On ne sait jamais - Mary Calmes - E-Book

On ne sait jamais E-Book

Mary Calmes

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Beschreibung

Hagen Wylie a tout prévu. Il va retourner vivre dans sa ville natale, être ami avec tout le monde, faire de nouvelles rencontres et reconstruire sa vie après les horreurs qu'il a vécu pendant la guerre. Ni problème ni agitation, voilà le programme. Tout se passe bien jusqu'à ce qu'il découvre que son premier amour est lui aussi rentré à la maison. Hagen a beau dire que ce n'est rien, une rencontre inattendue avec les deux adorables fils de Mitch Thayer va le mettre face à face avec le seul homme qu'il n'a jamais réussi à oublier. Mitch est revenu pour trois raisons : élever ses fils là où il a grandi, installer et développer son entreprise de déménagement, et reconquérir Hagen. Les années écoulées lui ont clairement fait comprendre que le jeune homme qu'il avait aimé au lycée est le seul qui compte pour lui. Le problème ? Il a quitté la ville et ils ne se sont plus parlé depuis. Pour que Hagen lui fasse à nouveau confiance, Mitch va devoir lui prouver qu'il a mûri et qu'il ne va pas l'abandonner. Ils pourraient avoir une nouvelle chance de s'aimer.... mais Hagen persiste à ne pas vouloir recommencer une histoire avec Mitch. Mais là encore, on ne peut jamais savoir.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Résumé

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

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Biographie

Par Mary Calmes

Visitez Dreamspinner Press

Droits d'auteur

On ne sait jamais

Par Mary Calmes

Hagen Wylie a tout prévu. Il va retourner vivre dans sa ville natale, être ami avec tout le monde, faire de nouvelles rencontres et reconstruire sa vie après les horreurs qu’il a vécu pendant la guerre. Ni problème ni agitation, voilà le programme. Tout se passe bien jusqu’à ce qu’il découvre que son premier amour est lui aussi rentré à la maison. Hagen a beau dire que ce n’est rien, une rencontre inattendue avec les deux adorables fils de Mitch Thayer va le mettre face à face avec le seul homme qu’il n’a jamais réussi à oublier.

Mitch est revenu pour trois raisons : élever ses fils là où il a grandi, installer et développer son entreprise de déménagement, et reconquérir Hagen. Les années écoulées lui ont clairement fait comprendre que le jeune homme qu’il avait aimé au lycée est le seul qui compte pour lui. Le problème ? Il a quitté la ville et ils ne se sont plus parlé depuis.

Pour que Hagen lui fasse à nouveau confiance, Mitch va devoir lui prouver qu’il a mûri et qu’il ne va pas l’abandonner. Ils pourraient avoir une nouvelle chance de s’aimer…. mais Hagen persiste à ne pas vouloir recommencer une histoire avec Mitch. Mais là encore, on ne peut jamais savoir.

I

QUAND J’ÉTAIS dans l’armée, j’avais un pote qui essayait toujours d’utiliser le mot exact pour désigner les choses. Alors, en Afghanistan, au lieu de dire que nous nous dirigions vers Kaboul pour livrer des armes, des explosifs ou n’importe quel type de matériel qui se trouvait dans notre camion ce jour-là – en plus, on finissait toujours par faire un détour – il avait dit que nous étions en train de baguenauder et que nous n’étions pas en sécurité.

Je me souviens de m’être tourné vers lui, pendant qu’il conduisait, en me disant, bordel, mais qu’est-ce que ce mot veut dire ? Je n’ai jamais eu la chance de le lui demander. Nous avons été touchés par une roquette et c’est la dernière fois que je l’ai vu.

Comme j’étais le seul de mes camarades autorisé à vieillir, je me suis rendu compte que c’était très utile de connaître le bon mot pour désigner les choses et j’en ai ajouté beaucoup à mon vocabulaire, autrefois limité. Le mot « pétrichor » me vint à l’esprit : l’odeur de la pluie sur la terre sèche. Même si le sol n’était jamais vraiment sec chez moi, à Benson, sur la côte entre Brookings et Gold Beach, j’associais cette odeur à ce mot dans mon esprit, à mi-chemin entre des fleurs qui pourrissent et la pluie.

Alors que je courais dans les bois près de chez moi, j’inspirai l’odeur froide et humide du mois de septembre, en cherchant à me souvenir de ce que j’étais censé faire aujourd’hui. On était samedi et pour une fois, je n’avais pas besoin de travailler avant l’après-midi. Pourtant, j’étais quasiment sûr d’oublier quelque chose que je m’étais engagé à faire. C’était presque un défi que je me lançais, d’essayer de me souvenir sans mon agenda, parce que mon cerveau ne fonctionnait plus aussi bien qu’avant, depuis l’accident. En général, j’arrivais à vivre avec ces limites. Ce n’était pas comme si j’oubliais ce que j’étais en train de faire au beau milieu de l’action, et au travail, je restais au top de mes responsabilités avec l’aide d’une montre et d’un téléphone qui me parlaient. C’étaient souvent les trucs personnels qui me posaient des problèmes.

Comme je voulais atteindre le café avant que tous les hispters de la ville ne se lèvent à leur tour, je fonçai jusqu’en bas de la colline, traversant des routes de temps à autre, sans regarder, parce que j’étais le seul à part Mal Harel et Preston Garber à vivre si loin au-dessus de la ville. J’adressai mentalement un million de remerciements à mon père pour avoir été quelqu’un de si paisible que l’idée de vivre dans la ville elle-même lui avait semblé insupportable. Après le décès de ma mère, et sans son babillage joyeux qui focalisait l’attention des gens sur elle et pas sur lui, le fait de sortir de son lit le matin et d’interagir avec les autres lui demandait encore trop d’énergie. Il n’avait besoin que de ma présence et il avait tenu jusqu’à ce que j’obtienne ma licence entrepreunariale, pour finalement succomber à la douleur d’avoir perdu l’amour de sa vie, dans son sommeil, paisiblement. Les gens disent que personne ne peut mourir d’un cœur brisé, mais je savais que ce n’était pas vrai.

