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Un prédateur sévirait sur les sentiers d'un célèbre pèlerinage breton... L'assassin serait-il le diable en personne ?
Le commissaire Workan est heureux, il se prépare à partir pour d'idylliques vacances, dans le Sud avec la lieutenante Leila Mahir. Hélas il est appelé par son divisionnaire afin de mettre la main sur un prédateur qui sévirait sur les sentiers d'un célèbre pèlerinage breton : le Tro Breiz. Sous la chaleur écrasante, nous allons retrouver Workan et sa complice, pèlerine légère et court vêtue, arpenter les chemins de Cornouaille d'oraisons en veillées de miséricorde. Comment repérer le machiavélique randonneur dans cette foule détonnante animée par des aspirations diverses ? C'est alors que le pèlerinage aborde les Monts d'Arrée. Une étrange mise en scène macabre les attend à Brasparts puis à Commana. Elle mènera la traque des enquêteurs dans le Yeun Elez, aux Portes de l'enfer. Le pays de l'Ankou... L'assassin serait-il le diable en personne ?
Retrouvez une nouvelle enquête du commissaire Workan, insolent mais hilarant et terriblement attachant !
EXTRAIT
Au détour d’un sentier alors qu’il cheminait sous un bosquet de noisetiers, Workan rattrapa le lederhose en cuir avec l’abbé Morin sanglé à l’intérieur. Il était en compagnie des deux filles que Lucien avait aperçues la veille.
— Bonjour mon Père, ahana-t-il à nouveau, dans le dos de l’ecclésiastique, avec l’intention de le faire ralentir. Celui-ci se retourna.
— Ah, mon fils, quelle joie de vous voir en plein effort ! Mes sœurs, je vous présente monsieur Workan, je crois qu’il est journaliste. D’après mes sources, qui ne sont pas divines, c’est un très grand reporter.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Hugo Buan se sert des codes du genre policier, pour nous mener tranquillement et dans la bonne humeur là où il veut. Il écrit là le dixième tome avec son commissaire -que personnellement je découvre- ; je me ferais bien la série en entier... - blog Lyvre
À PROPOS DE L'AUTEUR
Hugo Buan est né en 1947 à Saint-Malo où il vit et écrit. Passionné de polars, après une carrière professionnelle de dessinateur dans le Génie Civil, il publie en 2008 son premier roman,Hortensias Blues, une enquête policière bourrée d’humour à l’imagination débordante. Il crée ainsi le personnage du commissaire Lucien Workan, fonctionnaire quelque peu en disgrâce auprès de sa hiérarchie, ce qui lui vaut d’être muté depuis Toulouse, où il a laissé sa famille, à Rennes. Ses méthodes sont encore largement désapprouvées par son nouveau patron, mais pour Workan, seul le résultat compte ! Un honnête premier succès pour l’auteur qui embraye dès 2009 avec Cézembre noire, dans lequel « il laisse libre cours à son style débridé ». Ajoutons que ses ouvrages se sont retrouvés sélectionnés pour pas moins de 5 prix, parmi lesquels le Prix Michel Lebrun au Mans et le Prix Polar de Cognac.
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Seitenzahl: 296
Veröffentlichungsjahr: 2018
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CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
« Cette promenade en péniche sur le canal du Midi sera un enchantement ! » Lucien Workan rangea la plaquette commerciale vantant la qualité des équipements du bateau, dans un tiroir de son bureau. C’était la solution qu’il avait imaginée quand il avait appris de Véronique, sa future ex-femme, qu’elle naviguerait cet été sur cette superbe voie d’eau. Et ceci en compagnie de sa fille, Jeanne, et de son ineffable remplaçant dans le cœur de Véro : l’agent immobilier, José. Évidemment, ça, c’était moins plaisant, genre de truc qui peut gâcher les vacances, mais comment profiter de sa fille autrement ? Il fut décidé avec l’accord de Véro que Lucien louerait sa propre péniche, les deux navigations vogueraient de concert au gré des flots du canal. La chanceuse Jeanne profiterait ainsi de son papa et de sa maman. L’adolescente, qui aimait beaucoup Leila Mahir, la subordonnée, lieutenante, et amante de son père, fut ravie d’apprendre qu’elle l’accompagnait dans cette expédition. Ce n’était plus un secret ; Véronique n’ignorait rien de la relation de Lucien et les deux femmes s’appréciaient. On était samedi ; lundi, les deux flics prenaient l’avion pour Toulouse et le soir, ils couchaient sur leur péniche à Port-Lauragais. Que du bonheur !
Workan se redressa dans son fauteuil et regarda l’homme nu qui était assis en face de lui. Dans tous les commissariats, début août, c’est la zone, le désert, la friche industrielle, la migration vers le soleil. Commissaire ou pas, en ce samedi de canicule, Workan était de permanence et devait réguler et régler les basses besognes. C’est ainsi qu’il s’était retrouvé avec un mec à poil dans son bureau, amené là par le brigadier Merdic de Concarneau (précision géographique obligatoire tant ce nom, prononcé seul, porte préjudice) qui lui laissa en même temps la déposition écrite du prévenu. Workan la feuilleta, fit la moue ; malgré le soleil et la chaleur, ce rapport se voulait d’une obscurité totale. Il comprenait mieux, maintenant, pourquoi il avait hérité du bébé.
— Vous aimez les péniches ? tenta, timidement, l’homme devant le mutisme du commissaire.
