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"La source ne se trouve pas ailleurs mais en nous. Le pèlerin de l'intériorité vit la religion comme lecture de soi et recueillement en soi, et non comme asservissement ou sujétion à une communauté ou à des autorités. Il chemine, cherchant inlassablement à travers les mots la parole, source de vie ou vie à sa source... Ce livre m'a charmé et enrichi, il a stimulé ma réflexion et ma méditation. Le souci de la beauté l'anime autant que celui de la vérité. Je suis sensible à son étonnant mélange de sérieux et d'humour, de profondeur et de jeu, de bienveillance et de polémique. Je lui en ai une très grande reconnaissance, une reconnaissance que, je le pense et l'espère, éprouveront tous les lecteurs de ces pages d'une qualité exceptionnelle." André Gounelle
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Seitenzahl: 191
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Celui qui va mal reste fasciné par l’horizon infini de ses rêveries d’enfant. Il devient statue, sans plus savoir les raisons de son immobilité. C’est à nous de les retrouver avec lui.
(René Diatkine, psychiatre et psychanalyste, 1918-1997)
PRÉFACE
AVANT-PROPOS
DU SENS DES MOTS
VARIATIONS SUR LE « ROYAUME »
LA SOURCE ET LE CENTRE
L’OUBLI DE LA SOURCE ET LE DÉCENTREMENT
DU BON USAGE DE L’AMOUR
NAÎTRE À NOUVEAU
EXTÉRIEUR ET INTÉRIEUR
REFUS DE L’IDOLÂTRIE
LES DEUX MONDES
CONCLUSION : LA SOURCE ET L’ORIGINE
ABRÉVIATIONS
LIVRES BIBLIQUES CITÉS
AUTRES ABRÉVIATIONS
TABLE DES MATIÈRES
DU MÊME AUTEUR
ET SUR LE MÊME SUJET
Ce livre nous invite à une conversion, au sens propre du mot : à un renversement du regard et à un retournement de l’attitude. Nous avons l’habitude, spontanée ou acquise, je ne sais, de chercher la vérité au dehors ou d’attendre qu’elle nous vienne de l’extérieur. Les religions la situent volontiers dans une révélation surnaturelle, tandis que ceux qu’on nomme pragmatistes, réalistes, voire scientistes s’efforcent le plus souvent de la découvrir par l’observation et l’analyse des choses. Au contraire, ici on nous appelle à nous tourner vers l’intériorité, à entrer en nous-mêmes afin d’y découvrir sinon la vérité, du moins notre vérité, notre authenticité, un sens qui vienne donner une paisible lumière et une douce chaleur à notre existence parce qu’il la constitue. La source ne se trouve pas ailleurs mais en nous, et notre pèlerinage nous conduit au plus profond de nous-mêmes ; il nous fait explorer l’intime, parcourir le familier. Comme dans une parabole évangélique, le trésor se trouve dans notre champ, et non dans des pays lointains et étrangers.
Ne croyez pas que cette démarche conduise à se replier sur soi-même, à mépriser les autres, et à s’imaginer prétentieusement qu’on se suffit à soi-même. Elle implique bien une pratique de la solitude (« Heureux les solitaires », dit Jésus d’après l’Évangile de Thomas). La suivre exige qu’on ne se contente pas de se fier à l’opinion publique, de répéter et de citer. Le pèlerin de l’intériorité a une parole personnelle et se prononce en son nom. Il vit la religion comme lecture de soi et recueillement en soi, et non comme lien d’asservissement ou de sujétion à une communauté ou à des autorités. Mais il importe de distinguer la solitude positive, qui se nourrit de relations et d’écoute sans se laisser absorber par elles, de l’isolement négatif de celui qui ne pratique ni l’échange ni la rencontre, et s’enferme dans un monologue égocentrique. À chaque page, Michel Théron, amoureux de la littérature et des mots (et aussi d’images, de films et de musiques) dialogue avec des auteurs et des textes écrits, visuels ou auditifs. Le langage parlé, regardé, entendu n’est pas seulement un outil pour s’exprimer ; il est aussi une atmosphère que nous respirons, une lumière qui colore gens et choses, et une sagesse qu’il nous faut méditer. Cette noblesse de la parole, le prologue de Jean la souligne ; au commencement, ou, plutôt, au principe, est la parole ; l’ultime ou le divin est en elle, se dit en elle. Les mots ne se réduisent pas à des formes vides ou à des référents qui ne vaudraient que par ce qu’ils désignent. Ils portent et transmettent un contenu intrinsèque. Comme l’écrit justement Herder, à côte de sa fonction instrumentale, une langue est « un vaste jardin de concepts, parsemé d’arbres et de plantes, qui empoisonnent ou guérissent, nourrissent ou décharnent ». Le pèlerin de l’intériorité chemine dans un jardin linguistique et littéraire, cultivant ce que d’autres ont planté, et y ajoutant des fruits et des aromates originaux, cherchant inlassablement à travers les mots la parole, source de vie ou vie à sa source.