Quelqu’un me klaxonna de l’autre côté de la route au moment où je surgissais des bois. En me tournant, je vis Gail Turner et son mari, Toby, arrêtés au feu rouge. Je leur fis un signe de la main, et tous deux – même le costaud à ses côtés – firent de même. J’avais eu du mal à percer la carapace de Toby, mais comme il dégageait une espèce de tranquillité qui trouvait un écho en moi, nous avions noué une relation hésitante qui s’était vite transformée en amitié solide. J’avais été proche de Gail au lycée, mais nos vies avaient pris des chemins différents. Pourtant, quand j’étais rentré de mission – brisé et seul, bouillant d’une rage dévorante et agressive –, je n’avais pas réussi à la faire fuir, contrairement aux autres. Elle était, m’avait-elle dit, d’une autre trempe. J’avais dû la prendre au mot, vu qu’elle supportait mon amertume pourrie et ma haine contre moi-même, en me renvoyant uniquement de l’humour et un calme infini.

Le moment déterminant dans notre relation avait été le jour où elle m’avait laissé garder sa fille de deux ans. Il y avait probablement des gens qui pouvaient rester insensibles, presque blasés, et frémir de dégoût à l’idée de devoir donner à manger à un gamin, regarder Sesame Street 1 ou l’emmener au parc pour faire de la balançoire, mais je n’en faisais pas partie. Visiblement, ce n’était pas en moi. Alma, qui avait maintenant 9 ans, avait poussé des cris de joie en voyant à quelle hauteur j’envoyais la balançoire. Quand je lui avais dit que je devais m’asseoir – ma jambe droite était maintenue par des vis et couverte de cicatrices, j’arrivais à peine à me tenir debout à ce moment-là – elle s’était mise à hurler mon nom, alors que je m’éloignais vers le banc situé environ vingt mètres plus loin.

— Hagen !

J’avais juste eu le temps de me retourner avant qu’elle ne s’envole dans les airs pour se jeter dans mes bras.

Je m’étais précipité pour l’attraper et j’avais éclaté en sanglots quand elle avait enfin été en sécurité dans mes bras, collée contre mon torse, ma main posée sur son petit dos fragile.

— Tout va bien, m’avait-elle rassuré, la tête sur mon épaule en me tapotant gentiment.

Hésitant entre peur et réconfort, j’avais pleuré bruyamment, presque hystérique, larmes et morve coulant à parts égales. Je n’avais pas l’ombre d’une chance face à la certitude absolue d’une petite fille de deux ans qui me considérait comme un autre gardien de sa sécurité. Sa mère lui avait dit que j’étais un adulte et que j’étais costaud, donc c’était exactement ce à quoi elle s’attendait. Quand Gail nous avait trouvés allongés dans l’herbe à fixer les nuages, elle avait pris une grande inspiration.

— Tu vas recommencer à vivre ? m’avait-elle demandé, en mordillant sa lèvre tremblante et en me poussant un peu du bout de sa chaussure.

— Ouais, je pense.

Elle avait relâché brusquement sa respiration.

— Bravo mon grand !

J’avais grogné, pendant qu’elle riait puis criait parce qu’Alma s’était échappée pour glisser son petit bras potelé autour de mon cou.

— Stop ! avais-je tenté de négocier avec mon amie.

Elle s’était contentée de secouer la tête et, après s’être remise suffisamment pour attraper sa fille, puis me donner la main, nous avions rejoint son mari dans le minivan avec leur fille d’un an, et leur tout nouveau bébé.

— Je crois que vous avez peut-être besoin d’une occupation, avais-je dit à Toby.

Son sourire, le premier qu’il m’ait fait, était démesuré.

— Tu peux venir jouer les baby-sitters, gros malin.

Et ce fut suffisant. Nous étions comme une famille, et j’étais à la fois béni et maudit parce qu’avec leur amour vint une surveillance particulière de ma vie, qui incluait aussi ma vie amoureuse. Gail avait presque autant besoin de me materner que ses enfants. Alors, quand elle exécuta un virage à 180° parfaitement illégal au milieu de la rue pour pouvoir baisser la fenêtre du minivan juste à côté de moi, je ne fus pas surpris que les premiers mots sortant de sa bouche s’inquiètent de moi.

— Tu vas bien ? me demanda-t-elle frénétiquement.

Je me penchai pour observer Toby, qui avait posé une main sur le tableau de bord pour se retenir, tandis qu’il agrippait de l’autre de toutes ses forces la poignée de la portière de la Honda Odyssée.

— Tobe, le saluai-je, descendant du trottoir sur la route pour pouvoir poser les deux mains sur la vitre.

— Hage, réussit-il à bredouiller.

Je foudroyai Gail du regard, secouant la tête.

Elle agita la main de façon nonchalante.

— Ne me juge pas.

— Ton mari va finir par faire une crise cardiaque à cause de toi.

— Il va bien, me rassura-t-elle avec un geste distrait dans sa direction. La question c’est plutôt : comment tu vas ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Elle écarquilla les yeux.

— Tu n’es pas au courant ?

— Au courant de quoi ?

Elle inspira avant de lâcher l’information.

— Mitch est de retour.

Je pris une seconde pour digérer la nouvelle. Pour être honnête, il y avait eu un moment dans ma vie où, en entendant que Mitchell Thayer était en ville, mon cœur aurait battu la chamade, mes genoux auraient tremblé, mon rythme cardiaque se serait accéléré… et où j’aurais eu une érection.

Je me souvenais que quand j’avais seize ans et lui dix-sept – l’année avant qu’il ne parte à la fac –, il avait été blessé durant le match de fin d’année et son médecin lui avait spécifiquement ordonné de ne rien faire qui puisse aggraver sa blessure. J’étais en train de quitter la bibliothèque pour rentrer à la maison quand je l’avais vu…. J’avais failli faire une crise cardiaque. Il avait fallu que je prenne sur moi pour ne pas faire de scandale. Je l’avais observé, debout d’un côté du terrain, à la fois furieux et terrifié, sachant très bien que ces deux émotions se lisaient sur mon visage.

— Hey, Hagen, m’interpella Ellie Sawyer avec un sourire forcé.

