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Une enquête passionante en Bretagne à la fin du 18ème siècle.
Bretagne, 1794. Le jeune Louis Hervelin parvient à échapper à la furia révolutionnaire qui règne à Port-Malo et à Port-Solidor. Dix ans passent, le Consulat a été instauré dans le pays et le chef de la Sûreté, Pierre-Marie Desmarest, décide de créer une police d’arrondissement dans ces deux villes redevenues, après la Révolution, Saint-Malo et Saint-Servan. Il nomme à sa tête le commissaire Darcourt, ancien officier de Bonaparte. Sans tarder, ce dernier souhaite instaurer l’ordre. Les autorités locales semblent déconfites de son arrivée, et ses méthodes de travail en étonnent plus d’un…
Alors qu’il prend ses marques, le commissaire Darcourt doit résoudre le meurtre d’un homme dont le cadavre a été découvert dans l’une des ruelles agitées de la cité corsaire. Très vite, il présume que cet assassinat est lié à la période de la Terreur, qui fit vivre à la ville de Saint-Malo des heures très sombres. Sans se départir de son irrésistible humour, Hugo Buan se lance avec brio dans le roman policier historique avec ce premier tome qui plongera ses lecteurs dans le Saint-Malo du début du XIXe siècle. Passionnant !
Découvrez le premier polar historique de Hugo Buan, auteur de la série des enquêtes du commissaire Workan !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Hugo Buan est né à Saint-Malo où il vit et écrit. Passionné par les polars, il décide de se lancer lui‑même dans l’écriture en 2005, et crée le personnage de Workan, commissaire en disgrâce auprès de sa hiérarchie en raison des méthodes peu orthodoxes qu’il utilise. Les ouvrages de Hugo Buan, décalés mais toujours construits avec finesse, ont déjà été sélectionnés pour cinq prix, notamment le Prix Michel Lebrun au Mans et le Prix Polar de Cognac. Il délaisse ici son incontrôlable commissaire pour nous livrer son premier polar historique.
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Seitenzahl: 373
Veröffentlichungsjahr: 2021
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CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Plan cadastral napoléonien de la cité fortifiée. Archives municipales de Saint-Malo
Extrait du plan 1805 des environs de Saint-Malo établi par l’ingénieur Guignette. Archives municipales de Saint-Malo
Saint-Malo, le 24 thermidor an II (11 août 1794)
Les deux garçons, à plat ventre dans les fourrés, levèrent la tête au-dessus de la végétation aride afin de suivre du regard les derniers soldats qui s’éloignaient sur le chemin en direction de La Gouesnière. Louis et Henri ignoraient la provenance de ces soldats, sans doute Port-Malo ou Port-Solidor. Les deux villes, ainsi nommées depuis le 25 germinal de l’an II, regorgeaient de casernes dont les bataillons hétéroclites se succédaient à un rythme accéléré à cause des soubresauts de la révolution et de la menace étrangère.
Les troupes disparurent au détour d’une courbe. Le danger écarté, les jeunes garçons se redressèrent et époussetèrent leurs vêtements couverts de brindilles et de poussière.
— Pourquoi on se cache ? On a rien fait ! demanda Henri à Louis qui l’avait précipité dans le fossé.
— Principe de précaution, murmura ce dernier.
Ils venaient de dépasser La Chapelle de la Lande et marchaient maintenant vers Saint-Servan : le nom de Port-Solidor n’était pas encore gravé dans leurs têtes. Les bâtons ferrés des deux compagnons tapaient bruyamment le sol caillouteux desséché par le soleil du mois d’août. Nous étions le 24 thermidor de l’an II, mais Louis et Henri en restaient au 11 août 1794 car ils trouvaient le calendrier républicain fastidieux et inutile. Louis Hervelin, le plus âgé, n’avait que dix-sept ans et disposait d’un ascendant certain sur son cadet, Henri Girard, tout juste dans sa quinzième année.
Depuis les débuts de la révolution, ils ne se quittaient plus. Les écoles ouvraient et fermaient sous l’œil suspicieux des Comités, qu’ils soient de salut public, de surveillance ou de sûreté générale. L’argent manquait. Pour subvenir à leurs besoins, les maîtres se trouvaient forcés d’exercer une activité secondaire ; gratte-papier dans les toutes nouvelles mairies ou commis gravier chargé d’étaler et sécher la morue.
Les Frères des écoles avaient été chassés de la commune l’année précédente. L’un des derniers, Frère Maurice, avait été arrêté en mars par deux membres du Comité de surveillance de Paramé. Conduit à Rennes, il attendait sa décapitation dans une geôle.
Hors de l’école, l’éducation se faisait à l’aide de braves gens soucieux de perpétrer les savoirs, tantôt une ancienne religieuse tantôt des prêtres constitutionnels1. Louis et Henri savaient lire, écrire et compter. Ils avaient quitté Saint-Servan trois jours plus tôt pour aller moissonner à la ferme du Bois-Martin, à Saint-Père, dans la région du Clos-Poulet, l’arrière-pays malouin. Ils revenaient la musette chargée de charcuterie, les fermiers profitaient des moissons pour tuer deux ou trois cochons et payaient ainsi leurs journaliers à coups de victuailles et de bouteilles de cidre. Les parents de Louis étaient eux-mêmes fermiers à la Ville-Lehoux, à l’entrée de Saint-Servan. Chez eux, la moisson était prévue pour la semaine suivante. La maman d’Henri était veuve et tenait une mercerie dans la rue Royale, récemment rebaptisée rue de Lille, à Saint-Servan, elle-même devenue Port-Solidor. Dans les jeunes mémoires de Louis et Henri, il n’y avait jamais eu autant de changements en si peu de temps. Ancien faubourg de Saint-Malo, la nouvelle commune de Saint-Servan s’était détachée avec un plaisir certain de la vieille cité corsaire omnipotente dans la vie de ses quartiers. Et pour l’heure, Saint-Malo s’était vu rétrécir d’un seul coup, à l’image d’un condamné sous le couperet de la guillotine. Guillotine qui avait été dressée quatre mois plus tôt à l’intérieur des Murs, sur la place Saint-Thomas, devenue celle des Sans-Culottes. C’était le nouvel homme fort de Port-Malo, le proconsul Le Carpentier, qui avait souhaité et fait construire cette guillotine non loin de la tour Quic-en-Groigne. Ce député avait été envoyé en province par la Convention, à l’instar de deux cents de ses collègues, pour donner un coup de fouet à la révolution et régénérer les esprits. Son coup de fouet allait être magistralement sombre et effrayant. La guillotine, dressée par le menuisier Halot pour la somme de huit cents livres, fut inaugurée par un criminel de droit commun qui y laissa évidemment sa tête. Suivirent des brigands de Vendée, des terroristes royalistes de la région, mais aussi de braves gens soupçonnés de cacher des prêtres réfractaires ou des individus ayant choisi l’émigration vers l’Angleterre. La grande peur s’était abattue sur la ville.
