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Une enquête des plus insolites pour Mary Lester !
Elle quite la terre ferme et embarque sur un chalutier de grande pêche pour une campagne dans les mers les plus inhospitalières du monde.
Sur le Drakkar, fleuron de la flotille lorientaise, des incendies se déclarent régulièrement mettant en péril la vie des quinze hommes d'équipage. Qui est le pyromane suicidaire ? Pour le découvrir, pas d'autre moyen que d'embarquer et de partager la vie de l'équipage.
Et, sur l'Océan, entre les Féroé et l'Islande, on est plus près de l'Enfer que du Paradis.
Découvrez le tome 12 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante !
EXTRAIT
Ce sont d’étranges choses que les rêves.
Pourquoi Mary Lester avait-elle vu Guitte en songe ? Guitte, la patronne de la Taverne des Korrigans, cette vieille dame à la personnalité si attachante qu’elle avait rencontrée lors d’une enquête à Concarneau.
Le plus drôle était qu’elle ne se souvenait pas de la nature de son rêve. Ce n’était pas un cauchemar, non, il lui avait semblé que Guitte voulait lui dire quelque chose. Peut-être lui reprocher de n’être pas, comme elle l’avait promis, retournée la saluer.
En quittant Concarneau, son enquête finie, Mary s’était juré de revenir la voir. Promesse reportée – d’autres urgences l’avaient sollicitée – puis tombée dans les oubliettes.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
C'est du grand art que ce polar ! - Jmdoe, Babelio
Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne. - Charbyde2, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !
Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.
À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.
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Seitenzahl: 243
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Jean FAILLER
Aller simple
pour l’enfer
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 St-Évarzec
Ce livre appartient à
xxxxxxexlibrisxxxxxx
Remerciements à :
Danielle Bornazzini,
Pierre Deligny,
Nicole Gaumé,
Yves et Sylvaine Guillemont,
Jean-Pierre et Maryvonne Salaun,
l’Armement Jégo-Quéré de Lorient.
Bibliographie :
« Furie de temps », Thalassa - FR3
A la mémoire de mon amie,
Guitte des « Korrigans »,
qui m’a inspiré cette histoire.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
ISBN 978-2907572-09-5
La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.
Retrouvez les enquêtes
de Mary Lester sur internet :
http://www.marylester.com
Éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h - N° 10
Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec
Dépôt légal 2e trimestre 1998.
Aux marins
qui vivent ainsi au quotidien,
Aux terriens qui quelquefois
trouvent le poisson trop cher.
Ce sont d’étranges choses que les rêves.
Pourquoi Mary Lester avait-elle vu Guitte en songe ? Guitte, la patronne de la Taverne des Korrigans, cette vieille dame à la personnalité si attachante qu’elle avait rencontrée lors d’une enquête à Concarneau.
Le plus drôle était qu’elle ne se souvenait pas de la nature de son rêve. Ce n’était pas un cauchemar, non, il lui avait semblé que Guitte voulait lui dire quelque chose. Peut-être lui reprocher de n’être pas, comme elle l’avait promis, retournée la saluer.
En quittant Concarneau, son enquête finie, Mary s’était juré de revenir la voir. Promesse reportée – d’autres urgences l’avaient sollicitée – puis tombée dans les oubliettes.
On était aux premiers jours de janvier, Guitte n’ouvrait sa taverne qu’aux alentours de dix-huit heures. En sortant du commissariat, Mary monta dans sa Twingo et prit la route de Concarneau. Par la voie express, il y avait à peine vingt minutes de route.
Lorsqu’elle descendit sur le port, la nuit était déjà tombée. Sur la place, devant la ville close, les lampadaires jetaient leur lueur rougeâtre sur les gens et les choses.
Des gens, il y en avait bien peu dans les rues. Sur la place, les voitures se faisaient rares. Quelques terrasses de bistrot éclairaient encore des tables désertes, mais la porte de la Taverne des Korrigans était close, le panneau de bois mis. Pourtant, au pignon, une petite fenêtre restait allumée.
