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Ce livre refuse l'idée d'une Puissance extérieure et antérieure à nous, que nous projetons et imaginons pour justifier nos craintes et nos espoirs. D'où son titre: "Peur de son ombre..." En réalité cette puissance est en nous-mêmes, si nous savons bien l'y chercher. D'où son sous-titre : "La Lumière est en nous". A côté de cela, l'ouvrage peut aussi permettre à chacun de parfaire sa culture religieuse, qui est malgré l'oubli actuel une partie essentielle de la culture générale.
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Seitenzahl: 167
Veröffentlichungsjahr: 2017
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« Le Royaume de Dieu est à l’intérieur de vous. »
(Luc, 17/21)
« Arrête-toi, où veux-tu encore aller ?
Le ciel est à l’intérieur de toi.
Si tu le cherches ailleurs,
jamais tu ne le trouveras. »
(Angelus Silesius,
Le pèlerin chérubinique – I, 82)
« Et tu seras pareil, Nathanaël, à qui suivrait
pour se guider une lumière que lui-même tiendrait en sa main. »
(Gide, Les Nourritures terrestres – I, 1)
Avant-propos
Les peurs
Peur de son ombre
Peurs
Schizophrénies religieuses
La religion-lien
Acheter Dieu ?
La Foi aveugle ?
La Trinité barbare
Le Christ Pélican (ou : Je t’ai donné mon coeur…)
Limites de l’Incarnation
Porter sa croix ?
Sacrifice
Symbolisme (Jean 6/55-56)
La religion-relecture
Fictions évangéliques
Le Baptême des larmes
Le Christ compagnon
Le Royaume intérieur (Luc 17/21)
Revenir à soi
Saint Christophe, ou l’Enfant salvateur
Du même auteur
Les textes qu’on va lire proviennent tous d’articles que j’ai publiés, de 2007 à 2017, dans la revue bimestrielle Golias Magazine. Mention est faite à la fin de leur date de parution. Comme ils sont très étalés dans le temps, j’espère qu’on m’excusera s’il peut demeurer d’un article à l’autre quelques petites répétitions.
Malgré leur variété, ils obéissent tous à une même démarche : refuser l’idée d’une Puissance extérieure et antérieure à nous, fruit d’une projection que nous faisons, et que nous imaginons pour justifier les craintes qu’elle nous inspire et les espoirs que nous avons de les voir finir. D’où le titre de ce livre : Peur de son ombre... En réalité cette puissance est en nous-mêmes, si nous savons bien l’y chercher. D’où le sous-titre : La Lumière est en nous.
Le chapitre initial, intitulé lui-même Peur de son ombre, a été écrit à la suite des attentats terroristes qui ont frappé la France en 2015. J’y ai exposé en quelque sorte, face à ces événements tragiques, mon credo personnel. Ce chapitre éclaire l’intention du livre entier.
De façon générale, tout le livre montre les dangers où à mon sens conduit l’idée d’une divinité transcendante, comprise dans la pratique comme une puissance mandante délégant son pouvoir sur les âmes à ses mandataires, les Insti-Avant-propos tutions ecclésiales. Il jette un nouveau regard sur cette construction millénaire, et revisite les textes sur lesquels elle s’appuie, en apprenant à les lire autrement.
La première partie traite des peurs en général. Pour le classement des articles dans la deuxième et la troisième partie, j’ai opposé la religion vue comme contrat et comme lien (religio < religare), et la religion vue comme une relecture, à la fois des textes et des profondeurs de soi-même (religio < relegere). On sait que les deux étymologies sont possibles de ce même mot latin religio. Ma préférence va évidemment à la seconde.
Cette opposition correspond à la différence entre la religion, au sens traditionnel du mot chez nous, et ce qu’on appelle la spiritualité. J’appelle de mes voeux la venue de cette dernière, surtout dans la période troublée que nous traversons, où se déchaîne une violence que l’on a commencé par projeter sur l’image de Dieu que l’on s’est créée, image assujettissante que l’on reproduit ensuite par mimétisme dans sa propre conduite, pour lui être soi-même conforme.
Je remercie enfin mon illustrateur Stéphane Pahon, qui a fourni les images terminant les chapitres La Trinité barbare et Peur de son ombre..., ainsi que celle de la couverture. On peut le joindre sur sa page Facebook : Pahon Création (C).
