Entre marais et monts d’Arrée - Bernard Larhant - E-Book

Entre marais et monts d’Arrée E-Book

Bernard Larhant

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Beschreibung

La population des monts d’Arrée est en émoi. Alors qu’elle participait à une rave party, Noëlla Kernoa, vingt-quatre ans, a disparu. Malgré une fouille méthodique du secteur, les gendarmes ne sont pas parvenus à retrouver sa trace.Pour les anciens du pays, attachés aux légendes, la jeune femme a été avalée par le Yeun Elez, la zone de marais voisine, une porte de l’enfer. D’ailleurs, ce n’est pas la première à disparaître ainsi.La psycho-criminologue Agnès Delacour est dépêchée sur les lieux, en soutien des gendarmes de Huelgoat. Avec une piste très particulière dans la tête.Fugue ? Enlèvement ? Accident ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bernard LARHANT est né à Quimper en 1955. Après un premier roman intimiste, il se lance dans l’écriture de polars avec les enquêtes bretonnes d’un policier au parcours atypique, Paul Capitaine. C’est ici le troisième roman avec la profileuse Agnès Delacour, après "Un pavé dans la Loire" en 2011 et "L’Ondine d’Arradon" en 2023.

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Seitenzahl: 329

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.

PROLOGUE

Samedi 23 septembre 2023, 19 heures – Théâtre de verdure – Huelgoat

Cela faisait plus d’une heure qu’un groupe de musique bretonne se produisait sur la scène à ciel ouvert située au cœur d’un chaos rocheux, dans un site à couper le souffle serti dans l’écrin de verdure d’une haute forêt. D’ailleurs, en breton Huel goat signifiait justement « haute forêt ». Une atmosphère tout à fait locale, porteuse de joie de vivre, de complicité rafraîchissante et de bonhomie communicative. À la faveur d’une belle journée de tout début d’automne, un public nombreux avait répondu à l’invitation artistique. Des locaux, bien sûr, mais aussi des vacanciers, retraités avant tout, qui profitaient de la région sans les inconvénients de l’été. Un spectacle gratuit, après tout, cela ne se refusait pas.

Un groupe d’une demi-douzaine d’instrumentistes, avec biniou, cornemuse, accordéon, guitare, flûte et bombarde, enchaînait les grands succès de la musique bretonne, des thèmes orchestraux aux tonalités locales que les gens du pays rythmaient, avec enthousiasme, de leurs battements de mains, quand ils ne se laissaient pas aller à quelques pas de danse. Chaque composition déclenchait, à son terme, les applaudissements nourris du public. Le plus souvent le groupe accompagnait une jeune chanteuse à la voix chaude, qui s’exprimait en langue bretonne, avec flamme et ferveur. Après avoir expliqué le texte de la chanson, pour les visiteurs profanes qui découvraient son répertoire. De sorte que personne n’était laissé sur le bas-côté, les mains se tendant même pour inviter les touristes timides à se lancer dans une gavotte ou un an dro.

Et quand la chanteuse acheva sa prestation, comme souvent, par le Bro Gozh Ma Zadoù, hymne officiel de la Bretagne, tous les spectateurs se levèrent comme un seul homme et, pour certains, se découvrirent avec solennité. Une fois de plus, les non-initiés suivaient le mouvement, sans se formaliser, percevant l’importance du moment. Et qui était doté d’un minimum de sensibilité sentait un frisson lui parcourir le corps, l’âme d’une région couler dans ses veines, les racines des gens d’ici s’afficher avec fierté.

Installée au dernier rang, un peu surprise par l’élan général du public, un tantinet amusée par l’engouement collectif, Agnès Delacour en fit de même, tout en gardant, pour sa part, une certaine neutralité affective. Pour ne pas se faire remarquer. Pas par plaisir, bien sûr, elle n’avait aucun atome crochu pour cette musique, comme avec aucune autre. Déjà, la musique, en général, l’empêchait de bien se concentrer ou, parfois même, polluait ses pensées, sa réflexion intuitive, la progression de son raisonnement. Et comme elle n’avait pas vraiment de vie personnelle, en dehors de son boulot de criminologue spécialisée en analyses comportementales, la musique ne pouvait pas faire partie de ses passe-temps, puisqu’elle ne s’adonnait à aucun hobby.

Elle avait débarqué à Huelgoat en début d’après-midi, à la faveur d’un covoiturage depuis Nantes. Une étudiante et future infirmière qui rentrait au pays à l’issue de sa semaine, pour quelques heures de détente. Une Bretonne passionnée qui avait tenté de vanter les beautés de sa région de cœur, avant de comprendre que sa passagère souhaitait voyager en paix. Sitôt déposée au centre du bourg, en tentant d’obtenir quelques renseignements pour la suite de son programme, Agnès avait découvert la superbe commune de Huelgoat, appris qu’elle se trouvait ici dans la perle de l’Argoat, avait entendu parler de la Roche tremblante, de la rivière d’Argent, du camp d’Artus et du lac, comme autant de lieux à visiter impérativement. Mais Agnès n’était pas à Huelgoat pour le tourisme, hélas !