Mary se gara devant la porte défendue par des volets massifs et s’engagea à pied dans la venelle qui longeait la vieille maison dont les murs s’en allaient de guingois. Tout au fond, elle le savait, il y avait une autre ouverture. Derrière les verres de couleur de cette porte, une lumière sourdait et un vague bruit de meubles déplacés lui parvint lorsqu’elle colla son oreille au battant.
Elle fronça les sourcils : que se passait-il là-dedans ?
De son index replié, elle frappa au carreau. Le bruit s’arrêta net et, après un temps de silence, une voix de femme demanda :
– Qu’est-ce que c’est ?
Mary Lester se crut autorisée à plaisanter :
– Police, ouvrez !
Mais elle n’eut pas plus tôt prononcé ces deux mots qu’elle les regretta. Une atmosphère sinistre planait sur cette venelle étroite et mal éclairée, comme si une aura de malheur enveloppait tout soudain cette maison, assurément une des plus vieilles de Concarneau.
Elle frissonna. Derrière la porte, des pas s’approchaient. Elle entendit la clé tourner dans la serrure avec un grincement sinistre, puis le battant s’entrouvrit. Le visage anxieux d’une femme apparut. Une très jolie femme qui n’allait pas tarder à franchir le cap de la quarantaine et qui la regardait, inquiète et interrogative :
– Police ? mais…
– Pardonnez-moi, dit Mary mal à l’aise, c’était une plaisanterie.
– Une plaisanterie ? répéta la femme sans comprendre.
– Oui et non, dit Mary de plus en plus gênée. J’ai fait la connaissance de Guitte au cours d’une enquête de police, ici à Concarneau et j’étais venue la saluer. En réalité, je suis bien lieutenant de police, mais ce n’est pas en cette qualité que je suis ici ce soir, je voulais juste saluer Guitte, lui présenter mes vœux…
– Vos vœux, dit la femme d’une voix morne, il est bien temps !
– Elle n’est pas là ? demanda Mary vaguement inquiète.
La femme poussa un peu le vantail de la porte et se pencha vers la venelle, comme pour s’assurer que Mary était seule. Un lampadaire secoué par le vent éclairait l’étroit passage d’une lueur vacillante. Quelque part sur un toit une girouette grinçait. La femme écouta un instant, tendue, puis rassurée elle s’écarta, libérant le passage.
– Entrez.
Le linteau de pierre était si bas que Mary dut se courber pour ne pas le heurter du front. Elle descendit les deux marches creusées en leur milieu, menant à la salle basse de la taverne. La salle était vide, il y régnait un froid humide et une déprimante odeur de lendemain de fête, un remugle de tabac froid et d’alcool. Seul le bar était éclairé par les lumières crues des néons dissimulés derrière les grosses poutres du plafond. Les blocs de sécurité, au-dessus des portes, dispensaient une lueur verdâtre. Les chaises étaient posées pattes en l’air sur les tables vernies; dans les niches, les gnomes sculptés par Henri, l’ancien maître des lieux, ricanaient hideusement.
Il régnait dans cette salle que Mary avait connue si gaie, si animée, une pesante atmosphère de drame.
Elle fit quelques pas, revint vers le bar :
– Où est Guitte ?
– Vous n’avez donc pas su ? demanda la femme d’une voix lasse. Guitte est morte.
– Morte ? fit Mary déconcertée. Mais quand ? Comment ?
– On l’a enterrée hier, dit la femme.
– Mon Dieu ! dit Mary en serrant ses mains sur son duffel-coat. Elle paraissait taillée pour vivre cent ans !
La femme haussa les épaules :
– On l’a retrouvée là, au pied de l’escalier.
D’un mouvement du front, elle montrait l’arrivée des degrés abrupts qui menaient à l’étage.
– Là…
Mary regarda l’endroit qu’on lui indiquait. Les carreaux de faïence brillaient dans l’ombre à l’endroit où on avait retrouvé le corps de Guitte des Korrigans…
– Elle s’est tuée en tombant ? demanda-t-elle.
– Non, d’après le médecin, elle était morte avant. Crise cardiaque. Le malaise a été la cause de la chute.
Elle leva les yeux sur Mary :
– Vous la connaissiez bien ? Je ne vous ai jamais vue au bar.
