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Des voleurs de tableaux qui ont plus d'un tour dans leur sac...
Cinq œuvres majeures du peintre Georges de La Tour doivent être exposées dans l’ancien couvent des Jacobins à Rennes. La sécurité déployée est à la hauteur de l’événement, munie de toutes les nouvelles technologies, inviolable, dixit le responsable de la surveillance...
Le couvent se transforme alors en fort Chabrol.
Malheureusement, un certain Fletcher et sa bande de malfrats parisiens ne voient pas les choses de cette manière. Génie de l’embrouille, Fletcher élabore un plan divinement machiavélique pour s’emparer des tableaux.
Le commissaire Workan et son équipe vont devoir être au mieux de leur forme pour tirer leur épingle du jeu.
Avec cet ouvrage réédité, Hugo Buan nous livre une fois de plus une enquête bourrée d’humour. Le commissaire Workan, aussi affreux, incorrect, insupportable soit-il, n’en reste pas moins hilarant et terriblement attachant !
EXTRAIT
Il vit le jeune garçon d’une dizaine d’années, vêtu d’une veste de jogging et d’un jean, sortir précipitamment des arcades majestueuses de type haussmannien et se mettre à courir en direction de la rue des Pyramides.
« Merde ! Il ne court jamais, d’habitude. » Il connaissait par cœur le trajet du gamin. À gauche, il prendrait la rue Saint-Honoré, puis après l’église, où était garée la voiture de ses complices, il bifurquerait à droite vers la rue de la Sourdière…
Il ferma son parapluie et se mit à courir, lui aussi, mais en sens contraire, rue de Rivoli. Il voulait arriver à la voiture avant l’enfant, en coupant par la rue Saint-Roch. Ses semelles de cuir dérapaient sur le trottoir mouillé, à plusieurs reprises il faillit se ramasser de tout son long. Essoufflé comme un marathonien asthmatique, il arriva près du 4 x 4. Fletch s’appuya de ses deux mains sur le capot et cracha ses poumons. Un regard rapide à droite et à gauche, il ne vit pas le garçon. Déconcerté, il ouvrit promptement la portière arrière et vint s’aplatir sur la banquette près de Baudouin-Baudouin. « Vous n’avez pas vu le môme ? », ahana-t-il.
— Quel môme ? s’avança prudemment Ben.
— Merde ! Le môme qu’on doit prendre en otage… Vous l’avez vu passer ou quoi ?
— On ne connaît même pas sa bobine, claironna Baudouin-Baudouin.
CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE
Anecdotes et jeux de mots façon Audiard font de ce polar bien construit une savoureuse réjouissance. – Ouest France
À PROPOS DE L’AUTEUR
Hugo Buan est né en 1947 à Saint-Malo où il vit et écrit.
Passionné de polars, après une carrière professionnelle de dessinateur dans le Génie Civil, il publie en 2008 son premier roman, Hortensias Blues, une enquête policière bourrée d’humour à l’imagination débordante. Il crée ainsi le personnage du commissaire Lucien Workan, fonctionnaire quelque peu en disgrâce auprès de sa hiérarchie, ce qui lui vaut d’être muté depuis Toulouse, où il a laissé sa famille, à Rennes. Ses méthodes sont encore largement désapprouvées par son nouveau patron, mais pour Workan, seul le résultat compte !
Un honnête premier succès pour l’auteur qui embraye dès 2009 avec Cézembre noire, dans lequel « il laisse libre cours à son style débridé ».
Ajoutons que ses ouvrages se sont retrouvés sélectionnés pour pas moins de 5 prix, parmi lesquels le Prix Michel Lebrun au Mans et le Prix Polar de Cognac.
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Seitenzahl: 426
Veröffentlichungsjahr: 2017
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HUGO BUAN
La nuit
du Tricheur
DU MÊME AUTEUR
J’étais tueur à Beckenra City
Les enquêtes du commissaire Workan
1. Hortensias blues
2. Cézembre noire
3. La nuit du Tricheur
4. L’œil du singe
5. L’incorrigible monsieur William
6. Eagle à jamais
Site de l’auteur :www.hugobuan.com
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Dépôt légal 4etrimestre 2015
ISBN : 978-2-372601-08-5
CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,
des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant
ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’autorisation d’effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d’Exploitation du droit de Copie (CFC) - 20, rue des Grands Augustins - 75 006 PARIS - Tél. 01 44 07 47 70/Fax : 01 46 34 67 19 - © 2015 - Éditions du Palémon.
À Odile et Louis (fidèles parmi les fidèles).
REMERCIEMENTS
Mes remerciements à Bernadette
pour sa foi inébranlable dans le petit Bordas.
Je remercie également le personnel
de Rennes Métropole pour la visite privée
du Couvent des Jacobins
(désolé d’en avoir tiré un fait divers aussi déplorable).
Je remercie spécialement monsieur Ortais
Moins il y a d’Art, plus il y a de peinture.
Pablo Picasso
La peinture, c’est très facile
Chapitre 1
Une bruine persistante et fine enveloppait Paris. Le dos appuyé à la voiture, garée rue Saint-Honoré, les pieds sur le trottoir luisant, les jambes croisées, Venceslas inhala une dernière bouffée de fumée de sa cigarette et balança le mégot dans le caniveau. Il jeta un dernier regard à sa gauche, au loin vers la place Colette, ouvrit la portière et se laissa tomber sur le siège passager avant.
— Saloperie de temps, murmura-t-il.
Il s’essuya le visage avec un Kleenex, en ressortit un autre de son étui cellophane et s’épongea les cheveux qu’il avait noirs. Le visage osseux, les pommettes saillantes, le nez en bec d’oiseau de proie, ses lèvres minces dessinaient, d’un trait horizontal, une bouche à peine perceptible. Venceslas paraissait plus vieux que son âge. À quarante-deux ans, il en faisait cinquante. Peut-être que les années de mitard comptent double ?
Benoît le chauffeur, dit « Ben », les mains gantées sur le volant, le regard à l’horizon, droit devant lui, absorbé dans ses pensées, ne répondit pas. Brun, la trentaine, beau gosse, Ben parlait peu.
— Saloperie de temps, répéta Venceslas, en dévisageant malicieusement l’homme derrière le volant.
— Je vois, dit Ben.
— Ça te fatigue de parler ou tu ne connais pas le français ?
— C’est ça.
— C’est ça, quoi ? Ça te fatigue ?
— Ouais.
Venceslas donna un coup de poing dans le tableau de bord et se fit mal à la main, il réprima un juron. Ben ne broncha pas.
— Je n’aime pas trop ce qu’on va faire, c’est pas mon truc ce genre de conneries.
Venceslas essuya la buée qui opacifiait la vitre passager.
— Moi non plus, répondit Ben.
— Eh bien, on est au moins d’accord sur un point. Ça fait plaisir.
À l’extérieur, la pluie avait succédé à la bruine, les gouttes s’éclataient en microbulles sur les marches de l’église Saint-Roch.
Ben y jeta un regard distrait en actionnant machinalement ses essuie-glaces.
— Je peux fumer ? demanda Venceslas.
— Non. Pas dans la voiture, va dehors.
— Merde ! Tu fais chier, il pleut à verse !
