L'île aux capitaines - Hervé Huguen - E-Book

L'île aux capitaines E-Book

Hervé Huguen

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Beschreibung

La voiture de Lisa avait été découverte vide. Aucune trace de la jeune femme. Disparition volontaire ? Accident ? Suicide ?

Deux ans plus tard, le juge ordonne une contre-enquête, dernier espoir de découvrir la vérité avant de classer le dossier.

Nazer Baron débarque sur la confidentielle île d’Arz, l’un des joyaux du Golfe du Morbihan, qu’il va arpenter sans autre choix que de parler aux arbres et d’écouter le vent.

Entre un mari avec lequel elle ne s’entendait plus et un ex-amant qui avait choisi de rompre, Lisa menait là une vie qui ne lui convenait pas. Dépressive peut-être… Malade…

Et il y avait cet avocat, mort noyé sur son îlot privé tout proche…

L’enquête dérange sur ce bout de terre où tout le monde se connaît… mais où chacun garde pourtant ses secrets bien enfouis. Nazer Baron va devoir retrouver puis recoller les pièces du puzzle pour lever le voile sur un terrible mystère…

Un savoureux roman d’atmosphère d’Hervé Huguen, qui nous livre une fois de plus une excellente enquête, à la Simenon, où rien n’est laissé au hasard… Du travail d’orfèvre de la part de cet auteur dont les ouvrages se sont déjà écoulés à plus de 200 000 exemplaires.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Hervé Huguen - Ce nantais, avocat de profession, consacre aujourd’hui son temps à l’écriture de romans policiers et de romans noirs. Son expérience et son intérêt pour les faits divers, événements tragiques ou extraordinaires qui bouleversent des vies, lui apportent une solide connaissance des affaires criminelles.
Passionné de polar, il a publié son premier roman en 2009 et créé le personnage du commissaire Nazer Baron, enquêteur rêveur, grand amateur de blues, qui se méfie beaucoup des apparences…

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Seitenzahl: 260

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Site de l’auteur : www.hervehuguen.weebly.com

À Michel, parti dans les îles de la mémoire au moment où s’achevait l’écriture de ce livre.

À Solange…

Si ce roman base son intrigue sur des faits authentiques, les situations et les lieux sont fictifs ou déplacés, de telle sorte que nul ne pourrait prétendre désigner qui que ce soit dans les personnages, nés de l’imagination de l’auteur.

La part de création, qui éloigne le récit de la vérité historique, ne saurait non plus prêter à interprétation.

I

Après une courte escale à Port Anna, le bateau-bus avait repris son cabotage au milieu de la rivière.

L’étrave fendait les eaux grises du goulet. Tout était silencieux. On eut dit que le temps retenait son souffle tant les contours du Golfe demeuraient immobiles, fondus dans une tranquillité rassurante.

Il pleuvait depuis quelques minutes, mais une pluie si fine qu’on ne la percevait pas, dissipée par un reste de vent d’ouest qu’on eût dit à bout de forces. Même les goélands semblaient avoir renoncé à planer dans les risées. Ils se laissaient bercer au milieu du sillon tracé par les hélices, pointant leur bec hautain en direction de cette coque blanche qui leur tournait le dos.

Le Boëdic 2 voguait vers le large.

Debout sur le pont arrière, Nazer Baron regardait défiler la procession d’embarcations amarrées comme les perles d’un chapelet tout au long du passage. La côte, de part et d’autre du chenal, se nimbait d’un voile qui ne ternissait même pas les couleurs tant il était léger. Rien ne bougeait, la surface de l’eau se ridait à peine dans les déchirements de roches. C’était la marée basse, les grèves se dessinaient, la crique de Roguedas avait l’aspect d’un champ de goémon.

Baron tourna la tête vers l’autre rive.

Le navire atteignait l’embouchure, à l’extrémité de la presqu’île de Séné, signalée par une vaste bâtisse flanquée de deux ailes symétriques dont les murs roses faisaient office d’amer.

Le bruit du moteur s’intensifia d’un coup. On sortait de la rivière. La vedette prenait de la puissance pour pénétrer dans le Golfe et contourner l’île de Boëdic en direction du sud. La mer bouillonnait désormais en nappes épaisses à l’arrière de la coque qui s’était mise à vibrer.

Toujours accoudé au bastingage, le visage piqué par les éclaboussures rabattues par le vent, la tête baissée, Nazer Baron se remplissait les poumons, se contentant de se laisser porter, le regard absent.

Il observait l’eau grasse en pleine ébullition, bousculé par les souvenirs.