Elle avait toujours voulu Mitch et ne m’avait jamais aimé.

— Mitchie a l’air en forme vu d’ici, pas vrai ?

— Non, répliquai-je sèchement, sans me tourner pour la regarder, préférant garder les yeux fixés sur le type qui faisait semblant de faire une pompe avant de renvoyer le ballon.

Il n’était même pas quaterback, putain. C’était un simple receveur. Pourquoi était-il là-bas en train d’envoyer le ballon dans le parc ? Le coach Reed l’aurait tué sur-le-champ, s’il l’avait vu.

— Tu ne le laisses jamais s’amuser ou…

— Et je suppose que tu considères comme une bonne idée le fait de le laisser se blesser pour qu’il ne puisse plus aller à la fac ? grondai-je, agacé et blessé, me lâchant sur la cible disponible la plus proche.

— Il ne va pas se blesser, juste …

— Comment tu le sais ? aboyai-je, de plus en plus furieux. Et si quelqu’un le blessait par mégarde ?

— Oh, tu sais quoi, Hage ? dit-elle en raccourcissant mon prénom, pas sur le ton amical, mais de manière très condescendante et garce, presque méchante, me faisant comprendre exactement ce qu’elle pensait de moi. Je crois que Mitch connaît bien mieux son propre corps que toi.

Je me redressai en serrant les poings, les yeux plissés.

— Ne te fais pas d’illusions, Ellie, répliquai-je en prononçant son nom aussi haineusement qu’elle venait de le faire. Je sais tout de son corps.

Elle eut l’air choquée et s’enfuit presque en courant, s’éloignant le plus possible de moi, pour rejoindre des coéquipiers de Mitch et leurs petites amies.

Je savais que je rendais la plupart des autres types nerveux. Quand le petit nouveau de la classe, qui avait emménagé à Benson et arrivait de Portland, s’était avéré non seulement être la star des receveurs du lycée Schrader, mais aussi, comme moi, ouvertement gay, cela avait fait toute une histoire. Il jouait dans l’équipe de l’école en première année, au niveau régional, puis en national pour sa deuxième et troisième année. Tout son avenir tournait autour du football américain et il était en train de tout risquer en participant à ce simple match. C’était la chose la plus stupide qu’il ait jamais faite. J’arrivai à peine à respirer en le regardant courir en reculant une fois le ballon lancé. Je serrai les dents.

Impossible de se tromper en me voyant, les pieds bien ancrés dans le sol, les bras croisés, me mordillant la lèvre supérieure – je n’étais vraiment pas content. J’espérais bien mettre tout le monde mal à l’aise.

C’était physiquement douloureux à regarder. Il m’avait promis qu’il serait prudent, il avait juré qu’il suivrait les conseils de son médecin et qu’il ne risquerait pas de se faire des blessures irréparables en jouant un match avec ses amis. Une fois toute la tension retombée, je me rendis compte que je m’étais mis à pleurer.

Qu’il aille se faire foutre avec ses promesses et… nous avions un projet. Nous étions censés partir. Il avait un an de plus que moi, donc il aurait une bourse, irait à l’université, et dès que j’en aurais fini, j’allais le rejoindre. C’était ça le plan : on allait partir de Benson, il serait une super star de la NFL et j’aurais ma propre entreprise de bâtiment, parce que j’aimais construire des choses plus que n’importe quoi d’autre, et maintenant… il prenait le risque de tout perdre parce que, clairement, faire le con avec ses potes au foot lui paraissait plus important que nos rêves communs.

En me détournant de la scène, je réalisai que malgré le manteau, le sweat en polaire, l’écharpe et le béret, j’étais congelé. Mais étant donné qu’on était au mois de février, dans l’Oregon, cela n’aurait pas dû me surprendre outre mesure.

— Bon les gars, c’est tout pour aujourd’hui, jeta Mitch d’une voix rocailleuse, avec entrain.

— Oh allez, Thayer, on va au moins jusqu’à la pause.

— Non.

J’entendais l’homme que j’aimais rire derrière moi tandis que je contournais le bord du terrain.

— C’est tout ce que je peux faire. Si je continue comme ça, je risque de boîter pendant quelques jours.

Ou pour le reste de sa putain de vie ! Mais bon, qui s’en préoccupait ?

— Hage !

J’accélérai le pas.

— Hagen !

Courir restait logiquement l’étape suivante.

— Hagen Wylie, tu as intérêt à t’arrêter tout de suite !

Je me mis à courir aussi vite que possible. Les larmes coulaient le long de mes joues et il n’était pas question qu’il me voie dans cet état. Malheureusement, je portais mes bottes de pluie doublée en fourrure, qui étaient loin d’être les plus adaptées pour la course. D’autant qu’honnêtement, courir face à une superstar nationale, qui jouait au poste de receveur, c’était peut-être avoir une trop haute opinion de mes capacités d’accélération.

Il ne s’attendait pas au virage, cela dit, et je me baissai pour passer sous une branche au ras du sol, aussi agile que possible, par-dessus les racines visibles des arbres, et la table de pique-nique, tournant derrière les toilettes pour atteindre le grillage près de la porte.

Il m’agrippa fermement par l’épaule droite, me força à faire demi-tour et me projeta contre le grillage. La clôture se déforma juste assez pour que je rebondisse, renvoyé directement sur lui.

— Bon sang, mais où est-ce que tu vas ?

Je fixai le sol, refusant de regarder son visage, le souffle court non pas parce que j’étais essoufflé, mais parce que j’étais en train de pleurer et que j’avais couru, et que c’était un combo pourri.

— Regarde-moi.

Je relevai la tête, tandis que ma vision se troublait et que ma respiration se bloquait, je commençai à trembler.

— Qu’est-ce qui se passe ? gronda-t-il, ses mains emprisonnant mon visage, essuyant mes larmes de ses pouces.

Il se rapprocha encore, jusqu’à ce que nos jambes soient mêlées.

Je pris une inspiration tremblotante.

— Sérieusement ? Tout ça ?

J’essayai de me libérer mais il me tenait, cloué contre le grillage. Il éloigna la main droite de mon visage pour m’enlever ma capuche.

