Le village blessé - Hervé Huguen - E-Book

Le village blessé E-Book

Hervé Huguen

0,0

Beschreibung

Le corps sans vie de Katel Borne avait été découvert abandonné dans une vieille grange, à l’écart du village. Très vite, l’enquête avait permis d’identifier un suspect, un notable bien connu de la région. Le juge avait alors l’intime conviction de tenir le coupable. Mais aucune trace n’avait été relevée, aucune empreinte. Sans preuves, le suspect avait dû être relâché.

Des années plus tard, de nouvelles analyses permettent d’identifier un ADN prélevé sur les vêtements de la victime. Chargé de l’enquête et de reconstituer le déroulement de la nuit du meurtre, le commissaire Nazer Baron se heurte à un mur du silence. Et il s’interroge. Que sait-on finalement de Katel Borne ? La jeune femme rêvait d’un ailleurs, elle voulait partir loin, très loin, fuir le village… Qui fréquentait-elle depuis quelques mois ? Où allait-elle lorsqu’elle disparaissait le soir ?

Dans ce roman haletant, Hervé Huguen explore les zones d’ombre d’une affaire classée, où les silences pèsent plus lourd que les preuves. À travers l’enquête minutieuse du commissaire Baron, c’est tout un village figé dans ses secrets qui se dévoile peu à peu. Du travail d’orfèvre de la part de cet auteur dont les ouvrages se sont déjà écoulés à plus de 250 000 exemplaires.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Hervé Huguen - Ce Nantais, avocat de profession, consacre aujourd’hui son temps à l’écriture de romans policiers et de romans noirs. Son expérience et son intérêt pour les faits divers, événements tragiques ou extraordinaires qui bouleversent des vies, lui apportent une solide connaissance des affaires criminelles.

Passionné de polar, il a publié son premier titre en 2009 en créant le personnage du commissaire Nazer Baron, enquêteur intuitif, grand amateur de blues, qui se méfie beaucoup des apparences…

Le village blessé est le vingt-huitième volume de cette série de romans d’atmosphère aux intrigues ciselées et aux protagonistes bouleversants…



Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 247

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Site de l’auteur : www.hervehuguen.weebly.com

Si ce roman base son intrigue sur des faits authentiques, les situations et les lieux sont fictifs ou déplacés, de telle sorte que nul ne pourrait prétendre désigner qui que ce soit dans les personnages, nés de l’imagination de l’auteur.

La part de création, qui éloigne le récit de la vérité historique, ne saurait non plus prêter à interprétation.

Le village de Béninze-en-Trégor, situé à quelques kilomètres de Lannion, est lui aussi sorti de l’imagination de l’auteur.

À Killian et Chloé…

I

Relais du Château Taupin.

L’enseigne se découpait en lettres noires, plaquées sur le mur de pierre au-dessus de l’entrée.

Bar hôtel-restaurant.

De la lumière brillait derrière les ouvertures à petits carreaux du rez-de-chaussée, hachurées par la pluie. Une fenêtre unique était allumée au second étage, dans l’une des chambres, et on distinguait parfois une ombre mouvante derrière le rideau tiré.

Le regard du commissaire s’attarda un instant.

Il était resté immobile au volant, après avoir coupé le moteur de la voiture. La radio s’était tue. Seul le froissement des gouttes d’eau sur la carrosserie venait contrarier le silence.

Baron observait la rue, laissant son attention dévier vers les façades grises des bâtiments anciens qui dessinaient le cœur du village. Le vent paraissait s’être renforcé, mais ce n’était sans doute qu’une impression due à la bise qui balayait les feuilles mortes d’un bout de la place à l’autre. Elles tourbillonnaient dans les courants d’air, autour de l’église Saint-Nicodème, dont le porche brouillé par le grain ondulait derrière le pare-brise…

On devinait qu’il ne faisait pas chaud. Une femme traversait l’espace en courant, pressée de se mettre à l’abri. Des cheminées fumaient au-dessus des toits, en direction de nuages aussi gonflés et noirs que ceux d’un ciel d’Irlande.