Une nouvelle mission l’attendait dans ce secteur plutôt hostile, en apparence, du centre de la Bretagne, que l’on présentait comme un lieu rude et austère, peuplé de légendes et de mystères, de landes et de pierres, de druides et de sorcières. C’était même pour le travail qu’elle se trouvait ici, dans ce théâtre de verdure, pour un premier contact avec Clarisse Mévellec, cette jeune femme lumineuse dont les accents clairs et purs s’envolaient entre les blocs de rochers et les bois alentour. Agnès aimait bien se faire une première impression d’un individu concerné par son enquête dans un contexte différent du cadre professionnel. Cela lui permettait de mieux analyser les réactions de la personne, dans son milieu ambiant.

Une fois le spectacle achevé, les spectateurs pouvaient se diriger vers les longues tables posées devant le bar improvisé, pour déguster une bolée de cidre ou encore une tasse de café conservé bien au chaud dans une rangée de thermos ; et même craquer pour une crêpe, poussant ainsi le plaisir breton jusqu’au bout. Agnès ne se sentait pas l’âme armoricaine, elle détestait les légendes basées le plus souvent sur des ragots déformés en passant d’une bouche à une oreille, et comme elle se faisait parfois traiter, avec morgue ou mépris, de sorcière, elle n’avait pas plus d’empathie pour de telles personnes. D’autant que toutes ces fadaises ne résistaient pas à une analyse plus poussée, qui permettait de leur trouver une cause logique et bien réelle, quand on possédait un esprit rationnel, comme celui de celle que les gens appelaient “la profileuse”.

Bien sûr, durant ce pot de l’amitié, les artistes étaient de la partie, rapidement accaparés par des admirateurs soucieux de repartir avec un CD dédicacé par la petite troupe, ou encore un selfie avec la chanteuse que rien ne semblait pouvoir départir de son sourire paisible, mais habité. Un nouveau moment touchant qui amusa Agnès, toujours dans une position de spectatrice, qui ne perdait pas une miette des conversations pourtant bien prosaïques.

Peu à peu, la bolée vide et la galette avalée, les gens quittaient le lieu pour penser au dîner, à la maison ou à la table d’un restaurant local, puis à la soirée, même si les distractions ne semblaient pas très nombreuses en cette petite commune bien éloignée de toutes les villes importantes de la région. Libérée de l’agréable contrainte des dédicaces, la chanteuse Clarisse Mévellec put donc tremper ses lèvres dans un verre de jus de pomme jusqu’à ce qu’Agnès s’approche d’elle, presque timidement, bien emmitouflée dans un caban de saison, peu habituée à cet air frais, un tantinet humide, du centre de la Bretagne. Elle apostropha aussitôt la chanteuse.

— Vous avez une voix magnifique, une habitude de la scène, un bon feeling avec le public. Vous êtes professionnelle ?

— Oh non ! J’ai un métier à côté, répondit la chanteuse en éclatant de rire. Je risque même de vous effrayer si je vous dis ce que je fais. En fait, je suis gendarme à Huelgoat ! Je sais, ça brise la belle image de la chanteuse bretonne totalement immergée dans son univers artistique…

— Commandante Agnès Delacour ; pour le fait de briser la belle image, notamment auprès d’éventuels prétendants, j’ai souvent donné moi aussi. Les inconvénients de la profession… Enfin, un parmi bien d’autres.

— Mais vous ne deviez arriver que lundi ! s’étouffa Clarisse, comme un enfant pris en faute, en se levant du bout de banc où elle était assise, le sourire soudain plus crispé.

Un réflexe tellement semblable au public aux premiers accents du Bro Gozh Ma Zadoù, pensa Agnès, à nouveau amusée. Une réaction semblable à tant d’autres quand elle déclinait son identité, et surtout son métier. Comme si, cette fois, son interlocutrice se sentait en faute de chanter devant un public alors qu’elle émargeait au nombre des forces de l’ordre.

— Je suis de repos aujourd’hui, se crut le devoir d’expliquer la jeune femme en guise de justification, et…

— Pas de souci, adjudante Mévellec, je souhaitais juste cette prise de contact hors protocole parce que j’aimerais que nous fassions équipe, toutes les deux, durant la prochaine semaine, expliqua Agnès de la voix la plus chaleureuse qu’elle avait en magasin.

— Faire équipe, vous et moi ? s’étouffa la Bretonne, prise au dépourvu. Vous savez, à la brigade, il existe des OPJ bien plus qualifiés que moi pour vous seconder.

— J’ai déjà un peu étudié le dossier qui m’a conduit vers vous et vers les monts d’Arrée. J’ai aussi pris connaissance des membres de la brigade qui se sont occupés de l’affaire, de la petite équipe de gendarmes dont vous faites partie. Je sais que ma venue peut déranger, notamment dans une gendarmerie, qu’elle sonne comme un constat d’échec dans une entame d’enquête, ce qui n’est pas exact. J’arrive juste pour vous aider à démêler les bonnes pistes des impasses, surtout en cette terre où les légendes vont bon train, surtout après quelques verres de chouchen, à ce que j’ai cru comprendre. Ce n’est pas un reproche, juste une difficulté supplémentaire pour des enquêteurs.

