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Plongez-vous au cœur d’une lutte anti-terroriste à la fois émouvante et terrifiante !
Paris – 2015
Les responsables présumés d’une puissante organisation trouble aux ramifications internationales sont arrêtés. Alors que progresse l’enquête destinée à réunir les preuves nécessaires à leur inculpation, une demande de libération est adressée anonymement à la police française en charge du dossier. Si la France ne cède pas à cette requête, une attaque terroriste de grande ampleur est à prévoir. Tous les services concernés, jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, sont sur les dents pour tenter de remonter la piste qui les mènera aux maîtres-chanteurs…
Parallèlement, à Londres, un groupe de jeunes étudiantes amatrices de pilotage s’apprête à décoller pour Paris à bord d’engins volants nouvelle génération. Elles doivent séjourner dans la capitale le temps d’un week-end…
Avec ce premier tome, Firmin Le Bouhris nous entraîne dans une nouvelle série d’espionnage palpitante aux multiples rebondissements !
EXTRAIT
Aucun d’entre eux ne ressentait le froid vif qu’un vent incisif amplifiait en permanence, giflant brutalement les silhouettes sombres des arbres. Curieusement, l’hiver jouait les prolongations tardives… il avait mis si longtemps à démarrer et le printemps s’impatientait. Concentrés et tendus à l’extrême, comme lors de chaque intervention, les hommes du GAO1, cagoule rabaissée, tout de noir vêtus, attendaient dans leurs véhicules le signe du coup d’envoi à l’heure légale. L’action devait se dérouler dans des immeubles de standing parisiens, tous situés dans des quartiers résidentiels huppés, loin des cités pourries. Tout était silencieux ; le calme avant la tempête.
Au même moment, dans six autres villes de province, Lille, Metz, Rennes, Lyon, Bordeaux, Marseille, se préparaient les hommes des différents GIR2 du GIGN ou du RAID. Depuis l’attentat contre le journal Charlie Hebdo de janvier 2015, les forces d’intervention coopéraient de plus en plus, l’objectif étant le même…
À PROPOS DE L’AUTEUR
Né à Kernével en 1950 , Firmin Le Bourhis vit et écrit à Concarneau en Bretagne. Après une carrière de cadre supérieur de banque, ce passionné de lecture et d’écriture s’est fait connaître en 2000 par un premier ouvrage intitulé Quel jour sommes-nous ?, suivi d’un second, Rendez-vous à Pristina, publié dans le cadre d’une action humanitaire au profit des réfugiés du Kosovo.
Connu et reconnu bien au-delà des frontières bretonnes, Firmin Le Bourhis est aujourd’hui l’un des auteurs de romans policiers bretons les plus appréciés, avec vingt-huit enquêtes déjà publiées. Il est également l’auteur d’essais sur des thèmes médicaux et humanitaires.
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Seitenzahl: 446
Veröffentlichungsjahr: 2015
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FIRMIN LE BOURHIS
Menaces
1. Attaques sur la capitale
éditions du Palémon
Z.I de Kernevez
11B rue Röntgen
29000 Quimper
DU MÊME AUTEUR
Auxéditions Chiron
-Quel jour sommes-nous ? La maladie d’Alzheimer jour après jour
- Rendez-vous à Pristina - récit de l’intervention humanitaire
Auxéditions du Palémon
n° 1 - La Neige venait de l’Ouest
n° 2 - Les disparues de Quimperlé
n° 3 - La Belle Scaëroise
n° 4 - Étape à Plouay
n° 5 - Lanterne rouge à Châteauneuf-du-Faou
n° 6 - Coup de tabac à Morlaix
n° 7 - Échec et tag à Clohars-Carnoët
n° 8 - Peinture brûlante à Pontivy
n° 9 - En rade à Brest
n° 10 - Drôle de chantier à Saint-Nazaire
n° 11 - Poitiers, l’affaire du Parc
n° 12 - Embrouilles briochines
n° 13 - La demoiselle du Guilvinec
n° 14 - Jeu de quilles en pays guérandais
n° 15 - Concarneau, affaire classée
n° 16 - Faute de carre à Vannes
n° 17 - Gros gnons à Roscoff
n° 18 - Maldonne à Redon
n° 19 - Saint ou Démon à Saint-Brévin-les-Pins
n° 20 - Rennes au galop
n° 21 - Ça se Corse à Lorient
n° 22 - Hors circuit à Châteaulin
n° 23 - Sans Broderie ni Dentelle
n° 24 - Faites vos jeux
n° 25 - Enfumages
n° 26 - Corsaires de l’Est
n° 27 - Zones blanches
n° 28 - Ils sont inattaquables
n° 29 - Dernier Vol Sarlat-Dinan
n° 30 - Hangar 21
n° 31 - L'inconnue de l'archipel
n° 32 - Le retour du Chouan
n° 33 - Le gréement de Camaret
Menaces - Tome 1 - Attaques sur la capitale
Menaces - Tome 2 - Tel le Phénix
Menaces - Tome 3 - Pas de paradis pour les lanceurs d'alerte
CE LIVRE EST UN ROMAN
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,
des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant
ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’autorisation d’effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d’Exploitation du droit de Copie (CFC) - 20, rue des Grands Augustins - 75 006 PARIS - Tél. 01 44 07 47 70/Fax : 01 46 34 67 19 - © 2015 - Éditions du Palémon.
NOTE DE L’AUTEUR
Comme pour chaque enquête, le texte intègre différents ingrédients que j’ai rassemblés ici, la majorité des personnages de cette histoire ayant existé, dit et fait ce que j’ai relaté. Souvent la réalité dépasse la fiction, et je laisse aux lecteurs le soin de deviner ce qui relève de ma seule imagination…
BIBLIOGRAPHIE
Pourquoi des kamikazes ? Les raisons d’un désastre
Avishai Margalit et Amos Elon
Éditions Les empêcheurs de penser en rond
VOL moteur - 1ermagazine ULM
Parution le 10 de chaque mois
Connaître l’enquête policière
Stéphane Berthomet et Patrick Mauduit
Collection Métier Journaliste - Victoires Éditions
Carte VFR France AVION-JOUR
VFR Visual Flying Rules
La théorie du Chaos
Vers une nouvelle science
James Gleick
Éditions Champs-Flammarion. N° 219. Août 2004
La Banque
Comment Goldman Sachs dirige le monde
Marc Roche
Éditions Albin Michel. Septembre 2010
REMERCIEMENTS
À mon épouse, pour sa patience habituelle lors de la relecture et des corrections, sans oublier mes deux filles, Nathalie et Gwen et bien sûr mes petits enfants, Clémence, Lukas et Nino…
À mes gendres, Sébastien Godard et Philippe Bozzi ainsi que Pascale, sœur de Philippe, pour ses informations sur Londres où elle réside.
À mon ami, Pascal Vacher, Officier de Police Judiciaire, pour ses précieux renseignements techniques.
À Lionel Collet, déjà complice dans une précédente enquête et à son ami instructeur de vol d’ULM qui m’a beaucoup appris et fait partager sa passion.
Préambule
Dans la nuit du dimanche 1er mai 2011, soixante-dix-neuf membres des Navy Seals, les commandos d’élite de la marine américaine, arrivent à Abbottabad au Pakistan à bord de quatre hélicoptères.