— Ta gueule ! fit Workan en levant un sourcil. Il ajouta : Évitez de croiser et de décroiser les jambes !
La décence était sauve puisque l’homme portait une serviette de toilette autour de la taille, nouée par un gros nœud dont Workan redoutait qu’il se fasse la malle. « Géraldine Coiffure », calligraphié sur la serviette, en indiquait la provenance.
— Pourquoi êtes-vous rentré nu dans ce salon de coiffure pour femmes ? demanda Workan d’une voix fatiguée.
— Fallait bien que je me cache quelque part, répondit crânement le nudiste.
— Je sens que cette affaire va m’énerver, murmura Workan entre ses dents.
— Vous voyez, fit l’autre, qui avait compris les paroles, tout le monde s’énerve dans cette histoire alors que c’est simple comme tout.
— Parce que vous croyez que tout le monde rentre à poil dans les salons de coiffure ?
— J’ai pas dit ça. Lisez ma déposition…
« Ce mec est un inconscient, songea Workan, il ne sait pas dans quel bureau il est ni avec quel flic il est. Personnellement, c’est le dernier endroit où je voudrais me trouver, et ce type fanfaronne, putain, je n’le crois pas ! »
— Quelle est votre profession, monsieur Dubois ?
— Banquier !
— Quelle banque ?
— Le CUL !
— Pardon ?
— Le Crédit Universel en Ligne… Une banque par Internet vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
— Et vous travaillez où ?
— Chez moi, devant mon ordi.
— Vos clients ne vous voient jamais ?
— Non.
— Heureusement !
— C’est exceptionnel ce que vous voyez là, monsieur le commissaire, c’est à cause de la canicule.
Monsieur Dubois reprenait du poil de la bête, si on peut dire. Workan se dit qu’il fallait calmer les ardeurs naissantes du banquier.
— Vous croyez qu’à cause de la canicule, je vais me mettre à oilpé et pénétrer, fier comme Artaban, dans le premier salon de coiffure venu ? ironisa Workan.
— Je n’en sais rien, j’ai précisé sur ma déposition que c’était un cas de force majeure, monsieur le commissaire, lisez, vous allez voir…
Workan, l’œil sombre, parcourut la déposition en diagonale. Il marmonna le texte, la voix sourde, et hocha la tête.
— Ainsi, monsieur Dubois, quand vous êtes passé devant le numéro 25 de la rue en question, le 25 étant une maison qui se trouve en face du salon de coiffure, vous vous êtes dit : Tiens, si j’allais prendre une douche dans cette maison ? Je précise qu’à ce moment-là, vous étiez toujours habillé… Vous connaissiez la propriétaire ?
— Pas vraiment.
— Donc, c’est naturel d’aller prendre une douche chez des gens qu’on ne connaît pas ?
— Euh…
— Madame Salazar vous a laissé pénétrer dans sa maison parce que, si je lis bien ce que vous avez déclaré, « elle était bourrée ». Exact ?
— Euh… oui.
— Vous avez rencontré cette septuagénaire dans un bistrot près de la gare, après le dîner, et vous lui avez payé un calva… Exact ?
— Oui… enfin, deux.
— Vous avez approfondi cette connaissance, je suppose ? Vous avez appris qu’elle vivait seule, et c’est peut-être à ce moment-là que vous lui avez demandé la permission d’aller prendre une douche chez elle… Vous espériez quoi, monsieur Dubois ?
— Ben…
— La sauter ?... Je vois que vous avez cinquante ans, elle, soixante-quinze, pourquoi pas ? Il y a de nombreux exemples à ce sujet, mais je lis dans votre petit casier judiciaire que vous aviez été mis un peu en cause pour une affaire d’attentat à la pudeur à la sortie d’une maison de retraite… Alors ? Gérontophile, monsieur Dubois ?
Le grand échalas blanc, peu velu, se contorsionna sur sa chaise. Il vérifia le nœud de la serviette de toilette, son visage devint écarlate, les révélations de Workan le touchaient dans son intimité.
— C’est vrai qu’elle m’a autorisé, vu la canicule, à aller prendre une douche chez elle. Mais c’était en tout bien tout honneur.
— Laissez l’honneur de côté, monsieur Dubois, il y a des mots qu’il ne faut pas galvauder quand le cul est au centre du débat. Je vois que vous n’habitez pas très loin de votre « m’amie », pourquoi choisir sa douche à elle et pas la vôtre ?
— Ben…
— C’est plus romantique de se balader à poil chez une inconnue, lui exposer son robot mixeur, se lancer dans la fabrication d’un cake, disserter du papier peint, et tout ça en se tenant le manche pour s’assurer de sa plénitude… Et là, je suis gentil.
— Je n’ai pas eu le temps de prendre la douche, balbutia Dubois.
— Et pour cause…
Workan feuilleta à nouveau la déposition, s’arrêta sur la bonne page.
— M’amie Salazar ne vous avait pas prévenu qu’elle hébergeait de temps en temps un jeune homme, un sans domicile fixe, mais son domicile à elle lui servait parfois de crèche à ce jeune tatoué – c’est écrit sur le rapport. Au moment où vous alliez vous glisser sous la douche, il est arrivé, il a fulminé et vous a coursé. Exact ?
— Exact. Un sauvage. Un alcoolo.
— Alors, n’écoutant que votre courage, sans même ramasser vos fringues, vous êtes sorti en courant de chez m’amie, avez traversé la rue et pénétré dans le salon de coiffure sous les cris d’orfraie de la gent féminine qui y était présente.