Me zo ganet e kreis ar mor… avait écrit le poète bretonnant originaire de Groix1. Il était né au milieu de la mer…

Baron, les traits un peu flous, songeait que c’était bien le même océan, celui sur les bords duquel il avait lui aussi grandi…

Il rêvassait, les yeux fixés sur cette fermentation qui le projetait loin en arrière. La mémoire lui faisait défaut. Depuis quand n’était-il plus venu ici ? … Entraîné hors de chez lui par des courants auxquels on ne résistait pas, par des torrents dont les graviers avaient le pouvoir de générer l’oubli…

Il redressa la tête en direction de la côte qui s’éloignait. Il y revenait parfois, mais les heures lui étaient comptées. Il était toujours temps de repartir. Les navires qu’il aurait pu prendre étaient restés à quai…

L’île d’Arz…

Son regard pivota vers tribord.

L’horizon n’était pas bouché, les rafales se contentaient de lui caresser impunément la peau en y déposant une pellicule humide qui aidait à respirer. Il ne faisait pas froid.

Seulement tout était gris, à l’image de la lumière du jour…

L’île aux Capitaines…

Ils approchaient. Les contours du gros rocher se dessinaient nettement.

Baron contourna les bancs alignés sur le pont, et se pencha au-dessus de l’eau. La cabine ne le protégeait plus du vent qui forcissait. L’île était là, à portée de main. La jetée de pierre grise émergeait des flots. Il distinguait les constructions au milieu de la place minuscule, salles de départ et d’arrivée, un dépôt de matériaux débarqués d’une barge et que des artisans venaient charger. Une queue s’était formée le long d’une barrière d’acier. Des passagers en transit pour le continent.

L’allure ralentissait à l’approche de la cale de Béluré.

Il resta attentif. Le navire achevait les manœuvres d’accostage, parallèle à la digue à laquelle il finit par se coller.

Baron, la vue brouillée, observait toujours la cale exiguë, au fond de laquelle quelques lumignons étaient allumés à la façade des petits bâtiments aux toits pointus. On eut dit que le jour commençait déjà à décliner, avec son ciel couvert et ses nuages couleur de cendre. Il n’était pourtant que onze heures à peine…

Un marin avait sauté à terre pour accrocher un bout.

Le commissaire redressa le col de sa veste de cuir et se baissa pour saisir l’anse de son sac de voyage. La porte de la cabine était ouverte. Il la parcourut sans hâte, se mêlant à la colonne de voyageurs qui attendaient leur tour, rabattit les bords de son chapeau avant d’enjamber la marche et de poser enfin le pied sur les pavés du quai.

Ils étaient plusieurs dizaines à bord du bateau, des randonneurs pour la plupart, venus passer la journée sur l’île, et qui ne tardèrent pas à s’éloigner à pied vers le Vieux Bourg ou en direction de la navette qui patientait sagement sur la place.

Baron suivit le mouvement mais ignora le transport en commun. Son hôtel faisait face au port, l’unique hôtel de l’île. Il traversa l’esplanade, encombrée par les palissades de travaux en cours et quelques véhicules garés à la va-vite, dans l’attente de marchandises qu’on allait probablement débarquer. Tout ici sentait l’iode, le varech, la terre humide, les embruns déferlant depuis le large.

Il grimpa les trois marches menant à la vaste terrasse orientée vers l’océan.

L’Escale en Arz.

Il n’y avait pas d’enseigne lumineuse pour signaler l’établissement, mais une simple plaque noire fixée à la pente du toit d’ardoises.

Baron poussa la porte. L’accueil se trouvait en face, à l’extrémité du comptoir, au fond de l’immense salle de restaurant éclairée par des baies vitrées. Il avait réservé. Chambre 9 au premier étage. Il se fit d’abord servir un café, avant d’emprunter le vieil escalier de bois. Pas de carte magnétique ici, ni de code à pianoter, mais une grosse clé à laquelle pendait une boule tressée.

Il pénétra dans une pièce aux murs blancs, simplement décorés d’un écran de télévision fixé en hauteur. Les rideaux étaient maintenus ouverts, offrant une vue sur la cale dont le Boëdic 2 s’apprêtait à s’éloigner, après avoir embarqué ses passagers pour le continent. Le filtre du crachin floutait la pointe de l’île de Drénec posée sur la ligne d’horizon.

