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Quand art et crime font bon ménage...
À la Chapelle de l'Oratoire de Nantes, le musée d'Arts s'apprête à accueillir l'une des plus prestigieuses collections de porcelaines de différentes dynasties chinoises.
Mais voilà que la tête de monsieur Zhou, l'un des Chinois qui accompagnent l'exposition, est retrouvée sur un plat de la Famille Verte du XVIIIe siècle, de la période Kangxi, dynastie Qing, ce qui laisse un arrière-goût d'amertume aux organisateurs. D'autant plus que Zhou et son plat ont été retrouvés dans le Speed Rabbit, un manège de la fête foraine qui se déroule devant le musée.
Et c'est avec un frémissement glacé que la police découvre au même moment la présence sur place de Fletcher Nowski, un amateur d'art certes, mais surtout un malfrat, par ailleurs cousin du commissaire Workan. Le chef de la police judiciaire de l'ouest de la France, le divisionnaire Prigent, missionne donc le ténébreux commissaire pour la plus folle des plongées dans cet antre de la porcelaine. Attention à la casse !
Hugo Buan nous livre une fois de plus une enquête passionnante toujous aussi drôle, de l'insolent mais terriblement attachant commissaire Workan !
EXTRAIT
— Écoutez, Workan, j’ai beaucoup espéré une sorte de rédemption de votre part, maintenant, je sais que vous ne changerez jamais. Je dois malheureusement composer avec votre schizophrénie. Vous êtes un grand malade, Workan… Ceci dit, rappliquez au plus vite, j’ai une affaire pour vous !
— Quel genre ? balbutia Lucien sous les coups de boutoir assénés par Agnès.
— Genre oriental.
— C’est-à-dire ?
— Un consommé de calebasse pékinoise servi dans une jatte en porcelaine du XVe siècle ; période Ming, je crois…
— Si je vous suis bien, vous avez une tête de Chinois dans une sorte de vasque en porcelaine. C’est ça ?
— Oui.
— Et c’est tout ?
— Oui.
— Le reste du corps ?
— Envolé, évaporé, il a dû être servi avec des perles du Japon…
À PROPOS DE L’AUTEUR
Hugo Buan est né en 1947 à Saint-Malo où il vit et écrit.
Passionné de polars, après une carrière professionnelle de dessinateur dans le Génie Civil, il publie en 2008 son premier roman, Hortensias Blues, une enquête policière bourrée d’humour à l’imagination débordante. Il crée ainsi le personnage du commissaire Lucien Workan, fonctionnaire quelque peu en disgrâce auprès de sa hiérarchie, ce qui lui vaut d’être muté depuis Toulouse, où il a laissé sa famille, à Rennes. Ses méthodes sont encore largement désapprouvées par son nouveau patron, mais pour Workan, seul le résultat compte !
Un honnête premier succès pour l’auteur qui embraye dès 2009 avec Cézembre noire, dans lequel « il laisse libre cours à son style débridé ».
Ajoutons que ses ouvrages se sont retrouvés sélectionnés pour pas moins de 5 prix, parmi lesquels le Prix Michel Lebrun au Mans et le Prix Polar de Cognac.
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Seitenzahl: 318
Veröffentlichungsjahr: 2017
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HUGO BUAN
Opération
Porcelaine
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 Saint-Évarzec
DU MÊME AUTEUR
J’étais tueur à Beckenra City
Les enquêtes du commissaire Workan
1. Hortensias blues
2. Cézembre noire
3. La nuit du Tricheur
4. L’œil du singe
5. L’incorrigible monsieur William
6. Eagle à jamais
7. Le quai des enrhumés
8. L’héritage de Jack l’Éventreur
9. Opération porcelaine
Site de l’auteur :www.hugobuan.com
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,
des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant
ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’autorisation d’effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d’Exploitation du droit de Copie (CFC) - 20, rue des Grands Augustins - 75 006 PARIS - Tél. 01 44 07 47 70/Fax : 01 46 34 67 19 - © 2017 - Éditions du Palémon.
Chapitre 1
Il ôta ses vêtements, garda son boxer et s’allongea sur la table, le téléphone portable à la main. Le cuir lui glaça le ventre. Il appuya sur une touche. Trois sonneries, et Véronique décrocha.
— Véro à l’appareil, dit-elle.
— C’est moi.
— J’ai vu.
— Je ne te dérange pas ?
— Pas encore.
— OK, fit Workan. À tout hasard… Si je te demande quel temps il fait à Toulouse, tu t’en fiches ?
— Complètement.
— C’est ce que je pensais, donc je ne te le demande pas, car moi aussi, je m’en fous totalement… Tu vois, ce que j’aime chez toi c’est ta bonne humeur.
— Tu m’appelles pour m’avouer ça ? dit-elle sèchement.
— Hélas non… Ça y est, j’ai pris un avocat pour le divorce.
— C’est déjà ton troisième !
— Celui-là a l’air pas mal, un peu débonnaire, mais…
— Quelqu’un que tu peux manipuler ! le coupa-t-elle.
Workan grimaça.
— Écoute, Véro… On enterre la hache de guerre, tu veux bien ? J’ai eu Jeanne hier au téléphone, elle m’a dit que José voulait t’épouser, c’est vrai ?
— C’est vrai, mais pour cela, il faut que le jugement de divorce soit prononcé… Tu me suis ?