« An ifern yen… », aurait considéré la vieille Uriell autrefois, dans sa maison perdue au milieu des champs d’artichauts. Une sorte d’enfer froid…

La petite épicerie en face avait ramassé son étal. Un chien au pelage poissé par l’ondée se traînait misérablement sur le trottoir, au milieu de la rue en pente.

L’averse était partie pour durer.

Baron décida de ne pas attendre et sortit de la voiture.

Le chapeau sur la tête, il s’empressa d’enfiler un imperméable récupéré sur la banquette arrière, tout en examinant de nouveau la façade du Relais du Château Taupin, assombrie par les assauts du vent.

L’auberge avait l’allure des hôtels d’antan, une pension de famille à l’écart des routes nationales, au cœur d’un village où les voyageurs pouvaient décider de faire une halte le temps d’une nuit. Le bar-tabac à droite de l’entrée, le restaurant à gauche, deux étages de chambres…

Baron sortit sa valise du coffre. Il rehaussa la poignée et ferma le hayon avant de boucler les portières et de traverser la rue, faisant rouler son bagage sur le bitume trempé.

Une série de plaques colorées vissées au mur annonçait les bonnes références de l’établissement. Le Relais du Château Taupin figurait au Guide du Routard depuis des années…

Baron franchit l’unique marche et pénétra dans le hall étroit, éclairé par l’applique que déclenchait automatiquement l’ouverture de la porte. Il faisait face à l’escalier grimpant vers les étages. L’accès au restaurant, pour l’instant fermé, s’ouvrait sur sa gauche, et un présentoir occupait une partie du pan de mur, à droite, rempli de prospectus publicitaires, avant un passage vers le comptoir d’accueil.

Entre les deux, un panneau fixé à la cloison relatait l’histoire de Pierre Taupin, maître du lieu auquel il donnait son nom. Son portrait était pyrogravé dans le support de bois.

Pierre Taupin avait été un chef chouan qui s’était battu dans l’Est du Trégor, lors de la troisième chouannerie. Son épouse avait été guillotinée en 1794 sur la place du Martray, à Tréguier. Un crime. Alors Pierre Taupin était revenu avec la volonté suprême d’assassiner le président du tribunal révolutionnaire auteur de la sentence. Ivre de haine et d’esprit de vengeance. Sans craindre rien ni personne, ni les canons ni les murailles.

Il avait été abattu au cours du combat de Tréglamus en 1800.

Un héros sur cette terre qui n’oubliait pas…

La légende prétendait que Taupin avait séjourné ici, dans ce qui était déjà une auberge…

Le commissaire se secoua pour chasser les gouttelettes de sa gabardine. Il ôta son chapeau et abandonna quelques instants sa valise pour pénétrer dans le bureau.

Une femme approchant la cinquantaine d’années se tenait derrière le guichet. Blonde aux cheveux courts, les épaules recouvertes d’un châle. Elle redressa la tête à son entrée, eut un regard curieux dans sa direction.

— Bonjour, Monsieur…

— Baron, dit-il en s’approchant. Je vous ai appelée hier pour vous réserver une chambre.

— Ah oui, opina-t-elle sans vérifier.

Elle abandonna sa tâche pour se mettre debout.

— Pour deux ou trois nuits, m’aviez-vous dit…

Elle haussa imperceptiblement les sourcils.

— Vous ne le saviez pas encore.

— Et je ne le sais toujours pas, s’excusa-t-il. Peut-être davantage…

Elle lui décocha un sourire rassurant.

— Vous me le confirmerez plus tard. Nous avons de la place à cette saison.

Elle avait parlé tout en se retournant pour décrocher une clé du tableau.

— La 17, au premier… Je vous note pour le petit-déjeuner ?

— S’il vous plaît.

— Je vais vous donner le code d’accès. Si vous prévoyez de sortir le soir, il y a du monde jusqu’à vingt-deux heures, avertit-elle, ensuite nous sommes fermés.

Il la laissa faire. Sortir le soir… Il n’en savait rien.

Elle lui tendit un bristol.

— Vous dînerez chez nous ?

— Je pense, oui.

— Un couvert ?

— C’est ça…

— Le service commence à dix-neuf heures trente, jusqu’à vingt-et-une heures trente.

Elle l’observait du coin de l’œil, la mine attentive.