— À quoi tu pensais ? Que j’étais là-bas depuis des heures ?

J’étais passé par le parc et je l’avais vite repéré. Il était impossible de rater Mitchell Thayer, quel que soit l’endroit, même au beau milieu de la foule.

Ses cheveux blond foncé expliquaient en partie pourquoi, de même que sa grâce athlétique et fluide, la puissance de son corps contenue dans ses muscles et son bronzage doré perpétuel. Je remarquai tout de suite ses yeux, leur couleur turquoise magnifique, ses traits anguleux et sa mâchoire carrée. Il finit par sourire, ses lèvres s’incurvèrent sans effort, et de le voir, juste lui, me laissa pantelant.

— Bébé ?

Je secouai la tête et fermai les yeux pour ne plus avoir à le regarder.

Il se pencha en avant et m’embrassa sur le front, puis le nez, chaque paupière close, et enfin, me tirant la tête en arrière, sur la bouche.

Je frissonnai à son contact, à la fois si doux et si brûlant. Il insinua sa langue dans ma bouche tandis que j’entrouvrais les lèvres pour le laisser entrer. Passant les bras autour de son cou, je l’attirai vers moi jusqu’à ce que j’entende son rire rauque et sourd. J’essayai alors de me défaire de son étreinte et de le repousser, mais il refusa de me laisser partir avant que nous n’ayons fini de nous embrasser. Ses lèvres s’attardèrent sur ma gorge et il planta un baiser après l’autre, me faisant perdre toute volonté dans ses bras.

— Tu dois prendre soin de toi, murmurai-je, l’ambiance à la fois lourde et brûlante entre nous. Tu m’as déjà promis ta vie, et je la veux – je veux que nous soyons ensemble pour toujours.

— Ce sera le cas, me jura-t-il, les mains enfouies sous ma veste, mon sweat et mon tee-shirt, caressant enfin ma peau nue. Tu es le seul qui compte pour moi, tu le sais.

Je l’avais cru parce qu’il avait dix-sept ans et moi seize, que j’étais en deuxième année et lui en dernière année, et qu’alors, tout était possible. Les promesses de la personne qu’on aime, qu’on adore, il fallait les croire et ne jamais en douter.

Mais c’était il y a très, très longtemps.

— Hagen ?

La voix de Gail me tira de mes souvenirs.

— Désolé.

— Tu savais que Mitch était revenu ?

— Non.

— Eh bien, il est là.

Hum c’était vraiment tout ce que je trouvais à dire.

— Mitch, insista-t-elle, agrippant mon biceps. Leeeee Mitch.

Je souris lentement.

— Tu m’as l’air bien excitée. Est-ce que tu as dit à ton mari que tu rêvais encore du receveur sexy que tu as connu au lycée ?

— Hagen Obadiah Wylie ! hurla-t-elle.

Je n’avais pas souvent entendu quelqu’un hurler mon nom entier d’une seule traite, en particulier le Obadiah. Qu’elle connaisse même mon deuxième prénom, donné en hommage à mon grand-père maternel, prouvait bien quel genre d’amis nous étions.

— J’étais terriblement inquiète, espèce d’ingrat !

J’agitai les sourcils d’un air diabolique, mais elle le méritait pour avoir pensé que j’en avais encore quelque chose à faire.

— Mitch ? Sérieusement ?

Ses yeux s’agrandirent démesurément.

— Oh merde, Hagen.

Je me tournai en direction de cette nouvelle voix pour tomber sur Ben Watase, propriétaire du Castaway Grill, un restaurant situé juste derrière moi. Il grimaça avant de fermer, et de poser momentanément une main réconfortante sur mon dos, jusqu’à ce qu’il se rende compte que j’étais en sueur à cause de ma course.

— Beurk, dit-il.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demandai-je tandis qu’il essuyait sa main sur son jean.

— Tu es sale et poisseux.

— Non, je veux dire pourquoi tu fais cette tête ? Et pourquoi est-ce que tu ouvres aussi tôt ?

— On organise la Bar Mitzvah d’Eric, aujourd’hui, donc je devais venir plus tôt. Quelle tête ? interrogea-t-il comme si j’étais fou.

— Celle que tu viens de faire.

Il se tourna vers Gail.

— Tu ne lui as pas dit que l’acteur Ashford Lennox avait acheté la propriété des Emerson ?

— J’allais le faire…

Il reporta son attention sur moi.

— Ce connard a embauché Jeremy Chastain pour rénover la maison à ta place ! annonça Ben. Non, mais tu le crois, ça ?

Je n’avais pas eu le contrat pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec mes compétences, et tout à voir avec le fait qu’Ashford Lennox et moi étions des plans cul occasionnels. Je ne mélangeai jamais les affaires avec le plaisir. C’était la recette du désastre.

— Je…

— J’allais le lui dire aussi, répliqua-t-elle, excitée et irritée à la fois. Mais l’information la plus importante, c’est que Mitch Thayer est de retour.

— Quoi ?

— Mitch Thayer, insista-t-elle, en écarquillant les yeux.

— Quoi ? demanda de nouveau Ben, cette fois avec plus d’incrédulité et une pointe de jugement.

— Tu m’écoutes ?

— Non, je t’ai entendu. Je ne comprends juste pas pourquoi ça l’intéresserait ?

— Merci, dis-je à Gail, en soutenant la supposition de Ben.

— Tu plaisantes ?

Elle semblait perturbée.

— Oh pitié, c’est de l’histoire ancienne.

Ben écarta ses préoccupations, tapotant mon torse du dos de la main.

— J’ai pas raison ?

— Si, tout à fait, le rassurai-je, tout en jetant un coup d’œil attristé vers Gail.

— Et puis de toute façon, qu’est-ce qu’il vient faire ici ? demanda Ben à sa femme.

— Il vient installer sa boîte, annonça-t-elle, souriant d’un air suffisant, visiblement ravie d’être au courant.

— Vraiment ? Après tout ce temps ?

— Yep, dit-elle, radieuse. Iron Age emménage là où se trouvait la scierie.

— Iron Age ? se moqua Ben.