— Va dans l’église.
Venceslas lâcha un soupir de mécontentement, il croisa les bras et son visage se renfrogna. Une lueur amusée apparut dans les yeux de Ben. Afin de ne pas trop tirer sur la ficelle, il balança en direction de Venceslas :
— C’est vrai que c’est un gros coup ?
— C’est ce que m’a dit Fletch, y’a aucune raison de ne pas le croire.
— Je le trouve quand même un peu excité, ce mec-là ; les nerveux, ça m’inquiète.
— C’est un Polack, il a le sang chaud…
— Comme toi, signifia Ben.
— Écoute-moi bien, beau brun, tu es avec nous pour conduire la bagnole. Alors tu conduis, tu fermes ton clapet et tu laisses tes appréciations dans le fond de ton gosier de merde.
Ben crispa ses doigts sur le volant, serra les dents et parvint à demander :
— On va encore attendre longtemps ?
— Le temps qu’il faudra, mon pote.
Venceslas ouvrit la boîte à gants, trifouilla dans le fond, en sortit une peau de chamois avec laquelle il nettoya l’écran de son portable. Ben, sans bouger la tête, les yeux en rotation, observait le décrassage.
La porte arrière gauche du 4 x 4 Peugeot s’ouvrit précipitamment, les faisant sursauter. Un pachyderme en costard de cirque, barrissant des insanités, s’écrasa sur la banquette.
— Merde ! Tu pourrais frapper avant d’entrer, s’énerva Venceslas, tu nous fous les miquettes.
— J’espère que tu t’es essuyé les pieds et essoré le tailleur, reprit Ben, je ne veux pas d’eau dans la bagnole, ni sur les tapis ni sur les sièges.
— Du calme, les mecs, j’en ai marre de faire le pied de grue sous la flotte. Passe-moi un Kleenex, Vence, s’égosilla le nouveau venu, la voix fluette, indécente dans cette masse de chair.
Venceslas tendit un mouchoir à Baudouin-Baudouin qui, outre ses cent soixante-huit centimètres et ses cent dix kilos, avait la particularité d’avoir des parents originaux. Monsieur et madame Baudouin avaient prénommé leur fils Baudouin-Baudouin (comme Jean-Marc ou Pierre-Henri), ce qui expliquait la présence dans le 4 x 4 de Baudouin-Baudouin Baudouin.
— … et puis tu pourrais mettre la sécurité enfant, poursuivit Baudouin-Baudouin dans le dos de Ben.
Pendant que Baudouin-Baudouin s’épongeait le front, le silence s’établit dans l’habitacle avec, en toile de fond, le martèlement des gouttes de pluie sur la carrosserie. Venceslas regarda vers les marches de Saint-Roch et rompit l’aphasie ambiante :
— Elle est chouette, cette église…
— Ne me dis pas qu’on est là pour piller les troncs, moi, je dégage tout de suite, le coupa Ben.
— Mais non, je disais juste qu’elle était chouette… merde ! Qu’est-ce que t’es susceptible.
— Je peux préciser quelque chose ? susurra Baudouin-Baudouin.
— Ouais.
— On dit que c’est l’église des artistes…
— Quels artistes ? le coupa Venceslas.
— J’sais pas. Mais des putains d’artistes !
— Je trouve qu’on parle beaucoup pour ne rien dire, s’exclama Ben, toujours les deux mains sur le volant.
Venceslas lui lança le regard le plus noir de sa collection personnelle. Baudouin s’avachit sur sa banquette arrière en examinant ses ongles. Sur le trottoir, les passants marchaient tête baissée, la pluie giclait sur les imperméables. À quatre heures de l’après-midi, il faisait presque nuit en cette fin novembre.
— J’espère que le gosse va bientôt se pointer…
Surpris, Ben interrompit Venceslas.
— Quel gosse ?
— Eh ben, le gosse qu’on doit enlever…
— Non mais, ça va pas ! Je ne suis pas sur ce coup-là, s’énerva Ben… c’est sans moi, ce merdier. J’n’ai pas envie de me retrouver aux assises. On devait enlever un chien à sa mémé. Déjà que le truc ne me plaisait pas, alors là, je dégage !
— Tout de suite les gros mots ; cool, Ben, le calma Venceslas. Fletch a tout prévu… c’est du tapis roulant moquetté, de l’escalator bouclé, façon persan. Tout est minuté, calculé, enregistré et imprimé. C’est un mini-enlèvement d’une heure maximum, le temps qu’il fasse les papiers avec le père du môme et on relâche le petit merdeux aussitôt. Fletch, c’est le génie du crime, le roi de l’organisation minutieuse, l’empereur de l’entourloupe…
— Il était où, le roi de l’organisation minutieuse, l’empereur de l’entourloupe, ces derniers mois ? se moqua Ben.
— Eh ben…
— Où ?
— Au frais… mais juste un petit séjour, histoire de humer le bon air de Fleury. Une dénonciation calomnieuse faite par un traître hideux que, personnellement, je honnis…
— … Walker, dit Baudouin-Baudouin.
— Ta gueule, lui lança Ben.
— Alors, reprit Venceslas en se tournant vers Ben, t’es avec nous ou pas ? Parce que là, tu commences à en savoir un peu trop.
Venceslas glissa sa main dans sa poche revolver et, le sourire aux lèvres, en sortit une lime à ongles, au grand soulagement de Ben. Ce dernier murmura :
— OK, j’en suis.
La pluie diminua d’intensité. Venceslas, col relevé, en profita pour aller griller une énième cigarette en arpentant le trottoir jusqu’à l’angle de la rue des Pyramides. Les poumons un peu plus encrassés, il revint sur ses pas. Dans la voiture, Baudouin-Baudouin sortit une flasque d’alcool et s’envoya une lampée de Jack Daniel’s n° 7 ; il se torcha les lèvres du revers de la main et émit un lapement salivaire de satisfaction.
— T’en veux ? proposa-t-il à Ben.
— Non merci, je conduis.
Ses mains n’avaient pas quitté le volant ; à croire que Ben était présent dans l’usine de fabrication chez Peugeot et qu’il avait été greffé, avec la bagnole, dans la chaîne de montage par un tayloriste de la soudure.
— Drôle de mec, dit Ben en désignant du menton Venceslas, qui arrivait près de la voiture.
— Dangereux, le Vence, faut pas le chatouiller, mais con comme un chameau qui croit qu’il n’a qu’une bosse. Il n’a aucun sens de l’humour. Il tuerait son père et sa mère pour un caramel mou. C’est dire son état de frustration.
La voix fluette fit se retourner Ben. Il jeta un œil sur Baudouin-Baudouin ; ce dernier, un bras sur l’accoudoir, digne dans sa luminescence rougeoyante et son costume trois-pièces à carreaux, sorti à prix discount de chez Bouglione, esquissa un sourire qui se transforma en moue libidineuse. Ben frissonna. Il faisait équipe, sûrement, avec un vieux pervers et un croque-mort en complet noir à tête d’aigle royal. Sans compter Fletch, qui gardait secret le déroulement de l’opération dans le moindre détail. La preuve : il croyait qu’ils allaient enlever un chien et ça se terminait par le kidnapping d’un môme. Quelle purée !