– Je l’ai rencontrée lors d’une enquête que j’ai faite à Concarneau. Peut-être vous en a-t-elle parlé. Cette histoire de drogue pêchée par un chalutier. Un nommé Lucien Le Berre avait été tué, et un marin de l’Atalante avait été blessé à coup de couteau ici même.
– Ah oui, dit la femme en joignant les mains comme si elle allait prier, Tibère, Petit Pierrot… Mais alors, vous êtes…
– Mary Lester…
– Mary Lester ! dit la femme, si elle nous a parlé de vous ! Ah oui, et plus d’une fois encore ! C’est qu’elle vous aimait bien !
– Je l’aimais bien aussi, dit Mary.
– Tout le monde aimait Guitte, dit la femme avec conviction.
– Et vous, demanda Mary, qui êtes-vous ?
– Sylvia Guennec, je suis sa belle-fille.
– J’ignorais que Guitte eût un fils.
– Yves, c’est mon mari, mais tout le monde l’appelle Younn.
– Vous habitez Concarneau ?
– Non, Lorient. Mon mari est capitaine d’armement à Keroman.
– Keroman, c’est bien le port de pêche de Lorient ?
– C’est ça.
– Et ça fait quoi, un capitaine d’armement ?
– Ça s’occupe de la gestion d’une flotte de pêche pour un groupement d’armateurs.
– Ah…
Mary fit de nouveau trois pas dans le bar. Sylvia Guennec lui proposa :
– Voulez-vous boire quelque chose ?
– Merci. Vous êtes fermé, je crois ?
– Ça ne m’empêche pas de vous servir…
– Non. Vous êtes gentille, mais j’étais venue pour saluer Guitte. Il y a des mois que je me proposais de le faire, et puis le temps a passé… Vous savez ce que c’est… Je vous présente mes très sincères condoléances. Cette nouvelle m’a littéralement assommée. Je m’en veux de n’être pas revenue plus tôt… Je vais vous laisser, vous avez à faire.
Sylvia Guennec eut alors un geste spontané qui surprit Mary : elle s’interposa vivement entre elle et la porte :
– Vous ne voulez pas attendre un peu ?
Mary s’arrêta :
– Attendre quoi ?
– Mon mari va arriver.
Mary pensa in petto : «Il va arriver, et alors ? Qu’est-ce que je ferai de plus ? Lui présenter mes condoléances ? Et à part ça ? Ça ne la fera pas revenir, la pauvre Guitte !»
Sylvia Guennec regagna son arrière-bar à pas lents, prit un torchon et se mit à essuyer la tablette de bois verni avec un soin exagéré pour se donner une contenance :
– Voilà, dit-elle d’une voix lente, Yves a des ennuis…
– Ah ! dit Mary en revenant vers le bar.
– Guitte lui avait souvent recommandé de vous en parler.
Elle s’étonna :
– À moi ? Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Elle avait été très impressionnée par la manière dont vous aviez mis la main sur les truands qui avaient tué Tibère. Elle disait à Moisan, quand il venait boire un coup : «Eh bien, c’est du propre, mon Loulou, si cette jeune fille n’était pas venue à votre secours, jamais vous n’auriez été fichus d’arrêter ces types !»
– Et que répondait Moisan ?
– Il rigolait et il lui répliquait : «Tu as raison Guitte. Tiens, remets-nous donc un coup, à sa santé.»
Mary sourit. C’était bien de Moisan ! Il avait perdu ses illusions et ses ambitions depuis bien longtemps. En avait-il jamais eu d’ailleurs ? Sa vie s’était arrêtée le jour où sa mère l’avait fait entrer dans l’administration, au lieu d’en faire un marin-pêcheur, comme l’était son père.
– Vous le voyez de temps en temps, Moisan ?
– Il vient moins. Depuis qu’il est en retraite, il s’est acheté un canot et il est en mer presque tous les jours.
– Eh bien, dit Mary, au moins maintenant, il fait ce qu’il veut.
– Ouais, dit Sylvia Guennec.
Visiblement, elle s’en fichait bien des états d’âme du ci-devant inspecteur Moisan. Elle pensait à son mari.
– Et votre belle-mère, dit Mary, pensait que j’aurais pu aider votre mari ?