— Quelle bande d’hypocrites !
— Qui ça ?
— Les femmes.
— Pourquoi ?
— Est-ce que nous, les mecs, si on voit une femme se balader à poil, on va se mettre à pousser des cris de frayeur ? Je vous le demande, monsieur le commissaire ?
— En tout cas, c’est votre jugement et je vous le laisse… Bien, je continue : la patronne, Géraldine, a prévenu la police de votre intrusion dans « l’institut capillaire ». Forces de police qui sont intervenues dans les dix minutes. Tout ça est exact ?
— Ouais, à quelques détails près.
— je n’ai pas envie d’en débattre. Vous reconnaissez les faits ?
— Oui.
— Bien, pour l’instant il n’y a pas de dépôt de plainte de madame Salazar ni de Géraldine. En attendant la suite à donner à cette affaire, vous allez pouvoir regagner votre domicile, nous allons prévenir votre femme afin qu’elle vienne vous chercher et…
— Ah non ! Pas ma femme !
— La banque, alors ?
— Non plus. Personne.
— Vous n’allez pas rentrer à poil chez vous !
— Vous n’avez pas un uniforme en rab ?
— Dubois, vous croyez que je vais maîtriser la situation encore bien longtemps ?
Workan appuya sur une touche de son combiné téléphonique.
— Brigadier ? Montez chercher l’individu !
— Et comment je vais faire avec ma femme ? se lamenta le naturiste.
— Vous verrez ça avec le brigadier Merdic ! Bonnes vacances, monsieur Dubois !
Deux heures, c’était le temps qu’il lui restait à passer au commissariat avant le grand départ en vacances. La lieutenante Leila Mahir toqua et ouvrit la porte du bureau sans même attendre de réponse. Elle agitait devant elle des petits morceaux de tissu à fleurs.
— Regarde ce que j’ai acheté… deux maillots de bain, je suis allée aux Galeries et hop ! sur mon corps de rêve. Bon, ils sont un peu mini, mais tant pis, José pourra hisser les voiles sur sa péniche. J’espère que Véro ne sera pas trop choquée… Comme je suis beaucoup plus jeune qu’elle, ça pourrait la rendre jalouse. Qu’est-ce t’en penses ?
— D’un coup, là, j’ai pas trop envie de penser, j’ai comme l’impression que ça pourrait virer en vacances de merde notre aventure sur le canal.
— Mais non, t’inquiète ! C’est pas une paire de nichons et un petit cul comme le mien qui vont foutre leur zone.
— Mais qu’est-ce que tu fais ? balbutia Workan alors que Leila ôtait son tee-shirt et se retrouvait en soutien-gorge.
— Ben, faut bien que je te montre les bikinis sur moi pour que tu me donnes ton avis.
— Rhabille-toi, tout de suite ! tonna Lucien.
— Merde ! Y a bien un mec qui se balade à poil à l’accueil et personne ne dit rien.
— Il a bien une serviette autour de la taille ?
— Oui, mais ça se voit bien qu’il n’a rien en dessous.
— Comment tu sais ça ?
— Mon intuition. Les femmes devinent ces choses-là… D’ailleurs, qui c’est ce type ?
— Un exhibitionniste, spécialisé en gériatrie et femmes mûres, matures, seniors, comme tu voudras. J’aime bien les gens qui se spécialisent, ça fait moins amateur et touche-à-tout.
— C’est un malade !
— Nous ne sommes pas médecins, lieutenante, ce n’est pas à nous de juger.
— On prend l’avion à quelle heure demain ?
— Quinze heures vingt, arrivée à seize heures trente à Toulouse et…
Il s’interrompit, le nom de Prigent s’afficha sur l’écran de son portable. Leila enfilait son tee-shirt.
— Monsieur le divisionnaire… dit Workan.
— Dieu soit loué, vous n’êtes pas encore parti !
— Si, je suis dans l’avion, je ne suis pas joignable, monsieur le divisionnaire.
— Je vois votre char dans la cour, Workan.
— Alors pourquoi vous me demandez si je suis là ?
— Parce que je savais que vous alliez me mentir… Code 10-110, Workan !
— C’est quoi le code 10-110, déjà ?
— La fin des vacances !
— Ça ne peut pas être la fin puisqu’elles n’ont pas encore commencé, soyez raisonnable, monsieur le divisionnaire. D’ailleurs, nous n’employons pas de numéros de code chez nous.
— C’est exact et je le déplore. C’est pour cela que je travaille avec les codes des flics américains.
— OK ! Mais vous êtes le seul à les connaître, mettez-vous à notre place…
— Je n’ai pas envie d’être à votre place, et encore moins maintenant, quand vous saurez le genre de vacances que vous allez passer.
— C’est… c’est-à-dire ? balbutia Workan.
— Le baroud ! Commissaire !... La randonnée ! Le bivouac !
— Vous savez que j’ai une aversion pour les randonneurs et les cyclotouristes… Je dis non à tout ce que vous allez me proposer.
— Et moi je dis que c’est un ordre ! Montez dans mon bureau ! La procureure Sylviane Guérin et moi-même vous attendons. Si Mahir est dans les parages, dites-lui de vous accompagner.
— Et la randonnée, c’est dans le Sud ?... Elle est défalquée de nos vacances ?
— Non, c’n’est pas dans le Sud, mais ici, en Bretagne.
