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"Un meurtre au cœur du Mont Saint-Michel. Un chapelain retrouvé mort, défenestré depuis les hauteurs de l’abbaye. Accident ou crime soigneusement orchestré ? Le commissaire Workan, enquêteur chevronné, est appelé à percer l’un des mystères de ce lieu chargé de spiritualité et de secrets.
Entre les ombres des vieilles pierres et les silences de la baie, Workan découvre un noyau d’intrigues où se mêlent Histoire et mysticisme. Que cachent les murs millénaires de l’abbaye ? Et pourquoi ce meurtre semble-t-il lié à une légende oubliée ?
Pour ne rien arranger, Fletcher Nowski, l’irréductible et funeste cousin de Workan, a choisi ce site immuable pour se consacrer à sa nouvelle passion : l’archéologie carcérale.
Dans cette enquête haletante, où passé et présent s’entrelacent, le Mont Saint-Michel dévoilera-t-il ses vérités ou conservera-t-il ses énigmes à jamais ?
L’insolent mais irrésistible Workan est de retour avec cette nouvelle enquête à l’humour grinçant, qui vous fera explorer le Mont d’une manière totalement inédite…"
À PROPOS DE L'AUTEUR
Hugo Buan est né en 1947 à Saint-Malo où il vit et écrit.
Passionné de polars, après une carrière professionnelle de dessinateur dans le Génie Civil, il publie en 2008 son premier roman, "Hortensias Blues", une enquête policière bourrée d’humour à l’imagination débordante. Il crée ainsi le personnage du commissaire Lucien Workan, fonctionnaire quelque peu en disgrâce auprès de sa hiérarchie, ce qui lui vaut d’être muté depuis Toulouse, où il a laissé sa famille, à Rennes. Ses méthodes sont encore largement désapprouvées par son nouveau patron, mais pour Workan, seul le résultat compte !
Un honnête premier succès pour l’auteur qui embraye dès 2009 avec "Cézembre noire", dans lequel « il laisse libre cours à son style débridé ».
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Seitenzahl: 300
Veröffentlichungsjahr: 2025
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
https://www.facebook.co/Polars.de.hugo.buan/https://www.palemon.fr/206-hugo-buan
BAUDOUIN-BAUDOUIN BAUDOUIN dit BAU-BAU
Monsieur et madame Baudouin ayant prénommé leur fils Baudouin-Baudouin ne facilitèrent ni la scolarité ni la vie professionnelle de ce dernier. Il fit fi des railleries et compensa en se goinfrant afin d’atteindre cent dix kilos pour un mètre soixante-huit.
On ignorait son âge qui devait friser la cinquantaine. Particularités : receleur et trafiquant de médicaments. Toujours vêtu d’un costume à carreaux façon tartan écossais. Vacances : dix ans de prison cumulés.
BENOÎT le chauffeur dit BEN
Ancien pilote de rallye amateur, peut-être un peu trop amateur, puisqu’il faucha et tua cinq spectateurs dans un banal virage alpin. C’est un taiseux de quarante-deux ans. Beau garçon, il est le chauffeur officiel de la bande. Vacances : quatre ans de prison cumulés.
VENCESLAS dit VENCE
Visage osseux, pommettes saillantes, le nez en bec d’oiseau de proie, un trait horizontal en guise de bouche. Le plus inquiétant et le plus dangereux de la bande. Recruté par Fletcher alors qu’il recherchait un tueur à gages. Il est resté dans le groupe, chargé des basses besognes. Quarante-cinq ans, grand et mince comme une faux. Vacances : onze ans de prison cumulés.
FLETCHER NOWSKI dit Fletch. Le chef de la bande. L’intellectuel.
L’ennemi juré de Lucien Workan, son irascible petit-cousin (leurs grands-pères étaient frères). Une enfance mal vécue sous les railleries de Lucien de deux ans son aîné. Un flic toujours là où il ne faut pas, à lui mettre des bâtons dans les roues, à l’empêcher d’accomplir ses chefs-d’œuvre de malhonnêteté1. Du nom Workanowski, il ne garda que les deux dernières syllabes pour ne pas être mélangé avec la racaille. C’était un bel homme un peu moins grand que Workan, mais avec les traits du visage plus fins et contrairement à celui-ci des cheveux blancs n’apparaissaient pas dans sa chevelure de jais. Il avait la particularité d’être amoureux d’une juge d’instruction, sa petite-cousine, Alice Workan, la sœur de Lucien. Vacances : sept ans de prison cumulés.
1 Voir : La Nuit du tricheur et Opération porcelaine, même auteur, même collection.
Fletcher releva le col de son manteau, son regard se perdit sur l’étendue herbeuse iodée, blanche et à peine dégivrée, de cet après-midi de février. Il poussa la porte du gîte et aperçut Baudouin-Baudouin qui tisonnait les braises de la cheminée.
— Elle tire mal, il y a de la fumée dans la pièce, se plaignit Baudouin-Baudouin.
— La pièce est grande, rétorqua Fletcher, et quand tu loues un gîte sur Internet, tu ne peux pas savoir si la cheminée tire bien ou pas : le loueur ne met pas ça en avant. Tu fais comme moi, tu marches dans la campagne, ça réchauffe et ça oxygène. Et puis tu admires le panorama, le cheminement des moutons qui se dirigent vers les prés-salés quand la mer descend, suivis par leur bergère, le bucolisme à l’état pur.