Louis Hervelin n’assista qu’à une seule exécution. À l’issue de celle-ci, il alla vomir ses tripes et ses boyaux sur le sable de la Grand’ Grève, écœuré par le spectacle macabre. C’était le 19 thermidor, juste avant qu’il n’aille donner un coup de main à la moisson de la ferme du Bois-Martin. Angélique Glatin, une bonne demoiselle de la rue de Dinan, à l’intérieur des remparts, cachait chez elle deux prêtres réfractaires. Dénoncée, elle fut arrêtée avec l’un des religieux, le père Barthélemy Oger. L’autre, l’abbé Manet2, réussit à s’échapper. Traduite devant le tribunal de Rennes, la sentence fut sans appel : la mort. Ancienne servante, elle mourut en héroïne.
Louis Hervelin serra les poings. Il maudit les excès de la révolution, lui qui à douze ans se réjouissait du vent de liberté qu’elle promettait. Il imaginait ses parents, humbles fermiers, débarrassés du joug du contremaître, des maîtres et de toute la clique, mais voilà que cette féodalité ne voulait mourir qu’au prix du sang ; le sang des innocents.
— On arrive bientôt ? demanda Henri qui traînait trois pas derrière son compagnon.
— On est à moins d’une demi-heure de La Hulotais, j’entends les cloches de Château-Malo qui sonnent quatre heures, on sera là-bas pour la demie, dit Louis en s’arrêtant pour mieux tendre l’oreille.
— Il n’y a pourtant plus de curé pour faire sonner les cloches…
— Peut-être un bedeau. Ils ne vont quand même pas tuer tous les bedeaux, nom de Dieu ! s’énerva Louis.
— Ça serait con qu’ils tuent tous les bedeaux.
— Surtout qu’ils nous ont rien fait, les bedeaux !
— C’est vrai, ça, ils nous ont rien fait !
Soudain, Louis poussa une nouvelle fois son ami dans les fourrés.
— Fais attention ! s’insurgea ce dernier. J’ai failli me casser la margoulette.
— Tais-toi, il y a une troupe qui arrive, on n’est pas très loin de Saint-Servan, on dirait un bataillon de la Garde nationale.
— Qu’est-ce qu’ils viennent faire jusque-là ?
— Il paraît que ça chie dans les campagnes du côté de Combourg et Tinténiac. Ils doivent aller donner un coup de main aux troupes régulières.
— Ils ont pas bonne mine.
— J’ai entendu dire que leur Garde nationale bat de l’aile depuis que Le Carpentier a voulu la réorganiser.
La Garde passa près d’eux en traînant le pas, plus dépenaillée qu’uniformisée, puis disparut pour se diriger vers le hameau de Saint-Étienne. Hors de leur vue, les deux jeunes gens se relevèrent et ajustèrent leurs musettes.
— Le cidre va être tout chaud, se plaignit Henri.
— Je vais mettre le mien dans le cellier en arrivant, il y fait frais, on pourra le boire ce soir.
Les garçons reprirent leur marche. Louis remarqua que son ami l’observait du coin de l’œil.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?
— Tu ne ressembles pas à ta sœur.
— Heureusement pour elle ! Elle te plaît ma sœur ?
— Oui.
— Il te faudra un beau métier.
— Je pense embarquer sur un corsaire… De la boutique de ma mère, rue Royale…
— Rue de Lille ! précisa Louis Hervelin.
— De la boutique de ma mère, rue Royale, reprit Henri, je descends à la cale du Naye et je guette les capitaines qui habitent Saint-Servan et qui reviennent de Saint-Malo… Je discute avec eux et je pense avoir une bonne piste. Il y en a un qui a connu mon père, c’était un sacré corsaire, un hardi marin, mon père.
« Mort alcoolique dans les bouges et les tavernes des bas-fonds de la ville, pendant que sa mère, après la fermeture de la boutique, allait laver le linge des bourgeois à la lueur de la chandelle », songea Louis.
— Oui, un sacré corsaire, finit-il par dire.
Henri effectuait deux pas sur cinq en courant afin de pouvoir suivre son compagnon. Louis avait de grandes jambes et pourtant on devinait à son air juvénile qu’il n’était pas encore mûr et prendrait sûrement de la taille dans les mois à venir. Un catogan attachait ses longs cheveux noirs. Henri avait le même catogan mais le sien nouait des cheveux filasse un peu plus courts que ceux de son camarade. Les deux coiffures arboraient des rubans neufs venus tout droit de la boutique de madame Girard. Elle les avait attachés dans les cheveux de Louis et ce dernier avait rougi quand il avait senti la poitrine de la veuve se frotter contre son dos. En sortant de la mercerie, Henri, ayant tout remarqué, avait balancé : « Elle a de beaux nénés ma mère, hein ! »
*
À La Hulotais, ils prirent un petit sentier qui coupait à travers champs et menait tout droit à la ferme de la Ville-Lehoux. Depuis trois ou quatre jours, Louis avait un mauvais pressentiment, l’exécution de mademoiselle Glatin l’avait retourné. La veille au soir de son départ dans le Clos-Poulet, il avait involontairement surpris ses parents en pleine discussion avec un homme qu’il ne connaissait pas, tout près de la grange à foin. Louis craignait son père et ne posa aucune question lors du souper. Il dormit mal cette nuit-là.
Ils arrivèrent sur le chemin qui séparait la maison du contremaître de celle des fermiers. Les deux cochons, qui auraient dû être dans la soue, étaient encore dans leur enclos en train de cuire au soleil. L’appréhension du jeune homme s’accentua : « M’man ! » cria-t-il. Une voix lui répondit, pas celle qu’il souhaitait :
— Ah t’es là, citoyen Hervelin.