Dans ces paroles reprises, utilisées comme semences de la pensée, on remarquera la place importante de celles du Nouveau Testament. Leur poids tient à ce qu’elles disent ; il ne vient pas de ce qu’elles se trouvent dans un recueil canonique ou de ce que Jésus les ait prononcées. Ces paroles ont sens et densité en elles-mêmes, par leur pertinence intrinsèque. L’autorité de Jésus ne garantit pas la vérité de ses enseignements et de sa prédication ; au contraire, la pertinence de ses propos, l’écho qu’ils trouvent en nous, leur capacité à nous éclairer et à nous faire vibrer confèrent du poids à Jésus. Comme l’écrit le philosophe Alain, « ce qui importe ce n’est pas si Jésus a dit telle chose tel jour, mais que cette chose soit vraie ». « Jésus n’est que sa propre parole » souligne Michel Théron, rejoignant par un chemin différent la thèse d’un autre professeur montpelliérain, Michel Henry (Paroles du Christ). On mesure la divergence d’avec les « symboles » traditionnels des Églises, celui de Nicée-Constantinople, celui dit des Apôtres (Michel Théron leur a consacré une belle étude, Les Deux visages de Dieu), qui passent complètement sous silence les paroles de Jésus. Par contraste, les recueils de « dits » de Jésus, tels l’Évangile de Thomas ou les logia, que les spécialistes appellent Q (initiale de Quelle, en allemand la Source, parce que ce recueil est l’une des sources des évangiles canoniques), indiquent une attitude autre. Le titre de ce livre, La Source intérieure, renvoie certes à la source intime de l’existence, mais aussi à cette « source Q », longtemps méconnue ou inaperçue, qui retient de Jésus essentiellement ses paroles.
Mon estime et mon amitié pour Michel Théron ne signifient pas que je partage toutes ses thèses et ses opinions. Mais ces désaccords m’importent peu. Plus que de discuter ses idées, j’aime converser avec lui et avec ses écrits. Ce livre m’a charmé et enrichi, il a stimulé ma réflexion et ma méditation. Même là où les cheminements diffèrent, il m’a souvent enchanté, car le souci de la beauté l’anime autant que celui de la vérité, et toujours il m’a apporté, aidé. Je suis sensible à son étonnant mélange de sérieux et d’humour, de profondeur et de jeu, de bienveillance et de polémique. Je lui en ai une très grande reconnaissance, une reconnaissance que, je le pense et l’espère, éprouveront tous les lecteurs de ces pages d’une qualité exceptionnelle.
André Gounelle
Le texte qu’on va lire est le résultat d’une conférence que j’ai donnée à Jacou, près de Montpellier, le 11 mai 2002, à l’invitation du Centre d’études « Sociétés et Religions », lors d’un cycle annuel sur le « Pèlerinage ». Le thème et le titre de mon intervention étaient : « Le pèlerinage intérieur ». À mes côtés était Monsieur le Professeur André Gounelle. Je me souviens avec beaucoup d’émotion et de gratitude de cet après-midi. Dialogue et échange furent très chaleureux. On ne sera donc pas étonné s’il reste dans mon texte un peu du langage oral.