Dans un raid audacieux de quarante minutes, orchestré par la CIA, ce commando militaire des forces spéciales américaines va investir la résidence bunker du chef d’Al-Qaïda. L’homme le plus recherché au monde, Oussama Ben Laden, sera éliminé au bout d’une longue traque de près de dix ans après les attentats du 11 septembre 2001.
Quatorze ans après le 11 septembre 2001 et quatre ans après la mort de Ben Laden, le monde n’en a pas fini avec la menace djihadiste, bien au contraire…
La nébuleuse Al-Qaïda a muté, secrétant de multiples métastases : Al-Qaïda au Maghreb islamique, Boko Haram, Ansar al-Charia, Front al-Nusra, Daesh ou État islamique qui prend désormais progressivement le leadership… Toutes se sont lancées à l’assaut de nouveaux territoires, en Afrique du Nord, au Sahel, en Syrie, en Irak et dans la péninsule arabique, toujours animées par la haine de l’occident et prêts pour perpétrer des attentats qui frapperont des victimes innocentes. On découvre ainsi que la question du terrorisme reste loin d’être réglée. D’autant que la révolte des pays arabes a ouvert le champ à d’autres perspectives, très éloignées du seul souci de démocratisation qui avait pu séduire les pays européens, dans un premier temps… Et chaque jour l’occident le voit bien, que ce soit en Libye, Égypte, Syrie, Irak…
Pour les puissances occidentales, Daesh bouscule les positions acquises… La naissance d’un califat à cheval entre la Syrie et l’Irak doté d’un chef autoproclamé établi à Mossoul constitue une véritable boule de feu qui confirme une crainte présente dès le début du printemps arabe. Celle de voir le renversement de certains régimes autocratiques produire davantage un délitement des institutions que l’avènement d’une démocratie. Et cela au profit de forces mortifères prêtes à reprendre la croisade abandonnée par Al-Qaïda en menaçant la France et les autres pays occidentaux, en globalisant la terreur. Le danger vient notamment de la légion étrangère de ce groupe terroriste, venue d’Europe. Son effet dévastateur n’est plus à démontrer. Décapitations d’otages occidentaux, massacre de civils qui refusent de se soumettre à sa « lecture » du Coran, massacre de cent quarante-huit enfants par les Talibans dans une école à Peshawar au Pakistan, près de deux mille personnes tuées par Boko Haram au Nigéria, assassinats des intellectuels, destructions de monuments historiques et de pièces liées à la culture et de tout ce que représentent les forces de l’ordre… Leur comportement porte le signe de la folie et de la barbarie…
La décomposition de la Syrie et de l’Irak et le caractère contagieux du phénomène ont pour effet de nouer des solidarités qui étaient inenvisageables il y a encore ne serait-ce que quelques mois. Aux temps chauds, certains avaient vendu un peu vite la peau d’Assad au nom de la liberté, avant de devoir maintenant frapper ses ennemis, au nom de la sécurité… Tout comme un certain ministre iranien subitement très sollicité par les Britanniques et les Français voire un ministre saoudien, l’ennemi juré mais non déclaré. Et tout cela avec pour toile de fond l’embrasement de Gaza et le trouble jeu de la Russie en Ukraine…
Le plus inquiétant dans l’immédiat dans un monde globalisé et médiatiquement hystérisé, c’est que le front est potentiellement partout. À Sydney, Bruxelles, Canada, Paris, Copenhague, Tunis ou Peshawar…
Le plus inquiétant dans l’immédiat étant que de nombreuses cellules dormantes, peu structurées, surtout en Europe, sont prêtes à agir et parfois peuvent être déclenchées par des groupes d’individus peu scrupuleux seulement soucieux de tirer des ficelles à des fins personnelles bien éloignées de l’idéologie dont ils se réclament afin de manipuler et faire agir des kamikazes ou des poseurs de bombes… voire des personnes isolées formées en Afghanistan ou au Pakistan et bien sûr en Syrie et en Irak qui, à tout moment, pour des raisons imprévisibles, commettront les pires actes…
La France n’a pas été épargnée par les attentats ces dernières années : en juillet 1995 dans une rame de RER à la station Saint-Michel, ou dans le RER B à la station Port-Royal en décembre 1996, ou encore les 11 et 15 mars 2012 à Montauban et à Toulouse, le mercredi 7 janvier 2015, l’attentat contre le journal Charlie Hebdo qui fit douze morts et une dizaine de blessés graves. L’on comptait dans les victimes d’illustres dessinateurs caricaturistes comme Charb, Cabu, Wolinski, Tignous… Deux frères déclenchèrent la tuerie et un troisième individu du même groupe s’engagea conjointement dans un massacre dans un hyper Cacher après avoir sauvagement abattu une policière municipale en lui tirant dans le dos. Le bilan final sera de dix-sept morts plus les trois terroristes et de nombreux blessés…
Un attentat se produira un peu plus tard en février à Copenhague, un autre en mars, dans le Musée du Bardo à Tunis…
C’est là ce que recherchent les esprits détraqués mais diaboliquement efficaces du nouveau terrorisme. Faire savoir qu’un attentat peut survenir à toute heure et partout. Faire croire qu’un djihadiste sommeille potentiellement en tout Musulman. Aussi, il s’en est suivi une chasse aux djihadistes de retour de Syrie dans tous les pays européens à commencer par la Belgique réputée pour être la plaque tournante des arrivées massives d’armes de guerre. C’est ainsi que les 15 et 16 janvier 2015, la police fédérale de Belgique s’est affrontée avec ceux-ci lors d’une découverte de planque alors qu’ils s’apprêtaient à commettre un raid imminent contre les forces de l’ordre… Même démantèlement par la police en Allemagne. Car tous ces attentats sont aussi un piège politique comme une bombe à fragmentation dont l’effet sur nos sociétés occidentales déjà sous tension serait d’allumer la haine entre les peuples et on mesure bien l’ampleur diabolique de ce piège, celui de désigner les ennemis de l’Islam…
Terreur sans frontière et crime sans guerre vont continuer à se propager dans notre propre domicile par la télévision et Internet…
C’est dans cet état d’esprit que s’inscrit le premier volet d’une série de thrillers qui posera les bases d’une équipe internationale dont l’objectif sera de traquer partout dans le monde ceux qui se cachent derrière cette folie meurtrière dont le paravent est l’extrémisme religieux et une lecture particulière du Coran…
Le deuxième volet s’appuiera sur celui-ci et vous conduira de Paris au Caire en passant par l’Italie pour un sujet bien différent… Chaque tome traitant d’un nouveau thème avec un même but, la traque et l’arrestation des commanditaires…
L’homme a créé des dieux,
L’inverse reste à prouver.
Serge Gainsbourg
I
Paris. Fin mai 2015.
Aucun d’entre eux ne ressentait le froid vif qu’un vent incisif amplifiait en permanence, giflant brutalement les silhouettes sombres des arbres. Curieusement, l’hiver jouait les prolongations tardives… il avait mis si longtemps à démarrer et le printemps s’impatientait. Concentrés et tendus à l’extrême, comme lors de chaque intervention, les hommes du GAO1, cagoule rabaissée, tout de noir vêtus, attendaient dans leurs véhicules le signe du coup d’envoi à l’heure légale. L’action devait se dérouler dans des immeubles de standing parisiens, tous situés dans des quartiers résidentiels huppés, loin des cités pourries. Tout était silencieux ; le calme avant la tempête.