Baron resta quelques instants immobile, toujours troublé par la vague de mélancolie qui l’avait saisi à bord du bateau…

Il était venu ici autrefois, lors d’un temps qui semblait remonter à une éternité. Dans ses souvenirs, la mer miroitait d’un bleu plus intense sous les rayons de soleil d’un été très chaud et tellement lumineux. Il y avait de la musique, mais ce n’était pas la même musique. Et tout n’était pas encore interdit à cette époque ancienne…

L’océan aujourd’hui étalait une couleur presque brune, qui se confondait avec les nuances gris souris qui vernissaient le ciel. On était en mars, dernier mois d’un hiver trop doux marqué par les tempêtes et les inondations.

Baron soupira en agrippant finalement son sac posé sur le lit. Il en défit la sangle avant de sortir un dossier qu’il rangea sur la table.

Des lettres noires, tracées au marqueur gras, avaient été soulignées d’un trait vif, comme une ponctuation.

Lisa Saliou.

Deux années de procédure auraient pu s’entasser entre les renforts crème de la chemise cartonnée. Il n’avait emporté avec lui qu’une copie des pièces essentielles…

Il ne serait pas seul pour y réfléchir. Hubert Arneke devait le rejoindre dans la soirée. Ils disposeraient alors de quelques heures, quelques jours peut-être, pour procéder à l’ultime analyse d’un dossier sans issue. Le dernier examen pour essayer de comprendre ce qui s’était passé. Ensuite… Le juge prendrait sa décision…

Baron pénétra à l’intérieur de la salle de bains, s’observa un instant par le biais du miroir tout en avalant un verre d’eau. Le désordre dans ses cheveux n’était pas dû aux embruns essuyés pendant la traversée, mais à cette manie qu’il avait de se recoiffer distraitement à l’aide de ses doigts en râteau. Les pattes d’oie, au coin de son regard sombre, s’étaient un peu creusées, lassées par ce temps de pénitence qui noyait tout depuis des semaines sous des averses interminables. Il rêvait de soleil…

Il repassa dans la chambre. Il avait le temps. Il voulait d’abord refaire connaissance avec l’île, la parcourir comme autrefois, revoir l’étang auprès duquel tout avait commencé… Et traquer les empreintes laissées derrière elle par Lisa Saliou…

Il ressortit dans le couloir totalement silencieux. Les chambres occupées ne devaient pas être nombreuses. Il regagna l’accueil et préleva sur un présentoir un plan de l’île avant de pousser la porte extérieure.

Le môle était pratiquement désert. L’arrivée de la prochaine navette du bateau-bus reliant l’île au continent n’était pas prévue avant une bonne heure. Il s’orienta.

L’île aux Capitaines était comme un gros rocher plat de quatre kilomètres de long à peine, entre le Béluré et la pointe de Liouse. Il devait suivre la côte vers le sud, le long de la plage de la Falaise, avant d’atteindre les rives de l’étang du Moulin. La pointe de Berno se situait de l’autre côté. C’était là qu’il voulait aller.

Un service de location de vélos était proposé sur le port. La bicyclette restait encore la meilleure façon de se déplacer ici.

Il s’en procura une et se mit à pédaler sans hâte sur la route désertée, en légère pente. Le vent souffla plus fort lorsqu’il longea le muret en bordure de l’estran. Il pleuvait toujours, la même ondée fine et vaporeuse que les remous de l’air déposaient sur des tapis d’ajoncs frémissant à peine. Une colonie de bernaches prenait possession de la plage abandonnée. La plupart des habitations éparpillées le long du littoral avaient les volets fermés.

La voie finit par tourner le dos à l’océan, filant vers le Vieux Bourg, au centre de l’île. Baron ignora l’intersection qui menait à l’étang par un sentier côtier interdit aux bicyclettes. Il voulait contourner le plan d’eau en traversant le village, en direction de l’ouest, avant de remonter de l’autre côté.

Il parcourut le Vieux Bourg. Il approchait. La pointe de Berno était sur sa droite. Il bifurqua encore. Son trajet formait une boucle en U. Cette fois il filait vers le nord. Il posa le pied au sol en atteignant de nouveau l’océan, à l’entrée de la route qui remontait la pointe. Le chemin à partir de cet endroit n’était plus goudronné. Il traçait une sorte de long croissant boueux incurvé sur sa gauche, sur une mince bande de terre large de quelques mètres, séparée de la grève sur sa gauche par un mur de pierre, jusqu’au bouquet d’arbres plantés dans le lointain, au milieu des flots. Une maison blanche était érigée au bord de la lande rabattue par le vent du large, coincée entre l’océan et les marais de l’étang du Moulin.

Il observa les lieux. La maison blanche était la propriété de Lisa Saliou et de son mari. C’était par cette voie que la jeune femme était arrivée le dernier matin, venant de chez elle.