— Vous voulez une bolée de cidre ou un verre de jus de pomme ? questionna la chanteuse, dans l’embarras, comme prise dans un piège. Je vous déconseille le café, il est encore pire que celui d’une gendarmerie ou d’un commissariat de police. Et je ne pense pas que le chouchen soit servi à ce petit bar improvisé…

— Tentons la bolée de cidre, puisque vous n’avez pas de calva ! répondit Agnès, un peu par provocation. C’est vrai, ici, on ne dit pas calva, mais lambig, je crois…

— La disparition de cette jeune femme me hante depuis deux semaines, et chaque jour qui passe, sans le moindre résultat dans notre enquête, nous enlève une chance supplémentaire de la retrouver vivante, ajouta Clarisse, visage à présent grave, après avoir demandé à un bénévole qu’une bolée soit servie à son invitée. Qu’avons-nous raté ? Quel détail nous a échappé que vous allez forcément trouver ? Au fait, vous avez retenu un logement pour votre séjour ?

— C’est aussi pour cela que je voulais vous rencontrer, adjudante Mévellec.

— Vous pouvez m’appeler Clarisse, ce sera plus simple.

— Peut-être que ce serait plus simple, mais je ne suis pas encline aux familiarités avec mes partenaires, dans le déroulé d’une affaire, adjudante Mévellec.

— Je peux vous proposer une chambre chez ma mère, Commandant, elle s’occupe de gîtes dans une commune voisine, Saint-Herbot. La grande saison est passée désormais, les touristes sont moins nombreux, il se trouvera bien une chambre disponible pour vous accueillir. Ce n’est pas le grand luxe, mais les matelas sont de qualité.

— Vendu pour une chambre chez votre mère avec un matelas de qualité, adjudante Mévellec ! Vous y logez aussi ?

— Oui, quand je ne suis pas de garde ou en mission. En fait, nous dépendons de la brigade de Carhaix, je fais donc partie d’un effectif d’une trentaine de gendarmes, dont six ici, à Huelgoat. Mais nous sommes souvent sollicités pour des missions dans la région…

— Je vous demande de préciser cela parce que je n’ai pas de véhicule, je suis arrivée ici en covoiturage, précisa Agnès, dont la voix glaciale et l’allure autoritaire impressionnaient son interlocutrice. Je serai donc dépendante de vous sur ce point matériel précis. Pour le reste, le commandant de votre brigade recevra certainement lundi matin un message de ma hiérarchie pour lui demander de vous placer à mon service durant la durée de l’enquête, que j’estime à une semaine, peut-être dix jours, pas davantage. Demain, dimanche, vous êtes de garde, Adjudante ?

— Non, je suis toujours de repos, Commandant. Ce sera un honneur pour moi de vous piloter durant cette période. En fait, depuis que votre arrivée a été annoncée, je me suis un peu renseignée à votre sujet et, pour tout vous avouer, votre parcours me fascine. Mais bon, c’est juste une réaction personnelle… Je vais prévenir immédiatement ma mère qu’elle prépare une chambre pour vous accueillir. Le temps de prendre congé de mes camarades musiciens et nous pouvons y aller, si vous le souhaitez. Vous devez être fatiguée du voyage. Vous arrivez de Paris ?

— Non, de Nantes, j’y ai un pied-à-terre, répondit machinalement Agnès. En fait, depuis peu de temps, je viens en soutien d’équipes d’enquêteurs uniquement sur le territoire de la Bretagne. C’est un peu nouveau pour moi. Mais je serai heureuse de me changer après un trajet un peu épuisant auprès d’une future infirmière assez bavarde. Dire qu’on m’avait vendu les Bretons pour des gens taiseux, ce qui me convenait très bien ! En plus, pour tout vous dire, j’ai eu un peu froid en fin de concert, quand la fraîcheur est tombée sur le site. Je suis habituée à davantage de douceur, en matière de climat.

* * *

Dimanche 24 septembre 2023, 11 heures – À proximité du mont Saint-Michel de Brasparts

La soirée s’était bien déroulée autour de la table familiale de la famille Mévellec et de succulentes truites issues de l’élevage du compagnon de la maîtresse des lieux. Agnès Delacour avait fait la connaissance de Catherine Mévellec, la maman de Clarisse, une sexagénaire qui, avec sa chevelure rousse, ne pouvait renier ses origines bretonnes, même si cette image faisait partie des clichés. Elle avait racheté cette maison en pierre et, au fil du temps, fait aménager les dépendances en chambres d’hôtes et en gîtes, activité qui semblait lui procurer un confortable revenu.

Son compagnon, Jean-Paul – dont Agnès comprit assez rapidement qu’il s’agissait du beau-père de Clarisse et qu’il partageait simplement la vie de la maman – était arrivé presque à la fin du dîner, accaparé par la pisciculture qu’il dirigeait, à quelques kilomètres de là, sur les bords de l’Ellez. Une petite rivière longue de vingt-sept kilomètres, affluent de l’Aulne, selon les précisions de Catherine, qui discutait avec Agnès comme avec les locataires venus ici pour pratiquer le tourisme et découvrir les monts d’Arrée. Avant de comprendre assez rapidement que sa locataire de la semaine arrivait avec d’autres objectifs et d’autres préoccupations.

Jean-Paul élevait surtout des truites, selon les critères de l’aquaculture biologique, ce dont il semblait très fier. Un travail assez lucratif, mais très exigeant, une passion dévorante. Agnès aurait bien aimé aller se reposer, mais le professionnel tenait à lui expliquer en quoi consistait son métier et pourquoi le poisson qu’elle venait de déguster possédait ce goût inimitable. Elle avait affaire à un amoureux de son travail, alors que la compagne et la belle-fille s’occupaient de la vaisselle dans la cuisine.

