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La découverte du cadavre d’un homme nu, enfoui sous des tonnes de sel dans le port de commerce de Saint-Malo, ne laisse rien augurer de bon.
Cette méthode de conservation intrigue forcément la police locale et le commissaire Workan est envoyé de Rennes.
Arrivé dans la cité corsaire, il découvre que le départ de la célèbre Route du Rhum, dont il côtoiera certains acteurs, est imminent… Il devra en découdre avec Bob le chien et son irascible maître qui persiste à l’emmener faire ses besoins sur la pelouse du bâtiment de la Chambre de Commerce et d’Industrie. L’enquête le guidera vers une valise à roulettes (ennemie jurée de Bob), un négociant en croquettes, une secrétaire du port nymphomane, un étrange cargo philippin, un sponsor russe, un crapaud. Pendant ce temps, une menace gronde. Jamais au fil des siècles un tel danger n’aura plané sur les remparts de Saint-Malo…
L'auteur nous livre une fois de plus une enquête passionnante, bourrée d’humour et à l’imagination débordante, avec un commissaire Workan toujours aussi insolent, hilarant et terriblement attachant !
EXTRAIT
Alors qu’il roulait vers le commissariat du 22 boulevard de la Tour-d’Auvergne, Workan n’en revenait toujours pas d’avoir réussi à se maîtriser devant l’homme-cambouis. Une envie de le plonger dans la fosse à vidange avait germé dans son cerveau qui s’était imbibé d’huile frelatée du garagiste.
Il répondit à l’appel téléphonique de la jeune et belle lieutenante Leila Mahir :
— Mouais, grogna-t-il.
— Hello Lucien, tu vas bien ?
— On n’a pas gardé les oies ensemble, lieutenant.
— OK je vois, susurra la fliquette. Monsieur le Commissaire a ses humeurs… C’est bizarre, ça ne vous arrive jamais… En tout cas, rappliquez au commissariat, Prigent veut vous voir.
— Pourquoi ?
— J’en sais rien, il vous le dira.
— Et l’infirmière, comment va-t-elle ?
— Ça va aller, les trois connards qui l’ont agressée sont en cellule. Lerouyer les a un peu travaillés au corps.
— Ça se voit ?
— Non. Vous connaissez le capitaine, un peu lourdaud, mais efficace dans l’intercostal.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
De l'humour et du danger, une affaire riche en péripéties : les tribulations malouines du commissaire Workan régalent une fois de plus les lecteurs. - Claude Le Nocher, Action-Suspense
À PROPOS DE L’AUTEUR
Hugo Buan est né en 1947 à Saint-Malo où il vit et écrit.
Passionné de polars, après une carrière professionnelle de dessinateur dans le Génie Civil, il publie en 2008 son premier roman, Hortensias Blues, une enquête policière bourrée d’humour à l’imagination débordante. Il crée ainsi le personnage du commissaire Lucien Workan, fonctionnaire quelque peu en disgrâce auprès de sa hiérarchie, ce qui lui vaut d’être muté depuis Toulouse, où il a laissé sa famille, à Rennes. Ses méthodes sont encore largement désapprouvées par son nouveau patron, mais pour Workan, seul le résultat compte !
Un honnête premier succès pour l’auteur qui embraye dès 2009 avec Cézembre noire, dans lequel « il laisse libre cours à son style débridé ».
Ajoutons que ses ouvrages se sont retrouvés sélectionnés pour pas moins de 5 prix, parmi lesquels le Prix Michel Lebrun au Mans et le Prix Polar de Cognac.
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Seitenzahl: 330
Veröffentlichungsjahr: 2017
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HUGO BUAN
Le quai
des enrhumés
DU MÊME AUTEUR
J’étais tueur à Beckenra City
Les enquêtes du commissaire Workan
1. Hortensias blues
2. Cézembre noire
3. La nuit du Tricheur
4. L’œil du singe
5. L’incorrigible monsieur William
6. Eagle à jamais
7. Le quai des enrhumés
Site de l’auteur :www.hugobuan.com
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Dépôt légal 1ertrimestre 2016
ISBN : 978-2-372601-26-9
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,
des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant
ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
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Chapitre 1
Une histoire de Bob - Bob le passeur
Le voyageur leva les yeux vers la valise, calée sur le porte-bagages, au-dessus de sa tête.Surtout ne pas la perdre de vue, songea-t-il. Il détourna son regard vers la vitre et y aperçut son reflet. Il s’approcha du carreau embué qu’il essuya d’un revers de la main. Les portiques soutenant les caténaires défilaient, dans le clair-obscur, à une cadence régulière et soutenue.
Le TGV avait dépassé la gare de Rennes et se dirigeait vers Saint-Malo. Un train direct de la gare Montparnasse avec une arrivée prévue à 21 h 47 dans la cité corsaire. Il consulta son smartphone, chercha l’info trafic SNCF et constata avec satisfaction que le taux de ponctualité de ce train à cet horaire était de 90 % ; les 10 % restants s’éparpillaient en un éventail de quelques secondes avec un maximum de trente minutes de retard, ce qui représentait sur la période donnée (deux mois) 4 trains en tout et pour tout, sur 51. Aucun en avance. Pourtant Robert Boverger (ses amis l’appelaient Bob) imagina que le conducteur de la machine pourrait sûrement grappiller quelques secondes par-ci par-là. Lui, Bob, au volant de la loco, au lieu de mettre trois heures et six minutes, se persuada que deux heures et cinquante-cinq minutes seraient mieux et surtout possible. Mais allez faire entendre raison à un conducteur de TGV sans déclencher une grève. Impossible ! Il y en avait bien un qui avait outrepassé sa hiérarchie quelques années auparavant du côté de Compostelle, sans trop de réussite toutefois. Mais Rennes Saint-Malo, c’était tout droit, pas un virage, ou si peu. Il soupira. Enfin, dans quelques minutes il poserait le pied sur le quai avec son chargement à roulettes et s’empresserait de livrer la valise à son commanditaire. Le rendez-vous pour la restitution était fixé à 23 heures. Son commanditaire n’avait rien d’un comique et il supposa que ce n’était pas le genre d’homme qui aimait attendre.