L’homme n’était pas l’un de ses clients habituels. Pas un touriste de passage, ni un professionnel de la route en quête d’un hébergement à moindre coût. Il n’en avait pas l’allure. Et un homme seul ne prévoyait sûrement pas de passer plusieurs nuits à Béninze-en-Trégor sans de sérieuses raisons. Elle se demanda lesquelles.

Il était grand, mince, avec des cheveux grisonnants ébouriffés par l’air humide. Le regard sombre, le visage marqué de rides d’expression, la joue creusée d’une curieuse fossette.

Il la remercia en prenant la clé, eut pour le bar-tabac, accessible en traversant le vestibule, un regard qui se limitait à repérer les lieux. Trois consommateurs accoudés au zinc bavardaient avec le tenancier, qui avait cessé de faire attention à lui après avoir brièvement tourné la tête pour voir qui était entré.

La femme le suivit des yeux alors qu’il sortait. Il récupéra sa valise et attaqua les marches menant au palier du premier étage. Sa main glissait sur l’épaisse rampe de bois. Il poussa une porte qui ouvrait sur le couloir des chambres. L’éclairage diffus noyait le boyau dans une demi-pénombre, le plancher craquait sous le tapis. Aucun autre bruit ne perturbait le silence, un silence un peu mélancolique, si particulier aux vieux hôtels en basse saison. Comme un parfum de poussière et d’abandon…

Il déverrouilla la porte marquée du numéro 17 à l’aide de la grosse clé à laquelle pendait une plaque de cuivre. La pièce était désuète, pleine d’une vague odeur de boiserie encaustiquée. Un univers carré, sans surprise, aux cloisons revêtues d’une tapisserie fanée par le temps. Un grand lit, une petite table, une penderie sans porte ni rideau, une télévision au mur. La salle de bains sur la droite. Propre. Moderne.

Baron abandonna sa valise pour se rapprocher un instant de la fenêtre ouverte sur la place de l’église. Il était au cœur du village toujours noyé par la pluie. Il voyait les rus qui suivaient la pente le long des caniveaux, les flammèches répandues par la lumière des quelques boutiques du kreiz-kêr rebondissant sur les trottoirs trempés. La vitrine de la boulangerie lui donna faim. Il s’était contenté d’un déjeuner rapide sur la route, une simple halte d’une vingtaine de minutes dans une station-service. Sandwich, café.

Il laissa retomber le rideau. Le convecteur électrique, fixé sous le carreau, lui chauffait les cuisses. L’envie de marquer une pause le taraudait. La fatigue lui déployait un engourdissement dans les reins. Il avait passé trop de temps assis.

Il songea à l’époque où il ne se sentait jamais courbaturé, quelles que soient les heures de conduite qu’il avait pu engranger…

Cette ère ancienne était révolue, et le ciel n’arrangeait rien. Sa cicatrice à la hanche, là où la balle du vieux René Lenner avait fait exploser l’os des années auparavant, ne supportait pas l’air saturé d’humidité. La douleur se faisait plus précise.

Il se massa machinalement les reins avec un regard de travers en direction du lit. Mais l’après-midi était déjà bien avancé et il ferait probablement nuit de bonne heure. Il fallait profiter du reste de clarté pour repérer les lieux.

Il décida de ressortir de la chambre, descendit les marches sans hâte, et releva le col de son imperméable avant de franchir la porte extérieure, le chapeau sur la tête.

Il s’immobilisa. Il avait étudié le plan de Béninze-en-Trégor, il voulait maintenant se faire une idée très précise de l’endroit. Il devait partir sur sa droite d’abord, pour remonter la rue de l’Église, celle-là même qui longeait l’auberge.

Il s’éloigna, mains aux poches, vers la sortie du village. La chaussée, en légère pente ascendante, traçait une courbe une centaine de mètres plus loin, juste avant un carrefour, sur la gauche. La nouvelle voie, bordée de pavillons trapus, filait vers les champs et les bois. Un panneau bilingue était planté à son entrée. Straed ar Milin – Rue du Moulin.

