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Qui sera la prochaine cible du tueur à gages ?
Que se trame-t-il à Cézembre, mystérieuse île au large de Saint‑Malo ? Petite terre riche d’Histoire portant encore les stigmates des lourds bombardements de 1944.
Cette question, Berty, tueur à gages intérimaire, vieux rocker parisien, tourmenté et endetté jusqu’au cou, ne se la pose pas. Sa cible, il devra l’atteindre coûte que coûte. « Il n’y a pas un chat sur ce foutu rocher en plein hiver ! » lui avait dit Kolo. « C’est du billard ! » avait-il affirmé.
En effet, il n’y avait presque personne sur les dix-huit hectares de l’île. Hormis deux agents de la C.I.A., cinq officiers de la Police Judiciaire, un ancien para de Diên Biên Phu, des cadres en séminaire et des hôtes particulièrement troublants.
Devra-t-il tuer la douce Daphné ? Ou Hale le boiteux ? Plus sûrement un des flics ? À moins que ce ne soit un des agents américains ? Ou encore l’énigmatique Noël ? Peut-être le PDG de l’entreprise familiale ? Il est sûr d’une chose, la photo de la victime apparaîtra sur l’écran de son portable. Et là, il n’aura plus qu’à viser et tirer... Mais mon Dieu, que ce commissaire Workan l’ennuie !
Avec cet ouvrage réédité, Hugo Buan nous livre la deuxième enquête du commissaire Workan, insolent mais hilarant et terriblement attachant !
EXTRAIT
« Toujours aussi fou » avait pensé le commissaire divisionnaire Armel Prigent en pénétrant dans le bureau de son subordonné. Il faut dire qu’en matière de nouveauté il n’y allait pas avec le dos de la cuillère le grand commissaire Lucien Workan. Une artiste peintre avait tout bonnement installé son chevalet devant un des nombreux tableaux de Francis Bacon qui ornaient à foison l’antre de celui qui s’enorgueillissait d’avoir reçu le biberon de la main même du général de Gaulle.
Sa fille Jeanne, qui vivait avec sa mère à Toulouse, allait avoir treize ans. Quel cadeau offrir ? Cruel dilemme. Et vint l’idée de génie : une reproduction d’un Bacon. À vrai dire, ce serait une reproduction d’une reproduction, il n’avait pas les moyens d’acheter un original.
L’artiste avait donc choisi un format différent et s’était mise à la tâche. Elle gardait ses sentiments pour elle : offrir ça à une gamine de treize ans, c’était du n’importe quoi. Et puis ce grand con qui la surveillait avec ses yeux ombrageux et soupçonneux… Elle connaissait son boulot, merde !… Enfin, il fallait bien croûter. « Le flic chauve, à la bouille ronde, lui a demandé de le rejoindre dans son bureau. Quand est-ce qu’il va dégager ? »
Transmission de pensée ? Lucien Workan se leva et dit qu’il s’absentait quelques minutes. Ouf !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
J'ai encore ri avec Workan et son équipe, ce polar est mené tambour battant et ne nous laisse aucun répis dans le rire, tout ceci au beau milieu d'une tempête bretonne en plein week-end du 11 novembre. - Blog Mot à mots
À PROPOS DE L’AUTEUR
Hugo Buan est né en 1947 à Saint-Malo où il vit et écrit.
Passionné de polars, après une carrière professionnelle de dessinateur dans le Génie Civil, il publie en 2008 son premier roman, Hortensias Blues, une enquête policière bourrée d’humour à l’imagination débordante. Il crée ainsi le personnage du commissaire Lucien Workan, fonctionnaire quelque peu en disgrâce auprès de sa hiérarchie, ce qui lui vaut d’être muté depuis Toulouse, où il a laissé sa famille, à Rennes. Ses méthodes sont encore largement désapprouvées par son nouveau patron, mais pour Workan, seul le résultat compte !
Un honnête premier succès pour l’auteur qui embraye dès 2009 avec Cézembre noire, dans lequel « il laisse libre cours à son style débridé ».
Ajoutons que ses ouvrages se sont retrouvés sélectionnés pour pas moins de 5 prix, parmi lesquels le Prix Michel Lebrun au Mans et le Prix Polar de Cognac.
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Seitenzahl: 391
Veröffentlichungsjahr: 2017
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HUGO BUAN
Cézembre noire
DU MÊME AUTEUR
J’étais tueur à Beckenra City
Les enquêtes du commissaire Workan
1. Hortensias blues
2. Cézembre noire
3. La nuit du Tricheur
4. L’œil du singe
5. L’incorrigible monsieur William
6. Eagle à jamais
7. Le quai des enrhumés
Site de l’auteur :www.hugobuan.com
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Dépôt légal 1ertrimestre 2016
ISBN : 978-2-372601-24-5
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,
des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant
ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
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Chapitre 1
Vendredi 8 novembre - Autoroute A11
Il lui cassait les couilles. C’était comme ça : Kolo lui cassait les couilles avec un grand C. Berty était encore en vie… pour combien de temps ? Il avait beau se dire qu’il n’avait pas peur, il crevait de trouille. Le trouillomètre en dessous de zéro. Sur l’échelle intestinale, il n’était pas loin de l’azote liquide : à - 196 °C.
Les flèches de la cathédrale de Chartres s’éloignaient sur sa droite. Le moteur de la vieille Honda Civic haletait, toussotait sur l’A11 : direction l’Ouest. Plus d’une heure qu’il avait quitté Paris via la porte d’Italie. Son portable refusait obstinément de sonner. Berty ne savait même pas où il allait. Pour la troisième fois, il ouvrit la boîte à gants. Vérification. Le pétard, enveloppé dans une peau de chamois, attendait sagement. La culasse noire du canon, émergeant de son enveloppe, le dévisageait tel un vieux chien à l’œil humide. Le vénérable Glock 17 fourni par Kolo devinait qu’il n’avait pas un maître à sa mesure.
C’est bien joli, « l’Ouest », mais quel Ouest ? Le Nord-Ouest ? Le Sud-Ouest ? Quel enfoiré, ce Kolo !
Il s’arrêta sur une aire de repos avant de se pointer au nœud routier du Mans. Il fit le plein d’essence et but deux cafés. Ce mois de novembre avait un air de janvier. Il releva son col de veste en rejoignant sa voiture. La température extérieure devait être de 5° C, mais le vent qui cinglait son visage lui faisait croire qu’à côté, le blizzard ressemblait aux alizés.