— Je suis entièrement sur la même longueur d’onde, Véro… Ça va avancer, je te le promets. Mais entre nous, José, TON agent immobilier, il suffit d’y associer le mot escroc et ça devient un pléonasme. Ils ne sont pas comme nous, ces gens-là. Ils te vendent un container dans une déchetterie en te faisant croire que c’est tendance et que tu as fait l’affaire du siècle. J’ai voulu acheter un studio à Saint-Malo avec vue sur mer. C’est vrai que je la voyais, la mer, quand c’était marée haute, pas à marée basse, mais après s’être extrait du Velux, avoir escaladé le toit en ardoise et grimpé sur la souche de cheminée. Remarque, lui, il n’est pas près de la revoir, la mer…
— Lucien !
— Oui ?
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Je te demande de bien réfléchir avant d’épouser ce charlatan. Je ne veux pas que la mère de ma fille termine ses jours en prison… Voilà… Et puis…
— Et puis quoi ?
— Et puis… Il y a Leila qui veut que je clarifie la situation.
— Elle a raison, elle me fascine, cette petite, elle a beaucoup de courage pour être amoureuse de toi !
— Tu l’as été aussi.
— Quoi ?
— Amoureuse.
— Oui. J’avais beaucoup de courage à l’époque, justement. Tu vois, Lucien, maintenant je suis zen. José est gentil, prévenant, vaillant…
— Ça veut dire quoi « vaillant » ? l’interrompit Workan. Vous ne faites pas que ça, quand même ?
Véronique éluda la question.
— Tu veux que Jeanne aille passer ses vacances de Noël à Rennes ?
— Oui, c’est pour cela que je l’ai appelée hier. Elle est d’accord.
— Lucien. Elle n’a pas osé te dire non, elle se faisait une joie de venir aux sports d’hiver avec nous… Tu vois le problème ?
Le visage de Workan s’assombrit.
— OK… OK… Bon, on en reparlera.
— Tu pourrais venir dans la même station que nous, en compagnie de Leila…
— Euh… oui… Pourquoi pas.
Il grimaça violemment.
— Aïe aïe ! grogna-t-il, vous me faites mal !
— À qui parles-tu ? s’inquiéta Véronique.
— C’est rien ! C’est la kiné qui me fait mal !
— Tu es chez la kiné ? balança méchamment Véronique.
— Ben oui, c’est plus prat…
Il s’interrompit en constatant sur son écran que Véro avait mis fin à la conversation. Il appuya sur “Fin” à son tour.
Allongé sur la table de massage, il tenta une torsion de sa nuque raidie afin de capter le regard de la praticienne.
— Ça ne va pas, de me faire mal comme ça ! lui reprocha-t-il.
— Ce n’est pas une cabine téléphonique, ici, commissaire. Vos états d’âme et vos déboires conjugaux ne m’intéressent pas. J’espère que ça ne se reproduira plus, sinon j’annule les séances prévues.
— Oh là là, quelle capricieuse ! marmonna-t-il.
La kiné lui pinça les deltoïdes.
— Aïe ! Je plains votre mari.
— En parlant de mon mari, vous savez ce qu’il fait comme profession ?
— Non.
— Agent immobilier.
— Ah merde !… Aïe ! La vengeance est un plat qui se mange froid. Alors, attendez un peu, s’il vous plaît. C’est tout chaud, là… Vous m’avez l’air très susceptible comme femme…
— Il a quelques biens en vente sur Saint-Malo, je ne serais pas surprise que ce soit lui qui vous ait fait visiter un studio avec « vue sur mer » l’autre jour.
— Oh, vous savez, il y a beaucoup de studios à vendre et beaucoup d’agents immobiliers dans le secteur.
— Peut-être ! Mais il y en a peu avec les deux yeux au beurre noir et une incapacité temporaire de travail. Le monde est petit, commissaire.
— À qui le dites-vous ! chuinta Workan, tous les muscles bandés en attente du châtiment. « Vue sur mer », il avait dit.
— C’était l’annonce du dessous, commissaire, vous avez mélangé les deux textes, m’a-t-il dit.
— Ah ! Comme c’est étrange… Et là, vous allez me laisser repartir vivant ou quoi ?… Ou m’apprendre à lire les annonces sur le Bon Coin dans le bon ordre ?
Son portable se mit à sonner, il regarda l’écran : « Commissaire Prigent ».
— Je suis désolé, mais là, je dois répondre, c’est le patron.
Agnès, la kiné, tira la tronche, elle opina vaguement – et c’est très difficile d’opiner vaguement…
— Workan à l’appareil, lança Lucien.
— Qu’est-ce que vous faites ? Je vous attends au bureau !
La voix était impérieuse, celle d’un autocrate qui voyant sa fin venir – la retraite – lance ses dernières forces dans la bataille…
— Je suis prisonnier, monsieur le divisionnaire.Help me !
— Qu’est-ce que c’est que ces balivernes, Workan ?
— Je suis tombé dans un guet-apens. Je me suis livré, nu, innocent, aux mains d’une bourrelle… Enfin, d’une bourreau… D’après vous, ça se dit « bourrelle » ou quoi ? Vous devez savoir ça, vous qui regardezDes Chiffres et des Lettres…
— Les bourrelles n’existent plus, Workan, c’est comme les charrettes à bras et la presse à cidre ambulante… Tout se perd.
