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Une écriture fluide, des scènes plus que réalistes, Pierre Pouchairet nous entraine dans une enquête rondement menée par Léanne et ses trois amies.
Commandant de police, chef de la PJ finistérienne, Léanne est maintenant bien installée à Brest où elle a retrouvé ses amies d’enfance : Élodie, devenue médecin légiste, et Vanessa, psychologue judiciaire. Noreen, jeune flic fraîchement affectée en Bretagne, apporte du sang neuf à cette équipe de quadragénaires. Alors que la nouvelle recrue participe à l’interpellation houleuse d’une bande de dangereux malfaiteurs, la gendarmerie découvre au pied de la falaise de la Pointe du Van le corps sans vie de son oncle. Chute accidentelle ? Meurtre ? Aucune hypothèse n’est à écarter. La jeune femme, aidée de ses amies, est bien décidée à faire la lumière sur cette mort suspecte. Mais la vérité se trouve rarement où on l’attend et sa quête ne sera pas sans risques. Personne n’en sortira indemne…Après Haines, cette nouvelle enquête de Léanne et son équipe, entre la Pointe du Van et Landévennec, vous plongera dans un suspense à vous glacer le sang…
Découvrez sans plus attendre une nouvelle enquête pleine de rebondissements de Léanne qui vous plongera dans un suspense à vous glacer le sang…
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Une écriture cinglante, un policier qui flirte sur la frontière du noir avec brio." - Happy Manda Passions
"Actions, nombreux rebondissements, des dialogues qui tapent bien et un quatuor de personnages féminins attachant, tout est fait pour passer un bon moment de lecture." - Jean-Marc Volant, Zonelivre.fr
"Un super polar breton, sans coiffe, biniou ou bombarde, une passionnante et solide histoire, une enquête haletante et des intrigues parallèles pleines de suspense !" - Quatre Sans Quatre
"Tous les ingrédients d'une excellente série polar qui ravira les amateurs du genre." - Olivier Marchal
"L'intrigue ne s'essouffle pas et la fin est assez inattendue. La cage de l'albatros est une véritable pépite policière." - Blog Delph la Bibliovore
"L’auteur a encore réussi à frapper très fort avec cet épisode, dynamique, entraînant et surprenant [...] La dernière page m’a estomaquée, je suis restée bouché bée !!! Quel suspense, vivement la suite !!!" - Blog Les lectures de Maud
"Une fin que je n'ai pas vu venir. L'auteur a aussi inclus des clins d’œil à d'excellents auteurs de romans policiers et certains m'ont fait sourire. Tous les ingrédients et même plus sont réunis pour en faire un excellent roman." - Nadine13, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Pierre Pouchairet s’est passionné pour son métier de flic ! Passé par les services de Police judiciaire de Versailles, Nice, Lyon et Grenoble, il a aussi baroudé pour son travail dans des pays comme l’Afghanistan, la Turquie, le Liban…
Ayant fait valoir ses droits à la retraite en 2012, il s’est lancé avec succès dans l’écriture. Ses titres ont en effet été salués par la critique et récompensés, entre autres, par le Prix du Quai des Orfèvres 2017 (Mortels Trafics) et le Prix Polar Michel Lebrun 2017 (La Prophétie de Langley). En 2018, il a été finaliste du Prix Landerneau avec Tuez les tous… mais pas ici.
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Seitenzahl: 371
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Ce texte original relate les aventures du commandant Léanne Galji et de certains personnages qui apparaissent dans l’ouvrage Mortels Trafics, Prix du Quai des Orfèvres 2017, publié chez Fayard en novembre 2016 et qui a déjà séduit plus de 120 000 lecteurs.
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
À Kristell et Jessica, ma femme et ma fille.
À mes petits-enfants, Léanne et Gabin.
À Christine Beteille, Jannick Blaise-Durand et Sylvie Lefebvre, pour les relectures attentives de mes textes.
À Stéphane Le Gléau, qui a bien voulu laisser son fauteuil à Léanne.
À Claire Saccardy, pour sa gentillesse et sa disponibilité.
À Vanessa Martinez, pour les informations et ses conseils.
À Jean-Charles Lajouanie et Hervé Giraud, pour le temps passé à chasser L’Albatros.
À ceux qui ont prêté leur nom aux personnages : Léanne Sterenzy, Lionel Le Roux, Erwan Caroff, François Quentric, Steven Nedellec, Guénolé Le Gall, Isaac Caroff, Marie Evano…
À Christelle Soria pour la photographie de Lally qui prête son visage à la couverture.
À mes premiers lecteurs, pour leurs critiques constructives, avec toujours et encore, une mention particulière pour Bernard Trenque qui dévore en une nuit un texte qui n’est encore qu’une ébauche et me donne des avis éclairés.
Et puis les autres, Philippe Germain, Hervé Giraud, Serge Giraudo, Aux potes qui ne me lisent pas, ou peu, et ils en ont bien le droit :
Jean-Claude Guillemain, Bruno Bodin.
À ceux qui me soutiennent depuis que j’écris : les Salons, les médiathèques, les blogs du polar, les libraires, impossible de les citer tous. Je mentionne tout de même Annaïk de la librairie Dialogues à Brest, Patrick de l’Espace Culturel de Fouesnant, Amélia et Alain de la Maison de la Presse de Concarneau, Olivier Aubertin et Joëlle, du Super U de Combrit.
Et enfin et surtout,
À Jean Failler, Firmin Le Bourhis et Delphine Hamon pour m’avoir accueilli au sein de leur écurie, les Éditions Palémon.
25 ans, 3 mois et 22 jours que Jean-Luc Kernivel est veuf. Les prisonniers comptent les jours d’incarcération, lui, ce sont ceux de sa liberté retrouvée. Il pourrait également quantifier les heures, il se contente d’égrener les jours. Ce compte, qui serait macabre pour certains, est heureux pour lui et a commencé dès le lendemain de la mort de sa femme. Il a poursuivi ainsi chaque matin, en le tenant à jour dans sa tête. D’autres mettent des photos qu’ils regardent quotidiennement, s’attardent sur des objets qui évoquent le ou la défunte, lui, c’est cette arithmétique qui lui rappelle son bonheur. Il ne se force pas, rien n’y fait, c’est comme ça. Il met un pied au sol et le compteur s’affiche.