— Tu as vu ces marais ? Y’a des trous et des cours d’eau partout avec plein de vase, tu glisses là-dessus comme sur une savonnette et hop ! tu disparais. Y’a rien de tel qu’une bonne cheminée…
— … pour mourir asphyxié, conclut Fletcher.
Il enleva son manteau et le jeta sur l’un des deux canapés de l’immense pièce de vie qui frisait les soixante mètres carrés. Adjacentes, cinq chambres et cinq salles de bains complétaient le gîte rural. Ce dernier se situait dans les polders à la frontière de la Bretagne et de la Normandie, sur la commune de Saint-Georges-de-Gréhaigne, bien ancrée à la rive gauche du Couesnon.
Baudouin-Baudouin s’affala sur le canapé en cuir et se saisit d’une carte Michelin. Après un temps de lecture et de méditation, il s’exclama :
— Ils se foutent un tantinet des Bretons, les Normands ! Ce n’est pas le Couesnon qui a mis le Mont Saint-Michel en Normandie, puisque la frontière entre les deux provinces traverse les polders là où nous sommes ; en pleine campagne. D’ailleurs, j’ai l’impression qu’elle coupe le gîte en deux. Moi, je croyais qu’elle suivait la rive gauche du Couesnon comme toute frontière normale, ou alors ce fleuve faisait cinq kilomètres de large à l’époque. Je serais breton, je ne serais pas très fier, se faire arnaquer comme ça, ça relève de l’ingénuité ou de la soumission… Moi, j’m’en fous, j’suis pas breton ! Remarque, c’est pareil pour les Français qui se font niquer par l’Europe… Qu’est-ce que tu veux, c’est dans nos gènes.
— Parle pour toi !
Le mollusque en costume trois-pièces façon tartan de la banlieue de Birmingham se tortilla sur le canapé.
— Ils sont où, Ben et Vence ?
— Au Mont.
— À quoi faire ?
— En mission.
— En mission de quoi ?
— Je ne te le dirai pas.
— Tu divises toujours pour mieux régner.
— Non, Bau-Bau, tu es une vraie pipelette. À côté de toi, un avocat en pleine plaidoirie magistrale ressemble à un rat mort.
La bande des quatre malfrats parisiens exerçait à l’ancienne, dénotant une certaine nostalgie des années cinquante-soixante. Fletcher Nowski en était le cerveau, il préparait ses coups avec pertinence et souvent avec une grande ingéniosité. Spécialisé dans les casses d’œuvres d’art, il imaginait des scénarios inventifs que l’on ne retrouvait pas dans la délinquance actuelle. Ses études aux Beaux-arts, ratées, l’entraînaient vers ce genre de méfait comme un exutoire salvateur.
— Tu as des nouvelles de la sœur de ton cousin ? s’enquit Baudouin-Baudouin, mielleux.
— Petit-cousin ! précisa sèchement Fletcher.
— Petit-cousin, mais grand emmerdeur.
— Ne t’inquiète pas, là, on ne le verra pas.
— Il ne faut jamais dire « jamais » !
— Bon ! Écoute, Bau-Bau, fini les insinuations et arrête de nous porter la poisse ! Un véritable oiseau de malheur ! D’ailleurs, en parlant de malheur, tu n’as pas payé ta cotisation ce mois-ci ?
Fletcher exigeait de ses partenaires une cotisation mensuelle de cinq cents euros pour avoir l’honneur d’être dans sa bande. En manque de casse, il lui arrivait de ne vivre qu’avec les subventions de ses condisciples.
— Tu acceptes les chèques ?
— Non !
— OK ! J’irai au distributeur demain… Si j’en trouve un dans les polders. Je peux te payer en médocs ?
— Non.
— Tu sais que j’ai été le premier à vendre des vaccins contre le Covid ? Fin 2019 ! Bien avant l’AstraZeneca.
— Je sais, tu t’en es vanté.
— J’ai vacciné toutes les maisons de retraite d’Île-de-France.
— Combien de morts ?
— Juste des troubles intestinaux… un vaccin révolutionnaire fabriqué, avant la découverte du virus, dans une ancienne république soviétique.
— C’était un laxatif, ton vaccin.
— Peut-être, mais j’y ajoutais des masques et des couches… Après j’ai embrayé sur les migrants clandestins… Cinq euros le vaccin, ce n’était pas cher, je l’achetais dix roubles au fabricant de La Courneuve.
— Il se fabriquait à La Courneuve ? s’étonna Fletcher.
— À La Courneuve ou ailleurs, ce n’est pas le problème.
— Tu m’as dit que c’était une ancienne république soviétique.
— Et alors ? La Courneuve, c’est quoi ?
— OK… Mais comment tu convaincs le directeur de l’établissement de t’acheter ces vaccins ?