— Ah ! Ce n’est pas réjouissant.
— La Bretagne est belle, Workan.
— Je l’admets, mais un peu de dépaysement m’aurait fait du bien.
— Pour être dépaysé, vous allez être dépaysé ! Vous n’en voudrez plus.
— Et comment s’appelle cette chose qui va me dépayser ?
— Le Tro Breiz ! Sans H à Breiz !
Le divisionnaire avait raccroché. Workan fit une moue dubitative : Tro Breiz sans H, ça voulait dire quoi ?
— Qu’est-ce qu’il a dit, l’Ancien ? s’inquiéta Leila.
— « Tro Breiz sans H à Breiz. » J’ai l’impression qu’il ignore que je pars me gondoler en péniche sur le canal du Midi… Sans doute une lubie de sa part, on va monter le désillusionner et on se tire… Au fait, Sylviane Guérin est présente dans son bureau.
— Ouh là là, ça sent pas bon, ça !
— Je confirme, surtout que Prigent veut te voir également.
— Ça pue carrément, là. Putain, j’le crois pas ! Quand ils sont ensemble, ces deux-là deviennent des virulents de l’invective. Des médisants cruels. Des pervers toxiques. Des…
— OK. C’est bon… On le sait qu’ils sont anxiogènes et mortifères, mais ils sont nos supérieurs, alors, allons-y !
Sylviane Guérin, la procureure de la République, était une vieille connaissance de Lucien Workan. Femme ambitieuse, dans la cinquantaine, elle aspirait maintenant à devenir procureur général près de la cour d’appel de Rennes. Comme chien et chat, leurs poils se hérissaient dès qu’ils se voyaient. Leur première enquête commune avait viré au cauchemar pour Sylviane1, Workan, pas très au fait des effets de la ménopause chez une procureure – qui est pourtant une femme comme les autres –, ne l’avait pas épargnée. Toujours jolie, les cheveux courts, auburn, vêtue ce jour-là d’un tailleur, style militaire, de chez Burberry, qui accentuait ses courbes, elle entendait maintenant imposer sa loi – qui était, en fait, celle de la justice.
— Vous croyez qu’il va venir ? demanda Sylviane Guérin au divisionnaire.
— Mais bien sûr, je lui ai donné un ordre, répondit Prigent.
« Si tu savais ce qu’il pense de tes ordres… », songea Sylviane. Elle ajouta à voix haute :
— Ne pourrait-on pas confier cette affaire à quelqu’un d’autre ? Vous savez comme moi que Workan est ingérable.
— Ingérable, ingérable… Je voudrais bien voir ça ! se rebella-t-il en se dressant sur la pointe des pieds comme le coq impérial de la basse-cour. N’importe comment, on n’a pas le choix, Brézillet nous a plantés.
— « Plantés » n’est pas le mot, monsieur le divisionnaire, Brézillet est malade.
— Ouais, ben, il avait qu’à être malade avant et pas maintenant !
— Un cancer, monsieur le divisionnaire, chimio.
— Bon, OK… marmonna-t-il. Malheureusement, c’est lui qui est au courant de l’affaire.
— Un remarquable travail qu’il a accompli, il va nous rejoindre tout à l’heure et expliciter tous les détails de son enquête.
— Avec qui devait-il aller sur le Tro Breiz ?
— Une cousine, je crois.
— OK ! Eh ben, ce sera Workan et Mahir.
— Le beau duo ! glissa la procureure, perfide.
Prigent regarda sa montre. Il s’impatienta. Il attendait désespérément le signal du départ en retraite dont la date reculait de jour en jour. Petit homme, chauve, le visage rond, barré par une paire de lunettes à monture d’écaille, formé à l’ancienne école, il avait gravi tous les échelons, sans piston et avec honnêteté, de la hiérarchie policière. Divisionnaire à Rennes, il dirigeait toute la police judiciaire du Grand Ouest.
Les flics lui obéissaient au doigt et à l’œil, un seul lui causait des agacements nourris de turpitudes : Workan. L’infâme.
— La lieutenante Mahir m’accompagne, dit Workan en refermant la porte du bureau de Prigent, je l’ai rencontrée dans les couloirs. Il regarda sa montre et poursuivit : Dans une heure pile, je suis en vacances et je crois qu’il en est de même pour la lieutenante. Alors vous comprendrez que nous n’avons pas trop de temps. Nous ignorons ce qu’est le Tro Breiz sans H à Breiz et, à vrai dire, nous ne tenons pas à le savoir. Si vous pouviez nous rendre notre liberté, ce serait bien…
— Vous pourriez frapper avant d’entrer, lança Sylviane, et ensuite dire bonjour !
— B’jour M’dame, je ne vous avais pas vue. Vous êtes à contre-jour devant la baie vitrée. Vous ne vous asseyez pas ?
— Je fais ce que je veux, Workan.
— Je n’en doute pas.
— Prenez une chaise, commissaire, fit le divisionnaire en interrompant les hostilités, et vous aussi, lieutenante.
Les deux flics s’exécutèrent.
— Les vacances, c’est sacré, enchaîna Workan, je ne sais pas ce que la lieutenante Mahir a prévu pour les siennes, mais moi, personnellement, j’ai loué une péniche sur le canal du Midi, une location qui me coûte les yeux de la tête. Presque un mois de salaire.
— Alors c’est un paquebot que vous avez loué, jeta la procureure, méprisante.