– Assurément. Elle vous pensait capable de tout !
– C’est trop d’honneur ! Vous me dites qu’il a des ennuis. C’est vague. Des ennuis de quel ordre ?
– Dans son travail.
– Ah… dit Mary.
Elle soupira, pensant : «Qui n’en a pas !» Et elle ajouta :
– Je ne vois pas en quoi je pourrais lui être utile. Vous savez, j’enquête sur les délits, voire les meurtres, suivant les instructions bien précises de mon patron.
Elle omettait de dire que, bien souvent, elle prenait de telles libertés avec ces instructions, que ça n’allait pas sans heurts avec la hiérarchie.
– Y a-t-il eu des plaintes de déposées ?
– Non.
À nouveau elle s’efforça de plaisanter :
– On a tué quelqu’un ?
Mais ce n’était pas le jour. La plaisanterie tomba à plat. Il y eut un silence, puis la porte grinça. Sylvia Guennec eut l’air soulagée :
– Voilà Younn, dit-elle.
•
Yves Guennec était un quinquagénaire de taille moyenne qui fumait des cigarettes anglaises. Il devait même en fumer beaucoup trop, si on en jugeait à la couleur de ses doigts jaunis de nicotine. Il eut l’air étonné en voyant Mary et, quand sa femme eut fait les présentations, il s’exclama : «Ah, c’est donc vous dont ma mère me parlait si souvent ?»
Sa poignée de main était ferme.
– Je ne sais ce que vous a dit Guitte, fit Mary, mais j’ignorais qu’elle eût un fils. Jusqu’à ce que j’entre dans cette maison j’ignorais aussi la mort de votre mère. Permettez-moi de vous présenter mes sincères condoléances.
Le visage de Yves Guennec s’était assombri. Il hocha la tête pour remercier Mary.
– Ça a été un coup très dur pour moi, dit-il.
Il regarda sa femme et rectifia :
– Je veux dire pour nous. Sylvia avait beaucoup d’affection pour Guitte.
Elle nota qu’il appelait sa mère par son diminutif. Et à nouveau Sylvia ajouta :
– Tout le monde avait de l’affection pour Guitte. Elle était si bonne !
Elle continuait machinalement d’astiquer son verre qui brillait sous les lumières de l’arrière-bar.
Yves Guennec reprit :
– Vraiment, on ne s’y attendait pas. Mourir comme ça, si brutalement…
Mary fut sur le point d’ajouter un lieu commun du type : «nul ne sait le jour ni l’heure…», une de ces phrases qui fleurissent à la sortie des cimetières et peut-être que l’autre aurait répondu : «on est bien peu de chose…», mais elle avait toujours trouvé ce genre de réflexion si tarte qu’elle s’en abstint.
Yves Guennec frissonna :
– Il fait un froid du diable, ici. Sylvia, est-ce que c’est chauffé là-haut ?
– Bien sûr, j’ai allumé le poêle.
Il se tourna vers Mary :
– Vous ne voulez pas monter ? Nous serions plus à l’aise pour causer.
Mary hésita :
– Je ne voudrais pas vous déranger.
Il s’exclama :
– Déranger qui ? Allez, venez, en souvenir de Guitte !
Mary le suivit dans l’escalier pentu comme une échelle meunière et Sylvia lui emboîta le pas après s’être assurée de la bonne fermeture des portes. Arrivé sur un palier obscur, Yves Guennec poussa une porte qui donnait sur une pièce assez vaste à usage de cuisine et de salle à manger. Elle sourit en y entrant : décidément on ne manquait pas aux usages qui voulaient qu’à Concarneau on soit toujours reçu dans la cuisine.
Contre le mur, un poêle de fonte orné de carreaux de faïence dispensait une chaleur agréable. Yves Guennec s’en approcha, exposa ses mains aux flammes qui dansaient derrière une fenêtre en verre noirci de suie, puis se les frictionna en s’exclamant : «Bon sang, que ça fait du bien !»
– C’est ici que se tenait Guitte, dit-il. Quand elle fermait le bar, elle faisait monter ses copines pour prendre un dernier verre. Elle débouchait volontiers une bouteille de champagne – elle appelait ça son somnifère – et ça y allait le papotage ! Pauvre Guitte…
Il avança un fauteuil de rotin garni de coussins :
– Mais asseyez-vous donc ! Que voulez-vous boire ?