— C’est simple, tu vas traîner, façon badaud tête en l’air, autour de la maison de retraite… Il y a toujours un vieux qui s’éloigne de l’enceinte, volontairement ou pas, c’est plus fort qu’eux. Je le chope, on parle Covid, il me dit qu’ils vont tous crever parce qu’il n’y a pas de vaccin, et c’est là que je dis : « Erreur, monsieur le retraité ! Ils font ça délibérément pour faire crever les anciens et ne plus payer les retraites. » « C’est abominable ! » « Mais il y a une solution. » « Laquelle ? » : le vaccin bobo du nom de son inventeur. Et là, je sors le flacon encore estampillé « CCCP1 ». Les yeux éberlués, il me dit : « Vous en avez ? » « J’en ai ! Et mieux que ça, je vais vous donner celui-ci, mais vous ne le dites à personne. » Le vieux s’en va, requinqué, flacon dans la poche, fier comme Artaban… Je n’ai plus qu’à retourner le lendemain voir le directeur ; évidemment, toute la maisonnée est au courant, l’ancien me reconnaît et dit : « C’est lui ! » La cohue ! Le directeur, qui ne voulait pas de mes vaccins, manque de se faire lyncher par ceux qui tiennent tant à la vie. Il abdique. « C’est parfait, les vaccins sont dans ma bagnole. J’arrive ! »
Fletcher se servit un whisky, il en but une gorgée. Il regarda l’immonde ventripotent à carreaux qui se grattait l’entrejambe sur le canapé. Outre ses talents pharmaceutiques, Baudouin-Baudouin était un fourgueur de première, il connaissait tous les receleurs de Paris en œuvres d’art, bijoux, montres, et cetera. À son grand dam, Bau-Bau lui était nécessaire. Ce dernier se contorsionna et leva la tête en direction de Fletcher qui buvait son whisky debout derrière le canapé.
— Ils reviennent quand, Vence et Ben ?
— Quand ils auront accompli leur mission.
— Je dis ça, je dis rien, mais la nuit tombe vite en février, surtout ici.
— Pourquoi surtout ici ?
— Ben, c’est un peu mystique comme coin, ça fout les boules, surtout les polders, les prairies salées, les méandres vaseux, tout ça…
— Je ne vois pas en quoi la vase fait tomber la nuit plus vite ?
— C’est un ensemble, c’est crépusculaire, cette vase qui brille sous les rayons de la lune. Ce Mont imperturbable qui nous regarde… ces sables émouvants… Je me demande ce qu’on fait là, tu ne veux pas me dire ?
— Non… Tu as dit « sables émouvants » ?
— Oui… Pourquoi ? Fallait pas ?
— Si, si, tu as bien fait, mais évite d’en parler autour de toi.
Fletcher alla à l’autre bout de la pièce retirer un bouquin de sa sacoche. Le livre à la main, il vint s’asseoir auprès de Baudouin-Baudouin.
— Tu vas lire ? s’inquiéta le gros.
— Non, je vais le colorier et te l’offrir à Noël.
— Pfff… fit Bau-Bau. C’est quoi ?
— Le culte de Mithra.
— Mithra quoi ?
— Mitraillette !
Fletcher lança un regard en coin vers Bau-Bau et devant la perplexité du bonhomme s’autorisa à demander :
— Tu ne connais pas Mithra ?
— Pourquoi je le connaîtrais ? C’est un ami à nous ?
— Ça aurait pu, mais non. C’est un dieu de l’Antiquité. Le dieu des mystères. D’origine indoiranienne, ce culte a été introduit en Europe, au premier siècle après J.-C., par les armées romaines, et s’est propagé ici, en Bretagne et en Normandie, jusqu’en Angleterre… Ça t’en bouche un coin, hein ?
— Même pas. Tu es en train de lire le livre.
— Je poursuis… La vénération de ce culte se perpétua pendant trois cents ou quatre cents ans avant de pratiquement disparaître. Des chercheurs ont soutenu que, si le christianisme avait rencontré un moment de faiblesse à ses débuts, c’est le mithraïsme qui aurait pris sa place… Bref, tout cela n’est pas très important en ce qui nous concerne. Ce qui nous importe, c’est le symbole : Mithra a vaincu le taureau pour récupérer sa force, se régénérer. Dans les bas-reliefs sculptés ou autres statues qu’on a de lui, il est représenté terrassant le taureau. Et c’est ce qui nous intéresse ici.
— Il y a du Mithra au Mont Saint-Michel ?
— Peut-être.
— Des sculptures ?
— Peut-être.
— Et combien ça vaut ?
— Sûrement quelques millions d’euros.
Baudouin-Baudouin siffla entre ses dents.
— Et on va les palper ?
— Ça ne va pas être simple… On a beaucoup de travail, mais on devrait y arriver.
— Ce n’est pas du travail manuel au moins ?
— Je pense qu’il va falloir mettre la main à la pâte… Tu n’es pas obligé de rester, Bau-Bau. Ça nous fera une part en moins à fourguer.
— Ne me dis pas des trucs comme ça, Fletch. Ça me fait du mal et tu le sais bien. Je suis avec vous et je ferai le boulot, chouina le gros à carreaux.
1 CCCP : Union des Républiques Socialistes Soviétiques : en Russe (Союз Советских Социалистических Республик).
Rentrés tard la veille au soir, Ben et Venceslas prenaient le petit-déjeuner sur la grande table en bois du gîte. Baguettes fraîches et croissants apportés par la propriétaire de la maison. Une bergère, gardienne de moutons, la trentaine, belle et dynamique, le regard de Fletcher s’attardait sur sa nuque et ses reins. Il lui sembla détecter, quand elle lui remit la presse de la Manche, une certaine fébrilité dans le geste et un bafouillage assez comique. Une attirance réciproque ?
À leur retour, Vence avait annoncé une mauvaise nouvelle à Fletcher qui avait piqué une grosse colère et l’avait empêché de dormir une partie de la nuit. Leur contact présumé n’était pas au rendez-vous. Ben, qui n’aimait pas marcher, avait laissé son acolyte aller seul au Mont et l’avait attendu presque trois heures sur le parking de Beauvoir. Il était resté les pieds collés sur les pédales de la voiture, les mains gantées de cuir sur le volant.