Dehors, la pénombre s’estompe, le jour n’est pas encore levé. Un peu de vent, pas trop, la pluie a cessé. Il se dit qu’il va pouvoir courir le long de la côte. Ces derniers jours, ce n’était pas le cas avec les orages et les coups de vent de plus de cent kilomètres-heure, il n’était pas question de s’aventurer en bord de falaise. Aujourd’hui, il va faire son parcours favori. Un, deux, trois, le voilà debout. Il est nu, il n’a jamais porté de pyjama. C’est un truc qu’il déteste. Un regard dans la glace. Pas mal pour un septuagénaire, grand, un visage buriné façon bourlingueur, les yeux bleus ; la chevelure s’éclaircit, il y a de beaux restes. Il se trouve quelques ressemblances avec Clint Eastwood. Passage dans la cuisine. Il appuie sur le bouton de la Nespresso. Ses vêtements de sport l’attendent sur une chaise. Son médecin lui a dit qu’il fallait s’entretenir, que c’était le secret de la longévité. C’est le toubib qui ferait mieux de faire gaffe, il commence à sucrer les fraises. Pas la peine d’être son patient depuis plus de trente ans pour entendre une connerie comme ça. Quarante ans ! Vous entendez ? Quarante ans que Jean-Luc court une centaine de kilomètres chaque semaine. Le docteur peut réserver ses conseils pour d’autres. Collant, short, t-shirt, veste fluo, chaussettes, chaussures, prêt ! Nouveau coup d’œil vers l’extérieur. L’aube avec un soleil rasant, ce sera un beau début de journée. Il aime sa Bretagne. Lui qui a travaillé longtemps à l’étranger, l’expatriation lui manque depuis qu’il est à la retraite, heureusement qu’il a cette longère entièrement rénovée à Plogoff, plus exactement, au bout du bout, sur Lescoff. Il avale son café, un moment d’hésitation. Gants ou pas ? Il fait encore froid, il attrape les mitaines et décide de les reposer. Le téléphone, des écouteurs et c’est parti. Il récupère ses clés, claque la porte et cache le trousseau sous une pierre. Il respire à pleins poumons l’air iodé porté par le vent. Il débouche sur la rue de Laoual et prend la rue des Langoustiers en direction de la Pointe du Raz. En ce début de printemps, beaucoup de maisons sont inoccupées et à cette heure, il est seul dehors. Pas tout à fait, il croise une voiture et reconnaît le conducteur : il y va d’un salut amical. Ils ne se connaissent pas vraiment, c’est un Parisien qui loue à l’année. Il sait qu’il travaille à Brest et chaque jour, il part tôt pour aller bosser. La foulée s’allonge, il a bientôt atteint les dernières habitations, l’ancien bar-tabac, c’est le moment où la mer apparaît sur sa gauche. Elle est calme. Il continue, le camping est désert à cette époque. Sur le parking, un camping-car et deux voitures. Les commerces sont fermés. C’est bien la meilleure période, les touristes sont rares. L’été, quand il les voit débarquer, ça l’énerve, encore que… Il a quelques bons souvenirs. Maintenant, il est dans son élément. Terminé le bitume, il attaque les chemins tracés au cœur de la lande. Espace et écosystème protégés, l’endroit est devenu le paradis des lapins, ils sont innombrables, ça galope de partout et ça l’amuse. Passage devant les installations militaires, il pousse jusqu’au pied de Notre-Dame des Naufragés. La statue réalisée par Cyprian Godebski le met toujours mal à l’aise, il en a tout de même fait un passage obligé, comme s’il voulait la narguer. Il continue vers la Pointe tant que c’est possible et poursuit en longeant la côte le long de la falaise. La visibilité est excellente, il aperçoit l’île de Sein. Bordel, que c’est beau ! Il adore ce footing. Les pas se succèdent avec l’impression d’être seul au monde. Il aperçoit quelques nuages en formation. Il a bien eu raison d’en profiter, pas certain que la météo soit clémente toute la journée. Devant lui, un autre joggeur, une femme, elle trottine, il la rattrape aisément. Elle ne s’attendait pas à une présence et sursaute. Il s’en amuse.
— Désolé, je ne voulais pas vous faire peur.
— Non, ce n’est rien.