« Cette valise aura une valeur marchande inestimable », lui avait glissé à l’oreille son donneur d’ordres, juste avant le départ pour Paris. Boverger avait ressenti un frisson du bas des reins jusqu’à la nuque. « Surtout ne la perdez pas de vue ! Les gens sont si malhonnêtes. » Tu penses qu’il ne la quittait pas des yeux, la valoche ! Il se mit à soupçonner la moitié du wagon, des morts de faim attirés par le magot. S’il n’avait pas perdu tous les points de son permis de conduire, il serait allé à Paris en voiture. Ainsi, il aurait ignoré les affres du possédant et la cupidité éhontée de ces voyageurs. « Foutus radars ! » grogna-t-il. Il aurait pu ajouter : foutu téléphone, foutus feux rouges, foutue ligne blanche et foutu Abribus. Tout à son honneur, aucun usager n’attendait le bus dans l’abri JC Decaux à l’heure de la démolition.
Robert Boverger dirigeait une société de conseil en nutrition animale. Avec la crise les gens avaient l’air de se foutre de leurs animaux ; en tout cas, on faisait rarement appel à lui. En fait de société, il s’agissait plus d’une microentreprise dont il était le responsable et l’unique employé. Le siège de ladite société de conseil squattait une buanderie qui faisait partie intégrante de la boutique de toilettage pour chiens et chats tenue par sa femme. Ainsi, de temps en temps, il sortait de son antre, tentant de séduire et d’attirer quelques clientes en leur vantant la qualité de certaines croquettes (qu’il avait en stock) et autres friandises. Bien entendu il pouvait effectuer la livraison, mais pas en ce moment vu l’absence de points sur son permis. Tout ça au grand désespoir de la toiletteuse. La tension entre les époux s’accentuait de jour en jour et sa femme le somma de changer de métier ou de déménager le siège de la multinationale. C’était quand même sa septième microentreprise, il n’aurait certainement pas une huitième chance.
Heureusement, monsieur Prince (son commanditaire) était le maître de deux beagle-harrier, et tenait madame Boverger en haute estime pour l’attention et les soins qu’elle portait à ses chiens. Ce ne fut pas par altruisme qu’il demanda à Robert Boverger un petit service, moyennant une commission, mais plus exactement par compassion ou par charité envers les tourments que devait ressentir son épouse. Et puis ce Boverger était si neutre, presque transparent, il serait cloué sur une porte que ce corps vivant ou mort passerait inaperçu aux yeux de la population. Sauf s’il se mettait à chanter, évidemment.
Cinq mille euros pour le voyage à Paris. Bob accepta presque avec dédain, il lui fallait un nouveau siège social et cet argent était malgré tout le bienvenu. Il précisa néanmoins que s’il y avait un danger physique, c’est-à-dire une atteinte à son intégrité corporelle, la somme lui paraîtrait insuffisante. Monsieur Prince répondit « non » en le glaçant de ses yeux bleus délavés. Bob n’insista pas, il se hasarda néanmoins à demander la nature, comestible ou non, du contenu de la valise. Monsieur Prince lui asséna qu’il ne se mêlait pas de ce qu’il y avait dans ses sacs de croquettes. Argument reçu cinq sur cinq par Bob qui la boucla définitivement.
Le train approchait de Saint-Malo, il venait de dépasser Dol. Les gouttes de pluie s’étiolaient en diagonale sur la surface de la baie vitrée. Robert Boverger se souvint qu’il n’avait pas de parapluie. Cinq cents mètres à parcourir de la gare à son domicile, un appartement dans le quartier de Rocabey, situé au-dessus de la boutique de toilettage et de la société de conseil en nutrition animale – la buanderie. Pour une si courte distance, hors de question de prendre un taxi, il irait à pied. Cinq mille euros valaient bien une petite douche. Sa femme Stéphanie serait à son qi gong ou un truc chinois dans le même genre.Faut tout le temps que les bonnes femmes fassent des trucs bizarres, songea-t-il. Il lui revint soudain en mémoire que Stéphanie lui avait demandé de récupérer leur voiture sur un petit parking non loin de la gare. Comment allait-il faire sans ses points ? Vite et bien ! conclut-il. La douche serait abrégée.
Il tenta de se détendre la nuque en effectuant quelques dodelinements contre l’appui-tête de son siège. Il avait pris possession de la valise au jardin du Luxembourg.
Un jeune homme d’origine moyen-orientale l’attendait. Sûrement un Libanais, trancha-t-il. Il portait un blouson de cuir noir avec un jean ainsi qu’une casquette, vissée sur la tête, en pure laine vierge de Mongolie. Il était debout avec le bagage à roulettes à ses pieds. Bob s’était approché le sourire aux lèvres en lui tendant la main que l’autre n’avait pas saisie. Il lui avait simplement désigné la valise du menton et dit : « Le paquet ! » Puis il avait disparu, les mains dans les poches de son blouson en direction de la rue Guynemer.Comment m’a-t-il reconnu ?s’inquiéta Boverger, encombré maintenant de son nouveau bagage.Prince a dû lui transmettre mon portrait, il prend toujours des photos de ses chiens, il en a profité pour me photographier.
