Avis de gros temps pour Mary Lester - Jean Failler - E-Book

Avis de gros temps pour Mary Lester E-Book

Jean Failler

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Beschreibung

Plongée dans une sombre affaire de trafic de drogue pour Mary Lester...

Le commandant Lester doit voler au secours d’un OPJ accusé d’avoir détourné une importante quantité de drogue au siège de la brigade parisienne des stups. Les charges contre ce lieutenant sont lourdes et sa culpabilité ne fait pas de doute pour la presse puisqu’il aurait été nuitamment filmé par des caméras de surveillance sortant du 36 porteur de deux gros paquets.
Son seul allié, l’un de ses amis, commandant de la crim’, est intimement convaincu de son innocence.
Mary n’est pas enthousiasmée par l’idée de s’impliquer dans une telle affaire mais finit par accepter lorsqu’elle apprend qu’une vieille connaissance, le commissaire Mercadier, va y fourrer son nez. Dès que cet officier arriviste et manipulateur apparaît dans le paysage avec son âme damnée, la commissaire Cécile Darle, elle comprend que les coups fourrés vont pleuvoir et que la partie sera délicate.
Il n’en faut pas plus pour qu’elle prenne la piste...

Une enquête particulièrement trouble pour notre enquêtrice bretonne !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne." - Charbyde2, Babelio

"Que j'aime Mary Lester, enquêtrice qui ne manie pas la langue de bois et qui ne l'a pas non plus dans sa poche. [...] L'histoire est tellement vraisemblable: le pouvoir du politique, les magouilles dans les hautes sphères du 36, quai des Orfèvres..." - Veurey, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lesteraujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Seitenzahl: 333

Veröffentlichungsjahr: 2018

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JEAN FAILLER

Avis de gros temps

pour Mary Lester

Bibliographie

Remerciements

Anne Boëlle

Jean-Claude Colrat

Delphine Hamon

Martine Henry

Lucette Labboz

Myriam Morizur

Dominique Robert

Isabelle Stéphant

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,

des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant

ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

À mes amis

Chapitre 1

La salle de réunion sise au dernier étage du commissariat de Quimper n’avait jamais été aussi pleine. Bien qu’on eût repoussé les chaises contre les murs et déplacé la grande table centrale, on se marchait un peu sur les pieds.

« On », c’était le personnel du commissariat central, du gardien stagiaire au patron, le commissaire divisionnaire Fabien qui, pour la circonstance, avait revêtu un complet gris clair impeccable au revers duquel la rosette de sa Légion d’honneur brillait comme une larme de sang.

Le brouhaha des conversations se tut soudainement. Le patron faisait tinter une petite cuiller contre l’une des bouteilles qui se trouvaient sur la grande table bien garnie.

— Votre attention, s’il vous plaît !

Tous les regards se braquèrent sur le commissaire Fabien et sur les six policiers qui se tenaient près de lui, deux femmes et quatre hommes : le capitaine Lester, le lieutenant Fortin, le brigadier-chef Gertrude Le Quintrec, visiblement très émue, et trois gardiens en tenue.

La voix du commissaire, légèrement enrouée, s’éleva, finissant d’instaurer le silence. Quand le patron parlait, les flics écoutaient.

— Comme vous le savez peut-être déjà…

Et comment, qu’on le savait ! La rumeur courait dans le commissariat depuis une bonne semaine…

Il y eut quelques petits rires étouffés que Fabien, bon enfant, prit en bonne part :

— Donc, comme vous le saviez, je ne vous apprends rien, mais je le confirme officiellement, nous sommes aujourd’hui réunis pour fêter des promotions.

Il se tourna vers les deux femmes qui faisaient partie des récipiendaires et tendit le bras comme pour les présenter :

— Honneur aux dames, le capitaine Lester, dont personne ici n’ignore les mérites, est promue au grade de commandant.

Les flics en uniforme applaudirent chaleureusement car le capitaine Lester, qu’ils jugeaient « pas bêcheuse pour deux ronds », était très populaire dans leurs rangs.