Il a juste le temps d’entrevoir des pommettes rouges, un filet de sueur. Il ne s’arrête pas, se retourne un court instant, le temps de voir la jeune femme passer à la marche. Allez, il accélère, l’important c’est de varier les rythmes. La plage de la Baie des Trépassés est à vue, marée basse, il y a de la houle. Un peu de descente, et il regagne le bitume, passe devant l’hôtel et poursuit sur la route de la Baie. Personne. Il y a bien quelques vans de surfeurs, à cette heure ils doivent dormir. Encore un coin qui gagne à être vu à cette époque de l’année. Il est bien parti pour faire une dizaine de kilomètres, peut-être même un peu plus. Ses idées s’envolent vers d’autres destinations. Il a tout de même eu une sacrée vie et il en a bien profité. Cet environnement, bien qu’il l’adore, ne l’amuse plus. Rester collé sur Internet toute la journée pour voir du monde n’est pas l’idéal. Un sourire illumine son visage en pensant au voyage qu’il a prévu. Parfois, il se demande s’il ne devrait pas aller vivre ailleurs et profiter. Ça remonte, le rythme ralentit. Comme à chaque fois, les cuisses et les mollets ressentent ce changement, le souffle aussi. Encore quelques dizaines de mètres, et il sera de nouveau à plat. Il abandonne la route pour reprendre les chemins, il va pousser jusqu’à la Pointe du Van. Par endroits, l’extrémité rocheuse n’est pas loin, et il est toujours seul. Au loin se dessine la chapelle Saint-They et son mur d’enceinte. L’endroit est mythique, il a même servi de lieu de tournage pour un film. La fatigue commence à se faire sentir, c’est là qu’il ressent qu’il n’a plus vingt ans et que les années ne sont pas sans effet. Il passe maintenant le mur de l’édifice religieux, encore quelques centaines de mètres, et il sera à la Pointe. Il marchera un peu pour le retour. Un autre coureur apparaît, il a une bonne foulée. Ce type vient de débuter, il aura laissé sa voiture au parking à proximité. Le septuagénaire décide de faire le gosse et de forcer l’allure au moins jusqu’à la Pointe. Non mais ! Le cœur monte dans les tours, les orteils griffent la chaussure, le talon se pose, ça déroule. L’âge est là, il sent la présence de son poursuivant, forcément plus jeune. Et là, il comprend le ridicule de son attitude, il n’a rien à prouver. Il ralentit, abdique et décide de se laisser dépasser. Le bruit des chaussures sur le sol, il tourne légèrement la tête. Le coureur qui le suit a la tête recouverte par la capuche de son sweat. Jean-Luc Kernivel remarque qu’il défait le lacet qui la retient et son visage lui apparaît. Le sourire qui le regarde le remplit d’effroi. Il ne comprend pas cette présence. L’agressivité est palpable dans le sourire qui l’accroche. Il s’apprête à parler quand le poursuivant arrive au contact. Une main se pose sur sa nuque, l’autre au niveau des fesses et il se sent poussé en avant. Il veut se libérer, en vain. Il comprend ce qui va se passer. Le précipice n’est qu’à quelques mètres. Il essaye de bloquer ses talons, trop tard ! Impossible, il devrait se laisser tomber au sol, son corps ne répond pas. La pression est trop forte et la volonté lui fait défaut… Il bascule dans le vide. Une branche, un truc accroché à la falaise. Un geste désespéré, il l’attrape. Une main, deux mains. Le voilà suspendu en l’air. S’il veut s’en sortir, il doit atteindre la façade rocheuse et l’escalader. Il regarde, évalue. Impossible. Il n’y arrivera pas. En dessous, c’est le vide, la mort assurée. Ses mains glissent, il tente tout de même de se rapprocher de la paroi. Il doit y arriver ! Au-dessus de lui se dessine la silhouette de son assassin. Cette présence lui enlève tout courage. Des larmes emplissent ses yeux. Il sent les muscles de ses bras se raidir douloureusement, les articulations de ses doigts qui lâchent… Finalement, c’est la nature qui l’abandonne en premier, un craquement sinistre, la branche casse. C’est la chute, il heurte d’abord un bloc rocheux, rebondit dessus, il pousse un cri d’effroi. Le dernier.
Obélix dirait que le ciel leur est tombé sur la tête, des seaux d’eau ! Aucune visibilité, circulation à dix kilomètres-heure, route bloquée pendant une trentaine de minutes et maintenant, ciel d’azur. Il est passé où, cet orage ? Plus un nuage, que du bleu. Certes, légèrement foncé, c’est surtout dû à l’heure. C’est qu’il commence à se faire tard. Pas loin de vingt et une heures. Pour un témoin lointain, qui mettrait dans le même paquet flics et voyous, ils ressemblent à un convoi funéraire. Ils en ont d’ailleurs la vitesse d’évolution. Sauf que dans ce cas, le corbillard c’est un semi-remorque transportant un voilier et que les accompagnateurs sont devant et derrière, et un peu ailleurs aussi, car les flics jouent presque à cache-cache avec leur objectif. La responsable de tout ça, côté police, c’est la chef de la PJ du Finistère dont le siège est à Brest. La commandant Léanne Vallauri est une grande blonde aux yeux clairs, la quarantaine affirmée, un caractère bien trempé. Bien foutue mais casse-couilles, résument certains de ses collègues.
Ray-ban sur les yeux, assise en passager, comme chaque fois qu’ils en sont à la conclusion d’une affaire, la chef est fébrile. La radio crépite :
— Isaac au dispo : Nous avons passé Nantes, ça prend direction autoroute, vers Bordeaux. Toujours vitesse de soixante kilomètres-heure avec trois véhicules d’accompagnement, une ouvreuse et deux suiveuses.
— Bien reçu de Léanne. On se contente de les borner avant et après chaque sortie d’autoroute, inutile de coller, ils ne risquent pas de nous échapper.
Elle ramène son épaisse tignasse en arrière et souffle.
— J’en ai marre, ça va durer des heures, cette histoire.
— Il faut voir l’aspect positif des choses. Cette cargaison de came ne risque pas de nous échapper.
— Encore faut-il qu’elle existe…
La conductrice émet un rire bref.
— Elles ont raison, Vanessa et Élodie, quand elles disent que tu es une impatiente et toujours stressée.
— Qu’est-ce qu’elles t’ont raconté ces deux garces ! Vous parlez derrière mon dos ? Je rêve !
Léanne s’est de suite senti des affinités avec Noreen Lebel, fraîchement débarquée en Bretagne. Après sept ans passés au sein de la brigade des mineurs de la préfecture de police parisienne, la jeune capitaine a réussi à obtenir sa mutation à Brest et sa nouvelle chef s’en félicite. Les inséparables copines de Léanne : Vanessa Fabre, une psychologue judiciaire spécialisée dans l’étude des criminels et le suivi des victimes, et Élodie Quillé, la directrice de l’Institut médico-légal de Brest, l’ont adoptée avec le même enthousiasme. Loin d’être un obstacle, les dix ans de moins de la capitaine, ont apporté un regain de fraîcheur au groupe. À l’instar des trois mousquetaires, l’équipe a maintenant quatre membres. Au sein de la PJ, la capitaine a également bénéficié d’un bon accueil. À Brest, comme à Quimper, dont la PJ dépend également de Léanne, les qualités professionnelles et humaines de la jeune femme ont conquis les cœurs.
Noreen en revient à leur affaire :
— Pourquoi tu t’inquiètes ? Si t’as confiance dans ton informateur, il n’y a aucune raison que cette affaire soit foireuse.