J’ai à cette occasion vanté la Source Q, recueil reconstitué de paroles de Jésus, dans l’édition que venait d’en donner Frédéric Amsler, en l’opposant à la construction paulinienne où à mon avis disparaissait la Source. Depuis j’ai pris connaissance de l’article d’Elian Cuvillier sur « la source des Logia et le Jésus historique »1. Cet article souligne la « naïveté » qu’il y a à voir la Source Q comme étant plus proche du Jésus historique que le corpus paulinien. Les deux positions, lit-on, sont également des « interprétations croyantes », simplement partant de critères d’interprétation différents : « Accès à Jésus par ses paroles du côté de la source des logia, par l’événement pascal du côté de Paul. Impossible d’éviter de prendre position par rapport à ce choix herméneutique qui conditionne la compréhension même de la foi chrétienne. »
En sciences humaines, à l’évidence, « le choix herméneutique » est toujours une anticipation de sens. La structure de toute interprétation renvoie toujours au préjugé de l’interprète ; on doit d’abord avoir compris ce qu’il y a à comprendre, et on ne trouve rien si on n’attend rien : ce « cercle herméneutique » a maintes fois été souligné, de Dilthey à Heidegger2. L’élément décisif n’est pas de sortir du cercle, mais d’y pénétrer correctement. Je ne vois pas pourquoi l’étude de la Bible ferait exception.
Qu’en tout domaine de l’esprit on ne trouve que ce qu’on cherche déjà, Valéry l’a bien montré, à propos de l’œuvre d’art, dans les inscriptions qui se trouvent au fronton du Palais de Chaillot à Paris : « Il dépend de celui qui passe / Que je sois tombe ou trésor / Que je parle ou que je me taise / Cela ne tient qu’à toi / Ami, n’entre pas sans désir. » S’il n’y a pas espérance préalable, l’œuvre est muette. C’est le désir ou l’attente de sens qui crée le sens.
Mais par-delà ce point méthodologique, l’idée qu’on ne puisse avoir accès au Jésus historique en-dehors d’une quelconque anticipation ou attente de sens ne me choque pas du tout. Jésus n’a rien écrit, sauf, dit-on, par terre ou sur le sol (Jn 8/6 et 8/8)3. Il n’est connu que par les relations ou les rapports qu’en font ses disciples, ou comme dit l’Église ses « témoins ». C’est une « forme vide », exactement comme Socrate, qui n’est connu que par Platon, Xénophon… Reste la Parole, vivante, qui habite nos cœurs. Et cela assurément n’est pas rien…
La « Source » donc n’est pas historique, mais spirituelle. – Mais de l’histoire même en général, que savons-nous ? Je suis assez d’accord au fond ici avec ce que dit J-L. Borges : « La vérité historique n’est pas dans ce qui s’est passé, mais dans ce que nous pensons qui s’est passé. »4
Laissons donc où ils sont les raconteurs d’histoires. Intéressons-nous à ce qui fait, au plus profond de soi, battre le cœur.
Novembre 2017
Nota : La précédente édition de cet ouvrage est parue chez BoD en 2017. Par rapport à elle, la présente édition a été mise à jour.
1Études théologiques et religieuses (2002/2), pp. 187-192.
2 Voir L’Être et le Temps, trad. fr. Gallimard, 1972, p. 187.
3 Les abréviations des livres bibliques cités figurent en fin d’ouvrage.
4 « Pierre Ménard, auteur du Quichotte », dans Fictions.
Étymologiquement une source est cette eau qui surgit, inopinée ou attendue, devant nous. Le mot en français vient de sourdre, qui lui-même vient de surgere, par formation populaire, alors que surgir quant à lui est de formation savante. L’idée est celle d’un jaillissement, d’un bondissement soudains : en tout cas non programmables… Plaignons donc ceux qui sont privés d’eau, tels les villageois de Manon des Sources.
Évidemment, très tôt on est passé du sens propre au sens symbolique : on a parlé par métaphore de la source de la vie, etc. Mais sans doute est-il moins important de distinguer entre source véritable ou physique et source figurée, que de savoir où véritablement se trouve cette source, où elle prend son lieu. Hors de nous, ou en nous ? Là est toute la question…
Ainsi à frapper le rocher, Moïse vit au sens propre jaillir de l’eau (Ex 17/6). Il ne s’y attendait peut-être pas, ce fut comme un miracle, et ensuite il dut en être reconnaissant à Dieu, car cela s’inscrivait dans le cadre d’un contrat passé, d’une alliance (Dt 8/15). Ensuite, au sens métaphorique, on a pu dire que Dieu fut source des bienfaits de son peuple. Et sa crainte même, une source de vie (Prov 14/27).