L’homme venait de déboucher de l’angle du pignon. Louis le connaissait. Dans son enfance, cet individu l’avait terrorisé. Maintenant qu’il le dépassait en taille, le jeune homme ne le craignait plus mais il ne l’appréciait guère. Sans doute était-ce dû à son apparence de corbeau, noir de la tête aux pieds, et à tous les outils avec lesquels il exerçait son métier. Il était un des nombreux ramoneurs qui vadrouillaient de maison en maison, surtout en été quand les foyers étaient en berne et fonctionnaient par intermittence. Il était entièrement recouvert de crasse et de suie, de sa casquette trop grande jusqu’au bout de ses godillots. Louis imaginait que cet homme était un indicateur parfait pour le Comité de surveillance. De par son métier, il ne devait rien ignorer de ce qui se passait dans les maisons.
— Oui, je suis là, citoyen Laudard, qu’est-ce que tu me veux ?
— Moi, je ne veux rien… C’est tes parents…
Le ton de la voix était pernicieux.
— Quoi mes parents ? s’agaça Louis.
— Ils ont été arrêtés et emmenés devant le Comité sans-culottique…
— Comité sans-culottique ? répéta Louis, abasourdi.
— C’est le comité que le proconsul Le Carpentier a créé à Port-Malo pour juger révolutionnairement. Avec tous les terroristes, les prêtres, les rebelles, il a estimé n’avoir pas le temps d’envoyer tout le monde au tribunal à Paris ou à Rennes… Enfin bref, c’est pour te dire, citoyen, que tes parents ont été arrêtés hier matin et jugés hier midi et…
Il s’arrêta en voyant le visage du garçon se figer, les traits durcis, le regard fiévreux.
— Et ? demanda Louis.
— Ils ont été condamnés.
— Condamnés pour quoi ?
— Tu devais savoir qu’ils cachaient un cureton ?
— Non, je ne sais rien de tout ça.
— D’ailleurs, la Garde te cherche, ils ont su que tu étais parti dans le Clos-Poulet. Tu ne les as pas rencontrés ?
Louis, inquiet, ignora sa question.
— Ils ont été condamnés à quoi, mes parents ?
Le ramoneur baissa la tête, il ne compatissait pas, il voulait fuir le regard du jeune homme.
— Ben, à la guillotine… C’est pour aujourd’hui, si ce n’est déjà fait.
Le monde s’écroulait. Incrédule, Louis pénétra dans la maison, appela son père, sa mère, sa sœur : « Justine ! Justine ! » Il laissa sa musette sur la grande table de chêne noircie par les fumées du foyer. Il n’y avait aucun feu, aucune marmite à bouillir sur le trépied. Il sortit précipitamment et se jeta au cou du ramoneur.
— Qui les a dénoncés ? Qui ? cria-t-il.
Henri vint le ceinturer et lui fit lâcher prise. Louis s’ébroua et repoussa Laudard. Il entraîna son ami à l’écart.
— Écoute, Henri, tu vas rentrer chez toi à Saint-Servan et tu restes caché pendant quelque temps. Et surtout, tu ne me connais pas. Je file à Saint-Malo.
— Si tu passes par le Naye, viens avec moi.
— Non, je ne sais pas l’état de la marée. Par le Sillon, je suis sûr de passer.
— Je vais avec toi.
— Non. Rentre !
Le blondinet s’éloigna à contrecœur en retournant vers La Hulotais. De là, il emprunterait le sentier qui mène à Saint-Servan en passant par Riancourt. Louis alla fermer la porte de la maison et demanda à Laudard de ne plus remettre les pieds dans le secteur. Le ramoneur ajusta la petite échelle accrochée à son dos et disparut à l’angle de la maison en maugréant contre les royalistes, sa voix couverte par le cliquetis métallique des hérissons, goupillons, et autres écouvillons qui faisaient partie intégrante de sa panoplie.
Resté seul, Louis alla jusqu’au puits, actionna la manivelle du treuil, remonta un seau d’eau fraîche et le posa sur la margelle en pierre. Il en but une gorgée à l’aide de ses mains puis y plongea la tête entièrement. Le visage mouillé autant par l’eau que par les larmes, il s’essuya à l’aide de sa chemise en cotonnade. Désemparé, il choisit de descendre le petit chemin vers la Guymovière afin d’aller rendre visite aux fermiers de Marville. De la ferme de la Ville-Lehoux, il y avait un peu moins d’une lieue et demie, en contournant la mer intérieure et en passant par le Sillon, pour rejoindre la place Saint-Thomas, à l’intérieur des remparts. C’était plus long que par le Naye mais plus sûr. Il lui faudrait moins d’une heure.
Il n’y avait personne à la ferme de Marville, ils devaient être aux champs. Il contourna la Motte et emprunta une succession de digues qui avaient servi à assécher les marais environnants. Sur la grande digue, celle de Marville, il laissa les grèves de Chasles à sa gauche, contourna les Talards et s’arrêta à la ferme de Tourville. Il pénétra dans la cour et croisa la petite Marie, comme il l’appelait, qui sortait de la belle bâtisse. Celle-ci le reconnut :
— Qu’est-ce qui t’arrive, Louis ? Tu n’as plus figure humaine.
— Mes parents, répondit-il essoufflé, ils les ont arrêtés.
— Seigneur Dieu, fit la petite Marie en se signant.
La jeune fille devait avoir dans les quatorze ans.
— Et tu vas où comme ça ?
— Place Saint-Thomas, près de la chapelle… À la guillotine.
En entendant ce mot, Marie se signa une nouvelle fois.
— Mon Dieu, c’est pas possible… Dès que p’pa est là, je lui dis. Je vais prier pour toi, Louis.
— Merci, Marie, j’y vais.
— Tu veux un coup de cidre ?
— Non.
Elle le regarda s’éloigner, son cœur battait à tout rompre dans sa jeune poitrine. Louis était un beau jeune homme, elle aurait voulu qu’il tente de l’embrasser, quitte à refuser son baiser pour qu’il insiste à nouveau. Alors elle ne résisterait plus, elle se jetterait sur lui et l’embrasserait goulûment. Marie rêvait, Louis était trop timide, trop bien élevé, et une gamine de quatorze ans ne devait pas l’intéresser. Elle essuya les larmes apparues sur ses joues. Trois chèvres attendaient un meilleur pâturage, son père lui avait demandé de les changer d’herbage, elle mit son mouchoir dans sa manche et se saisit du maillet pour enfoncer les piquets qui tenaient les biquettes enchaînées.