Sans le savoir, Noreen vient de toucher là où ça fait mal. L’enquête a pour origine un tuyau de Guénolé Le Gall. Celui-là, c’est un voyou faisant l’objet d’un mandat d’arrêt. La flic joue avec lui un jeu dangereux en le protégeant en échange de renseignements. Si la méthode a été un classique du boulot des flics de terrain, elle est aujourd’hui mal vue et pourrait très bien lui coûter sa carrière. Seul, son deuxième adjoint, le chef de l’antenne de Quimper, connaît l’informateur, sans pour autant être au courant de la genèse de cette affaire. Si le succès est au bout, Léanne en profitera pour divulguer sa source aux autorités et elle espère bien que, dans l’euphorie du résultat, tout s’arrangera. C’est presque une tonne de cocaïne qui doit se trouver quelque part, cachée dans la carcasse du voilier transporté sur cette remorque. Léanne rompt enfin le silence :
— Je n’ai confiance qu’a posteriori. Tant qu’on n’a pas la came, il ne s’agit que de blabla.
— Il faut reconnaître que le moyen de transport est original. Un bateau qui a traversé l’océan dans un cargo, c’est la première fois que je vois ça. S’il est censé être destiné à un acheteur de Nice. Pourquoi n’est-il pas arrivé directement là-bas ou à Marseille ?
— Je ne sais pas s’il y a une autre raison que celle qui ressort aux écoutes et que tu connais comme moi : ils économisent sur le coût du transport.
Noreen plisse les lèvres, sceptique.
— Pour transporter une tonne de came, ils chipotent sur quelques dizaines de milliers d’euros ?
— Ça peut, tout simplement, laisser supposer que l’acheteur du bateau ne sait pas que la coque est fourrée de cocaïne.
— Ou que l’organisateur du transport bénéficie de complicités à Brest, qu’il n’a pas à Marseille. Je pense qu’il vaut mieux envisager cette hypothèse. Le dédouanement a été rapide, le transitaire est dans le coup.
— On aura toutes les réponses à ces questions quand on verra la drogue… s’il y en a, termine Léanne alors que la radio crépite.
De nouveau Isaac :
— Le camion quitte la route pour s’engager sur un terrain le long de la nationale. La voiture ouvreuse l’attend déjà… J’ai l’impression qu’ils s’apprêtent à stationner là.
Léanne prend le contrôle des ondes :
— On se gare où on peut, on attend la suite ! Isaac, tu restes seul à vue et tu annonces les mouvements.
En même temps qu’elle parle, le téléphone portable de la Bretonne se met à vibrer. Elle a un regard pour l’écran puis pour sa coéquipière.
— Les Niçois !
Elle parle de Gabin, un des collègues du temps où elle travaillait à Nice.
— Ouais Gabin, vous en êtes où de votre côté ?
— Salut Léanne, on suit notre équipe. Ils ont deux camionnettes et deux voitures. On n’est pas loin de Bordeaux. Et toi ?
— Au sud de Nantes, ils ont pris la direction de l’autoroute et viennent de s’arrêter au milieu de nulle part…
Elle cesse de parler pour écouter sa radio de bord.
— Isaac au dispo : Nos gars discutent, ils donnent l’impression d’être là pour un bon moment. Il y en a deux qui s’en vont seuls avec une voiture.
— On va suivre, répond Lionel Leroux.
Léanne peut reprendre la conversation avec le Niçois et lui faire part des impressions d’Isaac.
— Ce qui est certain, c’est qu’à un moment, nous allons nous retrouver.
— Si c’est le cas, fait Léanne, on interpellera tout ce beau monde au moment de la jonction.
— Oui, c’est le mieux.
Nouvel appel radio :
— Lionel au dispo, les gars sont allés dans une pizzeria, ils viennent de commander quinze pizzas et des boissons.
Noreen fait un sourire à la chef.
— Isaac a bien vu. On devrait peut-être les imiter et en profiter pour faire nous aussi une pause.
*
Il est deux heures passées lorsque voyous niçois et bretons se retrouvent. Ils sont vingt-trois en tout. Côté police, à l’approche de la fin de partie, l’équipe s’est également étoffée. Entre les Niçois et les Finistériens, renforcés par des équipes de Nantes et de Rennes plus le GIPN local, on approche maintenant la soixantaine de fonctionnaires. Signe que l’affaire sent bon, les commissaires sont de sortie. Placée à proximité, Léanne les observe, elle s’adresse à sa collègue :
— Regarde-les téléphoner aux directeurs à Rennes et à Paris. Et bla bla bla, et moi je, et j’ai fait, et j’ai ordonné, et je m’occupe de, et bla bla bla. Il est beau, le corps de conception et de direction ! Ils sont comme des chiens qui pissent pour marquer leur territoire. Tu vas les voir se précipiter sur les portables si l’affaire marche, ça va être au premier qui appellera le DCPJ.
— Et si ça merde ?
— Ah, là, je vais avoir du monde autour de moi, ça redeviendra mon affaire.
Installé dans la voiture de Léanne, le collègue niçois intervient à son tour.
— Ils sont partout pareils. Mon chef a appelé, il est sur la route pour nous rejoindre. Il a quitté Nice en retard et il n’a qu’une crainte, c’est qu’on tape sans lui.
Léanne appuie sur l’oreillette de réception de sa radio.
— Et ça va être le cas ! Isaac a les objectifs à vue et il me dit qu’ils sont en train de récupérer la came.
Émission radio :
— Léanne à Isaac : tu ne bouges pas, on va te rejoindre. Pour les autres, on se regroupe et on se prépare.
La commandant fait signe aux collègues qui sont restés en retrait de se rapprocher et se dirige vers le groupe de commissaires. Tous téléphonent. Quand ils l’aperçoivent, les regards des pontes la prennent pour cible.
— On va y aller.
Le chef de la Crim’ de Rennes juge que c’est à lui de prendre le commandement. Il devance ainsi le chef d’antenne de Nantes, bien que plus ancien et d’un grade plus élevé. Querelle de coqs, sans intérêt pour Léanne. Elle s’amuse tout de même de voir le commissaire Yannick Alabert se coller à elle. C’est un type qu’elle aime bien. Malgré cette façade qu’elle se donne et ce mordant qu’elle entretient, la commandant n’a pas d’antipathie particulière pour sa hiérarchie et le jeune taulier la laisse faire le point.