Avant de retrouver chacune sa chambre, Agnès et Clarisse étaient convenues de profiter de la journée du lendemain pour faire des repérages sur les lieux de l’affaire, de manière que la policière ne soit pas perdue dans les noms des lieux de la région lors du premier briefing avec le reste de l’équipe. Un programme qui convint parfaitement à Agnès, décidée à s’immerger rapidement dans le fond du dossier, mais aussi dans l’atmosphère de la région.

Par chance, le petit-déjeuner avait été prévu à 9 heures, ce qui laissait à Agnès le temps de dormir son saoul. Même si elle savait se contenter d’une poignée d’heures de sommeil. Lorsque la gendarme lui présenta le gîte, la voyageuse comprit qu’il s’agissait effectivement d’un excellent matelas. Ajouté au fait que le lieu se trouvait à l’écart des plus grands axes – mais en existait-il seulement dans le secteur ? –, la nuit de repos était déjà assurée. Clarisse s’apprêtait à quitter le gîte loué à la policière quand, alors qu’elle se trouvait déjà sur le pas de la porte, elle se retourna avant de lancer timidement :

— Commandant, pardonnez-moi de…

— “Commandante”, je préfère, je voulais vous le préciser déjà, puisque je suis une femme, comme vous d’ailleurs ! coupa sèchement Agnès, comme elle en avait l’habitude. Pour moi, commandante, pour vous, adjudante… Ceci mis au point, vous vouliez dire ?

— C’est-à-dire, enfin, je voulais dire, Commandante, voilà… En fait, vous m’impressionnez beaucoup, je ne suis pas très à l’aise à vos côtés ! Par votre fonction, par votre personnalité, par votre façon de me surprendre dans un moment de loisir pour me déstabiliser, par votre manière de dialoguer…

— Pourquoi donc, adjudante Mévellec ? Cacheriez-vous sous votre superbe chevelure brune et frisée des secrets inavouables qui torturent votre conscience ? s’amusa à interroger Agnès, toujours un peu chipie avec de nouvelles relations.

— Oh non, pas du tout ! se justifia très vite la gendarme, en piquant un fard. Je voulais juste vous le dire, pour entamer notre collaboration sur de bonnes bases. Je suis d’origine bretonne et, comme tous les Bretons, un peu timide, peut-être aussi un peu complexée. Il m’en faut donc peu pour être impressionnée, sans doute. En fait, pour me montrer totalement sincère avec vous, il n’y a qu’avec mon groupe musical que je suis réellement détendue et moi-même…

— Confidence pour confidence, je serais incapable de monter sur une scène pour chanter, danser, jouer d’un instrument, répondit la policière, pour adoucir l’onde de choc. Je fais souvent cette impression à ceux qui me découvrent. Pour certains, l’impression ne change pas par la suite. Mais pour la majorité, les relations deviennent peu à peu avenantes, au fil des jours. Je sais que j’ai un fichu tempérament, que je ne suis pas très douée pour les relations humaines, mais je n’y peux rien. Vous allez voir, on va faire une bonne équipe toutes les deux. Quel âge avez-vous, si ce n’est pas indiscret ?

— Trente-deux ans, Commandante ! Enfin, bientôt trente-trois.

— Mariée ? Un petit copain ou une petite copine ?

— Non, toujours célibataire, Commandante ! Quand on est gendarme, ce n’est pas facile de lier des intimités.

— Je vous rassure, quand on est policière non plus. Je cesse de vous tourmenter, adjudante Mévellec. Merci pour votre franchise, c’est un bon point pour vous. Passez une bonne nuit et à demain matin pour le petit-déjeuner…

*

Le dimanche matin, la cuisine sentait bon le café chaud et le pain grillé. Catherine avait tout préparé avant d’aller s’occuper de ses animaux, son mari était parti depuis une bonne heure à sa pisciculture, car les truites ne connaissaient pas la notion de week-end. Restait la fille, la tête penchée sur son bol fumant, qui se leva dès qu’elle découvrit Agnès dans la pièce pour se mettre presque au garde-à-vous. Elle lui demanda si elle avait bien dormi et si elle aussi était une adepte du café noir. Ce que confirma la policière avant de la questionner :

— Il chante parfois avec vous sur scène, le coq ? Il a de la voix, lui aussi, et moins mélodieuse que la vôtre.

— Mince, il vous a empêchée de dormir ? se lamenta Clarisse en se pinçant les lèvres. Nous, on est habitués et…

— Non, Adjudante, j’ai très bien dormi jusqu’à sept heures et demie, ce qui m’a permis, dans la foulée, de travailler pendant une heure sur le dossier et sur les différents suspects que vous avez déjà interrogés. Mais c’est dimanche, jour de repos, je ne vous agace pas trop avec le travail… C’est quoi, cela ?

— C’est de la graisse salée, Commandante, mon beau-père en raffole et ma mère en mange parfois aussi une tartine… C’est du gras de porc que l’on prépare avec du sel. C’est aussi appelé beurre de Quimper, mais je comprends très bien que ça ne fasse pas très envie au petit-déjeuner. Moi-même, je n’y touche pas à cette heure-ci. Je préfère la confiture de myrtille maison. Les touristes des gîtes se régalent avec. On ramasse ces baies dans les landes comme celle où a eu lieu cette rave party sauvage sans laquelle nous ne serions pas face à face à cette table ce matin.

