connerie, c’est pas ça qui lui manque.

Les hommes s’esclaffèrent sous le regard allègre du prénommé Maule qui ne s’offusquait pas de ce qu’on le prenne pour tête de Turc, ce soir. Comme lui, les autres avaient besoin de s’extravertir alors qu’une angoisse sournoise rongeait les ventres de chacun.

– T’es vache avec moi, Gabi. Mais va, je ne t’en veux pas.

– Histoire de rire un peu, marmonna Gabrile. Tiens, voilà ton assiette. Au moins, tu es servi le premier.

– J’apprécie, vieux. Tiens, tu m’accompagnes ?

– Peux pas, avec tous ces plats à distribuer. Je te rejoins plus tard.

– Tu ne regrettes pas le Cap ?

– Plus que tu crois. Je n’aime pas les premières nuits. Et sans Bastyan, c’est plus dur encore. Il est plus futé que nous tous, et sa présence a le pouvoir d’éloigner les peurs rampantes et les esprits malins.

– Aucun de nous, n’aimons les premières nuits, Gabi. À moins d’être frappé comme Vaticqui. Il a devancé l’appel et est déjà parti en éclaireur, avec trois autres.

– Hum…

Chapitre 4 : À titre d’offrandes

Chroniques de Reevanh : Il est des sacrifices utiles qu’il est bon d’accomplir, en dépit des conséquences inéluctables.

 

La nuit se figeait dans le silence. En dehors de quelques sentinelles, les hommes dormaient déjà depuis longtemps lorsqu’à la lisière de la forêt, en contrebas, les feuillées furent parcourues d’une houle subtile, tandis que des silhouettes indiscernables approchaient en limite des îlots du campement. Ombres fugitives dont la phosphorescence tremblotante émettait des lumières intermittentes et fugaces.

Ombres qui guettent et veillent, alors que la quiétude règne sur le plan à mi-hauteur.

Sans s’exposer davantage, contournant les sentinelles postées, deux de ces ombres se séparèrent des leurs pour grimper gracieusement le flanc minéral, au creux d’une veine particulièrement profonde. Leurs charges inertes bringuebalaient, heurtant la roche sans pour autant éveiller l’attention des Humains.

Les deux silhouettes atteignirent le sommet du piton, et allèrent jeter leurs fardeaux près de l’une des navettes terranuméenes avant de reculer prudemment, redescendre en rappel puis finir par se fondre à leur communauté sur le territoire de la Vallée des Pas Perdus. Au bout d’un temps, celle-ci s’éloigna, pour finalement pénétrer la forêt et se dissoudre dans la nuit.

Chapitre 5 : Retour des étrangers

Chroniques de Reevanh : Il se chantait tant de légendes de la bouche des Anciens, tant d’histoires fantasques et pourtant véridiques, que les jeunes générations hésitaient à croire en leur signification symbolique et fondamentale. Cependant, certaines parvenaient à convaincre les plus endurcis d’entre eux.

 

Mélianh écoutait le récit détaillé de la dizaine de guerriers revenus de mission. Tout en souriant à leurs bavardages confus qui lui venaient de toutes les directions, il portait son attention au seul Reevanheth qui se taisait, fidèle à son habitude. L’attitude de son homme de main révélait bien plus que les diatribes de ses congénères, la singularité de la situation. Avec des gestes d’une précision surprenante, Mélianh interrogea son Second :

– Que penses-tu à ton tour, Vejnaël ?

Ce dernier émit des concepts dans sa tête qui furent, instantanément, perçus par son supérieur.

Mélianh médita sur les événements insolites qui avaient ponctué les annales de leur monde. Il y avait bien longtemps qu’un vaisseau ne s’était posé, sur le sol de Reevanh.

Il n’était pas né à cette époque et ne se souvenait de l’aventure que par le songe des Anciens qui l’avaient rapportée, à maintes reprises, lors des soirées annuelles au cours desquelles se réunissaient les tribus de la Vallée des Pas Perdus, celles du massif forestier d’Amhgart et des Hauts Plateaux de Xanhdore.