L’autoradio de sa bagnole ne connaissait ni CD, ni MP3 ou autre iPod. Rien que des cassettes à ruban. Il appuya surPlay. Le chanteur Roger Daltrey, des Who, bégaya surMy Generation. Ce vieux tube de 1965, annonciateur de la musique punk, le fit frissonner de plus belle. Une glacière, sa caisse ! Il alluma le moteur et mit le chauffage à fond. Son univers musical s’arrêtait aux années soixante-dix. En revanche, son look de vieux rockeur défraîchi et légèrement bedonnant remontait à la fin des années cinquante sauf que la banane, avec le temps, ressemblait de plus en plus à un haricot vert desséché.
Berty – il se prénommait Albert – n’avait que quarante-huit ans, et plus de quarante ans d’emmerdements. Le dernier en date était monstrueux : il devait du fric à Kolo.
Il en avait marre de ce jeune branleur d’à peine trente balais, teigneux, et black en plus. Il maudissait le jour où il l’avait rencontré. Il sortit son portable de la poche intérieure de sa veste et le posa sur le siège passager. Taré le Kolo, avec ses précautions, il n’avait aucun moyen de le joindre. Pas de numéro de téléphone. Rien. Il fallait attendre le bon vouloir de Monsieur.
Le pied droit de Berty enfonça frénétiquement l’accélérateur pour faire grimper la température ambiante. Merde ! Combien de temps allait-il rester sur ce parking à se geler les roubignolles sous son petit pantalon de tergal ?
C’était Kolo qui lui avait fourni le portable, ça faisait partie du marché. Là, il n’avait pas lésiné l’Africain. Deux mille euros y coûtait le biniou. Faut dire qu’il était crypté, comme celui des ministres et autres malfrats en tous genres. Kolo se vantait qu’avec ce logiciel de cryptage informatique, Berty aurait pu ânonner toutes les conneries du monde, la CIA n’en aurait pas eu vent. Certainement un piège à cons mais Berty était rôdé de ce côté-là.
Le poker c’est bien. Mais uniquement à la télé sur Canal+ Sport avec Bruel. C’est comme ça qu’il le tenait, Kolo. En caleçon y courait le Berty, après une soirée mouvementée sans aucun as, sans roi, sans reine, sans rien. Presque sans cartes ! Sa meilleure donne : une paire de sept, incapable de faire le brelan ; le bluff poussé à son paroxysme par le rockeur décadent. Douze mille euros de dette et Kolo, le créancier, au cul. Pas étonnant qu’il soit diffusé sur une chaîne de sport, le poker : la seule règle, c’est de savoir courir vite, même en caleçon. Et Berty était le prince des starting-blocks.
Miracle !… Il aurait chantéLes saints et les anges…
Le téléphone émit un double bip. Un SMS sans surcoût de réception.
A81, RENNES STOP
Pas très clair, mais ça permet d’avancer. Il embraya et appuya à fond sur l’accélérateur. Hélas, ce qu’il craignait depuis Paris était en train de se réaliser. Il ne voulait pas aller chez les bouseux et pourtant il plongeait direct chez les Bretons. Ses chances de survie s’amenuisaient. Il reprit espoir en pensant que les Rennais étaient à peu près civilisés, mais plus loin c’était le Far West. Des vaches, des pourceaux, des chapeaux ronds, des épagneuls, des bagads de tueurs : il allait se faire défoncer la gueule à coups de biniou.
Pourquoi stop à Rennes ? Peut-être qu’il n’aurait pas à aller plus loin, la capitale bretonne était le terminus. Tant mieux. Encore que Rennes était un autre nœud routier. Kolo allait jouer audispatchinglà-bas. L’emmerder jusqu’au bout. L’envoyer à Brest, Lorient ou Quimper. Pire, en Centre Bretagne, dans le bush, avec les aborigènes. Il allait boire du lait ribot et danser la gavotte. Un frisson lui secoua l’échine. Son costume en tergal, modèle « Chats sauvages » année 61, lui sembla une frêle armure.
Il tenta de capter la FM de l’autoroute. Un grésillement insupportable. Un coup de pointu de mocassin – modèle Alberto Cinni 1972 – dans l’autoradio mit fin à la tentative. À l’horizon, plein ouest, un amoncellement de nuages n’augurait rien de bon.
Kolo lui avait dit qu’avec cette mission il réglerait la moitié de sa dette. Il lui faudrait donc, la prochaine fois, avec les idées à la con du Black, parcourir sûrement l’Auvergne ou le Limousin. Il allait découvrir toutes les races bovines de France et des ethnies provinciales inconnues. Enfin… s’il revenait vivant de chez les bouffeurs de galettes, et ça, c’était pas gagné.
À la hauteur de Laval, Berty eut une envie de café. Ça attendrait. Péage : 20 kilomètres. Il mit la main à la poche droite du revers de son veston et sortit la liasse. Deux mille euros en billets de dix. Une avance de Kolo à rembourser, avec un taux mineur de trente pour cent, avant un mois.
Kolo tenait les rênes de la Banque centrale européenne. Et l’euro était fort.
Péage de la Gravelle, il balança trois billets de dix et attendit qu’on lui rende la monnaie. La guichetière lui souhaita bonne route avec un sourire préfabriqué qui en disait long sur le je-m’en-foutisme de la demoiselle. « Empale-toi dans la glissière de sécurité cinq cents mètres plus loin, j’en ai rien à secouer. »
Du billard, lui avait murmuré tendrement à l’oreille l’empaqueté de Kolo… ça va être du billard. Déjà que Berty se méfiait désormais du poker, alors que dire du billard ?
Avec angoisse il se rapprochait de la capitale bretonne. À la hauteur de Vitré, une brusque rafale de vent fit faire une embardée à la vieille Civic. Il jura. C’était ça le temps breton. Pourvu qu’il ne pleuve pas ! Ses balais d’essuie-glaces avaient rendu l’âme et le caoutchouc durci rayait le pare-brise. Il allait encore falloir conduire les yeux exorbités sous l’averse. Marre d’attraper des conjonctivites.
Les contrats en province, c’était terminé ; il ne quitterait plus Paris.
Berty était tueur à gages, sans gages. Tueur il allait le devenir car pour l’instant il n’avait encore occis personne. D’ailleurs était-il capable de tuer quelqu’un de sang-froid ? Il n’avait aucun doute sur ses capacités à trucider ; quand on a Kolo aux fesses on est apte à déclencher la Troisième Guerre mondiale pour sauver sa misérable peau.
Rocade Est de Rennes. Merde ! Pas de nouvelles du Black. Berty repéra une bretelle de sortie vers un centre commercial. Il s’y engagea.
Garé dans le parking couvert de l’hypermarché de Cesson, Berty consultait un vieil atlas routier où la moitié des autoroutes françaises n’était pas illustrée… Le SMS survint après le double bip :SAINT-MALO-CÉZEMBRE.