Mary, qui détestait être ainsi mise sur un piédestal, s’efforça de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Elle s’inclina en souriant pour les remercier de cet hommage, sourire un peu ironique en pensant à ces hommes qui applaudissaient mollement la seule femme officier du commissariat et qui auraient tant voulu être à sa place.

Si leur enthousiasme était moins authentique que celui manifesté par les « en tenue », c’est qu’en collectionnant les succès, Mary avait également accumulé ce qui les accompagne inévitablement : les rancœurs, les jalousies, les médisances des médiocres.

Certains chuchotaient qu’elle devait surtout sa position privilégiée au sein du commissariat à la bienveillance du divisionnaire Fabien avec lequel elle aurait été « du dernier bien ».

À l’occasion ils lui prêtaient également une liaison tumultueuse avec son équipier habituel, le lieutenant Fortin.

Rumeurs sans le moindre fondement que les plus médisants n’avançaient qu’avec un luxe de précautions, seulement auprès d’oreilles complaisantes.

Mary n’était pas naïve au point d’ignorer ce qui se chuchotait dans son dos, ni les bonnes langues à qui elle devait ce traitement de faveur. Cependant, tant qu’on ne l’attaquait pas de front, elle faisait bonne figure à tout le monde.

Les acclamations s’étant tues, le commissaire Fabien reprit la parole :

— Le brigadier-chef Gertrude Le Quintrec, ayant brillamment passé le concours interne, accède au grade de lieutenant…

Deuxième salve d’applaudissements qui fit rougir la robuste Gertrude jusqu’à la racine des cheveux.

— Quant au lieutenant Fortin, poursuivit le commissaire, il est promu au rang de capitaine…

Nouveaux applaudissements nourris que Fortin salua de ses deux mains jointes au-dessus de sa tête, comme un boxeur sur le ring. Lui aussi était très apprécié des hommes en tenue avec lesquels il entretenait des relations amicales.

Le commissaire Fabien termina :

— Et enfin, les brigadiers Menant, Le Fur et Chemin sont élevés au grade de brigadiers-chefs.

Une nouvelle fois, l’assemblée applaudit à tout rompre.

Menant était un vieux flic proche de la retraite tandis que Le Fur et Chemin n’étaient au commissariat que depuis un an. Menant avait été promu à l’ancienneté, mais Le Fur et Chemin appartenaient à une autre génération, plus diplômée, et ils avaient l’ambition, au gré des concours internes, de s’élever dans la hiérarchie comme l’avait fait Gertrude Le Quintrec.

Le commissaire Fabien lui-même n’avait-il pas commencé sa brillante carrière comme flic en tenue ? Quant à Gertrude Le Quintrec, entrée dans la police parce qu’elle était forte comme deux hommes, elle avait, grâce au capitaine Lester et au lieutenant Fortin, connu une promotion ultra-rapide. Désormais, à sa grande satisfaction, elle allait pouvoir abandonner l’uniforme et enquêter en civil.

La voix du commissaire couvrit une nouvelle fois le brouhaha :

— Toutes ces promotions, il va sans dire, récompensent des fonctionnaires de police pour de grands mérites. Ces mérites, vous les connaissez aussi bien que moi, aussi je ne m’attarderai pas à les rappeler ici car cette énumération risquerait, un, d’être fastidieuse et de mettre à rude épreuve leur modestie naturelle, et deux, ce qui est le plus important, de faire tiédir les rafraîchissements qui vous attendent. Mesdames et Messieurs, je vous invite à vous approcher du buffet et à lever vos verres aux promotions tant méritées de vos collègues.

Une rafale d’applaudissements fit trembler les vitres de la salle.

Derrière la table nappée de papier blanc, le brigadier Moulin, qui ne laissait à personne le soin de faire le café en salle de permanence, aidé de quelques flics devenus barmen pour la circonstance, emplissait les coupes de mousseux et les montagnes de petits canapés fondaient comme neige au soleil devant cette armée de gaillards auxquels il ne fallait pas en promettre.