Au même moment, dans six autres villes de province, Lille, Metz, Rennes, Lyon, Bordeaux, Marseille, se préparaient les hommes des différents GIR2 du GIGN ou du RAID. Depuis l’attentat contre le journal Charlie Hebdo de janvier 2015, les forces d’intervention coopéraient de plus en plus, l’objectif étant le même…
Ils guettaient le signal. Pas un bruit. Tout devait se commander par gestes. En habitués des interpellations difficiles, ils savaient, mieux que quiconque, comment se mouvoir, se placer et agir avec efficacité et rapidité, ce qui n’était plus à démontrer depuis les récents succès de leurs interventions. Chacun repensait à tous ces gestes techniques mille fois répétés à l’entraînement. Il s’agissait d’avoir le bon comportement si une fusillade venait à éclater.
Puis, le top général fut donné à tous les groupes simultanément. Les premiers hommes arrivaient déjà face à la porte prévue. Ils sonnèrent au cas où les occupants de l’appartement viendraient ouvrir spontanément, ce qui fut le cas pour certains d’entre eux. Face à la porte concernée par la huitième intervention, ils donnèrent un deuxième coup de sonnette rapide, puis des coups répétés de la main sur la porte, tendant l’oreille pour tenter de percevoir ce qui se tramait de l’autre côté… Des bruits de pas et de la précipitation devinrent perceptibles dans l’appartement. Après une sommation itérative, sur ordre donné d’un signe, un policier se plaça face à la porte et, à l’aide d’un door-breaker, l’enfonça immédiatement. L’entrée dans les lieux se fit en un éclair, comme à l’entraînement. Par binômes, les policiers se placèrent pour contrôler chaque pièce. Un homme fut immédiatement arrêté et menotté sans qu’il oppose la moindre résistance, surpris et hébété par la force et la rapidité de l’intervention.
Dans les différents appartements, des ordres furent donnés pour que femmes et enfants s’habillent et soient regroupés dans une seule pièce. Cris et pleurs créèrent une curieuse ambiance dans ces logements si tranquilles encore quelques minutes auparavant. Ici ou là, une femme repoussée sans brutalité mais fermement protestait à grandes envolées d’injures et de lazzis ; animée par la haine qui se lisait dans ses yeux, elle maudissait le chef du commando et ses séides. La fureur est un combustible inépuisable… Puis, s’isolant dans un malheur qu’elle croyait unique, elle se calma, refrénant sa rage. Une autre s’était même lancée dans une bordée d’injures comme ils en avaient rarement entendu.
L’opération se déroula parfaitement et de manière assez identique dans les huit lieux d’intervention. Huit hommes furent arrêtés et conduits vers les commissariats centraux des villes respectives : quatre sur Paris, quatre en province, car dans deux logements, il n’y avait que des femmes et des enfants. Ces derniers furent aussitôt dirigés sur Paris.
Dès lors, les perquisitions commencèrent dans chaque logement, interminables et minutieuses. Durant de longues heures, les enquêteurs examinèrent toutes les affaires et les documents présents, rédigèrent sur place les procès-verbaux et procédèrent aux saisies et scellés judiciaires, rassemblant pêle-mêle téléphones portables, ordinateurs et cartes bancaires…
Dans le même temps, des hommes de la Brigade Financière et de la Brigade de Recherches et d’Investigations Financières3 accompagnaient des inspecteurs des impôts du « Château », du groupe régional d’enquêtes économiques, ainsi dénommés car ils étaient installés rue du Château des Rentiers à Paris dans le XIIIe. Ils appuyaient les officiers de police judiciaire de la DCPJ sur une opération dans les luxueux bureaux du siège social de l’O.S.M.4, installée dans un quartier chic d’un arrondissement huppé de Paris.
Bien avant la fin de la journée, les bureaux de certains OPJ étaient occupés par les interpellés et par les scellés fraîchement collectés. Une course contre la montre s’engageait afin d’exploiter le temps des gardes à vue tout en assurant la rédaction des procès-verbaux des interpellations, des notifications de garde à vue et des auditions d’identité…
Le responsable de cette action, le commissaire Franck Waltersen, rendait compte à son supérieur direct, patron de la DCPJ, puis il appellerait le directeur de la DGSI au fur et à mesure des premiers résultats obtenus lors de cette vaste opération nationale :
— L’effet de surprise a été total. Les arrestations se sont faites en douceur. De nombreux documents nous laissent déjà penser que « la pêche » sera fructueuse et nous n’avons pas encore commencé à travailler sur les disques durs des ordinateurs, les téléphones portables ou fixes, les cartes bancaires et autres pièces à conviction. Dans quelques jours, nous devrions voir plus clair et déférer les premières mises en examen.
Le responsable venait de parler en affectant l’optimisme.
— Très bien. Compte tenu de la personnalité des interpellés, il est indispensable qu’il n’y ait ni bavure ni le moindre vice de forme. Calez-vous bien sur les délais légaux de garde à vue et respectez leurs droits, je veux une application stricto sensu de la procédure pénale. Ils parlent tous français ?
— Oui, oui, tous. Pas de problème pour leur signifier leurs droits. Nous avons respecté l’appel à avocat, à médecin, l’accès au téléphone…
— C’est en effet très important car, sans tarder, nous pouvons nous attendre à devoir faire face à des avocats et pas des moindres… Inutile de leur concéder de la matière quand nous pouvons l’éviter.
— J’avais donné des instructions très strictes en ce sens.
— Parfait. Il ne reste qu’à attendre tous les résultats…
Le patron de la DCPJ raccrocha et l’image du commissaire Franck Waltersen s’imposa encore quelques secondes. Il l’appréciait pour son implication totale, mais s’inquiétait car il considérait qu’il travaillait trop au risque de nuire à sa santé. Depuis que son épouse l’avait quitté, il devait le forcer de plus en plus à prendre ses congés et il considérait que ce n’était pas une bonne chose… Son poste exigeait d’avoir un esprit clair en toutes circonstances.
Les interrogatoires commençaient avec vigueur du côté des officiers de police judiciaire et étaient subis avec fébrilité, du côté des interpellés. Quadragénaire ou quinquagénaire, chacun d’eux occupait une place en vue : tantôt chef d’entreprise performante, tantôt homme politique élu avec de nombreux mandats d’administrateur d’institution consulaire, de banque ou de compagnie d’assurances, voire encore directeur de services de grandes administrations. En fait, ils profitaient tous de postes clés de décideurs en plus de la direction de l’O.S.M., cette association dont il restait encore à percer tous les secrets.
Si les interrogatoires ne livrèrent que peu d’informations au cours de la nuit, documents et disques durs d’ordinateurs se montrèrent plus bavards. Le blanchiment caractérisé de capitaux devenait évident, même s’il restait à approfondir et à clarifier, car il s’ouvrait sur de multiples ramifications internationales. Que dire enfin des nombreuses malversations et infractions de toutes sortes relevées dans le fonctionnement de l’O.S.M. ? Il fallait désormais évaluer les responsabilités de chacun. De même, une grande quantité de tracts et ouvrages saisis au siège de l’association laissaient entrevoir une activité subversive voire à tendance sectaire dure.
Au petit matin, officiers de police judiciaire et interpellés étaient exténués par ces vingt-quatre heures d’enquête sans relâche. À l’aube de cette nouvelle journée, ils atteignaient la fin de la garde à vue. En raison de la notoriété des personnes interpellées, au moment le plus crucial, des avocats réputés entraient en scène et tous les médias exploitaient le scoop. Les arrestations et les perquisitions faisaient grand bruit et tous les feux de l’actualité étaient désormais braqués sur l’O.S.M.