– Si vous avez un Perrier…
– De l’eau ! s’exclama-t-il, de l’eau chez Guitte ! Mais savez-vous que si je fais ça, elle est capable de revenir me tirer les oreilles ?
Il souriait à présent, il devait avoir la même nature heureuse que sa mère à qui il ressemblait, par moments de façon frappante.
– Moi je prendrais bien un grog, dit-il. J’ai été à bord du Drakkar toute l’après-midi et je mentirais en disant que j’ai eu chaud.
– C’est un des bateaux dont vous vous occupez ? demanda Mary.
– C’est LE bateau à problèmes, intervint Sylvia Guennec.
Il y eut un silence pendant lequel Yves Guennec regarda sa femme avec reproche, d’un air de demander : «De quoi te mêles-tu ?»
Mary, gênée, se sentait de trop. Le silence s’éternisait, chacun s’était figé, attendant que quelqu’un se décide à parler.
Ce fut Yves Guennec qui se lança :
– Alors, tu nous le fais ce grog ? demanda-t-il à sa femme.
Celle-ci, agacée, regarda son mari d’un air de dire : «Comme il te plaira, mon ami». Puis, avec un haussement d’épaules, elle se tourna vers le coin-cuisine. Mary la vit remplir une bouilloire qu’elle mit sur la gazinière. On entendit le plouf du gaz qui s’enflamme, puis un bruit de verres entrechoqués.
Yves Guennec s’agita sur son siège de rotin qui gémit.
– Comme tout le monde, dit-il avec un petit rire qui sonnait faux, j’ai parfois des ennuis dans mon boulot. Ma mère – et ma femme – s’imaginent qu’il est possible de se faire aider par quelqu’un de l’extérieur.
– C’est à vous d’en juger, dit Mary évasive.
Puis elle se tourna vers Sylvia Guennec qui versait du rhum dans les verres :
– Très léger pour moi, s’il vous plaît.
– Ma femme vous l’a peut-être dit, reprit-il, je m’occupe d’un armement, à Lorient.
Mary hocha la tête. Oui, on lui avait dit.
– Mon boulot, poursuivit-il, consiste à gérer les navires, les équipages, en bref, à faire que tout se passe bien.
– Et tout ne se passe pas bien, dit Mary.
– Il y a toujours de petites anicroches, dit Yves Guennec, mais depuis quelque temps il se produit sur les bateaux, enfin sur un des bateaux, des incidents inquiétants.
– Qu’entendez-vous par là ? demanda-t-elle.
– Au cours des dernières marées, il y a eu plusieurs départs de feux.
– Vous voulez dire des débuts d’incendie ?
– Oui.
– Et vous pensez que ce sont des incendies volontaires ?
– Oui.
Yves Guennec regarda ses mains attentivement. Il avait la bouche pincée et Mary sentait que ce qu’il allait dire lui coûtait terriblement.
– Ça ne peut pas être autrement, dit-il enfin.
Puis il regarda Mary dans les yeux :
– Quand les terriens parlent de danger sur un bateau, ils pensent toujours tempête, échouage, coque percée par un haut-fond. Or, avec les bateaux que nous avons maintenant, ces risques sont extrêmement réduits : nous connaissons la météo avec plusieurs jours d’avance, les moteurs sont de plus en plus fiables et les instruments de navigation, d’une précision jamais atteinte. Non, le plus grand danger qui puisse survenir sur un navire en mer, c’est le feu.
– Ce sont pourtant des navires en fer, dit Mary.
Yves Guennec sourit :
– Voilà bien une réflexion de terrien ! Dans un bateau, ce n’est pas la coque qui risque de brûler. La coque, elle est dans l’eau !
– C’est quoi alors, demanda-t-elle, à demi vexée de s’être fait traiter de «terrien».
– Ce ne sont pas les matières combustibles qui manquent à bord : connexions électriques, moteurs, gas-oil, l’équipement intérieur qui est en bois, literie, et j’en passe. Par ailleurs, le moindre feu à l’intérieur du bateau produit des fumées, le plus souvent toxiques, qu’il est impossible d’évacuer.
