Plus puissants que les dieux - Hugo Buan - E-Book

Plus puissants que les dieux E-Book

Hugo Buan

0,0

Beschreibung

Un mystérieux sarcophage est découvert au barrage de la Rance, Lucien Workan et ses coéquipiers vont enquêter sur cette étrange découverte...

Alors que Workan et son équipe se torturent les méninges dans un stage de psychocriminologie censé les aider à mieux appréhender le profil comportemental des criminels, le divisionnaire Prigent leur confie une enquête pour le moins singulière.
Des plongeurs ont découvert un étrange sarcophage au pied du barrage de la Rance. Depuis quand ce mystérieux cercueil est-il envasé là ? Que recèle-t-il ? C’est avec stupeur que les flics y découvrent un répugnant cadavre momifié au sourire narquois. Un sourire jaune. Mais Workan, comme on le sait, n’aime pas qu’on se moque de lui…
Pour élucider cette affaire, les enquêteurs vont devoir se tourner vers le passé et retrouver, dans la région de Saint-Malo, des ouvriers, encore vivants, qui ont participé à la construction de la première usine marémotrice du monde dans les années soixante…
L’un d’eux, de son bureau, ne quitte pas des yeux le grand édifice en béton barrant l’estuaire, pourquoi une telle obsession ? Le magnifique ouvrage d’art incarne-t-il pour lui un temps où il s’est senti plus puissant que les dieux ou bien, au contraire, un infâme destin ?

Découvrez un polar breton intrigant et plein d'humour mettant en scène un passé obscur : la construction de la première usine marémotrice du monde dans les années soixante.

EXTRAIT

— J’ose même pas y penser… Il ne doit plus rien rester du bonhomme : bouffé par les crabes…
— Justement non, cet homme était protégé dans un coffre en béton appelé pompeusement par le divisionnaire « sarcophage ». Il serait dans un état de conservation remarquable. Je dois cependant vous avertir d’une chose, il a un compas dans l’œil.
— C’était un géomètre ? demanda Leila.
— Écoutez-moi bien, lieutenante, je n’ai pas dit qu’il avait « LE compas dans l’œil », mais qu’il avait « UN compas dans l’œil ». Le premier mot est un article indéfini qui change beaucoup de choses.
— Vous n’êtes pas en train de nous dire, commissaire, que le macchabée qu’on va voir a un compas dans un œil ? s’inquiéta Lerouyer.
— Je crains que si.
— Il a un compas dans l’œil depuis cinquante ans ?
— Sans doute.
— Ça doit être gênant, fit Leila.
Workan regarda dans son rétro ; Roberto était livide.
— Eh lieutenant, vous êtes plus blanc que la neige de vos Ardennes. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Je ne vais jamais pouvoir regarder ça.
— Eh bien, vous tournerez le dos et écouterez la légiste… Ah oui, je dis la légiste, parce que notre bien-aimé Lecoq a pris sa retraite…
— Bon débarras ! fit Lerouyer. 

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Cette enquête de Workan est la 11ème de sa série et ne nécessite pas d'avoir lu les précédentes car on comprend assez vite les relations entre les personnages mais une chose est sûre, ce Workan, comme un bon petit palet breton pur beurre, a un vrai gout de reviens-y. J'y reviendrai. - kikenbook, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Hugo Buan est né en 1947 à Saint-Malo où il réside. Passionné de polar, il publie son premier roman, Hortensias Blues (en 2008 aux éditions Galodé de Saint-Malo), une enquête policière bourrée d’humour à l’imagination débordante. Il crée ainsi le personnage du commissaire Lucien Workan, fonctionnaire quelque peu en disgrâce auprès de sa hiérarchie, ce qui lui vaut d’être muté depuis Toulouse, où il a laissé sa famille, à Rennes. Ses méthodes sont encore largement désapprouvées par son nouveau patron, mais pour Workan, seul le résulat compte ! Ajoutons que ses ouvrages se sont retrouvés sélectionnés pour pas moins de 5 prix, parmi lesquels le Prix Michel Lebrun (au Mans) et le Prix Polar de Cognac.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 369

Veröffentlichungsjahr: 2019

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Chapitre 1

L’homme actionna l’ouverture électrique des volets roulants, il écarta légèrement le rideau, ses yeux étrécis plongèrent vers l’estuaire. Son arthrose le faisait souffrir. « Normal, à presque quatre-vingt-dix ans », se dit-il. Le jour tardait à se lever en ce petit matin d’un novembre particulièrement brumeux. D’habitude, il apercevait la pointe de la Vicomté, juste en face, de l’autre côté de la baie. Son regard se porta en amont, il distingua le halo lumineux horizontal, rougeoyant, provoqué par la file ininterrompue de voitures qui empruntait le barrage dans les deux sens. « Les employés, les ouvriers qui vont au boulot. Les pauvres ! Pourquoi s’obstinent-ils à vivre systématiquement sur la rive opposée à leur lieu de travail ? Ce serait tellement plus simple si chacun restait sur sa propre berge ! » Ces conducteurs provoquaient d’indescriptibles bouchons, maudits de toute la région. L’été, on y ajoutait les voitures des touristes, les bateaux de plaisance qui éclusaient à heures fixes en coupant le barrage en deux. Les travaux d’entretien d’EDF sur l’ouvrage et ceux de la DDE sur les routes d’accès parachevaient le travail. Le lieu était devenu une fabrique de CO2 à grande échelle. Il mettait surtout les nerfs des usagers à grande épreuve. Le vieillard, encore alerte malgré la douleur, haussa les épaules et se dirigea vers son bureau, il entendit sa femme préparer le café dans la cuisine. Il s’assit devant son grand cahier Clairefontaine, relut la dernière page. Il secoua la tête : il était fou d’écrire tout ça ! Il dévissa le capuchon de son stylo et d’une écriture maîtrisée, légèrement penchée, poursuivit :

« … Comme je l’ai ébauché hier, nous allions construire la première usine marémotrice au monde. Nous allions capturer l’énergie des marées. Un travail titanesque nous attendait. Jusqu’alors, un seul homme au monde (si l’on en croit la Bible) avait réussi à couper une mer en deux : Moïse ! « Moïse étendit sa main sur l’eau, et l’Éternel fit reculer la mer toute la nuit, par un vent d’est impétueux, et il mit la mer à sec. Les eaux furent divisées. Les enfants d’Israël entrèrent au milieu de la mer, dans son lit desséché, les eaux se dressant en muraille à leur droite et à leur gauche » (Exode, versets 21 et 22).

