Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
À quatre-vingt-six ans, Jade pensait avoir refermé le livre de sa vie. Ses mots étaient devenus son refuge, ses romans une façon d'apprivoiser la solitude. Mais un jour d'hiver, sur un marché de Noël, elle rencontre Luc, un fleuriste au regard clair, de trente-quatre ans son cadet. Entre eux, quelque chose d'inattendu s'allume, un lien fragile, lumineux, que l'âge, le jugement des autres et la jalousie viendront mettre à l'épreuve. À travers Jade, l'écriture devient acte de vie, ardeur, lumière et quand tout semble s'achever, commence enfin le temps d'aimer encore.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 149
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À ceux qui croient que le cœur a un âge,
et à ceux qui savent qu’il n’en a pas.
À ceux qui ont aimé trop tard, trop fort, ou autrement.
À ceux qui ont eu peur d’aimer encore…
et qui l’ont fait quand même.
Première partie
Chapitre 1 - À l’EHPAD
Chapitre 2 - La rencontre
Chapitre 3 - Bouleversement
Chapitre 4 - Premier contact
Chapitre 5 - La cataracte
Chapitre 6 - Nouvelles rencontres
Chapitre 7 - Les confidences
Chapitre 8 - La faille
Chapitre 9 - la sortie au cimetière
Chapitre 10 - Une autre sortie
Chapitre 11 - Départ
Chapitre 12 - Le retour
Chapitre 13 - L’instant sublime
Deuxième partie
Chapitre 1 - Les attaques
Chapitre 2 - Les doutes
Chapitre 3 - Les tourments
Chapitre 4 - L’agression
Chapitre 5 - Saïd revient
Chapitre 6 - Le carnet de Saïd
Chapitre 7 - Au bord de l’abîme
Chapitre 8 - Conclusion
On croit toujours que la vie finit par s’apaiser, qu’à un certain âge, les émotions s’essoufflent et que le cœur s’endort. C’est faux.
Le cœur ne vieillit pas. Ce sont les regards qui se font plus durs, les jugements plus rapides, les gestes plus rares. J’ai passé ma vie à écrire pour combler les silences, pour mettre des mots là où le monde s’était retiré.
Je pensais tout connaître de l’amour : ses élans, ses absences, ses blessures.
Mais un jour, l’amour est revenu, plus simple, plus vrai, plus déconcertant aussi.
Il portait un prénom, un sourire, et cette façon d’écouter qui vous rend à vous-même.
On dit qu’aimer à mon âge est indécent.
Moi, je crois que c’est un acte de foi.
Parce qu’aimer encore, c’est oser défier la fin.
C’est écrire une dernière phrase, non pas pour conclure, mais pour recommencer autrement.
Si ce livre existe, c’est pour rappeler qu’il n’est jamais trop tard pour s’émerveiller et que parfois, les secondes chances n’arrivent qu’à ceux qui n’attendent plus rien.
Chapitre 1
À l’EHPAD
Comment cela avait-il bien pu se produire ? Que faisait-elle là dans cet EHPAD de Lozère ?
Telle était la question lancinante, sourde et persistante, que Jade se posait chaque matin en ouvrant les yeux, comme un refrain intérieur venu à l’instant paisible du réveil.
Depuis quelques jours, recluse dans sa chambre, son emploi du temps s’était figé, immuable comme une horloge qu’on aurait oubliée de remonter.
À six heures trente tapantes, le craquement du parquet dans le couloir, le cliquetis discret des clés ou le froissement d’une blouse blanche suffisaient à provoquer son réveil. Alors, sans rechigner, elle se levait, docile, les gestes précis et mesurés, presque mécaniques, comme si son corps seul se souvenait encore de la routine. L’infirmière arrivait toujours à la même heure, silhouette calme et professionnelle, porteuse d’un rituel désormais indispensable : un contrôle, une piqûre, quelques mots aimables échangés à voix basse.