Baron consulta la carte. Sur sa droite, la digue qui fermait l’étang dessinait un trait noir au-dessus de l’étendue d’eau. Les pierres centenaires du moulin à marée, au milieu du barrage, se détachaient dans la brume.

Plusieurs bateaux avaient été posés sur l’herbe grasse le long de l’accès, comme des marqueurs de couleur étalés sur le bord de la route, en hivernage.

Lisa Saliou avait emprunté ce chemin pour rejoindre le Vieux Bourg.

Baron se retourna, se fit plus attentif. Une vaste construction isolée était dressée face à la mer, une bâtisse en granit dont on ne pouvait apercevoir que l’étage au-dessus d’une haie touffue. Une immense baie vitrée ouvrait sur un balcon-terrasse. De là, on disposait d’une vue parfaite sur la pointe de Berno, sur le passage le long de la plage, sur le bosquet dressé à l’horizon. Une voiture remontant la piste depuis la maison blanche ne pouvait échapper au regard d’un observateur installé à l’étage de la villa de granit.

Et c’était bien ce qui s’était passé.

Le seul témoin affirmait que Lisa Saliou était partie de chez elle aux alentours de sept heures. Il faisait encore nuit. La conductrice avait aperçu la silhouette d’un homme derrière la baie vitrée et avait adressé un long appel de phares, auquel le propriétaire des lieux avait répondu d’un signe de la main. Ils étaient voisins, ils se connaissaient depuis longtemps.

Ensuite… Le mystère restait entier.

Baron fit demi-tour, remontant l’étroite rue de Berno en direction du centre du village qu’il avait traversé quelques minutes plus tôt. Une camionnette d’artisan était stationnée sur le bas-côté, des travaux de rénovation étaient en cours dans l’une des maisons. Exactement comme deux années auparavant. Peut-être la même maison. Peut-être le même artisan…

Ce dont on était sûr, c’était que Lisa Saliou avait bien suivi ce chemin. Il n’y en avait pas d’autre. Elle arrivait de chez elle et n’avait pas une longue route à faire, il n’avait pas été difficile de reconstituer son parcours. Martial Bouédo l’avait aperçue depuis la véranda qui lui servait d’atelier, au travers de son immense baie vitrée ouverte sur l’océan, à l’étage de la maison de granit. Il avait salué Lisa au passage d’un geste amical.

Ensuite l’artisan qui venait de pénétrer sur son chantier ne s’était pas très bien souvenu. Peut-être en effet qu’il avait entendu une voiture remontant la rue de Berno. Les véhicules étaient rares sur l’île. Il n’était pas très précis sur l’heure, mais il faisait encore nuit. Entre sept heures et sept heures quinze…

Peut-être… Les témoignages humains prêtaient parfois à caution.

L’artisan ne pouvait pas dire si Lisa Saliou était bien à bord, si c’était bien la sienne. Une Renault ? Une voiture à moteur thermique en tout cas… Une Renault bleue. Celle-là même qu’on avait retrouvée deux rues plus loin.

Le trajet s’était arrêté ici.

Baron resta un long moment immobile, mains aux poches à observer le croisement où il s’était immobilisé. Il était en limite du bourg, le dos tourné à l’église de la Nativité de Notre-Dame, et contemplait les façades serrées de maisons aux volets colorés.

Lisa Saliou avait probablement viré à cet endroit, sur sa gauche pour rejoindre le promontoire du musée qui dominait l’étang. Ce n’était pas tout à fait sa route, mais elle avait un rendez-vous deux ruelles plus loin, un rendez-vous auquel elle n’était jamais arrivée.

Baron pédala dans cette direction, jusqu’au bâtiment du musée dont il emprunta la passerelle pour en faire le tour. Les marins et les capitaines d’Arz avaient fait la réputation de l’île pendant des siècles, ils avaient parcouru les mers du monde sur des long-courriers et des caboteurs dont ils étaient souvent les armateurs. Ils étaient restés fidèles à l’île, ils y avaient fait construire de vastes demeures… Mais le musée Marins & Capitaines était fermé. Exactement comme deux années auparavant, le jour où s’était évanouie Lisa Saliou.

Les voisins, témoins potentiels, n’avaient rien vu, ils étaient simplement capables de raconter avoir découvert une voiture abandonnée ici, sur le petit parking, face au panneau sur lequel était dessinée une carte de l’île. La portière n’était pas verrouillée, la clé était sur le contact, et un sac à main avait été oublié sur le siège passager. Le portefeuille et le téléphone portable de Lisa Saliou n’avaient jamais été retrouvés.