Décembre 2017
Les tragiques événements qui viennent de se produire à Paris ont suscité bien des commentaires, en particulier celui invitant à ne pas faire d’amalgame, à bien distinguer islamisme (agressif) et islam (pacifique), pour éviter de stigmatiser une population elle-même victime des activités terroristes. Ce discours tolérant et victimisant, humaniste et plein de bons sentiments, a suscité une majorité d’assentiments.
Cependant je ne le partage pas. Pour plusieurs raisons, certaines de surface, une autre de fond.
D’abord je fais remarquer que beaucoup de textes du Coran, comme aussi de la Bible, sont d’une très grande violence. On y voue aux gémonies les « mécréants », et on appelle sur eux le châtiment divin. Bien sûr les exégètes d’esprit ouvert disent qu’il faut les contextualiser, et dire qu’explicables en leur temps, ils n’ont plus de pertinence aujourd’hui. Peut-être aussi serait-il bon de leur donner une signification symbolique, faire par exemple du combat (djihad) une lutte non contre un ennemi extérieur, mais une lutte intérieure ? Mais le problème est que ces exégètes humanistes ne sont pas majoritaires dans leur communauté, et que l’interprétation littérale est souvent la seule à y être reçue – et parfois, on le voit bien aujourd’hui, de façon catastrophique.
D’autre part le Texte sacré est présenté comme venant directement de Dieu : c’est le « livre de Dieu ». On ne peut rien en retrancher et rien y rajouter. Il faut le prendre tel quel, dans son hétérogénéité même. Qu’importe alors que des passages d’amour y voisinent avec des passages de haine ! Il y aurait certes de quoi faire réfléchir sur la nature hétéroclite d’un tel Livre. Mais rares sont ceux qui se posent la question de son unité.
Je répète que le problème se pose exactement dans les mêmes termes pour la Bible, aussi bien la juive que la chrétienne. Il faudrait pourtant y voir, comme les chrétiens protestants libéraux, non pas le livre « de Dieu », mais le livre d’hommes parlant de Dieu. Alors on pourrait faire le tri, admettre ce qui convient à la conscience humaine, et rejeter le reste. Mais ces esprits, là encore, sont minoritaires.
J’en viens à la question de fond. Il me semble que tant que l’homme posera comme extérieure et antérieure à lui une Puissance transcendante, avec laquelle il passe contrat ou alliance, le récompensant s’il lui obéit, et le punissant dans le cas contraire, il restera dans une position de soumission infantilisante, grosse de toutes les catastrophes dont les événements actuels sont un tragique échantillon.
En effet, plus un être s’abaisse et se sent petit face à un Être qui le dépasse, plus il devient agressif et violent. On le voit bien dans la vie quotidienne. Ce sont les frustrés, les inhibés qui finissent par tourner vers l’extérieur la violence qu’ils ont commencé par s’imposer à eux-mêmes. Plus petit se sent le chien, plus fort il aboie. Qui a peur, fait peur. Qui se fait mal, fait du mal.
Or cette Puissance, c’est l’homme qui la fabrique pour justifier sa peur essentielle devant un monde qu’il croit ne pas pouvoir comprendre par ses propres forces, et pour justifier aussi, corrélée à cette peur, l’espérance de la voir disparaître. Comme les enfants et les primitifs, il projette à l’extérieur de lui-même en les objectivant des états psychologiques qui sont en lui, il se crée des fantômes justifiant ses peurs et la nécessité de les conjurer. Bref il redoute ces dieux, ou ce Dieu, sans se rendre compte qu’ils ne sont que l’alibi de sa propre faiblesse et le reflet des désirs qu’il éprouve d’y voir porter remède, sans comprendre qu’en définitive ils ne viennent que de lui-même. Il a peur de son ombre...
Ce processus est-il fatal ? Ne pourrait-on espérer d’en voir un jour la fin ? Le problème est que de génération en génération, par la force de l’éducation, du conditionnement contraignant et brutal dont l’enfance est victime, le schéma s’intègre dans l’âme et tisse l’essence même de l’être.
Notez aussi que la société s’accommode très bien du « regard de Dieu » posé sur ses membres, et que parfois elle l’exige : il garantit l’ordre social, en retenant d’agir ceux qui pourraient le mettre en péril – mais cela, seuls certains esprits cyniques le voient.