Jade n’aimait pas dépendre d’autrui, encore moins lorsqu’il s’agissait de son propre corps, ce territoire qu’elle avait autrefois tenu sous contrôle et qui lui échappait peu à peu. Mais à présent, elle n’avait plus le choix. Elle avait appris à apprivoiser cette présence matinale, brève, mais fidèle, comme un rappel discret de ses nouvelles frontières.
Lorsque la porte se refermait derrière l’infirmière, la chambre retrouvait son silence ouaté. Avant de s’habiller, Jade s’asseyait à son bureau, dans ce coin qu’elle avait transformé en un refuge d’observation, un poste de veille, un phare dressé dans la brume monotone de ses journées. Face à l’écran pâle de l’ordinateur, elle goûtait ce moment où le monde extérieur venait frapper doucement à sa fenêtre numérique. Elle ouvrait le journal en ligne de la commune qu’elle avait quittée, refusant obstinément de couper les liens avec ce passé qui avait structuré son quotidien, son utilité, sa place parmi les autres.
C’était devenu un rituel, presque une prière du matin : parcourir les articles, suivre les événements du village, reconnaître un nom, un visage, lire les titres, scruter les mots, comme on cherche une trace de soi dans les plis du temps. Il n’y a pas si longtemps encore, c’était elle qui rédigeait ces chroniques locales, attentive au moindre détail, soucieuse de bien citer, d’envoyer les copies aux intéressés : un président d’association fier de son assemblée, une bibliothécaire souriante, la responsable du foyer des aînés, ou le directeur de l’école. Chacun attendait son article comme une petite reconnaissance, une façon d’exister dans la gazette.
Aujourd’hui, Jade observait tout cela de loin, spectatrice d’une vie qu’elle avait animée, et qui poursuivait désormais sa route sans elle.
Assise devant son clavier, les doigts immobiles au-dessus des touches, elle se laissait parfois happer par le souvenir des premiers temps. Elle revoyait ses débuts hésitants, lorsqu’elle n’osait pas trop questionner, de peur de déranger ou de paraître maladroite. Chaque reportage était alors une aventure, chaque entretien une épreuve qu’elle affrontait avec ce mélange d’humilité et de curiosité qui la caractérisait.
Elle se souvenait de la machine à écrire, de ce monstre de fer au ventre capricieux, qu’il fallait amadouer à force de patience. Le ruban d’encre tachait ses doigts, l’odeur du papier imprégnait la pièce, et le cliquetis nerveux des touches venait rompre le silence du soir. Ce son-là, c’était son battement de cœur.
Puis le temps avait filé, emportant avec lui les gestes d’autrefois. Le numérique avait remplacé les cahiers, le portable avait succédé aux carnets, et le Wi-Fi s’était imposé dans son quotidien comme un nouveau souffle. Elle s’y était adaptée, comme toujours, avec cette souplesse tranquille des âmes qui refusent de se laisser dépasser.
Pour elle, écrire n’avait jamais été seulement un métier, c’était une respiration, un prolongement d’elle-même. C’était sa manière de dire au monde qu’elle était encore là, témoin discret de la beauté des choses simples, de ces vies ordinaires qui méritaient qu’on leur prête des mots.
Écrire, c’était pour elle une façon de rendre hommage à la vie, celle qui persiste, malgré la fatigue, malgré les absences, une manière de rester debout, d’opposer la plume au silence.
Dix ans auparavant, elle avait délaissé la légèreté des poèmes pour s’aventurer dans les méandres du roman, comme on quitte un songe pour arpenter un territoire inconnu, plus vaste, plus mouvant, plus imprévisible. Les vers, avec leur cadence sage et leurs rimes dociles, ne suffisaient plus à contenir ce qu’elle portait en elle. Il lui fallait des espaces plus grands, des phrases aux contours indomptés, capables d’accueillir le tumulte des émotions et les dédales de la mémoire.
Ses histoires devinrent alors des abris, des havres tissés de mots où elle se réfugiait quand le réel se faisait trop étroit. Là, elle pouvait respirer à nouveau, s’exiler du présent, s’inventer d’autres vies. Chaque personnage qu’elle créait était une échappée, une part d’elle-même offerte à la fiction pour mieux supporter l’existence. Dans la solitude de sa chambre, elle modelait ces êtres imaginaires avec la tendresse d’une sculptrice qui façonne la matière jusqu’à y reconnaître ses propres traits.