Toutes ces sources sont extérieures à l’homme. Antérieures aussi et transcendantes. Mais s’il y avait une autre source, celle-là toute intérieure, initiale et originelle, mais ensuite perdue, et donc à retrouver ? Source aussi de resurgissement, ou de résurrection (c’est le même mot), nous permettant de nous redresser, de vivre debout, et non plus prosternés…
Bien sûr, il est compréhensible de chercher à l’extérieur de soi une caution, une garantie, une preuve qu’on « vaut quelque chose ». Si faible est la confiance qu’on a en soi, et si précaire la force : précaire, c’est-à-dire obtenue par prière (precari : prier). Vient-elle à manquer, et on en accuse le ciel vide. Le « Je n’ai plus de Force, la Force m’a fait défaut » devient le : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mais si c’était exactement la même chose ? Assurément certains crieront ici au blasphème. Et pourtant : la première parole est celle qui figure dans l’évangile de Pierre, le premier en date des récits apocryphes de la Passion (v. 19).
De là vient que la plupart des prières sont des demandes, des rogations, alimentées par l’espoir certes, mais aussi nourries par les peurs. « Seigneur, prends pitié », dit le croyant. Et l’amoureux, selon Verlaine :
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous : Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches, Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
« Voici mon cœur… », Ecce cor meum… : c’est, dira-t-on, mêler ici le profane et le sacré. Mais ces comparaisons ne doivent pas choquer, non plus que de mêler le religieux et le psychologique, car nos poètes sont aussi nos prophètes. Certes le geste ici de l’offrande est plus beau, plus digne à tous égards que l’aplatissement, la reddition sans conditions. C’était le geste cultuel des anciens Grecs, qu’ils opposaient à la prosternation des Barbares. Mais on le voit par cet exemple : y a-t-il une offrande sans appréhension ? Qu’il est difficile de vivre sans peur, surtout quand toute l’éducation qu’on a reçue, l’enseignement qu’on a subi, n’ont fait que développer la dépendance, la sujétion ! Pourvu qu’Il, Elle, ne nous rejettent pas…
Nous sommes par éducation tout nourris, pétris de peurs, et toutes ces peurs sont faites de projections en cascade. Voyez le poème de Prévert sur les sardines : « Sardines protégées par une boîte. Boîte protégée par une vitre. Vitre protégée par la police. Police protégée par la peur. Que de protections pour de simples sardines ! » Considérez aussi l’apologue bouddhique : nous voyons de loin au sol un serpent lové, alors que si nous approchons nous constatons qu’il ne s’agit que d’une corde roulée. Comme dit La Fontaine : « De loin c’est quelque chose, et de près ce n’est rien. » Nous devrions bien plutôt nettoyer notre regard, le débarrasser de toutes ses projections, fantasmes imaginaires qui nous paralysent. Ce qui nous tourmente, disait Épictète, ce ne sont pas les choses, mais les idées que nous nous en faisons. En réalité le seul problème ici, par-delà celui de notre aveuglement, est celui de notre soumission, de notre obéissance5.
On dira que dans la modalité religieuse de la soumission il n’y a pas toujours mendicité, mais allégeance, et pourquoi pas libre allégeance… Mais à y bien réfléchir on peut soupçonner que ce comportement n’est pas du tout désintéressé, qu’on y échange obéissance contre protection. On se lie, mais aussi on lie. Et si cette obligation qu’on se fait, ce lien dont on se charge, était implicitement recherche d’un profit, quête d’un gain ?
Cette obligation renvoie alors à la religion conçue comme un contrat : do ut des, je te donne, et en échange tu me donnes (admirable concision du latin : que de sens en si peu de lettres ! C’est bien ici le cas de le dire : si tu en fais, tu seras bien récompensé…) Autrement dit, je t’obéirai, et en échange tu me gratifieras. Ce processus d’échange, de donnant, donnant, est totalement finalisé. Les « Tu dois » du Décalogue sont garantis par l’Alliance entre Dieu et son peuple, qu’il a choisi ou élu.