Cette intégration dans notre pensée d’une Transcendance extérieure est devenue si naturelle que ce que j’écris ici semblera bien sûr totalement inadmissible à certains. On ne peut toucher facilement à ce qui fait le fond de la personnalité une fois constituée sur ces bases. C’est toucher à « papa / maman », et beaucoup s’y refusent, car s’ils le faisaient, en eux, pensent-ils plus ou moins consciemment, tout s’écroulerait.
Je ne verrais d’ailleurs aucun inconvénient à les laisser dans une illusion qu’ils peuvent s’imaginer sous certains points consolante, si n’intervenait le lien que j’ai signalé à l’instant, entre sentiment de faiblesse personnelle et violence. Si je ne suis qu’un « avorton » comme dit saint Paul, et s’il y a au-dessus de moi un Dieu « tout-puissant », ou « plus grand que tout » (Allah Akbar !), à qui je dois me soumettre, je peux naturellement tourner en agressivité nihiliste ce sentiment de mon propre néant, surtout si je ne le vois pas partagé par d’autres, dont le bonheur et l’équilibre sont une insulte à ma propre frustration.
Il faudrait que l’homme ici fasse une révolution copernicienne, qu’il se rende compte que ce Dieu extérieur à double visage, menaçant et rémunérateur, vient en réalité de lui-même, qu’il est créé par ses angoisses et ses attentes. Il lui faudrait comprendre qu’il cherche pour se guider une lumière qu’il a en réalité dans sa main.
Nous sommes tout au long de nos existences le lieu d’un combat qui se joue en nous, entre les forces de mort et les forces de vie. C’est en nous que nous devons regarder, scruter, examiner les forces en présence, tâcher d’optimiser leur évolution, et ne pas les imputer à Dieu ou à Diable ! Si ces entités ont encore du sens, il n’est que symbolique. Ce ne sont que les protagonistes d’un combat intérieur.
Cette intériorisation de Dieu ou du divin définit la spiritualité, en opposition avec la religion traditionnelle. Elle est le signe d’esprits mûris et lucides. Mais de tout temps les spirituels ont été mal vus par les religieux. Il est plus facile de fonctionner par routine et habitude, de sacraliser les textes religieux, d’obéir à ceux qui surfent sur les peurs distillées par ces textes (qu’ils en soient eux-mêmes les dupes ou bien les cyniques manipulateurs), plutôt que de réfléchir sur le vrai lieu de Dieu ou du divin : les tréfonds mêmes de notre être. C’est à nous-mêmes que nous avons affaire. Dieu ou divin ne sont nulle part ailleurs.
[Novembre-décembre 2015]
Illustrations : Stéphane Pahon (D.R.)
Voici une anecdote qui m’est arrivée tout récemment. Je me suis rendu sur l’invitation d’un voisin de quartier, catholique avec lequel j’ai de fréquentes discussions, à une conférence-débat sur la laïcité proposée près de chez moi, à la salle municipale de *, notre petite ville languedocienne, par un jeune prêtre nouvellement nommé ici, d’après ce que j’ai entendu dire. J’y ai vu pérorer depuis l’estrade un homme fort de ses certitudes et de son col romain, et j’ai entendu un tissu de contrevérités et d’inepties, du genre : la laïcité actuelle implique l’athéisme, et empêche les croyants de manifester publiquement leur foi, de peur de passer aux yeux des laïcs pour des « crétins superstitieux ». Il y aurait quatre-vingt pour cents de croyants en France, et ils seraient obligés de raser les murs, opprimés par une laïcité agressive, visage caché de la mécréance, etc. La déchristianisation générale elle-même, que je pense comme bien d’autres être une évidente caractéristique de nos sociétés, a été allègrement passée sous silence. Bref, un tas de sottises, à mon avis très dangereuses, puisque marquant un propos délibéré de récupérer, sur les âmes et les esprits (et pourquoi pas sur les personnes mêmes) un pouvoir dont la nostalgie était évidente. Mais le comble a été l’intervention d’un assistant, qui s’adressant à l’orateur avec beaucoup de révérence a dit qu’il fallait bien contester la laïcité parce que les protestants, minoritaires en France, s’en servaient pour s’en protéger, comme d’un bouclier. Visiblement il était nostalgique d’une nouvelle Saint-Barthélemy ! Alors je suis intervenu, ai dit que ce propos était ignoble, que tout en étant moi-même de formation catholique je me devais de défendre mes amis protestants, et que je n’avais plus rien à faire dans l’assemblée où je me trouvais. Je me suis levé pour partir, et j’allais effectivement le faire quand une rumeur autour de moi, non pas de désapprobation, mais de curiosité bienveillante, m’en a empêché. Je me suis alors rassis, en disant que je restais uniquement par amitié pour le Père *, curé plus ancien en ce lieu, qui se trouvait près de moi. Il me semble que cette réaction lui a fait plaisir.