L’écriture était devenue son refuge, son domaine intérieur, un espace de liberté absolue où elle se glissait comme dans une peau familière. En entrant dans la vie de ses personnages, elle oubliait la monotonie du quotidien : les heures s’y effaçaient, le temps cessait d’avoir prise. Là, entre l’ombre et la lumière, elle réinventait le monde à son image, un monde peuplé de visages qu’elle aimait inventer, de destins qu’elle seule pouvait diriger, comme une main invisible guidant le fil d’une étoffe qu’elle tissait sans fin.
Après le départ de l’infirmière, elle resta un moment immobile, les mains posées sur ses genoux, puis ferma les yeux. Le silence s’épaissit autour d’elle, troublé seulement par le tic-tac régulier de l’horloge et le murmure lointain d’un chariot dans le couloir. C’était dans ces instants que le doute, insidieux, venait la visiter.
Tiendrait-elle encore longtemps ? Aurait-elle la force d’aller jusqu’au bout de ce roman qui lui tenait tant à cœur ? Celui-ci n’avait rien d’une fiction : cette fois, elle en était le personnage principal, mise à nu derrière chaque mot, chaque souvenir. Écrire sa propre histoire exigeait une vérité plus rude, une sincérité qui la déstabilisait. Était-elle encore à la hauteur de ce qu’elle avait été, de ce qu’elle voulait transmettre ?
Sa vue se brouillait parfois, son bras droit la trahissait à l’improviste, comme s’il cherchait à lui rappeler la fragilité du corps. Pourtant, au fond d’elle, demeurait cette flamme obstinée, une force discrète, mais indestructible qui refusait de s’éteindre. Tant qu’elle pourrait encore frapper quelques touches, même maladroitement, tant qu’elle pourrait aligner des phrases, raconter ce qui avait compté, fixer sur le papier les éclats de sa mémoire, elle resterait debout dans l’esprit.
Ici, dans cet EHPAD qu’elle avait choisi pour finir ses jours, loin du tumulte et des promesses du dehors, elle continuait d’exister à sa manière : par les mots. Dans ce lieu où le temps semblait s’être arrêté, elle réinventait le sien, celui qui s’écoule entre deux battements de cœur, entre deux phrases, celui qui la maintenait encore vivante. Son roman serait un témoignage pour ceux qui n’ont plus d’espoir et s’intitulerait « Le temps d’aimer encore ».
La rencontre
Elle se prit à rêver du jour où tout avait basculé dans sa vie.
C’était en décembre dernier, arrivé avec son cortège d’étoiles et de vitrines scintillantes. Elle n’hésita pas une seconde pour s’inscrire au marché de Noël pour présenter ses nouveaux romans. Une table lui fut réservée dans la salle des fêtes, près de la scène où se tiendrait le Père Noël.
Le samedi dans l’après-midi, elle y avait déjà installé ses productions. Des difficultés à marcher lui imposaient cette mise en place de ses livres avant la cohue des exposants du lendemain. Depuis l’opération du genou gauche muni d’une prothèse, elle allait plus lentement et utilisait parfois une canne pour se déplacer. Elle disposa, soigneusement une cinquantaine de romans, tous écrits au fil des dix dernières années, les uns avec la régularité de l’artisan, les autres dans l’urgence de l’inspiration. Des intrigues accessibles, pleines de rebondissements, de mystères familiaux, de secrets enfouis et de révélations finales qu’on attend jusqu’à la dernière page, d’un style : direct, fluide, attaché à l’humain.
– « J’écris pour ceux qui ne lisent pas », aimait-elle répéter, le sourire au coin des lèvres. « Pour ceux qui pensent qu’un livre, c’est ennuyeux… et qui découvrent qu’ils ne peuvent plus le lâcher. »
Et ça marchait. Chacun, un jour ou l’autre, avait eu un de ses livres entre les mains. Ce n’était pas de la « grande littérature », comme disaient certains, mais c’était vivant et surtout : ça faisait lire.