Le temps des histoires partagées s’avérait bien loin de leur temps d’aujourd’hui. Beaucoup avaient oublié les légendes. Seuls quelques Hommes-mémoire, tels que lui, se les rappelaient. Reevanh avait été le terrain de jeux singuliers où les dieux eux-mêmes avaient eu leur part. C’était ce qui remontait du passé, des chroniques reevanheths. Jeux périlleux qui avaient manqué coûter la vie aux peuples d’antan. Oui, Mélianh Nohmaen se rappelait les récits et les autodafés posthumes des survivants.

Il était sans doute regrettable que deux étrangers aient été tués et qu’un troisième ait été blessé grièvement. Mélianh aurait préféré que les intrus ne remarquent pas leur existence. Si encore les morts et le blessé avaient été ramenés ici, il n’y aurait pas eu de témoignage potentiel les concernant, mais à présent… les siens avaient voulu marquer les esprits de l’ennemi. Il ne pouvait leur en tenir rigueur et devrait mettre en place une surveillance discrète, mais permanente, de cette cohorte d’imposteurs. Et il était hors de question que ces derniers puissent quitter les Hauts Plateaux, pour s’enfoncer dans la jungle profonde ; il y veillerait personnellement. En attendant, il allait se rendre compte par lui-même de la réalité des étrangers des étoiles.

Chapitre 6 : Poursuite punitive

Archives classées des Terranuméens : Les premiers morts ne furent qu’un commencement. Il y en eut d’autres, beaucoup d’autres.

 

La dépouille des deux éclaireurs découverte sur l’éminence, au pied de l’une des navettes, avait suscité un vent menaçant et diffus sur l’ensemble des troupes au sol. Les corps atrocement déchiquetés et gélifiés avaient accentué la panique larvée qui s’était emparée des soldats.

Après avoir examiné les morts, dont la chair s’était presque en totalité désagrégée sur les os, le Médiquant avait vomi ses tripes à l’écart. Quant au blessé retrouvé en bas du plateau rocheux, en lisière des premiers arbres, après quelques phrases incohérentes, il avait rendu l’âme à son tour. Seul des éclaireurs partis la nuit dernière, Vaticqui manquait à l’appel.

 

Quand la nouvelle parvint jusqu’au vaisseau et qu’on la communiqua à l’ArchiSpace, celui-ci fulmina intérieurement, en proie à une colère sourde autant qu’impulsive. Colère contre Gail et son incapacité à gérer des situations de ce genre, colère contre ceux, quels qu’ils soient, qui avaient perpétré ces horreurs. Jamais leur Commandant n’aurait dû donner l’ordre de descendre au sol, avec, de surcroît, un tel nombre de soldats. Une dizaine tout au plus aurait suffi, à des fins d’études du terrain.

À présent, la centaine d’hommes risquait sa vie dans une entreprise aléatoire dont on avait mal pesé les divers éléments. S’il en avait été du ressort de Bastyan, l’intégralité des troupes aurait regagné le vaisseau. Il doutait, cependant, que leur Premier Officier adopte une telle mesure. Poussé par l’attrait de l’inconnu et par les deux Fungis qui ne manqueraient pas de mettre en avant les avantages qu’il y aurait à créer une colonie sur ce sol, leur maître à tous serait sourd à tout repli.

Une brève seconde, l’ArchiSpace s’interrogea sur les objectifs exacts de cette mission. En dépit de son grade et de ses compétences, il n’était pas informé de la teneur des ordres donnés au Commandant du Mad One à l’exception de quelques approximations. Lui n’était là que pour assurer la sécurité des hommes et le bon fonctionnement du vaisseau et de ses annexes, dans leur exploration de ce secteur stellaire.

Pennh qui attendait la réaction de son Capitanh en fut pour ses frais. Impassible, ce dernier n’avait rien montré de son amertume et de sa colère. Il refusait de monter les hommes les uns contre les autres ; il suffisait de si peu, souvent. Sur une impulsion qu’il ne contrôlait pas et dans une tentative surprotectrice, Bastyan avait manqué le rappeler pour lui proposer de réintégrer le Mad. Il s’était retenu, rongeant son frein et luttant contre ses émotions.