— Face à face à cette table et côte à côte pour l’enquête, Adjudante, s’amusa Agnès, pour décrisper l’atmosphère. Et solidaire pour vider ce pot de confiture. Elle est absolument divine. Je dois me confesser, je suis gourmande de confitures maison ! Vous aimez passionnément votre région, pas vrai ?

— Je suis Bretonne dans les veines et dans les tripes. Je parle la langue bretonne, ce qui aide parfois la brigade, pour certaines enquêtes, même si, à présent, les gens s’expriment tous en français dans la vie de tous les jours. Enfin, d’une manière générale. Je vous rassure, je ne souhaite pas l’indépendance de la Bretagne, ni faire sauter des préfectures, mais je réclame le droit à pouvoir toujours mettre en valeur ma culture et mon identité profonde.

— Vous avez de la chance d’être de quelque part, vous savez ! soupira Agnès en se levant de sa chaise. Je peux aller me servir un autre bol de café ? C’est l’un de mes carburants favoris pour une journée tonique. Je vous en ressers, tant que je suis debout ?

— Allez, celui-là ne va pas nous énerver, s’amusa Clarisse en tendant son bol.

Le climat s’était dégelé entre les deux enquêtrices, l’une à l’aise quand elle parlait de sa région, l’autre satisfaite de sentir le premier pas dépassé. Une fois la cuisine rangée, la grande table en bois nettoyée, Agnès demanda quel était précisément le programme de la journée. Aussitôt, Clarisse déplia une carte d’état-major, avant de dresser un premier état des lieux à la policière. Un vaste territoire autour du réservoir de Saint-Michel, un lac artificiel à l’ouest de Huelgoat, régulant les eaux utilisées pour le fonctionnement de l’usine hydroélectrique de Saint-Herbot, puis pour le refroidissement de la centrale nucléaire de Brennilis. Une usine qui avait été définitivement fermée en 1985, en cours de démantèlement depuis lors. Cette retenue d’eau était répartie sur quatre communes, Brennilis, Loqueffret, Brasparts et Botmeur. Une rave party avait été organisée sur les berges du lac, quasiment en face de l’usine, de l’autre côté de la réserve d’eau, dans un secteur absolument désert, réparti entre les communes de Botmeur et Brasparts.

— Un peu plus de deux cents personnes étaient réunies pour ce rassemblement musical qui avait été déclaré à la préfecture, expliqua la gendarme en montrant le lieu précis sur la carte. Une rave axée hardcore, avec des groupes et des DJ orientés vers une musique électronique sombre et agressive.

— Là, vous m’avez perdue, soupira Agnès. Bref, de la musique de jeunes souvent éméchés et drogués…

— Oh non, il y a surtout des passionnés de sons nouveaux ! s’offusqua la gendarme. En général, tout se passe bien, enfin, relativement bien, même si ce genre de manifestations musicales fait forcément des mécontents, ne serait-ce que par le bruit ou les dégâts dans la lande. Cette fois, une raveuse a disparu et, depuis, on a perdu sa trace.

— Bien, allons voir les lieux, Adjudante ! Ma tenue est-elle adaptée au programme de la journée ?

Une demi-heure plus tard, Agnès découvrait ces hectares de lande d’ajoncs et de bruyères, en contrebas, depuis l’entame de la route qui menait, de l’autre côté, à la chapelle du mont Saint-Michel de Brasparts. Un paysage presque irréel, dont le pourtour portait encore les stigmates de récents incendies qui avaient détruit près de deux mille hectares de maquis. Une ambiance austère de landes brûlées par les vents, une nature rendue encore plus mystérieuse par l’opacité d’un voile de brouillard que le soleil ne parvenait pas totalement à dissiper. On se serait cru en Écosse, même si Agnès n’y avait jamais mis les pieds, juste visionné quelques films tournés dans les Highlands. Çà et là, des rochers schisteux coloraient de gris l’immensité brune qui se jetait dans les eaux sombres du lac.

— C’est à cet endroit précis que Noëlla Kernoa aurait disparu, expliqua alors Clarisse, visage sombre, en balayant du bras l’étendue d’une clairière. Des jeunes raveurs l’auraient vue monter dans un véhicule prenant la direction de Brasparts. Les témoignages divergent, hélas, à propos de ce véhicule, mais aussi de son conducteur, ce qui ne nous facilite pas la tâche.

— Adjudante Mévellec, je ne souhaite pas que nous ouvrions le dossier aujourd’hui, nous effectuerons un premier point avec vos collègues, demain matin. Je veux juste mieux comprendre et sentir ces lieux qui me semblent un peu surnaturels, surtout enveloppés de brouillard, un peu comme notre dossier est enveloppé de mystère. Vous êtes originaire de la région, des monts d’Arrée, si je ne me trompe ?

— Oui, Commandante, je suis Bretonne et fière de l’être, vous le savez. Plus précisément, je suis née à Carhaix, mais avec ma mère nous demeurons depuis plus de vingt ans à Saint-Herbot, un lieu-dit dépendant de la commune de Loqueffret. C’est l’endroit où nous habitons encore et je crois que nous ne le quitterions pour rien au monde. Ces lieux n’ont plus le moindre secret pour moi, oserais-je prétendre, quitte à passer pour une prétentieuse. Je les ai parcourus à pied des centaines de fois, peut-être des milliers, en toute saison, par tous les temps.