En quittant la ferme, Louis se mit à courir, il crut entendre des coups de feu du côté de la corderie des Talards, en bord de grève. Les mois précédents, on avait fusillé en cet endroit, sur les bords de la mer intérieure, des soldats de l’armée vendéenne capturés après la défaite de Dol, ainsi que des terroristes royalistes et des femmes. Le bruit courait qu’on fusillait aussi des enfants… Un massacre… Et il en avait été de même sur la Grand’ Grève. Les prisons de la ville, pourtant nombreuses, regorgeaient de prisonniers. La Commission militaire de Saint-Malo, régénérée par Le Carpentier, jugeait peu mais tuait beaucoup.
Sur la petite digue qui reliait Moka à la Grand’ Grève, Louis passa près du cimetière et contourna des individus qui s’agglutinaient autour d’une sorte de tombereau. Sans doute était-ce le chariot fabriqué par le menuisier Halot. Commandé par le proconsul en même temps que la guillotine pour la somme de trois cent soixante-quinze livres, il servait à transporter les cadavres de l’échafaud au cimetière. Les hommes, des fossoyeurs, déchargeaient des corps enveloppés dans des tissus sanguinolents. Louis frissonna et accéléra sa course, il ne voulait ni voir ni savoir. La Petite Digue aboutissait au hameau des Mâts de Jan en bord de grève, où se dressait un robuste moulin à vent. Le jeune homme hésita, mais il lui fallait aller jusqu’au bout. Il s’élança sur l’isthme, qu’ici on appelait le Sillon, qui reliait Paramé à la ville close. L’endroit mal pavé et peu consolidé était sujet au désordre causé par les marées et les tempêtes, les moulins présents sur ce cordon de sable souffraient des assauts des vagues et des vents de Nordet. Souvent, par le passé, avant les travaux de renforcement, l’isthme dunaire avait succombé à la mer et fait de la cité corsaire une île.
Quelques minutes plus tard, Louis arriva devant la porte Saint-Vincent, devenue la porte des Sans-Culottes. Le pont-levis ne fonctionnait plus depuis un bon bout de temps, il était plus simple de laisser le tablier baissé au-dessus des douves. Les chiens du Guet n’étaient plus lâchés dans la grève depuis belle lurette, comme jadis au moment du couvre-feu. Il y avait quelques badauds, mais moins que Louis l’aurait cru un jour d’exécution. Ses pensées se brouillèrent… Trouver ses parents, les voir coûte que coûte pour leur montrer qu’il était là, qu’il les aimait, qu’ils ne mourraient pas seuls. Pourvu… Pourvu que sa petite sœur n’ait pas été avec eux. La guillotine avait déménagé, Le Carpentier l’avait désormais dressée de l’autre côté de la chapelle, près des remparts, dans un endroit appelé les Travaux Saint-Thomas, une zone gagnée sur la mer depuis un peu plus de cinquante ans. Au lieu de contourner la chapelle, Louis choisit d’emprunter la rue des Juifs et la rue Sainte-Barbe afin d’arriver sur la place des Travaux, à l’arrière de la guillotine. Son anxiété faisait place au doute. Ce n’était pas l’animation escomptée, déjà la place de la Révolution lui avait paru déserte, à mille lieues de l’ambiance présente lors des exécutions. L’esplanade des Travaux Saint-Thomas était déserte, si ce n’était deux charpentiers qui s’activaient sur l’un des montants du sinistre échafaud, couché au sol. Louis s’approcha et dit timidement :
— Elle ne marche pas ?
Le premier homme posa sa plane sur le sol et le deuxième son rabot. Cette interruption était la bienvenue, le soleil d’août était particulièrement chaud et pour y remédier, quoi de mieux que de lamper trois ou quatre bouteilles de cidre mises au frais dans un seau d’eau.
— Non, elle ne marche pas, mais elle va marcher de gré ou de force, nom de Diou ! répondit l’un des ouvriers en portant le goulot d’une bouteille à sa bouche.
— L’un des montants s’est fendu, reprit l’autre. Sans doute que Halot a utilisé un bois pas assez sec, et avec la chaleur ça ne pardonne pas. Du coup, le couperet ne pouvait plus glisser. Alors on change la pièce et ce soir, ça marchera.
Il se saisit à son tour d’une bouteille de cidre et étancha sa soif. Puis il la tendit vers Louis.
— T’en veux, citoyen ?
— Non… Et les brigands ? Les terroristes qui devaient être exécutés aujourd’hui ?
— Fusillés ! claqua le premier.
Louis resta immobile, hébété, pétrifié, telle une enveloppe charnelle abandonnée par son esprit. Il reprit conscience mais la souffrance l’enserrait, l’étouffait, le broyait.
— Où ça, fusillés ? parvint-il à dire.
— Aux Talards, comme avec les Vendéens…
Il ponctua l’information d’un rire saccadé. Louis l’aurait tué. S’il ne voulait pas y laisser sa propre vie maintenant, il lui fallait être docile. Docile à en vomir.
Il se mit en branle avec difficulté et sortit de l’intérieur des remparts par la porte Saint-Thomas, toute proche, qui donnait directement sur la mer devant le Fort Royal devenu Fort républicain quelques semaines plus tôt.
Il entreprit d’effectuer le périple inverse à sa venue dans les Murs. Il en était sûr maintenant, les coups de feu entendus alors qu’il était sur la chaussée de Moka venaient des Talards, on y fusillait ses parents et sa petite sœur. Sa gorge se serra, il hâta le pas sans courir, à quoi bon. La circulation sur le Sillon semblait normale ; des carrioles, la diligence de Rennes, le frôlèrent, des charrettes de goémon, des badauds et des soldats, beaucoup de soldats. Pourtant, le monde extérieur n’existait plus. Louis baignait dans un univers de silence où il était l’unique représentant humain, seul Dieu s’occupait de lui. Mais ce dernier n’était pas bienveillant, il le torturait.
Chaussée de Moka, avant le cimetière, Louis croisa un attelage, une chaise de poste à deux places. Le cocher, un gros bonhomme, tira les rênes de son cheval, s’arrêta et le héla :
— Louis… Eh, Louis !