Venceslas avait regagné ses pénates, à la droite de Ben sur le siège passager avant.
— Ah, ça fait du bien de retrouver un peu de chaleur humaine. Hein, Ben ?
Il accompagna sa phrase d’une bonne tape sur la cuisse du conducteur. Ce que Ben apprécia modérément.
— Pas de familiarités, dit-il.
— Oh là, faut te décoincer un peu, mec, on est sur un coup ensemble, entre nous c’est à la vie à la mort.
— Je préfère la vie.
— Ça dépend de toi…
— Eh ! les connards, intervint Baudouin-Baudouin, vous avez pas fini de vous becqueter comme des crève-la-faim pour un demi-quignon de pain aux quatre céréales… Un peu de dignité, que diable ! Si Fletch apprend ça…
— Apprend quoi ? demanda Venceslas en se retournant vers le siège arrière.
— Tu connais le mot d’ordre de Fletch, Vence ? « Sérénité dans l’action. » Je préviens, c’est tout. Nous sommes sur un coup énorme, paraît-il, on va pas le gâcher par des ego démesurés… et complètement inappropriés en ce qui vous concerne. Je dis ça, parce que, en guise d’ego… un pois chiche dans le cul d’un lapin aurait meilleure allure.
Une voiture de police, au ralenti, passa à leur niveau. Les trois hommes se ratatinèrent, rentrèrent la tête dans les épaules et perdirent à l’unisson vingt centimètres de stature. La posture du pélican couché. Comme quoi, une simple bagnole blanche, avec une loupiote bleue sur le toit, pousse à la métamorphose physique synchronisée.
Le véhicule passé, chacun revint à une attitude normale.
— Qu’est-ce qu’y viennent nous casser les burnes ? couina à l’arrière Baudouin-Baudouin. Est-ce qu’ils nous ont vus ?
— Avec les vitres fumées, ça risque pas ! affirma Venceslas.
— Alors, pourquoi tu t’es enfoncé le cou dans ton col ?
— Mauvais réflexe ! La parade de l’homme indécis, qui pressent néanmoins un péril imminent.
Il baissa sa vitre et passa la tête à l’extérieur.
— Plus de keufs, les mecs ! L’horizon se dégage.
Ben, soucieux, pianotait le volant, comme un musicien virtuose les touches de son Pleyel.
Baudouin dégrafa les deux derniers boutons de son gilet à carreaux, émit un soupir d’aisance et se gratta l’entrejambe.
Venceslas jeta un coup d’œil sur sa montre et murmura : « Ça ne devrait pas tarder, préparons-nous. »
Fletch, sous son parapluie, guettait la sortie du gamin d’un des immeubles de la place des Pyramides. Tant bien que mal, il tuait le temps derrière la statue de Jeanne d’Arc située en bordure de la rue de Rivoli.
Il vit le jeune garçon d’une dizaine d’années, vêtu d’une veste de jogging et d’un jean, sortir précipitamment des arcades majestueuses de type haussmannien et se mettre à courir en direction de la rue des Pyramides.
« Merde ! Il ne court jamais, d’habitude. » Il connaissait par cœur le trajet du gamin. À gauche, il prendrait la rue Saint-Honoré, puis après l’église, où était garée la voiture de ses complices, il bifurquerait à droite vers la rue de la Sourdière…
Il ferma son parapluie et se mit à courir, lui aussi, mais en sens contraire, rue de Rivoli. Il voulait arriver à la voiture avant l’enfant, en coupant par la rue Saint-Roch. Ses semelles de cuir dérapaient sur le trottoir mouillé, à plusieurs reprises il faillit se ramasser de tout son long. Essoufflé comme un marathonien asthmatique, il arriva près du 4 x 4. Fletch s’appuya de ses deux mains sur le capot et cracha ses poumons. Un regard rapide à droite et à gauche, il ne vit pas le garçon. Déconcerté, il ouvrit promptement la portière arrière et vint s’aplatir sur la banquette près de Baudouin-Baudouin. « Vous n’avez pas vu le môme ? », ahana-t-il.
— Quel môme ? s’avança prudemment Ben.
— Merde ! Le môme qu’on doit prendre en otage… Vous l’avez vu passer ou quoi ?
— On ne connaît même pas sa bobine, claironna Baudouin-Baudouin.
— Avec ta façon de tout faire en cachette, s’exclama à son tour Venceslas, ça devait arriver.
— Un môme avec une veste de survêt’ rouge et blanche… Dites-moi que vous l’avez vu, merde !
— Si déjà on avait une idée de l’âge du…
— Toi, Bau-Bau, ta gueule ou je joue aux dames sur ton costard avec des aiguilles de toréador.
Baudouin-Baudouin, à l’aide d’un mouvement circulaire de son fessier, s’écarta de Fletch et se colla à la portière gauche, la joue écrasée sur la vitre froide.
L’enfant s’était volatilisé.
Chapitre 2
Jérôme s’arrêta au milieu de la rue des Pyramides en se demandant pourquoi il courait comme un fuyard. Du haut de ses dix ans, il eut le vague sentiment que ça ne lui arrivait jamais. Alors pourquoi ? Sensation de légèreté, ou plutôt de manque de quelque chose… Bien sûr, il avait oublié son violon chez le professeur de musique. Il retourna sur ses pas.
En plein cafouillage cérébral, les quatre hommes observaient une minute de silence à la mémoire des incertitudes du lendemain. « Ça y est, j’ai compris ! s’écria soudain Fletch. Il n’avait pas son étui à violon dans les mains… je suis sûr qu’il a fait demi-tour pour le récupérer. Nous le tenons. »
Cette exaltation vis-à-vis du fait d’enlever un gosse instaurait dans l’esprit de ses complices, même celui de Venceslas, pourtant immunisé par de multiples délits et larcins, une aversion pour ce genre de crime.
Baudouin-Baudouin, le plus hardi des trois quand il s’agissait de se mesurer à Fletch, tenta de ramener celui-ci à la raison :
— Eh, Fletch, je le sens pas ce coup-là… on devrait laisser tomber.
— Je suis de son avis, surenchérit Ben. Toucher aux mômes, c’est trop dangereux.
Les yeux de Fletch firent le tour de l’habitacle, puis il balança un direct dans l’appuie-tête du siège avant. Venceslas, connaissant trop le personnage et sentant l’estocade venir, se raidit la nuque pour éviter le coup du lapin.
— Et merde ! J’ai rien moufté, moi, dit-il en se retournant.
— Non ! Mais t’allais le faire, c’est pareil. Écoutez-moi bien, bande d’affreux. Ce coup-là, je peux l’exécuter tout seul ; sans aucune aide extérieure. Mais là, je fais dans le caritatif et le social, je suis pour le plein emploi. Je n’aime pas laisser des travailleurs au bord de la route, tendant la main pour une boîte de Friskies et une poignée de chips. Et c’est votre cas, la seule maison qui puisse vous accueillir c’est la Santé. Et encore, vous serez obligés de graisser la main du directeur pour qu’il vous laisse y passer la nuit.
— Si tu peux le faire en solo, pourquoi tu nous embauches ? ronchonna Baudouin-Baudouin. Si c’est pour se partager un petit magot entre nous quatre, je regagne mes appartements. Vingt-cinq pour cent de pas grand-chose, c’est pratiquement rien.