— C’est un nom très mignon pour une entreprise qui réalise des meubles aussi beaux. Ça renseigne tout de suite sur le côté rustique.

— Je suppose, dit-il d’un air dédaigneux, pas franchement impressionné. Mais il y environ des millions d’endroits qui fabriquent des meubles dans le monde. IKEA, ça vous parle ?

— Mitch ne fait que des meubles haut de gamme, répliqua-t-elle, hautaine.

— Vraiment ?

Ben se mit à bâiller pour la taquiner.

Elle grogna.

Il éclata de rire et elle ne put s’empêcher de sourire. Nous étions tous amis depuis le lycée et, par conséquent, nous savions exactement ce qu’il fallait dire pour énerver ou amuser.

— Alors dis-moi qu’est-ce qu’il se passe avec ce Lennox et la maison des Emerson ?

— Ils sont en train de le transformer en Bed and breakfast, dit-il à Gail, en ayant l’air de s’ennuyer. Je veux dire, c’est exactement ce dont notre petite ville pittoresque a besoin, pas vrai ? Un autre Bed and breakfast.

— Mais au moins, les autres avaient eu le bon goût de ne pas faire appel à Chastain. À quoi pensait Lennox, bon sang ?

Elle avait l’air horrifiée.

— Il se dit que Chastain va arranger la structure de la maison et c’est tout. J’ai entendu Joanna dire que Lennox allait faire venir une équipe complète depuis New York pour s’occuper des finitions et du design, il a juste besoin de renforcer la maison.

Toby laissa échapper un rire depuis le siège passager, sa première réaction depuis plusieurs minutes.

— J’ai cru que tu étais mort derrière, le taquinai-je.

— C’était presque ça, me rassura-t-il. Est-ce que tu as vu ce truc à la Fast and Furious que ma femme a fait au milieu de la rue ? Elle se prenait pour Vin Diesel, mon pote.

Je ris tandis qu’il mettait une main sur son cœur.

— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle à propos de Chastain ? lui demanda Ben.

— Je t’en prie, railla-t-il. Prenons une minute pour nous rappeler ce qu’il s’est passé sur le toit du lycée et le mur porteur à la ferme Hempstead.

— Il a eu de la chance les deux fois, insista Gail. Pour l’amour du ciel, le toit du lycée Schrader s’est effondré l’été dernier quand les cours étaient finis, et le mur porteur de l’étable a cédé juste au moment où Presto avait emmené ses chevaux dans les pâturages.

— Tu te souviens de la colère de Mal ?

— Évidemment, le reprit Toby. Ce connard de Chastain a failli tuer son mari ! Si quelqu’un avait failli tuer Gail, je pèterais les plombs !

— Oh, mon amour, roucoula Gail en lui caressant le genou.

— Il a attaqué Chastain en justice pour…

Ben s’interrompit un instant pour réfléchir.

— Six millions de dollars à peu près ? Je crois que c’était un million pour chaque cheval qui aurait pu mourir.

— Il élève ces chevaux, merde. C’est sa source de revenus.

Gail recommença ses commentaires.

— Cette histoire l’aurait ruiné, sans compter que ces pauvres bêtes auraient été broyées !

— Ouais, acquiesçai-je. S’il était décidé à faire tomber un mur sur quelque chose, les purs sangs de Malachi Harel n’auraient pas dû être son premier choix.

— Je parie qu’il ne s’attendait pas à ce que Mal garde des chevaux si précieux chez lui.

— Chez lui ? À t’entendre, c’est tout petit. Tu sais combien d’hectares de terrain possèdent Mal et Preston ?

— Ils ont acheté le terrain des deux côtés de la rivière et il touche le tien, non ? me demanda Gail. Il n’y a que toi et eux en haut de cette montagne près de la réserve, c’est ça ?

Je la corrigeai gentiment.

— C’est une colline.

— Une colline sacrément haute, répliqua-t-elle. Mais sérieusement, pourquoi Lennox préfèrerait faire appel à Chastain plutôt qu’à toi ?

— Son entreprise est plus importante que la mienne, lui rappelai-je.

J’espérai qu’elle allait laisser tomber, je n’avais pas besoin que quelqu’un sache pour Ashford Lennox et moi. Si ça avait été sérieux entre nous, je l’aurais dit à tout le monde, mais étant donné qu’on baisait seulement de temps à autre… Je ne me sentais pas obligé d’en parler.

— Ouais, mais tout ce que tu as à faire, c’est de jeter un œil aux commentaires laissés sur les services et le travail. Seigneur, Hagen, ce type est une menace pour toi.

Je ne pouvais pas le nier. Faire des affaires avec Jeremy Chastain était douteux. J’avais dit à Ashford – que j’appelais Ash – de faire en sorte que quelqu’un repasse derrière lui pour vérifier le boulot.

— Mais revenons à cette histoire de Mitch, dit Gail sobrement. Qu’est-ce que tu vas faire ?

Tous les regards convergèrent vers moi.

— Quoi ?

— Hagen ! aboya Gail.

— Non mais vraiment, quoi ?

— On parle de Mitch !

— Pourquoi est-ce que tu m’engueules ?

— L’amour de ta vie est de retour.

Elle plaisantait ?

— Tu plaisantes ?

Ses yeux grands ouverts m’apprirent que non.

— Je n’en ai rien à faire, lui assurai-je. C’était il y a quoi, maintenant… dix-sept ans et quelques ? Je doute qu’il se souvienne même de qui je suis.

Cela fit rire tout le monde, même Toby, qui avait rencontré Gail à la fac et était revenu à Benson avec elle pour élever leurs enfants. Il ne le connaissait absolument pas, à part ce qu’on lui avait raconté : qui était Mitch Thayer et ce qu’il représentait pour moi.

— C’était il y a très longtemps, répétai-je à mes amis.

— Exact, mais ça ne veut pas dire que c’est moins important.

Pourtant, c’était le cas.