Sous les ordres de l’un des sous-officiers à terre, vingt-et-un soldats partirent vers le nord, après le lever du premier astre, afin de récupérer l’éclaireur disparu et découvrir ce qui avait pu se dérouler la nuit même. « Expédition punitive ! » avait clamé le Haut Officier, sous le coup de l’exaspération.

Les soldats restés au campement provisoire entreprirent de préparer un siège pour pallier toute attaque-surprise. Des boucliers énergétiques furent dressés autour des six navettes au sommet de l’élévation rocheuse et à proximité des bivouacs à mi-hauteur, afin de créer un champ défensif sur un périmètre d’une centaine de pas.

La journée défila en une succession d’heures interminables, au cours desquelles rien ne se passa. Quant aux membres de la petite troupe de Terranuméens qui avait quitté les Hauts Plateaux au lever du jour, ils cheminèrent sur près de quinze marches 6 avant de tomber sur une vallée encaissée dont les versants abrupts se recouvraient d’une épaisse végétation de bronze intense et de bleu soutenu.

En approchant du versant le plus à gauche et le plus près de leur position, les Terranuméens distinguèrent d’innombrables grappes végétales bleutées qui se différenciaient du rocher et de sa couche minérale. En s’en écartant, ces dernières devaient constituer quantité de cavités profondes et autant de caches probables pour un éventuel ennemi.

Atermoyant sur ce qu’ils devaient faire, ils se concertèrent longuement avant de décider de fouiller le secteur. Et c’est là qu’ils repérèrent un groupe de cinq ou six individus de forme humanoïde – s’ils pouvaient en juger à cette distance. Leur peau ou leurs vêtements paraissaient habillés des nuances de la roche végétale au point de s’y fondre.

Deux des soldats terranuméens de tête ne les aperçurent qu’une fois pratiquement sur eux, et durent exécuter un prompt repli vers leurs compagnons. Les hommes se bousculèrent brièvement avant de se remettre en position de guet. Circonspects, consternés de la mort qui avait emporté trois des leurs aux premières lueurs de l’aube, ils demeurèrent, dans un premier temps, immobiles à observer les créatures agglutinées à leur pan de roche, et comme paralysées.

Les optiques7 ne décelant pas de danger immédiat, dédaignant considérer ces apparitions suffisamment longtemps pour découvrir leurs éventuelles forces ou faiblesses, se contentant désormais de les jauger d’un œil torve, les Terranuméens foncèrent droit devant en balayant de leurs armes bruyantes l’espace devant eux. Quand ils ne virent plus, à cent pas à la ronde, que le vide, ils cessèrent les tirs et s’entre-regardèrent. Aucun corps, blessé ou mort, ne jonchait le sol ; aucune trace de piétinement ni aucun son. La troupe avança prudemment vers les niches de roche végétale sans rencontrer d’obstacle, et, durant le quart d’heure suivant, il n’y eut plus qu’un silence pesant avant que ne réapparaissent leurs ennemis, tout au plus une dizaine d’autochtones à la peau légèrement bleutée, à moins que ce ne fût, là, l’œuvre de cuirasses particulières qui se fondaient aux grappes végétales recouvrant le bronze de la roche. Ils étaient à peine discernables, en dehors de ce tremblotement singulier tout autour d’eux qui décontenança les Terranuméens.

Les tirs reprirent, désordonnés, inutiles. De nouveau, cette disparition des témoignages de l’affrontement. Les soldats s’interrogèrent sur le bien-fondé de leur action. De quelles armes leurs ennemis étaient-ils pourvus, pour ne pas sembler vulnérables aux armes lourdes de facture terranuméene et terrienne. En général, rien ne venait contrecarrer leurs impacts violents. Et quelle était cette sorcellerie qui les faisait s’éclipser de la scène sans laisser de trace sur les optiques d’approche ?

Quand pour la troisième fois, les apparitions se manifestèrent, il n’y eut que quelques rares tirs de la part des Terranuméens. Ce fut alors que le réel affrontement eut lieu. Plutôt que de se déliter dans le néant, comme les fois précédentes, les autochtones demeurèrent bien ancrés dans la réalité et attaquèrent à l’aide d’armes déroutantes intégrées à une sorte de bouclier accroché à la ceinture.