Il resta hébété, l’œil rivé sur l’écran du portable. Saint-Malo, il en avait entendu parler, c’était là où il y avait des Vikings ou des pirates ou autre chose, enfin peu importe. Mais Cézembre, c’était qui ? Le nom de sa cible ? Pourvu qu’elle soit dans les Pages blanches. Il lui faudrait trouver un annuaire. Y avait-il une poste à Saint-Malo ? Rien n’était moins sûr. Il espérait ardemment que les « Cézembre » ne soient pas une famille nombreuse. À l’école, dans le XIXearrondissement, il avait connu un Bernard Cézembre… ou un nom similaire. Il ne se souvenait plus très bien.
Les infos du Black étaient minces comme du papier à pétard. Soudain une mélodie lui ravit les oreilles. C’était Kolo, il n’y avait que lui à connaître le numéro, l’appel était masqué comme les SMS. Il se précipita sur l’appareil.
— Merde ! C’est quoi ce bordel, Kolo ?
— Cool mec, cool, répondit le Black. Tu as lu le SMS ?
— Oui, j’entrave que dalle, c’est qui Cézembre ?
— C’est pas qui. C’est quoi !
Berty marqua un temps d’arrêt avant de répondre.
— C’est quoi ? Quoi ?
— Une île !
— Il ne manquait plus que ça… Et je prends l’avion à Saint-Malo ? Je te préviens, j’ai la chiasse dans les airs et…
— T’auras pas le temps, l’île est à trois nœuds ; t’iras en canoë…
— Les nœuds, c’est pas la vitesse marine, plutôt ? le coupa Berty.
— J’m’en fous, dit laconiquement Kolo, appelons ça des encablures.
— Si tu m’causais en kilomètres, ça serait plus simple.
— J’en sais rien des kilomètres, s’énerva le Black. Il paraît qu’on la voit des remparts.
— Parce qu’il y a des remparts ? Ça promet pour atteindre la cible.
Malgré le pognon que Berty lui devait, Kolo songea à le rapatrier séance tenante. Mais ça urgeait, son commanditaire l’avait payé rubis sur l’ongle. Il n’aimait pas décevoir. Il allait être doux avec Berty et bien lui expliquer le déroulement de l’opération.
— Berty, écoute-moi bien : à Saint-Malo tu prends le bateau pour Cézembre. D’accord ?
— Mmmm.
— Bien, tu seras sur l’île ce soir. Là, je te transmettrai sur ton portable la photo de la cible. OK mec ?
— Mmmm.
— Et après tu connais le boulot. Tu vises, tu tires et basta. Du billard je te dis, y a personne sur ce caillou.
— Si y a personne, l’interrompit Berty, qu’est-ce que je vais y foutre ? Tu vas pas m’envoyer la photo d’une saloperie de mouette quand même.
Kolo se désespéra un instant. Un instant seulement. Il devait conserver son sang-froid. Il enchaîna :
— OK ! Admettons qu’il y ait deux ou trois pèlerins, nous sommes en novembre, pas un temps pour les touristes. Tu ne t’occupes que de la cible et tu reviens.
— Comment je reviens ?
— À LA NAGE ! explosa Kolo.
Berty soupira. Il sortit de sa poche une boîte ronde en ferraille. Il fit pivoter le couvercle jaune et secoua l’ensemble vers la paume de sa main. Il s’empiffra deux Cachous. Mince remède à ses maux présents et à venir.
— Qu’est-ce que tu fous ?
La voix de Kolo se chargeait en anxiété.
— Je mange des Cachous. J’ai le droit, non ?… Y a des villes sur ton île ?
— Pas vraiment ! C’est pas New York… C’est plutôt désert.
— J’en étais sûr, c’est le bush avec des Pygmées. Des flèches empoisonnées, tout ça.
— Écoute Berty tu me les casses. Tu remplis ton contrat, sinon…
— Ouais je sais, tu me butes ! le coupa l’apprenti tueur à crédit. Tu n’es qu’un enfoiré de sous-merde. Tu connais pas Berty, tu sais pas de quoi il est capable.
— Si je sais… Hélas ! prononça désabusé le Black.
Kolo ne laissait jamais de traces. Berty était un exécutant médiocre. Kolo n’aimait pas les médiocres, encore moins les exécutants médiocres. Une fois la mission remplie, de retour à Paris, Berty cesserait de vivre. Il raccrocha en se signant.
Berty reprit la rocade Est de Rennes, puis continua sur la Nord. Porte de Saint-Malo, la bretelle l’emmena sur la nationale 137. La cité corsaire se trouvait à soixante kilomètres. Trente-trois minutes de trajet. Le ciel continuait à se charger de cumulonimbus.
L’anémomètre du Môle des Noires à Saint-Malo indiquait vingt-cinq nœuds de vent.
Chapitre 2
Même jour, DIPJ1de Rennes
« Toujours aussi fou » avait pensé le commissaire divisionnaire Armel Prigent en pénétrant dans le bureau de son subordonné. Il faut dire qu’en matière de nouveauté il n’y allait pas avec le dos de la cuillère le grand commissaire Lucien Workan. Une artiste peintre avait tout bonnement installé son chevalet devant un des nombreux tableaux de Francis Bacon qui ornaient à foison l’antre de celui qui s’enorgueillissait d’avoir reçu le biberon de la main même du général de Gaulle2.
Sa fille Jeanne, qui vivait avec sa mère à Toulouse, allait avoir treize ans. Quel cadeau offrir ? Cruel dilemme. Et vint l’idée de génie : une reproduction d’un Bacon. À vrai dire, ce serait une reproduction d’une reproduction, il n’avait pas les moyens d’acheter un original.
L’artiste avait donc choisi un format différent et s’était mise à la tâche. Elle gardait ses sentiments pour elle : offrir ça à une gamine de treize ans, c’était du n’importe quoi. Et puis ce grand con qui la surveillait avec ses yeux ombrageux et soupçonneux… Elle connaissait son boulot, merde !… Enfin, il fallait bien croûter. « Le flic chauve, à la bouille ronde, lui a demandé de le rejoindre dans son bureau. Quand est-ce qu’il va dégager ? »
Transmission de pensée ? Lucien Workan se leva et dit qu’il s’absentait quelques minutes. Ouf !
Un étage séparait le bureau de Workan de celui de son chef.
Il frappa et entra sans attendre de réponse. La bonhomie du divisionnaire Prigent plaisait à Workan, elle était empreinte de candeur. Il s’assit avant d’en être prié.
— Que puis-je faire pour vous, Monsieur le Divisionnaire ?
— Pour moi, pas grand-chose ! Pour la France beaucoup ! Tout ça à cause de vos relations… extérieures, asséna Prigent, l’air préoccupé.
Workan ne répondit pas ; si le boss se montrait désobligeant il allait devoir réviser son jugement sur sa candeur.
— J’ai des nouvelles de vos petits copains de la DST, poursuivit le divisionnaire. Ils viennent de me contacter pour vous confier, disons, une mission délicate.