Dix minutes plus tard, la séance était levée. J’ai fendu les rangs, et ai senti autour de moi non pas de l’hostilité, mais cette même curiosité avenante dont je vous ai parlé. J’ai regagné ma maison en compagnie d’une assistante à la conférence, qui m’a félicité d’être intervenu, et qui a paru soulagée que je l’aie fait. Elle m’a dit que les prêches de ce jeune curé lui laissaient une fâcheuse impression de manipulation, et même, selon ses propres termes, de manipulation politique.
C’est une dame d’un certain âge. Mais quid des jeunes ? J’ai eu l’impression d’une assemblée corsetée par les peurs, et qui n’osait rien dire. Mon voisin lui-même, qui m’a téléphoné le lendemain, m’a dit avoir été « sonné ». Mais personne n’a élevé la voix, sinon moi qui ai explosé. C’est une expérience assez terrifiante. Bien évidemment l’oecuménisme en a pris un coup. Mais surtout pourquoi personne n’est-il intervenu ? Question bien préoccupante…
Y repensant maintenant, je me félicite d’être intervenu moi-même. Il ne faut pas sans doute trop jeter la pierre aux gens silencieux, qu’une réunion publique peut effrayer, et qui n’ont peut-être pas la facilité de prendre la parole comme j’ai l’habitude de le faire, ne serait-ce que professionnellement.
Cependant je pense ici à Knock, de Jules Romains, où un médecin assoit tout son pouvoir sur une communauté entière à partir des peurs qu’il parvient à lui inspirer. C’est une allégorie exemplaire d’un pouvoir totalitaire assis sur des peurs. Tous les habitants du canton sur lequel ce calculateur et machiavélique Knock a décidé de régner se mettent au lit, une fois qu’il les a persuadés que tout bien portant est un malade qui s’ignore, et que la santé est un état précaire qui ne présage rien de bon. Cette tactique est radicalement efficace, car chacun a un côté hypochondriaque.
Tant on peut avoir de l’ascendant sur les esprits et les âmes, en cultivant leurs peurs ! Que d’institutions, de dirigeants, surfent ainsi sur les angoisses des hommes, et les détournent à leur profit, pour conforter leur domination ! Les Anciens disaient bien que c’est la crainte qui au début a fait les dieux dans le monde : Primus in orbe timor fecit deos. On pourrait dire de ce point de vue que la divinité mandante a passé ensuite le relais à ses mandataires, et que la peur s’est transférée des premiers aux seconds. Dès lors c’est la peur qui a fait les prêtres : Secundus in orbe timor fecit sacerdotes. Mais c’est bien de nous-mêmes, de nos appréhensions et de nos alarmes, qu’ils tirent leur pouvoir : Nos prêtres ne sont pas ce qu’un vain peuple pense / Notre crédulité fait toute leur science…
Ne m’accusez pas ici de superficialité, de voltairianisme. Ce phénomène est universel. L’autorité en général est essentiellement affaire de projection mentale. Voyez par exemple les expériences de Stanley Milgram consignées dans son livre Soumission à l’autorité, et l’utilisation que Verneuil en a faite dans son film I comme Icare (1979). Tous les psychologues vous le diront : la projection que nous faisons d’abord et spontanément (du moins le pensons-nous) sur les êtres et les choses n’a rien à voir avec la perception lucide et mûrie que nous pouvons ensuite en avoir. Elle est induite en nous par l’éducation, le dressage que nous avons subi étant enfants, la force de l’habitude ensuite. Très vite, dans le cas où la projection se nourrit de peurs, une fois le conditionnement initial intériorisé, la menace n’a plus du tout besoin d’être explicite. – Le danger en fait n’est pas dans ce phénomène lui-même, qui est inévitable au moins au début de toute vie, mais dans son utilisation ou sa manipulation par ceux qui s’en emparent et s’en parent, pour maintenir toute leur vie durant leurs assujettis dans l’infantilisation. Pour pasticher Racine : Dans une longue enfance ils les feront vieillir…
Pensez par exemple au chantage aux sacrements que font certains prêtres. Tel divorcé remarié, que ne ferait-il pas pour ne pas être exclu de sa communauté, à quel reniement n’est-il pas prêt ! Vous en connaissez vous-même peut-être des exemples. Quel dommage alors de voir un homme d’âge mûr se comporter encore comme un petit enfant ! Tant que les peurs primitives subsisteront dans l’adulte, il restera tout petit, mais évidemment et par voie de conséquence le pouvoir qui l’aliène en sortira grandi : la victoire du second vient de la défaite du premier.