— Vous connaissez le salaire d’un commissaire, madame Guérin ? Je ne suis pas procureur, moi.
— Mon salaire n’est pas plus élevé que le vôtre, monsieur Workan, répliqua sèchement Sylviane.
— Bon, vous allez arrêter de nous faire chier avec vos salaires, brama Prigent… Et puis d’abord, qu’est-ce que vous allez foutre sur le canal du Midi, Workan ? Il y a la mer en Bretagne.
— Justement, je ne suis ni marin ni breton, les canaux me conviennent mieux.
— Alors, ne vous inquiétez pas, il n’est pas question d’aller en mer.
— Monsieur le divisionnaire, dans quarante-huit minutes, je serai en instance de départ vers le lieu de mes vacances, alors il est hors de question pour moi d’envisager le moindre petit déplacement pendant ces trois quarts d’heure qu’il me reste à effectuer.
— Dites-moi, Workan, une petite question : avez-vous songé à différer vos congés, disons… d’une semaine ?
— Et pourquoi je songerais à ce genre de chose ? Je ne suis pas un ahuri, je réfléchis et je loue une péniche pour une semaine bien précise, pas la suivante. La semaine où ma fille peut se consacrer à son papa et vice et versa. Vous comprenez ?
— Commissaire, protesta Sylviane Guérin, il y a plein de péniches sur le canal du Midi, votre fille est lycéenne et c’est les grandes vacances. Vous la verrez la semaine prochaine !
— Mais merde ! s’emporta Workan. Vous n’allez quand même pas gérer ma putain de vie privée !
Devant son visage furibond, le silence s’abattit dans la pièce. Il fut rompu par la voix effrontée de Leila.
— En tout cas, moi avec mon salaire de lieutenante, je ne pourrais pas me louer une péniche, même pour une journée. À la rigueur, un kayak…
— Vous, on ne vous demande rien, gronda Prigent.
— Vous ne me demandez rien, peut-être, mais j’ai comme l’impression que vous voulez interrompre également mes vacances qui ne sont pas encore commencées. Et si je regarde l’heure sur mon portable, elles débutent dans trente-sept minutes. Qu’on le veuille ou non.
— Vos vacances démarreront quand je le déciderai, tonnerre de Dieu !
Leila baissa la tête.
— OK !
— Merci de votre compréhension… Je précise que là où on veut vous envoyer, c’est un peu des vacances.
— Nous envoyer ? s’enquit Workan, vaguement inquiet.
— Oui. Cette mission est pour vous deux.
— Cette mission ?... Avec Mahir ?... Mais je ne veux pas partir où que ce soit avec cette lieutenante qui est désagréable comme tout !
La procureure vint s’asseoir à son tour, en posant ses fesses à l’extrémité du bureau où siégeait Prigent.
— Monsieur Workan, on ne vous demande pas votre avis, vous allez entendre le divisionnaire Prigent qui va vous briefer sur la situation. Connaissez-vous le Tro Breiz ?
— Avec un H ?
— Non, sans H.
— Personnellement, j’aime mieux avec un H, mais ce n’est que mon opinion et vous vous en fichez royalement.
— C’est exact. À vous, monsieur le divisionnaire…
Prigent toussota, empila quelques notes devant lui.
— Voyez-vous, Workan, et vous, mademoiselle Mahir, le Tro Breiz, comme son nom l’indique est un tour de Bretagne…
— Cycliste ? le coupa Lucien.
— Arrêtez vos âneries, Workan, et laissez finir monsieur Prigent ! s’interposa la procureure.
Le divisionnaire jeta un coup d’œil sur ses feuilles, lança un regard morne sur ses deux flics et poursuivit :
— Le Tro Breiz est un tour de Bretagne religieux, catholique, mais ouvert à tous… Breiz sans H doit cette particularité à l’orthographe de son nom au XIXe siècle. Date de sa réapparition, tout au moins dans les…
— On ne savait même pas qu’il avait disparu, dit Leila.
Prigent lui jeta un regard glacial de ses yeux bleu acier et poursuivit :
— Il réapparaît donc, tout au moins dans les écrits, à la fin du XIXe siècle, sous la plume de l’abbé Luco qui en dresse son histoire au fil des siècles. Pour vous être agréable, lieutenante Mahir, les historiens estiment sa disparition lors du rattachement de la Bretagne à la France en… ?
— J’sais pas.
— 1532... Dix-sept ans après Marignan. Pour être moins précis, je situerai l’abandon de ce pèlerinage dans ces années-là. On l’appelait également, autrefois, de son nom latin, Circuitus Britanniae…
— Ça en jette plus ! fit Workan.
La procureure et le divisionnaire, à l’unisson, haussèrent les épaules. Prigent enchaîna :
— Vous savez que je suis breton, Workan ?
— Bien sûr… Breton… tête de… lion !
— J’ai eu peur, marmonna Sylviane qui s’était affaissée sur sa chaise.
— On dit que tout Breton, reprit Prigent, doit faire ce pèlerinage au moins une fois dans sa vie…
— Sinon ? dit Workan.
— Sinon, il sera condamné à le faire dans l’Au-delà, en avançant chaque jour de la seule longueur de son cercueil. Et tout ça en le portant sur ses épaules.
— Putain, c’est pas gai ! clama Leila. Et la route est longue ?
— Dans les six cents kilomètres.