— En cas de loupé, des voitures restent en arrière, prêtes à intervenir. Nous, on va se rapprocher doucement à pied, et… Yannick et moi, nous donnerons le top interpellation.
Noreen sourit intérieurement, la chef sait être diplomate et ne pas froisser les chefs.
Gabin intervient :
— Attention, dans la bande, il y a quelques anciens braqueurs.
— On a ça en tête, abonde le commandant Alain Vales, le chef du GIPN.
Il ajoute :
— Tout le monde a son brassard et le gilet Police ? Pas question qu’on se flingue entre nous, si quelqu’un n’est pas équipé, il ne vient pas au contact, c’est compris ?
Et c’est parti.
Léanne rejoint le jeune Isaac, toujours tapi dans l’ombre. Enveloppée de la nuit, allongée à même le sol, la commandant prend le temps d’évaluer une dernière fois les lieux et d’analyser la scène qui se déroule sur l’espace investi par les trafiquants.
Le camion, un porte-char sur lequel est arrimée la carcasse du bateau, est stationné à l’extrémité d’un terrain que longe la route nationale. Deux camionnettes l’entourent et plusieurs hommes s’affairent, trois sur le bateau, le reste de chaque côté pour attraper les paquets et les passer à ceux qui les réceptionnent et les entreposent dans les véhicules. Autour, légèrement en retrait, sont garées les voitures d’escorte. Un autre groupe, composé de quatre hommes, discute en fumant des cigarettes, elle reconnaît les deux frères Delthombe, les organisateurs de l’arrivée du bateau à Brest et Manuel Domergue, l’un des Niçois.
— Dans la mafia, c’est comme dans la police, il y a ceux qui mouillent le maillot et ceux qui regardent, ne peut s’empêcher de balancer Léanne.
— Ah, plaignez-vous, lui renvoie Alabert, je ne suis pas à côté de vous ?
— Si, Yannick. D’ailleurs, ne faites pas de bêtises, contentez-vous de laisser travailler les pros !
— Quand vous aurez terminé vos conneries… Je mérite une médaille de vous supporter. Et c’est quoi ce nouveau nom Léanne Vallauri au lieu de Galji ? Un homme avait cru pouvoir vous supporter et vous l’avez largué ? Je n’en reviens pas ! À moins qu’il se soit aperçu de son erreur…
Léanne se rembrunit, le commissaire n’est pas avare en vacheries, mais elle l’a bien cherché.
— Je ne suis pas certaine que ce soit vraiment le moment de parler de ça mais je vais satisfaire votre curiosité puisque vous ne consultez pas les dossiers administratifs de vos subordonnés. Petite parenthèse : rappelez-moi, d’ailleurs, le nombre de vos divorces et de vos pensions alimentaires. À quel âge déjà ? Trente-cinq ans, c’est bien ça ? Bref, pour en revenir à votre question, mon nom de famille est Galji et mon nom d’usage Vallauri. En arrivant ici, il y a eu un loupé administratif, renforcé par les médias qui ont parlé de moi sous le nom de Galji. Je souhaite juste reprendre le nom d’usage que j’utilise depuis longtemps.
Elle joue intentionnellement avec le commissaire en tardant à en arriver au final :
— Oui, j’ai bien été mariée, non je ne suis pas divorcée. Je suis veuve.
Le visage du commissaire se trouble et Léanne met fin à la conversation en appuyant sur le bouton de sa radio.
— Gabin, Alain, François, Lionel, vous êtes en position ?
Elle reçoit en réponse un concert de « Affirmatif ! ». Un coup d’œil sur le chef.
— On y va ?
— Allez, c’est parti !
Au top interpellation, plusieurs voitures de police apparaissent, phares braqués vers les voyous. De part et d’autre du terrain, ce sont les policiers à pied qui investissent les lieux. Moment de flottement chez les trafiquants, quelques secondes pour gérer la situation et ses suites : association de malfaiteurs, importation de drogue, ils savent que ça ressemble à vingt ans de prison. S’échapper ne va pas être simple, ça vaut le coup d’être tenté. Coups de feu ! Ça vient du haut du bateau. Riposte ! Et c’est l’incertitude qui s’installe. Flic, même en PJ, même au GIPN, ça ne rime pas avec guerrier. On cherche un abri, ça flingue au hasard. Côté trafiquants, une voiture démarre, c’est un puissant 4X4 BMW. Quelques coups de feu, la police hésite à le cribler de balles. Le chauffeur fait le choix de foncer vers les champs plutôt que d’essayer de regagner la route. Bien joué, le terrain est labouré, les véhicules de police n’ont aucune chance de suivre. Léanne aperçoit un instant Gabin, il contourne les lieux de l’action et fonce pour rejoindre les véhicules de service. Les phares s’allument, il va essayer de suivre depuis la route. Les policiers se sont rapprochés. Un voyou apparaît, il a un pistolet, il tire. Plusieurs coups de feu côté police, et il s’écroule. Léanne hurle et appuie sur sa radio :
— Arrêtez de tirer !
Silence… La flic intime à nouveau :
— Jetez vos armes, mains sur la tête.
Moment de calme pesant. Un premier trafiquant apparaît dans les phares, il a les deux mains croisées au niveau de la nuque.
— À genoux !
Il s’exécute. Les autres l’imitent et les policiers avancent vers eux prudemment. À chaque contact, un voyou est couché sur le ventre et entravé.
— Là-bas ! crie Noreen.
Léanne balaye les environs du regard, deux ombres filent vers un espace où sont entreposés des engins de chantier. Elle est déjà en route.
— On y va !
Derrière elle, Yannick et Noreen s’accrochent. Arme à la main, ils parcourent la centaine de mètres qui les sépare de l’endroit où les ombres ont disparu.
— Ils ne peuvent pas nous échapper ! crie le commissaire.