Cette association avait déjà défrayé la chronique à de multiples reprises durant ces dernières années. L’Organisation Syncrétique Mondiale s’efforçait de se montrer vertueuse, s’affirmant ouverte à toutes les religions ; pourtant, ici ou là, certaines associations de défense la considéraient comme une secte et réclamaient, à cor et à cri, qu’elle soit condamnée, dissoute et interdite en France. Mais les huit dirigeants avaient, jusque-là, toujours réussi à faire fi de ces attaques en règle et, bien conseillés par leurs avocats, contre vents et marées, avaient su au contraire s’imposer et se développer de façon extraordinaire en France, mais aussi de manière significative aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg et en Allemagne. L’objectif avoué de l’organisation était de conquérir l’Union Européenne, elle assurait d’ailleurs être déjà représentée dans chacun des pays membres, puis elle s’implanterait dans le monde entier.
Cette nouvelle association brouillait les repères que tout le monde croyait acquis et son organisation était caractéristique de celle d’une secte voire d’une société secrète… Tous les membres de cette synarchie allaient donc devoir s’expliquer sur les objectifs poursuivis.
Le commissaire Franck Waltersen, Alsacien d’origine, proche du patron de la DCPJ et du directeur de la DGSI car ce dernier service n’était plus sous la tutelle de la DCPJ mais dépendait depuis mai 2014 du ministère de l’Intérieur, approchait de la cinquantaine, mais il semblait plus âgé, sans doute à cause de son visage froissé par l’anxiété et la pression de sa charge. Il avait toujours forcé le respect de ses hommes de par sa droiture, son courage et sa compétence.
Grand, les cheveux poivre et sel, il restait impassible comme d’habitude. Ce qui l’intriguait le plus était un ouvrage, sorte de Bible de l’O.S.M., découvert chez chacun des membres. Depuis quelques années, il avait beaucoup entendu parler de cette association et de certains de ses disciples extrémistes voulant créer un monde nouveau, une terre idéale. La police avait toujours craint que la discrétion dont ils faisaient preuve ne soit proportionnelle aux désastres qu’ils complotaient. Rassemblés en salle de réunion autour de ce manifeste, les dirigeants s’étaient exclamés :
— Cela fait longtemps que nous aurions dû prendre d’assaut les places fortes de ces types !
— Mais sur quelles présomptions ? avait rétorqué le commissaire.
— Avec des cinglés comme eux, nous ne devrions pas avoir besoin de présomptions !
Le commissaire se contenta de hausser les épaules en signe d’impuissance.
— Écoutez, plusieurs personnes, voisines de ces énergumènes, prétendent qu’il se passe vraiment des trucs bizarres chez eux, des personnes étrangères et de toute évidence peu recommandables vont et viennent ! rajouta le plus entêté d’entre eux.
— Les gens pensent toujours qu’il se passe « des trucs bizarres chez leurs voisins » dans la mesure où ils ne vivent pas comme eux ou ne pensent pas comme eux, tout simplement… répondit le commissaire.
— Quand on voit des personnes, disons, douteuses, aller et venir de façon incessante…
— Pourtant, les états qui nous ont été remontés ne nous ont jamais permis de considérer cette association comme une secte ou quoi que ce soit de ce type ni qu’elle puisse être en quelconque infraction. Nous n’avons jamais obtenu d’informations formelles prouvant que leurs adeptes pouvaient donner dans l’occultisme, dans une idéologie politique subversive voire quelque forme d’extrémisme que ce soit. Ils condamnent notre façon de penser et seraient ravis d’imposer leur utopie et leur propre Dieu ou ce qu’il est censé représenté à leurs yeux, c’est tout.
Chacun méditait, faisant passer l’ouvrage de main en main.
— De quel genre de Bible s’agit-il ?
— Pas le genre que vous emmenez à la messe !
— Satanique ?
— Non, même pas. Il n’y a là-dedans rien sur le culte satanique ni les symboles qui y sont associés. Ces hommes se considèrent inspirés par un Dieu unique pouvant rassembler des courants de pensée, aussi bien chrétien que juif ou musulman, beaucoup de leurs concepts proviennent du soufisme et du salafisme. Disons tout de même que la dominante se trouve être à caractère islamique radical… Est-ce l’arbre qui cache la forêt ?
— Ils ratissent large. C’est comme en politique aujourd’hui, on gouverne en prenant à droite, à gauche et au centre ! s’exclama l’homme en éclatant d’un rire communicatif.
— Oui. Sauf qu’ici tout est exprimé sous forme de paraboles, de proverbes et de prophéties empruntés à toutes les religions. Les pages sont truffées de personnages et d’images qui pénètrent au plus profond de la conscience et la mission des disciples consiste à procéder à une nouvelle inquisition, si nous pouvons la définir de la sorte… Ils doivent suivre l’élu dans toute sa gloire et, si nécessaire, jusque dans la mort, jusqu’à l’anéantissement des résistances à nos croyances. S’ensuivent toutes sortes de prophéties apocalyptiques et autres runes, toujours à caractère islamique radical, ce qui me faisait dire tout à l’heure ce que je pensais…
— La seule idée qu’il puisse exister parmi nous des gens capables de tels délires me rend malade !
*
Répliques médiatiques.
Les réactions des médias ne tardèrent pas. Déjà les avocats des personnes arrêtées ne se privaient pas pour s’exprimer publiquement, réagissant contre la mise en examen éventuelle de leurs clients.
— Beaucoup de bruit pour rien ! L’éventualité d’une détention signifierait qu’elle soit totalement à charge, car la notion de secte ou d’organisation effectuant du blanchiment de capitaux nous paraît absolument ahurissante ! Les seules charges réelles pourraient viser les idées de nos clients car elles ne seraient pas partagées par le pouvoir en place, ce qui, en aucun cas, ne peut être considéré comme un crime ou une infraction, que je sache ! s’exclama l’un d’entre eux.
Un autre l’appuyait en ce sens :
— Tout est exagéré, comme l’intégralité de ce dossier. Nous ne sommes pas en présence d’un gigantesque complot qui menacerait la République ! Il n’y a ni trouble à l’ordre public ni victime. Posséder des écrits, fussent-ils révisionnistes, ce qui n’est pas le cas, n’est pas un délit à partir du moment où ils ne sont pas diffusés. Je regrette vivement la publicité désastreuse faite à ces personnes connues. On donne à cette affaire un retentissement sidérant !
Interrogés sur l’activité de l’association, les avocats faisaient chorus pour donner une réponse semblable à une leçon bien apprise :
— C’est, avant tout et uniquement, un groupement intellectuel très actif qui rassemble plusieurs concepts religieux et qui, en même temps, défend des valeurs morales contre la fausse justice de la raison d’état. Leur attrait est dû à l’intérêt qu’elle porte à chaque être humain, et à la possibilité d’effectuer un travail sur soi permettant à l’individu de tirer le meilleur profit de sa vie ici-bas. Il apporte un « mieux-être » aux personnes insatisfaites par leur situation actuelle et Dieu sait que les sujets d’insatisfaction ne manquent pas ! Voilà précisément sur quoi repose l’activité de cette association… En réalité, rien de répréhensible !
Malgré les propos tantôt véhéments, tantôt apaisants, rapportés par les médias, tous les officiers de police judiciaire concernés par cette affaire travaillaient sans relâche à la recherche d’indices qui permettraient de mettre en examen les huit hommes qui conduisaient et administraient cette association. Ils se défoulaient sur leur clavier avec une irritation croissante tout en effectuant leur travail consciencieusement.