— J’en ai pourtant une en face de moi, ou plutôt sur mon dos.
Agnès s’impatientait ; la palpation digitale, sur les muscles du commissaire, s’amplifiait et ferait bientôt place à de la trituration.
Elle grogna :
— Ça m’a l’air d’être un beau boxon dans votre tête !
— J’ai entendu une voix, s’écria Prigent.
— C’est la bourrelle !
— Écoutez, Workan, j’ai beaucoup espéré une sorte de rédemption de votre part, maintenant, je sais que vous ne changerez jamais. Je dois malheureusement composer avec votre schizophrénie. Vous êtes un grand malade, Workan… Ceci dit, rappliquez au plus vite, j’ai une affaire pour vous !
— Quel genre ? balbutia Lucien sous les coups de boutoir assénés par Agnès.
— Genre oriental.
— C’est-à-dire ?
— Un consommé de calebasse pékinoise servi dans une jatte en porcelaine du XVe siècle ; période Ming, je crois…
— Si je vous suis bien, vous avez une tête de Chinois dans une sorte de vasque en porcelaine. C’est ça ?
— Oui.
— Et c’est tout ?
— Oui.
— Le reste du corps ?
— Envolé, évaporé, il a dû être servi avec des perles du Japon…
— Comment savez-vous que cette tête est chinoise ? Je suppose que les traits du visage sont asiatiques ?
— Oui.
— Elle peut être aussi bien japonaise que vietnamienne ou autres… Imaginons qu’on retrouve votre tête, monsieur le divisionnaire, même si elle est assez caractéristique, on ne dirait pas : « Tiens, voici une belle tête de Français ! » On dirait : « Cette grosse tête est européenne ou pour le moins caucasienne. » Vous me suivez ?
— Premièrement, Workan, ma grosse tête vous emmerde et deuxièmement, si je dis que la tête dans la vasque est chinoise, c’est que j’ai des informations. Informations que je vous donnerai au bureau.
— Vous êtes trop bon.
Cette histoire de tête chagrina passablement la kiné, la pression de ses doigts se fit moins intense et c’est presque avec douceur qu’elle caressait maintenant le dos de Workan.
— Vous allez moins rire tout à l’heure, répliqua Prigent, attendez-vous à des surprises. Des surprises désagréables, cela va de soi, ajouta-t-il, malicieux.
— La menace vous sied mal, Monsieur le divisionnaire, en tout cas, elle ne grandit pas son auteur… J’espère que vous avez de bons arguments pour que cette « surprise » soit vraiment déplaisante. J’arrive.
Workan mit fin à la conversation en balayant son écran du doigt.
Las, il songea qu’il se retrouvait éternellement en conflit avec sa hiérarchie. Mais pas seulement ; avec ses témoins, aussi ; avec ses suspects, c’était déjà plus naturel ; mais également avec ses subordonnés, sa femme, sa compagne Leila et à peu près tous les gens qu’il connaissait. Sa fille échappait à la règle. La procureure, le médecin légiste, le juge, l’Identité Judiciaire étaient des ennemis potentiels. Il vivait dans un affrontement perpétuel avec ses partenaires de rugby, son garagiste, les aubergistes chez qui il déjeunait fréquemment et même sa femme de ménage. Il ne souffrait apparemment d’aucune frustration, tout au moins le ressentait-il ainsi, ce qui aurait dû éliminer toute idée de vengeance et d’agressivité. Il décida de faire des efforts, d’être plus empathique, mais pas trop, de mieux communiquer, de comprendre l’autre. Encore faudrait-il que les autres essaient de le comprendre, lui. Les efforts devaient s’effectuer dans les deux sens. Satisfait de cette bonne résolution, il se mit à sourire, le visage enfoui dans le trou de la table de massage destiné à cet effet, un peu comme une autruche se cachant la tête dans le sable.
Agnès ne montrait plus aucune velléité de torture, secouée par l’idée de la tête du Chinois dans sa vasque de porcelaine. Elle vit fugacement passer devant ses yeux le tableau du Caravage où l’on voyait Salomé tenir un plateau avec la tête de saint Jean-Baptiste posée dessus.
— C’est quoi cette histoire de Chinois ? demanda-t-elle avec précaution.
— Rien. Juste un étourdi qui a perdu la tête… Un agent immobilier qui tentait de vendre un studio avec vue sur mer. Un studio situé à cinq kilomètres de la côte et encastré entre quatre HLM. Un suicidaire.
La voix sortant du trou était étouffée et semblait venir d’outre-tombe.
Agnès lui tapa le dos du plat de la main.
— Vous pouvez vous lever, c’est terminé.
Workan se retourna pour se retrouver assis sur le bord de la table de massage. Il n’avait aucunement besoin du petit tabouret généreusement attribué aux gens de petite ou moyenne taille pour descendre confortablement de la table de la kiné. Il déplia ses cent quatre-vingt-sept centimètres et marcha jusqu’au valet où il avait déposé ses vêtements.
Bel homme, songea Agnès,con, mais bel homme. Le tee-shirt et la chemise enfilés, Workan passa la main dans ses cheveux bruns et longs pour les remettre en ordre. Il enfila son pantalon de costume Hugo Boss et agrafa sa ceinture. La kiné venait vers lui avec son agenda, pour confirmer ses prochains rendez-vous. Il lui dit :
— Vous me prenez pour une brute, Agnès ?