Vous savez que l’on peut chérir son esclavage : La Boétie l’a bien montré dans son Discours de la servitude volontaire. Voyez aussi Le paysan du Danube, de La Fontaine : « Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits / L’instrument de notre supplice… » L’esclave, hélas ! peut aimer la main qui le frappe. C’est immémorial, toute l’histoire des hommes l’atteste : « Et le peuple amoureux du fouet abrutissant », dit Baudelaire dans Le Voyage. Pourquoi cela ? Soit parce que de cette main on attend gratification, car nous supposons qu’elle peut nous nourrir, comme dans Le Loup et le Chien de La Fontaine, ou bien tout simplement parce qu’on la craint : mais en fait on craint moins ce qu’elle peut réellement nous faire que ce que nous imaginons qu’elle peut nous faire. Il suffit de lire Le Château de Kafka : le Château n’est arrogant et menaçant que lorsque K. en a peur. Si au contraire ce dernier se rebiffe, relève la tête, alors le Château, le pouvoir ou l’emprise de ses fonctionnaires sur K., tout cela recule. Par nos peurs, nos projections accumulées, nous construisons notre propre cage, nous contribuons à notre aliénation. Notre prison a notre angoisse comme fondement.
Épictète le disait bien : ce ne sont pas les choses qui tourmentent les hommes, mais l’idée qu’ils s’en font. Écoutons aussi Sénèque : « « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas que les choses sont difficiles. » À rapprocher de ce que dit Scapin dans Les Fourberies de Scapin de Molière : « « Je hais ces âmes pusillanimes qui pour trop prévoir les suites des choses n’osent rien entreprendre. »
Pour éclaircir l’anecdote que j’ai racontée, souvenez-vous du petit poème de Prévert sur les sardines : Sardines protégées par une boîte. / Boîte protégée par une vitre. / Vitre protégée par la police. / Police protégée par la peur. / Que de protections pour de simples sardines ! – Le prêtre n’a pu tenir son discours si présomptueux que parce qu’il s’est appuyé précisément sur une présomption de supériorité liée à sa fonction, et à la transcendance de l’Institution qu’il incarnait.
Aussi peut-être à sa présentation et à sa position purement physiques, reflets symboliques de la position institutionnelle. J’ai parlé d’une estrade où il pérorait : effectivement c’était une mise en scène, un théâtre propre à en imposer. Le col romain déjà impressionnait sans doute. Qu’aurait-il été sans lui ? Un président de la République a bien perdu toute son aura quand on l’a découvert en pyjama sur une voie ferrée, étant inopinément et nocturnement tombé du train officiel : Paul Deschanel, en 1920. Aussi ce prêtre, je l’ai vu en contre-plongée, de façon flatteuse, embellissante ou hyperbolique. Tel toujours le prédicateur du haut de la chaire : ex cathedra. Mais si je l’avais vu normalement, ou alors en plongée, dans une vision rapetissante ou dépréciative, tout son discours en eût été déprécié. Dans le film Le Cercle des poètes disparus (Peter Weir, 1989), le professeur Kitting invite ses élèves à monter sur les tables, pour les accoutumer au relativisme, au perspectivisme des visions. Salutaire conseil…
Je préviens ici votre objection : c’est là assurément un conseil qu’on n’a plus besoin de don