Baron pivota sur lui-même. Il était sur une hauteur, il apercevait le moulin à marée érigé sur sa digue, dans le lointain, entre les troncs emmêlés de la végétation. C’était l’hiver, déjà, il faisait toujours nuit. L’île, hors saison, comptait moins de trois cents habitants. Aucun n’avait communiqué la moindre information susceptible de faire progresser les recherches après la disparition de Lisa.

Martial Bouédo était le dernier à l’avoir aperçue. Quelques minutes plus tard, Lisa s’était arrêtée à cet emplacement. Elle avait stoppé, elle était sortie de sa voiture. Ensuite…

De Lisa Saliou, on n’avait recueilli aucune trace.

C’était deux années auparavant.

Lisa Saliou s’était évaporée.

*

Sans hâte, le commandant Hubert Arneke se dirigea vers l’adresse qui lui avait été indiquée et pressa le bouton de la sonnette encastrée dans le pilier. La maison était construite sur une petite butte, avec au pignon une allée qui plongeait vers le garage en sous-sol, dans une rue un peu à l’écart, bordée par des pavillons individuels, entre la Madeleine et le quartier du Pargo, au nord de Vannes.

Il poussa le portillon lorsqu’il vit que le battant de l’entrée était en train de s’ouvrir.

— Madame Gestin ? … demanda-t-il tout en approchant. Commandant Arneke.

Elle avait quarante-cinq ans environ. De taille moyenne, brune, fine, elle le regardait remonter l’allée avec des yeux attentifs aux paupières plissées.

— Entrez… fit-elle en libérant le passage. Je suis désolée, mais je n’aurai vraiment pas beaucoup de temps à vous consacrer.

Elle avait commencé son déjeuner, une assiette entamée était abandonnée sur la table de la cuisine.

— On peut bavarder pendant que vous finissez, proposa-t-il.

— Ça ira. Je réchaufferai le reste.

Elle eut un geste de la main.

Elle souriait.

— J’ai quand même quelques minutes.

Elle le fit entrer dans un salon au mobilier lourd et sombre.

— Asseyez-vous…

Et elle prenait le temps de l’observer en s’installant à son tour, le dos raide, les genoux serrés.

— Vous vouliez me parler de Lisa… invita-t-elle ensuite avec un peu de lenteur. Je vous écoute…

C’était presque une prière, qu’on eut dite cependant tempérée par le doute.

— Vous savez ce qui lui est arrivé ?

Elle espérait. Il avait pris le temps d’écarter un coussin avant de se poser. Il accrocha son regard.

— Non, regretta-t-il avec la mine navrée, pas encore. On n’a retrouvé aucune trace d’elle, toujours pas le moindre signe…

— Ah…

Elle était déçue.

— J’avais pensé…

— Que nous avions compris ? … poursuivit-il à sa place. Non… Je suis désolé.

Il bougea les bras dans une marque d’impuissance.

— Et au bout de deux années, le juge est évidemment un peu désorienté.

— Il va classer l’affaire ?

Elle avait froncé les sourcils, durement.

— En attendant un éventuel fait nouveau. On n’abandonne pas, mais en l’absence d’éléments qui nous permettraient d’envisager une piste…

Il ne termina pas sa phrase. Ils avaient mission de tout reprendre à zéro. Chaque témoignage, chaque ambiance, chaque détail, même infime. Une dernière fois.

— Vous connaissiez bien Lisa ? questionna-t-il. J’ai lu que vous étiez toutes les deux originaires de l’île ?

— Nous étions amies d’enfance. On s’est suivies pendant toute notre scolarité, jusqu’au bac à Saint-Paul. Ensuite je suis entrée à l’IUT et j’ai trouvé du travail ici, à Vannes. Lisa, elle, refusait absolument de quitter l’île…

— Pourquoi un tel attachement ?

Sylvie Gestin eut un léger mouvement des épaules.

— C’était comme ça… Lisa ne craignait pas du tout la solitude. Au contraire même, elle aimait ça. Elle adorait le monde dans lequel elle avait grandi. La nature, la mer… Son père était patron-pêcheur, elle avait passé toute son enfance dans un univers d’eau.

— Elle n’a jamais cherché à s’en éloigner ?

— Même quand elle s’est mariée, c’était une condition non négociable. Elle voulait continuer à vivre sur l’île. Elle y trouvait des petits boulots qui lui suffisaient.

— Et son mari a accepté ?

— Bien obligé, sourit-elle en remuant la tête. Ça lui impose simplement de prendre le bateau pour venir travailler chaque matin, ce n’est pas pire que le métro.

— Vous le connaissez ? vérifia Arneke.

— Thomas, oui…

Elle haussa de nouveau les épaules.