Les heureux promus recevaient les félicitations de leurs camarades et le commissaire contemplait sa « basse-cour » – comment appeler autrement une assemblée de poulets ? – d’un œil débonnaire.

Il s’approcha de Mary :

— Alors, Mary, quel effet cela vous fait-il d’être commandant ?

Elle sourit malicieusement :

— Vous ne devinerez jamais, patron…

— Dites toujours…

— Je pense à la tête que va faire mon père…

Le commissaire Fabien parut surpris :

— Il va s’en réjouir, je suppose.

— Ah, fit-elle. Comment savoir ? Jusqu’alors il était le seul commandant de la famille, désormais nous serons deux !1

— Je n’avais pas envisagé cet aspect des choses, convint Fabien. Vous pensez qu’il sera jaloux ?

Elle rit :

— Mais non ! dans son for intérieur il sera très fier, mais il ne me le dira pas !

— Et vous, vous êtes contente, au moins ?

— Bien sûr, patron, et je vous remercie.

— Bof, dit Fabien, je n’y suis pas pour grand-chose…

Mary assura :

— Je sais tout ce que je vous dois, patron ! Cependant, ça ne changera pas tellement ma condition de flic, sinon que ça me mettra sur un pied d’égalité avec quelques machos notoires.

— À qui pensez-vous ?

— Allons, patron, c’est jour de fête aujourd’hui, ne parlons pas de ce qui fâche ! D’ailleurs, ne savez-vous pas mieux que personne tout ce qui se passe dans votre commissariat ? Vous n’êtes plus de ceux qui pensent que la place d’une femme n’est pas dans la police !

Fabien la reprit :

— Je ne suis plus ? parce que vous me soupçonnez de l’avoir été ?

Elle éluda :

— Vous êtes un homme et, à ce titre, vous avez des réactions d’homme.

Le commissaire ne disait rien, un peu embarrassé. Elle le taquina :

— Et je suis sûre qu’en certaines circonstances, vous me vouez aux gémonies…

Fabien protesta véhémentement :

— Quand je vous voue aux gémonies, comme vous dites, ce n’est pas parce que vous êtes une femme, mais bien parce que vous prenez parfois des accommodements hasardeux avec la procédure…

Elle croisa les bras et protesta :

— Quel culot ! La plupart du temps, vous vous en trouvez bien, de mes accommodements ! L’affaire de Batz-sur-Mer2 aurait-elle été résolue sans quelques accommodements avec cette sacro-sainte procédure ? N’avez-vous pas reçu une lettre de félicitations du ministère à cette occasion ?

— Si fait, reconnut Fabien, mais tout de même, arriver à vous mettre un procureur de la République dans la poche, c’est fort, c’est très fort Mary Lester ! Un de ces jours, il faudra que vous m’expliquiez comment vous faites.

— Tout est dans mon rapport, patron.

Fabien marmonna :

— Je n’en suis pas si sûr !

Mary ne releva pas, mais ajouta :

— Il manque tout de même quelqu’un dans cette promotion, patron !

— De qui voulez-vous parler ?

— D’Albert Passepoil.

— Passepoil ? fit le commissaire d’un air de souverain mépris. Mais il ne bouge pas du commissariat !

— Il n’en bouge pas parce que c’est là qu’il est le plus utile. Peut-être avez-vous lu dans mon rapport combien l’aide qu’il nous avait apportée dans l’affaire de Batz-sur-Mer avait été déterminante ?

— Bien qu’en contravention formelle avec la procédure, fit Fabien, mi-figue, mi-raisin.

— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, répondit-elle très digne.

— Je ne fais qu’évoquer les incursions de votre Passepoil dans les ordinateurs les mieux protégés.

Elle dut prendre sur elle pour conserver son impassibilité. Ainsi, malgré toutes les précautions prises, ce vieux filou de Fabien avait eu vent du subterfuge utilisé par Passepoil pour « visiter » les ordinateurs susceptibles de fournir des éléments précieux au capitaine Lester ?

Elle regarda le patron de ses grands yeux candides :

— Que me dites-vous là, patron ?