Ce dernier reconnut le médecin qui était déjà venu à la Ville-Lehoux soigner ses parents. La plupart du temps, en guise de gages, il repartait avec du lard et une bouteille d’eau-de-vie. Louis le soupçonnait d’être amoureux de sa mère.
— Monte, je vais te raccompagner.
Louis grimpa sur le banc. Le médecin fouetta son cheval.
— Pourquoi voulez-vous me raccompagner, vous ne savez pas où je vais.
— Tu rentres chez toi, Louis.
— Je cherche mes parents.
— On va en parler… Tu sais, Louis, aujourd’hui, j’ai été réquisitionné par le Comité révolutionnaire afin de constater des décès…
— Des décès de quoi ?
— De gens fusillés.
— Le ramoneur Laudard qui travaille dans le faubourg m’a dit que mes parents avaient été condamnés à mort, c’est vrai ?
Le médecin garda le silence et émit un petit claquement sec de la bouche pour faire avancer son cheval.
— Sois fort, Louis… C’est vrai.
— Ils n’ont rien fait, dit-il les larmes aux yeux.
— Je le crois aussi, Louis.
— Vous constatez toujours le décès des gens ? articula difficilement le jeune homme, la mâchoire serrée.
Le docteur balbutia plus qu’il ne prononça :
— Pour les fusillés, oui… Tu comprendras que pour les guillotinés, c’est moins nécessaire… Tes parents sont enterrés dans le cimetière de la Chaussée de Moka.
— Et ma petite sœur ?
— Il n’y avait pas d’enfants parmi les suppliciés… Tu ne sais pas où elle est ?
— Non. J’étais parti à Saint-Père depuis trois jours pour aider à la moisson à la ferme du Bois-Martin.
— Nous allons la retrouver.
— Où peut-elle être ?
— Elle a dû se cacher quand les hommes sont venus arrêter tes parents… Tous les enfants ont des cachettes, tu dois connaître les siennes.
Louis acquiesça d’un hochement de tête. D’autres pensées venaient à son esprit.
— Je suis incapable de m’occuper de la ferme tout seul, les maîtres vont me congédier.
— Il n’y a plus de maîtres, Louis, c’est la révolution. L’abolition des droits féodaux a été proclamée l’année dernière…
— Elle est à qui la ferme, alors ?
Le médecin haussa les épaules. C’était un vaste sujet, la répartition des biens ressemblait à un maquignonnage tant le partage des terres était complexe. Les révoltes paysannes éclataient à peu près partout dans la jeune République. L’hiver de l’an II3 avait été jusque-là le plus froid du siècle, poussant les paysans à la mendicité et au pillage.
— Il ne faut pas, Louis, que ce soit ta préoccupation première. Le plus important c’est de te sauver. Tu devras te cacher. Les soi-disant citoyens patriotes qui ont livré tes parents au Comité savent que tu existes. Nous allons passer à la Ville-Lehoux te prendre quelques affaires et tu disparaîtras quelque temps. Ça fait un peu moins de quinze jours que Robespierre est mort, il se pourrait qu’il y ait du changement à venir.
Avant La Hulotais, la chaise prit, sur sa gauche, un chemin de terre qui grimpait jusqu’à la Ville-Lehoux. Le cheval s’arc-boutait sur ses fers pour franchir la côte. À destination, Louis alla fouiller dans la grange, l’écurie, l’étable, et même dans la soue à cochons. Il ne trouva point Justine.
Désespéré, il revint vers le médecin qui l’attendait.
— Elle n’est pas là, lui dit-il.
— Ne t’inquiète pas, nous la trouverons. En attendant, viens avec moi.
Le bonhomme tenait une feuille de papier à la main, il pénétra dans la maison et alluma une chandelle. Il avait un petit encrier portatif et sortit une plume de l’intérieur de sa longue veste.
— Je vais te faire un mot pour la personne que tu rencontreras. C’est une bonne personne, tu n’auras rien à craindre. Elle va te cacher et tu reviendras quand ça ira mieux.
— Quand ?
— Je ne sais pas Louis, mais tu devras marcher pendant plusieurs jours… Tu sais t’orienter ?
— Je pense, oui.
— Tu iras à cette adresse.
— C’est loin ?
— Assez proche de Paris, oui. Mais là-bas, tu seras un inconnu.
Le docteur Bonsecours fut arrêté le lendemain lors d’une visite domiciliaire par des membres du Comité révolutionnaire régénéré. Il fut guillotiné deux jours plus tard sur l’esplanade des Travaux Saint-Thomas.
1Prêtres ayant prêté serment à la Constitution civile du clergé.
2Érudit d’Histoire et de géographie, il deviendra un historien local apprécié de tous.
31793-1794.
Paris, 1ernivôse an XII (23 décembre 1803)
L’homme pénétra sous le porche, au numéro 11, et secoua ses bottes enneigées sur une borne en granit posée là pour protéger le mur des assauts débridés des roues des carrioles. Il avait neigé sur le quai Voltaire comme sur l’ensemble de Paris. Il releva le col de son habit et ajusta son bicorne. Il se demandait s’il avait été raisonnable de revêtir son uniforme de commissaire de police alors que l’endroit où il se rendait se voulait discret derrière ses murs feutrés. Il n’y a pas si longtemps, jusqu’en septembre 1802, cet immeuble abritait encore le ministère de la Police. Puis Bonaparte, Premier consul, décida de se passer et du ministère et de Joseph Fouché. L’animosité entre les deux hommes n’était un secret pour personne et l’insidieux ministre, pourtant bien renseigné, ne vit pas le coup venir. Pour le dédommager de ses loyaux services, Bonaparte le nomma sénateur et lui attribua la sénatorerie d’Aix. Le bâtiment du quai Voltaire hébergeait maintenant une annexe du ministère de la Justice.
L’homme, dans son habit sombre ceint de son écharpe tricolore à franges noires, enleva son bicorne pour grimper l’escalier monumental. Il le secoua sur la rampe en chêne, quelques résidus de neige s’en échappèrent. Arrivé au premier étage, il hésita sur la direction à suivre, il est vrai que son hôte cultivait l’art de la discrétion. Il croisa un militaire et un homme en habit de ville en plein bavardage accompagné de moult gestes. Il les héla :
— Excusez-moi, messieurs, je cherche monsieur Desmarest.
Le civil le toisa :
— Vous êtes ?