— C’est inhumain des trucs pareils ! s’insurgea, faussement, Workan. Si on prend un cercueil de deux mètres par exemple, il va falloir un temps considérable pour…
— On s’en fout, commissaire ! tonna la procureure. C’est l’Au-delà, c’est pas nos oignons.
— OK… Mais pourquoi on doit savoir tout ça ?
— Pour vous imprégner, Workan, continua Prigent. Vous imprégner d’une foi que vous n’avez certainement pas, mais surtout vous imprégner de votre future mission. Il faut que vous soyez dedans jusqu’au cou.
— Dans quoi ?
— Dans les cantiques, les chapelles, les calvaires, les enclos paroissiaux, les vêpres, les messes, les glorifications, les sermons, les confessions…
— Arrêtez de me foutre les miquettes (il secoua la tête). Et par quels bleds on passe ? Qui va nous guider ?
— Nous y voilà, fit Prigent avec satisfaction. Le Tro Breiz qui se déroulait au Moyen Âge, est né, on va être large, au début du deuxième millénaire et peut-être avant, sous le roi breton Nominoé au IXe siècle – les historiens ne sont pas d’accord à ce sujet.
— Vous avez déjà vu des historiens d’accord ?
— Non !... Le parcours du Tro Breiz effectué par les pèlerins relie les villes des sept saints fondateurs de la petite Bretagne qui, pour la plupart d’entre eux, venaient de la grande, de l’autre côté de la Manche. Ces villes créées par ces moines immigrés sont devenues les sept évêchés de la péninsule bretonne. Pour votre information, je vais vous les citer. Ne vous inquiétez pas, un mémo vous sera délivré afin que vous ne vous empêtriez pas dans vos discussions avec les autres pèlerins.
Les visages des deux flics s’affligèrent. Les péniches du canal du Midi s’éloignaient à tire-d’aile. Imperturbable, Prigent continua :
— Il y a d’abord Corentin à Quimper – la ville où vous allez vous rendre demain. Puis Paul Aurélien à Saint-Pol-de-Léon, Tugdual à Tréguier, Brieuc à Saint-Brieuc, Malo à Saint-Malo, Samson à Dol-de-Bretagne et pour terminer Patern à Vannes. Voilà, ça fait sept villes, sept saints et sept évêchés. Des questions ?
Abasourdis, Lucien et Leila échangèrent un regard… consterné.
— Je vous sens dubitatifs.
— Non, fit Workan, personnellement, je n’ai jamais remis en cause les sept évêchés de Bretagne.
— Ni les sept saints, ajouta Leila.
— Vous imaginez bien, mes chers… mes chers… (il réfléchit intensément) mes chers, je ne sais pas quoi d’ailleurs, que là-dessous se cache une terrible intrigue.
— Sur les saints ?
— Non. Mais je poursuis sur le Tro Breiz. L’Histoire et la légende se mélangent allègrement. L’évocation des sept saints de Bretagne apparaît pour la première fois dans un récit hagiographique, Vita sancti Maclovius, Vie de saint Malo, qui fut écrit par un clerc, Bili, je crois, au IXe siècle.
— Billy le Kid ? s’enquit Workan.
— Non, Billy, la bibliothèque de chez Ikéa ! précisa Leila.
Prigent les fusilla du regard et continua :
— Et c’est là que la légende apparaît, puisque ces sept saints se seraient rendus, en délégation, à la cour du roi franc Childebert en l’an 542. Ce qui est strictement impossible.
— Et pourquoi ? fit Workan, déçu.
— Parce que ces sept saints, pour la plupart, ont émigré et vécu, chacun, dans des siècles différents.
— Ah oui, effectivement, c’est embêtant pour organiser une petite délégation à la rencontre de Childebert… Dites donc, monsieur le divisionnaire, vous êtes pointu sur vos saints bretons !
— À cause de cette enquête de Brézillet, j’ai dû m’y plonger.
— Qu’est-ce que Brézillet vient faire là-dedans ? demanda Workan.
— Vous le saurez tout à l’heure, je poursuis sur le Tro Breiz. À noter, pendant que j’y pense, que la duchesse Anne, la double reine de France, a effectué ce pèlerinage en 1505 en omettant toutefois les étapes de Saint-Malo et Dol.
— C’est important ?
— Pour l’enquête, non. Pour l’Histoire, oui… Je continue : chaque pèlerin peut effectuer le Tro Breiz à sa guise. Le faire individuellement, par étapes, ou les six cents kilomètres d’une seule traite, c’est le choix de chaque marcheur, et ceci à n’importe quel moment de l’année. Mais, et c’est là que je veux en venir, tous les ans, généralement au mois d’août, une étape reliant deux villes est organisée afin que plusieurs fidèles ou pèlerins ou tout simplement randonneurs puissent marcher ensemble, bivouaquer ensemble et, pour ceux qui ont la foi, prier ensemble. Cette manifestation réunit à chaque fois entre mille et deux mille individus. Le prochain départ groupé aura lieu lundi sur le parvis de la cathédrale Saint-Corentin de Quimper. Les marcheurs prendront la direction de Saint-Pol-de-Léon vers le nord de la Bretagne, en traversant les Monts d’Arrée, ceci en quelque six ou sept étapes de vingt à trente kilomètres par jour. Bref, une promenade de santé.
— Je crains le pire… lança Leila.
— Vous avez tort, lieutenante, la brume qui rase au petit matin les ajoncs, les genêts, les bruyères… personnellement, j’en rêve.
Prigent mima le geste de humer en étirant son cou vers le plafond de son bureau.