Pendant qu’ils petit-déjeunaient, Fletcher, assis sur le canapé, lisait la presse apportée par Céline (la bergère). À côté de lui, Baudouin-Baudouin écrivait des chiffres sur un carnet de notes libellé Exacompta. Sûrement des formules magiques, songea Fletcher. Il tourna une page du journal. Il tomba sur un fait divers qui avait eu lieu la veille : un homme avait trouvé la mort en passant par-dessus une rambarde au Mont Saint-Michel. Son corps avait été retrouvé en bas de la citadelle sur les rochers. C’est tout ce que pouvait dire le correspondant local pressé par l’heure et le bouclage du quotidien.
Fletcher Nowski ferma les yeux et murmura pour lui-même : « C’est pas possible. » Son regard se porta sur l’homme au profil de faux.
— Dis-moi, Vence, tu étais à l’heure au rendez-vous avec le contact ?
— Bien sûr : quatorze heures trente.
— Et tu ne l’as pas vu ?
— Non, j’ai attendu deux heures en faisant des allées et venues dans le secteur. Vers seize heures trente, avec la brume qui tombait en même temps que le jour, je suis retourné à pied au parking de Beauvoir, c’est pour ça qu’on est rentrés de nuit… Pourquoi tu me demandes ça ?
Fletcher saisit le journal, et en le tapotant de l’index, révéla :
— Dans ce canard, il est dit qu’un homme est passé par-dessus bord au Mont Saint-Michel et il en est mort.
— Et alors ?
— Alors, je te connais, Vence, capable de tout, mais surtout du pire. As-tu vu cet homme ?
— Je te jure que non, Fletch ! larmoya Vence. Pourquoi je l’aurais tué ?
— Parce que tu ne te maîtrises pas, un moindre mot de travers et c’est parti… Quand tu l’attendais, as-tu regardé en bas, au pied de la muraille ?
— Je n’avais aucune raison de regarder en bas, Fletch, j’ai le vertige, tu sais bien. Je n’attendais pas un visiteur qui me rejoigne en grimpant le long des murs telle une araignée. Et d’abord, qui te dit que c’est au même endroit que ce gars est tombé ?
— Personne ! Le journal est vague là-dessus.
— C’est peut-être un suicide ou un accident…
— Un accident ?
— Oui, le gars a peut-être voulu marcher sur la margelle et hop ! Perte d’équilibre et la chute fatale !
Baudouin-Baudouin ferma son carnet et se trémoussa sur le canapé d’une fesse sur l’autre.
— Si je comprends bien ce que je viens d’entendre, on est déjà dans la merde ? Ça n’a pas traîné cette fois-ci. Un record, non ? Fletch ?
— Ta gueule ! Bon, laissez-moi réfléchir : un homme est mort hier au Mont, mais rien ne nous dit que c’est le nôtre…
— Avec la chance qu’on a ! clama Baudouin-Baudouin.
— Je vais t’en coller une, Bau-Bau, si tu ne te tais pas… Eh, Ben ! Pourquoi tu n’as pas accompagné Vence hier au Mont ?
Ben terminait son bol de café.
— On ne peut pas y aller en bagnole… J’ai des varices et Vence m’a dit qu’il n’y avait pas d’ascenseur. Alors je l’ai attendu.
— Je t’ai à l’œil, Ben, ne fais plus jamais ça. Si tu l’avais accompagné, on ne serait pas à se demander si Vence a descendu le gars.
— Merci pour la confiance, s’offusqua Vence.
— Tu es un impulsif, Vence, tu n’y peux rien, c’est comme ça… Maintenant on va attendre d’en savoir plus avec les journaux de demain.
Baudouin-Baudouin se leva, tira sur le bas de son gilet pour l’ajuster.
— Il y a aussi Internet, Fletch ! lança-t-il. C’est plus rapide.
— Tu n’as pas tort… Mais je ne pense pas qu’il y ait la fibre dans les polders. Regarde quand même, Bau-Bau, voir si on a du réseau…
— Voilà, ce n’est pas brillant… aucune barre dans rien, on n’a même pas le téléphone… Tu devrais faire attention à ça quand tu loues un gîte, Fletcher.
— Il y a le téléphone fixe à l’ancienne.
— Ça veut dire qu’on n’a même pas de box, putain, je rêve !
Baudouin-Baudouin sortit dans la cour gravillonnée et rentra soulagé.
— Ça va, la gisquette aux moutons nous a mis une parabole… T’as qu’à mettre FR3 le Mont Saint-Michel et on saura tout.
— Ça n’existe pas, Dugenou, cette chaîne, lança Venceslas.
— Toi, l’assassin, tu la fermes ! Si on en est là, c’est de ta faute, s’excita Bau-Bau. J’allume, j’espère qu’elle a pris des bouquets de chaînes… Ouais… OK, c’est parfait… Je mets quoi ?
— France Info, dit Ben.
— Ah non, s’offusqua Baudouin-Baudouin, pas de chaîne collaborationniste. T’es malheureux comme la pierre à écouter ça. Je ne savais pas qu’un ancien pilote de rallye qui a tué cinq personnes pouvait être de gauche.
Ben sursauta et saisit Baudouin-Baudouin par le revers de son gilet.
— Pas les habits ! cria Bau-Bau.
— Stop ! lança Fletcher. On arrête les hostilités !