— Commissaire Darcourt !
— Ah oui… C’est vrai… Il vous attend. Je vais prévenir l’huissier.
Il lui désigna une porte donnant sur le couloir.
— Entrez dans cette salle, il va venir vous chercher.
Darcourt pénétra dans la pièce, la fenêtre offrait une magnifique vue sur la Seine et ses rives recouvertes de blanc. Le Moniteur du jour, 1er nivôse an XII4, traînait sur une table, il le feuilleta et lut un article concernant les porteurs d’eau. Cette ordonnance en voulait manifestement aux porteurs d’eau à bretelles, qui subissaient des tas d’interdictions, et il en était de même pour les porteurs d’eau à tonneau. Darcourt eut le sentiment que cette corporation était dans le collimateur de la justice, elle croulait sous les amendes de toutes sortes. Il sourit.
Quatre ans plus tôt, Pierre-Marie Desmarest, ancien prêtre constitutionnel, mais aussi patriote et jacobin, fut choisi par Fouché pour devenir le chef de la Sûreté. Ce dernier l’avait enlevé à l’armée des Alpes où il exerçait des fonctions de fournisseur dans l’administration des vivres. C’est à cette occasion, pendant la première campagne d’Italie, que Desmarest rencontra le capitaine Darcourt sur le terrain.
Un huissier entra dans la pièce et lui demanda de le suivre. Darcourt perçut comme un sourire narquois sur les lèvres de l’officier ministériel : sûrement son uniforme. Il se maudit, la tenue civile aurait été plus appropriée dans cet antre du secret institutionnalisé par Fouché. Darcourt reposa le Moniteur sur la table et emboîta le pas de l’homme. Après un dédale de couloirs, ils arrivèrent au bureau de Desmarest, devant lequel deux sergents de ville montaient la garde.
Le bureau du chef de la Sûreté était imposant mais sobre. Ses fenêtres s’ouvraient sur la Seine. Du bois crépitait dans un antique poêle en fonte qui réchauffait la pièce.
— Commissaire Darcourt, comme je suis heureux de vous revoir.
L’homme s’était levé de son bureau et venait à la rencontre de son interlocuteur, la main tendue. Arrivé à sa hauteur, il leva les yeux vers le visage du commissaire.
— Vous avez encore grandi ou quoi ? Vous êtes immense, chevalier Darcourt ! Ne me dites surtout pas que c’est moi qui rapetisse !
C’est vrai que Desmarest était d’une taille en dessous de la moyenne. Le corps enveloppé et le visage replet, il arborait une bonhomie trompeuse. Il était dangereux de l’avoir comme adversaire.
— Non, je n’ai pas grandi depuis un bon moment, dit Darcourt en souriant. Je mesure toujours à peu près mes six pieds, voire quelques pouces de moins. Sans doute sont-ce mes bottes qui vous donnent cette impression.
— Ce sont des pieds de Bretagne ou de Normandie ? répliqua Desmarest, ironique. Dans chaque région, chaque village, nous avons des toises, des pieds ou autres pouces différents. Il est temps d’harmoniser la France, chevalier. Vous n’êtes pas sans savoir que le système métrique a été décrété et son entrée en vigueur a eu lieu le 1er vendémiaire an X5.
— Il y aura de l’eau à couler sous les ponts avant que les Français saisissent ce fonctionnement, s’amusa Darcourt. On en reparlera dans un demi-siècle. Par curiosité, j’ai néanmoins calculé la conversion de ces mesures et je toise à peu près à un mètre et quatre-vingt-sept centimètres. Enfin, tout dépend de quel pied et quel pouce on parle, si ce sont ceux de l’Ancien Régime ou non.
— Mouais, chuinta Desmarest, je suppose que le pied de La Mothe-sur-Beuvron est différent de celui de la paroisse de Vaugirard. Toujours est-il qu’il sera bon d’harmoniser tout ça. Le Premier consul y tient… Dites-moi, c’est bien à Valvasone que l’on s’est vu la première fois ?
— Oui, en 97, au lendemain de la bataille. Vous veniez jeter un œil sur les effectifs pour vos affaires de ravitaillement, je crois ?
— Oui, c’est ça. Vous étiez dans le 1er régiment de Hussards, je me souviens… Je n’aime pas trop ces déplacements hors de la capitale, mais vous savez, un bon administrateur des vivres doit connaître la réalité du terrain.
Darcourt toussota.
— Oui ? s’enquit Desmarest, suspicieux.
— Je dois vous avouer, avec tout mon respect, que l’intendance ne suit pas toujours. Avec mon régiment, nous avions souvent recours à des réquisitions forcées dans les fermes et…
— C’est le principe des réquisitions : elles sont toujours forcées ! claqua Desmarest.
Darcourt s’abstint de répondre et de continuer sur ce sujet pour le moins scabreux. Il se raidit :
— Puis-je savoir pourquoi vous m’avez mandé ?
— J’ai besoin d’un homme de terrain et je me suis souvenu de notre conversation ce soir-là, à Valvasone. Je me suis renseigné sur vous… La Préfecture de police se félicite d’avoir un si bon élément en son sein. Vous êtes, paraît-il, un excellent commissaire.
— Merci.
— Je me suis rappelé que vous veniez de Saint-Malo, vous m’aviez conté l’histoire navrante de vos parents…
— Si je puis me permettre, monsieur, je n’emploierai pas le mot « navrant » ! Ça a été très douloureux, je…
— Vous me plaisez, Darcourt : impulsif, fougueux… Un vrai coq de basse-cour ! Soit, je m’excuse pour avoir qualifié votre drame personnel de navrant.
Desmarest jeta un œil sur un cahier posé sur le bureau.
— Alors… Vous êtes bien né Louis Hervelin, à Saint-Malo, le 8 septembre 1776 ?
— C’est exact, répondit Louis, pratiquement au garde-à-vous.
— Vous êtes devenu orphelin le 24 thermidor an II ?
— Le 11 août 1794.
— C’est pareil !
Desmarest regarda Louis Darcourt avec curiosité.
— Vous avez du mal avec le calendrier républicain ?
Louis hésita :
— Oui.
— Moi aussi ! N’ayez pas peur, la Révolution est terminée et une ère nouvelle s’ouvre à nous. Le Consulat est fort, très fort, grâce à des hommes comme nous.
— Oui.