— Pas moi ! fit la Berbère.
— Si je vous suis bien, monsieur le divisionnaire, dit Workan, vous avez l’intention de nous envoyer, moi et Mahir, dans la lande bretonne, lande qui est certainement traîtresse ?
— Vous ne croyez pas si bien dire.
— Sans nous demander notre avis ?
— Non. Je vous demande juste d’obéir aux ordres.
La procureure Guérin esquissa un sourire.
« Salope ! » songea Workan.
— Vous allez me rembourser la location de ma péniche ? demanda-t-il insidieusement.
— Nous en reparlerons… Cette étape Quimper-Saint-Pol-de-Léon vient conclure un périple de sept années pour le pèlerin qui accomplit son tour de Bretagne uniquement à l’occasion de cette randonnée aoûtienne. En effet, il y a sept ans, les marcheurs quittaient Saint-Pol en direction de Tréguier.
— Je crois que je préfère avancer d’une longueur de mon cercueil chaque année plutôt que d’aller faire le con dans les Monts d’Arrée, monsieur le divisionnaire…
1. Voir Hortensias Blues, même auteur, même collection.
Prigent tomba la veste ; en cette fin de journée de début août, la chaleur devenait étouffante. Lucien Workan, en chemisette blanche, s’épongea le front à l’aide d’un mouchoir papier.
— En fait, dit-il, je crois que c’est le naturiste avec qui j’étais tout à l’heure qui a raison de se balader à poil.
— Quel naturiste ? s’inquiéta la procureure.
— Rien de bien grave, un naturiste urbain qui défie les lois de la grande ville et qui a recours à une coutume beaucoup plus ancestrale : celle de ne pas porter de fringues… Bien, ceci dit, monsieur le divisionnaire, devons-nous comprendre, moi et la lieutenante, que vous nous sabrez nos vacances ?
— Comme vous y allez, Workan ! Elles sont juste reportées de huit jours. Ce n’est pas la fin du monde. Je crois, moi, commissaire, que vous n’avez pas la condition physique pour parcourir, avec l’aide de vos jambes, un peu plus d’une centaine de kilomètres en une semaine et que vous avez peur d’avoir des ampoules aux pieds. Voilà ce que je crois, monsieur Workan.
Lucien hocha la tête et sourit.
— Vous savez que je suis un joueur de rugby… avec l’entraînement qui va avec.
— Justement, j’ai entendu parler de vos exploits l’autre jour contre le Skol Rugby er Nav Ker de Plouhinec, ce n’est pas glorieux, vous n’êtes pas près de jouer dans le Top 14 !
— OK, OK… J’ai rien dit. Admettons que j’accepte cette mission, je dis bien : ADMETTONS ! De quoi t’est-ce qu’il s’agirait que j’fasse ? À part chanter au clair de lune ma foi dans les sept saints…
— Eh bien, nous y voilà, se félicita la procureure, nous rentrons dans le cœur du débat. Vous n’êtes pas simple, Workan. Certainement un bon flic, mais pas simple.
— Je ne vous ai pas demandé l’heure, vous. Tiens, je vous ai vue sur Meetic l’autre jour, je vous ai flashée, mais je n’ai pas eu de réponse. C’est pas bien. Je vais le dire à ma tante.
— C’est qui votre tante ? s’enquit Prigent.
— Madame Meetic.
— OK, ça suffit, Workan ! s’énerva Sylviane, venons-en aux faits…
— Je ne demande que ça… mais une question me taraude l’esprit. Les monts d’Arrée ce n’est pas mon secteur, la cathédrale de Quimper non plus et je ne parle pas de Saint-Pol-de-Léon, alors, que vais-je faire dans ces calvaires ?... En cherchant bien, chère Sylviane…
— Ne m’appelez pas Sylviane !
— OK ! Ne m’interrompez pas… Je ne crois pas, madame Guérin, que vous êtes habilitée à exercer votre fonction de procureure dans le département du Finistère. Me tromp’je ?
— Justement, cher commissaire, vous allez voir que la suite est tout à fait logique, car nous… nous…
— Nous ?
— Nous sommes dans un flou artistique.
— Et voilà ! Quand on est dans la merde, on appelle Workan… Et vous, monsieur le divisionnaire, qu’en pensez-vous ?
— Moi je m’en fous, dit Prigent, cyniquement, je suis le patron de la PJ sur tout l’Ouest, je vous envoie où je veux.
— Où le désire madame Guérin surtout.
— Exactement.
— Bien, reprit la procureure, nous allons vous expliquer, commissaire, je fais monter le capitaine Brézillet. Pour votre information, c’est Brézillet lui-même, avec sa cousine, qui devait parcourir cette étape du Tro Breiz.
— Qu’il ne s’en prive pas !
— Son cancer a été décelé il y a trois semaines, il commence la chimio lundi.
— Je m’abstiens, dit Workan.
— De quoi ? fit Prigent.
— De faire des commentaires, ça évitera la polémique.
Brézillet était maintenant assis à l’autre extrémité du bureau qu’occupait le fessier de Sylviane Guérin. De taille moyenne, les cheveux châtains, coupés court, il portait un polo Lacoste beige et un jean. Le seul symptôme qui aurait pu faire deviner sa maladie était l’émergence de cernes sous les yeux, dus, certainement, plus à la fatigue qu’à un stigmate pathologique. Affecté dans un service différent de celui de Workan, le capitaine Brézillet aimait travailler seul. Prigent l’avait spécialisé, si l’on peut dire, dans la recherche des personnes disparues. Et justement, il y a de cela dix mois, en septembre de l’année précédente, une jeune femme qui habitait le centre de Rennes avait disparu sans laisser la moindre trace. Brézillet avait été chargé de l’enquête et les résultats de ses investigations avaient été pour le moins surprenants.