Ben lâcha le gilet du petit gros.
— Et voilà, maugréa le costumé, les carreaux du gilet ne s’alignent plus avec ceux de la veste… M’enfin, Ben, ce n’est pas parce que tu es de gauche que tu dois être méchant. Va finir ton bol de café, ça adoucit les mœurs de finir son bol de café.
Ben, droit comme un I, les bras raidis le long du corps, campé devant le canapé, tentait de se maîtriser.
Il demanda à Fletcher :
— Qu’est-ce que je fais de lui, Fletch ?
— Rien ! Va terminer ton bol de café.
— J’ai fini.
— Prends-en un autre ! Bon, je viens de zapper : aucune chaîne nationale n’évoque la chute du type.
— Tu m’étonnes, couina Baudouin-Baudouin, elles n’en ont rien à foutre d’un gus qui glisse et s’écrase sur un rocher, fût-il au Mont Saint-Michel. Un accident de la vie, ça s’appelle.
— Si au moins on avait le nom de ce gars, on serait fixés.
— Tu connais son nom, Fletch ? s’enquit Baudouin-Baudouin.
— Géraud de Courtillais !
— OK ! Et avec ça, qu’est-ce qu’on fait ? Notre coup est foutu ?
Fletcher alla s’asseoir à la grande table et demanda à ses complices de le rejoindre.
— Je pense qu’il est temps de vous affranchir un peu plus… Ce Géraud de Courtillais devait m’informer, ou doit m’informer s’il est vivant, de l’emplacement d’une pierre dans l’enceinte du Mont.
— C’est grand, le Mont, s’inquiéta Bau-Bau.
— Nous devons donc trouver cette pierre parmi les milliers du Mont.
— Qu’est-ce qu’elle a cette pierre ? demanda Venceslas. C’est un diamant ?
— Non. J’ai évoqué hier avec Bau-Bau le culte du dieu Mithra, ne cherchez pas, vous ne connaissez pas…
— Si, je connais ! le coupa Ben en pleine réflexion. Ah non ! Pardon, je confonds avec Midas.
— Toujours le nez dans le moteur ! lança Baudouin-Baudouin.
— Le symbole fort de Mithra ou sa représentation sur les bas-reliefs est son combat avec le taureau. On le voit le plus souvent sur les iconographies terrasser et tuer l’animal. Par cette tauroctonie, Mithra veut se régénérer en buvant le sang de cette pauvre bête et en avaler sa semence… Malgré cela, c’est un dieu bienveillant. C’est l’acte de régénérescence. Le culte de Mithra a disparu à la fin du IVe siècle… Même si des factions d’adeptes l’ont perpétué.
— Et il y en a au Mont Saint-Michel ? interrogea Baudouin-Baudouin.
— Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que le culte de Mithra s’étant achevé vers l’an 400 et les travaux de l’abbaye ayant commencé, à la louche, vers l’an 1000, il n’a pas pu y avoir de continuité entre les Mithra anciens et les Mithra contemporains. S’il y en a, ce sont des groupuscules nouveaux qui se sont créés ces dernières années ou ces derniers siècles.
— Comment tu sais ça ?
— J’ai croisé Géraud de Courtillais lors d’une exposition itinérante organisée en 2020 sur le culte par trois musées, dont celui de Saint-Raymond à Toulouse. Nous avons sympathisé et j’ai appris la chose pour laquelle nous sommes là aujourd’hui. Nous nous sommes revus deux ou trois fois à Paris pour parler de ce projet.
— Tu le connais et tu m’as laissé le rencontrer ? s’offensa Venceslas.
— Oui, je préfère être discret pour l’instant… Maintenant, je vais vous dire pourquoi nous sommes ici. Il y a une pierre gravée ou sculptée dans les murs du Mont Saint-Michel avec l’effigie de la scène de tauroctonie par Mithra. Quelle est sa taille ? Je l’ignore. Je pense à une pierre classique de maçonnerie d’environ quarante à cinquante centimètres de longueur. Dans quels dédales ou souterrains se trouve-t-elle ? Telle est l’énigme. Mithra n’est-il pas justement le dieu des mystères ? Géraud de Courtillais doit ou devait emmener Venceslas à son emplacement, et après, à nous de jouer.
— Elle a de la valeur, cette pierre ? s’enquit Baudouin-Baudouin.
— Non.
— On doit la dérober ?
— Non.
— Eh bien, qu’est-ce qu’on doit faire, Fletch ?
— Simplement la trouver.
— OK, je ne cherche plus à comprendre… D’abord, c’est qui, ce Géraud de Courtillais ? Tu le connais à peine, ça fait cinq ans que tu l’as croisé dans un musée et tu lui fais confiance ? Il aura une part du butin ? S’il y en a un, évidemment.
— Non, il n’aura pas de part d’un butin éventuel… Cependant, c’est lui qui m’a instruit de cette affaire.
— Par conséquent, pourquoi ne fait-il pas le coup lui-même ?
— Ça ne l’intéresse pas… Il veut juste satisfaire sa curiosité et confirmer son hypothèse. Je dois vous avouer que c’est un coup de dés. Même si je pense qu’il a une idée derrière la tête, à nous de nous méfier. Bref, si on perd, on retourne à Paris.