Nous étions plus pragmatiques, avec des moyens moins divins et plus humains, nous allions couper l’estuaire de la Rance. Nous allions mettre la mer à sec dans un endroit où règnent les plus fortes marées du monde et des courants assassins. Dans ce lieu asséché, nous construirions un ouvrage comme il n’en avait jamais été conçu, par son gigantisme, son innovation, son audace et sa fabrication d’énergie propre. Ceci, soixante ans avant que le terme ne devienne à la mode. Nous allions construire 750 m de folie entre la pointe de la Brebis, rive gauche, et la pointe de la Briantais, rive droite. À l’époque où nous commencions les travaux préparatoires, début 1961, les ouvriers de Saint-Nazaire achevaient la construction du paquebot France. Celle du Concorde, l’avion supersonique, n’allait pas tarder à démarrer et, parallèlement le premier sous-marin nucléaire français, le Redoutable, voyait ses premiers rivets posés à Cherbourg. Nous nous devions de relever le défi de ces grands chantiers. Je ne suis peut-être pas très objectif en pensant que le nôtre était le plus risqué, le plus imprévisible, car nous luttions contre des éléments naturels agressifs : le vent, les courants, les tempêtes, les fonds marins et les redoutables marées. Le débit de la Rance lors des vives eaux peut atteindre 18 000 m3à la seconde, c’est trois à quatre fois plus que le Rhône en crue… Un homme, un seul, âgé de quatre-vingts ans à l’époque, Albert Caquot, eut l’idée de construire « son » enceinte de batardeaux, pour assécher la mer, en commençant non par les côtés mais par le milieu de l’estuaire, pour mieux résister aux pressions de la mer… »

— Ton café va être froid ! fit une voix féminine à l’autre bout de l’appartement.

— J’arrive ! Je termine juste un paragraphe.

L’homme entendit des pas feutrés, venant du couloir, se rapprocher.

— Tu es dans tes recherches ? demanda la vieille dame en entrant dans le bureau de son mari.

— Oui. Le bassin de la Rance, son écosystème actuel et…

— C’est pas joli.

— Je suis moins pessimiste que toi, avec une vraie politique de désenvasement, une volonté du…

— Tu te mens à toi-même, le coupa sa femme. À propos de la Rance, j’ai vu dans le journal tout à l’heure que le truc qu’ils ont remonté hier sur le barrage intéresse les gendarmes. Tu étais au courant de cette chose ?… Ça ne peut pas être ce que tu sais ?

Un frisson lui parcourut l’échine, puis la sensation que ses vertèbres se soudaient entre elles. Il inspira et desserra les mâchoires. Au courant ? Il esquissa un sourire qui se transforma en un rictus incrédule.

— Non, je ne crois pas.

— Alors, ton café ?

— Je le réchaufferai tout à l’heure, ne t’occupe pas de moi.

— Comme tu veux. Je vais faire ma toilette.

La vieille femme s’éclipsa en silence.

C’était difficile, mais il tenta d’occulter l’information du journal. Seulement, des images de plus de cinquante ans lui revenaient sans cesse en mémoire et tournaient en boucle dans sa tête.

— Rien ! Il n’y a rien ! Je suis intouchable ! s’exclama-t-il d’une voix sourde.

Il se saisit d’un vieux critérium en aluminium, un vieil outil de travail pourvu d’une mine grasse type 2B, et écrivit dans la marge de son cahier Clairefontaine : « Il ne faut pas que j’oublie de parler des moulins à marée de la Rance ».

Les circonvolutions du crayon se gommaient facilement.

« … Je vais un peu vite en besogne, j’en suis déjà à la troisième enceinte de batardeaux, la principale, alors que je n’ai pas évoqué les deux premières. Le challenge dans le contrat entre EDF et l’État était de maintenir la libre navigation des bateaux entre la mer et la Rance ; pour ceci, il nous fallait d’abord construire l’écluse. Un premier projet la prévoyait sur la rive droite, côté Saint-Malo, entre l’îlot de Chalibert et la pointe de la Briantais. Comme dans tout bon prévisionnel, elle fut bâtie juste à l’opposé, pointe de la Brebis, côté Dinard… Il y a une explication à cela : la mer découvrait la grève, à cet endroit, à marée basse, on pouvait ainsi y couler nos fondations sans trop de problèmes. Il fallut juste dérocher un chenal pour le passage des bateaux.

L’enceinte de l’écluse fut érigée en dur, c’est-à-dire que sa digue fut incorporée à l’ouvrage tel qu’il existe actuellement. Deux batardeaux demi-circulaires en béton armé à chaque extrémité du sas parachevaient la mise à sec de l’intérieur de cette véritable forteresse. À noter que sous la hauteur d’eau de l’écluse et de son radier en béton passe une galerie souterraine dont le niveau inférieur est à – 20,00 m par rapport aux plus hautes mers (– 7,00 + 13,50), galerie technique consacrée à l’approvisionnement du matériel.

Parallèlement, le chantier se poursuivait côté Saint-Malo, de la Briantais au rocher de Chalibert, où aurait lieu l’implantation de six vannes monumentales de 15 m de large chacune sur 10 m de haut, assurant le remplissage du bassin en amont avec un débit d’environ 5 000 à 9 000 m3seconde, suivant les hauteurs d’eau. Pour construire ce bout de barrage d’une longueur de 115 m, nous utiliserions 15 gabions de palplanches métalliques, d’un diamètre de 9 m, remplis de sable à l’aide d’une drague-suceuse qui pompait les sédiments du sol marin, afin de lester chaque gabion. Une fois cette deuxième enceinte terminée, les travaux gigantesques des 6 pertuis pouvaient commencer. Quand on évoque une enceinte sèche, c’est très relatif, car nous pataugions sans arrêt. Les pompes fonctionnaient sans discontinuer. Je me souviens d’une visite d’ingénieurs et de techniciens canadiens (à l’époque, nous attirions les spécialistes en génie civil du monde entier), l’un d’entre eux trébucha sur un bout de rocher mal arasé et exécuta un plat monumental dans la vase sous les quolibets et l’hilarité de ses collègues. Personnellement, j’en ris encore en voyant le pauvre bougre s’ébrouer comme un cheval fou. Quand les travaux de génie civil à l’intérieur des deux premières enceintes furent bien avancés, on put attaquer la dernière, la plus prestigieuse, la plus folle ; jamais dans l’histoire de l’humanité un débit d’eau aussi puissant ne fut coupé, dompté, maîtrisé. Comme je l’écrivais auparavant : on le doit à l’ingénieux Albert Caquot… »

La voix derrière lui le fit sursauter :

— Je vais au marché, tu as besoin de quelque chose ?