Ce n’était que l’une de ces histoires. Mitch avait obtenu une bourse pour aller jouer au football à l’université de Floride, et même s’il avait promis d’appeler et d’écrire pendant ma dernière année de lycée, quand nous serions séparés, et qu’il m’avait dit que je pourrais le rejoindre et habiter avec lui à la seconde où je serais diplômé, tout s’était rapidement volatilisé une fois qu’il était parti. Et je comprenais. Vraiment. Il était un étudiant de première année, un receveur, qui essayait de s’intégrer et de jouer, et de se créer un avenir avec un diplôme indépendant du monde sportif. Quand il avait commencé à s’afficher avec les plus belles filles à ses bras, pour se créer le plus beau camouflage que j’aie jamais vu, j’ai su que nos projets d’avenir étaient foutus. Il avait choisi un chemin séparé, à moi de faire de même.

Comme je n’avais pas un plan de carrière sportif sur lequel compter, j’avais intégré l’armée et effectué neuf années de service, jusqu’à ce que je sois d’abord blessé au front, puis capturé, secouru, et renvoyé à la maison, l’esprit et le corps bien trop démolis pour pouvoir servir l’armée à nouveau. Une fois rentré à la maison pour ma convalescence, j’avais rapidement plongé dans une spirale d’autoapitoiement, en me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire pour le reste de ma vie, à fixer ce même plafond sous lequel j’avais dormi d’aussi loin que je m’en souvienne. Je ne voyais pas beaucoup d’options pour un homme qui avait un CV bourré de références de tir. Ma mère me demandait tous les jours ce que j’allais faire, et la réponse était toujours la même.

Rien.

Quand Gail commença à venir me rendre visite, ma mère, Jenny Wylie, finit par me donner l’ordre de sortir, de respirer l’air matinal et de prendre un peu le soleil. Entre la persistance de Gail et la fermeté de ma mère, j’allai faire un tour, juste pour ne plus avoir à supporter leur harcèlement.

Le lendemain du jour où j’avais eu ma révélation au parc avec Alma, j’étais debout avec mes béquilles, à préparer le petit-déjeuner au lieu de rester couché comme tous les matins, quand je remarquai que ma mère avait l’air triste. En l’observant, je fus frappé de voir que pour une fois, elle ne pleurait pas sur mon sort. Quand je m’installai dans la chaise en face d’elle de l’autre côté de la table de la cuisine, elle pencha la tête sur le côté, et me fit promettre de prendre soin de mon père.

— Pourquoi ? demandai-je soupçonneux, en fronçant les sourcils.

Elle me prit la main et la serra dans les siennes.

— Parce que je ne vais pas pouvoir le faire encore très longtemps, mon chéri.

Instinctivement, je refermai les doigts et elle poussa un soupir en me caressant la main.

— C’était une vraie bénédiction d’avoir non pas un, mais deux hommes merveilleux dans ma vie.

Je craquai. Elle craqua. Et le temps qu’elle me livre les explications sur son cancer de l’estomac, je la suppliai, à travers mes larmes, de me donner quelque chose, n’importe quoi, à faire.

— Je veux une maison dans les arbres.

Ce n’était pas la réponse que j’attendais. Je déglutis et me frottai les yeux pour mieux la regarder.

— Pardon ?

Elle rit.

— Tu voulais être entrepreneur, alors construis des immeubles, Obadiah, me taquina-t-elle en utilisant mon deuxième prénom, que je détestais. Apprends à construire, tu as toujours adoré ça, et construis-moi une maison dans les arbres. C’est là-dedans que je veux vivre.

— Tu plaisantes.

Son sourire était diabolique.

— Non, mon chéri, absolument pas.

Une maison dans les arbres.

— Tu es sûre ?

Elle acquiesça de la tête.

C’était ce qu’elle voulait, et que je sois damné si ce n’était pas ce que j’allais lui offrir.

Je suis allé voir Oscar Mendoza et je lui ai demandé ce que cela coûterait de construire une maison dans les arbres pour ma mère. Il fut content de s’en occuper, et en plus, il voulait me parler d’un boulot. J’avais travaillé dans le domaine de la construction pour lui durant mes quatre années de lycée, et puisque son fils, Hector, n’était pas revenu d’Irak, le fait de m’avoir comme salarié serait pour lui une bénédiction. C’était amusant que je ne me sois pas rendu compte que M. Mendoza voulait m’aider jusqu’à ce que je ne sois plus amer et en colère, et que je commence à penser à ma mère à la place.

La construction de sa petite oasis dans les arbres me prit une année, à dix mètres du sol avec des fenêtres sur tous les côtés, et des portes-fenêtres qu’elle laissait ouvertes tout le temps et qui menaient à un grand balcon. Je lui avais conçu un petit coin douillet pour lire, avec des étagères intégrées dans les murs des deux côtés, et son lit se tenait sous le cadre de la fenêtre qui surplombait les séquoias, et au-delà, il y avait la mer. Elle adorait l’échelle rétractable qui la conduisait au grenier de la maison, que j’avais transformé en véranda, pour qu’elle puisse observer les oiseaux au printemps, suivre les nuages en été, regarder les feuilles changer de couleurs en automne et compter les flocons de neige en hiver. Elle me répétait souvent que, comme la pièce entière était faite de vitres, en particulier le plafond, et que les fenêtres avaient des persiennes extérieures qu’elle pouvait laisser ouvertes même en cas de pluie, c’était la plus belle chose qu’elle pouvait imaginer.

— Tu as réussi, soupira-t-elle en m’embrassant sur la joue. Tu m’as construit mon château.

Je n’oublierais jamais l’expression de son visage quand elle me dit que ses hommes avaient réalisé ses dernières volontés. Je lui avais bâti la maison de ses rêves. Mon père, Fenwick Wylie, l’avait emmenée en Italie. Elle allait quitter ce monde, heureuse de l’avoir connu.

— Je préfèrerais partir en premier, lui avais-je avoué.

Elle n’était plus assez forte pour me frapper, mais, bon sang, elle savait pincer.

— Aïe ! Mais pourquoi tu fais ça ?

Je gémis, frottant le dessous de mon biceps droit, certain d’avoir récolté un bleu.

Elle me lança un regard noir.

— Un parent ne devrait jamais avoir à enterrer son enfant, c’est contre nature. J’ai failli vivre cette épreuve quand tu étais dans l’Armée, ça m’a suffi.