Ce matin-là, au marché de Noël, les passants s’arrêtaient, feuilletaient, posaient des questions. Certains reconnaissaient un titre, d’autres un nom.
La salle des fêtes, parée de guirlandes dorées et de branches de sapin, baignait dans une lumière chaleureuse. Sur les autres tables s’alignaient confitures maison, couronnes de l’Avent, tricots colorés, santons en argile, etc. L’air sentait les marrons grillés et le vin chaud que l’on trouvait devant la porte d’entrée. Les enfants couraient entre les stands sous les regards amusés des mamans qui n’intervenaient pas pour empêcher leurs courses à travers les rangées de tables.
Le stand de Jade se distinguait par sa sobriété élégante : une nappe colorée, aux couleurs de l’Afrique, un chevalet en bois portant une citation manuscrite « Écrire pour faire lire… » et, bien sûr, ses romans.
Elle n’attendait rien de spécial. Juste le plaisir d’être là, au cœur du village, comme une pierre revenue à sa place dans le muret de la vie locale.
Soudain, elle sentit le poids d’un regard insistant, posé sur elle, non pas inquisiteur, mais attentif. Un regard lourd de présence, qui s’imposait à elle avec douceur. Gênée, elle décida de faire une pause. Elle traversa la salle, se dirigea vers le coin café et se servit une tasse brûlante, profitant du prétexte pour observer les autres exposants à la volée. Rien ne laissait deviner ce qui la troublait. Elle inspira profondément, reprit sa tasse, et retourna vers sa table.
Elle ne fit que quelques pas lorsque l’homme du stand voisin s’approcha d’elle, avec une simplicité désarmante. Il avait la cinquantaine, grand, très beau, les yeux bleus et le port tranquille. À ce moment précis, une étrange sensation l’envahit, un courant, qui passait de lui à elle, la parcourut, une sensation indéfinissable, comme si elle se sentait attachée à lui. Il y avait dans son regard une profondeur qui la happait, un regard qui paraissait voir au-delà des choses, comme s’il observait le monde d’un autre plan. Lorsqu’il lui adressa la parole, elle sentit sa voix la traverser comme une onde.
Il s’adressa à elle sans détour, la tutoyant comme s’ils se connaissaient depuis toujours.
– J’ai regardé les couvertures de tes livres, dit-il doucement, un sourire dans la voix.
Il tenait un stand de plantes ornementales. Ils étaient côte à côte, séparés seulement par leur feuillage, mais elle ne l’avait pas remarqué tout de suite. Il faut dire que l’an passé, elle avait été profondément déçue : ses voisins de stand, froids comme l’acier, ne lui avaient pas adressé un mot. Huit heures côte à côte sans un bonjour, sans même un regard, comme si elle n’avait pas existé.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Ce tutoiement, inattendu, ne la heurta pas, au contraire, il la toucha. Depuis combien de temps ne s’était-elle pas sentie abordée ainsi, directement, sans détour, sans froideur ni protocole ? Elle sentit une chaleur discrète l’envahir, une forme de reconnaissance muette.
– Celle-ci… ajouta-t-il en désignant Étrange découverte en forêt, … elle me fait penser à un vieux cimetière abandonné que j’ai découvert il y a peu, même lumière, même silence.
Jade le regarda, intriguée.
– Un cimetière abandonné ? Tu veux m’en parler ?
Il sortit aussitôt son téléphone de la poche de son pantalon, le déverrouilla d’un geste fluide, puis fit défiler quelques photos. Il s’approcha, lentement, sans envahir. L’écran lui montra d’antiques pierres moussues, tordues par le temps, perdues au milieu d’un sous-bois que la lumière d’hiver caressait à peine. Le lieu avait quelque chose de sacré et de secret.
– C’est non loin d’ici, dit-il. Je suis tombé dessus par hasard, lors d’une balade. Je me suis dit : si j’écrivais, c’est ici que je commencerais une histoire.