— On est quel jour ?

— Mardi. Le marché de Saint-Servan c’est le mardi et le vendredi.

— Mouais, je sais, grommela le vieux.

— Alors ?

— Non. Rien… Ah si, un bonnet !

— Un bonnet ?

— Pourquoi pas un bonnet ? On est en novembre, non ? Et le mien a un trou. Un Saint-James si tu peux.

— Y a pas de Saint-James sur le marché.

— Eh bien, tu vas dans une boutique rue Ville-Pépin ou Clémenceau.

La vieille femme fit demi-tour en murmurant :

— Je n’avais pas l’intention d’acheter un bonnet aujourd’hui.

L’homme se retourna vers son bureau, se saisit de son critérium à la mine grasse et inscrivit dans la marge : « ne pas oublier de parler de Louis Pilla Deflers » puis, se ravisant, il prit sa gomme et effaça la note ; autant en parler tout de suite.

« … on le doit à l’ingénieux Albert Caquot(je reviendrai à lui tout à l’heure). Comment ne pas évoquer le projet de l’ingénieur civil dinardais Louis Pilla Deflers. Depuis la fin du XIXe siècle, l’exploitation de l’énergie des marées a fait l’objet de plusieurs études et de plusieurs projets précis, mais les problèmes techniques, insolubles à l’époque, étaient un frein à leur exécution. Le plus ancien, retrouvé aux archives, date de 1897 ; Louis Pilla Deflers y exposait au préfet d’Ille-et-Vilaine (qui ne devait rien y comprendre, comme beaucoup de préfets) qu’il serait bon d’utiliser le flux et le reflux des marées comme force motrice. Il présenta donc son barrage-digue entre Dinard et Saint-Servan qui avait à peu près le même tracé que l’actuel, mais avec un coude pour le faire s’appuyer sur les rochers des Zorieux et de Bizeux. Il y prévoyait un accès routier avec une chaussée de 6 m de large et un trottoir de 1,50 m, du côté opposé à la mer (on n’est jamais trop prudent). Tout était prévu : des vannes, des déversoirs, des écluses, des ponts mobiles, des jetées d’embarquement, des turbines, des dynamos, des orifices divers… Cet homme était un visionnaire, avec un peu les miquettes quand même, car il y voyait une œuvre d’un intérêt considérable du point de vue de la défense nationale : la Rance devenait ainsi un vaste port refuge pour la flotte militaire en cas de danger. Il s’engagea même à verser 130 000 francs à l’État pour y aménager un wharf pour torpilleurs dans la baie de Solidor si ce dernier lui accordait le droit de construire son barrage. Après plusieurs études de financements divers et un rapprochement avec les Ateliers de Constructions Mécaniques Singrün Frères, situés à Épinal dans les Vosges, nous perdons la trace du projet. Le dernier document l’évoquant date de 1927, aucun autre écrit ne précise son évolution et les raisons de son avortement. Il s’agit peut-être de la loi des torpilleurs de 1913 qui interdisait à tous les estuaires, rivières et fleuves français susceptibles d’abriter un navire de guerre d’être barrés ou obstrués. S’abriter était une seconde nature à l’époque… Personnellement, j’estime que l’on devrait ériger une statue à Louis Pilla Deflers sur le barrage de la Rance pour le récompenser de son obstination… »

L’homme se leva de son siège. Le jour encore blafard perçait difficilement. Il alla à la fenêtre, plus de halo lumineux, le barrage avait disparu dans la brume. Il soupira, il s’en était passé des « choses » là-bas ! Pourquoi ce besoin d’écrire, de raconter ? Allait-il tout rapporter ? Il pensa au « truc » remonté sur le barrage, comme disait sa femme. Ça allait faire du bruit, cette découverte… C’est pour cela que depuis deux jours, il écrivait, écrivait… presque jour et nuit, comme s’il allait manquer de temps. Tout raconter depuis le début, il était jeune alors, mais présent du commencement à la fin des travaux (enfin presque). Il était fier d’avoir côtoyé Albert Caquot, l’inventeur de génie, Robert Gibrat, en quelque sorte le père de l’usine marémotrice de la Rance, et tant d’autres, ingénieurs et ouvriers. Il se rendit dans la cuisine, le café était froid. Il s’en versa une tasse et la mit dans le micro-ondes. Depuis que son chien était mort, il ne sortait plus. De temps en temps, il s’accordait une petite marche sur la plage des Fours à Chaux et celle du Rosais, toujours avec le barrage en toile de fond. Le barrage : sa vie.