— Même si je ne l’ai pas revu depuis la disparition de Lisa. Les conjoints de nos amies ne sont pas forcément destinés à devenir des amis.

— Évidemment… Le couple s’entendait bien ?

Elle se contenta de grimacer avec discrétion et mit un instant à répondre.

— C’est difficile à dire… Je ne sais pas…

Elle s’exprimait doucement, prudemment, tout en dévisageant Arneke qui la fixait de son regard bleu perçant, sous sa couronne de cheveux blonds qu’il gardait un peu longs sur la nuque.

— On ne peut jamais vraiment savoir… commenta-t-elle en usant de précaution. Comme un vieux couple, sans doute…

— Mais encore… ?

Elle marqua derechef un temps de réflexion avant de se lancer.

— Lisa avait espéré avoir des enfants que Thomas ne pouvait pas lui faire, confia-t-elle avec une nouvelle moue. C’était un sujet de frustration. Je sais que Lisa en souffrait. Et Thomas est assez orgueilleux… Il devait comprendre qu’elle le lui reprochait, même si elle ne le formulait pas ouvertement.

Sylvie Gestin hocha encore la tête avant de prendre une grande inspiration, et de poursuivre de manière un peu précipitée.

— Lisa a eu une aventure il y a quelques années, et Thomas l’a découvert. Ça a été un peu compliqué… Elle a finalement renoncé à le quitter, mais elle avait bien conscience qu’il ne le lui pardonnait pas. Je pense qu’ils s’étaient éloignés l’un de l’autre depuis cette histoire.

— Ça remonte à quand ?

— Peut-être trois ans maintenant. Un peu moins…

— Quelques mois avant la disparition de Lisa, donc. Vous imaginez que ça pourrait avoir un rapport ?

Elle hésita, pas réellement convaincue.

— J’y ai pensé, grimaça-t-elle. Évidemment que j’y ai pensé…

Son front plissé marquait toute sa concentration. Elle préféra rectifier.

— À la réflexion, je crois que vous devez avoir raison, ils ne s’entendaient plus vraiment. Thomas n’était pas prêt à oublier, il passait de plus en plus de temps à l’extérieur. Et Lisa n’était pas heureuse… Mais ça ne lui ressemblerait pas de s’évanouir comme ça, volontairement… Pour aller où ? … Tout quitter d’un coup, ne plus donner de nouvelles…

Elle agita la main.

— Ou alors… Ce n’était pas une disparition volontaire. Je suppose que vous y avez réfléchi aussi… Quand une femme se volatilise de cette manière, le mari fait toujours office de premier suspect.

— Il n’était pas sur l’île le matin où Lisa a disparu, commenta Arneke. Il lui arrive de travailler tard, trop tard pour emprunter le dernier bateau. Il avait passé la nuit ici, à Vannes, dans son studio. Il avait dîné dans un restaurant voisin, des témoins l’ont vu.

— Je sais.

Elle plongea dans les souvenirs.

— C’était un arrangement auquel avait dû consentir Lisa. Puisque de son côté elle exigeait d’avoir une maison sur l’île… Elle se demandait quand même s’il n’en profitait pas pour s’accorder un peu de bon temps.

— C’était le cas ?

— Elle s’en moquait éperdument. Au contraire, même, je crois… Son envie s’était étiolée, elle préférait qu’il la laisse tranquille.

Elle marqua une pause à peine perceptible.

— Elle vivait mieux comme ça. Leurs rapports n’avaient plus rien d’amoureux.

— Un modus vivendi qui convenait à tous les deux, c’est ça ?

— Il me semble…

Arneke hocha la tête avant de gratifier Sylvie d’un sourire. Le matin de la disparition de Lisa, Thomas Saliou avait été aperçu sortant de son immeuble une heure à peine après que Martial Bouédo ait vu passer Lisa au volant de sa voiture, à la pointe de Berno. Il ne pouvait pas être sur l’île.

Arneke s’éclaircit la voix.

— Cette liaison dont vous parlez, vous êtes certaine qu’elle était terminée ?

— Lisa me l’avait affirmé et je l’ai crue. Je suis persuadée qu’elle était sincère.

— Elle vous avait parlé de l’homme qu’elle avait rencontré ?

— Il s’appelait Romain… Je ne sais pas grand-chose. L’histoire appartenait au passé lorsqu’elle me l’a racontée, je n’avais pas besoin de connaître les détails.

— Et pourquoi vous en a-t-elle parlé, alors ?

— Parce qu’elle était perturbée à cette époque-là. Elle avait besoin de se confier… Ce n’était pas simple chez elle, Thomas avait du mal à digérer ce qu’elle avait fait.

— C’était quand exactement ?