Baron s’y engagea d’un pas tranquille. Il découvrait des habitations plantées au milieu de jardins effeuillés par l’automne, dépassait des voitures garées le long des murets de clôture, notait quelques lumières éparses…

Béninze-en-Trégor était un hameau de moins de mille cinq cents âmes, où tout le monde était censé se connaître. Sans doute que déjà, deux ou trois paires d’yeux suspicieux avaient dû observer son passage…

Numéro 29.

Il cessa de marcher au moment de parvenir à hauteur de la maison, et fouilla ses poches à la recherche d’une cigarette. Il prit son temps pour l’allumer, scrutant les alentours et le bâtiment de l’autre côté de la route.

La bâtisse ne se différenciait en rien des constructions voisines. Un rez-de-chaussée, surmonté d’un toit d’ardoises percé par deux velux. Un jardinet devant, une courette sur la gauche, menant à un garage. La façade n’était pas éclairée, la cour restait déserte.

Baron tira plus fort sur sa Benson, le visage noyé par la fumée que le vent rabattait vers lui.

C’était dans ce pavillon modeste qu’avait vécu et grandi Katel Borne.

Il s’efforçait d’imaginer le quartier à la belle saison, aux portes de l’été, presque au début des vacances. Katel était partie de cette maison le soir où elle avait été tuée.

Le 23 juin, douze ans plus tôt. Un samedi.

Il y avait eu un match à la télévision, ce jour-là. Lorsque Katel était sortie, personne ne l’avait remarqué. Le père avait les yeux rivés à son écran, la mère était occupée ailleurs, le frère aîné assistait à la rencontre avec ses copains, au bar du Château Taupin.

Un voisin certifiait avoir aperçu Katel, marchant seule en direction du vieux bourg. Lui aussi avait l’intention de suivre le match, il s’était levé pour se servir un verre avant le coup d’envoi, et avait machinalement regardé vers la rue.

— Longtemps avant ?

— La partie allait commencer…

On avait donc une idée de l’heure à laquelle Katel avait quitté le domicile.

Quelques minutes à peine lui étaient nécessaires. Elle avait l’habitude d’aller dormir chez sa grand-mère, dans le bas-quartier de Béninze, tout au bout de la longue rue de l’Église. Pas tous les soirs bien sûr, mais régulièrement. On ne s’inquiétait pas vraiment d’elle. On ne savait pas toujours ce qu’elle faisait… À dix-sept ans, bientôt dix-huit, elle était mûre, plutôt indépendante.

Elle avait prévenu qu’elle s’absentait ce soir-là et qu’elle dormirait chez la vieille femme. Il ne fallait pas l’attendre.

Elle n’était effectivement pas rentrée lorsque la mère était allée se coucher. Katel était chez sa mamie. Voilà ce que la mère avait pensé. Il n’était pas si tard… Elle n’était pas inquiète.

Le père, lui, avait l’esprit ailleurs. Le match n’était pas fini.

Et l’aïeule, de son côté, n’avait vu personne, mais elle ne s’était pas tracassée non plus de l’absence de sa petite-fille. Il n’était pas exactement prévu qu’elle vienne. Elle la verrait sûrement le lendemain, ou le jour d’après…

Ils ne s’étaient pas appelés et tout le monde avait bien dormi. C’était ce qu’ils disaient. Il ne se passait jamais rien à Béninze-en-Trégor, rien qui puisse mettre en péril la vie d’une jeune fille…

Le lendemain était un dimanche, un temps de repos pour tout le monde. Katel n’était toujours pas là. Elle rentrerait plus tard, ils en étaient certains…

Personne ne l’avait cherchée, puisqu’elle était sûrement restée chez sa grand-mère…

Jusqu’au coup de sonnette des gendarmes…

*

Nazer Baron avait fait demi-tour. Il revenait sur ses pas, jusqu’au carrefour où il reprit la direction de l’auberge. Il ne fallait en effet pas plus de quelques minutes pour atteindre le vieux bourg.

La place centrale formait une sorte de triangle aux flancs bombés, autour de l’église paroissiale Saint-Nicodème, un bel édifice de style roman, tout en granit gris.