Lucien voulut ouvrir la bouche mais Prigent enchaîna :
— Ne me dites pas que ce ne sont pas vos amis… Moi aussi j’ai mes informateurs.
Il sourit, satisfait.
Les absences à répétition de Workan du commissariat, pour magouiller – selon certains – avec différentes factions au service de la République, étaient devenues un secret de polichinelle au 22 boulevard de La-Tour-d’Auvergne. Le commissaire ne voulut pas interrompre le léger moment de béatitude de son supérieur. Il attendit la suite en remontant le col de son veston. Il faisait frisquet en ce début du mois de novembre. Lucien se demanda si le chauffage était allumé. Prestement il se leva, se rendit près du radiateur et posa la main dessus. Le convecteur était froid. Prigent, par souci d’économie et près des deniers de l’État, allait finir congelé deux ans avant la retraite.
— Ça pèle chez vous, Monsieur le Divisionnaire, lança Workan en s’asseyant, les mains fourrées dans les poches de son pantalon.
— Vous connaissez nos moyens… Pas assez de voitures, pas assez d’ordinateurs, et cetera. Alors les petites économies font les grandes rivières…
— Et les grandes bronchites, le coupa Workan.
Prigent se renfrogna en se tassant dans son fauteuil.
— Alors, la DST ? demanda Lucien.
— Vous connaissez l’île de Cézembre, commissaire ?
— Oui bien sûr, comme tout touriste habitué de la Côte d’Émeraude. Je connais même un peu son histoire. Pas toujours folichon.
« Le contraire m’aurait étonné », pensa Prigent. « Ce maudit Polack sait toujours tout sur tout. »
— Avec la tempête qui se prépare, poursuivit Workan, il ne va pas faire bon y être.
Prigent toussota, se racla la gorge et réussit à cracher quelques mots.
— Eh ben justement, si !
— Si quoi ?
— Il va falloir que vous y soyez.
— Mais…
— Ne discutez pas, commissaire ! Ordre du ministère de la Défense. Vos amis de la DST ont approuvé ou provoqué ce choix… Ça ne devrait pas vous étonner.
Prigent s’affaissa un peu plus dans son siège en cuir directorial. La diction avait été rapide, saccadée, comme s’il voulait en terminer avec une corvée. Par crainte des récriminations de Workan, il était prêt à se boucher les oreilles avec ses mains. D’ailleurs, sans s’en rendre compte, il se boucha vraiment les oreilles. Le regard de Lucien ne manifestait aucune animosité. Prigent, rassuré, posa ses paumes sur les accoudoirs de son fauteuil.
— Expliquez-moi, Monsieur le Divisionnaire ? demanda Workan. C’est insensé d’aller à Cézembre en plein mois de novembre. Il n’y a pas un chat là-bas.
— En ce moment, si ! Il y en a au moins deux… plus quelques autres. Je vous briefe rapidement. Si je vous dis CIA, vous me répondez quoi ?
— Je sais pas, KGB ouCentral Intelligence Agency. Excusez-moi, Monsieur Le Divisionnaire, c’est quoi ces conneries ?
— Vous allez comprendre. Vous savez sans doute que cette île a été lourdement bombardée lors de la Seconde Guerre mondiale (Lucien approuva d’un signe de tête). Parmi les bombes larguées, certaines contenaient du napalm. On dit que Cézembre a servi de champ d’expérimentation pour ce genre…
— La première bombe au napalm fut utilisée en 1942 dans le Pacifique, sur une île contrôlée par les Japonais, intervint Workan. En France, c’est un dépôt d’hydrocarbures à Coutances dans la Manche qui en fit la triste inauguration. Mais la ville la plus touchée fut Royan avec…
— Bon, ça va, commissaire… Occupons-nous de Cézembre. L’avantage de cette île, si je puis dire, c’est qu’elle est restée dans son jus. Contrairement à des villes comme Royan ou Dresde en Allemagne. Il y a, depuis hier, deux Américains membres duScientific Departmentde la CIA qui sont présents sur l’île.
— Ils sont sur Cézembre ?
— Oui. Je vous rassure tout de suite, ils opèrent au grand jour et bénéficient de toutes les autorisations nécessaires de notre gouvernement. Je précise que ce sont des scientifiques qui viennent étudier les effets du napalm sur l’écosystème. Cependant le ministère de la Défense – vous savez que c’est une île militarisée – verrait d’un bon œil votre présence sur l’île afin de surveiller leurs faits et gestes. Qu’en pensez-vous ?
— Demandez-moi d’obéir mais pas de penser. Car n’importe qui, même avec une intelligence miniaturisée par des petites mains chinoises, n’irait pas passer le week-end du 11 novembre sur un caillou pelé en pleine mer avec la tempête qui s’annonce… Je suppose que c’est un ordre ?
Prigent hocha la tête d’un geste affirmatif.
— Vous ne trouvez pas bizarre, Monsieur le Divisionnaire, que des types viennent étudier l’écosystème, pulvérisé à l’époque par les ravages du napalm… soixante-cinq ans après le largage des bombes ? questionna Workan.
— Non, les Américains viennent régulièrement, à peu près tous les quinze ans, effectuer des prélèvements.
Le divisionnaire essuya ses lunettes en poursuivant : « Maintenant Workan, si l’on parlait du côté pratique de l’opération ? »
1. Direction interrégionale de la police judiciaire.
2. Voir Hortensias Blues, même auteur, même collection.
Chapitre 3
Rassemblement des troupes
Lucien Workan descendit se servir un café, Prigent lui collait aux basques. Le déroulement de l’opération suggéré par le divisionnaire consistait, en gros et à la louche, à louer une toile de tente et à s’adonner aux plaisirs du camping pendant un laps de temps qui ne devrait pas dépasser deux ou trois jours, et ceci, en compagnie du capitaine Lerouyer.
Workan, campeur ! Pourquoi pas randonneur ? Lucien refusa l’ensemble du plan de Prigent.
De proposition en proposition, il avait fallu évoquer la traversée vers l’île. Le divisionnaire ignorait qu’en cette saison, les différentes vedettes partant de Dinard ou de Saint-Malo étaient en sommeil pour l’hiver. Qu’à cela ne tienne : il tanna Workan afin que Lerouyer mette à la disposition de la police son bateau qui mouillait dans le bassin des Bas-Sablons, port de plaisance de la cité corsaire. D’ailleurs comment se faisait-il qu’avec un salaire de capitaine ce dernier ait pu s’acheter un bateau et louer une place de ponton ? Lucien rétorqua que c’était un vieux Westerly d’au moins trente ans et il anticipa sur les soupçons du divisionnaire qui allaient s’abattre sur les épaules robustes du capitaine. Non Lerouyer ne traficotait pas avec les réserves de came du commissariat, il n’exerçait aucun racket et n’avait aucun talent de proxénète. En revanche, une riche tante cancalaise avait eu la bonne idée de le coucher sur son testament, d’où le bateau et le mouillage.