— Je vous le dis, quelques mois avant sa disparition. On devait être en automne…

Arneke hocha la tête.

— Romain a été identifié, révéla-t-il. Grâce à la téléphonie de Lisa… Il n’a pas nié avoir eu une liaison avec elle, mais ils y avaient effectivement mis fin d’un commun accord.

— Ils ne se voyaient plus ?

— Non… Vous étiez une des plus vieilles amies de Lisa, commença-t-il en réfléchissant à autre chose. Elle vous confiait des secrets, la preuve…

Sylvie Gestin attendait la suite, penchée en avant, en se mouillant les lèvres comme si elles étaient sèches d’avoir trop parlé.

— Lorsque vous avez été entendue dans le cadre de l’enquête, vous n’avez pas rejeté l’idée que Lisa avait très bien pu se suicider.

— Je réfléchissais, c’est tout…

Elle déglutit avec précaution.

— Je ne crois pas qu’elle ait été victime d’un accident, ce n’est pas possible. Le lieu où a été retrouvée sa voiture est éloigné de la côte, elle ne serait pas allée se promener comme ça, dans la nuit, en oubliant son sac et ses clés derrière elle !

— Donc vous pensez qu’elle aurait pu y aller avec une autre intention ?

Sylvie se contenta de secouer silencieusement la tête, incapable d’expliquer.

— Je me suis dit que son corps avait pu être entraîné par le courant, ou qu’il était resté coincé quelque part… murmura-t-elle.

— Son téléphone a cessé d’émettre à sept heures vingt-deux, renseigna Arneke. Et pourquoi son portefeuille a-t-il disparu ?

— Peut-être qu’elle l’avait sur elle, tout simplement.

— Pourquoi s’être rendue à cet endroit ? La seule explication est qu’elle avait rendez-vous à proximité avec une cliente qui l’attendait à sept heures et demie et qui ne l’a pas vue arriver… Donc elle serait venue de chez elle et c’est seulement une fois sur place qu’elle aurait brusquement changé d’avis, comme ça, pour décider de partir à pied vers la mer ?

— C’est difficile à croire, je sais.

— Pourtant vous y songiez.

La femme opina d’un mouvement du front.

— Je cherchais à comprendre, en fait.

— Pourquoi se serait-elle suicidée ?

— Lisa n’allait pas bien.

— Elle était malade ?

L’hésitation la faisait de nouveau grimacer.

— Elle vivait une sorte de dépression, je crois. Elle se sentait souvent fatiguée, elle souffrait de maux de tête, elle avait des absences… Elle avait consulté un médecin qui lui avait fait faire des analyses. Elle n’avait rien. Je crois que ça se passait dans sa tête. L’âge… Le temps qui s’écoule sans qu’on n’y puisse rien… C’était ce que pensait son généraliste… Lisa avait quarante-cinq ans. La fin d’un cycle. Plus de maternité possible, la vie à deux qui était certainement devenue pesante, la routine… Il lui avait prescrit un traitement…

— Elle allait mieux ?

— Pas vraiment. Elle était angoissée. Elle se persuadait elle-même qu’elle était atteinte d’un mal certainement grave, totalement sournois.

— Elle n’avait pas consulté d’autres médecins ?

— Je ne sais pas. Elle n’était plus la même mais elle ne m’en parlait plus.

Elle marqua un temps de pause, le regard baissé, le geste hésitant.

— C’est ce qui aurait pu la pousser au suicide, à votre avis ? insista Arneke.

— C’est en tout cas pour cette raison que j’y ai réfléchi… Comme à un tas d’autres choses ensuite.

Elle releva les yeux, capta les prunelles bleues d’Arneke.

— Je me dis que finalement, elle a peut-être effectivement voulu changer de vie, tout simplement. Même si ça ne lui ressemblait pas. Qu’elle s’est enfuie…

— Parce qu’elle avait peur ?

— Parce qu’elle ne supportait plus son quotidien et que quelqu’un l’attendait quelque part. Peut-être que divorcer de Thomas lui paraissait être un obstacle insurmontable.

— Elle aurait tout abandonné ?

— Pourquoi pas. D’autres l’ont fait, non ? … Elle regrettait peut-être de ne pas avoir eu le courage de quitter Thomas quelques mois plus tôt. Elle était restée. Mais avec le recul ! … Et ça expliquerait ses malaises. La décision devait être difficile à prendre. Et le téléphone qu’elle a emporté. Ses papiers qu’elle ne voulait pas laisser derrière elle…

— Les factures détaillées n’ont révélé aucun appel téléphonique suspect. Ni d’échanges de messages avec un correspondant anonyme. Lisa n’avait contacté personne le matin de sa disparition.