Baron poursuivit sa déambulation en prenant à gauche de l’édifice religieux, longeant la façade du Château Taupin, et se laissant porter par la légère déclivité de la route. Il marchait en direction de l’ancien domicile de la grand-mère de Katel Borne, celle chez qui la jeune fille aurait peut-être dû passer sa soirée du 23 juin. La vieille femme était décédée depuis, morte de chagrin affirmaient certains…

Baron s’arrêta de nouveau à un croisement. Une artère partait sur sa droite, de l’autre côté de la chaussée, perpendiculaire à la rue de l’Église qu’il arpentait, et bordée de part et d’autre de maison individuelles collées les unes aux autres. La rue du Général de Gaulle. Plus loin, sur la gauche, on apercevait les frondaisons d’un jardin public, un vaste terrain herbeux ceinturé d’arbres, où les gamins du village pouvaient venir courir et jouer au football.

C’était d’ailleurs ce qu’ils avaient fait le 24 juin, le lendemain de la disparition de Katel. Le dimanche. Ils avaient voulu rejouer le match de la veille. Une rencontre Espagne – France, sifflée sur un score décevant de 2 à 0 au bénéfice de la Roja. Ouverture du score à la dix-neuvième minute. Les Bleus n’avaient jamais pu revenir. Doublé ibérique sur pénalty à la quatre-vingt-onzième. Les enfants espéraient la revanche…

Et le ballon avait transpercé la haie du jardin public et roulé dans le terrain vague voisin, où ils étaient allés le chercher…

Baron reprit sa marche. Il descendait toujours la rue de l’Église, découvrant des bâtisses dont certaines n’étaient plus habitées. Leurs volets restaient fermés, l’herbe folle poussait dans des jardins dont plus personne ne s’occupait. Deux des propriétés affichaient des panneaux d’agences immobilières, dont les couleurs finissaient par ternir sous les intempéries. À vendre. Agence Bigot – Lannion.

Depuis la liquidation judiciaire de l’ancienne usine d’engrais, le dernier site industriel encore implanté sur la commune, Béninze-en-Trégor s’était lentement vidée… La chaîne de production n’était plus rentable. Les ouvriers avaient été licenciés. Certains étaient partis. Des familles entières…

Baron n’alla pas jusqu’au domicile de la grand-mère. Il finit par traverser la chaussée, à la hauteur d’une nouvelle rue qui partait également sur sa droite, parallèle à la rue du Général de Gaulle. La rue de la Libération.

Érigé à l’écart de la rangée de maisons individuelles, un vieux bâtiment abandonné occupait l’angle du carrefour. En partie délabré, prolongé par une grange ouverte à tous les vents.

Baron prit le temps de l’observer.

Le lieu avait l’allure d’un corps de ferme aux dimensions modestes, séparé de ses voisins par des bouts de terrain envahis par les ronces. Un lieu maudit sans doute. L’affaire Katel Borne avait signé l’arrêt de mort de la bâtisse condamnée à s’effondrer toute seule et à disparaître. Quelques ardoises s’étaient envolées du toit affaissé, laissant apparaître une charpente noircie. Un bout de gouttière décroché de la structure oscillait dans un angle, au-dessus d’une mare bouseuse.

Rien n’interdisait l’accès à la propriété.

Baron pénétra sur la parcelle et foula le sol spongieux, longeant la façade de pierre rugueuse de la construction. Les ouvertures avaient été condamnées par des volets de bois rongés par le temps. Il ne chercha pas à les écarter. La masure était vide depuis longtemps.

Il atteignit le hangar dont il fit lentement le tour, avant de s’immobiliser à l’entrée du terrain vague étalé à l’arrière de la vieille ferme, et accolé au jardin public, de l’autre côté de la haie qui le ceinturait.

L’endroit avait été totalement nettoyé. Sur les photos de l’époque, tout un entassement de matériaux et de déchets divers donnait à ce morceau de champs une allure de décharge. Quelques vieux pneus au milieu de madriers, de tas de sable ou de pierres, de piquets enfoncés dans le sol, de plaques de tôles et de bâches en plastique, et même d’une herse rouillée. Tout avait disparu depuis.

Le ballon avec lequel jouait la demi-douzaine de gosses avait roulé jusqu’ici après avoir traversé la clôture végétale. Ils étaient venus le chercher. Il était aux alentours de seize heures ce dimanche 24 juin. Il aurait pu s’écouler des jours avant qu’on ait la curiosité de fouiller cette prairie encombrée de détritus et d’aller inspecter la vieille grange…

L’affaire Katel Borne commençait.