La façade de l’organisation incriminée commençait à se fissurer, des lacunes incontestables apparaissaient dans la gestion. Quant à la réalité de l’objectif de l’association, il dévoilait huit riches dirigeants plus frustrés par ce qu’offrait la société civile actuelle que menés par une réelle motivation spirituelle et désintéressée. Ceux-ci se consacraient, de fait, à des activités autres qu’économiques sans toutefois constituer ni une mafia ni une réplique de la franc-maçonnerie, quelle que soit leur obédience… On aurait pu dire que cette association ressemblait vaguement à l’église de scientologie, cette entreprise capitaliste ultra-sophistiquée, tout en recherchant, cependant, à jouer, en finalité, un rôle politique, religieux, économique et culturel. Bref, l’O.S.M. semblait vouloir obtenir le pouvoir par tous les moyens et imposer ses idées… Idées ou pensée unique, dont les traits principaux restaient inspirés de l’islamisme radical !
*
DCPJ5.
Le lendemain matin, après une deuxième nuit blanche ou presque, le commissaire Franck Waltersen fit le tour de son équipe interne d’officiers de police judiciaire. C’était un ancien homme de terrain qui avait atterri derrière un bureau, sans perdre son tranchant. Animé par une éthique et des convictions, il ne se dérobait pas derrière un double langage.
— Alors les gars, où en êtes-vous ?
— Heureusement que nous possédons des écrits et des documents, car ils ne sont pas bavards, les bougres ! Ils sont tous visiblement bouffés par la haine du monde. Quand je dis du monde, je devrais dire de notre monde occidental. Quant à nos questions, elles ne nous conduisent nulle part. C’est à se taper la tête contre les murs… mais y a-t-il encore des choses à comprendre ?
— C’est pas sûr ! Nous ne vivons pas sur la même planète…
— En revanche, ce qui est étonnant chez eux, c’est qu’ils se comportent avec l’assurance des types qui ne craignent rien, comme s’ils bénéficiaient de protections. J’ai parfois du mal à supporter leur arrogance et leurs sarcasmes.
— Peut-être sont-ils protégés, mais, de toute façon, quand on dépasse « une ligne blanche » continue, on est verbalisé, et eux, ils l’ont dépassée ! Tout le monde connaît l’expression : au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable ; eh bien, ils en sont là… Ah, autre chose ! Je ne voudrais pas que soit divulgué le moindre détail de cette affaire aux médias. Pour chacun d’entre nous, le message de la grande direction est très clair, nous devons nous en tenir aux communications faites par notre représentant et pas un mot de plus !
Ils s’isolèrent un instant tous ensemble dans la salle de repos pour prendre un énième café et apaiser l’excitation qui les animait, comme après chaque longue épreuve d’interrogatoires lourds. Ils se retrouvaient alors perdus dans leurs pensées. Des pensées chaotiques et fortement troublées par la fatigue dans un esprit au ralenti. C’était généralement un moment où les officiers de police judiciaire dormaient encore moins que les personnes en garde à vue ! Aussi aimaient-ils parcourir les quotidiens étalés sur la table qui venaient d’arriver et s’informer de l’état général du monde, de la région et de la ville. Ils appréciaient tous cette heure qui précédait le lever du jour. C’était un instant d’intimité bien qu’immergé dans la réalité sociale du moment. La nuit continuait à s’accrocher aux toits de la ville, les réverbères dans la rue plus bas étaient encore allumés, mais la première lueur de l’aube avait déjà commencé à traiter de transparence les couches supérieures de l’atmosphère…
*
Franck Waltersen, privé.
Le portable privé de Franck Waltersen sonna. Amélie, le prénom de sa fille, s’affichait à l’écran. Il décrocha en prenant son verre en plastique empli de café et revint s’asseoir à son bureau afin d’être plus tranquille pour lui parler quelques instants.
— C’est moi, papa !
— J’ai bien vu. Alors ma grande, quoi de neuf, qu’est-ce qui t’amène ?
— Je voulais savoir pour le week-end prochain, est-ce qu’on se retrouve toujours comme prévu ?
Il connaissait parfaitement sa fille et sentit tout de suite au ton de sa voix que la question devait cacher quelque chose, voire souhaiter une réponse autre que celle qui s’imposait, puisqu’ils devaient passer le week-end ensemble, comme prévu de longue date. Mais, sous le coup de cette affaire importante, il se laissa aller au jeu de sa fille, cette jeune fille qui était l’être qu’il adorait le plus au monde.
— Pourquoi ? Tu as un empêchement ? Pour moi, il n’y a rien de changé !
— C’est-à-dire que… je ne voudrais pas te contrarier ou te faire faux bond… mais je voulais savoir si tu ne voyais pas d’inconvénient pour qu’on reporte notre rencontre…
— Je vois… J’ai de la concurrence ! Il y a une histoire de petit copain là-dessous !
— Heueueu… non… Je veux dire, pas vraiment… Enfin, si, un peu quand même, mais rien de bien sérieux, pour l’instant.
— D’accord. Je sens que je dois céder ma place, à contrecœur, mais l’amour n’attend pas ! C’est bien ça ?
— C’est vrai ? Tu es bien d’accord ?
— Accordé ! Mais, pas de relâche sur les études, c’est l’année de la maîtrise.
— Non. Non. Tu sais bien que tu peux me faire confiance ! Je n’ai rien loupé jusqu’à présent, que je sache !
— C’est vrai ! Tu me rappelleras après le week-end pour me dire comment c’était ? De toute façon, ce sera toujours plus drôle que de retrouver son vieux père. Vous allez faire quoi au juste, si ce n’est pas indiscret ?
— Les parents de Fabien ont face à la mer, à Cabourg, un appartement qu’ils louent en saison. Comme dans le moment il est libre, on voudrait en profiter un peu, tout en révisant, car nous sommes dans la même promo.
— D’accord, ainsi l’élu du moment, et mon adversaire, s’appelle Fabien… L’ai-je croisé ou ses parents ?
— Non. Car il n’est là que depuis cette année, il a fait sa licence ailleurs, ses parents ont été mutés, enfin bref… rien de spécial.
— Tu en as parlé à ta mère ?
— Non, pas encore. Je n’arrive pas à la joindre. Mais, de toute façon comme c’était avec toi que je devais me trouver, je voulais ton accord avant de l’appeler.
— Eh bien, il me reste à te souhaiter de passer un bon week-end et tu donneras le bonjour à ta mère quand tu l’auras !
— Pas d’problème, papa, je t’adore ! Merci et je te fais de gros bisous !