— Qui te parle de vingt-cinq pour cent, mon gros ? C’est cinquante pour moi et cinquante pour vous trois.
— Alors je descends de cette bagnole, on ne concourt pas dans la même catégorie.
Baudouin-Baudouin saisit la poignée de la portière, l’ouvrit et tenta de soulever son gros cul. Une main l’attrapa par le col de sa veste avant que ses pieds n’atteignent le trottoir. C’était celle de Fletch.
— Tu sais ce que ça fait, Bau-Bau, dix-sept pour cent de… disons un minimum de dix millions d’euros ? Peut-être même cent, si tu es bon sur ce coup-là.
— Hein ? Fallait le dire tout de suite. Le père du gosse est milliardaire ? Il est pété de thunes, c’est ça, Fletch ?
— Le père du môme n’a rien à voir là-dedans. Ça, c’est juste un vieux truc que j’ai à régler. Après, on attaque les choses sérieuses.
Ben se retourna ; son profil d’aigle, à moitié masqué par l’appuie-tête, fit frissonner Fletch. Ses lèvres minces se mirent en mouvement.
— Écoute, Fletch, d’habitude, quand on fait un coup, on connaît les tenants et les aboutissants. Là, c’est nada, il faut plonger dans les ténèbres… et tu nous parles de millions d’euros. Faut qu’on en sache plus…
— Il a raison, l’interrompit Ben. C’est quoi, quand, où ?
— Quoi, quand, où ? Tout de suite les grandes phrases, tout de suite la curiosité malsaine.
Fletch rectifia sa cravate et jeta un œil vers le trottoir. Devant les trois paires d’yeux inquisitrices, il se résigna à lâcher du lest.
— Bon, je vous largue quelques morceaux du puzzle. Casse. Chauffeur. Crocheteur. Receleur. Organisateur.
Il regarda les deux mains gantées de Ben sur le volant.
— Le chauffeur c’est toi, Ben. T’es bien un ancien pilote de rallye ?
— Amateur !
— Amateur, mais pilote !… C’est pas ça que tu m’as dit, Ben ?
— Si.
— Alors tu connais ton rôle dans cette affaire. Ça te suffit, Ben ?
— Mouais.
— Quant à toi, Vence, tu as une belle réputation de crocheteur…
— Ça dépend des serrures, coupa l’oiseau de proie.
— Tu as peur de te mesurer à Fichet et Bauche, ou un de leursalter ego? Tu t’avoues vaincu ?
— Non, mais ça dépend…
— Tu t’avoues vaincu ?
— Non.
— Comme c’est agréable d’avoir des compagnons de travail aussi professionnels et enthousiastes. Ça me fait chaud au cœur. À nous, Bau-Bau. Comme je te l’ai dit, moi, j’organise et toi tu… ?
Baudouin-Baudouin bouda, bajoues en berne ; il agita un doigt boudiné devant le nez de Fletch et sa voix d’orgue de barbarie s’éleva dans l’habitacle :
— Et moi je prends tous les risques comme d’habitude.
— Mais non.
— Si ! Qu’est-ce que c’est ? C’est connu ? Tu n’annonces pas cent millions d’euros comme ça par hasard. Si c’est trop célèbre, je n’ai aucune chance de fourguer la camelote, je cours aux opprobres et aux quolibets de mes confrères. J’en vacille d’avance. Mais putain, Fletch ! Qu’est-ce que c’est ? Le Louvre est à côté, c’est quand même pas la Joconde ? On n’a aucune chance.
Fletch, le regard perdu vers Saint-Roch, l’écoutait d’une oreille distraite. Il avait tellement bien préparé son coup. Il allait faire « le » casse du XXIe siècle. Il allait éclipser Spaggiari et le vol des coffres de la Société générale à Nice, surclasser l’attaque du train postal Glasgow-Londres. Dans un siècle, on parlerait encore de lui. Le plus grand voleur d’art de tous les temps. Il finit par répondre :
— Tu as le carnet d’adresses le plus fourni de la capitale. Avec des acheteurs du monde entier : Russes, Japonais, Américains, Chinois, les émirs et les maharajas, sans compter les riches industriels hindous. Dans ton cahier à spirale figurent les plus grands collectionneurs véreux de toute la planète, alimentés par les plus pourris des receleurs. Alors tu vas pas faire ta capricieuse. C’est OK, mon gros ?
— Je ne sais pas, c’est quoi la came ?
— Des tableaux !
— Quelle époque ?
— Dix-septième siècle !
Baudouin-Baudouin tenta de réfréner une moue gourmande. Fletch le tenait par les sentiments. « Mon époque », murmura-t-il avant d’ajouter, plein d’envie : « Je peux en savoir plus ? »
— Non !
La négation claqua comme un coup de fouet, Baudouin-Baudouin abdiqua. Néanmoins, il poussa un vague grognement de satisfaction, comme un chienchien qui retrouve son os de plastique dans le fond de son panier. Sauf qu’il ne remua pas la queue.
— C’est OK, mais ne va pas croire…
— Je ne crois rien !
Sans ajouter un mot, Fletch s’éjecta hors de la voiture, ajusta son imperméable, et fit les cent pas rue Saint-Honoré, entre le carrefour des Pyramides et celui de la rue Saint-Roch.
Ben se gratta l’arête du nez sans enlever son gant, il donna un coup d’essuie-glaces afin de surveiller la déambulation de son patron. Il demanda à Venceslas :
— Dis-moi, Vence, c’est comment son nom ?
— Nowski… Fletch Nowski !
— Un Polack aussi ?
— Si l’on veut. En fait, son vrai nom, c’est Fletcher Workanowski !
Chapitre 3
La pluie avait pratiquement cessé. Fletch, les mains dans les poches de son imper bleu nuit, arpentait tranquillement le trottoir en évitant les flaques d’eau. Malgré sa tête légèrement baissée pour se noyer dans l’indifférence des badauds, ses sens avaient déclenché l’alerte rouge. Constamment sur le qui-vive, dans l’attente du jeune garçon, il ne pouvait empêcher ses pensées de vagabonder vers de lointains souvenirs. Les mois qui allaient suivre essuieraient des années de frustration et de moqueries, et ils lui procuraient à l’avance jouissance et délectation vengeresse.
Fletcher Workanowski, le paria du clan, le mal-aimé, celui qui avait tout raté, allait exploser à la face du monde. Son génie serait reconnu universellement et peut-être même enseigné aux élèves de CM2. Et pourquoi pas aux CE1 ? Son nom s’étalerait avec des pleins et des déliés, en gras dans les manuels scolaires. Comme Arsène Lupin ou…
Il eut un trou de mémoire.