Baron recula de quelques pas. Il était attentif. Il se souvenait parfaitement des distances inscrites sur le rapport de premières constatations rédigé par les gendarmes. À quatorze mètres de la rue de la Libération et vingt-trois mètres de la haie du jardin public…

Ici !

Il s’immobilisa devant le porche béant de la grange, le regard vissé à la terre grasse, comme s’il priait.

C’était ici qu’avait été découvert le premier indice. L’assassin avait opéré de nuit, il ne s’était probablement pas rendu compte qu’il laissait une trace derrière lui.

L’un des gamins avait été surpris en apercevant une chaussure rouge abandonnée dans l’herbe. Une chaussure orpheline qu’il avait ramassée. Un bel escarpin presque neuf…

La curiosité l’avait fait pénétrer dans le hangar encombré de matériaux divers. Il y cherchait la deuxième chaussure… Comme dans un jeu. Il avait soulevé des gravats…

Le corps de Katel Borne était dissimulé sous un linceul improvisé, une vieille bâche terreuse déployée à l’abri d’un entassement de parpaings.

Elle était couchée sur le dos, les bras écartés du corps, les vêtements en désordre. Son chemisier en partie ouvert laissait voir son soutien-gorge et la pointe fripée d’un de ses seins blancs. Sous la jupe remontée haut sur le ventre, elle ne portait qu’une culotte à l’élastique mal ajusté, qu’on eut dit enfilée dans la précipitation. Elle avait un pied nu.

Son visage portait la trace d’un coup. Une gifle peut-être, très violente, suffisante pour l’assommer… Comme ses bras, tuméfiés. Elle avait été secouée. Des écorchures sur le dos et les fesses, des entailles à l’arrière du crâne, pouvaient laisser supposer que le meurtrier l’avait bloquée de tout son poids avant de la précipiter à terre et de tirer son corps à l’abri des moellons. Elle était morte d’un éclatement du crâne provoqué par une grosse pierre que l’on n’avait pas retrouvée.

Le légiste avait évalué l’heure du décès au milieu de la nuit, entre minuit et deux heures du matin.

Baron releva la tête pour regarder autour de lui. Le cadavre avait été déplacé et traîné sur une courte distance. Pas depuis la route, après avoir été sorti d’une voiture. Si Katel était morte loin d’ici, pourquoi le tueur aurait-il absolument voulu la ramener dans le village, où elle serait plus rapidement retrouvée ?

Katel Borne avait été tuée dans la grange… Son corps avait ensuite été tiré derrière l’entassement de parpaings et dissimulé sous une vieille bâche. L’entreprise qui occupait auparavant les lieux pour y stocker son matériel avait déjà déposé le bilan, à l’époque, plus personne ne fréquentait cet endroit. Et Katel passait régulièrement devant l’ancien entrepôt lorsqu’elle rejoignait le domicile de sa grand-mère. Elle avait pu être repérée…

Agressée.

Et violée avant d’être assassinée.

Quelques minuscules gouttes de sang avaient été retrouvées sur le sol caillouteux, mais pas l’arme du crime, la pierre avec laquelle elle avait été violemment frappée à la tête.

Quant au viol… Les prélèvements opérés sur le corps avaient permis d’identifier les résidus de lubrifiant d’un préservatif. Katel avait eu des rapports sexuels peu de temps avant de mourir. Mais consentis ou non… Le légiste ne se prononçait pas.

On ne savait pas grand-chose, finalement…

Baron cessa d’observer le terrain vague. La pluie tombait toujours, serrée et régulière. Il prenait froid en restant immobile et il n’y avait plus rien à découvrir ici. Douze ans après…

Il leva les yeux. Il voyait l’arrière d’une partie des habitations longeant la rue de l’Église, plus haut en direction de l’auberge. Il aiguisa son regard. Il se sentait épié.

Il l’était. Une femme l’observait depuis sa fenêtre là-bas. Elle ne bougeait pas. Il lui sembla qu’elle appuyait son front contre la vitre.

*

L’information avait été ouverte du chef de meurtre précédé de viol sur mineure. Le juge Ferrand avait été désigné. Un bon juge qui n’avait pas tardé à se forger une certitude.