Ben débarrassait la table, Venceslas aiguisait un couteau, Baudouin-Baudouin se mit à falsifier une ordonnance. Une moue contagieuse, résignée, se dessinait sur leurs visages. Ils n’aimaient pas les coups de dés. Un butin éventuel ? Fletcher Nowski les emmenait tout droit en zonzon. Une affaire aussi nébuleuse, pourquoi ne pas dire vaseuse, propre à cet environnement, commençait à agacer leurs neurones.
Baudouin-Baudouin s’obstina :
— Fletch ! Tu as le numéro de téléphone de ce Géraud machin ?
— Oui. Mais il n’y a pas de réseau.
— Merde ! Va à Pontorson ou déplace-toi dans les polders, tu vas réussir à le capter.
— C’est le numéro d’un bistrot à Paris, je n’ai rien d’autre.
— Eh bien, appelle-le avec le fixe d’ici.
— Non.
— Donne-moi le numéro ! Je vais l’appeler…
Fletcher glissa la main dans une poche, en sortit un bout de papier et le tendit à Baudouin-Baudouin. Ce dernier prit le combiné et tapa sur les touches.
— Allô ? Je suis bien à Paris au café Au Rocher de Tombelaine ?
Apparemment c’était oui. La personne à l’autre bout du fil n’avait pas vu Géraud de Courtillais depuis un bon moment, elle ne souhaitait pas le revoir, sauf s’il venait régler ses dettes, et elle raccrocha. Bau-Bau soupira et s’en prit à Fletcher :
— Tu as un autre numéro de ce Géraud, j’en suis sûr ! Sinon, comment as-tu pu lui donner rendez-vous hier à quatorze heures trente au Mont ?
— Sur une messagerie cryptée, dont je tairai le nom. Voilà, monsieur le procureur. Satisfait ?
Baudouin-Baudouin maugréa. « Je ne sens pas du tout ce micmac de pierre de Mithra, je monte ! » Il grimpa à l’étage. Puis encore plus haut sur un tabouret et passa le corps à travers un Velux. Il tendit son portable à bout de bras. Une barre se dessina sur l’écran. Saucissonné dans la fenêtre de toit, il réussit à taper sur le clavier La gazette de la Manche. Et l’inimaginable se produisit : un moine était tombé la veille du haut du Mont Saint-Michel.
Il se désaucissonna et descendit l’escalier ventre à terre. Le menton arriva en bas en premier.
— Attention, tu vas te faire mal, Bau-Bau.
— J’ai mal, mais j’ai l’info… j’ai l’info ! Un moine a chuté hier au Mont Saint-Michel. Tu ne nous avais pas dit que c’était un moine, Fletcher !
— Si c’est lui, ce n’était pas un moine, mais un chapelain. Merde, merde… Vence ? Regarde-moi ! C’est toi qui l’as balancé par-dessus la balustrade ?
— Mais non ! Je n’ai rien fait, bordel !
— Bon, OK ! Je te crois. C’est vraiment embêtant ce qui nous arrive… Ne paniquons pas, réfléchissons et attendons la suite. Mettons nos neurones sur la position start prêts à jaillir.
Baudouin-Baudouin s’assit sur le canapé et demanda :
— Ce type, si c’est lui, est bien mort en Normandie ?
— Ben oui, comme le Mont, à moins que la frontière ne se déplace à cause de la vase et de ta volonté ! précisa Fletcher. Et ce n’est pas sûr qu’il soit mort, il y a l’hypothèse d’un accident et ce n’est peut-être pas Géraud. Mais un vrai moine.
— Ouf ! fit Baudouin-Baudouin. Imagine qui on aurait eu sur le dos s’il était mort en Bretagne ?
— Qui ?
— Un dessin ? Quel flic breton d’origine polonaise est le roi des emmerdeurs ? Qui était là quand on a piqué les tableaux de Georges de La Tour au couvent des Jacobins à Rennes ? Qui était là quand on a joué avec la porcelaine des empereurs de Chine, Ming et compagnie, au musée de Nantes ?
— Workan ! dit Ben.
Le divisionnaire Prigent pénétra sans frapper dans le bureau du commissaire Workan.
— Vous me faites peur, vous pourriez toquer, c’est inacceptable un sans-gêne pareil, se plaignit Lucien.
— Je savais que je vous trouverais renversé dans votre fauteuil, les pieds sur le bureau, l’accusa Prigent.
— C’est une position qui permet de réfléchir, monsieur le divisionnaire, évidemment vous ne pourriez pas le faire, vous rouleriez par terre… Mais à votre décharge, vous n’avez pas besoin de ça pour réfléchir.
— Merci, Workan ! Toujours prêt à se payer ma tête, hein ? Vous continuez d’accumuler les notes de service sans en prendre connaissance ?
— Vous avez remarqué ? C’est vrai que la pile est un peu plus haute, je suis désolé. J’ai changé de stylo, au lieu de quatorze centimètres, le nouveau mesure quatorze centimètres et six millimètres, d’où la hauteur de la pile. Tenez, regardez ! Ah, zut, elle dépasse et fait au moins seize centimètres. Je vais donc enlever quelques notes du dessus et les jeter à la poubelle. Voilà ! On est à la bonne hauteur, à moins que vous n’ayez une autre note ou un formulaire à me faire remplir ? Si oui, donnez-la-moi, je vais la glisser sous la pile et arrivera un jour où elle fera surface tout là-haut.
— Dans combien de temps ?
— Ça varie selon la prolixité de la direction.
— Vous parlez de moi ?
— M’avez-vous déjà entendu parler de vous ?
Prigent fit acte de perplexité. Que voulait dire Workan ?