— Quand vous avez fui votre ville en cette année 94, vous n’avez pas pensé à rejoindre l’Angleterre ?
— Non. J’avais une adresse bienveillante fournie par le docteur Bonsecours, le médecin de ma mère, pour y aller me cacher… Cet homme m’a sauvé la vie. J’ai appris quelques semaines plus tard que malheureusement, il avait été arrêté et guillotiné.
— Cette adresse était celle du château de Longueville, près d’Épernon ?
— Oui, celle des Darcourt.
— Un grand militaire, ce Darcourt, dit Desmarest, admiratif. Mort pour la République sur le champ de bataille. Vous l’avez bien connu ?
— Par intermittence. Je me suis enrôlé en 95, à mes dix-neuf ans, dans la 2e armée de l’Intérieur commandée par Barras alors que le chevalier Darcourt était dans celle de Rhin-et-Moselle, où il a perdu la vie en 96.
— Je ne doute pas que ce fait d’armes a permis à la comtesse Darcourt de Longueville d’être dans les premières à voir ses biens restitués après qu’ils ont été saisis par la Révolution.
— Si vous le dites, lâcha laconiquement Louis Darcourt. Vous êtes bien renseigné.
— C’est un peu mon métier.
— J’aimais beaucoup cette femme, elle a été une seconde mère pour moi. Les Darcourt n’avaient pas d’enfants, ils ont formulé une demande d’adoption pour que je devienne leur fils. J’en suis très flatté et très heureux. C’étaient de bonnes gens.
— De quoi votre mère adoptive est-elle morte ?
— Elle avait une maladie des poumons, elle toussait beaucoup. Sûrement la tuberculose. Elle est partie rejoindre son mari.
— Vous avez hérité du domaine ?
— Oui, dit Darcourt en baissant la tête.
— Vous semblez gêné.
— Je n’ai rien fait pour mériter ça.
— Il est important cet héritage ?
Darcourt se racla la gorge :
— Le château, les terres, quelques fermes et un bout de forêt. Ainsi que le titre de chevalier qui est héréditaire.
— Mais aboli en 89.
— Oui… Mais les vieilles habitudes perdurent, sourit Darcourt.
— Les vieilles habitudes ne sont plus aussi dangereuses qu’il y a dix ans.
— Je m’en félicite.
— Comment gérez-vous ce domaine ?
— Les Darcourt avaient un régisseur, sorte de métayer général, je l’ai conservé… ainsi que les métayers principaux… En fait, j’ai conservé tout le personnel, toutes les maisonnées.
— Et vous ? fit Desmarest, malicieux. Vous traquez les brigands, les fripouilles et les malandrins… Vous pourriez tranquillement humer l’air de votre château. Au lieu de ça, vous voilà enquêteur au service du Consulat et de la France. Vous devez être un homme habile puisque vous voilà commissaire général…
— Commissaire principal, le coupa Louis Darcourt
— Je vous parlerai tout à l’heure du type de commissaire que vous serez… Je crois que vous avez une sœur ?
— J’avais ! Malheureusement, je ne sais pas si elle a été fusillée avec mes parents. D’après le docteur Bonsecours, c’est non. Mais les quelques recherches faites à la fin de la Révolution ne m’ont pas permis de la retrouver.
— Vous êtes retourné à Saint-Malo ?
— Oui. Après Marengo, j’ai quitté l’armée légèrement blessé, un collègue pouvait me faire rentrer à la Préfecture de police de Paris, j’ai saisi cette opportunité. Entre ces deux postes, je me suis reposé quelques jours à Longueville avant de retourner en Bretagne. Mes recherches sont restées vaines. Il y avait de nouveaux occupants dans la ferme de mes parents. Sans ma sœur, je n’ai aucune famille là-bas.
— La cicatrice que vous avez sur le visage est le résultat de cette blessure que vous évoquiez ?
— Oui, un coup de sabre qui m’a juste effleuré la joue… La chance !
— C’est bien ce qui me semblait. Vous ne l’aviez pas la première fois que je vous ai rencontré. Remarquez, avec vos favoris elle est à moitié dissimulée, vous ressemblez à Murat comme ça.
Louis ne réagit pas, ne sachant quelle contenance adopter.
— C’est un peu la mode les favoris, finit-il par lâcher.
Desmarest hocha la tête.
— Bien ! Commissaire Darcourt, si je vous ai fait venir ici, c’est pour vous confier une mission : vous allez travailler pour moi… Nous sommes tous les deux là pour défendre le Consulat et le Premier consul, n’est-ce pas ? Bonaparte a beaucoup d’ennemis : des royalistes, des jacobins rancuniers, des émigrés, des chouans, et j’en passe. Une vraie coalition de brigands et d’assassins en tout genre. Joseph Fouché, qui a créé ce ministère…
— Je croyais qu’il n’y avait plus de ministère de la Police ? l’interrompit Darcourt.
Desmarest toussota.
— Officiellement, c’est en partie vrai… dit-il en s’approchant de l’oreille de Louis. Fouché est dans l’ombre… pour mieux ressurgir… Je vais vous expliquer les fonctions de chacun d’entre nous ici. Mais avant, je veux que vous sachiez que vous allez partir pour la Bretagne, plus précisément chez vous, à Saint-Malo. Votre région est administrée par le conseiller d’État Réal qui régente le Nord, l’Est et l’Ouest, soit une cinquantaine de départements. Vous dépendrez donc de lui. Moi, je dirige la division de la Sûreté, j’ai la haute main sur tous les agents secrets de France et de l’étranger, notamment sur les espions basés en Angleterre…
— Je n’ai rien d’un espion ! se récria Louis.
— Attendez, Darcourt, ne me fâchez pas… Je sais qu’en prononçant les mots Anglais ou Angleterre, tous les Malouins ont les poils qui se hérissent, mais n’en faites pas trop, je connais l’histoire de votre cité, vous savez.
— Excusez-moi.
— Je vous rassure, vos fonctions de police, pour le bien-être de vos concitoyens, ne souffriront d’aucune entrave, mais vous devrez être attentif à ce qui se passe autour de vous. L’Ouest est un repaire de chouans, d’émigrés revanchards, de royalistes en peine de fleur de lys et de complotistes de tout acabit.