— Je n’ai pas dit ça, mais…
— Je vais vous faire de la peine, l’arrêta-t-il, et j’en suis désolé.
— Mais que… quoi ?
— Vous m’avez entendu dire à ma femme que l’agent immobilier avec qui j’étais, ne reverrait pas la mer de sitôt ?
— Euh… oui.
— Ce n’était pas de mon fait, Agnès. J’ai assisté, après ma visite du studio, à une dispute sur le parking entre votre mari et un autre homme. Je crois qu’il y était question d’une femme, demandez à votre mari s’il a une maîtresse… Désolé.
Il quitta le cabinet, laissant la kiné statufiée.
Chapitre 2
Le cabinet de kinésithérapie se situait dans le centre-ville. La Bentley de Workan traversa la place de Bretagne afin de rejoindre le boulevard de la Tour d’Auvergne au numéro 22, siège de la police judiciaire rennaise. La DIPJ1de Rennes couvrait administrativement la Bretagne, la Normandie et les Pays de Loire avec les SRPJ2de Rouen et d’Angers. Les antennes de la police judiciaire de Caen, du Havre, de Nantes ainsi que de Quimper et Brest complétaient l’organigramme. Le commissaire divisionnaire Armel Prigent, basé à Rennes, régnait sans partage sur son royaume qui recensait un peu plus de dix millions de sujets. Autant dire dix millions de criminels en puissance. La suspicion inhérente à cette fonction révélait chez lui une pathologie anxiogène. Et il n’y a qu’un pas pour passer de l’anxiété à une angoisse irraisonnée. Son angoisse à lui s’appelait Workan. Certes, à soixante ans, et pas très loin de la retraite, l’espoir de ne plus voir ce satané commissaire aurait dû l’apaiser, mais non, rien n’y faisait. Par la faute du grand brun, il avait l‘impression de rater sa vie, de passer à côté de quelque chose de bien : le bonheur des gens simples. Il avait commencé sa carrière avec un bâton, une capeline et un vélo. Puis il avait grimpé les échelons jusqu’à obtenir une licence de droit et réussir son entrée à l’école des commissaires. Tout ça pour qu’un sale con de Polak de flic vienne lui gâcher la fin de sa carrière et lui filer des palpitations… Et ça n’allait pas s’arrêter là avec ce qu’il allait lui révéler. Les Workanowski le tenaient avec cette putain de fiche qu’ils avaient sur lui… Une pute et une gâterie dans les années quatre-vingt, alors qu’il était en uniforme. Misère de misère, ce n’était rien, mais il considérait madame Prigent comme une sainte, elle ne devait à aucun prix savoir… Enfin, à lui bientôt, le golfe du Morbihan et la pêche au bas de l’eau… Les odeurs de sardines grillées vinrent lui chatouiller les narines.
Workan avait garé la voiture sur le parking intérieur de l’hôtel de police et à peine assis dans son bureau, il dut subir les assauts de son équipe. Le lieutenant Laurent Roberto vint s’excuser d’avoir perdu le gyrophare de son véhicule… Il dut avouer qu’au terme d’une enquête rondement menée, étant dans un état second, il avait emporté l’objet dans une boîte de nuit et ce dernier, passant de main en main, avait fini par disparaître… à son grand dam. Grand dam ou pas, il fut renvoyé séance tenante à l’accomplissement d’une tâche obscure, certainement administrative.
Le capitaine Lerouyer et la belle lieutenante Leila Mahir, plus ou moins l’amante de Workan – enfin, ça dépendait de plein de choses souvent inextricables – venaient d’être saisis d’un homicide. Un homme avait été vu entrant dans un ascenseur, au sous-sol d’une tour de bureaux, ce qui correspondait au parking, et avait été retrouvé au huitième étage de cette même tour le lendemain matin, plutôt mort que vivant, et ce toujours dans l’ascenseur. Lardé de coups de couteau, ce directeur de société, encore tout rigide, avait été délivré de sa cage d’acier par les employés de chez Otis. L’ascenseur avait été mis en panne, semblait-il, d’une façon volontaire. Ce crime ou ce suicide, il ne fallait rien exclure, mit une pléthore de neurones, des deux flics, en vacances. Et ceux qui restaient n’étaient pas les plus volontaires pour éclaircir l’énigme.
— Ce n’est certainement pas un suicide, s’exclama Leila, ou alors le mec était lanceur de couteaux, vu le nombre de plaies. Et le gros blème c’est qu’on n’en a pas retrouvé un seul dans la cage… Imaginez, commissaire, un mec, tout seul, enfermé dans un ascenseur avec les portes bloquées, trucidé à coups de lame. C’estLe Mystère de la chambre jaune, non ? L’assassin ne pouvait pas ressortir. Impossible ! Alors ?
— Alors quoi ? dit stoïquement Workan.
— Ben, qu’est-ce qu’on fait ?
— À part votre boulot, je ne vois pas grand-chose d’autre.
— J’aime pas les trucs de magicien, se plaignit Lerouyer.
— Quel magicien ?
— Ça. Ce crime c’est de la magie.
— Bon ! Je vais essayer de rester calme. C’est difficile, mais je vais y arriver. Lerouyer, derrière un tour de magie, il y a toujours une astuce, un leurre, un truquage, vous comprenez ? Ce n’est pas un sort d’une sorcière quelconque, un châtiment divin, un lapin tueur qui sort du chapeau… Puisque vous croyez à tout ça, si vous ne trouvez pas l’assassin, je vous fais scier en deux avec une égoïne. C’est compris ?