Fabien soupira :

— C’est ça, faites l’innocente !

Puis il la regarda d’un œil soupçonneux :

— Passepoil ne se livre pas à ce petit jeu de son propre chef !

Elle protesta vigoureusement en se disant tout de même qu’il faudrait, à l’avenir, tenir compte de ce paramètre : le patron n’était pas dupe !

— Me soupçonneriez-vous de le manipuler ?

Son indignation paraissait trop sincère pour être honnête. Elle ne trompa pas le commissaire qui la fixa de son regard perspicace :

— En quelque sorte, oui.

Elle décida de plaider non coupable :

— C’est que je ne connais rien à l’informatique, moi, patron !

— Tss, tss, tss, fit Fabien en levant l’index d’un air menaçant, vous naviguez là-dedans comme un poisson dans l’eau.

— Vraiment, vous me prêtez des talents que je n’ai pas.

— Je sais ce que je dis !

À son habitude, elle dévia la conversation :

— Ouais, et je pilote ma voiture avec assez d’aisance, également.

— Tsss ! fit de nouveau le commissaire agacé. Voilà bien ce qui est exaspérant avec vous, vous détournez toujours le fil de la conversation !

— Moi ?

— Ben oui, je vous parle ordinateur, vous me répondez voiture ! Ça devient…

On ne saurait jamais ce que ça devenait car, sans terminer sa phrase, il souffla :

— Je ne vois pas ce que votre voiture vient faire là !

Elle lui dit, pleine de bonne volonté :

— Je vais vous l’expliquer : je pilote mon ordinateur sans rien connaître à l’informatique, comme je conduis ma voiture sans rien connaître à la mécanique.

— Tandis que Passepoil…

— Ah ! Ce cher Albert est un virtuose de la programmation ! Solliciter une information auprès de Passepoil, c’est l’obtenir dans l’heure qui suit. Croyez-moi, gardez-le bien au chaud, vous n’êtes pas près de trouver son pareil dans les effectifs de la police.

Fabien ne répondant pas, elle poursuivit :

— Si par malheur Albert Passepoil nous faisait défaut, vous verriez le taux d’élucidation de nos enquêtes se ratatiner.

— Vous avez dit se ratatiner ?

Elle confirma avec aplomb :

— J’ai dit se ratatiner !

Pour tout commentaire, le commissaire se contenta d’une grimace qui en disait long.

Mary enfonça le clou :

— Alors, si je peux me permettre un conseil aujourd’hui, monsieur Fabien, c’est que vous fassiez en sorte qu’Albert Passepoil soit de la prochaine fournée des promus au grade supérieur.

Le commissaire la regarda, feignant l’admiration :

— On peut dire que votre promotion n’a pas tardé à faire son effet, commandant Lester. Vous donnez des ordres à votre divisionnaire à présent ?

— Des ordres ? Où avez-vous vu des ordres dans mes propos ? Ce n’est qu’une suggestion, patron, une simple suggestion !

Le commissaire Fabien ne désirait visiblement pas s’attarder sur le sujet Passepoil. Il leva son verre et éluda :

— On verra ça en temps utile.

Elle eut un sourire malicieux :

— Je compte sur vous, patron !

1. Le père de Mary, Jean-Marie Le Ster, fraîchement retraité, avait fait une belle carrière d’officier dans la marine marchande.

2. Voir État de Siège pour Mary Lester, même auteur, même collection.

Chapitre 2

— Pff, ce que je déteste ce genre de cérémonie ! fit Mary en sortant du commissariat.

Avec Gertrude et Fortin, ils s’étaient retrouvés sur le parking, derrière le bâtiment.

— Tout de même, protesta Gertrude, une promotion comme celle-là, ça se fête !

Visiblement, elle était encore sur son petit nuage.

— Tu as raison, dit Mary, aussi je vous propose de terminer la soirée chez moi. Je crois qu’Amandine nous a préparé une surprise.

— Moi, fit Fortin, j’adore les surprises d’Amandine !

Mary aperçut Passepoil qui sortait du commissariat. Elle le héla :

— Hé, Albert !