— Voilà pourquoi vous me serez très utile, adjudante Mévellec. Ensemble, nous allons devoir faire parler ces rochers, ces bruyères, ces genêts et ces ajoncs que je ne parviens pas encore à différencier, ces droséras que je ne connais qu’à la faveur d’un guide sur la région… Tous ont une histoire à nous raconter, ils détiennent une part de vérité que nous allons devoir deviner, apprendre à découvrir pour approcher de la vérité sur cette disparition inquiétante.

— Sauf votre respect, Commandante, chaque pierre de ce panorama a assisté à tant d’événements depuis qu’elles sont apparues, que je ne pense même pas que le destin de Noëlla soit encore imprimé dans leur mémoire, parmi les plus marquants. Vous devez savoir, pour les Bretons, ce lac n’est pas n’importe lequel. C’est le Yeun Elez des légendes bretonnes, une zone de marais et de tourbières que les gens d’ici identifient au Youdig, l’une des portes de l’enfer. Se volatiliser en ce lieu est gage de ne jamais être retrouvé et, malheureusement, Noëlla ne serait pas la première à y disparaître. Je sais, ces histoires font partie de la mythologie bretonne et les non-initiés ont bien du mal à avaler de telles fadaises, mais les gens du pays y croient dur comme fer.

— Rassurez-moi tout de suite, Adjudante, le véhicule dans lequel serait montée cette malheureuse fille n’est tout de même pas le char du Diable, avec un grand D ? questionna Agnès, mi-sérieuse, mi-moqueuse.

— Je sais, le surnaturel peut faire peur ou prêter à raillerie, Commandante, murmura la gendarme, tête basse, avant de contre-attaquer. Vous m’avez demandé de vous parler de ce lieu, je le fais, en toute sincérité. Je pourrais aussi vous dire que le Yeun Elez serait la tanière de l’Ankou, le faucheur de vies, dont le simple nom fait encore frémir les plus âgés. Voilà pourquoi, dans l’esprit de bien des gens d’ici, notre disparue s’est certainement noyée et nous ne retrouverons jamais son corps.

— Il est évident que de telles fariboles représentent d’excellents paravents pour les criminels, grommela Agnès, en consultant sa montre. Mais laissons encore pour quelques heures les korrigans s’amuser de nous, avant de les passer aux rayons implacables de la technologie pour qu’ils nous livrent leurs secrets.

— Pardonnez-moi, Commandante, mais j’avais pensé qu’une profileuse…

— Adjudante Mévellec, mettons d’entrée les choses au point : la profession de profileur n’existe pas officiellement, vous le savez comme moi. Cela aussi, c’est une légende ! Urbaine, celle-ci. Je suis analyste comportementale et psycho-criminologue. Ce qui signifie que j’en sais par exemple davantage sur vous que vous-même l’imaginez et que j’ai déjà en tête une idée du profil du coupable, sans pour autant l’avoir identifié. Votre rôle consistera à m’aider à traduire le langage breton de quelques témoins, voire des plantes et pierres du secteur. Rangez la profileuse dans vos grimoires, à côté de l’Ankou et de Youdig, et ressortez-la après mon départ si cela vous chante.

— Pardonnez-moi pour ma maladresse !

— Il y a dû avoir un gros travail d’enquête pour récupérer tous les déchets sur les lieux, autant d’indices à exploiter, coupa Agnès, en scrutant le sol autour d’elle, là où les tentes étaient plantées, autour de la scène.

— Pas du tout, Commandante, les raveurs avaient tout nettoyé en partant, ils avaient laissé la lande quasiment dans l’état qu’ils l’avaient trouvée. Ils ne sont pas les vandales imbibés d’alcool que certains se plaisent à décrire, ce sont des mordus de musique, de sons différents, et aussi de convivialité. De ce fait, effectivement, ils ont peut-être emporté des indices dans leurs poubelles, mais comment les blâmer ?

— Mais oui, bien sûr, ce sont tous de bons petits anges, marmonna Agnès, avant de consulter son portable. Bon, il est bientôt 13 heures, vous n’avez pas une petite faim, vous ? La dernière myrtille a déjà descendu mes intestins, pour tout vous dire.

— Je peux vous proposer de redescendre à la ferme d’Antéa, à moins d’un kilomètre, répondit la gendarme, un peu ébranlée par la mise au point sèche de sa partenaire même si elle était dotée d’un mental en granit. Ce n’est qu’un salon de thé, mais nous y trouverons certainement de quoi calmer notre faim et aussi alimenter notre imagination. En ce lieu comme en tant d’autres des monts d’Arrée, les légendes ont la vie dure, je crains que vous deviez vous y habituer. Du moins celles liées aux marais et aux landes alentour.

— Ne vous inquiétez pas pour moi, j’ai la peau dure et un mental solide, soupira la policière en rebroussant chemin. Juste, cette fois, en plus des enquêteurs chargés de l’enquête, je vais affronter les gens du pays, quelques sorcières, une poignée de korrigans, l’Ankou, Youdig et quelques autres esprits malintentionnés.

— À moins que vous ne préfériez un repas plus traditionnel, enchaîna Clarisse sans se formaliser outre mesure de la raillerie de son interlocutrice. Il nous faudra pour cela faire quelques kilomètres de plus, nous éloigner des lieux qui nous intéressent plus précisément, pour le fil de notre enquête.