« … Le chantier à proprement parler démarra début 1961, j’étais en quelque sorte un sous-traitant de Campenon-Bernard, une des entreprises du consortium appelé Tramarance qui était composé pour la partie génie civil, entre autres, de Campenon et Fougerolles. Une multitude de sous-traitants vint se greffer à ces seigneurs des grands travaux. Le devis estimatif du génie civil fut estimé à la somme de 140 millions 500 000 nouveaux francs ; à l’époque, nous parlions encore en anciens francs et comme ça se chiffrait en milliards, nous aimions le répéter : 14 milliards 50 millions de nos vieux francs ! Le devis de la partie électro-technique se chiffrait quant à lui à 17 milliards 600 millions d’anciens francs, un peu plus que le nôtre. Si vous avez le courage, faites la conversion en euros, moi je n’ai pas le temps et vous saurez bientôt pourquoi… Alsthom et les Forges et Ateliers du Creusot se partagèrent avec d’autres l’aménagement du barrage. À vrai dire, l’électricité, je n’y comprends pas grand-chose, moi, ce que j’aime par-dessus tout, c’est le béton ! Armé, de préférence. Et pourtant, toute la magie actuelle du barrage vient de ses groupes bulbes, ses turbines mises au point parAlbert,Gilbert, Robert Gibrat. Des turbines immenses, chacune grande comme un sous-marin de poche, on pourrait y jouer à cache-cache. Turbines révolutionnaires appelées donc groupes bulbes réversibles, leur particularité étant de tourner dans les deux sens des marées (contrairement aux moulins à marée qui ne fonctionnaient que dans un sens, j’y reviendrai plus tard). Il y a 24 groupes comme ça, chacun produisant 10 MW, la puissance totale de l’usine marémotrice est donc de 240 MW. C’est tout ce qu’on pourra tirer de moi sur l’électricité. Ça m’énerve de ne rien y comprendre. En fait, ce n’est pas simple du tout ; tout dépend d’un tas de choses : les orientations des pales, l’angle d’attaque de la mer etc. (Ne pas oublier que les ordinateurs n’existaient pas.) Gibrat disait : « Pour une marée, il y a 16 combinaisons possibles, pour deux marées, 256 et pour 27 (nombre de marées par mois), il y en a 300 000 milliards de milliards de milliards », il ajoutait qu’il n’y avait pas d’espoir qu’une machine à calculer, quelle qu’elle fût, puisse en venir à bout. Mais deux garnements, de six ans à l’époque, de l’autre côté de l’Atlantique, Bill Gates et Steve Jobs, amèneraient des solutions bien des années plus tard. Personnellement, en 1961, j’avais encore une règle à calcul et, pour la petite histoire, je signale que le tracé du barrage a été implanté au sextant.

Je me souviens de ce dimanche après-midi sur les hauteurs de la Briantais, un jour de tempête de noroît où les vagues se fracassaient sur Chalibert, Bizeux ainsi que d’autres rochers des parages et s’engouffraient avec vigueur dans la Rance, j’eus peur ; c’était titanesque, cauchemardesque. Nous en étions encore aux préparatifs du chantier, je me disais : on ne va jamais y arriver ! Puis je repensais au flegme d’Albert Caquot, à son optimisme et ses batardeaux magiques, son impérieuse envie de victoire. « On va le faire ! », me dis-je. Plus tard, un ingénieur du barrage, Georges Mauboussin, écrirait un poème où il évoquait le travail de ses compagnons, en voici une strophe :

« Du splendide chantier vous aurez souvenance

Quand, émus et contents, vous reverrez les lieux

Où vous avez construit – puissants comme des dieux –

L’œuvre qui fait honneur à vous et à la France. »

Je peux le dire, maintenant, en ce jour de tempête, après un moment de doute, je sus que nous serions plus puissants que les dieux… »

Chapitre 2

Les feuilles des arbres plantés devant l’hôtel de police au 22 boulevard de la Tour d’Auvergne à Rennes, jaunies par l’automne, tournoyaient sous l’effet d’un vent d’ouest jusque sous les fenêtres de la salle de réunion au deuxième étage.

Dans le couloir, on pouvait lire sur le panneau fixé sur la porte :

STAGE DE PSYCHOCRIMINOLOGIE SESSION 4 NE PAS DÉRANGER

La session 4 était composée d’un professeur de psychologie criminelle, le commandant Louis Barrault, du commissaire Lucien Workan et de ses trois équipiers habituels, la lieutenante Leila Mahir, le capitaine Frédéric Lerouyer et le lieutenant Laurent Roberto.

— Commissaire Workan ! lança négligemment Barrault, je sais que je ne vous intéresse pas, mais si vous pouviez cesser de ranger vos notes de service, de vérifier les fiches de frais de vos adjoints et de consulter sans arrêt votre téléphone, ça m’arrangerait bougrement. Ça éviterait de dissiper toute votre équipe qui est plus attentive à vos faits et gestes qu’à mes paroles. Je vous rappelle que c’est le divisionnaire Prigent qui a souhaité cette formation et je ne suis là que contraint et forcé, connaissant votre hostilité à tout ce qui ressemble à un stage ou à une formation. Il y a une quinzaine d’années, vous pestiez déjà contre les recherches d’ADN dans nos enquêtes criminelles…

— Je pensais que ça allait tuer le métier, le coupa Workan, j’ai changé d’avis et je reconnais mon erreur.

Le visage de Barrault s’éclaira.

— Bien ! Et la psychocriminologie ? Vous en pensez quoi ?

— Je n’ose pas vous le dire !

Le visage de Barrault s’assombrit.

— C’était de l’humour, poursuivit sobrement Workan.

Barrault le regarda, dubitatif.

— OK ! Je continue.

Il se tourna vers Leila :

— Lieutenante Mahir, revenons à notre hypothétique tueur en série virtuel mis en scène pour cette formation, quels sont les plus grands obstacles à la résolution de cette enquête concernant cet acte criminel ? Reprenons… Nous venons de retrouver le cadavre d’une jeune femme abandonné dans sa voiture en pleine campagne, jeune femme victime d’un homicide particulièrement sauvage…

Leila se tourna vers Lerouyer dont le regard s’intéressa soudainement au plafond. Désespérée, la beurette tenta d’accrocher l’attention de Roberto qui ferma aussitôt les yeux afin de simuler une profonde réflexion.

— Je viens de le dire, répéta Barrault.

Leila se racla la gorge.

— Nous, on ne rencontre pas vraiment d’obstacles… On résout à peu près tout.

— Pourtant, vous devez en rencontrer des obstacles, dans toute enquête préliminaire, il y a des obstacles, témoins douteux, indices matériels inexploitables etc., commença à s’énerver le commandant.

— Oui. Mais quand il y a des obstacles, le commissaire Workan, ici présent, les aplanit.

— Il les aplanit ? De quelle façon ?

— Orthodoxement !

— Mais encore ?

— Conformément aux usages.

— Et quels sont les usages de la session 4 ?

— Commandant, intervint Workan, arrêtez de la faire chier avec ça ! Vous savez bien qu’elle est ma subordonnée et que vous la mettez en porte-à-faux. Elle n’osera jamais rien balancer sur moi.

— Je n’ai rien à balancer sur vous, commissaire, miaula Leila.

— Merci lieutenante.

— Bien, reprit Barrault, j’attends une réponse des deux autres alors !… Capitaine Lerouyer, à vous !