Combien encore aujourd’hui conçoivent leurs obligations religieuses avec un secret espoir de gain ! Ils disent, au moins en milieu catholique populaire : « J’irai à Lourdes si je réussis », ou « J’irai à Lourdes pour guérir » ; ou bien : « J’irai à Saint Jacques de Compostelle pour expier telle faute » (injonction fréquente faite aux chrétiens au Moyen Âge) ; ou encore : « J’irai à la Mecque pour être un bon musulman ». Tous ces accomplissements sont conditionnels. Ce processus parfaitement intéressé suppose un lien basé sur un échange contrat (lien synallagmatique, comme on dit en droit), qui lie les deux parties : le croyant et Dieu.
Par ailleurs aussi par ce contrat on peut dire que les hommes se lient entre eux, se cimentent, se fédèrent : se reconnaissent comme appartenant à la même collectivité. Cela peut aller du meilleur au pire, du très beau « Peuple de Dieu », au « Nous croyons en Dieu » qui figure encore sur le dollar américain (In God we trust), et jusqu’au bien sinistre « Dieu avec nous » (Gott mit uns)… C’est en tout cas la religion lien (religio, religare), ou bien aussi comme je l’ai dit alliance (alligatio) : entre la créature et entre le créateur (lien vertical), et entre les hommes eux-mêmes (lien horizontal, lien social). Obligation et religion-lien renvoient ici à une même racine latine : ligo, ligare, lier.
Tous deux en tout état de cause sont hérités. Ils appartiennent à ce que les Allemands appellent Kultur. C’est le poids des traditions, des valeurs reçues, sur l’individu. Processus de gain, preuve d’appartenance, la croyance n’est pas vraiment choisie de façon autonome, mais elle est imposée par la Tradition : hétéronomie, au fond et à tous égards, du croyant.
Faut-il donc rester dans le cadre de cette religion-lien, ou religion-contrat, ou bien une autre perspective est-elle possible, et une autre façon, moins intéressée, d’envisager la religion ?
Ce sera une recherche nouvelle, celle de la Source intérieure. Si elle se fait, elle sera forcément solitaire et individuelle. Que si on m’objecte ici la parole de l’Ecclésiaste, version Vulgate : Vae soli ! (« Malheur à l’homme seul) ! », je répondrai qu’on ne tombe pas toujours en solitude, souvent on y monte. Et il y a des cas où l’union fait la faiblesse…
Vous me parlez de pèlerinage. Je pense, quant à moi, qu’on peut pèleriner, non pas à Lourdes ou à Saint-Jacques ou aux Lieux Saints, mais seulement dans sa chambre : Voyage autour de ma chambre est un livre de Xavier de Maistre (1795). « Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne sait pas demeurer en repos dans une chambre », dit de même Pascal. Sans doute aurait-il mieux fait dans sa théologie d’en rester à cette phrase, au lieu de faire ce raisonnement « gain-perte » du pari, qui dit en substance : « Pariez que Dieu existe. Vous avez tout à gagner, et rien à perdre. » Ce pari est à mon sens pure épicerie religieuse, entièrement intéressée, ne sortant pas du fameux contrat (Je donne / Tu donnes) déjà évoqué…
Et alors on verra, dans cette méditation solitaire, un deuxième sens du mot « religion », que je trouve beaucoup plus intéressant que le précédent (celui de la religion-contrat ou assurance-vie). Car maintenant, se faire face à soi-même, par une activité, ou plutôt une attention, un scrupule au départ totalement désintéressés, c’est se donner l’occasion de se découvrir, non plus de se relier en position de dépendance à autre que soi, comme tout à l’heure, mais de se recueillir ou anagrammatiquement en français se relire : relegere (en latin, ce mot ne fait qu’une paronomase avec religare). Legere signifie initialement cueillir, choisir (voyez « élection », « florilège »), et ensuite lire. C’est donc ici le deuxième sens de « religion », aussi essentiel que le premier : nouvel accueil (re-cueillement), ou relecture de soi. Il s’agit donc de se trouver, d’accéder à la vérité profonde et essentielle de son être, pour véritablement se former.