– Ces feux se produisent-ils lorsque le bateau est à quai ?
– Non, ça n’est jamais arrivé.
– Donc, si je vous suis bien, il y a, parmi vos équipages, un incendiaire qui se manifeste lorsque le bateau est en mer.
– Tout à fait.
– Mais c’est un comportement suicidaire ! s’exclama-t-elle.
– Je ne vous le fais pas dire, fit Yves Guennec. Le malheur est que ce type, en plus de sa peau, met en péril le bateau et ses seize hommes d’équipage.
Mary regarda Sylvia Guennec qui servait les grogs.
– C’est complètement fou !
Le capitaine d’armement hocha tristement la tête et dit en écho :
– Complètement fou, en effet.
– Et ça se produit toujours sur le même bateau ?
– Oui.
– Ah…
Elle insista :
– Ça arrive toujours avec le même équipage ?
– Toujours.
– Je suppose que vous devez exploiter plusieurs bateaux du même type ?
– En effet, dit Guennec. L’armement possède quatre chalutiers de grande pêche, des 55 mètres en acier qui travaillent dans l’Ouest Écosse et dans l’Ouest Irlande. Compte tenu de leur éloignement du port, ces bateaux restent sur zone pendant un mois.
– Ils ne rentrent à Lorient qu’au bout d’un mois ? demanda Mary.
– Au bout d’un mois en effet. Mais, nous avons, en Écosse, ce que nous appelons des bases avancées où nos bateaux viennent décharger leur pêche chaque semaine.
– Où ça ?
– À Lochinver. C’est un petit port d’Écosse…
Il sourit :
– Je suppose que vous allez me demander de préciser ce qu’est une base avancée ?
Mary hocha la tête :
– Ce serait aussi bien.
– C’est un entrepôt que nous avons sur place. Les bateaux viennent y débarquer leur pêche tous les huit jours, le poisson est ensuite transporté à Lorient par camions.
– Je comprends, dit-elle, ainsi vos bateaux ne perdent pas de temps à faire le trajet, un temps qui est plus utilement occupé à pêcher.
– Exactement. Ces bateaux représentent un investissement considérable, il est impératif qu’ils soient rentabilisés au maximum.
» Ils font donc quatre marées d’une semaine, poursuivit Guennec, ensuite le bateau rentre à Lorient et l’équipage bénéficie de dix jours de repos. Puis, ils repartent pour une nouvelle marée d’un mois.
– Sur quel bateau ces incidents se produisent-ils ?
– Sur le Drakkar.
– Qui commande ce Drakkar ?
– Mon plus jeune patron, Franck Mélennec.
– Quel âge a-t-il ?
– Vingt-neuf ans. C’est très jeune pour commander un si grand bateau. C’est moi qui l’ai imposé. Quand je lui ai confié son premier commandement, il n’avait pas encore vingt-cinq ans. Il a fait plusieurs marées sur un trente-cinq mètres et il est passé très vite sur un cinquante-cinq mètres.
– Ce doit être un bon marin, pour que vous lui ayez confié de telles responsabilités.
– C’est un très bon marin. Dans quelques années, quand il aura acquis l’expérience qui lui manque encore, ce sera un grand patron de pêche. Seulement…
– Seulement il y a ces incendies, dit Mary.
– Oui.
– Qu’en dit-il ?
– Rien. Ce n’est pas un gaillard très loquace. Plutôt le genre de type à n’ouvrir la bouche que lorsqu’il a quelque chose à dire.
Mary hocha la tête :
– Je vois…
– Et ses matelots ?
– Il a son équipe, les mêmes à un ou deux près, depuis son premier commandement. Ils le suivraient en enfer, leur confiance en ses qualités de marin est sans faille. Cependant, les autres équipages murmurent qu’il a le mauvais œil. Depuis la perte du Saint-François…
Mary dressa l’oreille :
– Il a déjà perdu un bateau ?
– Ouais, dit brièvement Guennec. Il y a quatre ans. Son premier commandement sur un cinquante-cinq mètres.
– Comment cela s’est-il passé ?