Celui qu’elle avait depuis longtemps baptisé « le lieutenant informatique » s’approcha d’une démarche hésitante.

— Co… Commandant, balbutia-t-il.

— Albert, on va finir la soirée chez moi, tu veux venir avec nous ?

— M… moi ?

— Oui, toi. Après tout, tu as pris une part prépondérante dans notre dernière enquête, celle qui nous a valu notre promotion.

Mary avait su qu’elle devait cet avancement au rapport élogieux qu’avait fait Christian Chaigneau, ce pétulant procureur de la République qui avait participé de très près à la prise du château Barbe-Torte.3 Avancement que Ludovic Mervent, l’éminence grise du président de la République, avait appuyé de tout son poids.

Pris au dépourvu, Albert balbutia :

— Ben… ben…

Mary demanda :

— Tu as ton portable ?

— V… voui…

— Alors appelle ta mère pour lui dire que tu ne rentreras pas dîner.

Subjugué, Passepoil s’exécuta et les quatre flics montèrent dans la DS 3 de Mary. Tout naturellement, Fortin prit le volant.

Quand ils débarquèrent venelle du Pain-Cuit, ils furent accueillis par une Amandine radieuse qui avait disposé une table de fête. Sur une nappe immaculée, les verres scintillaient à la lueur des bougies fichées par trois dans deux chandeliers d’argent.

Fortin huma les fumets qui s’échappaient de la cuisine et s’exclama :

— ça sent bon ! Quelle est la surprise du chef ?

— Oh, c’est tout simple, dit cette dernière en rosissant de bonheur, je vous ai préparé un pot-au-feu. Vous aimez ça, monsieur Fortin ?

Elle avait un faible pour les hommes qui savent se tenir à table et, sur ce plan, le capitaine Fortin ne craignait personne.

— Vous savez bien que j’adore tout ce que vous faites, Amandine ! répondit Fortin dans un accès de galanterie.

Mary interrompit ces civilités :

— Vous commencez à connaître mon équipe, Amandine…

— Je connais surtout monsieur Fortin… répondit Amandine en rosissant encore.

Elle vouait au nouveau capitaine une dévotion particulière car il était le protecteur de Mary.

— Eh bien, Gertrude est désormais le lieutenant Le Quintrec et voici notre petit génie de l’informatique, le lieutenant Albert Passepoil, dont je vous ai souvent parlé…

Se retournant vers le timide « génie » qui s’efforçait de se dissimuler derrière l’imposante carrure de Fortin, elle poursuivit :

— Albert, je te présente Amandine Trépon, ma plus fidèle amie, à qui je dois de ne pas mourir de faim.

— Elle exagère ! protesta Amandine.

Passepoil, troublé d’être ainsi mis en avant, bredouilla en rougissant :

— Ma… ma… Madame…

Un nouvel arrivant poussa la porte, un bouquet de fleurs à la main :

— Il ne manquait plus que lui, s’exclama Mary. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, voici Yann Charpentier, mon homme de cœur.

Yann s’inclina devant Mary en lui présentant le bouquet.

Amandine en eut la larme à l’œil, larme qu’elle essuya avec un coin de son tablier en soupirant :

— Que c’est romantique !

D’un geste de prestidigitateur, Yann Charpentier sortit un autre bouquet qu’il tenait derrière son dos :

— Celui-ci est pour vous, Amandine !

Amandine en bégaya d’émotion :

— Mon Dieu, monsieur Yann, c’est trop gentil !

Il se mit à rire :

— Mais non, rien n’est trop beau pour vous, Mesdames !

Après avoir fait la bise aux dames, serré la main des hommes, Yann s’installa entre Mary et Amandine. Fortin lui faisait face avec à sa gauche Gertrude qui, elle-même, côtoyait Albert Passepoil. Amandine s’était réservé le haut bout de la table car elle entendait faire le service. Elle demanda avec entrain :

— Tout le monde est là ?

— C’est complet ! dit Fortin.

— Pourtant, objecta Mary, il manque quelqu’un !

Fortin fronça les sourcils.