Franck Waltersen raccrocha avec le sourire. Chaque fois qu’il entendait sa fille, il la voyait, comme si elle se trouvait devant lui. Il existait toujours une très grande complicité entre eux et encore plus depuis que son épouse l’avait quitté, cela faisait neuf ou dix ans à présent, peut-être plus… Il ne s’en souvenait plus très bien. Son boulot et ses horaires abominables avaient eu raison de son couple. Ils n’avaient jamais divorcé, ils n’en avaient pas trouvé le temps sans doute, car son épouse travaillait dans une importante entreprise de négoce et elle assumait le rôle de directrice commerciale, en étroite collaboration avec son Président Directeur Général… si étroite qu’un jour elle avait oublié de rentrer et… le PDG l’avait emporté…
Il ne lui en voulait pas. C’était la vie ! « Quand les passions du métier sont trépidantes et prennent le dessus, c’est ce qui arrive »… se disait-il souvent. Bien que très éloignés l’un de l’autre, leurs relations restaient saines. Amélie fut l’unique enfant du couple, choyée des deux côtés ; même si elle souffrait de la situation, elle ne le montrait pas. Elle semblait croquer la vie à pleines dents et réussissait ses études de droit avec bonheur. Ses notes avaient toujours été excellentes. Elle apprenait tout avec une facilité déconcertante et visait l’École Nationale de la Magistrature de Bordeaux…
« Déjà en maîtrise »… se dit-il en la regardant sur la photo qui se trouvait toujours sur son bureau. À vingt ans, Amélie faisait plus que son âge. Aujourd’hui, elle en avait vingt-deux ; un mètre soixante-dix, élancée, les cheveux châtains qu’elle avait depuis quelques mois éclairés de mèches blondes… Elle ressemblait à sa mère, belle, déterminée et vive. Franck Waltersen se demandait souvent s’il aimait toujours son épouse. Cette question restait sans réponse. Toujours est-il qu’il n’avait plus jamais eu de relations sérieuses ni durables avec une autre femme depuis qu’elle l’avait quitté. Son métier et sa fille étaient toute sa vie. Il savait cependant que sa fille prendrait un jour son envol et qu’il devrait peut-être envisager de penser à sa vie privée… le métier n’offrant pas tout. Chaque fois qu’il y pensait, cette idée s’imposait comme une évidence et pourtant, il ne changeait rien à son quotidien pour aller dans ce sens et cela lui faisait plutôt froid dans le dos…
*
Retour aux gardés à vue.
Les huit hommes arrêtés faisaient la une. Le débat était ouvert sur leurs activités et celle de l’O.S.M. Certains journaux se montraient prudents tandis que d’autres déclaraient que l’association était une secte et la condamnaient avec virulence, s’insurgeant et s’interrogeant sur l’activité « d’élu » ou « de décideur » des personnes concernées pour mettre en avant leur infiltration dans tous les systèmes de la société civile… Des attentats mettaient une fois de plus le monde en émoi à Bagdad en Irak, en Afrique du Nord, au Liban, à Bombay en Inde, la capitale du Maharashtra, et, plus près de nous, à Marrakech au Maroc où de nombreux Français se comptaient parmi les victimes.
En Israël, un kamikaze venait de se faire sauter dans un café à une heure de grande affluence. En France, ce n’était guère plus réjouissant : hold-up sanglant dans une agence bancaire, un gang vidait les bureaux de tabac tandis qu’un autre semblait s’être spécialisé dans le vol de métaux de toutes sortes, la hausse des cours des matières premières jouant à plein… Sans oublier les actes répétés des mafias de l’Est spécialisées en vols de moteurs de bateaux6, de tracteurs, sans oublier toutes les voitures… pompant délibérément des centaines de millions d’euros dans les richesses de la France. Puis, au fil des pages, suivait la longue liste des faits divers habituels… Encore une fois, rien ne venait remonter le moral du lecteur pour cette nouvelle journée.
Les motifs de mise en examen s’accumulaient au fil des heures et, au terme des quarante-huit heures, le patron de la DCPJ demanda au commissaire Franck Waltersen de rassembler tous les mandats, il devait rendre compte à sa hiérarchie. Cet homme de l’est de la France avait acquis une solide réputation grâce à ses capacités de meneur et à son efficacité.
— Nous sommes bien face à une affaire de blanchiment de capitaux et de malversations diverses : détournement d’actifs, abus de biens sociaux et j’en passe, avec, pour l’instant encore, peu d’éléments au regard de ce que nous pouvons imaginer découvrir lorsque nous aurons véritablement reconstitué tous les organigrammes de leur organisation et les nombreuses interférences d’associations et de sociétés dont le siège se situe pour la plupart dans des pays où la fiscalité est « allégée » et dont les dirigeants sont peu regardants quant à l’origine des fonds versés et des opérations effectuées…
— Je vois… mais vous détenez bien des preuves certaines et non discutables ?
— Absolument !
— Il ne faut pas que, dès demain, les avocats viennent nous brandir des éléments contradictoires démontrant que tout a été monté à charge dans le seul but d’inculper les huit hommes !
— Non, non, aucune crainte ! Ceci ne les empêchera pas, bien sûr, de s’égosiller pour tenter de diffamer la police comme d’habitude en pareil cas. Mais, la loi étant la même pour tout le monde, le calme suivra la tempête médiatique actuelle. Pour tous les officiers de police judiciaire en charge de ce dossier, il est déjà parfaitement clair que nous nous trouvons au tout début d’une énorme affaire dont personne aujourd’hui ne peut imaginer la portée !
Compte tenu de l’importance de l’affaire, un magistrat du TGI de Paris avait été désigné et se trouvait auprès du patron de la DCPJ.
Les mises en examen furent confirmées dans les minutes qui suivirent.
La lumière pâle se colora au fil des minutes, réveillant progressivement les perspectives éblouissantes de la capitale. En cet instant très matinal, le calme régnait.
Pour les huit hommes, l’existence avait été ainsi faite de croisements et de choix qui les emportaient sur une route autre que celle qu’ils avaient imaginée. Ils voulaient garder leurs secrets. Mais, n’en est-il pas ainsi pour chacun d’entre nous ? Chaque individu étant conduit par l’aveugle qui se trouve en lui, la vie avance de cette manière. Au fond, leur choix n’était-il pas qu’une illusion ? Était-il infléchi par l’histoire, les traditions, la géographie, les racines, les croyances, ou alors était-il simplement le fruit du hasard ?
Les huit hommes prirent la nouvelle de leur mise en examen avec une sombre résignation, presque comme un affront personnel, dans un silence lourd de réprobation, soudain submergés de tristesse et de colère ; leur regard trahissait une douloureuse inquiétude et une réelle haine envers les OPJ. Certains firent quelques commentaires sarcastiques, mélange d’incrédulité, d’amusement et de mépris avec, cependant, une pointe d’agressivité dans leurs admonestations.
Comme des enfants rebelles, ils invoquaient le châtiment et considéraient les policiers comme inaptes à comprendre ne serait-ce qu’une infime partie de ce qu’ils représentaient, se réclamant d’une supériorité intellectuelle à laquelle ne pouvait prétendre le commun des mortels.
C’était comme si eux-mêmes, et pas seulement leurs idées, avaient été profanés.
Dans la journée, un communiqué officiel préparé par la direction centrale de la Police Judiciaire fut présenté aux médias, mettant un terme à toute interprétation sur les huit arrestations et mises en examen. Ce communiqué n’excluait pas d’autres interpellations dans les jours à venir. Des rapprochements s’effectuaient dans le même temps avec les polices d’Angleterre, d’Allemagne, d’Espagne, des Pays-Bas, de Belgique et du Luxembourg.
Pour tout le monde - police, justice et médias - l’affaire était désormais entendue. Les dirigeants de l’O.S.M. auraient à s’expliquer sur les activités réelles de l’association et surtout sur les malversations qu’ils avaient été amenés à opérer… Nul doute qu’ils auraient le temps nécessaire à la réflexion dans leur geôle.