– Le feu…
– Encore ?
– Ouais… C’était sa seconde marée sur ce type de bateau. À la première, il avait fait des pêches magnifiques. En tonnage, trente pour cent de mieux que ses «sister-ships».
– Pardon ?
– Ses «sister-ships». On appelle ainsi les bateaux construits sur le même modèle… les autres cinquante-cinq mètres, quoi.
» Trente pour cent c’est énorme, poursuivit Guennec. Un tiers de plus !
– À quoi peut-on attribuer ces résultats miraculeux ?
– Au flair du capitaine, à sa science, certains disent à sa chance.
– Ça a dû faire des jaloux !
– Ouais… S’il avait été marié, on aurait dit qu’il avait une veine de cocu. Las, il est célibataire… En ce qui me concerne, vis-à-vis de l’armement, c’était aussi un grand succès. J’avais pris sur moi de lui confier ce commandement. Je jouais gros mais là aussi je peux dire que j’ai eu du flair.
– Jusqu’à cet incendie…
– Jusqu’à cet incendie…
Guennec regardait fixement la tranche de citron qui flottait sur son grog fumant. Il but une gorgée en se brûlant un peu, ce qui le fit grimacer. Sa femme, ayant fait le service, était venue s’asseoir près de Mary.
– Comment cela s’est-il passé ? demanda-t-elle.
Guennec laissa passer un instant de silence et son visage se crispa, comme si le rappel de ces faits lui était douloureux.
– C’était en février, voici quatre ans, dit-il d’une voix lente. Le Saint-François était venu en révision à Lorient après deux marées formidables, comme je vous l’ai dit. Il prit la mer un mardi matin, par très mauvais temps, vents de suroît à ouest suroît de quarante à quarante-cinq nœuds, mer forte.
– Vos bateaux partent en mer par mauvais temps ? s’étonna Mary.
– Pas tous, mais les gros oui. Franck était impatient de rejoindre sa zone de pêche. Passé les îles Glénan, le vent est monté jusqu’à cinquante nœuds, l’anémomètre s’est bloqué à plusieurs reprises, la mer était une véritable furie. Ils ont reçu un message de détresse d’un autre bateau lorientais, un trente-cinq mètres qui était en panne de machine et ils se sont portés à son secours. Bien sûr, tout l’équipage du Saint-François était à la manœuvre. Il s’agissait de passer une remorque au Lorientais avant que la mer ne le drosse sur les cailloux alentour de Penfret. Ce n’était pas commode, avec cette furie de temps. Ils y sont pourtant parvenus et ont réussi à dérouter le Commandant-Charcot, c’était son nom, des roches sur lesquelles il allait tout droit. Évidemment, cette manœuvre a pris beaucoup de temps. Quand les hommes, exténués, sont retournés au carré, une fumée épaisse sortait des coursives. En leur absence, le feu avait pris dans une armoire électrique. En temps ordinaire, il y aurait toujours eu quelqu’un pour s’apercevoir du départ de feu et pour le maîtriser. Là il était trop tard. Une fumée toxique sortait de l’entrepont et plusieurs hommes ont été à demi asphyxiés en essayant de combattre le sinistre. Quand il a vu qu’il n’y avait plus rien à faire, Franck Mélennec a demandé une évacuation par hélicoptère au CROSS Étel. Il est resté à la barre jusqu’à l’extrême limite. Je communiquais avec lui par radio et, devant la gravité de la situation, je lui avais ordonné de quitter le navire. Voyant qu’il n’y avait plus rien à faire, il a fini par sauter à l’eau, revêtu de sa combinaison de survie, et il a été récupéré, à demi noyé, par son équipage. Pour finir, le Charcot en dérive a traversé sans encombre la barrière rocheuse des Moutons, un vrai miracle; il a été pris en charge par le remorqueur de Concarneau dans la baie et il est parvenu au port sans autre encombre.
– Et le Saint-François ?
– Il a continué à brûler et puis il a fait côte au Pouldu, où il s’est échoué.
– Mélennec a-t-il été inquiété ?
– Non. Pourquoi l’aurait-il été ?