À quel point haïssait-il cette tribu des Workanowski1et des Workan2réunis ? Et ce petit-cousin de deux ans son aîné : Lucien Workan, commissaire de police judiciaire. Fletch avait été son souffre-douleur à chaque fête, à chaque réunion familiale, à chaque baptême. Une petite claque par-ci, un mot doux par-là, « Alors, p’tit homme, toujours puceau ? »
Il était fin comme du gros sel de Guérande, le Lulu. Sans doute pas méchant, mais con comme une andouille de Guémené qui apprend lekitesurf, ou comme un footballeur en train de se coltiner Aristote en grec ancien. Ils étaient tous fonctionnaires, ces enfoirés de Polaks, sa fratrie, son cousinage. Chacun d’entre eux s’enorgueillissait d’être soit juge, soit préfet, flic ou grand commis de l’État. Et lui, il frisait le ridicule avec ses déboires aux Beaux-Arts, ses écoles de dessin et d’art plastique où il n’était admis qu’à cause de son nom et de l’argent de ses parents. Prisonnier « modèle », son seul titre de gloire. Il était un exemple pour tous les incarcérés, enfin, selon les directeurs successifs qui lui avaient si gentiment ouvert la porte de leur maison d’accueil.
À trente-huit ans, il n’en avait passé que six à l’ombre et, de plus, uniquement par petites périodes, ce qui atténue de beaucoup la dangerosité de l’individu. Mais cette périodicité laissait quand même planer des doutes sur l’efficacité des traits de génie de son auteur. Pourtant, cette fois-ci c’était différent, l’occasion était trop belle : des chefs-d’œuvre de la peinture du XVIIe siècle seraient exposés dans quelques mois en province, à Rennes exactement. La capitale de la Bretagne, où sévissait Lulu, le tortionnaire de ses tendres années. Que de larmes versées, la tête cachée sous son oreiller, après ces journées de festivités qu’il haïssait au plus profond de son âme ! Cependant, le plus incroyable, avec le temps, c’était qu’il avait fini par se persuader que Lucien agissait sans animosité véritable, inconscient de sa force, par pure bêtise. Qu’importe, le commissaire Workan allait se trouver dans une ville au mauvais endroit et au mauvais moment. Le sort en était jeté (Alea jacta est, aurait dit César le 12 janvier de l’an - 49 avant J.-C., nous ne connaissons aucune autre citation de lui ce jour-là.)
À dix-neuf ans, Fletcher quitta sa famille pour conquérir le monde, et ne s’attira que des emmerdements (fruits mérités et récoltés, grâce à de longues semailles de bévues et un apprentissage aléatoire auprès de la pègre spécialisée dans les œuvres d’art). Lors de son premier séjour à l’ombre de Fresnes, il s’était lié d’amitié (si l’on peut appeler amis des mecs qui ne cherchent qu’à vous sodomiser pour un oui ou pour un non) avec Venceslas, grand serrurier devant l’éternel. À la même époque, Vence aurait été pote avec Louis XVI. Et surtout Ousmane, spécialiste des faux papiers en tout genre : de la vignette Panini au passeport biométrique, en passant par les bons « satisfait ou remboursé » des hypermarchés.
Sa décision fut prise, il abhorrait sa famille, il se débarrasserait à tout jamais de ces deux noms maudits. Workan, Workanowski : au panier ! Il fallait désinfecter, dératiser, stériliser, se soustraire à jamais à ces deux premières syllabes patronymiques. Ainsi il devint, par la grâce d’Ousmane et de quelques menues monnaies : Fletch Nowski ! Workan contre Nowski, la plus belle partie d’échecs qui soit.
Fletcher mesurait un mètre quatre-vingts, soit sept centimètres de moins que son grand cousin. Brun, les yeux sombres, ses traits étaient plus fins que ceux de Lucien (marqués par ses années de rugby). Plus beau aussi - mais paradoxalement moins séducteur que son aîné - toujours tiré à quatre épingles, il arborait sans cesse de nouveaux costumes, toujours à fines rayures verticales.
Soudain, son sang ne fit qu’un tour ; il plaqua son dos contre la vitrine, le jeune garçon arrivait avec son étui à violon à la main. Fletch fit lentement demi-tour et se dirigea vers la voiture, marchant une dizaine de mètres devant l’enfant. Arrivé à la hauteur de la portière arrière, il saisit la poignée, toqua à la vitre, l’ouverture se déclencha… L’opération dura deux secondes, il passa son bras autour des épaules du jeune garçon et le propulsa à l’arrière du véhicule. Il prit soin de prononcer assez fort avant de s’asseoir à son tour : « Ça va, mon Jérôme ? », comme un père qui récupère sa progéniture après l’école.
Ben mit le moteur en route et le Peugeot descendit la rue Saint-Honoré.
Jérôme ne paniqua nullement et ne parut même pas effrayé ; il se hasarda à demander, d’une voix posée et étonnamment calme :
— Qu’est-ce que vous me voulez ? Mes parents ne sont pas riches et n’importe comment, je leur interdirais de verser une rançon pour moi.
« Ça commence fort », pensa Venceslas. Baudouin-Baudouin s’interrogea sur les facultés de Fletch à organiser de tels enlèvements. Ben se tut.
« Arrête-toi là ! », cria Fletch au chauffeur. Il lui désigna une place à proximité de la Comédie Française. Il se tourna vers Jérôme.
— Est-ce que tu as un portable sur toi ?
— Vous ne me kidnappez quand même pas à quatre pour me piquer un téléphone ? C’est du délire, mais grave !
Tous les yeux se braquèrent sur Fletch. « Je crois qu’on est à la limite de la bouffonnerie », pensa Ben.
— Tu as un portable, oui ou merde !!?, insista Fletch.
— Non !
— Bau-Bau, fouille-le !
Devant le regard lubrique du gros à carreaux, il prit les devants.
— Non, laisse ! Je vais le faire moi-même. Donne-moi tes gants, Ben !
— Pour quoi faire ?
— Pose pas de questions, tes gants, merde !
Telle une strip-teaseuse, Ben étira ses gants de peau doigt après doigt. Fletch fit le contraire, il se ganta avec facilité en maugréant : « T’as de grosses paluches, je ne touche pas le bout. » Il se retourna vers l’enfant qui ne bronchait pas.
La main dans la poche de la veste de jogging de Jérôme, il heurta un objet, dur, parallélépipédique, muni de touches. Bingo ! Il le brandit comme un trophée.
— Avec ça, on va croûter combien de jours ? s’enquit narquoisement Venceslas.
Le coup de poing partit dans l’appuie-tête. Devin, Venceslas avait déjà bloqué ses cervicales à l’aide de ses muscles trapézoïdaux. Tout ça sous le regard effaré de Jérôme. Fletch Nowski descendit du 4X4. Après quelques recherches sur le clavier, des noms défilèrent sur l’écran jusqu’à ce qu’il trouve « Papa ». Il se colla le portable à l’oreille. Les trois hommes et l’enfant le regardaient parler, gesticuler, tourner autour du véhicule. À un moment, ils en furent sûrs, il porta son pouce au niveau de la carotide et, d’un geste rapide, simula l’égorgement. Des larmes apparurent aux yeux de Jérôme, mais elles ne coulèrent pas. Fletch s’approcha de la vitre de Ben et lui fit signe de la baisser. « Ouvre la portière du gamin ! », commanda-t-il.
Puis tout se déroula très vite. L’enfant sortit, Fletch lui passa le téléphone. Il entendit Jérôme répondre à son père : « Trois plus un clown », puis le gamin, apeuré, éteignit son portable.