Lerouyer rejoignit ses deux supérieurs devant la machine à café. Il rechigna devant la proposition de Prigent. Météo France annonçait une tempête dans les vingt-quatre heures, aucune embarcation ne pourrait prendre la mer sans se mettre en péril. Prigent insista, justement il fallait vite quitter Rennes, se rendre à Saint-Malo et appareiller. Il suggéra d’emmener le lieutenant Roberto pour leur donner un coup de main.
Workan haussa les épaules ; le jeune Ardennais, avec sa maladresse légendaire, se révélerait plus être un handicap supplémentaire qu’un expert en matelotage. En cela il n’avait pas tort.
Soudain, Prigent sursauta et pâlit. Lerouyer crut à un malaise. C’était juste le vibreur du portable du divisionnaire qui s’activait. Normalement, avec le temps, la surprise n’aurait plus dû jouer. Mais elle avait toujours autant d’effet sur Prigent, si. À longueur de journée, ses surrénales lui envoyaient des décharges d’adrénaline pour un misérable petit vrombissement. Il balbutia deux ou trois mots, remercia et ferma le clapet. Armel Prigent se tourna vers ses deux OPJ :
— Messieurs, nous venons de capter un message des Américains destiné à leur hôtel sur le continent… hum… Nos services de sécurité ont cru bon de mettre la ligne sur écoute. Ils ne rentrent pas sur la côte ce soir. Ils estiment que leur Zodiac de location est trop petit pour affronter la mer qui se forme et passeront la nuit sur l’île.
— Dans un blockhaus ? ironisa Lucien avant de poursuivre. Le restaurant de l’île est fermé en cette période.
— Le restaurant, oui, mais pas la barge.
— Quelle barge ?
— Je connais, intervint Lerouyer en s’appropriant la réponse du divisionnaire. C’est une barge transformée en hôtel, qui est échouée sur la partie haute de la plage.
— Et comment s’appelle cet hôtel ? demanda Workan.
— Le Barge’Hôtel, répondit, navré de tant d’imagination, le capitaine rouquin.
Prigent toussota, ce qui chez lui était un signe avant-coureur de prise de parole.
— À ce sujet, je dois ajouter qu’outre les hôteliers y réside une famille d’industriels, arrivée mercredi, venue se ressourcer et séminariser. Une pierre deux coups.
— Famille importante ? s’enquit Lucien.
— Par le nombre ou la qualité ?
Workan ferma les yeux. Il en avait sa claque ; son cerveau était accaparé par les treize ans de sa fille, par son artiste peintre, par son Bacon. Il en avait marre des devinettes de Prigent distillées au compte-gouttes. Il entendit le divisionnaire se répondre à lui-même.
— Non, en fait, je ne sais pas. Ils sont quatre ou cinq. Pas très connus, ils fabriquent des trucs.
— Bravo pour l’éclaircissement, Monsieur le Divisionnaire. Ils sont importants en quoi ? s’impatienta Lucien.
— En rien. Du moins nous le pensons. Français moyens, petits industriels moyens. Dans l’informatique banale et moyenne. Vous aurez tout le temps de discuter avec eux, vous en saurez plus que moi.
— Nous y allons pour surveiller deux agents de la CIA pas pour bavasser de choses moyennes avec des fabricants moyens d’ordinateurs moyens.
— Ne vous foutez pas de ma gueule, Workan. Je ne le supporte pas ! s’énerva Prigent.
— Vous vous méprenez, commissaire, dit Lucien faussement désolé. Avouez que nous ne sommes guère informés. Et les hôteliers ? Vous les connaissez, capitaine Lerouyer ?
— Oui, des gens bien. La barge appartient à la fille, Marie-Line. Elle vit avec son père, le vieux Léon, et son fils Noël.
— Né sans doute le 25 décembre ?
— J’en sais rien, je sais juste que c’est Léon à l’envers… Vous saisissez ?
— Absolument, capitaine, on appelle ça un palindrome.
— Ah bon !
Frédéric Lerouyer avait vécu trente-cinq ans sans se douter de l’existence des palindromes. Il en fut mortifié. Il en voulait presque au Polack de le déshonorer devant le divisionnaire. Workan enchaîna :
— Depuis quand cette barge s’est-elle posée à Cézembre ?
— Pas mal de temps, répondit Lerouyer. Elle mesure dans les trente mètres de long par au moins six de large. Le pont est surélevé, ce qui fait trois niveaux habitables.
— Combien de chambres ?
Les yeux bleus du capitaine fixèrent le regard noir du commissaire. Workan comprit qu’en langage sémaphorique, Frédéric Lerouyer lui répondait : « Tu m’emmerdes ! ».
— Je sais pas, peut-être une dizaine, lâcha le capitaine d’une voix bougonne.
Visiblement la tête ailleurs, Workan s’impatientait. Il s’excusa en s’éclipsant et planta ses deux interlocuteurs, éberlués, leurs tasses de café à la main.
L’absence fut courte. Quand il revint cinq minutes plus tard son visage était soucieux.
— Elle n’avance à rien, balança le grand commissaire.
— De qui parlez-vous ?
— La peintresse.
— Vous dites la peintresse ?
— J’en sais rien ! Avec toute cette féminisation à la con.
— Vous la payez au forfait ? demanda Prigent
— Non, à l’heure !
— Vous vous êtes fait avoir.
La voix faussement candide de Lerouyer eut le don de transformer le visage de Workan de soucieux à maussade.
*
Les deux OPJ cueillirent au passage le jeune lieutenant Laurent Roberto occupé à rédiger une déposition sur la défenestration d’un coureur cycliste professionnel en compagnie de son vélo. La fenêtre se situait au rez-de-chaussée. C’est dire dans quel état il avait terminé le Tour de France, trois mois plus tôt.
Workan demanda des nouvelles du vélo.
Le trio se dirigeait fissa vers la sortie de l’hôtel de police. À quelques secondes près, ils auraient évité l’écueil. Mais non : elles venaient vers eux. Le pas décidé du lieutenant Leila Mahir menait la danse, suivi par le joli minois du lieutenant Cindy Vitarelli.
— Où vous allez commissaire ? interrogea la féline Leila.
— Ça peut t’foutre ! lui lança dans les dents Lerouyer, avant que Lucien ne puisse répondre.
Le capitaine Lerouyer avait été longtemps le coéquipier de Leila, avant que celle-ci ne forme un nouveau tandem, tantôt avec Roberto, tantôt avec Vitarelli.