1. Groupe d’Appui Opérationnel de la DGSI.
DGSI : Direction Générale de la Sécurité Intérieure, elle a été créée le 12 mai 2014 et s’est substituée à la DCRI, Direction Centrale du Renseignement Intérieur née en 2008 de la fusion de la DST - Direction de la Surveillance du Territoire - et des RG, Direction Centrale des Renseignements Généraux. La DGSI n’est plus placée sous la tutelle de la Direction Générale de la Police Nationale mais sous celle du Ministère de l’Intérieur. Le siège est situé 84, rue de Villiers à Levallois Perret (Hauts de Seine). Les activités de la DGSI sont secrètes, elle dispose d’un groupe d’intervention propre, le GAO, et de sept zones de renseignement territorial : Paris plus six directions locales (Lille, Rennes, Metz, Bordeaux, Marseille et Lyon).
2. Groupements d’Intervention Régionaux.
3. BRIF.
4. Organisation Syncrétique Mondiale.
5. Direction Centrale de la Police Judiciaire.
6. Voir Corsaires de l’Est, même auteur, même maison d’édition.
II
Même jour… sud de Londres.
Dans le petit matin, deux fourgons aménagés, transportant des personnes en fauteuil roulant, faisaient leur entrée sur le petit aérodrome de Redhill, situé à une trentaine de kilomètres de la capitale britannique.
Des pilotes d’ULM7 s’activaient autour de leurs machines et s’apprêtaient à les sortir des hangars qui les abritaient. Il ne s’agissait plus de ces appareils pendulaires que beaucoup de personnes conservaient encore en mémoire, car ils avaient vu passer à basse altitude ces drôles d’engins le plus souvent mus par des moteurs dont le bruit rappelle celui des moteurs de tondeuses à gazon. Non. Désormais, ce club était doté d’appareils qui s’apparentaient davantage à des petits avions de tourisme. Ce qui, cependant, différenciait ces appareils des avions était le poids : ces ULM multi-axes, de type trois, ne doivent pas excéder une masse de quatre cent cinquante kilogrammes pour les biplaces ; d’autre part, leur vitesse n’était pas la même.
Chaque pilote tirait derrière lui son biplace pour le positionner sur le tarmac. En couleurs vives, un nom et un dessin étaient apposés à l’arrière de chaque fuselage : Coyote et la tête de l’animal pour l’un, Rider et une silhouette d’écuyer sur le suivant, ou encore Pink Lady orné d’une jolie pomme rose ou Ladybird d’une coccinelle… Autant de distinctions qui leur donnaient une touche de légèreté, d’invincibilité, voire de frivolité parfois…
Ces ULM étaient constitués d’une tubulure métallique enveloppée d’une toile en Dacron thermo-tendue et rétractable. De loin, ils ressemblaient à s’y méprendre à des avions avec leurs couleurs chatoyantes, leur simulacre de cabine de pilotage, leur hélice centrale à l’avant. Chaque pilote inspectait une fois encore son appareil, en faisant le tour, touchant minutieusement les moindres recoins extérieurs, ailes, hélice, roues, toile, tandis que, tout près, les fauteuils roulants descendaient l’un après l’autre, précautionneusement, la rampe métallique arrière de chaque fourgon.
Ce matin, le ciel d’un bleu pur était tout en légèreté et transparence. La température avait remonté de quelques degrés, le monde semblait plus clair. Le sud de Londres serait épargné par la pluie aujourd’hui !
Le sourire rayonnait sur le visage de chaque jeune fille dont l’âge variait entre vingt et vingt-cinq ans. Elles étaient huit et toutes atteintes de sclérose en plaques ou de troubles apparentés. Les deux chauffeurs des fourgons jouaient le rôle d’accompagnateurs. Leur pathologie avait privé ces jeunes filles de leurs capacités à marcher à l’âge où elles ne demandaient qu’à courir. Issues de familles aisées, elles poursuivaient toutes des études supérieures dans un établissement privé réputé de Londres. Un nouvel horizon venait de s’ouvrir à elles depuis quelques mois : leur établissement avait été contacté par le ULM Flying Club dont le siège social se situait dans le prestigieux quartier de la finance et des affaires de Londres.
Un des objectifs de cet établissement d’enseignement supérieur était d’offrir à ses élèves la possibilité de découvrir toutes sortes d’activités au cours de leurs études, afin de les aider à surmonter leur handicap et de leur permettre de se découvrir une passion dans laquelle elles pourraient ensuite s’investir. De telles activités participaient généralement à une meilleure réussite de leurs études et soutenaient leur détermination pour affronter leur vie et leur carrière professionnelle. Certaines élèves étaient ainsi devenues copilotes de rallye, basketteuses ou encore jockeys…
Aux États-Unis et dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest, de nombreuses expériences avaient démontré que des malades atteints de ce type de pathologie voyaient leurs crises s’espacer, leur traitement médicamenteux se réduire et souvent leur état physique s’améliorer dès lors qu’ils se passionnaient pour une activité, et le vol en ULM occupait à ce titre une des meilleures places. Une vingtaine de jeunes filles s’étaient donc intéressées à cette offre mais seulement moins d’une dizaine en était devenue accro. Il en restait désormais huit qui se retrouvaient une journée entière toutes les deux semaines sur cet aérodrome de Redhill. Pour chacune d’entre elles, voler incarnait la sensation de liberté par excellence, une manière d’oublier leur handicap. Assise à côté du pilote, chacune s’initiait au fil des heures de vol au pilotage à commandes manuelles spécifiquement adaptées à sa situation, en VFR8.
Les retrouvailles s’annonçaient toujours joyeuses, chaque pilote avait coutume de venir à la rencontre de sa co-équipière. Rires et blagues diverses donnaient une impression de bonheur et de joie partagés.
Annabel était la boute-en-train du groupe qu’elle irradiait de sa présence et son entrain. Jeune fille à la grâce de naïade, aux cheveux ondulés et souples, la plus jolie aussi, elle affichait ses vingt-deux printemps avec arrogance et volait sur Pink Lady avec Kevin, un beau jeune homme brun de type oriental. Chaque rencontre les rapprochait un peu plus. Si Kevin s’efforçait de garder une certaine distance, Annabel dissimulait très mal ses sentiments à son égard, s’attardant, à chaque fois qu’elle le pouvait, avec lui, se trahissant sans arrêt par des petits gestes ou des effleurements qui n’avaient rien d’anodin…
Chaque pilote conduisait le fauteuil roulant sous l’aile de l’appareil, tout à côté de la portière en plexiglas laissée ouverte. Une barre métallique chromée, spécialement installée, permettait à la personne handicapée de se soulever à la force des bras avec un minimum d’aide pour s’installer sur le siège, mais Annabel ne l’utilisait guère.
— Annabel, on se lève et on reste debout !
— Pas d’problème ! J’y arrive de mieux en mieux ! Si ça continue, j’y viendrai bientôt en marchant, quitte à me faire aider de béquilles dans un premier temps.
— Mais, j’y compte bien !
Tandis qu’Annabel se tenait debout près de l’appareil, Kevin replia le fauteuil qu’il fixa derrière les deux sièges ainsi que, pour la première fois, le panier de pique-nique.
— Allez, hop, on s’installe et on y va…
C’était un moment privilégié pour Annabel qui en profitait toujours pour enlacer Kevin en s’attardant un peu plus que de raison. Les bras puissants du jeune homme l’aidaient ensuite à se placer sur le siège du copilote. Il refermait la porte, contournait l’ULM et s’installait à son tour. Le temps de mettre son casque, de vérifier que la communication au micro était bonne entre eux car c’était leur seul moyen de se parler en vol et déjà on entendait les premiers ULM démarrer et prendre tout doucement la direction de la piste d’envol. Comme presque toujours, Francesca et Steve partaient les premiers sur Coyote…
— Ces deux-là, ils sont toujours aussi pressés de s’envoyer en l’air ! lança Annabel dans un grand éclat de rire.