L’admirable mot français « recueillement » exprime cela. Voyez par exemple le poème de Baudelaire qui porte ce titre. Il indique bien ce mouvement, bien religieux aussi je crois, d’introversion méditante, face à l’éparpillement extraverti des autres :
Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main : viens par ici…
J’aime bien aussi le vieux mot de « récollection », qui a même racine (latin recolligere), de même que l’expression : « examen de conscience », pour signifier ce qui se produit à cette occasion. Se recueillir est se disposer à accueillir l’essentiel, ce qui est dit à la fin de « Harmonie du soir » du même poète :
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !
Le vocabulaire demeure religieux à la façon traditionnelle, mais l’intention est spirituelle : le spirituel, c’est le religieux intériorisé dans l’âme personnelle. Par ailleurs on sait que si la religion-contrat, celle du donnant-donnant, est fondamentalement intéressée, une des caractéristiques essentielles de la vie spirituelle est le désintéressement, l’absence de toute recherche de gain personnel dans chaque conduite.
Ce second sens et cette seconde étymologie du mot « religion » sont d’ailleurs très anciens : on les trouve dans Cicéron6, et dans Aulu-Gelle, grammairien du 2e siècle7. Il s’agit d’un scrupule, fruit de l’attention, qu’Aulu-Gelle oppose par exemple à la superstition naïve : religentem esse oportet, religiosum nefas (« Il faut être scrupuleux, et non pas superstitieux »)8.
Ce sont les chrétiens (Lactance, Tertullien, etc.) qui ont développé le sens que j’ai dit en premier : religion-lien, contrat de dépendance, crainte de châtiment et espoir de gain. C’est de cela qu’il faut maintenant, je pense, se dégager.
« Religion » évidemment vient de religio. Mais quant à l’origine exacte de religio en latin, on ne la saura jamais. Et quant à son sens, il vient du contexte. En fait le mot s’emploie en latin en bonne et en mauvaise part. À côté de l’autorité de Cicéron susmentionnée sur le scrupule religieux « positif », il y a des textes où religio renvoie à des nœuds ou entraves dont il faudrait se délivrer : ainsi chez Lucrèce, « délivrer l’esprit des nœuds de la religion » (religionum nodis animum exsolvere)9. Le contexte impose l’idée d’obligation imposée de l’extérieur. Quant au vers 101 du livre I, qu’on ne citera jamais assez : « Tant la religion a pu conseiller de crimes ! » (Tantum religio potuit suadere malorum !), il est évident qu’il s’agit de la religion comprise comme alliance et contrat intéressés, Iphigénie étant sacrifiée pour qu’un départ heureux soit accordé à la flotte.
L’épisode lucrétien est l’exact équivalent païen du sacrifice d’Isaac (Gn 22/1-19). La perspective de finalité causalité (pour que, parce que…) est formellement la même : « Parce que tu as fait cela, que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, etc. » (16-17) À mon avis, ce territoire et ces données sont extrêmement dangereux à explorer, et nul n’est forcé d’y entrer.
Ceux donc qui voudraient encore qu’il soit fait mention dans la constitution de l’Europe de l’héritage religieux chrétien devraient réfléchir au danger de ce mot, et à l’avantage qu’il y aurait à le remplacer par héritage spirituel. Et aussi, on ne vantera jamais assez la laïcité, quand elle n’est pas militante ou agressive, quand elle n’est pas laïcisme : car elle peut respecter le spirituel, mais maintient fort prudemment à distance le religieux.
Pour ne pas conclure sur religio, la fin de l’article d’Ernout-Meillet, dans leur Dictionnaire étymologique de la langue latine, est : « Pas de certitude ». Effectivement religare aurait fait religatio, qui existe mais au seul sens de « lien », et relegere aurait fait *relectio, qui n’existe pas. Par ailleurs, selon beaucoup de grammairiens, Cicéron était un bien meilleur philologue que Lucrèce. Alors ? Accueillons ou recueillons avec respect cette obscurité, puisque pour autant il s’agit dedéfendre ici et en ces matières l’accueil respectueux…