« Tu peux rentrer chez toi, mon garçon, dit Nowski. Tout est terminé. » Après une hésitation, Jérôme se mit à courir, serrant fort son étui à violon contre lui, en se retournant de temps à autre vers le 4X4 pour être sûr qu’on ne le poursuivait pas.
— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? gazouilla Baudouin-Baudouin.
Devant l’air de réflexion intensive de Fletcher Nowski, il n’insista pas pendant une vingtaine de secondes. Il jugea ce laps de temps suffisant et revint à la charge.
— C’est vrai qu’on n’a rien compris à ton enlèvement bizarroïde, mais on n’est pas là pour juger. Tu es majeur, tu jouis apparemment de toutes tes facultés ; ne compte pas sur moi pour jeter le discrédit sur tes actions, si incompréhensibles soient-elles, mais il faut quand même admettre que certaines situations mériteraient, à mes collègues et à moi-même, un peu de…
— Ta gueule !
— Bon, ça c’est clair !
Le gros à carreaux se cala dans son siège.
Ben, qui parlait peu mais parlait bien, dit :
— Dis-moi, Fletch, pourquoi on ne portait pas de cagoules ? Le môme y peut nous reconnaître, surtout Bau-Bau avec son costard de guignol…
— Qu’est-ce qu’il a, mon complet veston ? le coupa Baudouin-Baudouin, c’est du Armani, mon pote !
— Je dirais plutôt qu’il vient d’Arménie. T’as un costard arménien, mon gros.
— Et toi, avec ton blouson d’aviateur du temps de Merlin l’enchanteur…
— Tu dois confondre avec Mermoz.
— Mais non, qui c’est le mec qu’a traversé la Manche en premier sur un avion à pédales ?
— Berlioz, claironna Venceslas.
— Non ! Blériot, précisa Fletch, et c’était pas un avion à pédales, sinon t’aurais été le premier passager.
Baudouin-Baudouin se scotcha un peu plus sur son siège. Après quelques secondes de silence, Ben dit :
— T’as pas répondu à ma question, Fletch.
— Parce qu’on n’avait pas besoin de se cacher, c’est tout !
— C’est ta réponse ?
— Non, je viens de faire la danse du ventre !… Vous commencez sérieusement à me faire chier, les mecs, s’excita Nowski.
Les mains de Ben se crispèrent sur le volant. Le regard fixe, il déclara : « Je changerai les plaques minéralogiques ce soir, ainsi que les papiers de la voiture. »
« Si tu veux », convint Fletch, puis il poursuivit :
— Venons-en aux choses sérieuses…
— Pourquoi ? Parce que c’est pas sérieux d’enlever un môme ? s’exclama Baudouin-Baudouin.
Nowski le transperça du regard.
— Avec tes antécédents, si !
— Ça va pas dans ton cerveau malade ? J’ai jamais touché un gamin… Tu me fais de la peine, Fletch, de penser des trucs comme ça, pleurnicha le gros à carreaux.
— Je croyais que tu aimais les éphèbes.
— Uniquement en sculpture, Fletch. Grecque ou romaine. Mes amis sont majeurs et électeurs, Fletch. Je te jure. Et ils votent à gauche.
— Bon, ça va. Écoutez-moi, tous les trois… D’abord toi, Ben. Où est-ce que tu as soutiré ce 4 x 4 ?
— À la Défense !
— Pourquoi ne pas prendre un Hummer, tant que tu y étais. On aurait pu envahir l’Irak. Bonjour la discrétion…
— Tu m’as dit avec un grand coffre. Faudrait savoir.
— Mouais, bon, n’ergotons pas.
Nowski marqua un temps de pause. Réfléchit, choisit ses mots afin de les appâter, mais sans trop tirer sur le fil.
— L’opération que nous allons mener est sans risques, par…
— J’aime pas ça, l’interrompit Venceslas, qui banda ses trapèzes.
— Tu n’aimes pas quoi ? reprit Fletch, le poing rapide comme l’éclair s’enfonçant dans l’appuie-tête.
— Sans risques ! Je préfère nettement avec risques, parce que tes opérations « sans risques » nous font à chaque fois côtoyer la magistrature assise. Et ces mecs-là, ils ont pas le même sens de l’humour que nous. Y pensent qu’à nous mettre en zonzon.
— Je peux continuer ? demanda Nowski.
— Ouaip, dit Baudouin-Baudouin.
— Actuellement, une partie du musée des Beaux-Arts de Rennes est en travaux pour mise en conformité. Ce musée abrite quelques chefs-d’œuvre ; je n’en citerai qu’un, pour ne pas vous troubler. À part Bau-Bau, je pense que ni Ben, ni Vence n’ont entendu parler duNouveau-néde Georges de La Tour. (Le gros à carreaux opina du chef, satisfait.) Dans trois ou quatre mois, pour pallier ce déficit d’exposition au musée, une petite rétrospective de La Tour aura lieu dans l’enceinte d’un ancien couvent, dit des Jacobins. Quatre autres tableaux du maître lorrain, prêtés par d’autres musées, viendront rejoindreLe Nouveau-né. Le tout sous l’égide du conseil régional breton et du ministère de la Culture. L’avantage de la zonzon, c’est qu’on a le temps de lire des revues d’art… Je vous le dis tout de suite, c’est énorme en qualité de tableaux et en quantité de pognon. Des amateurs des quatre coins de la planète vont rappliquer pour admirer ces toiles, dont vous ne pouvez même pas imaginer le prix. Pour nous, c’est la richesse assurée…
Effondré, Baudouin-Baudouin interrompit Nowski en se frottant le visage de ses mains grassouillettes.
— Impossible !
— Quoi ?
— Invendable !
— Tout se négocie, mon gros. Il y a des collectionneurs véreux, et même des conservateurs de musées à l’étranger qui boufferaient leur slip jusqu’à l’élastique pour en acquérir un. Et y’en a même qui sont prêts à aller jusqu’à boulotter l’élastique. Avance le contraire, Bau-Bau !
— Nan !
— Ça me rassure. Il y a déjà pas mal de La Tour aux États-Unis, et on ne sait pas toujours dans quelles conditions ils y sont arrivés. Bon, ce n’est pas notre problème… Des objections ?
Venceslas leva le doigt et banda les muscles de son cou.
— Vas-y ! Accouche ! grogna Nowski.
— Il va y avoir une méga sécurité.
— Je confirme. Nous verrons ça sur place.
— Des gardes ? s’inquiéta Ben.
— Sûrement ! Et ils seront sans doute armés.
— On ferait mieux d’aller au trou séance tenante, claironna Baudouin-Baudouin.
— Tu vois, Bau-Bau, dans la vie, il y a deux sortes d’hommes : ceux qu’en ont et ceux qu’en n’ont pas.
— Je trouve ça réducteur.
Fletch Nowski passa son bras autour des épaules du gros à carreaux, et approcha sa bouche bien dessinée près de l’oreille de son voisin. De son autre main, il saisit l’entrejambe de Baudouin-Baudouin et commença à serrer. Celui-ci couina.
Fletch murmura :
— Et toi, t’en as !… Petites, mais t’en as, OK ?
— J’en ai, bredouilla Baudouin-Baudouin, les larmes aux yeux. Lâche-moi, Fletch ! supplia-t-il.