— OK.
— C’n’est pas les korrigans non plus, ajouta Workan, par rapport aux origines celtes de l’Irlandais flamboyant.
— OK, j’ai compris, souffla le rouquin en s’éloignant de sa démarche pataude.
Leila lui emboîta le pas. Elle se retourna et envoya vers Workan le baiser qu’elle avait dans la main, en soufflant dessus. Ce dernier haussa les épaules et lui décocha un sourire.
— Craquant ! dit-elle à voix basse.
Lerouyer crut percevoir un mot.
— Quoi ? fit-il.
— Rien.
Workan tria quelques papiers en les jetant systématiquement à la poubelle. Technique du rangement par le vide. En fait, il jetait les papiers du haut de la pile de quatorze centimètres, ce qui correspondait à la hauteur de son stylo. Les nouvelles notes prenaient place en dessous de la pile – sans être lues – et se retrouvaient bientôt en tête de gondole, avant de finir lamentablement dans la corbeille. Il luttait contre les lourdeurs administratives, rapports, statistiques, comptes rendus de réunions, tableaux en tout genre, colonnes, camemberts, courbes, volutes et poudre de perlimpinpin. Il soupira et se leva de son fauteuil. Le divisionnaire Prigent, à l’étage au-dessus, devait bouillir. Il avait sûrement vu la voiture de Workan dans la cour intérieure et se demandait combien de temps il lui faudrait pour parvenir jusqu’à son bureau. Il le faisait exprès, c’était voulu, faire grimper sa tension c’était son truc. Lui déclencher une crise d’apoplexie pour qu’il en crève comme Attila en l’an 453, c’était son trip. Ou comme Diderot, Lamartine, Flaubert, Bach qui moururent également d’apoplexie. Ou même comme le père d’Hitler. Ce dernier, c’est quand il vit son fils dans son landau, avec sa petite moustache.
Workan grimpa lentement l’escalier et frappa à la porte de Prigent. N’ayant pas de réponse, il l’ouvrit.
— Asseyez-vous, grognonna entre ses dents le divisionnaire.
Lucien s’assit devant le bureau du boss et dit :
— Vous m’avez demandé ?
— C’est quoi, vos conneries de bourrelle, là ?
— C’est la femelle du bourreau… Comme chameau et chamelle… Puceau et pucelle… Voyou et voyelle, chapeau et chapelleet cetera.
Prigent asséna un grand coup de plat de la main sur son bureau, déclenchant une crise de rhizarthrose qui lui martyrisa le pouce.
— Ça suffit, hurla-t-il en ajoutant un petit « Aïe ! » aussi discret que possible.
Ignorant le tapage, Workan poursuivit :
— Vermisseau et vermicelle, cerveau et cervelle, rideau et ridelle, cigogneau et cigognelle…
— Ça se dit cigognelle ? s’intéressa soudain Prigent.
— J’sais pas, mais c’est joli.
Le divisionnaire se redressa dans son fauteuil.
— Bon, Workan ! Vous allez arrêter vos élucubrations et vous concentrer sur ce que j’ai à vous dire !
— Bien monsieur. Je suis sûr que vous allez me parler de chinoiseries…
— En effet, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, et aussi vous révéler… la mauvaise surprise.
— Je sens que ça vous ferait plaisir de m’annoncer la mauvaise surprise tout de suite, non ? Mais vous devez suivre la chronologie des évènements et me résumer auparavant la situation. Je me trompe ?
Prigent grimaça, le Polak avait en partie raison.
— Cours Saint-André, ça vous dit quelque chose ?
— Non, fit Workan.
— C’est une vaste esplanade dans le cœur de Nantes…
— J’en suis fort aise.
— Ne m’interrompez pas ! Actuellement, se déroule sur ce cours et celui de Saint-Pierre, juste à côté, la fête foraine de septembre…
— Et vous voulez me payer un tour de manège ?
— Putain, Workan ! Arrêtez, merde !
— OK ! Mais j’ai déjà une question.
— M’étonne pas. Je continue : dans l’un des manèges de cette foire a été découverte une tête de Chinois…
— Décrochée en tirant la queue de Mickey ? Tour gratuit ?
— Vous m’énervez, Workan ! Vous faites le hâbleur parce que vous appréhendez la mauvaise nouvelle. Vous faites tout pour retarder l’échéance…
— Je dois avouer que si j’avais un Chinois dans ma famille, je serais inquiet. Mais ce n’est pas le cas, aucun Asiat’ chez les Workan. Dites-moi, monsieur le divisionnaire, qu’est-il advenu du reste du corps ?
— Il n’a pas été retrouvé. Cette tête était posée sur un plateau en porcelaine, à l’intérieur d’une petite cabane placée devant l’un des manèges. Comment appelle-t-on cette cabane déjà, Workan ?
— Je ne sais pas. Un guichet ?
— C’est cela : un guichet. La porte avait été forcée et le plateau glissé à l’intérieur avec ce macabre crâne.
— C’était quoi, comme manège ?
— Une sorte de Grand Huit appelé leSpeed Rabbit.
— Ça pourrait être une sorte d’offrande au lapin, non ?
— Workaaan…
La dernière syllabe s’éternisait sur un air de reproche vénéneux.