Bob ne comprenait pas pourquoi Prince ne se déplaçait pas lui-même. Il aurait économisé cinq mille euros. Il se doutait bien que c’était une affaire louche, mais laquelle ? Tant pis, il ouvrirait la valise chez lui avant de la lui remettre et pourrait satisfaire sa curiosité. Ensuite, Stéphanie l’emmènerait à Rothéneuf où la maison cubique de Prince se dressait face à la mer, agrippée aux rochers. Une villa toute en verre avec une vue panoramique de 180 degrés. Boverger avait demandé à Stéphanie quelle était la profession de cet homme. Elle l’ignorait. « Retraité sans doute », avait-elle dit en haussant les épaules.
Un riche retraité alors.
Le train entra en gare de Saint-Malo. Terminus ! Après, c’est la Manche.
Bob le chien
Monsieur Villard, soixante-douze ans, était un homme de devoir. Il mettait un point d’honneur à sortir son chien tous les soirs un peu avant 22 heures. Bob (son chien) se montrait ainsi d’une propreté exemplaire ; jamais de petits besoins découverts au petit matin dans l’appartement. En général Bob, consciencieux, les déposait vers 22 heures 15 sur la pelouse de la chambre de commerce située près de la gare et de la médiathèque. Une rancune de son maître contre cette institution à laquelle il avait eu affaire quand il était commerçant. C’est pourquoi ce soir-là monsieur Villard, dans la bruine d’octobre, alors qu’il remontait le boulevard des Talards, entendit le TGV de 21 h 47 en provenance de Paris entrer en gare.
Bob était un spécimen rare. Une sorte de croisement international, comme si maman Bob s’était fait saillir d’une façon concomitante par une meute de chiens bâtards. Et qu’il y aurait eu plusieurs spermatosex aequoà l’arrivée. Disons que c’était un chien massif ou enveloppé selon les points de vue, une sorte de fer à repasser sur pattes. La gueule au carré. Il avait vu l’os mais pas la vitrine. Le sphinx de Gizeh. Un poil gris laineux et des yeux pétillants de malice le rendaient sympathique. Sur la balance avant le combat, il plombait à 20 kg.
Don Quichotte combattait les moulins, Bob combattait les valises à roulettes. Sa vision quasi monochromatique y était-elle pour quelque chose ? Monsieur Villard pensait que tout était question de gestuelle apparente. Sous la pluie à la lueur blafarde des réverbères et des feux de voitures, le voyageur traînant sa valise laissait penser à Bob qu’il s’agissait d’un maître promenant son chien en laisse. Bob se contenta de donner un coup de tête dans la valise, puis constatant son erreur déposa un petit pipi sur les roulettes. Pas de quoi fouetter un chat.
L’homme et son chien empruntèrent le passage clouté du rond-point devant la médiathèque et se dirigèrent vers Rocabey. Les voitures se faisaient rares et la pluie fine décourageait les éventuels piétons. Monsieur Villard souhaitait tourner à gauche, après le bureau de tabac, dans la petite rue de l’Astrolabe afin de rejoindre la pelouse du bâtiment de la chambre de commerce et d’industrie. À trente mètres devant lui, sur le même trottoir et à l’angle de la rue de l’Astrolabe, il vit un homme, à l’arrêt, penché, l’oreille collée à sa valise. Il semblait l’écouter.Bizarre, se dit Villard,un type qui fait la converse avec son bagage ?Il cria : « Bob, ne fais pas le con ! » Trop tard.
Bob et bob
Le chien avait chauffé le bitume au démarrage. La laisse élastique de dix mètres de longueur s’était tendue comme la corde d’un arc en moins de temps qu’il n’en fallait pour comprendre la situation.
— Bob ! Au pied ! cria monsieur Villard.
Robert Boverger se redressa trouvant qu’on l’appelait d’une façon, pour le moins, cavalière. Il vit arriver sur lui une espèce de monstre, aux yeux fluorescents, qui tamponna d’un coup de tête le flanc de la valise. Le bagage avait une coque rigide en aluminium, Bob couina. Il comprit son erreur et leva la patte pour uriner sur les roulettes.
Robert Boverger s’énerva :
— Il est taré votre chien ! Vous pourriez le retenir ! Et pourquoi m’avez-vous interpellé ?
— Mais je ne vous ai pas interpellé, répliqua monsieur Villard.
— Si ! Vous m’avez appelé Bob. Et avec « au pied » en plus !
— C’est le nom de mon chien.
— C’est malin.
— Quoi malin ?
— D’appeler son chien Bob.
— Je l’appelle comme je veux !
Bob sentit, avec son flair, que la tension montait entre les deux hommes. Aussi se mit-il à geindre en remuant la queue. Ce qui signifiait pleurer et rire en même temps. Il s’approcha de la jambe de Boverger, la renifla et leva la patte sur lessnow-bootsen faux cuir véritable.
— Mais ça va pas, non ! cria Boverger.
Il balança un coup de bottine dans les côtes du chien. Bob couina et alla, la queue basse, se blottir contre une descente d’eau pluviale.
— Touche pas à mon chien, sale con ! gueula Villard.
— Je fais ce que je veux !
Le retraité s’approcha de Boverger, menaçant, il le saisit aux épaules et le poussa en arrière. Ce n’était pas son jour, à Robert. Ses talons heurtèrent la valise, ainsi fut-il déséquilibré et s’affala sur le dos, l’arrière du crâne heurtant le bord du trottoir.