— Je change de sujet, commissaire…
— C’est bien, le coupa Lucien.
— Voilà, je vais profiter de ce mois de février pour entamer une retraite spirituelle de cinq jours à l’abbaye du Mont Saint-Michel chez les Frères des Fraternités monastiques de Jérusalem.
— Ah bon ! Vous m’avez fait peur, je pensais que vous m’annonciez votre retraite définitive… Que deviendrais-je sans vous ?
— Gardez vos sarcasmes, Workan. Bien entendu, j’irai avec madame.
— Madame Prigent ? ironisa Lucien.
— Qui voulez-vous que ce soit d’autre ? Je ne suis pas comme certains…
— Pourtant, quand vous étiez jeune inspecteur à Paris, rue de…
— Ça suffit, Workan ! Il y a prescription ! Ça fait plus de quarante ans, je ne m’en souviens même plus.
— Moi, si ! C’est écrit sur les fiches des Workanowski, mais ça, je vous l’ai déjà fait savoir.
— Allez au diable avec votre famille !
— Je pensais plutôt que vous auriez prié pour moi… avec madame évidemment. Vous n’êtes pas trop de deux pour absoudre mes péchés.
— Je vous hais, Workan !
— Je ne vous le rends pas, monsieur le divisionnaire, j’ai beaucoup d’estime et de déférence à votre égard. Même s’il y a un mois, vous m’avez fait passer Noël dans un aéroport désert à la merci d’un tueur1, tout cela à cause d’un plan pitoyable orchestré par vous et le préfet. Moi, qui suis sans religion, je pardonne, je ne hais point.
— C’est fini, votre cirque ?
— Oui. Mais en parlant de cirque, vous n’allez pas être déçu, j’ai vu sur Ouest-France ce matin qu’un moine s’était envolé du haut du Mont.
— Ah, zut ! Vous me charriez encore, là ? demanda Prigent.
— Non.
— Un moine ? Un Frère, plutôt, non ? Des Fraternités monastiques de Jérusalem ?
— Je n’en sais rien… Ce n’était vraisemblablement pas l’archange Saint-Michel, car le moine en question ne savait pas voler et il en est mort.
— C’est moche, je n’avais pas besoin de ça, je vais me retrouver en plein deuil avec les Frères de la communauté.
— Quand on n’a pas de chance, on n’a pas de chance… Vous partez quand ?
— En fin d’après-midi.
— C’est bien. Que me vaut l’honneur de votre visite, monsieur le divisionnaire, à part me tirer de ma méditation ?
— Comme je vais être absent quelques jours et que le téléphone est banni de cette retraite spirituelle, j’aimerais que vous jetiez un œil sur mon courrier, mes mails, messages, et cetera, uniquement sur le plus urgent évidemment…
— Et votre secrétaire ?
— C’est elle qui vous préviendra de l’urgence, justement.
— Je peux aller m’asseoir dans votre bureau en votre absence ?
— Non.
— Merci… Eh bien, bonne retraite… Vous organisez un pot de départ ?
Workan avait à peine terminé sa phrase que la porte de son bureau claqua, emmenant Prigent dans un courant d’air frais.
Il dut croiser les adjoints de Workan dans le couloir, car ceux-ci s’engouffrèrent dans l’antre du commissaire en se bousculant.
— Décidément, lança Workan, après le chef, voilà la troupe ! Mais qu’est-ce qu’il se passe dans ce commissariat ?
— Elle a avoué, déclara Lerouyer, capitaine de son état.
— C’est à moi qu’elle a avoué, révéla, satisfaite, Leila.
— Et vous, Roberto, elle ne vous a rien avoué ?
— J’étais parti chercher les sandwichs.
— C’est bien, tout ça, mais de qui parlez-vous ? s’interrogea Workan.
— Ben, madame Painfrais ! s’écria Leila. Vous savez, l’affaire que vous nous avez laissée par charité.
— C’était tellement évident… Deux tirs de chevrotine à bout portant dans le bas de la poitrine.
— Oui.
— Du gros plomb à sanglier ? De la chevrotine ?
— Oui.
— Deux cratères qui ont traversé le ventre de monsieur Painfrais. À cet endroit de son corps, monsieur Painfrais a maintenant deux oculus qui permettent de voir des deux côtés. Cratères à hauteur d’épaule et de visée de madame Painfrais. Vieux fusil à deux canons juxtaposés… Vous l’avez trouvé ?
— Non.
— Retrouvez-le, ce n’est pas sûr que ce soit elle.
— Mais elle a avoué ! s’exclama Leila.
— Je viens d’avouer au divisionnaire que j’allais m’occuper de ses papiers les plus urgents. Je ne le ferai pas, car je n’en ai rien à foutre… Faut pas se fier aux aveux. Si elle vous dit où elle a caché le fusil et qu’il est vraiment à cet endroit, vous aurez bien avancé.
— Pourquoi vous occuper des papiers du divisionnaire ? s’inquiéta Roberto, à l’arrière de la troupe.
— Prigent part en retraite spirituelle quelques jours avec sa femme, dans un monastère.
— Où ?
— Curiosité féminine mal placée, lieutenante Mahir… Il va couper son téléphone, alors ne cherchez surtout pas à l’appeler.
1 Voir Turbulences sur Dinard, même auteur, même collection.
Deux jours plus tard
Workan poussa la porte du bureau de Prigent. La secrétaire l’attendait debout devant le bureau du divisionnaire.