J’ouvris la bouche pour la contredire.

— Donc tu t’assieds ici et tu restes fort pour ton père. Je vais vous manquer mais tu vivras à fond parce que c’est ce que je veux, Hage. C’est tout ce que j’ai toujours voulu.

Je l’attrapai et la serrai contre moi. Elle fit semblant de me repousser en éclatant d’un rire si joyeux que mon père arriva en courant. Ma mère l’avait toujours ensorcelé et ce fut encore le cas.

Après son décès, j’échangeai ma chambre avec celle de mon père. Il ne voulait pas avoir celle qui se trouvait en haut de la maison, reliée au grenier par une échelle. Je ne trouvais pas ça étrange d’être dans leur chambre. Après sa construction, nous avions habité seulement un an dedans, et c’était plutôt réconfortant de savoir que tout l’amour et toute la joie de ma mère rayonnaient littéralement des murs. Cette maison, que j’avais bâtie pour elle, avait transformé sa vie aussi bien que la mienne.

— Tu es fantastique, me dit mon père.

J’étouffai un rire parce que, oui, il était toujours aussi concis.

Il me frappa avec une paire de chaussettes roulées. Et il ajouta que je devais obtenir mon permis pour devenir entrepreneur et pouvoir réaliser aussi les rêves des autres.

— M. Mendoza a besoin d’un héritier, et je suis presque sûr qu’il aimerait que ce soit toi.

Je me retournai pour l’observer.

— Je ne suis pas son fils, mais le tien.

— Je suis capable de partager, répliqua-t-il en me souriant.

En fait, il s’avéra que M. Mendoza voulait que je travaille pour lui. Et si tant est que la chose soit possible, il le voulait encore plus depuis qu’il avait vu la maison dans les arbres, avec ses escaliers, ses panneaux solaires, et sa vue imprenable sur le ciel et la mer.

— Tu seras le concepteur innovant dont j’ai besoin, me dit-il.

Je n’ai pas compris jusqu’à ce que je sois chargé des bâtiments extravagants, des rénovations qui ne devaient pas ressembler à ce qu’elles étaient au départ, et de l’aménagement de petits espaces qui devaient donner l’impression d’être immenses et douillets. J’avais la réputation d’être celui qui pouvait regarder un immeuble et comprendre ce qu’il devait être.

— Tu es comme Michel-Ange, m’expliqua M. Mendoza. Tu es capable de voir la statue qui se cache dans un pilier de marbre.

Je le regardai, incrédule.

— Je te dis ce que tu es, affirma-t-il en me défiant de le contredire.

Je n’avais pas d’arguments à lui opposer.

Quand j’obtins mon permis, mon père fut vraiment fier. Pourtant, même ce moment-là, je le voyais faiblir progressivement. Il me serra fort contre lui et me dit qu’il m’aimait. Mais il ne pouvait survivre que pour moi, et ce n’était pas juste de le lui demander. Il était fatigué. Il avait vieilli pendant mon service militaire et une fois rentré à la maison, j’avais été choqué de voir le coup de vieux qu’il avait pris. La maladie de ma mère lui avait pris le reste. Il en avait fini, et je lui dis que je comprenais, tandis que nous regardions ensemble son dernier coucher de soleil à travers les arbres.

— Oui, soupira-t-il, caressant la rambarde du porche avant de se tourner pour me prendre dans ses bras. J’ai fait de bonnes choses.

— Tu as fait de bonnes choses ? le taquinai-je en l’étreignant fort.

— Oui m’sieur, j’ai épousé une femme merveilleuse et j’ai élevé un fils merveilleux. Gloire à moi.

Je ris doucement tandis qu’il s’attardait un peu plus longtemps que d’habitude dans mes bras. Il était parti le lendemain matin. Après les funérailles, pendant le buffet dans notre maison, M. Mendoza me demanda d’être son associé.

— Vous n’avez pas à faire ça simplement parce que vous êtes désolé pour le décès de mon père.

Il me frappa derrière la tête. Visiblement, je n’allais pas échapper à quelques tapes parentales à l’avenir, malgré les circonstances.

— Quoi ? râlai-je.

— Tu es comme mon fils, et te voir t’épanouir dans ton nouveau rôle a été une bénédiction. Pourquoi est-ce que je n’en voudrais pas plus ?

Il n’avait pas tort.

— Fais juste ce que je te dis, nous signerons les papiers demain.

Un mois plus tard, quand tout fut légal et officiel, nous avons organisé une petite soirée privée au Castaway Grill pour fêter ça. M. Mendoza fut touché quand je lui dis que non, il n’était absolument pas question de changer le nom de son entreprise. Pour moi, Mendoza et Fils Construction, c’était clair et concis, sans être mignon ou spirituel ou trop sérieux, et il eut l’air très content.

— Je ne l’avais pas vu aussi heureux depuis très longtemps, me dit Blanca Mendoza, souriant à son mari tout en me tenant la main. Je remercie Dieu tous les jours que tu sois rentré à la maison sain et sauf.

Je serrai sa main à mon tour et m’apprêtai à partir. Mais elle me retint et je fus surpris du regard sévère qu’elle me lança.

— Madame ?

Ma question provoqua un haussement de sourcils.

— Quoi ?

Là, elle commençait à me rendre nerveux.

— Tu n’avais personne à amener avec toi ce soir ?

Je grognai.

— Qu’est-ce qui ne va pas avec Taylor Ealy ? demanda-t-elle. Il est gentil, il est instituteur, il est mignon. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Comment étais-je censé lui expliquer que j’étais actuellement à la recherche d’une relation stable ? Et que même si les coups d’un soir restaient encore possibles – je n’étais pas un moine non plus – les hommes qui étaient exigeants sur le plan physique, qui s’exprimaient sur leurs envies, et qui étaient actifs au pieu étaient les seuls auxquels je pouvais envisager de donner une chance ? Les partenaires passifs, ce n’était pas mon truc. Taylor, même s’il était adorable, n’était pas pour moi. J’avais aussi des raisons plus personnelles et plus sombres.

Je grimaçai. Elle attendit.