Monsieur Villard, incrédule, resta planté deux ou trois secondes avant d’intervenir.
— Ho ho !
Pas de réaction. Le retraité se pencha sur le voyageur imprudent. « Enfin, levez-vous ! Ça ne sert à rien d’en rajouter, » dit-il en lui tapotant la joue, « Vous allez être tout mouillé. » Son chien s’approcha et renifla les jambes du pantalon. « Non Bob ! Tu lui pisses pas dessus ! » Monsieur Villard devina à la lueur du réverbère une coulée de sang sur la bordure en granit du trottoir. Il s’affola. « Hé m’sieur ! Réveillez-vous ! » Robert Boverger ne se manifesta pas. Le retraité tâta les poches de sa parka, il avait oublié son portable. Forcément. « Merde !…Viens Bob ! Je vais prévenir les pompiers. »
Par chance, la courte rue de l’Astrolabe débouchait sur l’avenue Louis-Martin où se trouvait la caserne des p’tits gars du feu ; presque en face de la chambre de commerce, à moins de deux cents mètres de « l’accident. » Monsieur Villard accéléra ses foulées, suivi de Bob qui ne comprenait pas pourquoi on ignorait, ce soir-là, la pelouse de la CCI, un coin d’herbe si hospitalier.
Véhicules de secours et d’assistance aux victimes (VSAV), camions-citernes, stationnaient sur le trottoir, prêts à démarrer, devant l’ouverture béante du dépôt. D’autres engins attendaient à l’intérieur, les carrosseries rutilantes sous lessunlights.
Deux minutes après avoir abandonné Robert Boverger, pratiquement dans le caniveau, Villard s’adressa à deux hommes en uniforme qui farfouillaient à l’intérieur d’une cabine de camion. Il leur expliqua qu’un type gisait sur le sol non loin de là et qu’il fallait qu’ils se déplacent car cet homme perdait du sang. « Vous pouvez venir à pied ! » précisa-t-il. Trois pompiers ignorèrent sa proposition et se rendirent sur place en VSAV. Villard y retourna, toujours à pied, en tirant sur la laisse de Bob qui freinait des quatre fers en passant devant la pelouse de la chambre de commerce. Il arriva à l’angle de la rue de l’Astrolabe près du bar-tabac en même temps que le véhicule rouge. Les trois hommes en descendirent et pivotèrent deux ou trois fois sur eux-mêmes.
— Il est où ? cria l’un des pompiers à la silhouette qui apparaissait à quelques mètres d’eux dans la bruine.
— Ben, à vos pieds ! répondit Villard quelque peu essoufflé.
— Il n’y a personne.
— Mais si !
Il maudissait ces types, incapables de distinguer une personne allongée sur le trottoir. Hélas, arrivé à leur hauteur, il dut se rendre à l’évidence que Bob s’était fait la malle avec sa valise.
— Il est parti, bredouilla-t-il penaud, autant pour lui que pour les pompiers et Bob le chien. Je ne comprends pas, ajouta-t-il.
— J’espère que ce n’est pas une plaisanterie, claironna le plus gradé.
Apparemment un sergent-chef, songea Villard, avec ses trois barrettes en oblique.
— Non mon capitaine, dit le retraité, rompu à la flatterie commerciale. Toujours se tromper : oui, mais dans le bon sens.
Il précisa :
— Je promenais Bob, mon chien, quand j’ai vu ce type trébucher et tomber sur le dos.
— Il a trébuché et il est tombé sur le dos ? s’étonna le sergent-chef.
— Ouaip.
— Il marchait à reculons ?
— J’ai pas vu avec le brouillard dans quel sens il était.
— Il n’y a pas de brouillard ! insista le gradé.
— C’est quand même pas de la HD ce temps-là, persévéra l’homme au chien.
Les trois pompiers face à une incertitude et à un individu accompagné de son clébard, qui se foutait vraisemblablement de leur gueule, décidèrent d’opérer un repli avec une dignité maîtrisée.
— Tenez ! Il y a du sang, s’obstina Villard, accroupi sur le trottoir.
Les hommes en uniforme se penchèrent, le sergent-chef imbiba son index d’un liquide brunâtre dilué dans l’eau, palpa par de petites pressions l’hémoglobine contre son pouce.
— Mouais, grommela-t-il, ça m’a l’air d’être du sang.
— Qu’est-ce que je vous disais, lança Villard aux sapeurs-pompiers.
Le chef se redressa, demanda à l’un de ses hommes de prélever un peu de ce liquide et pria le retraité de laisser ses coordonnées à la caserne.
— Pas de problème, dit Villard. Je suis content que l’homme ait pu reprendre sa route. Hein Bob !
Chapitre 2
Le garagiste reposa le tuyau de pression des pneus sur son support, fit la moue et dit à Workan qu’il pouvait sortir son véhicule afin de faire du vide dans son atelier. Le commissaire s’exécuta et revint à pied dans un cagibi préfabriqué, situé dans un angle du garage, qui tenait lieu de bureau et de salle d’attente. Dans une atmosphère chauffée à blanc par un convecteur surexcité qui n’allait pas tarder à rendre l’âme, Workan s’accouda au comptoir.
— Vous n’allez pas continuer à venir tous les deux jours regonfler votre pneu avant, lui jeta, acerbe, le garagiste.
— Vous pensez qu’il est crevé ?
— Sûr ! Vous perdez un bar et demi toutes les quarante-huit heures.
Le commissaire se redressa, l’œil sombre.
— Ça vaut combien un pneu comme ça ? s’enquit-il.