Kevin ne releva pas le propos chargé de sous-entendus. Elle lui jeta un coup d’œil. L’écoutait-il seulement ? Et, même s’il avait entendu, avait-il compris l’allusion ?
Annabel et Francesca étaient les meilleures amies depuis qu’elles étaient entrées le même jour dans l’établissement universitaire privé qui les accueillait. Elles faisaient tout de la même manière comme deux sœurs jumelles, même si elles ne se ressemblaient pas du tout. Cette fois encore, elles étaient tombées toutes les deux amoureuses de leur instructeur-pilote respectif, ce qui n’était pas le cas de leurs six autres collègues. Francesca, vingt-trois ans, était brune ; ses cheveux mi-longs et ses yeux marron noisette ; sa peau mate lui donnait toujours l’air d’être bronzée à souhait.
Très sérieusement, Kevin égrenait sa check-list habituelle :
— Freins : ok ; verrière : verrouillée ; pression de l’huile : ok ; température de l’eau : ok ; essence : ouverte et suffisante ; radio : ok…
L’adrénaline montait aussitôt chez Annabel durant ces quelques minutes, tant elle était excitée à l’idée de côtoyer les oiseaux et de se retrouver seule avec Kevin. « Ah ! si seulement… » se disait-elle à chaque fois.
L’appareil avançait déjà lentement vers la piste d’envol et se trouvait en dernière position. Kevin faisait à présent chauffer les moteurs comme pour une Formule 1 sur la ligne de départ, puis l’ULM se positionna. Devant eux, la piste semblait se dérouler à l’infini car on n’en apercevait pas le bout, elle semblait mener droit dans un ciel bleu azur sans nuage comme ils avaient eu rarement l’occasion d’en connaître jusque-là. Merci à l’anticyclone qui se situait juste au-dessus du sud de l’Angleterre !
L’ULM prenait de la vitesse… Un dernier tremblement dû au roulement sur le sol et il décollait. Des rêves plein les yeux, Annabel se tourna vers Kevin toujours très concentré sur son pilotage, il s’en aperçut, se tourna vers elle et lui fit un clin d’œil accompagné d’un sourire qui la combla de bonheur. Altitude : six cents pieds, vitesse : cent trente kilomètres à l’heure… Elle regarda vers le sol, les maisons, les champs, les routes, tout semblait posé sur une maquette topographique. Annabel était libre, heureuse et si éloignée du handicap qui la condamnait au fauteuil roulant ! Ses rêves avaient changé depuis qu’elle volait en ULM. Elle s’identifiait de plus en plus souvent à un albatros, si majestueux dans les airs et si désemparé au sol…
Aujourd’hui, la balade s’annonçait plus belle que d’habitude avec une destination mythique, l’île de Wight. Ils volaient en direction de Southampton qu’ils devaient contourner par la droite et dont ils apercevaient le grand port maritime, puis ils passèrent non loin de Bournemouth et Poole afin de venir se poser sur l’aérodrome de Sandown HN sur l’île de Wight.
Habituellement, les fourgons venaient les rejoindre pour les emmener déjeuner dans une auberge à proximité. Pour une fois, en raison du caractère insulaire de leur destination, il était convenu qu’ils pique-niquent ensemble sur place. Tous souhaitaient goûter au plaisir de la découverte de l’île et espéraient partager l’émotion d’une époque qu’ils n’avaient pas connue mais dont leurs parents respectifs s’étaient souvent fait l’écho, l’époque Peace and love de la fin des années soixante, soixante-dix, même si tous ces jeunes de l’époque, à l’âge adulte, s’étaient écartés de cette mouvance pour entrer sagement dans le rang de la société anglaise… La nostalgie restait tenace et se parait encore des fleurs et des rêves de ces fabuleuses années.
Un petit tour au-dessus de l’île qui ne présentait rien d’exceptionnel, vu du ciel, et les premiers ULM amorçaient leur descente. Pour une fois, Annabel s’impatientait de regagner la terre ferme à l’idée de ce déjeuner collectif en pleine nature, caressant l’espoir de pouvoir se retrouver, à un moment ou à un autre, seule avec Kevin…
Quelques minutes plus tard, les ULM étaient parfaitement alignés sur le tarmac et le groupe s’était formé ; chaque pilote accompagnait sa protégée vers la sortie. Le gardien de l’aérodrome leur avait suggéré de rejoindre un terrain situé non loin de là, qui permettait de jouir d’une vue superbe sur la mer. Ils n’éprouvèrent aucune difficulté pour s’y rendre. Des tables en bois fixées au sol et équipées de bancs proposaient aux promeneurs de passage de se reposer et d’apprécier le point de vue.
Chacun sortit son panier et tout le groupe occupa rapidement les trois tables. Une ambiance estudiantine régnait, rires et blagues fusaient. En fermant les yeux, il eût été impossible d’imaginer que ces jeunes filles ne se déplaçaient qu’en fauteuil roulant… Le repas terminé, certains équipages optèrent pour une promenade, d’autres préférèrent rester sur place… Annabel suggéra à Kevin qu’ils aillent se promener, mais « sans les autres ! » avait-elle insisté discrètement et proposa une direction qui leur permette de se retrouver, pour une fois, tous les deux, seulement.
Ils quittèrent donc le groupe ; après quelques centaines de mètres, ils n’entendaient plus ceux qui étaient restés sur l’aire de pique-nique. Enfin, Annabel pouvait goûter au plaisir d’un peu d’intimité. Kevin marchait lentement en poussant pour la première fois le fauteuil d’Annabel pour cette promenade bucolique. Un petit chemin permettait d’accéder à la côte, ils l’empruntèrent et purent se retrouver sur une petite crique déserte. En clignant des yeux, la main en visière, Annabel vit, éblouie, le ciel qui rejoignait la mer bleu turquoise, frangée d’écume.
Ils s’installèrent sur l’estran près d’un rocher. Kevin s’assit à même le sable, fin et immaculé à cet endroit, le dos contre la roche, tandis qu’Annabel s’allongeait et, d’autorité, posait sa tête sur les cuisses de Kevin. Elle avait temporairement renoncé aux interdits habituels. La journée était splendide, l’anticyclone leur offrait un ciel parfaitement bleu, à peine zébré par quelques mouettes rieuses. La brise sentait l’été et la mer…
— Cela me fait tout drôle d’être sur cette île aujourd’hui… mon père m’en a tellement parlé…
— Pourquoi ? Il y est venu également ?
— Bien sûr ! Août 1970 ! Le festival pop, le mouvement hippie ! Tu ne connais pas ?
— Non. Désolé. Je n’en ai jamais entendu parler !
— Mais c’est incroyable, tout le monde connaît ça ! Le 28 août 1970, les jeunes sont venus de tout le pays, mais aussi de France, d’Allemagne, de Hollande ou d’Italie pour une grande kermesse de trois jours. Mon père avait vingt ans, il m’a dit que le bateau qui reliait l’île ressemblait à un Mayflower sans voile, emportant vers le Nouveau Monde la foule sereine des Founding children…
— Et en quoi consistait ce mouvement hippie ?
— Je suis vraiment sidérée que tu n’en aies jamais entendu parler !