Jade leva les yeux vers lui. Il n’écrivait pas, non, mais il avait l’imaginaire éveillé. Elle le vit, à ce moment précis, et quelque chose en elle s’ouvrit, comme une page blanche qui n’attendait qu’un premier mot.
Jade se pencha davantage vers l’écran, captivée malgré elle, son souffle se mêlant au sien. Les images défilaient lentement sous son regard : des croix de pierre mangées par la mousse, des stèles penchées, quelques inscriptions effacées par les années. L’endroit semblait figé hors du temps, baigné d’une lumière grise et dorée à la fois.
– C’est… magnifique, murmura-t-elle, triste, mais paisible.
L’homme hocha la tête, sans forcer le moment.
– Je suis resté longtemps à tourner autour. J’avais l’impression de déranger. Comme si les morts gardaient encore le secret de leur sommeil.
Jade sourit. Ce genre de phrase n’était pas anodin. Il avait le langage en éveil.
– Tu dis ça comme un poète.
Il eut un rire bref, surpris.
– Oh, pas du tout, mais je crois que… je ressens les lieux. Et celui-là… je ne sais pas pourquoi, il m’a hanté pendant plusieurs jours. Je me suis dit que ce serait un décor parfait pour l’un de tes romans.
Elle le regarda avec une surprise mêlée de trouble.
– Tu as lu mes livres ?
– Pas encore. Mais j’ai noté deux titres ce matin, pendant que tu parlais avec une dame. « Le Secret du puits » et « Étrange rencontre en forêt ». Juste les titres m’ont donné envie.
Elle sentit un frisson de joie discrète, pas de flatterie, pas de manœuvre, juste une attention sincère. Elle désigna l’une des photos figées sur l’écran : une stèle sur laquelle on devinait encore quelques lettres effacées.
– On peut lire quelque chose, là… « Jean-Baptiste décédé 1893 »... Je me demande qui il était. Peut-être un soldat revenu du front, ou un moine exilé… Ou un simple homme dont personne n’a jamais raconté l’histoire.
Il l’observa un instant, puis demanda :
– Tu écrirais quelque chose à partir de ça ?
Elle le fixa. Il ne plaisantait pas. Il l’invitait, sans le dire, à se saisir de ce lieu, de ce mystère, pour en faire matière.
– Oui. Je crois que je pourrais. Il y a un souffle, là, quelque chose de suspendu… Et puis ce nom à moitié effacé, il appelle une voix.
– Si tu veux, je peux t’y emmener un jour. Pas très loin d’ici.
Il l’avait dit simplement, presque doucement. Elle baissa les yeux sur les photos, puis leva la tête vers lui.
– J’aimerais bien. Pas pour écrire tout de suite, mais pour écouter ce que le silence raconte.
Ils échangèrent un long regard, calme, dense qui en ce jour d’hiver mit un peu d’été dans leurs cœurs.
Puis un groupe de visiteurs les coupa dans leur élan. Elle retourna à sa table, lui à la sienne. Quelque chose avait eu lieu. Un fil s’était tendu, invisible, entre deux êtres que rien ne semblait devoir rapprocher.
Et dans un coin de l’esprit de Jade, une interrogation : fragile, timide, fort ? « Qui est-il vraiment ? » Elle avait déjà envie que cet homme fort la prenne sous sa protection. Un élan irrésistible la poussait vers lui. Elle avait eu beaucoup d’amour à donner dans sa vie, mais n’avait pas rencontré la bonne personne pour le recevoir. Était-il celui qu’elle recherchait inconsciemment ?
Jade regagna lentement sa chaise, un peu comme on revient d’un ailleurs invisible aux autres. Elle s’assit, les mains posées à plat sur la nappe, les doigts immobiles, les yeux dans le vague. Le brouhaha de la salle s’était estompé autour d’elle, comme étouffé derrière une vitre. Ce n’était plus le marché de Noël qu’elle voyait, mais ce visage, ce regard posé sur elle sans calcul, sans gêne, avec une tranquille intensité.
Elle ne comprenait pas ce qui se passait en elle. Pas vraiment.