— C’est quoi comme modèle votre Bentley ?
— Vous devriez le savoir, c’est vous qui me l’avez vendue… Une Arnage 2003 !
L’homme en combinaison-grenouillère spéciale vidange se saisit d’un catalogue graisseux et commença à feuilleter les pages en s’humectant les doigts. Workan fit la grimace et renifla discrètement.
— Ne cherchez pas, lui dit le mécano attentif, ça sent l’huile usagée. Je ne suis pas fleuriste.
— Je pense que c’est plutôt la surchauffe de votre local qui vaporise des particules de cambouis et rend cet endroit intenable.
Le garagiste lui jeta un regard suspicieux, un regard qui en disait long. Puis il plongea le nez dans son catalogue.
— Je vous le dis tout de suite, je ne vais pas l’avoir en stock. Des dimensions comme celles-là, ce n’est pas fréquent. Alors, dit-il en tournant une page, c’est un255/45 R19 104 ZR (Y) XL…
— C’est tout, le coupa Workan.
— Je lis ce qui est écrit.
— Le prix ?
L’homme sortit de sous un cahier une calculatrice de camouflage qui se fondait dans le décor graisseux du bureau d’accueil. Il tapota quelques touches qui s’enfonçaient difficilement dans le corps de la machine.
— C’est du liquide de frein qu’est tombé dessus, marmonna-t-il.
— Espérons que ça va freiner l’addition, marmonna Workan à son tour.
Il ne s’imaginait pas être dans un garage du XXIe siècle, mais plutôt début du XXe, bien avant l’informatisation. Il frémit en pensant qu’il avait acheté sa voiture chez ce type. « Une affaire ! » lui avait-il dit. C’est vrai qu’à part le GPS et deux ou trois bricoles, la voiture fonctionnait parfaitement bien. Hélas, une consommation volumineuse se traduisait par un rayon d’action assez court. Workan connaissait intimement toutes les pompes à essence de la région.
— Quatre cents euros, lâcha le garagiste.
Il vit le beau visage du commissaire se faner, aussi ajouta-t-il avec empressement :
— Avec le montage et l’équilibrage inclus, forcément.
— C’est un prix au hasard ou un prix ruminé depuis que je viens faire gonfler mon pneu ?
Le garagiste referma le catalogue « PNEUS PAS CHERS », dissimula la calculatrice sous le cahier, se leva et déclara :
— Allez voir chez Sud Auto si vous voulez.
— Quatre cents euros pour du caoutchouc, relança Workan, c’est le prix d’un ordinateur.
— Ben, vous n’avez qu’à essayer de rouler avec quatre ordinateurs à la place des roues. Vous verrez bien où ça vous mènera.
Workan bouillait, mais il n’ignorait pas que le garagiste régnait sans partage sur le monde automobile. Vaincu, il prononça, les dents serrées :
— OK, commandez-le.
— À la bonne heure !… Au fait, vous saviez que vous aviez le contrôle automatique de la pression des pneus sur votre voiture ?
*
Alors qu’il roulait vers le commissariat du 22 boulevard de la Tour-d’Auvergne, Workan n’en revenait toujours pas d’avoir réussi à se maîtriser devant l’homme-cambouis. Une envie de le plonger dans la fosse à vidange avait germé dans son cerveau qui s’était imbibé d’huile frelatée du garagiste.
Il répondit à l’appel téléphonique de la jeune et belle lieutenante Leila Mahir :
— Mouais, grogna-t-il.
— HelloLucien, tu vas bien ?
— On n’a pas gardé les oies ensemble, lieutenant.
— OK je vois, susurra la fliquette. Monsieur le Commissaire a ses humeurs… C’est bizarre, ça ne vous arrive jamais… En tout cas, rappliquez au commissariat, Prigent veut vous voir.
— Pourquoi ?
— J’en sais rien, il vous le dira.
— Et l’infirmière, comment va-t-elle ?
— Ça va aller, les trois connards qui l’ont agressée sont en cellule. Lerouyer les a un peu travaillés au corps.
— Ça se voit ?
— Non. Vous connaissez le capitaine, un peu lourdaud, mais efficace dans l’intercostal.
Une infirmière, qui sortait de son travail à l’hôpital, à 6 heures du matin, avait été sauvagement attaquée et molestée par trois individus qui avaient pris la fuite à l’approche d’une voiture de police. Rattrapés et écroués les trois courageux se trouvaient en garde à vue au commissariat. La jeune femme âgée de trente-quatre ans venait de passer sa nuit au chevet des patients dans le service de chirurgie orthopédique. Le capitaine Lerouyer tentait maintenantde découvrir les motivations du trio. Il se montrait dans ce genre de circonstances très convaincant, avec l’assentiment et les encouragements du commissaire. Sans caméra et sans avocat, insistait-il.
Workan se retrouva assis dans le bureau du commissaire divisionnaire Prigent, son chef hiérarchique. Le visage lunaire barré par des lunettes à monture d’écaille observait son subordonné en se demandant quel mauvais coup son cerveau, qu’il imaginait malade, était en train de préparer. Que d’ennuis et de péripéties avait supporté Prigent depuis l’arrivée, tout droit de Toulouse, du grand brun au nez piétiné par les crampons des premières lignes adverses lors de ses homériques matchs de rugby. Le divisionnaire maudissait les Workanowski dont était issu Lucien Workan. Il se saisit d’une feuille, la parcourut comme s’il la découvrait. Workan n’ignora pas que c’était faux puisqu’il le convoquait, il y avait forcément un lien avec ce papier.
— J’ai un truc pour vous, grommela Prigent.