Léanne déteste les optimistes. Ils sont maintenant en face de ce qui ressemble à un parking pour engins de travaux publics : des semi-remorques, des bulldozers et d’autres trucs. Il y a aussi un hangar. Ils décident de se séparer. Yannick va contourner le bâtiment et les deux filles se partagent les travées qui sillonnent entre les véhicules. Elles progressent buste plié, arme en avant. Les muscles en ciment, la gorge sèche, le corps inondé de sueur, la commandant avance pas à pas. Elle a l’impression que les battements de son cœur sont si forts qu’ils peuvent être entendus à plusieurs dizaines de mètres. Elle se calme… Et c’est là qu’elle ressent une présence, une onde de peur la secoue avant qu’elle n’ait le temps de réagir. Un coup la fauche, ses genoux se plient, elle chute lourdement, son arme lui glisse des mains. Elle l’accompagne d’un regard désespéré et à côté, deux pieds… puis une main qui ramasse le Sig.
— Bute-la et qu’on se casse. !
— …
— Allez, t’attends quoi ?
Cette voix, elle la connaît bien, elle l’a entendue presque tous les jours aux écoutes, c’est celle de Franck Delthombe, l’organisateur de l’arrivée du bateau. Elle suppose qu’il doit s’adresser à son frère, Laurent. À plat ventre, elle relève difficilement la tête et ce qu’elle voit c’est d’abord le canon de son arme pointé vers son crâne et derrière, un bras puis la tête de son bourreau. Elle ne s’est pas trompée.
— Fais pas le con, tuer un flic, c’est autre chose qu’un trafic de came.
L’arme tremble.
— Magne-toi et on se casse de là !
Cette fois, le Sig ne bouge plus, elle a compris qu’il va tirer. Dans un réflexe vain, elle se fait rouler sur le côté. Deux coups de feu et elle se sent écrasée par une masse. Léanne ne comprend pas, elle hurle et repousse ce qui l’écrase. Et c’est là qu’elle se rend compte qu’il s’agit du corps de Laurent Delthombe.
Une voix derrière elle :
— Bouge et je te flingue !
C’est Yannick Alabert.
— À genoux, mains sur la tête !
Il interpelle Franck Delthombe. Noreen s’approche, c’est elle qui a tué Laurent. Elle remet son arme à la ceinture et aide Léanne à se relever.
— T’as eu chaud, ma vieille !
— Je te dois une fière chandelle…
Léanne a les jambes molles, presque flageolantes, une boule douloureuse se forme dans la gorge de la commandant, les larmes lui viennent aux yeux.
— Putain, tu m’as sauvé la vie !
Beaucoup de monde au petit jour, sur ce terrain vague transformé en théâtre d’opérations. Des magistrats, des commissaires de police, quelques professionnels de la mort, le médecin légiste, la police technique et scientifique, la brigade criminelle de la PJ de Nantes et surtout Claude Vignon, le directeur de la PJ rennaise dont dépend Léanne. Plus loin, des CRS déployés pour sécuriser les environs et des journalistes un peu partout.
Le contrôleur général Vignon a fait le déplacement pour apporter son soutien aux troupes.
Quand il voit Léanne, il ne peut s’empêcher de lui lancer :
— Décidément, avec vous, il y a toujours de l’action. Essayez de me faire des affaires sans cadavre, j’apprécierais…
La réponse est sèche :
— Vous auriez préféré le mien ?
Il hoche la tête et s’attarde sur elle.
Il la pratique depuis de longues années, si elle n’a pas d’humour aujourd’hui, c’est qu’elle a vraiment eu chaud.
— Calmez-vous, Léanne, dites-moi plutôt comment tout cela s’est déroulé.
Les commissaires se sont rapprochés également. Le chef exerce sur eux une attraction naturelle, celle de celui qui tire les ficelles de leur carrière, et il s’en amuse. Sa manière de les tacler est de donner la priorité à Léanne, en lui demandant de relater l’interpellation. La chef de groupe est accompagnée de Noreen, et de Gabin pour la partie niçoise.
Elle commence par l’interpellation, les coups de feu, les voyous blessés, la mort de Laurent Delthombe qui s’apprêtait à la tuer sur les ordres de son frère Franck, arrêté par Yannick Alabert. Elle continue par l’arrestation des commanditaires niçois, rattrapés par Gabin alors qu’ils essayaient de fuir en voiture.
Pour avoir été chef de brigade criminelle à Nice, Vignon connaît bien Gabin, il en profite pour balancer une nouvelle pique à Léanne :
— Voyez, prenez exemple sur votre collègue, il parvient à arrêter des gens sans faire de stock-car et sans tirer un coup de feu.
— S’ils n’avaient pas planté la voiture dans un fossé, je ne suis pas certain qu’on aurait réussi à les rattraper. On a eu de la chance, minimise le Niçois.
Léanne poursuit son résumé :
— Pour revenir à la raison de tout ce bordel, n’oublions pas ce qui est positif : on en est à sept cent cinquante kilos de cocaïne qui semble être de première qualité. Les auditions n’ont pas encore commencé que certains se confient déjà en off. S’ils se sont arrêtés ici, c’est bien pour partager la marchandise. Une moitié était destinée à Nice et Marseille, et l’autre à la Bretagne.
— Et qu’est-ce qu’ils auraient fait du bateau ? demande Vignon.
— Le camionneur aurait poursuivi sa route pour le livrer dans le Sud.
— Des perquisitions sont en cours à Nice et sur la côte méditerranéenne, précise Gabin.
— Ainsi que chez nous, termine Léanne.
— Très bon boulot ! lance le patron. Il vous reste encore pas mal à faire. Quand vous aurez fini, je passerai fêter ça avec vous.
Vignon s’attarde sur Noreen.
— Ça va ? Vous commencez fort ! Bravo, vous avez eu le bon réflexe…
Le chef lâche un sourire complice, c’est le signe d’une petite vacherie à venir… Il reprend :
— Sans vous, je perdais la plus râleuse de mes fonctionnaires. Sourire général. Vous allez être entendue par l’IGPN, ne vous inquiétez pas pour ça. La légitime défense est évidente.
Le portable de Léanne se met à vibrer au fond de sa poche. C’est Erwan Caroff, son colonel de gendarmerie d’amant, mais aussi le saxophoniste du groupe de rock qu’elle forme avec Vanessa et Élodie. Quarante-huit heures qu’ils ne se sont pas vus. Elle bosse sur cette affaire de stups, lui sur une découverte de cadavre, leurs emplois du temps s’accordent fort peu avec la vie d’un couple lambda.