Sa religion était faite depuis le premier instant. Katel Borne avait été victime d’un maniaque sexuel.

Les gendarmes avaient recherché un violeur.

Et le juge n’avait pas tardé à tenir son coupable. Il avait son intime conviction. Il n’en démordait pas. Il s’était acharné sur un suspect qui s’obstinait à nier… Il voulait des aveux.

Seulement, tout était flou.

Le suspect avait été incarcéré, sa complice également. Parce qu’elle mentait, elle aussi ! Le juge en était persuadé, mais sans l’ombre d’une preuve.

Les médias s’en étaient mêlés… Le contexte était explosif, au sein d’une population déjà terriblement marquée par la fermeture de l’usine d’engrais. Les licenciements, le chômage… Et maintenant le meurtre épouvantable de Katel, une enfant du pays, dont le père était lui-même ouvrier et délégué syndical à la Copatre…

Le suspect désigné par le juge était un grand bourgeois. L’affaire avait pris l’allure d’un règlement de comptes sur fond de lutte des classes un peu surannée…

Et l’enquête s’était enlisée. L’intime conviction d’un magistrat ne constituait pas l’expression absolue de la vérité.

L’assassin présumé avait dû être relâché…

Un second suspect était à son tour ressorti libre. Celui-là, parce que le juge n’en voulait pas. Il ne croyait pas à son histoire.

Il avait avoué pourtant…

Les enquêteurs ne savaient plus vers qui se tourner. Alors le juge avait été dessaisi. Des pistes n’avaient pas été explorées…

Et le temps avait peu à peu effacé les indices et gommé les souvenirs, presque jusqu’à l’oubli.

Un fiasco judiciaire.

Pas complètement cependant, puisque le dossier de l’affaire Katel Borne n’était pas refermé. Des expertises complémentaires avaient été ordonnées.

Et un nom était ressorti.

Inattendu. Inconnu dans la procédure, celui d’un homme dont l’empreinte génétique avait depuis l’affaire été enregistrée au Fichier National…

*

La femme n’avait pas bougé de sa fenêtre. Baron lui jeta un dernier regard avant de s’intéresser de nouveau à la vieille grange.

La porte était dégondée, le panneau traînait dans l’herbe. Il restait encore les ruines de quelques cloisons à l’intérieur, mais le sol avait été nettoyé et débarrassé du vieux mobilier abandonné par les anciens propriétaires. L’endroit avait autrefois servi de cabane de jeux pour les adolescents du village. C’était sans doute là qu’ils venaient fumer leurs premières cigarettes et échanger leurs premiers baisers.

Plus personne ne s’y était aventuré après la mort de Katel Borne.

Baron regagna la route pour emprunter la rue de la Libération, laissant derrière lui le terrain vague. Les habitations le long de cette voie étaient plus dispersées qu’autour de la place de l’église. Plus massives, souvent de plain-pied et plantées sur des carrés de pelouse. Il croisa quelques voitures dont les phares étaient allumés. Le crépuscule envahissait Béninze.

Il avait parcouru la moitié de l’artère lorsqu’il s’immobilisa sur le trottoir, devant une maison blanche en partie dissimulée par une haie à mi-hauteur. Il était suffisamment grand pour apercevoir le terrain, les parterres, quelques feuillus plantés à l’arrière de la villa moderne. Une clôture de grillage marquait les limites de la propriété, et malgré l’obscurité, il arrivait encore à distinguer le portillon de bois qui la séparait du parc voisin, auquel elle tournait le dos.

Il était parvenu à la hauteur du jardin public, dans lequel une demi-douzaine de gamins avait voulu refaire le match un dimanche 24 juin, douze années auparavant.

Rien n’avait changé. Il était toujours possible, depuis la rue du Général de Gaulle, de l’autre côté, de rejoindre cette maison en traversant le parc et en empruntant le portillon. On y arrivait par derrière. C’était infiniment plus discret…

Baron ne s’attarda pas. Une fenêtre était éclairée et Adèle Houardon n’habitait de toute façon plus là. Elle avait quitté Béninze après avoir été libérée de prison. Une partie des habitants du village ne tolérait plus sa présence.