— Commissaire, excusez-moi de vous déranger, mais j’ai ça qui m’embête. Le procureur de Coutances, dans la Manche, transmet une demande au divisionnaire en tant que chef de la DZPJ Ouest1 de nommer un service d’enquête pour une affaire criminelle au Mont Saint-Michel.
— Qu’il voit ça avec la gendarmerie de Pontorson.
— Ils ont commencé à enquêter, mais il veut dessaisir les gendarmes. Non pas qu’ils fassent mal leur travail, mais ce serait une histoire de proximité par rapport à la victime.
— OK ! Et qu’est-ce que je dois faire ?
— En tant que chef, provisoire, de la DZPJ Ouest, vous devez désigner un service de police judiciaire. Caen ou Rennes. La Manche fait aussi partie de nos prérogatives.
— Le grand manitou étant déjà sur place, autant lui filer l’affaire !
La secrétaire éclata de rire, elle aimait que l’on se moque de son patron, sans aller trop loin, bien sûr. C’était le genre de femme chevillée corps et âme au bien-être de son boss.
— C’est prestigieux, le Mont Saint-Michel, dit-elle, l’enquêteur choisi se fera un nom à travers la France. Je ne sais pas, mais je vous verrais bien aller là-bas.
— Tout ça pour ça, se navra Workan. En fait, c’est vous la cheffe. Moi, je désigne la PJ de Caen.
— Non. Ce sera vous ! Je ne veux pas qu’il arrive des histoires à Armel… pardon, à monsieur Prigent. Il a besoin de repos et je le connais, il va vouloir s’en mêler. Si c’est vous, il aura confiance, même si je connais vos chamailleries avec lui.
— Je pourrais faire des notes de frais de chez la mère Poulard ?
— Non ! Vous avez toujours votre Bentley ?
— Oui, fit-il, suspicieux en levant un sourcil.
— Je vous conseille de rester coucher là-bas, ça nous coûtera moins cher que les allers-retours avec votre carrosse.
— Je roule au bioéthanol.
— Ah oui, c’est vrai. Bien, vous ferez comme vous voudrez.
Cette femme prend le pouvoir de la DZPJ Ouest, songea Workan. Le chat est parti, la souris danse.
— Vous partirez demain matin, poursuivit-elle, vous rejoindrez Pontorson et sa gendarmerie pour aller aux renseignements. Prenez votre valise, on ne sait jamais.
— Vous êtes trop bonne, madame…
— Ah ? Si vous voyez monsieur Prigent dans l’abbaye, dites-lui que tout se passe bien ici. Tout est en ordre. Il adore l’ordre… J’espère que cette retraite va calmer son anxiété. C’est un grand anxieux, vous savez ?
— Comme moi, dit Workan. On est trop sensible dans la police.
*
Leila rejoignit Lucien vers vingt-deux heures le soir même, rue de la Monnaie. Elle se plaignit que les pavés rennais étaient glissants et qu’elle était tombée. Lucien ne fut pas dupe et lui prodigua néanmoins quelques massages qui n’avaient rien de thérapeutique, à la grande satisfaction de la jolie Berbère.
— Tu pars demain matin ? s’enquit-elle.
— Oui.
— Je peux venir avec toi ?
— Non. Tu termines l’affaire de madame Painfrais avec les deux autres loustics.
— Ah ! À ce sujet, elle nous a dit où était caché le fusil : derrière le frigo. Le gun est parti au labo scientifique… Elle a avoué l’avoir tué, renseigné la cache du fusil, qu’est-ce que tu veux de plus ? J’ajoute que les habits de la dame sont aussi transmis au labo… D’après le voisinage, Painfrais était un sale type. Mauvais traitements envers sa femme… Il lui enlevait le pain de la bouche. Voilà, c’est comme ça qu’il y a eu un double pan-pan, elle a bien fait.
— Pas de jugement, Mahir. No vengeance.
— Ce n’est pas mon style.
Le lendemain matin, par moins deux degrés, Workan fit chauffer le carrosse en sortant du parking souterrain de la place des Lices, où il louait une place à l’année.
Il sortit de la rocade de Rennes par la porte des Longs-Champs et emprunta la D175 en direction de Pontorson et du Mont Saint-Michel. À la sortie suivante, porte de Normandie, il aurait pu prendre l’autoroute A84, mais il se sentait d’humeur bucolique et préférait rouler en campagne, quitte à perdre du temps dans les traversées des multiples bourgades. Et puis la nature était magnifique sous ce givre blanc. Basique et conservateur, Lucien portait des Ray-Ban classiques Old Aviator. Toutefois à sa vue et polarisées. Les reflets glacés du soleil irritaient ses yeux. Comme par magie, sans aucune manipulation, la D175 devint la D975 ; Workan comprit qu’il venait de franchir la frontière entre les Vikings et les Celtes. Il n’était plus très loin de Pontorson.
La gendarmerie se trouvait rue Général-Patton, l’homme au Colt d’ivoire. Il sonna au portail et un maréchal des logis-chef vint lui ouvrir.
— Je suis le commissaire Workan.
— Nous le savons, le procureur de Coutances nous a informés.
— Déçus ?
— Non. Ça nous aurait changés des histoires de touristes indélicats au Mont… mais c’est comme ça. L’adjudant-chef Dubois va vous recevoir.
Le commissaire pénétra dans le bureau. L’homme devant lui portait une barbe poivre et sel, il pria Workan de s’asseoir face à lui.