Leila Mahir débinait Frédéric Lerouyer aux oreilles bienveillantes de qui voulait bien l’écouter.
Frédéric Lerouyer débinait Leila Mahir aux seules oreilles de Workan.
La vérité, c’est que ces deux-là se chamaillaient comme frère et sœur et s’aimaient d’un amour fraternel. Mais ni l’un ni l’autre, la tête sur le billot, ne l’aurait avoué.
Lerouyer, trente-cinq ans, était marié. Mahir, vingt-six ans, célibataire endurcie, par la faute, la léthargie, ou le renoncement d’un commissaire d’origine polonaise à regarder les choses en face. Ledit commissaire, âgé de quarante ans, empêtré dans ses sentiments, s’interrogeait toujours sur le cas Leila.
Cindy Vitarelli planait.
Laurent Roberto avait deux occupations, draguer et se vautrer… sur le trottoir, dans les escaliers et dans tous lieux plus ou moins inattendus. Bref, il ne se passait pas une journée sans que celui-ci ne prenne un gadin ou ne brise quelque chose.
— Effectivement, lieutenant Mahir, reprit Lucien Workan, vous n’avez pas à le savoir.
— N’oubliez pas que quand je sais où vous êtes ça peut vous sauver la vie3.
— Mmmouais, maugréa Workan.
— Bon, puisque c’est comme ça, on s’barre. On s’en fout on a fini la semaine. Tu viens Cindy, laissons les machos aller picoler leur 1664, un longwiquandede repos nous attend.
Elle pivota sur ses talons imitée par Cindy. Trois paires d’yeux à la limite de la lubricité se braquèrent sur les deux paires de fesses. Elles ondulaient sous les jeans. Le cul de Leila était un chef-d’œuvre de la création : haut perché sur ses longues jambes, il n’était ni petit, ni gros, ni rond, ni maigre. Il était le mètre étalon de tous les culs femelles de la Terre. Dieu s’était reposé après avoir dessiné le cul de Leila : il avait soupiré de satisfaction en lâchant sa gomme et son crayon à papier mine HB. Celui de Cindy souffrait de la comparaison, il avait servi de brouillon au crayon de Dieu. Mais avec un tel dessinateur, un brouillon était une œuvre d’art.
Celui qui aurait dû se taire ne le fit pas et l’ouvrit bien grande : « On va à Cézembre passer le week-end ! », brailla Roberto. Les yeux bleus de Lerouyer le glacèrent. Les yeux noirs de Workan le brûlèrent. Deux neurones s’entrechoquèrent, sans se demander pardon, dans le cerveau de l’Ardennais et firent leurs valises. Encéphale inhospitalier et, par conséquent, inhabitable.
Petites causes grands effets : à ce moment précis, l’anémomètre du Môle des Noires monta à vingt-sept nœuds de moyenne.
Workan et Lerouyer, pétrifiés, virent la grande liane brune s’arrêter net. Elle se retourna vers les trois flics. L’œil amusé, elle demanda : « On peut aller avec vous ? » Lucien Workan intervint :
— Désolé lieutenant, nous allons en mission.
— En mission sur une île, le week-end du 11 novembre ?… Vous me prenez pour une quiche, commissaire ?
— Fous-nous la paix Leila, on est pressés, s’impatienta Lerouyer. Nous avons le bateau à préparer. Le temps de sortir du port, avec la mer qui doit grossir, on va être à la bourre.
— Allez, commissaire, insista Leila, on n’est pas grosses toutes les deux, on prend pas de place, vous n’allez même pas nous voir, hein Cindy ?
— Depuis que je suis à Rennes je me dis : ma fille, faut qu’t’ailles à Cézembre voir les palmiers et les bananes, improvisa la blondinette mâtinée napolito-viking.
Cindy Vitarelli était née à Bayeux vingt-cinq ans plus tôt, d’un père italien et d’une mère normande, descendante, selon sainte Cindy, de l’illustre Rollon. D’où ses yeux bleus et sa chevelure blonde – une vraie blonde.
— T’es aussi azimutée que Leila, gueula Lerouyer, remonté comme une pendule. Y a pas un bananier sur l’île, pas de drugstore, pas de cacahuètes. Rien ! C’est la zone Cézembre ! Il y pleut des obus et il y pousse des mines. Tu ramasses une fleur à Cézembre et t’es transformé en hachis parmentier. Alors foutez-nous la paix et barrez-vous !
— Je pense, Monsieur le Commissaire, que vous devez intervenir, minauda Leila. Le capitaine Lerouyer, notre supérieur hiérarchique à Cindy et à moi, fait preuve de discrimination envers deux pauvres officiers féminins et…
— La ferme ! s’acharna Lerouyer.
Workan entraîna le capitaine à l’écart. Lui expliqua qu’après tout c’était le week-end. Que ce genre de stages renforcerait l’unité du groupe et que lui personnellement n’y voyait aucun inconvénient. Il se mentait à lui-même car il savait pertinemment qu’à elle toute seule, Leila était un inconvénient majeur. Lerouyer aimait et obéissait à Workan en toutes circonstances, mais pour une fois il explosa :
— Jamais, commissaire ! hurla-t-il à la ronde. Jamais, vous m’entendez, je n’emmènerai ces deux nanas à bord de mon bateau. Je préférerais élever des lapins à fond de cale…
Il s’interrompit, rougit, se mordit les doigts, se rendit compte de l’énormité qu’il était en train de claironner. Chacun sait que prononcer le nom de l’animal aux grandes oreilles sur un bateau porte malheur. Ceux qui l’ont fait ne sont, hélas, plus là pour témoigner. C’est dire dans quel état d’exaspération était le capitaine Lerouyer.
— Lapin ! dit Leila en détachant les syllabes d’une voix douce et boudeuse.
Frédéric Lerouyer la regarda, effondré.
*
Une heure plus tard, les cinq flics faisaient route vers Saint-Malo.
Le silence régnait dans la voiture de Workan. L’atmosphère était tendue. Roberto, assis à l’arrière entre les deux filles, ne respirait plus ; il avait pris conscience du cataclysme qu’il avait déclenché. À l’avant, sur le siège du passager, un capitaine rouquin – les gènes de ses ancêtres irlandais – maudissait le marcassin des Ardennes. Des rafales de vent balayaient les feuilles mortes sur les bas-côtés de la RN1374.
Avant Châteauneuf, à la hauteur de Miniac, une vieille Honda Civic immatriculée 75 les doubla en exécutant une embardée sous l’effet d’une bourrasque soudaine.
— Regardez-moi ce con de Parisien, il est pressé de s’foutre dans le décor, s’écria le lieutenant Mahir.
— Ta gueule la Bédouine !
La voix venait du siège passager avant.
Leila n’en tint pas compte, elle enchaîna : « Sûr qu’y va s’faire niquer au radar de Châteauneuf ! ».