— Euh… comme obstacles, je vois les faux témoignages…

— Pourquoi « faux » ? l’interrompit Barrault, un témoignage peut être erroné involontairement.

— Quand je dis « faux », je m’entends, grommela le rouquin, des boucles de cheveux plein les yeux. Je voulais dire « inexact ».

— D’accord ! Oublions donc les paramètres extérieurs à cette enquête, nous sommes dans un cours de psychocriminologie. Intéressons-nous par conséquent à la psychologie du ou des criminels et des… Commissaire Workan ?

— Des quoi ?

— Je vous le demande.

« Ça va se terminer en baston cette histoire… » songea Leila.

— Et si vous me le disiez tout simplement ? argua Workan. On gagnerait du temps.

Barrault se chagrina.

— Je dois vous avouer, commissaire, que les sessions 1, 2 et 3 étaient… comment dire… plus réceptives. Voilà, c’est le bon mot. Pour être franc avec vous, le divisionnaire Prigent m’avait prévenu que la session 4 obtenait de très bons résultats dans la résolution de ses enquêtes mais qu’elle était différente des trois premières.

— Différente de quoi ?

Le commandant Barrault toussota.

— Vous comprenez, on ne dit plus une personne handicapée, mais une personne différente…

— Vous nous prenez pour des handicapés ?

— Non, non ! s’empressa de rectifier Barrault. C’est un mauvais parallèle, je me suis mal exprimé. Le divisionnaire Prigent n’aurait pas dû employer ce mot de différent. Disons que la session 4 a une vision discordante sur la réalité des faits par rapport aux autres sessions. Mais je crains que nous nous éloignions du sujet, je reviens donc à mes plus grands obstacles pour la résolution de notre enquête. Ça a cheminé dans votre tête, lieutenant Roberto ? Vous aviez l’air de bien réfléchir tout à l’heure.

— Un obstacle spirituel ? Religieux ?

— Aaah, mais c’est bon ça ! s’émerveilla Barrault. Ce n’est pas ça, mais on se rapproche. En fait, le plus grand obstacle, c’est vous, c’est l’enquêteur lui-même. Nous mettons en cause, ici, votre propre interprétation des faits en fonction de vos références personnelles. En psychologie, on appelle ça la distorsion cognitive. En gros, ce sont des erreurs de pensée induites par nos expériences antérieures qui nous poussent inconsciemment à déformer nos perceptions… La psychocriminologie peut vous aider à lutter contre ces distorsions. Et je suis là pour ça. Pour vous aider.

Les quatre autres flics se jaugèrent du regard.

— Ça va être dur, mais aidez-nous, s’il vous plaît, dit Workan.

— Je suggère une pause-café, déclara le commandant Barrault en tapant dans ses mains moites.

Il s’épongea le front avec un mouchoir en papier.

Workan reposa sa tasse sur la table où trônait la cafetière. Il consulta sa Tag Heuer en relevant la manche de son costume Smalto gris acheté en solde six cents euros, bénéficiant ainsi de cinquante pour cent de réduction chez monsieurcostard.com. « Encore une heure et on aura terminé ces conneries », se dit-il. Leila s’approcha de lui – trop près – et se versa une seconde tasse de café ; ostensiblement, Workan la repoussa d’un léger coup de hanche. Le manège n’échappa pas au regard de Barrault qui, en fin psychologue, n’eut pas d’avis définitif sur la question, il lui fallait analyser ce comportement pour le moins familier. Qu’est-ce que ça l’emmerdait, Barrault, d’avoir ces quatre-là sur le dos ! Il jeta un œil discret sur sa montre, plus qu’une heure et c’en serait fini… jusqu’à la prochaine fois, tant qu’il y aurait des sous dans le budget « Formation ».

On toqua à la porte et le brigadier Prioul apparut dans l’embrasure.

— Vous ne savez pas lire, brigadier ? le tança Workan.

— Si.

— Alors ? C’est écrit : « Ne pas déranger » !

— Non.

— Comment ça, non ?

Workan se rendit devant la porte : « Ne pas déranger » était barré au feutre noir et remplacé par : « Do not disturb ». Il se tourna vers la petite assemblée.

— Qui a fait ça ?

Leila leva la main.

— Moi. Tout à l’heure, en revenant des toilettes.

— Pourquoi ?

— Vu le thème de la formation, je pense que ça fait plus FBI, plus profilage, non ?

Workan haussa les épaules en secouant la tête de dépit.

— Et vous, Prioul, vous ne lisez pas l’anglais ?

— Non.

— OK. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Monsieur le divisionnaire Prigent voudrait vous voir, le plus vite possible.

— Il sait que je suis en réunion, ça vient de lui, ces conn…

Il s’arrêta net devant le visage désolé de Barrault.

— Je sais, reprit Prioul qui avait saisi la situation, j’ai entendu le divisionnaire qui disait à la procureure que c’était de l’argent foutu en l’air en parlant de votre stage.

— Comme beaucoup de réunions, de formations et de séminaires, se désappointa Barrault en s’asseyant sur sa chaise et prenant soudainement dix ans d’âge… Commissaire Workan, on continue ?

— Bien sûr, nous sommes là pour ça… Vous pouvez nous laisser, Prioul, dites au boss que j’irai le voir tout à l’heure.

Lerouyer, Mahir et Roberto s’attablèrent à nouveau en imitant leur chef.

— Madame, messieurs, enchaîna Barrault, j’ai bien appréhendé vos différents degrés de motivation pour la psychocriminologie et je suis particulièrement flatté de l’attention que vous allez me porter jusqu’à la fin de ce cours. Cette leçon qui, j’en suis persuadé, vous aidera dans la résolution de vos prochaines affaires…

— Barrault ?

— Commissaire ?

— N’en faites pas trop, quand même !

— On poursuit ou quoi ?

— Oui.

— Bien. Vous avez donc compris que la distorsion cognitive de chacun résulte de l’interprétation des faits en fonction de ses références personnelles. Quelles sont vos références personnelles, capitaine Lerouyer ?

— … ?