Nowski lâcha la pression et se recala dans son siège. Venceslas en profita pour lui offrir sa place à l’avant du véhicule ; proposition rejetée instantanément par Fletch, qui souhaitait avoir une vision d’ensemble sur les trois hommes. Ben profita de l’accalmie pour en savoir plus.
— Le vol que l’on va faire, c’est un casse ou un hold-up ?
— Un cambriolage ! asséna Fletch, l’œil noir.
— Malgré la maxi-sécu et les gardes ? s’avança Baudouin-Baudouin, la main sur son service trois pièces estampillé par les marques de doigts de Nowski.
En dévisageant ce dernier, il ajouta précipitamment : « J’ai rien dit ! »
Dans ce genre d’opérations, où la patience est une vertu essentielle et l’attente une calamité financière, il est cependant nécessaire de pourvoir au nerf de la guerre. Tout au moins de bénéficier d’un minimum d’argent pour un maximum d’investissement. Ce que craignait Fletcher Nowski se déroula comme prévu. Les comptes courants de ses trois acolytes étaient vides, ainsi que les livrets A, et les SICAV n’étaient plus ce qu’elles étaient. Le CAC 40 pyramidait vers le bas, la crise avait tout balayé. La chienlit prenait le pouvoir. La misère s’abattait sur leurs épaules comme les urines d’un coureur cycliste, navré d’avoir perforé l’éprouvette, directo sur la moquette. Après les lamentations, Fletch reprit le fil de la conversation.
— Je vous rappelle, les mecs, qu’on a quatre mois à survivre avant de toucher notre pognon. D’ici là, il va bien falloir se sustenter d’une façon ou d’une autre. Personnellement, je suis un ascète…
— … au beurre !
Baudouin-Baudouin se lova contre sa portière, l’accoudoir enfoncé dans son flanc graisseux, sous le regard contrit de Nowski.
— Excuse-moi, Fletch, ça m’a échappé.
— OK, je reprends. Demain, j’ai encore besoin de vous. Ensuite, chacun regagne ses pénates et continue ses petites magouilles de maternelle. En revanche, je veux que dans trois mois vous investissiez dans cette opération deux mille euros chacun. Alors, pas de désœuvrement pendant cette période. N’oubliez pas qu’après, vous serez millionnaires… et pas en dollars, bien faibles, mais en euros, bien forts.
Nowski toussota et s’éclaircit la voix pour annoncer le plus difficile :
— Demain, je me verrai dans l’obligation de vous demander une sorte d’avance sur investissement. (Il réfléchit.) Disons… des frais de participation ou d’engagement, appelez ça comme vous voulez… Démerdez-vous pour me ramener mille euros chacun…
— Maiiis… bêla le trio des traders désargentés.
— La ferme ! coupa Fletch. Empruntez ! Volez ! Prostituez-vous, s’il le faut, mais je veux ce pognon. Compris !?! Excusez-moi de vous le dire, mais comme radins, vous êtes pathétiques.
Le trio s’indigna et se tut.
Qui ne dit mot consent. C’est ce que pensa Fletch. « Demain matin, neuf heures, comme d’hab’, devant l’hôtel Jardinia. Salut, les vilains, je rentre en métro… Ah ! Ben, fais le plein de carbur’, nous irons à Tours. »
Nowski claqua la portière.
1. Voir Hortensias Blues, même auteur, même collection.
2. Voir Hortensias Blues, même auteur, même collection
Chapitre 4
La douceur tourangelle pointait aux abonnés absents. Une grisaille froide recouvrait la ville. Malgré cela, la Loire avait des bouffées de chaleur. Des nuages vaporeux s’échappaient de son eau couleur de boue. Le 4X4 Peugeot remonta l’avenue de Grammont. Il passa deux ponts qui enjambaient le Cher et tourna à droite, rue de l’Auberdière. Une succession de petits carrés de terre, utilisés comme jardins de ville, s’étalaient près du lac de la Bergeronnerie, munis de leur traditionnelle cabane à outils. Le véhicule et les quatre hommes rejoignirent une zone pavillonnaire située non loin de là.
— J’me demande ce qu’on vient foutre en province ? s’alarma Baudouin-Baudouin.
— Faut qu’on boive le calice jusqu’à la lie, renchérit Ben.
Venceslas, après une seconde de réflexion, se lança dans la mêlée.
— Ils ont raison. Tu nous dis rien ; qu’est-ce qu’on branle ici ?
Fletcher Nowski, les mains jointes, les index en flèches de cathédrale, se tapotait le bout du nez. Comment maîtriser le trio inquisiteur ? Sachant pertinemment qu’il n’attendait rien d’eux. Peut-être un léger coup de main, pour le moins un peu de compagnie, et plus sûrement le financement de son opération.
— Nous sommes arrivés, dit Nowski, ignorant les jérémiades de ses trois complices.
Il enchaîna :
— Vous avez l’oseille ?
Ben éteignit la radio. Il regarda tour à tour Venceslas et Baudouin-Baudouin. Le silence de l’habitacle fut couvert par le vacarme d’un camion poubelle. Un éboueur passa près du véhicule, insouciant du drame pécuniaire qui se déroulait dans la voiture.
— C’est pas facile d’amasser mille euros en une nuit, commença Venceslas, aussitôt interrompu par Fletch.
— Arrêtez de pleurnicher. Vous contribuez à une bonne action ! Bau-Bau, avance la monnaie !
Le gros à carreaux hésita : « Écoute, Fletch, le pouvoir d’achat est en baisse, c’est la récession dans les ménages. Faut te tenir au courant de l’actualité, le gouvernement ne tient pas ses promesses. Le budget de l’armée est en déroute. Tu sais qu’on soigne les malades dans les cours d’écoles ; y’a plus de place dans les hôpitaux qui tombent en ruines… »
Nowski lui mit la main sur la cuisse et vrilla la chair graisseuse à l’aide du pouce et de l’index.
— Aïe ! Arrête, Fletch, tu m’fais mal… Tiens ! Voilà tes mille euros. Tu peux compter, si t’as pas confiance.
Le gros dirigea sa main potelée vers la poche intérieure de la veste de son costume Armani d’Arménie et en sortit une liasse de billets. Il maugréa : « Du coup, j’ai plus de vaccins pour l’année prochaine. »
— Quels vaccins ? s’étonna Fletch.
— Mes vaccins antigrippe ! J’ai tout vendu hier soir à un p’tit con de dealer.
— Tu deales avec des vaccins antigrippe ?
L’interrogation de Nowski n’était pas feinte ; il dévisagea le gros, estomaqué.
— J’ai un beau-frère qui livre des médicaments dans les maisons de retraite, alors on fait des petits prélèvements ; une sorte d’impôt sur la molécule.
— Et tu vends ça à des toxicos ?
— Non, c’est juste que, hier soir, j’étais pressé : because ta demande expresse. Je lui ai dit que c’était un nouveau produit. Maintenant, il se démerde avec sa came.
— Tu vends ça comment, d’habitude ?
— Tous ceux qu’ont pas de sécu. Les SDF, les sans-papiers, tout ce qui immigre ; sans compter les pharmaciens véreux. Ça fait du monde.