— Les Mayas faisaient bien pire.
— Je m’en tape, des Mayas… Revenons au cas qui nous intéresse… Cette tête de Chinois préoccupe, devinez qui ?
— J’sais pas.
— La Chine !
— Ça me semble normal, je vois mal les Norvégiens chamboulés par une tête de Chinois reposant sur un plateau de porcelaine dans un manège de type Grand Huit dédié à un lapin, appelé leSpeed Rabbit, et tout ça au cœur de Nantes. Les Norvégiens s’intéressent à beaucoup de choses, mais il ne faut pas exagérer… Ça touche donc la Chine ?
— Oui.
— Et vous savez pourquoi ?
— En partie, mais avec nos amis de la Grande Muraille, on peut peut-être prévoir des impondérables.
— Par essence, un impondérable ne se prévoit pas, monsieur le divisionnaire, en général, on le prend en pleine gueule et sans préavis.
— Vos remarques sont toujours judicieuses, mais là, si vous le voulez bien, je vais m’en passer… Je reviens à notre Chinois, cet homme fait partie d’une délégation du gouvernement de ce pays qui accompagne une exposition itinérante de porcelaines des dynasties Ming et autres. Vous ne le savez peut-être pas, mais le Musée des Beaux-Arts de Nantes est actuellement en travaux depuis quelques années et doit rouvrir ses portes au printemps 2017. Il y a un autre bâtiment qu’on appelle “la Chapelle de l’Oratoire”, qui jouxte ce musée et qui est également en travaux. Ces deux bâtiments reliés entre eux par un immense cube en béton formeront un nouvel ensemble baptisé “Musée d’Arts”.
— Musée d’Arts ? s’interrogea Workan. Quel nom stratégique ! Combien de technocrates et d’agences de communication ont planché sur ce nom ? Remarquez, c’est vrai qu’il y a de moins en moins de “Beaux” Arts… Dans un sens, c’est logique. Ils ne veulent plus assumer la vue d’un grand tableau noir avec un point blanc au milieu. Quand ce point blanc n’est pas dans un coin pour tromper le visiteur… Si Léonard revenait…
— Léonard ?
— De Vinci !
— Qu’est-ce qu’il dirait ?
— Qu’ils sont devenus fous.
— Mouais, fit Prigent. Ça les regarde, en tout cas, la direction a souhaité, pendant les travaux, ouvrir quelques salles à des expositions ponctuelles, afin de satisfaire l’attente du public.
— D’où l’exposition de porcelaines Ming ?
— Exactement ! Cette dernière se situe au premier étage de la Chapelle de l’Oratoire, juste en face du cours Saint-Pierre.
— Où il y a la fête foraine.
— Exact !
— Et la tête du Chinois.
— Non. Elle était sur le cours Saint-André, au-delà de la place Maréchal Foch qui sépare les deux cours… Si vous voulez bien me laisser poursuivre… L’enquête a été confiée à la PJ de Nantes. Je suis en relation avec le commissaire Lebreton qui a dirigé les premières investigations. Évidemment, il était difficile de donner une identité à cette… à ce… comment dire… à ce visage parfaitement inconnu.
— Pas de disparition signalée ?
— Non. J’ai l’impression que le linge sale se lave en famille… Lebreton a eu vent de cette exposition de porcelaines chinoises et a eu la brillante idée d’aller montrer ce plat au commissaire de ladite exposition. Il s’est avéré que cet ustensile avait été dérobé au moment de la mise en place des pièces de porcelaine et n’avait pas été retrouvé. Fort de cet élément, Lebreton a demandé à la délégation chinoise de passer à l’Institut médico-légal pour éventuellement identifier la tête de… la tête de…
— Chinois !
— C’est ça. Et bingo, ils ont reconnu un des leurs dont ils étaient sans nouvelle depuis la veille.
— Ils ont paru surpris ?
— Vous verrez ça avec Lebreton…
— Mais… mais je ne vais pas sur Nantes !
— Début de la surprise… Mauvaise, évidemment.
Workan le fusilla du regard, l’œil plus noir que jamais. Il demanda néanmoins :
— Cette délégation chinoise, elle est importante ?
— Non. Quatre personnes. Trois hommes et une femme. Enfin, il ne reste plus que deux hommes, le troisième étant légèrement raccourci. Le problème est que ce sont des fonctionnaires d’État et l’ambassade de Chine demande donc des comptes au gouvernement français… C’est là que ça se corse… pour vous.
— Comment ça, pour moi ? Je n’ai rien à voir dans cette histoire et je me refuse d’aller à Nantes ! tonna Workan, prêt à tourner les talons.
— Écoutez-moi, fit Prigent, patelin, les mains jointes comme un enfant de chœur. L’exposition a débuté le samedi trois septembre, la tête a été découverte le jeudi huit dans le manège, par son propriétaire, et nous sommes le lundi douze. Par conséquent, nous en sommes à une dizaine de jours d’expo, OK ?
— Je m’en fous !
— Le commissaire Lebreton a eu une superbe idée : à cause du plan Vigipirate, et en plus à cause de la valeur des pièces exposées, il y a des caméras partout. Ils ont confronté les disques durs où sont stockées les images, avec le logiciel de reconnaissance faciale, et là, devinez quoi ?
— Je m’en branle !