– Je ne sais pas, dit Mary, je ne suis guère au fait des usages en matière de sinistre maritime, mais il me semble que lorsqu’on perd un bateau de cette valeur, il doit bien y avoir enquête.
– Il y a eu enquête, confirma Yves Guennec. Toutes les liaisons radio avaient été enregistrées, il s’est avéré que Franck Mélennec n’avait commis aucune imprudence, que, bien au contraire, il avait fait tout son devoir en se portant au secours d’un bateau en perdition, et que sa conduite avait été exemplaire à tous points de vue. Compte tenu des circonstances, il avait ramené tous ses hommes à terre sains et saufs, ce qui était un véritable exploit.
– Et l’enquête a donc conclu à un accident.
– Tout à fait. Un court-circuit, ça arrive… C’est une accumulation de circonstances malheureuses qui a conduit au drame.
Mary but son grog, pensive. Au mur, la pendule de Guitte égrenait le temps. C’était une vieille pendule aux bois tarabiscotés, au cadran marqué de chiffres romains, qu’il fallait remonter tous les jours avec une grosse clé de fer. Elle sonnait les quarts et les demies et aux heures, elle donnait le carillon de Westminster ; après ce chant de gloire, elle sonnait gravement les heures : dong… dong… dong… dong…
Le poêle ronflait doucement, son gros tuyau noir montait le long du mur blanc où il se perdait par un coude de métal annelé. Mary se sentait bien dans cette pièce. Le grog lui avait brûlé les lèvres, la langue, la gorge, et maintenant il lui semblait qu’elle avait une boule de feu au creux de l’estomac. La tête lui tournait légèrement et elle devait être un peu grise.
Heureusement, Sylvia Guennec mit sur la table basse un paquet de petits-beurre. Elle en grignota quelques-uns et réclama un verre d’eau. Yves Guennec lui, se fit servir un autre grog.
– Je suppose, dit-elle, qu’il est relativement facile de connaître le nom des hommes d’équipage qui étaient à bord lorsque les feux se sont déclarés.
– C’est évidemment la première chose que j’ai examinée, dit Yves Guennec.
– Combien y a-t-il d’hommes à bord d’un tel navire ?
– Seize. Le patron, bien sûr, Franck Mélennec, un lieutenant qui fait office de second, un radio, un bosco, un chef mécanicien, deux graisseurs, un cuisinier, huit matelots.
– Et quels sont ceux qui étaient à bord lors des sinistres ?
– Le patron, le bosco, le chef mécanicien, un des deux graisseurs, le cuisinier et quatre matelots.
– Le second a été changé ?
– Le second change souvent. C’est fréquemment un jeune lieutenant qui vient d’avoir son brevet que l’on place ainsi auprès d’un patron expérimenté avant de lui confier le commandement d’une pinasse.
– C’est quoi une pinasse ?
– Un bateau de plus petite taille, un vingt-quatre ou un trente-cinq mètres. Ils ont gardé ce nom depuis l’époque où, à Lorient, des petits bateaux faisant la pêche côtière étaient construits en pin.
– Ah… Le radio aussi a changé.
– Oui. En fait, le rôle du radio n’est plus aussi important qu’il a pu l’être autrefois. Maintenant le patron a tous les instruments de communication à la passerelle.
– Que fait donc le radio ?
– Le plus souvent, il travaille avec les autres matelots, sur le pont.
Sylvia Guennec fumait silencieusement, en regardant alternativement son mari et Mary Lester. Yves Guennec alluma une autre cigarette et dit en reposant le briquet sur la table basse :
– Voyez, ce n’est pas simple à résoudre.
– En effet, dit Mary.
Elle réfléchit, puis demanda :
– Bien sûr, le patron ne peut pas tout surveiller.
– Quand le bateau est sur les lieux de pêche, le chalut est à l’eau vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le patron ne quitte pas la timonerie.
– Il faut bien qu’il dorme, tout de même, dit Mary.
– Il a sa couchette à la passerelle. Quand il dort, le second prend le commandement.
Et il ajouta après un silence :
– Il dort très peu.
– Et les autres ?
– Le cuisinier ne quitte pas sa cuisine…
– Il n’y dort pas, tout de même ! ironisa-t-elle de la même manière.