— OK !… Si, depuis que vous êtes tout jeune enfant, un méchant, à vos yeux, est un homme petit, tout velu, le front bas avec les yeux noirs qui jettent des éclairs, vous percevrez cet homme comme l’incarnation du Mal. Imaginons qu’après la visite de la scène de crime, nous arrêtions deux suspects : un petit brun et un grand blond, lequel va attirer votre attention, et ceci malgré votre moi conscient ?

— Le grand blond.

— Non, Lerouyer, vous n’avez rien compris !

— Si, j’ai compris, s’énerva le rouquin, mais c’était trop simple de dire le petit brun, vu les références personnelles que vous m’attribuez.

— Il a l’esprit de contradiction, dit Workan en direction de Barrault.

— Merci commissaire, j’avais remarqué… Je poursuis… Maintenant, capitaine Lerouyer, vous êtes adolescent et un facteur de la Poste, en mobylette, vous renverse sur les passages cloutés, ce facteur se révélera être de petite taille, avoir les cheveux bruns, le front bas et le regard noir… votre inconscient va emmagasiner une animosité accrue envers ce type d’homme… Personnellement, je n’aimerais pas être suspect et petit et brun dans une de vos enquêtes, capitaine.

— Mais putain, merde ! J’n’ai rien contre les p’tits bruns ! s’excita Lerouyer. Je n’en ai jamais eu peur.

— Calmez-vous, nous sommes dans une fiction ! J’aurais pu trouver d’autres références personnelles qui provoquent cette distorsion cognitive. Imaginons que vous soyez homophobe et que l’un de vos suspects soit homosexuel ; malgré vous, vous allez…

— Je ne suis pas homophobe !

— Commandant Barrault, laissez-le tranquille, intervint Workan. Le capitaine Lerouyer a bien d’autres qualités que celles que vous voulez bien lui attribuer. Je crois que nous avons compris ce que sont les références personnelles et la distorsion cognitive. Ainsi, moi, si je vous colle mon poing dans la gueule, allez-vous aimer les grands bruns en costard gris ? Ou serez-vous tellement distordu que vos neurones n’auront plus aucune réaction ? On va arrêter là ce cours de psychocriminologie, qu’est-ce que vous en pensez ?

— Je suis d’accord !

— Eh bien, tout est pour le mieux, madame, messieurs, reprenons nos enquêtes, méfiez-vous de vos références personnelles et tout ira bien.

— Commissaire Workan… héla Barrault alors que tous les officiers quittaient la pièce, un dossier sous le bras.

— Oui ? fit Workan.

— Que dois-je mettre dans mon rapport… enfin dans le compte rendu de la réunion destiné au divisionnaire ?

— Que vous ne nous avez pas vus.

Chapitre 3

Workan se demandait si la procureure ne bivouaquait pas en permanence dans le bureau de Prigent ou sa présence s’expliquait-elle, cette fois-ci, par le fait qu’elle devait lancer les enquêteurs sur une nouvelle affaire ?

— Asseyez-vous, dit le divisionnaire en désignant, du menton, une chaise à Workan.

— Trop aimable, fit Lucien en se posant sur la chaise. Jolie robe, madame Guérin, elle vous va comme un gant, j’aime bien les…

— Ce n’est pas une robe, commissaire, le coupa la procureure, mais une tunique de…

— Longue alors, l’interrompit à son tour Workan.

Personne n’ignorait l’animosité entre le flic et la proc ; Prigent le premier. Il s’adressa à Workan :

— Commissaire ! On s’en fout de vos jugements sur la mode et de vos réflexions sur la tenue de madame la procureure.

— Ce n’était pas un jugement, seulement un témoignage sur une expérimentation vestimentaire, pour le moins d’avant-garde.

— Vous savez ce qu’elle vous dit mon expérimentation d’avant-garde ? s’énerva Sylviane Guérin.

— Non ! cria Prigent. Stop ! On arrête les frais… Workan, excusez-vous avant que je n’aborde le sujet qui nécessite votre présence ici.

— Je m’excuse, susurra Lucien du bout des lèvres.

— Mouais, bon… Ce n’est guère convaincant… Je vous ai fait mander pour une affaire qui nous préoccupe. La justice a été saisie par EDF qui a porté plainte pour un cas particulièrement troublant. Et madame la procureure, ici présente, souhaite que ce soit la police judiciaire de Rennes qui s’occupe de ce dossier…

— Si on me demande d’aller relever des compteurs, c’est non ! le stoppa Workan.

— Ce n’est pas ça.

— Vol de courant par les gens du voyage ?

— Non plus.

— EDF a porté plainte contre qui ?

— Contre X !

— Et vous voulez que je trouve X ?

— En quelque sorte. C’est plus compliqué que ça.

— Le motif de la plainte ?

— Découverte d’un corps. Nous pencherions pour un assassinat.

— Vous avez une piste ?

Sylviane Guérin et Armel Prigent se dévisagèrent avec un sentiment d’impuissance dans le regard.

— Non. C’est vous qui serez chargé de découvrir cette piste, avança le divisionnaire prudemment.

Il voulait ménager Workan. Lui et sa troupe avaient quelquefois des résultats surprenants. La chance. Workan et son équipe de bras cassés étaient chanceux. Voilà ! Ils n’avaient aucun mérite. Malheureusement, là, pour découvrir le coupable, ce n’était pas de la chance qu’il leur faudrait, mais la bénédiction du Pape et celle du Dalaï-Lama réunies. Bénédictions prononcées si possible en breton pour que ça ait une chance de marcher. De toute façon, il n’avait aucune autre équipe sous la main… et, après tout, ne venaient-ils pas d’être formés en tant que psychologues du crime ? Il soupira. « Psychologues de mon cul », se dit-il.

— Où a eu lieu le crime ? s’enquit Workan.

— Nous ne le savons pas.

— Cadavre transporté ?

— Sans doute.

— OK ! Corps abandonné ?

— Abandonné ?… Oui et non !

— On joue à quoi, là, monsieur le divisionnaire, au Cluedo ou quoi ? Où est le cadavre ?

— Un cadavre finit toujours à l’Institut médico-légal, Workan. Et ça tombe bien, il y est. Vous devrez assister à l’autopsie.

— Vous savez que je n’aime pas ça… J’enverrai Lerouyer et Roberto…

— Non, c’est vous qui irez, s’immisça la procureure, c’est un cas particulier. Il serait même souhaitable que vous y alliez avec toute votre équipe, vous ne reverrez pas ça de sitôt.