Erwan ne la laisse pas parler :
— Noreen est avec toi ?
Question abrupte, un brin déstabilisante, Léanne fronce les sourcils d’incompréhension.
— Euh… oui. Sinon, je vais bien, notre affaire est un beau succès, merci de t’inquiéter.
— Je suis désolé de t’attaquer comme ça, tu vas comprendre…
Il joue avec sa patience, ce n’est pas le moment. Elle se retient d’éclater.
— On doit être une bonne centaine, mais je t’écoute !
— Nous avons identifié le corps du joggeur qu’on a repêché à la Pointe du Van.
Léanne s’en veut de ses réactions. La suite va forcément ne pas être bonne à entendre.
— Il s’agit de Jean-Luc Kernivel, l’oncle de Noreen.
— Ah, merde ! Il y a d’autres membres dans cette famille ?
— Non, sa seule famille était sa sœur, la mère de Noreen, et elle est décédée. Elle t’avait déjà parlé de cet oncle ?
— Je savais qu’elle avait un oncle en Bretagne, je me souviens qu’elle a évoqué ça, ce n’est pas allé plus loin. Tu veux que je fasse quoi ? Que je te la passe ? Autant que je te le dise tout de suite, tu l’apprendras de toute manière, rapidement : notre interpellation ne s’est pas passée au mieux. Il y a eu des coups de feu. J’ai failli y laisser ma peau et c’est Noreen qui m’a sauvé la vie en abattant mon agresseur. Elle va être entendue par les bœufs.
— T’as encore pris des risques inconsidérés !
Elle démarre aussitôt :
— Merci de ta confiance !
— Pardonne-moi, je peux tout de même m’inquiéter pour toi.
Et elle se calme.
— Je suis sur les nerfs, je te promets que je n’ai rien fait pour me mettre en danger, sinon mon boulot.
— OK. Demande à Noreen de m’appeler, j’ai besoin qu’elle vienne reconnaître officiellement le corps et il faudra que je l’entende.
— Il est où ?
— Avec Élodie. On l’a transféré à l’IML de Brest, elle pratiquera l’autopsie demain.
— Je m’occupe de Noreen.
— Je suppose qu’on ne va pas se voir dans les prochaines quatre-vingt-seize heures ?
— Tu supposes bien, mon chéri. Considère que je suis en garde à vue. L’avantage, c’est que moi je sais que je serai libre à l’issue de ce délai et que je pourrai me consacrer à toi.
Un échange plus tendre, et ils se décident à raccrocher.
*
Le colonel reste un long moment avec le téléphone à la main. Ses yeux s’attardent sur un dossier marqué « Guénolé Le Gall ». Ses traits se durcissent. « Je me demande bien comment elle a récupéré cette affaire. Ça sent à plein nez cet enfoiré de Le Gall. Un jour, les quatre-vingt-seize heures seront pour elle et je ne pourrai rien faire. »
*
Léanne retrouve Noreen à côté du bateau. Des policiers continuent de fouiller le rafiot et quand ils s’imaginent en avoir terminé, à chaque fois, ils tombent sur un nouveau kilo calé dans des endroits improbables.
Les bras croisés, Gabin à ses côtés, la capitaine discute avec Lionel et François, les deux adjoints de Léanne. Au final, l’interpellation passée, cette affaire sera un beau succès pour l’antenne de Brest.
La commandant pose la main sur l’épaule de Noreen et sa collègue lui renvoie un sourire complice.
— T’étais avec ton amoureux ?
Tout le monde se retourne vers la chef, décontenancée par la réflexion, elle se met à rougir comme une gamine.
Elle balance un coup de tête sur le côté.
— Oui, euh… faut que je te parle.
Noreen s’étonne de la réaction de Léanne et se laisse entraîner par la chef.
— Jean-Luc Kernivel, c’est ton oncle ?
De grands yeux surpris lui répondent.
— Oui… Pourquoi ?
— Il a eu un accident.
— Mon oncle ? Un accident de voiture ? Ça ne m’étonne pas, ça devait arriver. Il est à l’hôpital ?
— Non, ce n’est pas ça.
L’expression de Léanne est un préambule à l’annonce du pire :
— Je t’ai parlé de l’enquête d’Erwan et du corps qu’ils ont trouvé à la Pointe du Van… Ils l’ont identifié, ça serait ton oncle.
Le visage de la jeune flic se transforme.
— Tu veux dire qu’il est mort ? Et il faut que j’aille le reconnaître. Erwan t’a appelée pour te dire ça ?
— … Oui.
— En plus, il n’avait que moi. Sa seule famille, c’était ma mère. Il était veuf et n’avait pas d’enfant.
Noreen a un petit rire désabusé et ajoute :
— S’il n’a pas fait de donation, je vais hériter…
— Il faisait quoi ?
— Prof de sciences. Il était à la retraite depuis un paquet de temps.
— Je ne sais pas quoi te dire. Je ne suis pas très forte dans ces moments-là, tu commences à me connaître… Si t’as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas. Et puis, il y a tout le reste du groupe, on sera là.
— Je sais. Je vais y aller, il faut que je comprenne comment c’est arrivé.
— Il n’avait pas d’idées suicidaires ? s’inquiète la commandant.
— Tu sais, je ne le voyais pas tous les jours. Mais je n’ai jamais rien supposé de tel. Il avait une vie bien réglée. À ma connaissance, il sortait peu, il lisait beaucoup.
— Un accident alors ?
La jeune femme hausse les épaules, que répondre ?