— Le logiciel est devenu fou et s’est mis en surchauffe, il a identifié quatre truands parmi lesquels se trouve un dénommé Fletcher Nowski. Votre petit-cousin. Vos liens de parenté sont notés dans sa fiche. C’est con, hein ?
Workan blêmit, il se souvenait du dernier coup de Fletcher au Couvent des Jacobins à Rennes3. Il ne dit rien. Prigent poursuivit :
— Lebreton les a localisés dans un hôtel de Nantes, mais après leur interrogatoire, rien n’a été retenu contre eux et ils ont été relâchés. Après deux nouvelles visites à l’exposition de porcelaines, ces lascars ont quitté leur hôtel et disparu.
— Fletcher est un amateur d’art, rien de surprenant à ce qu’il visite une telle exposition à Nantes, surtout si elle ne vient pas à Paris.
— Votre cousin est un truand, un gangster… Ce qu’il admire le plus, c’est le pognon.
Workan ne répondit pas. Artiste raté, Fletcher était devenu truand certes, mais restait un passionné d’art. Workan savait aussi que sa propre sœur Alice, juge d’instruction en région parisienne, était amoureuse de ce petit-cousin dévoyé, au risque de compromettre sa carrière. Il ignorait la nature et le degré de leur relation. À Rennes, lors de l’exposition des œuvres de Georges de la Tour au Couvent des Jacobins, il avait également fait la connaissance des trois complices de Fletcher. En y pensant, il eut un frisson dans le dos et poussa un gros soupir. C’étaient des malades, des grands malades.
1. Direction Interrégionale de la Police Judiciaire.
2. Service Régional de la Police Judiciaire.
3. Voir La nuit du Tricheur, même auteur, même collection.
Chapitre 3
Le lendemain matin, avec Leila comme passagère, la Bentley traçait la route en direction de Nantes. La voiture empruntait avec bonheur la mythique Nationale 137 qui reliait Bordeaux (Saint-André-de-Cubzac) à Saint-Malo. Route des vacances, pendant des décennies, pour les Bretons et les habitants de l’Ouest de la France. Bon, il est vrai qu’il ne restait plus grand-chose de l’originale, remplacée à coups de tronçons de quatre-voies et de morceaux autoroutiers, mais entre Nantes et Rennes, elle avait conservé ses statut et nom de N137. Ailleurs, elle avait été dégradée, humiliée, par la volonté de l’État, pour devenir une vulgaire départementale, la D137. À sa création en 1824, cette voie, qui passait donc par Saint-Malo, Rennes, Nantes, La Rochelle, Saintes, Blaye, Saint-André-de-Cubzac, sans oublier la Digue de Montaigu, alignait 479 kilomètres au compteur. Actuellement, il n’en restait plus que 114 kilomètres.
Ces considérations ne turlupinaient pas Workan, il s’en fichait comme de sa dernière dent de lait, et encore on est en droit de supposer que sa dernière dent de lait avait plus d’importance pour lui que la N137. Septembre s’avérait doux et ensoleillé, des petits nuages de brume stagnaient dans les prés, de chaque côté du ruban bitumé. Il conduisait avec douceur et sûreté, sans dépasser les 110 kilomètres par heure affichés à son régulateur. Cette vitesse lui convenait. Il se tourna vers Leila et lui dit :
— Je vais faire le plein à l’aire de Treillières…
— Encore ! Tu l’as fait hier.
Le moteur V8 de 507 chevaux consommait un peu plus de 25 litres aux cent. Pas du gazole, de la bonne essence écologique et tout. Sûrement par pudeur, le constructeur Bentley se voulait très vague quant à la consommation de ce véhicule, comme si cela n’avait aucune importance. En cherchant bien, on trouvait une consommation de 28 litres, oui, mais en conduite sportive. Ce qui signifiait qu’en conduite cool, comme celle de Workan, non seulement la consommation était proche du zéro, mais à l’arrivée, on pouvait encore revendre de l’essence. Ce qui, en définitive, en faisait la voiture la plus écologique du marché.
— Oui, mais je le refais, on n’est jamais trop prudent.
— Il fait combien, ton réservoir ?
— Cent litres !
— Pendant les grèves, tu pourrais ravitailler les stations-service… ironisa la fliquette.
Workan ne répondit pas. Il mit son clignotant vers la droite et entra sur l’aire de repos.
— Va commander deux cafés, je fais le plein et j’arrive.
La bête abreuvée, il alla se laver les mains et rejoignit Leila Mahir au comptoir.
— Ils ne vont pas être très heureux de voir deux flics de Rennes débarquer, les Nantais.
— C’est eux qui nous ont demandés, rétorqua Workan.
— À cause de ton cousin ?
— Il paraîtrait… Ça donne quoi le macchabée dans l’ascenseur ?
— Tu verras avec Lerouyer… Tu m’as débranchée de l’affaire.
— Momentanément. Je t’ai emmenée avec moi, au cas où les flics de Nantes ne seraient pas trop coopératifs ; je peux avoir des petites tâches subalternes à effectuer…
— Putain, j’y crois pas ! explosa Leila devant le regard interloqué de la dame aux sandwichs derrière le comptoir. C’est ça, on a besoin de bobonne ! Des petites mains et de la petite ménagère pour lui faire son café et ses photocopies. Pourquoi pas mon cul, tant que tu y es !
Workan, sans dire un mot, la saisit par le bras et l’éloigna vers la porte de sortie en laissant un billet de cinq euros sur le bar. À l’air libre, il desserra son étreinte.