— Votre choix sera le mien, adjudante Mévellec, agissez selon votre désir. Jusqu’à demain matin, c’est vous qui décidez de notre programme, profitez-en !

— Attendez, Commandante, je me suis peut-être montrée maladroite en vous parlant dès aujourd’hui des légendes locales et des réalités autour du Yeun Elez, tenta de se rattraper la gendarme, comprenant que si son interlocutrice se montrait aussi caustique ce n’était pas par dérision, mais par agacement. Vous savez, il est possible de vivre normalement dans les monts d’Arrée, sans faire sans cesse allusion à tout ce folklore autour des landes et du marais. Et puis, ça se passera bien à la ferme d’Antéa, vous verrez. Et vous y mangerez les meilleures myrtilles de toute votre existence.

— Finalement, je pense comprendre la raison pour laquelle vous êtes toujours célibataire. Ce n’est pas votre carrière au sein de la gendarmerie qui est un tue-l’amour, mais votre facilité chronique à toujours tout ramener aux légendes bretonnes, à la culture de la région, à la sagesse des croyances locales. Quel gars, quelle fille n’aurait pas la trouille avec vos premières explications ? J’ai déjà la sensation intime que je vais finir mes jours au fond des eaux de ce lac, rien que de vous avoir rencontrée. Et pourtant, je suis une personne qui ne s’en laisse pas conter, d’ordinaire.

— Je suis désolée, Commandante, sincèrement désolée, murmure Clarisse, tête basse.

— Allez, ce n’est pas si grave, adjudante Mévellec ! ironisa Agnès en regardant une dernière fois ce terrifiant lac avant de rejoindre la voiture. Tant que nous sommes encore en vie, allons toutes deux nous régaler de ces succulentes myrtilles de la ferme d’Antéa. Carpe diem !

I

Lundi 25 septembre 2023, 10 heures – Gendarmerie – Route des Carrières, Huelgoat

De tous les moments de ses enquêtes, la première rencontre avec ses futurs partenaires de terrain était celui qu’Agnès détestait le plus. Et cela pour plusieurs raisons. D’abord, il se trouvait toujours l’un, parmi ses interlocuteurs, pour la nommer “la profileuse”, avec ce ton un tantinet ironique qui exaspérait la policière. Un peu comme Merlin l’enchanteur ou Mandrake le magicien… Un personnage de fiction, une enquêtrice de pacotille, une experte de mystification.

Ensuite, elle sentait dans toutes les têtes, de manières variées, l’agacement de se voir retirer l’affaire – même si les termes utilisés dans l’ordre de mission laissaient les gendarmes dans leurs fonctions – avant d’avoir pu la boucler. Douloureux constat d’échec, cinglant camouflet, humiliation ultime pour les plus susceptibles. Et Agnès les comprenait totalement. Elle aussi le vivrait très mal, peut-être même encore plus amèrement. Un dossier, pour un enquêteur, c’était un peu un bébé que l’on couvait pour l’inciter à livrer ses secrets les plus cachés, ses recoins intimes, ses clés invisibles. Et tout à coup, le voilà refilé à une tierce personne.

Enfin, Agnès appréhendait surtout ses propres réactions. Elle se savait peu diplomate, pas bien empathique, dotée d’un ton de voix glaçant qu’elle peinait à adoucir, nantie d’une acuité unique qu’il lui était impossible d’expliquer. La clé invisible, elle la discernait, le plus souvent, mais de là à pouvoir narrer le parcours de son intuition, de décrire le cheminement de son esprit, c’était au-dessus de ses capacités. Cette fois encore, il lui fallait briser la glace et elle ne pouvait compter sur l’adjudante Clarisse Mévellec, elle-même tellement introvertie hors de ses musiques bretonnes, pour lancer une passerelle entre ses collègues et la policière. Même si, à la faveur de la journée dominicale, un petit bout de chemin avait été accompli entre elles deux.

Pour ce premier contact, elle avait adopté une tenue locale – ou du moins l’imaginait-elle – avec un caban bleu marine si proche de celui de son amie Gaëlle qu’elle avait laissée à Nantes le samedi matin, avec un projet de week-end dément, pour partir en mission dans les monts d’Arrée. Elle portait un bonnet de laine assorti et un pantalon gris assez large. Sans oublier une paire de baskets blanches montantes, pour le confort du pied, en cas de crapahut dans la lande.

La veille de son départ de Nantes, après avoir pris connaissance du dossier de l’affaire qui allait l’occuper durant une bonne semaine, elle avait pris rendez-vous chez sa coiffeuse attitrée pour se faire teindre les cheveux dans une nuance de roux auburn pas trop prononcée, qui convenait à leur teinte naturelle plutôt châtain clair. À chaque mission, elle prenait rendez-vous avec sa coiffeuse pour une telle métamorphose, ce qui amusait la patronne du salon. Elle ignorait le job d’Agnès, elle devait par la suite fantasmer sur les raisons qui la poussaient à changer de look régulièrement, à se faire couper les cheveux ou à les laisser pousser, à les friser aussi selon les circonstances, voire à adopter une perruque quand le changement voulu s’avérait impossible.