— Je le suppose, puisque je suis là.
— Un truc de dingue, grommela à nouveau Prigent.
— Ça m’étonne pas.
— C’est hors secteur.
— M’étonne pas non plus.
Le divisionnaire le dévisagea avec curiosité et lui demanda :
— Ça vous intéresse ou quoi ?
— Même si ça ne m’intéressait pas, vous me confieriez l’affaire quand même… Non ?
— Comment vous savez que c’est une affaire ?
— Vous n’allez pas m’envoyer vendre des frites… Donc, c’est forcément une affaire.
— Hors secteur !
— Vous l’avez déjà dit.
— Vous connaissez Saint-Malo ?
— Vous m’avez déjà envoyé sur une île là-bas… On y retourne ?
— Il n’y a pas que des îles… Il y a aussi plein de trucs…
— Quoi ?
— J’sais pas… Le port, des bateaux, des murs…
— Des remparts !
— C’est ça, des remparts… Enfin, plein de trucs quoi ! Pas la peine de vous faire un dessin.
— J’aimerais bien.
Workan sentit le sommeil le gagner, il ne fallait pas qu’il s’endorme devant son chef, de surcroît au moment où il lui confiait une mission. Il pensa à son pneu et dit :
— Je suis crevé.
— Je m’en fous ! Vous êtes crevé, dit-il en regardant sa montre, à 10 h 30. Faut pas déconner Workan… Au fait tant que j’y pense, votre pote, le capitaine Lerouyer a défiguré les trois mecs qui ont agressé l’infirmière. Heureusement que vous lui avez demandé d’être discret. Je ne dis pas que c’est pas mérité, mais je suis toujours dans une merde noire à cause de votre putain d’équipe ! Vous allez m’emmener tout ce monde à Saint-Malo… L’IGS va se pointer…
— C’est mon pneu qu’est crevé, dit Workan qui ne perdait pas le fil de ses pensées.
— Le pneu de votre char ?
— Oui.
— Écoutez Workan, il faudra changer de voiture. Rien que de penser au gyrophare sur le toit de votreanglaise… J’ai la honte. J’ai les soupapes de mon hypophyse qui altèrent mes glandes surrénales, lesquelles m’inondent d’adrénaline et…
— Vous n’avez pas de chance.
— Workan, vous me tapez sur les nerfs.
— En plus ?
— Écoutez-moi bien, Commissaire Workan, dit Prigent s’approchant en glissant son ventre sur le bureau. Avec une bagnole comme ça, on passe pour des nantis.
— Vous voulez dire des Nantais ?
— Taisez-vous ! Des NANTIS ! Alors que la police est pauvre…
— C’est ma voiture perso.
— Oui, mais ça les Français ne le savent pas, Workan. Vous comprenez ?
— Oui je comprends. Je changerai le pneu mais pas la voiture.
— Je m’en fous de votre pneu ! s’excita Prigent
— Si vous saviez combien ça coûte, vous ne diriez pas ça.
Le divisionnaire se laissa aller en arrière dans le réconfort du dossier et des accoudoirs de son fauteuil en cuir ministériel. Il soupira, reprit la feuille abandonnée sur le bureau et se redressa légèrement.
— Je vous explique l’affaire, Workan ?
— Oui, Monsieur.
— Voilà, lundi soir, une femme – elle s’appelle Stéphanie Boverger, elle est mariée à Robert Boverger – a signalé la disparition de son mari. Une femme de Saint-Malo, puisque je vous envoie là-bas.
Workan approuva d’un hochement de tête. C’était d’une logique inébranlable.
Prigent poursuivit :
— Or, il s’avère que ce même lundi soir, un témoin a vu le mari de cette dame trébucher sur un trottoir dans le quartier de la gare. D’après lui, l’homme est resté inanimé, allongé près du caniveau. Monsieur Villard c’est…
— Comment savait-il ce monsieur qu’il s’agissait de Robert Boverger ? Il le connaissait ? le coupa Workan.
— Attendez, vous allez comprendre. Je disais donc, le témoin, monsieur Villard, est allé chercher du secours chez les pompiers tout proches.
— C’est tout à son honneur.
— Laissez-moi terminer, Workan.
— Je vous en prie.
— Quand ce Villard est revenu avec les pompiers, Boverger avait disparu. Volatilisé. L’homme revenait de Paris, son train est entré en gare à 21 h 47. À 23 heures, sa femme qui n’habite pas loin s’est inquiétée et s’est rendue à la gare, sans aucun succès vous l’aurez deviné. Elle a pensé que son mari avait peut-être raté le dernier train pour Saint-Malo et a tenté à plusieurs reprises de le joindre sur son portable. En vain, elle tombait sur la boîte vocale.
— Ce n’est pas de chance, ironisa Workan.
— Attendez !… Le lendemain matin, elle est retournée à la gare au premier train…
— C’est une manie.
— Ne me coupez pas ! tonna Prigent… Bref, pour faire court : le mari avait bel et bien disparu. Évidemment pas d’avis de recherche lancé par la police, ce type était majeur et pas de méfaits connus à lui reprocher. La journée de mardi s’est donc passée sans nouvelles. Or, voilà que mercredi matin un ouvrier du port, qui charriait du sel avec une tractopelle pour le mettre en sac, a eu la surprise de découvrir un cadavre enseveli dans le tas de gros sel qui se trouvait sous un hangar. C’était un homme complètement nu.
— Boverger, dit Workan.
— Comment vous le savez ? s’étonna Prigent.
— Il faudrait être idiot pour ne pas le deviner. Et que faisait-il dans ce tas de sel ?