— Merde ! Mais qu’est-ce qu’il te prend ? lâcha-t-il. Je t’emmène à Nantes pour qu’on soit tous les deux. On va avoir du temps ensemble… Ça ne te va pas ?
Boudeuse, elle maugréa :
— Si. Excuse-moi… Je suis trop branchée féministe, là. Pardonne-moi.
Ils embarquèrent dans la Bentley et reprirent la quatre-voies.
— Tu sais, avoua Workan, que je ne suis pas trop passionné par ces mouvements féministes exacerbés par leurs revendications, ces injonctions castratrices de chiennes de garde, où après les avoir digérés et assimilés, tous les hommes ont envie d’aller se pendre au premier chêne venu. Après s’être coupé les couilles, évidemment. Il faut se débarrasser de ces attributs criminels. Qu’une vraie femme libérée ne saurait voir, ou alors juste pour un échange standard. Comment ça fait de porter le pantalon avec des roubignoles dedans ? Évitez le futal slim, les nanas, car un peu trop moulant, c’est très effronté de deviner et de se pavaner avec deux chouquettes et un cornet apparents derrière la toile denim. La vraie guerre qu’elles devraient mener, les nanas, c’est contre les danseurs de l’Opéra ; c’est une véritable invitation au casse-noisettes, ces mecs-là !
Leila secoua la tête.
— N’importe quoi !
— Tu connais ma devise, Leila chérie ? Homme ou femme, chacun à sa place.
— Le problème avec toi, Lucien, c’est de deviner la nature de la place que tu nous réserves, à nous les meufs.
— Une place de choix. De premier choix.
— Lucien ?
— Oui ?
— Arrête tes conneries, ça va dégénérer.
— OK, n’en parlons plus.
— Comment on peut aimer un mec comme toi ?
— Je te le demande, c’est toi la mieux placée.
— Je crois que les femmes aiment lesbad boys…
— Ce qui n’est pas mon cas.
— C’est vrai. Tu es juste la pire des crapules.
— je suppose que c’est un compliment ?
— Enfoiré !
En évitant le levier de vitesse, elle lui déposa un baiser sur la joue.
La Nationale 137 pénétrait dans la ville de Nantes par le nord et prenait la dénomination non usurpée de route de Rennes. Cette route avalée, le véhicule poursuivit son chemin par le boulevard Robert Schumann. Workan hésita un peu devant les deux ronds-points de la rue Bellamy, il tourna à gauche sur le boulevard des frères Goncourt, puis deux fois à droite et poursuivit tout droit jusqu’au pont Général de la Motte Rouge qui enjambait l’Erdre et le menait place Waldeck Rousseau.
— C’est là, dit-il à Leila.
Le commissariat central de Nantes, tout en longueur, occupait tout le fond de la place. Le vaste bâtiment en béton de quatre étages, avec ses larges lames brise-soleil, faisait face aux quais de l’Erdre. Il y avait là des embarcadères pour des croisières ou des promenades bucoliques, sur la rivière, semblables à ceux des bateaux-mouches à Paris. Lucien longea le bâtiment administratif et alla garer son véhicule sur une place de parking, à l’arrière de l’hôtel de police, comme le lui avait indiqué le commissaire Lebreton.
Dans le hall d’accueil, le va-et-vient des gens en mal de main-courante et de plainte en tout genre battait son plein. Les gardiens de la paix, affairés, jaugeaient, soupesaient, suspectaient, supputaient et triaient au jugé le vrai du faux. Tous les matins, une partie de la misère urbaine déballait sa conscience et les avatars de la nuit en cet endroit peuplé d’uniformes. Workan et son beau costume gris anthracite détonnaient ; les mains dans les poches, il discutait avec une jeune beurette dont les fesses rebondies moulées dans un jean auraient fait bramer tous les Chouans de la région.
Le commissaire Lebreton vint à leur rencontre et les conduisit à son bureau. Il avait à peu près le même âge que Workan, dans les quarante-cinq ans. De taille moyenne, le visage avenant, les yeux pétillants, il leur désigna deux sièges. Après quelques politesses d’usage, la conversation embraya directement sur la tête originaire de l’empire du Milieu.
— On a une idée de la valeur du plat où se trouvait cette tête ? s’enquit Workan.
— Oui, fit Lebreton. Il consulta une feuille placée sur son bureau. D’après la délégation qui accompagne l’exposition, il s’agit d’un plat de la Famille Verte, du XVIIIe siècle de la période Kangxi, dynastie Qing. Il est estimé à 1 800 euros.
— Curieux, constata Workan, l’assassin ou les assassins ne connaissaient pas la valeur de ce plat. 1 800 euros c’est une somme…
— Pour la délégation, non. Il y a des pièces de bien plus grande valeur dans l’exposition.
— Quand même, fit Leila, j’aurais mis le ciboulot dans une passoire en plastique de chez Gifi, ça coûte moins cher !
— Oui, mais c’est moins classe, rétorqua Lebreton en souriant.
Workan resta songeur puis déclara :
— Rien que ce fait innocente Fletcher, il connaît parfaitement la valeur d’un objet d’art et n’aurait pas laissé passer 1 800 euros, comme ça. Tu l’as interrogé avec ses complices ?
Sans se connaître, entre flics de même grade, on se tutoie.