La procureure transmit une feuille A4 à chacun des deux policiers, Workan et Mahir. Une fiche signalétique de la jeune femme évaporée à l’automne dernier. Fiche maison, non officielle établie par Brézillet.
« Nom : Simonin
Prénom : Angèle
Âge : 27 ans
Cheveux : Bruns (voir photo-portrait) Yeux : Bleus (voir photo-portrait) Taille : 1,66 mètre
Poids : 57 kg
État civil : Célibataire (petit ami ?)
Profession : Secrétaire médicale
Particularités : Type caucasien. Traits fins, pommettes hautes, légère cicatrice à la lèvre inférieure gauche. Nez droit, bouche pulpeuse.
Adresse : 95 rue Dupont des Loges 35000 Rennes
ADN : Prélèvements ADN mitochondrial et ADN nucléaire effectués sur la mère, Virginie Simonin. Prélèvements nécessaires à son identification, entre autres, dans l’éventualité de la découverte de son cadavre.
Circonstances de la disparition : A été vue la dernière fois, le 26 septembre 2016 par le docteur Cariou (son patron) à la fin de sa journée de travail vers 18 heures 30. Elle devait se rendre à son cours de Qi Gong où elle n’est jamais allée. Aucun autre témoin n’a déclaré l’avoir vue après cette heure. Le docteur Cariou ne peut apporter de description vestimentaire car, dit-il, la blouse blanche de la jeune femme cachait sa veste ou son chemisier. Il est néanmoins certain qu’elle portait un pantalon de couleur claire. Ses parents, monsieur et madame Simonin, n’ont plus jamais eu de ses nouvelles, ni aucun autre membre de la famille, ni aucune de ses relations amicales ou professionnelles. Son téléphone portable n’a plus été utilisé après cette heure, sa dernière géolocalisation la situe place Hoche, à l’opposé de son domicile et de ses cours de Qi Gong. Aucun retrait d’argent ni aucune utilisation de sa carte bancaire n’ont été détectés sur son compte. La mère d’Angèle Simonin pense qu’elle n’est jamais rentrée à son domicile ce soir-là. »
— Et alors ? fit Workan, en reposant la feuille sur le bureau.
— Et alors ? reprit la procureure, c’est là que ça se complique.
Brézillet avait pris place maintenant sur une chaise, à la droite de Prigent. Il faisait face à Mahir et Workan.
Ce dernier eut une pensée émue pour le capitaine, valait-il mieux être sur les chemins du Tro Breiz ou au Centre Eugène Marquis à subir des séances de chimiothérapie ?
Workan décida vite de son choix. Il regarda sa montre et proclama :
— Ça y est, je suis en vacances, au revoir Messieurs-Dames ! Les péniches m’attendent…
Il fit le geste de se lever de sa chaise.
— Assis, Workan ! tonna Prigent.
— OK. Mais je vous préviens, je ne connais même pas le Notre Père ni le Je vous salue Marie ; ça va pas le faire. Et je ne parle même pas de Leila Mahir, pour qui ces prières sont de l’hébreu, (il réfléchit) enfin, je me comprends… Et pourtant… vous saviez que mon père connaissait très bien Jean-Paul II ? Mes ancêtres étaient du même village que la famille de Karol Józef Wojtyła, ce qui…
— On s’en fout ! lâcha la procureure. Écoutez plutôt le capitaine Brézillet, (elle fit un geste de la main vers ce dernier) allez-y !
« Il est vraiment blanc, ce mec ! » songea Workan. Brézillet prit quelques feuilles entre ses mains.
— Quand j’ai été saisi de l’enquête sur la disparition d’Angèle Simonin, cela faisait un peu plus d’une semaine qu’elle avait disparu. Après deux jours sans nouvelles de leur fille, les parents Simonin s’étaient présentés à ce commissariat pour signaler sa disparition. Tu sais bien, Lucien, que la loi n’interdit pas à un majeur le droit de s’évaporer dans la nature. Ce n’est qu’au bout de ce laps de temps que sa disparition a été qualifiée d’inquiétante et que l’enquête a démarré. Cela fait dix mois qu’elle est inscrite au FPR1. Pour l’instant, nous n’avons aucun résultat, tout au moins en ce qui la concerne directement, mais tout un faisceau d’indices nous entraîne, ce qui paraît impensable, vers le Tro Breiz. Ce Saint-Jacques-de-Compostelle breton. L’année dernière, Angèle Simonin a participé, au mois d’août, à ce pèlerinage, en participant à l’étape Vannes-Quimper qui a duré une semaine. Elle a disparu un mois après, en septembre.
— Il y avait combien de pèlerins lors de cette étape ? demanda Workan.
— Je ne sais pas, environ quinze cents.
— Et ils ont tous disparu ?
— Je sens ton ironie habituelle… Non, à ce que je sache, il n’y a qu’elle qui a disparu.
— Je ne vois pas le rôle du Tro Breiz là-dedans.
— Attendez, commissaire, laissez-le parler ! s’insurgea Prigent.
Brézillet poussa un soupir et regarda ses notes.