— Vous avez vu le cadavre ?

— Ce matin. Marie Kenkiz, la nouvelle légiste, qui est une amie, m’a appelée pour voir le corps.

— Marie Kenkiz1, balbutia Workan en déglutissant, est à Rennes ?

— Elle est arrivée il y a trois jours en remplacement de Lecoq qui a pris sa retraite. Elle a été son élève par le passé. C’est un très bon élément, mais je crois que vous la connaissez… glissa malicieusement Sylviane Guérin.

— Un peu, oui, bégaya Workan. Elle ne m’a pas prévenu.

— Pourquoi vous préviendrait-elle ? Vous n’êtes pas le seul policier dans cette ville à qui elle aura affaire.

— C’est exact… Bon, si le corps est à l’Institut, où est la scène de crime ?

— Nous l’ignorons, reprit Prigent, le cadavre a été repêché au pied du barrage de la Rance entre Dinard et Saint-Malo.

— Il a dérivé ?

— Pas vraiment, non.

— Il y a pourtant du courant là-bas…

— C’est le moins qu’on puisse dire, s’amusa Prigent, courant marin et courant électrique.

— Ah ah ! ricana Workan, les comiques troupiers sont de retour.

— Je ne vous permets pas, Workan !

— Vous me voyez confus, monsieur le divisionnaire… Acceptez-les.

— Accepter quoi ?

— Mes confuses.

Prigent haussa les épaules, contrit.

— Alors ce cadavre ? reprit Workan. Coincé dans l’écluse ? Dans les vannes ? Une turbine ?

— Pas vraiment ! Je vous l’ai dit tout à l’heure : AU PIED du barrage !

— C’est impossible, il dériverait.

— Un corps prisonnier dans un sarcophage en béton qui pèse près de deux tonnes a beaucoup de mal à dériver, Workan.

Lucien se tut, il venait de comprendre les hésitations de Prigent.

— Ainsi, c’est ça, fit-il, son regard allant de Prigent à la proc, vous êtes dans la mouise et vous vous êtes dit : Eh bien, on va essayer d’y plonger le grand connard baraqué, on se sentira plus légers et moins seuls… C’est ça, hein ? Vous avez besoin de compagnie ?

— Je savais que ça ne lui ferait pas plaisir, dit Prigent à Sylviane Guérin… Qu’est-ce que vous êtes contrariant, Workan ! Pour un peu, je prendrais ça pour une certaine animosité à notre égard.

— Animosité ? Vous êtes dans l’euphémisme, monsieur le divisionnaire.

— OK ! N’en dites pas plus, moi, je m’en fiche, mais je pense à madame Guérin…

— Laissez, monsieur Prigent, fit la proc, Workan est venu sur terre pour nous empoisonner l’existence : qu’il accomplisse son œuvre de malfaisance !

— « Malfaisance » est un autre euphémisme, madame Guérin, moins âpre certes mais néanmoins chargé d’une certaine nocivité envers ma personne, reprit Workan… Je vous signale ceci malgré toute l’estime que je vous porte.

Prigent tapa dans ses mains.

— Bon, c’est fini, revenons à notre cadavre et à ce sarcophage. L’Identité Judiciaire m’a fourni les photos qu’ils ont prises, je vous montrerai ça tout à l’heure.

— Il s’agit d’un crime récent ? s’enquit Workan.

— Euh… non, semble-t-il. Mais il faut se méfier des apparences.

— Qui est la victime ?

— À l’heure actuelle, nous l’ignorons, les recherches pour connaître son identité sont en cours.

— Homme ou femme ?

— Homme !

— Caucasien ?

— Quand on est dans cet état, ça ne sert à rien d’être caucasien. Personnellement, j’aimerais mieux être un chamallow qu’être comme cet homme.

Workan se demanda ce que les deux pervers qui lui faisaient face avaient encore inventé.

— Il a passé plusieurs jours dans l’eau ? se soucia Lucien.

— Nous espérons que l’autopsie pourra le définir, n’est-ce pas, madame Guérin ?… La première hypothèse qui vient à l’esprit pencherait plutôt pour un séjour prolongé.

— Une semaine ?

Prigent fit la moue, ce n’était vraiment pas ça du tout.

— Un mois ?

Re-moue.

— Six mois ? Un an ?

Re-re-moue.

— Écoutez, monsieur le divisionnaire, si vous savez quelque chose, autant me l’avouer ; j’aime bien vos mimiques, mais ça me fatigue.

— Nous n’en avons vraiment aucune idée, Workan, mais vu l’état du sarcophage, ça fait un bail.

— Il est où ?

— Sur le barrage. Il a été remonté à l’aide d’une grue, il y a quelques jours. Tous les deux ans, EDF effectue une vérification du béton immergé du barrage. La dernière visite des plongeurs datait de 2016. La semaine dernière, ces mêmes plongeurs ont détecté un truc cubique dont la partie supérieure émergeait des sédiments : c’était notre sarcophage !

— Le vôtre, pas le mien, dit Workan.

— Il ne va pas tarder à le devenir… On l’a hissé sur un terre-plein du barrage. Il était couvert de coquillages, forcément. Des ouvriers, avec des engins divers, ont fait sauter le couvercle qui, à lui seul, pesait dans les trois cents kilos, et…

Prigent marqua une pause, sûr de son effet.

— Et ? s’impatienta Workan.

— Ils ont reculé avec effroi et appelé la police.

— Pourquoi ?… Je veux dire : le recul ?

— Devant un monstre marin, on recule toujours avec effroi, Workan.

Lucien se frotta les tempes ; il fallait que Prigent distille les informations encore et encore. La seule chose positive c’était qu’apparemment, il n’y avait pas d’urgence.

— Vous me parliez d’un chamallow tout à l’heure…

— Non ! Je disais que j’aimerais mieux être un chamallow que d’être ce monstre marin !

— Au début, vous me parliez d’un cadavre d’homme.

Prigent entra en réflexion et finit par se livrer :

— C’est vrai qu’au début, c’était un homme, mais il y a eu certaines transformations… Je vous laisse les découvrir avec la nouvelle légiste. L’autopsie aura lieu cet après-midi. J’ajoute que le corps a été congelé car après son séjour prolongé dans ce milieu salin, il se serait décomposé à vitesse grand V, à l’air libre.