— Elle avait peut-être un deuxième téléphone.

— Peut-être…

Peut-être… Peut-être…

— Et c’est compliqué de s’enfuir d’une île, fit remarquer Arneke. La gare maritime est équipée de caméras de vidéosurveillance, les images ont été visionnées. Lisa n’y apparaît pas.

— Il suffisait de disposer d’un bateau qui serait venu la chercher pour la déposer à n’importe quel point de la côte.

— Thomas n’était pas à la maison ce jour-là, rappela-t-il avec insistance, elle avait tout son temps pour se préparer. Pourquoi ce scénario, ce rendez-vous manqué ? Une personne adulte a parfaitement le droit de disparaître et de changer de vie… Pourquoi cette voiture abandonnée sur le parking, les clés sur le tableau de bord ?

— Justement pour qu’on imagine autre chose, pour qu’on la présume morte et qu’on ne la cherche pas. Que Thomas ne la cherche pas.

Il grimaça ses doutes.

— Vous ne le croyez pas ?

Elle non plus n’y songeait pas vraiment. C’était compliqué, difficilement explicable.

— Je ne crois rien, madame Gestin, répondit-il en la dévisageant. J’aimerais comprendre. Où se cacherait-elle depuis deux ans ?

— Si ce n’est pas un accident, ni un suicide, ni une fugue… Alors quoi ? Une mauvaise rencontre ? Les journaux ont parlé d’un suspect qui était interrogé.

— La piste n’a rien donné.

— Et l’avocat chez qui Lisa travaillait ? Il a été retrouvé noyé quelques jours après.

— L’autopsie a conclu à une mort accidentelle, déplora Arneke.

— Ils auraient pu avoir une liaison tous les deux. Et décider d’une rupture qu’ils n’auraient supportée ni l’un ni l’autre.

— Pourquoi imaginez-vous ça ?

— Je me fais des films.

Il lui sourit. C’était utile parfois, une idée pouvait jaillir.

— Maître Coville avait plus de soixante-dix ans, lui opposa Arneke. Et pour autant qu’on le sache, il n’avait jamais été attiré par les femmes.

Elle haussa un sourcil surpris.

— Il avait un fils, pourtant. On m’a dit que c’était lui qui avait hérité de tout.

— C’est vrai…

Il n’y avait rien dans le dossier, pas la moindre aspérité susceptible d’être grattée. Toutes les voies menaient à une impasse.

Il frappa ses mains l’une contre l’autre.

— Je ne vais pas vous retenir plus longtemps.

Il esquissait déjà un mouvement pour se lever.

— Ce n’est pas vous qui étiez chargé de l’enquête ? interrogea-t-elle.

— Pas jusqu’à présent. Un regard neuf permet parfois de déceler des détails auxquels on n’a pas prêté suffisamment d’attention.

— Sinon le juge classera l’affaire ?

— En l’absence d’éléments nouveaux, oui. Poursuivre les recherches ne servirait à rien.

Lisa Saliou s’était volatilisée.

Sans un mot d’adieu, sans signe précurseur et sans rien emporter. Elle avait disparu d’une île de trois cents hectares sans emprunter le bateau assurant la liaison avec le continent. On ne lui avait trouvé aucun amant, aucune face cachée, et le mari, principal suspect dans ce genre d’affaire, était absent au moment des faits.

Le juge s’apprêtait à classer le dossier. Disparition inexpliquée, probablement suivie du décès. Parce que Lisa était morte, Arneke peinait à en douter. Aucune opération n’avait été enregistrée depuis deux ans sur son compte bancaire. Lisa était enterrée quelque part, ou retenue au fond de l’océan… Par qui, pourquoi ?

Il se mit debout.

— Merci de m’avoir accordé quelques instants, madame Gestin, articula-t-il.

— Ça fait deux ans que je me dis que Lisa va revenir bientôt, rétorqua-t-elle en se levant à son tour. Je rêve qu’elle sonne à ma porte un beau matin, et qu’elle vient me raconter une longue histoire qui explique tout. On en rit comme des folles.

— On n’abandonne pas, pas encore…

— Mais elle n’est plus là, n’est-ce pas ?

Il resta silencieux.

— Et Thomas, qu’est-ce qu’il devient ? insista-t-elle, comme si elle voulait le retenir encore.

— Il vit toujours dans la maison, sur l’île. Lui aussi attend, je suppose.

— Attend quoi ? Qu’elle soit déclarée morte ?

— Qu’on la retrouve, dit-il. Qu’on sache enfin ce qui lui est arrivé.