Cette fois, sa nouvelle équipière, Clarisse, avait vite compris qu’il ne s’agissait pas de sa teinte naturelle de chevelure et avait même osé en parler. Ce qui avait contraint la policière à avouer que c’était simplement un petit caprice personnel, pour mieux se fondre dans le paysage. Alors que sa partenaire, cela se voyait très bien, possédait naturellement une chevelure frisée au si joli brun roux tellement authentique.

Ce fut donc le capitaine Franck Vincent, commandant de la brigade de Carhaix dont dépendait celle de Huelgoat, qui se fendit d’un mot d’accueil très convenu, presque embarrassé. Même si elle n’était pas née avec le boyau de la rigolade, il fut difficile à Agnès, sitôt le nom prononcé, de ne pas penser à Francky Vincent, le fameux chanteur guadeloupéen, et à ses fruits de la passion. Mais elle se fit violence pour promptement évacuer le sujet de son esprit.

Les quelques autres gendarmes présents se trouvaient au garde-à-vous autour de lui, comme lors d’une revue d’effectif. Tout d’abord, l’adjudant-chef Cédric Saubier, la quarantaine, le commandant de la brigade de Huelgoat, dont Agnès comprit très vite qu’il lui donnerait du fil à retordre. Puis trois éléments qui avoisinaient la trentaine : un maréchal des logis d’origine antillaise à la chevelure de star du reggae et deux gendarmes un peu plus jeunes, un garçon et une fille, lui doté d’une chevelure entre le châtain et l’auburn, elle d’une tignasse plus rousse ; mais par chance pour elle, avec des yeux marron, et non vairons. Ils furent présentés à tour de rôle à la policière par le patron de la brigade, avant que le petit groupe ne prenne place dans la salle de travail pour examiner les éléments dénichés par les gendarmes durant les quinze derniers jours. Le capitaine Vincent, qui chapeautait l’ensemble des effectifs et supervisait donc leurs agissements, se lança dans les premières explications.

— De la soirée du vendredi 25 jusqu’à la journée du dimanche 27 août, une rave sauvage a été organisée dans les monts d’Arrée, avec un accord verbal du préfet, selon eux. Mais aucun document écrit officiel en attestait. Elle devait réunir deux cents personnes, en fait elle a rassemblé environ cinq cents jeunes dans cette portion de lande, entre la D785 et le réservoir de Saint-Michel. Nous avons été prévenus par des voisins et sommes intervenus à partir de 3 heures du matin, mais elle s’est poursuivie jusqu’au dimanche, malgré tous nos efforts pour prendre la mesure de la situation et réclamer une baisse du volume sonore, le préfet préférant le dialogue à l’usage de la force. Je passe sur la logistique sophistiquée des raveurs, sur les impressionnants murs de son, les caissons de basse, les scènes improvisées, les nombreux food trucks présents et les nombreux vans et tentes qui hébergeaient les festivaliers.

— Je ne vous dis pas les réactions des sociétés de défense de la nature et des animaux à la suite de cette nouvelle fête sauvage dans une zone récemment touchée par les incendies, soupira Clarisse en regardant la policière. On est dans le parc naturel régional d’Armorique, une zone protégée tout de même.

— Le dimanche midi, des parents inquiets ont fini par prévenir la gendarmerie de Huelgoat, nos collègues ici présents, restés au contact des derniers raveurs. Leur fille, Noëlla Kernoa, âgée de vingt-quatre ans, n’était pas rentrée au domicile familial. C’était sa première rave, elle avait accompagné son frère Erwan et deux potes. La famille habite Coray où le père a une petite entreprise d’électricité, la mère est comptable à Quimper.

— Pardonnez-moi, mon capitaine, mais pourquoi cette famille ne s’est pas manifestée plus tôt, si l’enlèvement s’est produit au milieu de la nuit ? s’étonna tout de suite Agnès.

— Erwan et ses deux amis sont rentrés en milieu de matinée du dimanche, après avoir assez dégrisé pour prendre le volant, expliqua le gendarme. Ils ont demandé à un gars qui avait dragué Noëlla au cours de la nuit où elle se trouvait. Erwan pensait qu’ils avaient couché ensemble, même si sa sœur est très sérieuse. Vous trouverez le témoignage de ce garçon, Gildas Tanter, dans le dossier.

— Oui, j’ai déjà consulté le dossier, mon commandant, précisa Agnès, pour bien montrer qu’elle avait travaillé son sujet.

— Il a représenté notre premier suspect, mais de nombreux témoignages de jeunes concordent pour dire que tous deux se sont pris la tête. Le garçon se montrait trop entreprenant, Noëlla l’a giflé avant de s’enfuir dans le noir en direction du lac. Les témoignages ne sont pas très précis, certains parlant de drague appuyée, d’autres d’agression sexuelle stoppée à temps. De plus, ces fêtes possèdent leur propre service d’ordre pour éviter, au maximum, de tels débordements.

— Et vous êtes absolument certains que les petits copains, membres du petit service d’ordre inclus, ne couvrent pas ce Gildas Tanter ? insista Agnès, tout en consultant le tableau recensant les pistes suivies avec la croix d’un cul-de-sac en fin de réflexion.

— Non, trop de témoignages concordent, assura le capitaine Franck Vincent, vraisemblablement un homme du Nord, à en croire sa chevelure châtain clair et ses yeux bleus. À moins que ce suspect ne dispose d’une quarantaine de bons amis prêts à risquer leur avenir pour lui en produisant un faux témoignage…

— Je vous fais confiance, mon commandant. Et ensuite ?