— Peut-être que tu ne devrais pas essayer de me caser !

Cela ne la perturba pas pour autant. Blanca était sûre que j’avais besoin d’un gentil garçon à retrouver le soir à la maison. Tout comme sa fille, Marisol.

— Laisse-le tranquille, exigea M. Mendoza. Il trouvera quelqu’un quand il sera prêt. Pour le moment, nous avons du travail.

Trois ans et des centaines de projets plus tard, il avait finalement emmené sa femme ainsi que sa fille et sa famille faire un voyage en Europe. Celui que son fils, Hector, avait toujours rêvé de faire et qu’il n’avait pu accomplir faute de revenir vivant. Ce fut cathartique, et les photos qu’il m’envoyait par texto étaient vraiment magnifiques. Les plus récentes arrivaient d’Allemagne. M. Mendoza avait l’œil pour les photos et il avait pris de plus en plus de vacances pour transformer son hobby en métier. Il avait vendu un certain nombre de clichés après une exposition dans la galerie d’art locale. J’étais ravi qu’il me fasse suffisamment confiance pour me laisser tout gérer en son absence.

Ce que je n’aimais pas du tout, en revanche, c’était que même en étant si loin, à Brême, Blanca et Marisol m’envoyaient des SMS, pour me demander si j’avais eu des rendez-vous avec des hommes depuis leur départ. J’imaginais d’ici l’excitation dans leurs voix si elles apprenaient que Mitch Thayer était revenu.

L’horreur.

— Alors ?

J’avais décroché et Gail l’avait vu.

— Désolé.

— Pas grave. Dis-moi juste ce que tu vas faire quand tu le verras ?

Je fis l’idiot.

— Qui ?

— Mitch !

Je levai les yeux au ciel.

— Ah oui.

— Comment ça, ah oui ? répéta-t-elle, irritée.

J’expirai lentement.

— Encore une fois, tu es en train de parler de quelqu’un que j’ai connu il y a une éternité.

— Oui, mais…

— Et puis, il n’est pas marié ? poursuivis-je, incertain mais quasi sûr que j’avais lu quelque chose là-dessus il y a longtemps. Je croyais qu’il était marié.

— C’était il y a des années quand il jouait encore à la NFL avant d’être blessé, et de subir une opération pour remplacer sa hanche.

J’agitai les sourcils, taquin.

— Ce n’est pas comme si tu avais gardé un œil sur lui.

— Il a fait son coming out après avoir quitté la NFL.

— Oui. Je ne doute pas de toi, ajoutai-je pour la calmer, les mains levées en signe d’apaisement.

— Il y a encore peu de temps, il sortait avec ce présentateur télé, c’était quoi son nom ? Celui qui présentait la cérémonie des Oscars l’année dernière.

— Seigneur, grognai-je avant de me pencher pour l’embrasser sur la joue. Tout ça, c’est captivant, mais je crois que je vais surtout m’inquiéter pour la maison des McCauley que je suis en train de construire et qui surplombe la plage.

Le visage de Ben s’illumina.

— J’ai hâte de voir ça. Comment tu mets une maison dans la roche avec un tel dénivelé juste en dessous ? Il fait combien, quinze mètres ?

Je ne pus m’empêcher de grogner.

— C’est la partie facile. Essaie d’expliquer à Mme McCauley que non, elle ne peut pas avoir des toilettes classiques sur une satanée corniche. Ça, c’était marrant.

— Tu as mis quoi, du coup ? voulut savoir Gail.

— Des toilettes sèches comme j’ai déjà chez moi.

Elle plissa les yeux.

— C’est quoi son problème ?

— Elle pense que ça va sentir mauvais.

— Les tiens n’ont pas ce problème.

— C’est parce que nous ne sommes plus dans les années 1880, et les miennes ont un ventilateur. Et franchement, si tes toilettes sèches sentent mauvais, c’est que tu as fait quelque chose qui ne va pas quand tu les as installées, ou que tu n’as pas suivi les instructions.

— Je connais beaucoup de gens qui en ont maintenant pour économiser de l’eau.

— J’adore la manière dont nos conversations digressent, fit Toby avec un petit rire.

— On se voit plus tard.

J’allais partir quand Gail m’arrêta.

— Et à propos de Mitch ?

Je lui lançai un regard blasé.

— Chérie, il ne me verra probablement même pas. Cette ville n’est pas si petite.

— Mais si c’est le cas ?

Je haussai les épaules.

— Si c’est le cas, ce n’est pas grave. Tu verras. Tout change et on ne revient jamais vraiment en arrière.

— Tu en es sûr ?

— À 100%, la rassurai-je. Mitch Thayer et moi, c’est de l’histoire ancienne.

Elle pencha la tête et me sourit.

— On ne sait jamais.

Mais moi, je le savais. C’était fini, totalement fini, et parfois, il valait mieux ne pas remuer le passé.

EN TRAVERSANT la rue principale pour prendre un café chez Elixir, je souris en repensant à Gail qui avait l’air de s’inquiéter, même après tout ce temps, de Mitch Thayer et moi. Peut-être qu’au lycée, cela ressemblait à une de ces histoires qui duraient toute la vie.

À l’intérieur, la queue était longue, mais Beth Tommey, la femme de mon ami Derek, le propriétaire des lieux, siffla dans ma direction et me tendit un mug avec la manche protectrice et le bouchon déjà prêt.

Je souris timidement tandis que je sortais de la file d’attente pour atteindre la caisse où je récupérai ma tasse. Je me penchai pour attraper un billet de cinq dollars que je gardais dans ma chaussure de course.

— Arrête. Tu sais que tu ne paies pas pour le café.

Je me redressai et soupirai bruyamment pour qu’elle l’entende bien.

— Quoi ? me défia-t-elle. Tu croyais que travailler ici, gratuitement dois-je ajouter, pendant six mois le temps que Derek se remette de son opération du dos, n’allait pas te donner droit à du café gratuit pour la vie ?

Elle gronda.

— Ça suffit maintenant !

Non seulement le café gratuit quand Derek ou elle étaient présents, mais tous leurs employés me connaissaient aussi de vue.