Cinq Terranuméens furent happés par un fluide invisible et s’effondrèrent aussitôt, blessés grièvement, les chairs subitement rongées par une chimie délétère. Devant l’horreur de ce qui se produisait, des vociférations s’élevèrent du côté des Terranuméens indemnes. Trois des leurs tombèrent encore avant que les survivants ne réagissent et ne tentent de fuir dans les taillis.

Les autochtones s’évanouirent, au cœur même de la roche et du végétal, sans laisser plus de traces que les premières fois. Pour les treize rescapés, il n’y avait plus qu’une alternative, repartir vers le campement de base et retrouver la protection des autres unités et de leurs navettes. Huit des leurs n’avaient pas survécu aux plaies abjectes qui, tel un fléau, avaient consumé leurs chairs jusqu’à l’os. Huit des leurs ! Un massacre. C’est en chemin qu’ils repérèrent Vaticqui, à demi fou, une partie du corps rongée par cette sorte de lèpre ignoble.

 

Méprisant, Mélianh observait, depuis une anfractuosité creusée à même le versant de la vallée étroite, la retraite des étrangers. Il avait été si facile de les leurrer. Si facile ! À présent, il devait les laisser repartir et panser leurs plaies. Plus tard, si ces parasites prolongeaient leur présence sur les Hauts Plateaux de Xanhdore, Mélianh et les siens reviendraient pour achever le travail. Pour l’instant, il était trop tôt, et lui ne souhaitait pas de massacre inutile. Il adressa le signal du repli à ses guerriers silencieux attendant qu’il prenne sa décision, puis ils s’enfoncèrent dans les tunnels de roches pour accéder au lac d’airain à l’extrémité de l’antre.

Chapitre 7 : Controverse

Journal de bord de l’ArchiSpace : Nous abordâmes de nuit, le sol de RVh, afin de rejoindre nos camarades et consolider notre aura de puissance. Ce monde nous dévorerait-il, comme je le pressentais, ou bien en dévorerions-nous, au contraire, l’essence même sans nous préoccuper de ce que nous faucherions sur notre passage ?

 

Parmi les survivants de l’unité en déplacement, ceux qui avaient admiré l’inconscience avec laquelle Vaticqui agissait généralement s’apitoyaient désormais sur son sort. L’homme n’était plus que l’ombre de lui-même, et presque un idiot qui posait sur les soldats son regard hébété et aveugle. Certains supputaient sur le temps qu’il lui restait à vivre, tandis que d’autres s’étonnaient de ce qu’il fut toujours en vie. Ils avançaient en désordre, l’esprit troublé de leur échec, espérant que l’ennemi ne les attendait pas quelque part en embuscade. Ils n’avaient pu ramener leurs morts du fait de leur état de déliquescence, et appréhendaient à la fois le retour et l’accueil qui leur serait fait.

 

En guettant ce retour de la troupe justicière, au campement, les hommes s’employaient comme ils le pouvaient. Aux dires de quelques-uns, le Commandant avait fait mander son Second sans lui laisser d’alternatives. Il y avait ceux qui pariaient pour la venue de Bastyan Naelaãn sur le sol de ce monde sinistré, et ceux qui assuraient qu’il était capable d’enfreindre l’ordre et de demeurer avec les deux cents hommes du Mad One si telle était son intention.

Les insubordinations de l’ArchiSpace s’avéraient notoires, mais celui-ci savait les doser afin de les rendre tolérables devant ses supérieurs directs. Pour beaucoup de soldats, leur Capitanh évoquait un magicien semant le calme et la tempête au gré de ses humeurs. S’il trouvait grâce aux yeux de sa hiérarchie, c’est qu’il était le meilleur dans son domaine. Aucun d’eux ne l’égalait dans sa façon de remettre d’aplomb les engins de vol, ainsi que le matériel associé. Peu possédaient son instinct des événements à venir. Il n’avait, cependant, pas la manière de communiquer ses impressions ou ses pressentiments sous la férule militaire des officiers de plus haut grade, à moins que ces derniers, soucieux de leurs prérogatives, ne prennent en compte que leurs propres considérations. Si nombre d’entre eux reconnaissaient son savoir et sa fougue, peu l’utilisait à bon escient.