*
Berty gueula après les bouseux de Bretons qu’il venait de doubler. Il avait failli s’empaler dans les glissières centrales. Le pied à fond sur l’accélérateur pour maintenir le chauffage à 17 °C, il atteignait les cent vingt-cinq kilomètres à l’heure. Le radar automatique de Châteauneuf, positionné à proximité du Fort de Saint-Père – là où se déroule le célèbre festivalLa Route du Rock – ne tolérait que le cent dix.
Le coup de pointu du mocassin dans l’autoradio, pourtant habilement lancé, lui fut fatal. Il ne vit pas le panneau d’avertissement.
Berty fut flashé.
3. Voir Hortensias Blues, même auteur, même collection.
4. La RN 137 est devenue, par la volonté de l’État et de la régionalisation, la D 137. L’auteur, ayant toujours connu la mythique RN 137, se refuse à changer son appellation.
Chapitre 4
Désirs d’embarquement
Les remparts de Saint-Malo sont célèbres dans le monde entier. La cité malouine est la ville la plus visitée de Bretagne. Qui ne connaît pas cette glorieuse enceinte fortifiée ? Personne ?… Si ! Le plus illustre des tueurs à crédit. Berty.
Quand on fait le tour des murailles de la ville close, trois statues s’offrent aux regards des passants. Trois enfants de la cité. Chronologiquement : celles de Jacques Cartier, le « découvreur » du Canada, de Duguay-Trouin (ex-corsaire devenu lieutenant général de la Marine) et, pour terminer, de Robert Surcouf, corsaire intrépide descendant du précédent par la branche maternelle.
Ce jour-là, le promeneur solitaire aurait été fort surpris de découvrir une quatrième statue. Grimpé sur la plate-forme de la tour Bidouane (excroissance des remparts), Berty se tenait droit et immobile. Le vent du nord avait mis fin à la coiffure banane élaborée, une bruine lui cinglait le visage. Il scrutait le large. Où était cette putain d’île ?… Droit devant s’élevait le Grand Bé, un îlot rocheux rattaché à la côte à marée basse, où était enterré Chateaubriand. (Berty, en matière de Chateaubriand ne connaissait que la pièce de bœuf dans le filet. Ne l’embrouillons pas.)
À droite du Grand Bé, les yeux étrécis par le vent et la pluie glaciale, Berty devina plus qu’il n’aperçut une petite bande rocheuse noyée dans la mer… à quelques encablures de la tour Bidouane. À sa décharge, il faut dire que les éléments climatiques – qui pourtant n’en étaient qu’aux préliminaires – ne lui facilitaient pas la tâche.
Il se trouva un talent d’explorateur.
Cette masse sombre, noyée dans le crachin, ne pouvait être qu’une île ; il en déduisit que c’était Cézembre. Il descendit rapidement l’escalier en colimaçon de la tour et se réfugia dans une petite guérite en forme de tourelle accrochée aux remparts. Une échauguette. Il réfléchit.
Kolo lui avait raconté des conneries. Pas question d’y aller en canoë, au premier coup de pagaie, c’était la noyade assurée. Incroyable, Kolo n’avait jamais dû voir la mer. Ici, c’était une vraie lessiveuse, de la mousse partout. Hostile, inhospitalière, ne pensant qu’à bouffer de l’homme, une vraie garce. Oui, mais elle ne connaissait pas Berty.
Les remparts étaient déserts. Il se rendit à la porte de Dinan ; cette dernière ouvrait vers le sud vers la cale du même nom où se trouvaient les vedettes. Renseignement pris dans un bistrot, aucune navette n’assurait la liaison avec l’île en cette saison. Il demanda à combien d’encablures se trouvait Cézembre. Un éclat de rire général, gras et exhalant une odeur de vendange tardive, le fit frissonner. Il porta la main à sa poche et sentit la chaleur polymérique du vieux Glock 17, ça le rassura.
Un vieil autochtone, le visage buriné, la casquette de marine en goguette, assis devant son muscadet, murmura que d’après lui on n’était pas loin des trente encablures. Berty réfléchit, il n’était pas si idiot que ça, il connaissait les encablures. « Et en kilomètres, ça fait combien ? » Un autre éclat de rire secoua la salle. « Bande de cons ! », rumina-t-il entre les lèvres en souriant béatement pour donner le change.
Le porche de la rue de Dinan, balayé par le vent du nord, tenait plus du freezer que du hammam. Berty releva son col de veste.
D’après les joyeux drilles du bistrot il ne trouverait personne pour le transporter sur l’île, même pas les Bretons de la SNSM5. On vivait dans un monde égoïste, pourri, déloyal, replié sur lui-même. Plus personne ne voulait faire d’efforts.
Fallait-il que Kolo soit vicieux pour l’envoyer dans une expédition à ladesperado. Il comprenait tout : il n’y avait personne sur l’île, Kolo voulait se débarrasser de lui. Il l’exilait là-bas, au moment des tempêtes, pour que personne ne vienne le chercher et il allait crever de faim. Il allait se faire grignoter et se retrouver en lambeaux, épluché, pelé, boulotté par les mouettes et les pingouins ou, pire, se faire bouffer par l’ours polaire. Ou y avait-il un ermite breton, complètement dingue, genre Raspoutine, qui allait le dévorer en sushi ou en surimi ?… Il se mit à transpirer. Une mélodie remit un peu d’ordre dans les synapses qui avaient tendance à jouer à l’élastique et à court-circuiter les neurones.
— Hello, mec ! T’es à Cézembre ?
C’était l’enculé de sa mère de Kolo qui venait le narguer. Berty se retint de dire des insanités.
— Non. Pas encore. Y a pas de bateau. Impossible d’y mettre les pieds.
— Attentionman, t’as un contrat… Et un contrat, ça s’exécute… par n’importe quel moyen.
— Dis-moi Kolo, tu sais ce que c’est que le vent ? La tempête ? Les soixantièmes mugissants ?
En entendant cela, l’anémomètre au bout du Môle des Noires, à quelques centaines de mètres de la cale de Dinan où se trouvait Berty, griffonna sur son carnet à spirales deux ou trois rafales à quarante-huit nœuds.
— Rugissants, dit Kolo, pas mugissants.
— C’est pareil, rétorqua Berty, piqué au vif. D’abord c’est le lion qui rugit…
— Et la vache qui mugit…
— Ta gueule ! conclut Berty.
Kolo trouva que, loin de ses bases, Berty en prenait trop à son aise. Il poursuivit néanmoins :
— Je pense également que c’est pas les soixantièmes.
— Je m’en tape.
— OK ! Coolman… Tu t’es trouvé une raison sociale ?
Berty resta la bouche ouverte.
— Une raison sociale ?