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Que vous ouvriez l’œil pour le bien de la Nation… Depuis trop longtemps, des agitateurs comme Georges Cadoudal en veulent à la vie du Premier consul. Nous avons des raisons de croire que ce Breton, comme vous, est actuellement à Paris en train de comploter quelques mauvais coups.
Louis Darcourt se raidit. Desmarest y vit un geste de réticence. Il poursuivit :
— Rassurez-vous, nous n’aurons pas besoin de vous pour le mettre hors d’état de nuire.
— Si j’accepte cette mission dans ma ville natale, ce n’est pas pour courir le chouan et autres conspirateurs à travers la campagne du Clos-Poulet, mais bien pour veiller à la sécurité de mes concitoyens.
Ce fut au tour de Desmarest de se raidir, exercice plus fâcheux pour lui que pour Darcourt en raison de son embonpoint. Il dilua sa dialectique sécuritaire, il voulait que le jeune commissaire de vingt-sept ans accepte le poste.
— Je n’ai jamais dit le contraire. Veiller sur la sécurité de vos concitoyens c’est veiller sur la sécurité du Consulat et de la Nation. Mais il faut voir plus loin, chevalier, je dois vous avouer que Fouché prépare actuellement une motion qu’il va proposer au Sénat…
Il s’arrêta, conscient du poids des mots. C’était grand, trop grand.
— Que voulez-vous dire ? s’enquit Darcourt.
Desmarest tenta de minimiser ses propos ; il le fit maladroitement :
— Eh bien… Cette motion tend à donner une immortalité à Napoléon Bonaparte en proposant ni plus ni moins la proclamation de l’Empire.
— Ce qui signifie ?
— Rien ! N’en parlons plus. Je ne vous ai rien dit et si je vous ai dit quelque chose, vous ne m’avez pas entendu. C’est clair ?
Rien n’était plus abscons, mais Darcourt eut la présence d’esprit de l’avouer :
— Je n’ai rien compris.
— C’est exactement ce que je souhaitais. Maintenant, parlons de choses concrètes : votre nomination comme commissaire général de police du district de Saint-Malo… Pardon, je veux dire de l’arrondissement de Saint-Malo.
— Arrondissement ? s’étonna Darcourt.
— Oui, les districts ont disparu depuis belle lurette, ma langue a fourché.
— Ce n’est pas ce que je veux dire : pourquoi commissaire d’arrondissement ?
— Vous savez, ou pas, que la loi du 28 pluviôse an VIII instaure en province un commissaire de police dans chaque ville de plus de cinq mille habitants. Or, Saint-Malo est déjà pourvu d’un commissaire, et la ville voisine de Saint-Servan a également le sien. Et aucune de ces deux villes n’atteint les dix mille habitants pour que je puisse y caser un second commissaire. J’ai pensé à une troisième ville, Paramé, mais là, c’est carrément la steppe. J’ai donc imaginé, avec l’accord de Fouché, la création de ce poste de commissaire général d’arrondissement qui coiffera et supervisera les deux autres policiers.
— Un bon moyen pour me faire aimer de mes confrères…
— Ne soyez pas ironique, Darcourt… Chef de la police à vingt-sept ans dans une cité aussi prestigieuse que la vôtre… Que demande le peuple ?
— Bonaparte était bien général à vingt-quatre ans.
— C’est exact, mais je ne vais pas vous rajeunir, il fallait venir me voir avant… Maintenant, je dois vous parler de votre solde. Personnellement, je m’évertue à penser que c’est le point faible de la loi du 28 pluviôse an VIII…
— Parce que la solde est faible ? l’interrompit Darcourt.
— Non. Pas moins qu’à la Préfecture de police de Paris, ne soyez pas alarmiste. Le problème est d’ordre administratif, vous appartiendrez de plein droit au « gouvernement » puisque vous serez nommé et promu par le pouvoir central que je représente, mais vous serez payé par les municipalités de l’arrondissement de Saint-Malo. Soit neuf cantons, représentants soixante-deux communes avec Saint-Malo comme chef-lieu.
— Je pensais bien qu’il y avait un piège quelque part. Je serai donc astreint, à chaque fin de mois, à faire la tournée des popotes… enfin, je veux dire des mairies de l’arrière-pays ? Ça va être gai ! Ça ressemblera à de la mendicité pour certains, à de l’escroquerie pour d’autres.
— J’ajoute pour terminer que judiciairement, vous dépendrez du parquet. Par conséquent, vous devrez jongler entre les autorités du maire, du préfet et du procureur.
— C’est bien ce que je dis, ça va s’apparenter à la carmagnole. Aller demander ne serait-ce qu’un quart de sou à la mairie de Cancale ou de Tinténiac sera lunaire. C’est un peu comme vouloir arracher la couenne de l’échine d’un cochon vivant, pratiquement impossible. Ces gens-là n’auront qu’une idée en tête : m’étriper.
— Je vous rappelle que les commissaires de Saint-Malo et de Saint-Servan sont aussi redevables de leurs municipalités.
— Ils n’ont pas affaire à l’arrière-pays, aux chouans de La Boussac ou aux détrousseurs de grand chemin de Longaulnay. Je ne vous parle même pas de ceux du Clos-Poulet ni des pilleurs d’épaves de Saint-Énogat.
— Darcourt ?
— Oui ?
— Vous n’allez pas me décevoir ?
— Pourquoi, je le ferais ?
— Parce que je ne sens pas chez vous l’élan que j’aurais pu espérer à l’idée de retrouver votre ville. À toutes fins utiles, et si ça peut vous tranquilliser, votre solde sera collectée et centralisée à la mairie du plus gros contributeur, c’est-à-dire dans votre commune de Saint-Malo. Vous voilà rassuré ?
— Je ne suis pas rassuré mais libéré d’une tâche qui m’aurait pris les trois décades du mois républicain. Je n’avais pas envie de passer tous mes nonidis et mes décadis à compter les sous.
— Puisque vous parlez de calendrier, vous veillerez également à ce que les maires fassent appliquer la loi du 11 germinal an XI promulguant l’interdiction de prénommer les enfants avec la joyeuseté des noms républicains dont Fabre d’Églantine nous avait si gentiment gratifiés. Retour aux Saints et fini les Pierre à Plâtre, Chiendent et autre Traînasse !
— Il est vrai que c’était assez difficile à porter, avoua Darcourt.
— Pour revenir à votre solde, chevalier, entre nous, vous n’avez pas besoin de ça ?