De l’eau, de l’eau et encore de l’eau, un temps qui ressemble à ses sentiments. Si les émotions de l’interpellation et ses suites ont dopé Noreen, les effets de l’adrénaline s’estompent au cours des kilomètres. L’annonce de la découverte du corps de son oncle, et tout ce que cela remue en elle, ne suffisent pas à endiguer l’arrivée de la fatigue. Les paupières deviennent lourdes. Radio à fond, elle a arrêté le chauffage et roule maintenant toutes vitres ouvertes. Le crachin qui tombe se faufile dans l’habitacle, mouille ses cheveux et ruisselle sur son visage. Elle roule vite, trop vite, et elle le sait. Même si la circulation sur la quatre-voies est fluide, elle a déjà effectué quelques dépassements un peu limite. L’avertisseur d’un poids lourd sonne un rappel à l’ordre quand elle décide de le dépasser par la droite plutôt que d’attendre qu’une voiture ait fini de doubler. Elle s’en moque et écrase un peu plus l’accélérateur. Elle est maintenant seule, la route est dégagée…
170… La pluie se renforce… Et tout d’un coup, un bruit de mitraille. C’est le claquement des roues sur les bordures de voie de circulation. Elle ouvre les yeux. Un véhicule plus lent lui barre la route ! Coup de volant, coup de frein ! Sa voiture part en glissade. Elle ne maîtrise plus rien. Son cœur s’arrête. Crispée, elle attend le choc. Il ne vient pas, la voiture se rétablit miraculeusement. Elle s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence, revoit les dernières secondes et reprend son souffle. Projecteurs, bruit de sirène, le souffle du bahut d’un routier mécontent secoue la voiture et la transit d’effroi. Inutile de mourir aujourd’hui. Son corps est parcouru d’un long frisson et de tremblements. Elle prend la décision de s’arrêter à la prochaine aire de repos.
*
Des phares arrivent en face d’elle, cette fois, elle n’échappera pas à la collision. Elle se redresse d’un coup et s’accroche au volant. Quelques secondes pour reprendre ses esprits et comprendre qu’elle est arrêtée et qu’elle dormait. Un camion, qui se gare, vient de réveiller Noreen. Un regard sur sa montre. Elle a dormi un peu moins d’une heure. Il ne pleut plus et elle décide de marcher tout en repensant au moment où elle a perdu le contrôle de son véhicule, elle a vraiment eu chaud.
L’air frais et humide qui entre dans ses poumons la revigore. Elle a un œil pour le routier qui fume sa clope. Un frisson, elle hésite à prendre sa veste, mais non. Un passage par les toilettes, et elle va reprendre la route.
Quand elle arrive à La Cavale Blanche et prend la direction de l’Institut médico-légal de Brest, il n’est pas loin de midi. Elle sait qu’Erwan sera là et elle le retrouve dans le bureau de la directrice des lieux, le docteur Élodie Quillé, l’un des membres du trio infernal qu’elle constitue avec Léanne et Vanessa. Le gendarme et la légiste sont en pleine discussion et s’interrompent. Quelques bises plus appuyées qu’à l’habitude. Les circonstances font que l’accueil inspire peu la gaieté et elle a devant elle des mines contrites.
— Ne faites pas cette tête. C’était mon oncle, la seule famille qui me restait, mais nous n’étions pas si liés que cela. C’était un vieux chien solitaire. Quand j’allais le voir, j’avais toujours l’impression que je dérangeais.
Le regard de Noreen s’arrête sur Erwan.
— Dis-moi plutôt ce qui s’est passé.
— On ne sait pas exactement, pour le moment, nous ne faisons que des suppositions.
Un autre gendarme apparaît dans l’encadrement de la porte et Erwan s’adresse à lui :
— Major, je vous présente Noreen Lebel, capitaine de police à la PJ et nièce de la victime. Si vous le voulez bien, expliquez-lui ce que nous savons.
— À vos ordres, mon Colonel !
Si Erwan, malgré sa stature et son allure un peu pète-sec, peut faire oublier qu’il est gendarme, ce n’est pas le cas du major André Barrone. Une belle carcasse, du ventre, de bonnes grosses joues, moustache épaisse, yeux marron, sourcils broussailleux, des mains comme des battoirs. Noreen imagine qu’il a échappé à la ferme en réussissant le concours de la gendarmerie. Le respect de la hiérarchie l’étouffe, il se tient droit devant son officier et commence à résumer l’enquête d’une voix rocailleuse.
— La présence du corps a été signalée à la gendarmerie hier à quatorze heures trente-neuf.
Noreen sourit en entendant cette précision.
— Le cadavre aurait pu être poussé vers le large au moment des marées mais il est resté bloqué dans une crique à proximité de la Pointe du Van. Il a été repéré par un groupe de jeunes adeptes de la descente en rappel, bien que ce soit strictement interdit à cet endroit. Ils avaient un bateau en bas pour les attendre. Vu l’endroit où il se trouvait, le corps aurait pu rester bloqué pendant plusieurs semaines. Des premières constatations, il ressort que la victime est décédée depuis plusieurs jours. L’autopsie le confirmera. Il semble que les fractures soient multiples, il y a également une blessure au niveau du crâne.
— Certainement mortelle, intervient Élodie. J’étais sur les lieux de découverte du corps et j’ai pratiqué le premier examen. Je confirme vos observations.
— Il portait des vêtements de sport, une chaussure est manquante, les plongeurs ne l’ont pas retrouvée.
Noreen lève la main droite pour le couper.
— Comment l’avez-vous identifié ? Le visage est abîmé ?
— Non, enfin pas trop, répond le major. On a pris une photo qui a été retravaillée par nos spécialistes et procédé à une enquête de voisinage. C’est comme cela que nous avons eu son identité. Et c’est un voisin qui nous a dit que sa nièce était dans la police.
— Il n’a pas été difficile de déduire qu’il s’agissait de toi, termine Erwan. Nous ne sommes pas encore entrés chez lui, on aimerait faire des constatations. As-tu les clés ?
— Non.
Comme le major est debout, Noreen hésite à s’asseoir et c’est Élodie qui s’exclame, confuse :
— Je vous en prie, installez-vous !
Dès lors, la capitaine reprend :
— Quelles sont vos hypothèses ?
Le major hésite, il cherche du regard l’approbation de son chef pour poursuivre. Un hochement de tête l’encourage.
— À ce stade, tout est ouvert, nous privilégions cependant le suicide ou l’accident. Il a pu glisser en longeant de trop près la falaise. Nous n’avons pas identifié précisément l’endroit d’où il a chuté.
Noreen se tait un instant, comme si elle réfléchissait ou se concentrait. Puis elle regarde Élodie et Erwan.