— Tu vends ça d’une année sur l’autre ?
— Ouaip !
— C’est pas le même virus grippal.
— Nan ! Mais j’m’en tape ! C’est le même vaccin !
Fletcher Nowski en avait assez entendu, il tendit les jambes et moula son dos dans le cuir du siège. Ben serra le volant de ses doigts gantés et Venceslas banda les muscles de son cou.
— Les deux devant ! L’oseille ! Et je ne veux pas connaître la provenance du fric : même si vous braquez les boîtes aux lettres et récupérez les timbres-poste à l’aide d’une décolleuse à vapeur.
Bras en arrière, yeux embués, ils abandonnèrent leurs liasses dans les mains tendues de Nowski.
— C’est bizarre, dit Ben.
— Quoi ?
— Y’a une Mercedes noire de garée à peu près à soixante mètres derrière nous.
Les quatre hommes se retournèrent vers la lunette arrière.
— Ouais, ben y’a rien de bizarre là-dedans, chacun se gare où il veut. T’es parano, lança Fletch.
— Le problème, c’est que j’ai cru la voir ce matin près de l’hôtel à Paris ; sur l’autoroute ce midi, et tout à l’heure avenue Grammont.
— C’est peut-être pas la même, chevrota Baudouin-Baudouin.
— Non, c’est sûrement une coïncidence, ironisa Venceslas à l’intention du gros. Je suis sûr qu’on est suivis. Qu’est-ce qui se passe, Fletch ?
— J’en sais rien de c’qui se passe. Pour l’instant, y’a pas de lézard, ne nous formalisons pas.
— J’aime pas ça, s’énerva Venceslas. On est seuls sur le coup, Fletch ?
— Ben oui.
— C’est pas l’assurance qui t’anime. Personne n’a jacté à personne ? demanda-t-il à la cantonade.
— Non !
— Nan !
— Tu réponds pas, Fletch ?
— Jacté, jacté… C’est un grand mot. Attends que je réfléchisse… Non, je ne vois pas.
— Tu partageais ta cellule avec qui ?
— Ça n’a rien à voir… Tu sais bien qu’en cabane, on fait toujours de grands projets pour la sortie. On est bourré d’ambition et de bonnes intentions.
— En zonzon, tu savais que tu allais faire le coup qu’on prépare ?
— Ouais.
— Tu lui en as causé ?
— J’sais pas… peut-être un peu. Il m’a vu lire des revues de peinture, d’expos… tout ça.
— Alors ne cherchons plus. Le grand Fletcher Nowski s’épanche comme une midinette…
Il stoppa sa phrase, le poing de Fletch venait de s’écraser dans l’appuie-tête du siège passager avant. Venceslas n’avait pas bandé ses trapèzes. Il se frotta la nuque et le sommet du crâne.
— La ferme ! gueula Fletch.
— C’était qui, ton copain de zonzon ? miaula Baudouin-Baudouin.
Fletch soupira. Il n’avait pas de copains, encore moins d’amis… Rien que des complices, rien que des truands.
— David Nardelli.
Les neurones de Venceslas clignotèrent. Alerte rouge ! Fletch s’était jeté dans la gueule du loup. David, neveu de Joseph Nardelli, dit Jo le Havrais. Un vieux dur à cuire, né en 1945 d’un GI américain et d’une mère normande. Du sang sur les mains, malin comme un vieux singe. Une carrière émaillée de non-lieux et d’acquittements, un virtuose de la corruption politique. Officiellement entrepreneur de bâtiment, de corpulence massive, Nardelli était un touche-à-tout sans vergogne, un assoiffé d’argent, prêt à tout pour le palper.
Venceslas douta qu’il fût présent dans la Mercedes. Ses hommes de main, oui. Il livra le fruit de ses pensées à Fletch. Celui-ci balaya toutes ses allégations d’un royal revers de la main. « Coïncidences ! », goguenarda-t-il. Preuve à l’appui, il ouvrit la portière et descendit du Peugeot. Nowski se tint droit, près du véhicule, et commença à marcher vers la Mercedes. Dix mètres plus loin, leno man’s landcréé entre Fletch et la grosse berline ne diminua pas d’un pouce, car la voiture reculait au même rythme que son pas. Là, Fletch Nowski ressentit une certaine moiteur au niveau de la colonne vertébrale et pensa : « C’est vraiment pour ma gueule que cette putain de bagnole est dans le secteur. »
Le rôle du cow-boy solitaire ne lui convint pas, il rebroussa chemin et vint s’asseoir près du gros à carreaux.
— La poussette teutonne vient de ravancer, dit Ben, un œil sur le rétro.
— Bon, et alors ? Ça ne veut rien dire ! s’exclama Fletch.
— Si ça ne veut rien dire… Pourquoi t’y retournes pas ? demanda imprudemment Venceslas.
Le coup de poing gicla. L’oiseau de proie avait pris les devants en se décollant de l’appuie-tête. Baudouin-Baudouin se limait les ongles, un œil sur ses acolytes, l’autre sur ses lunules et autres cuticules.
— Voilà ce qu’on va faire, reprit Fletch à l’attention de Ben, tu vas te garer à l’entrée du lotissement. Je vais descendre, et aller seul rencontrer la personne que je dois voir. Je vais emprunter des fausses pistes dans ce dédale de rues. Il ne faut pas qu’on me voie entrer dans la maison.
Ben gara le 4X4 près de la première habitation. Fletcher Nowski en débarqua précipitamment et s’engagea dans les voies désertes à cette heure de la journée. La Mercedes ne broncha pas.
— Vous n’avez pas l’impression qu’on est en train de se faire baiser ? lança Baudouin-Baudouin, faussement désabusé, de sa voix de crécelle.
Les deux hommes ne répondirent pas, le p’tit gros à carreaux continua :
— Il a enlevé un gosse pendant quelques minutes, on ne sait pas pourquoi. Là, on est à Tours, on ne sait toujours pas pourquoi. Et pour faire bonne mesure, il nous a dégraissés de trois mille euros, comme si l’on était des bourgeois. Je garde le meilleur pour la fin : on a les tueurs de Nardelli au cul. Ça fait pas mal en deux jours.
— Tu oublies tes toxicos, qui sont en train de se shooter au vaccin antigrippe des vieux. Ça va flageoler chez les fiévreux dans les cages d’escalier, termina Ben.
Après avoir tournicoté, Fletcher Nowski avait repéré la rue puis le numéro de la maison. Ordinaire, enduit de blanc, couvert de tuiles, le pavillon ressemblait à des dizaines d’autres du lotissement.
Il emprunta les cinq, six mètres de la petite allée recouverte de pierre du Jura qui menait à la porte d’entrée.
Il appuya sur le bouton de la sonnette. Ça fit « dring dring ». Ça ne l’étonna point.
Chapitre 5
La maison semblait déserte ; l’oculus rectangulaire en verre brouillé, au milieu de la porte, ne lui permettait pas d’inspecter l’intérieur de l’habitation. Fletch, à l’aide de son courageux index, remit une petite dose de « dring dring ». Un chat vint se frotter contre son pantalon ; il le chassa d’un coup de pied en lâchant un juron. Le matou gueula avec son langage à lui : en chatois.