— Ben oui mec, tu vas pas arriver sur l’île en gueulant « V’là Berty ! ». Il te faut un prétexte… une raison sociale, le pourquoi que tu existes.
— Tu m’as dit qu’il n’y avait pas un chat.
— Il y a au moins la cible… et deux ou trois clampins.
Le cerveau du rockeur à la petite banane s’enrichit d’un souci de plus.
— Je vais la trouver ta raison sociale. T’inquiète pas.
Oh que si, Kolo était inquiet. Il tenait absolument à ce que Berty revienne. S’il se faisait coincer, il savait pertinemment que l’endimanché n’avait pas fait vœu de silence et qu’il balancerait tout ce qu’il savait aux keufs.
— Je t’envoie la photo de la cible dès qu’elle sera en ma possession, sûrement dans la soirée. Bonne chance, mec.
Kolo posa le portable sur son bureau, ferma les yeux et se signa.
*
Berty grimpa dans la Civic Muséum garée au pied des remparts et prit la direction du port des Bas-Sablons. L’amateur de muscadet nantais lui avait glissé l’info. S’il y avait un cinglé pour risquer une traversée, il le trouverait là-bas. Après les gens « sains » entraperçus dans l’estaminet, il se méfiait beaucoup des cinglés malouins. Il avait raison.
L’immense quai-parking du port de plaisance était désert. Le vent sifflait dans les mâtures des bateaux amarrés aux pontons, entraînant dans une sarabande musicale mortuaire les drisses de grand-voile, les haubans, les écoutes et autres cordes à nœuds en tout genre. Berty, trempé des pieds à la tête, pénétra dans le magasin « TOUT POUR LE MARIN ». Sans un mot, devant les yeux étonnés – nous dirions presque effarés – du préposé au comptoir, il repéra et se dirigea vers une grosse combinaison de survie qu’il enfila.
— Vous allez à la pêche à la morue ? lui demanda poliment le vendeur quinquagénaire.
Il faut avouer que le saut dans le temps était incongru. Passer du petit costume tergal, modèle « Chats sauvages » année 61, à la dernière nouveauté flottante en fibres composites, il y avait un pas géant de mocassins pointus à franchir. Berty avait osé… « C’est cher ? », baragouina-t-il. « Oui », répondit celui qui sentait que son client n’avait pas un rond.
— Bon, je laisse tomber, poursuivit Berty d’une voix forte et désinvolte, pour montrer que le client est roi quand il a plein de thunes. Qu’est-ce que vous me conseillez pour aller à Cézembre ?
Le vendeur, en avalant sa salive devant le vague sosie de Gene Vincent, pensa cinq choses. On n’allait pas à Cézembre en cette saison, et d’une. Surtout avec une tempête qui se prépare, et de deux. Qu’il n’y avait pas de tenue répertoriée dans le carnet du petit marin pour arpenter les dix-huit hectares de l’île, et de trois. Qu’il ne donnait jamais de conseils vestimentaires à de vieux rockeurs décadents, et de quatre. Il ne se souvint pas de sa cinquième pensée, et de cinq. Cependant il fit un effort purement commercial :
— Une veste près du corps vous irait très bien.
— Si vous le dites.
— C’est une Match Race de compétition, elle a l’avantage de faire quatre en un. Il y a une veste polaire incorporée, les manches qui se démontent, vous pouvez également…
— OK, montrez-moi ça avec l’assemblage terminé, le coupa Berty.
Après avoir essayé la veste et demandé de la garder sur lui, il enfila des bottes Aigle et un bonnet en laine Saint James. L’addition fut lourde. Il conserva son pantalon tergal de chez Dormeuil.
Berty arpentait le quai en défilant devant les pontons flottants. Dans la grisaille, les rangées de bateaux faisaient songer à des monuments funéraires avec des croix démesurées. Il cherchaitHale-Ta-Patte. Le vendeur de la boutique marine lui avait précisé que cet ancien militaire devait sûrement être sur son pêche-promenade, unEstéou 630, il y passait les trois quarts de son temps. Un mauvais saut en parachute sur Diên Biên Phù lui avait bousillé la jambe et, depuis, il tirait sa guibolle, d’où son surnom.
Le bonnet enfoncé au ras des sourcils, Berty distingua une silhouette en mouvement à l’arrière d’un bateau. Il emprunta la passerelle qui reliait le quai à l’embarcadère en bois. Il fut surpris qu’elle bougeât autant. Il jura sur le ponton, ce dernier tanguait et roulait, il eut un haut-le-cœur. Les Bretons étaient incapables de construire des quais d’embarquement fixes qui ne gigotent pas au gré du vent. Les primaires.
— Bonjour, cria-t-il, vous êtes monsieur Hale-Ta-Patte ?
Pas de réponse. Mépris complet. Qu’à cela ne tienne, Berty enjamba le bastingage et se retrouva devant la porte de la petite timonerie. Il décida d’attaquer franco :
— Je suis désolé de vous importuner, mais il faut que vous m’emmeniez à Cézembre.
Hale-Ta-Patte leva un œil vers l’intrus, ajusta sa casquette, cracha par-dessus bord et desserra les dents :
— Où qu’tu vois que c’est marquéBoat Peoplesur mon bateau, espèce de maudit fi d’garce !
— Bien entendu je vous paye la traversée, insista Berty en glissant sournoisement un pied dans la cabine.
— T’es un Parisien, toi, hein ?
— Oui.
— Ça se voit !
— À quoi ?
— À ton air con. C’est tout.
Hale-Ta-Patte bouscula Berty et alla s’asseoir dans le carré.
— Dix euros cash, fit Berty.
— Nom di diou ! siffla le boiteux entre ses dents.
— Bon, disons vingt.
— Bon diou !
— Quarante, dit Berty en avalant sa salive.
— Qu’est qu’tu vas vous foutre à Cézembre d’un temps pareil ?
Berty avait oublié de se trouver une raison sociale.
— J’ai quelqu’un à voir, balbutia-t-il.
— La Marie-Line ? Je savais pas qu’elle avait un amoureux.
Le tueur ne connaissait pas de Marie-Line. Ça lui faisait un nom à coucher sur son calepin méningé. Qui était cette Marie-Line ?
— Pas vraiment, non.
— Le vieux Léon, le père ? insista Hale-Ta-Patte.
— Non plus. Berty retint mentalement ce deuxième prénom.
— Alors va t’faire foutre !
— Cinquante euros !
— Cent !
Les deux mille euros de Berty fondaient comme neige au soleil. Moins les dépenses seront importantes, plus le remboursement de la dette serait aisé – ministère du Budget.gouv.fr.
— Bon, d’accord, dit Berty résigné.
— Plus cent euros pour la prime de risque, ça fait deux cents.
— Non mais, c’est du vol, jamais je…