— Je vous le demande.
— Je suppose que la police – prévenue par les pompiers – a établi le lien entre la disparition de Boverger, celle de l’homme allongé sur le trottoir et la découverte du corps salé. Et qu’il s’agit de la même personne. Sa femme a dû le reconnaître ainsi que le témoin qui l’a vu chuter.
— Exactement ! On a même mieux : du sang récupéré sur le trottoir par les pompiers. C’est l’ADN de Boverger.
Workan se laissa aller en arrière et, les yeux mi-clos, murmura :
— Si j’étais allongé sur le trottoir à moitié dans le cirage, est-ce que je me mettrais à poil et irais me réfugier dans un tas de gros sel ? Je ne pense pas.
— Moi non plus, dit Prigent.
— Alors on l’a aidé.
— J’ai le rapport du légiste. D’ailleurs j’en ai laissé un double sur votre bureau. Vous ne l’avez pas vu ?
— Pas passé dans le burlingue. J’arrive du garage.
— Elle vous bouffe du temps cette bagnole, Workan.
— Je ne m’en débarrasserai pas… Dites-moi Monsieur le Divisionnaire, la police de Saint-Malo a commencé l’enquête ?
— Oui.
— Alors qu’est-ce que je viens faire là-dedans ?
— Le parquet de Rennes a été saisi de l’affaire et a demandé à la DIPJ de s’en occuper.
— Pourquoi Rennes ?
— Ne cherchez pas à comprendre. Le procureur de Saint-Malo ainsi que la police locale sont au courant. Vous aurez sûrement besoin d’eux… Vous emmenez Lerouyer avec vous, il est de là-bas et ça retardera son audition devant l’IGS.
— Ils se sont battus, dit Workan serein.
— De quoi parlez-vous ?
— Les trois agresseurs de l’infirmière… Ils se sont bagarrés, on a eu le tort de les mettre dans la même cellule… Ce n’est pas notre faute s’ils se sont démoli le portrait. Trois mecs courageux qui dérouillent une infirmière à 6 heures du matin, après son service de nuit, sont assez cons pour se chicorer la gueule pour un oui ou pour un non. D’ailleurs, on a retrouvé du shit sur eux…
— Mais vous venez d’arriver au commissariat, protesta Prigent.
— Justement, je sais que tout le commissariat a été témoin de cette bagarre.
— Mais… C’est ill…
— Légal ! Vous avez raison, c’est tout à fait légal… Je peux regagner mon bureau ? Je vais aller jeter un coup d’œil au rapport d’autopsie. Nous partirons à Saint-Malo lundi matin, outre Lerouyer, j’emmène aussi Mahir et Roberto.
— OK, vous faites…
Prigent se tut. Workan s’était déjà levé et ouvrait la porte du bureau.
*
Assis dans sa position préférée, renversé dans son fauteuil, les pieds sur le bureau, le commissaire feuilletait le rapport du médecin légiste.
Il décida d’appeler le docteur Lecoq. Ce dernier, sur la défensive comme à chaque fois qu’il avait affaire à Workan, s’inquiéta du pourquoi du coup de fil.
— Je suis sur le mec salé de Saint-Malo, dit Workan.
— Ça ne me surprend pas, avoua Lecoq, entre lardons…
— Pardon ?
— Rien.
— Lecoq, vous finirez mal avec des réflexions comme ça… Genre pâtée pour chiens… Revenons à nos conserves : quand avez-vous pratiqué l’autopsie ?
— Jeudi matin. Tout est marqué dans mon rapport.
— Combien de temps le type a séjourné dans le sel ?
— C’est marqué dans…
— Ça m’évitera de lire votre charabia. Alors combien ?
— Difficile à dire, peut-être une trentaine d’heures. En tout cas, pas assez longtemps pour finir en momie. Vous savez sans doute que le sel a la propriété d’attirer l’eau et de la retenir.
— Je ne suis pas chimiste… Ensuite ?
— Il se trouve que les bactéries quand elles sont privées d’eau, se déshydratent, et ne peuvent plus se développer. En les analysant, on peut déterminer la durée d’immersion d’une viande dans un milieu salin.
— OK, fit Workan, par conséquent si le corps de Boverger a séjourné, disons trente à trente-cinq heures dans le tas de sel, ça veut dire qu’il a été enseveli dès lundi soir.
— Sans doute.
— Juste après sa chute sur le trottoir mentionnée par un témoin. De quoi est-il mort ? Des traces de coups ? Arme blanche ? Arme à feu ?
— Rien de tout ça. Un seul coup à l’arrière de la tête. Fracture du rachis cervical qui a entraîné la mort immédiate par atteinte des centres respiratoires du phrénique au-dessus du métamère C4… Ça vous va ?
— Mouais… Ce coup pourrait être la chute sur le trottoir ?
— Si la tête a heurté la bordure, pourquoi pas ? Mais pour ça, il faut tomber sur le dos. Ce qui est rare dans les accidents de circulation. Si vous voulez mon avis, Commissaire, le témoin qui l’a vu tomber a un rôle essentiel pour la suite de votre enquête.
Workan marqua un temps de réflexion et murmura :
— Essentiel ?… Je le pense aussi. Merci toubib !
Il raccrocha.
Chapitre 3
Dès le lundi matin, l’équipe de la police judiciaire rennaise emprunta la nationale 137 qui menait à Saint-Malo. La première voiture, une Clio bleue, pilotée par Leila Mahir avec à ses côtés le lieutenant Roberto, ouvrait la route. Une Bentley noire suivait la Renault. Workan avait décidé de déposer Lerouyer chez sa grand-mère à Cancale pour quelques jours de vacances ; le temps que l’affaire de l’infirmière se tasse un peu. Le Celte roux ruminait toujours des idées de démolition en regardant les bas-côtés de la route.