— Je reviens à ce sarcophage, monsieur le divisionnaire, il aurait donc été immergé après 2016 puisque la nouvelle inspection est de cette année ?

— Non. Nous pensons qu’il était là depuis bien plus longtemps, mais avec les courants, les marées, il y a des mouvements de sable et de sédiments en permanence, il suffisait que lors des visites précédentes des plongeurs, ce cercueil en béton soit recouvert par diverses concrétions pour passer inaperçu.

— Vous avez dit qu’il pesait dans les deux tonnes ?

— Oui.

— Qui a bien pu jeter ça par-dessus bord ?

— Mystère, Workan !

— La seule chose que nous pouvons imaginer, c’est que cet acte n’a pas pu être perpétré par un homme seul. Trop lourd, le tombeau.

— C’est ce que nous pensons aussi.

— Vous avez une idée des dimensions ?

Prigent tapota un dossier avec la paume de sa main.

— Vous avez tout ça, là-dedans.

Il souleva néanmoins la chemise en carton, consulta les feuilles, se saisit de l’une d’entre elles et la porta devant ses lunettes en écaille.

— Alors… La longueur est de cent quarante centimètres par quatre-vingts centimètres de largeur et quatre-vingts centimètres de hauteur, sachant que les parois font douze centimètres d’épaisseur, vous avez une idée du vide intérieur.

— Ce n’est pas très confortable.

— D’où la position fœtale de notre cadavre.

— Ah ?

— Eh oui ! Connaissez-vous la masse volumique du béton armé, Workan ?

— Non.

— Environ deux mille cinq cents kilos au mètre cube, exactement comme la densité de la porcelaine dont votre célèbre cousin s’est fait une spécialité.2

— Ça nous sert à quoi de savoir ça ?

— À connaître le poids du sarcophage !

— Ah ! Je croyais qu’on l’avait mis sur une balance.

— Un pèse-personne ?

— Pourquoi pas ?… Le vôtre, par exemple, aurait fait l’affaire !

Les yeux bleus de Prigent tentèrent de franchir l’obstacle de ses verres de lunettes mais se heurtèrent à une forte résistance. Ils n’en étaient pas moins pernicieux.

— Workan ?

— Oublions la balance, monsieur le divisionnaire, et revenons à notre tombeau. Pourquoi quelqu’un qui veut se débarrasser d’un cadavre va-t-il perdre son temps à lui fabriquer un sarcophage qui pèse deux tonnes avec les difficultés de manutention qui en résultent ?

— Ce quelqu’un, lança Sylviane Guérin, ne désirait vraisemblablement pas que le cadavre remonte à la surface.

— Argument retenu, madame la procureure… Je suppose qu’on peut écarter la thèse du suicide ?

— À moins d’être diablement manichéen, oui ! Même acrobate et magicien, je le vois mal sceller le couvercle de son tombeau après sa mort.

— Avec du mortier à prise lente, pourquoi pas ?

— En parlant de mortier, Workan, vous ne le savez peut-être pas, mais le barrage, vu son exposition à tous les courants marins, a été construit avec des bétons très spécifiques pour résister aux agressions de la mer. D’après le papier que j’ai sous les yeux, il était conçu pour tenir cinquante ans. Après les dernières inspections et analyses il est reparti pour cinquante nouvelles années… Et c’est là que ça devient intéressant, nous avons fait analyser le béton du sarcophage… c’est le même que celui du barrage : un béton spécial vieux de plus de cinquante ans.

— Merci pour le suspense…

1. Voir Requiem pour l’Ankou, même auteur, même collection.

2. Voir Opération Porcelaine, même auteur, même collection.

Chapitre 4

Prigent avait insisté pour que l’ensemble de l’équipe assiste à l’autopsie du corps de l’inconnu du barrage de la Rance. Avant de se rendre à l’Institut médico-légal, ils déjeunèrent chez Pedro Archibald, le danseur de tango et cireur de parquets, et sa femme Simone, la tenancière bien-aimée du Condate Celtic Kafé, ancienne péripatéticienne, vieille gloire de la Porte de Pantin. Les traces de ses escarpins usés étaient gravées à jamais sur les vieux pavés de la Villette. Workan aimait déjeuner sous l’hostilité de son regard et de son menton luisant, exsudant la haine. De vieux démêlés les unissaient à jamais.

— Workan ? avait lancé Prigent, une demi-heure auparavant, alors que Lucien quittait le bureau du divisionnaire.

— Oui ?

— Certains objets qui étaient dans le sarcophage ont été placés sous scellés et sont à votre disposition à l’Identité.

— Quel genre d’objets ?

— Un fil à plomb, une équerre, une truelle, un maillet, un ciseau, une règle, une barre à mine et bien d’autres choses que vous aurez le plaisir de découvrir.

— Ça devait être un pharaon votre gars, là, non ? On ne les enterrait pas avec leurs outils ?

— Je doute que les Égyptiens de l’Antiquité aient eu connaissance du barrage de la Rance.

— C’eût pu…

— Ben non.

— Quelle est la symbolique de tout cet attirail ? Des francs-maçons ?

— J’y ai pensé, mais non. J’ai appelé un ami, franc-maçon justement, pour lui résumer l’affaire, il penserait plutôt à des symboles du compagnonnage. Peut-être qu’il y avait des Compagnons du Devoir sur cet ouvrage…

— Peut-être ?

— Ben oui, parce que je n’en sais rien.

— Ce serait l’un d’eux qui aurait séjourné dans ce sarcophage ?

— Je vous rappelle que c’est vous qui dirigez l’enquête, ce serait plutôt à moi de vous demander : alors, Workan, qui est cet homme ? Et vous me répondriez ?

— Je l’ignore, mais il ressemble à un divisionnaire de ma connaissance.

— Très drôle !

— Avez-vous un cold case qui daterait de l’époque dans cette région ?

— Je n’aime pas ce terme, Workan, restons en France. À ma connaissance il n’y a pas eu d’affaire criminelle non élucidée et classée sans suite dans ces années-là et dans ces parages.

— Le barrage a été construit à quelle période ?

— Entre 1961 et 1966, je crois. Vous devriez le savoir puisque c’est votre parrain, le Général, qui l’a inauguré.