Le commissaire s’éloigna, mains enfouies au fond des poches de son trench-coat, les paupières plissées pour mieux appréhender son chemin à travers le rideau de pluie.

Carrefour suivant…

Il vira sur sa droite pour achever la boucle. Il remontait vers l’église Saint-Nicodème dont le clocher pointait au-dessus des toits. Il rejoignit ainsi la rue du Général de Gaulle à sa seconde extrémité.

Cette fois, il avait fait le tour. Il comprenait mieux les témoignages. Il visualisait la voiture garée par Anthony Larco le long du trottoir de cette artère parallèle, face à l’entrée du jardin public qu’il lui suffisait de traverser, le portillon qui permettait d’accéder au domicile d’Adèle Houardon sans se faire remarquer… Et le terrain vague plus loin, invisible, à l’arrière du vieux bâtiment et de sa grange qui servaient d’entrepôt, exactement à l’opposé du lieu où se tenait Baron.

Le drame s’était noué entre ces quatre routes qui se reliaient entre elles dans un large rectangle, telles un rempart protégeant une vaste étendue bordée d’habitations tournées vers l’extérieur. De la végétation au centre… Un bout de terrain vague au loin…

Et le corps sans vie d’une jeune fille violée et tuée dans un dépôt de matériaux de récupération abandonné…

Baron reprit sa marche le long de la rue du Général de Gaulle. Il ralentit à peine à hauteur de l’entrée du jardin public. Un simple coup d’œil sur sa droite lui fit entrevoir l’arrière de la villa d’Adèle Houardon.

Le témoignage qui avait tout déclenché était venu d’ici, celui d’une voisine énervée de n’avoir pas pu se garer juste devant chez elle ce soir-là. La place était prise lorsqu’elle était rentrée, vers vingt heures trente. Une voiture inconnue l’avait obligée à stationner plus loin. Elle en avait fait le tour avant de relever la plaque minéralogique. Sans raison véritable. Comme ça. Avec peut-être l’envie de déposer un mot assassin sous l’essuie-glace, ce qu’elle n’avait pas fait.

Vers une heure du matin, lorsqu’elle s’était couchée, la voiture était toujours là. À huit heures, elle avait disparu. Mais la voisine avait conservé l’immatriculation…

Baron accéléra le pas pour se réchauffer. Un couple qui approchait en face, protégé par un parapluie noir déployé au-dessus de la tête, l’obligea à quitter le trottoir. Il reprit sa place, longeant les murs pour se mettre à l’abri de quelques rares voitures roulant au ralenti, mais dont les pneus projetaient au passage des gerbes d’eau sale.

Baron parvenait au bout de l’artère, presque au croisement avec la rue de l’Église.

L’autre témoin habitait là. Une femme qui avait aujourd’hui une soixantaine d’années. Originaire de Béninze-en-Trégor où elle avait toujours vécu. Elle connaissait tout le monde. Elle connaissait Katel et elle était certaine de l’avoir aperçue ce samedi 23 juin, aux alentours de vingt-et-une heures. Elle était la dernière à avoir vu Katel Borne vivante, traversant la chaussée de la rue de l’Église pour rejoindre quelqu’un sur l’autre bord, un homme que l’on n’avait pas pu identifier.

Pas encore…

Baron pressa longuement le bouton de la sonnette fixée au pilier de l’entrée, juste sous la plaque indiquant le nom des habitants du lieu.

M. & Mme Gouriou.

Personne ne vint ouvrir.

Il reprit son périple en direction du Château Taupin. Il y avait un peu d’agitation sur la place du village. Des clients accéléraient le pas en sortant de la supérette, les aiguilles de l’horloge au fronton de Saint-Nicodème marquaient dix-huit heures vingt-cinq.

Il n’était pas trop tard pour rendre visite aux parents de Katel Borne.

II

La femme qui vint ouvrir portait des lunettes sans monture, derrière lesquelles ses petits yeux gris affichaient une méfiance suspicieuse. Elle aussi avait une soixantaine d’années. Elle était petite et ronde, coiffée de cheveux également gris qu’elle tirait sévèrement en arrière avant de les attacher à l’aide d’une pince aux reflets bleutés.