— Je vais me faire chier à Cancale, murmura-t-il.
— C’est la saison des huîtres… Bientôt Noël. Vous allez pouvoir donner un coup de main.
— Il y a longtemps que ma grand-mère est en retraite.
— Vous ne voulez quand même pas que je vous conduise chez vos parents à Saint-Malo… Ça fait garnement qu’on ramène à la maison après avoir fait une bêtise.
Lerouyer secoua la tête. Workan ne saisit pas la signification de son geste. Il enchaîna :
— Vous avez bien des potes ostréiculteurs ?
— Mouais.
— Pas envie de bosser ?
— Non.
Workan jeta un coup d’œil sur les mains du capitaine, posées sur ses genoux, des pansements dissimulaient les jointures. Lerouyer se situait pourtant dans la catégorie des non-violents.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Workan.
— Ils m’ont nargué et ont insulté les uniformes… Après avoir tabassé l’infirmière. C’est tout… Qu’est-ce que je risque ?
— J’attends d’avoir les noms des flics de l’IGS… Qui n’a jamais péché vous jette la première pierre.
— Ce qui veut dire ?
— Que personne n’est clean… Surtout pas des mecs de l’IGS. Mes cousins auront bien quelque chose sur eux.
— Les Workanowski ?
— Oui… Je change de sujet, Lerouyer. Vous saviez que dans le temps, les Cancalaises appelaient les huîtres des « hites ». J’ai vu ça dans un bouquin de Roger Vercel. C’est marrant, non ?…
D’un ton sérieux Workan ajouta :
— Bonjour Madame, je voudrais une douzaine d’hites !
Il éclata de rire. Pas Lerouyer.
— Il existe la confrérie des Hites à Cancale, grommela ce dernier. Et vous avez dit : « bonjour madame » et pourquoi pas : « bonjour monsieur ». Si une féministe vous entendait vous passeriez pour un macho.
Workan se renfrogna.
— Vous aviez remarqué, Lerouyer, que j’étais plutôt de bonne humeur. Ce n’est pas avec des conneries comme celles-là que ça va durer, dit-il en s’emportant. Physiquement, biologiquement, physiologiquement, génétiquement, l’homme et la femme sont dissemblables que vous le vouliez ou non. Je ne dis pas qu’il y en a un qui est supérieur à l’autre, mais je dis qu’on n’est pas pareils. Alors si j’ai envie d’acheter mes « hites » à une femme, ce n’est pas vous qui m’en empêcherez. D’ailleurs votre grand-mère, elle vendait bien des « hites », non ?
— Oui, mais elle allait aussi dans les parcs.
— Bon, vous avez décidé de me faire chier jusqu’au bout…
Lerouyer s’écria :
— AttentionCommissaire, vous allez rentrer dans le cul à Leila ! Ne vous énervez pas comme ça.
Workan freina.
Leila, un œil dans le rétro, dit à Roberto :
— Qu’est-ce qui lui prend, le grand ? Il a failli nous rentrer dedans. Je suis à 120 km/h, c’est limité à 110 km/h. Je ne vais pas aller plus vite, il m’emmerde…
— Il a qu’à nous doubler si on le gêne, enchaîna Roberto. Faut qu’il aille à Cancale, on sera rendus avant lui à Saint-Malo.
— Tu vas voir qu’il va rester bouffer sur La Houle ce midi et regarder les bateaux. Pépère devant un plateau de fruits de mer. Plein d’huîtres et de langoustines avec un pot de mayonnaise. L’enfoiré ! Pendant qu’on va se coltiner les flics du coin et leurs rapports sur un mec qu’est tombé dans la morue.
— Il n’est pas tombé dans la morue, s’insurgea Roberto.
— Saint-Malo, c’est les terre-neuvas, mon pote ! C’est là qu’ils salent les morues. Qui nous dit qu’il n’y avait pas des morues dans le tas de sel… Tu le sais toi ?
Roberto réfléchit et se tourna vers la jeune Berbère :
— À mon avis, c’était dans l’ancien temps ça. Je pense que ça ne doit plus exister.
— On voit bien que tu ne vas jamais aumarket. Moi, je vois de la morue salée dans tous les rayons.
— Si t’as desa priorisur la morue, on est mal barrés… Tu ne vois pas des terre-neuvas qui poussent les Caddies aussi ?
— Roberto, je vais te laisser sur le bord de la route… Tu me donnes des migraines et tu vas retarder mon cycle ovulatoire, j’ai les ovocytes qui vont pas éclore. J’aime pas ça.
Le lieutenant Roberto se demandait si dans ses Ardennes natales, les beurettes flics finissaient givrées comme Leila.
À Châteauneuf, Workan bifurqua sur la droite et prit la D74 direction Cancale.
*
Le rendez-vous avait été fixé auPetit Montparnasse, un café-restaurant situé en face de la médiathèque à deux pas de la gare. Leila regarda une nouvelle fois l’heure sur son portable : 15 h 30.
— Il se fout de notre gueule ! tempêta-t-elle. Monsieur doit se gaver de mayonnaise et de bigorneaux alors qu’on s’est dépêchés de bouffer dessandwichs au surimi, le crabe du pauvre qu’est fabriqué avec des poissons des profondeurs.
Roberto soupira devant son demi d’Affligem. Leila lui en piqua une gorgée et demanda en s’essuyant les lèvres d’un revers de la main :