— Eh bien, le patron ! lança-t-elle.

Le front du grand se rembrunit :

— Tu veux dire le commissaire ?

— Exactement ! Cette promotion, c’est aussi à lui que nous la devons. Il aurait bien mérité d’être parmi nous.

Le capitaine Fortin réfléchit et jeta :

— C’est mieux comme ça !

— Tu as peut-être raison, reconnut Mary. D’ailleurs, madame Fabien n’aurait pas été contente. Et, quand madame Fabien n’est pas contente…

Fortin termina la phrase restée en suspens :

— Le patron est de mauvais poil !

Mary leva son verre :

— On va tout de même porter un toast à sa santé !

— Au patron ! dit Fortin.

Il ne voyait aucun inconvénient à boire à la santé du commissaire Fabien, mais il préférait nettement que ce soit en son absence.

Amandine risqua :

— Peut-être auriez-vous dû inviter également votre papa, Mary ?

— C’est que je l’ai fait, répliqua Mary, mais allez donc savoir sur quelle mer du globe il navigue en ce moment !

— Je croyais qu’il était à la retraite, dit Fortin.

— Il l’est ! confirma Mary. Seulement comme il se trouve mal dès qu’il n’a plus le pont d’un navire sous les pieds, il a entamé une seconde carrière en tant que commandant du yacht d’un émir.

Elle eut, du bras, un geste désinvolte pour évacuer l’ombre du commandant Le Ster. Ce mouvement d’humeur chagrina Amandine qui était secrètement amoureuse de l’impétueux Jean-Marie, maître après Dieu d’une unité de plaisance grande comme un petit paquebot.

Ce fut une joyeuse soirée, mais elle ne se prolongea pas au-delà de minuit. Chacun avait eu son compte d’émotions et, après avoir remercié Mary et complimenté Amandine, tout le monde regagna ses pénates.

3. Voir État de siège pour Mary Lester, même auteur, même collection.

Chapitre 3

Sa promotion n’avait pas propulsé Mary vers des locaux plus spacieux. Elle se retrouva donc avec Fortin dans leur bureau habituel sans en concevoir la moindre acrimonie.

Finalement, elle aimait bien cette petite pièce dans laquelle chacun avait trouvé sa place.

Fortin, à son habitude, étudiait consciencieusement le dernier numéro de L’Équipe, son journal favori.

— Bien dormi, Capitaine ? s’enquit-elle en entrant.

Fortin replia son journal et confirma qu’il avait passé une excellente nuit, ce qui déclencha chez lui un interminable bâillement.

— Ben dis donc, fit-elle en s’asseyant, quel accueil ! Tu n’as pas assez roupillé ?

— Je n’ai jamais assez roupillé ! précisa Fortin en se frottant les yeux.

Il bâilla encore derrière sa large main.

Mary jeta, sarcastique :

— C’est ça, comme tu n’as jamais assez mangé…

Elle faisait allusion à l’appétit d’ogre que manifestait son équipier en toutes circonstances.

Pour toute réponse, Fortin leva ses larges épaules et bâilla derechef.

— Figure-toi, dit-il enfin, que j’ai été réveillé aux aurores par un coup de téléphone…

Elle attendit la suite. Fortin, après un temps de silence, ajouta :

— Tu ne me demandes pas qui c’était ?

— Pourquoi veux-tu que je te le demande puisque tu vas me le dire ?

Agacé, il haussa de nouveau les épaules :

— Ce que tu es chiante !

Elle répondit aussi sec :

— Et toi, ce que tu es mal embouché !

C’était un petit jeu rituel entre eux : Mary ne pouvait s’empêcher de titiller son équipier, tout comme elle ne pouvait s’empêcher d’agacer son patron, et, faut-il le dire, tous les hommes en général. Et tous ces benêts marchaient au quart de tour !

Fortin posa sur elle un regard lourd de reproches et Mary sentit qu’il était temps de cesser son jeu. Par certains côtés, ce colosse était un hypersensible et les piques de son équipière l’affectaient parfois cruellement.

— Allez, dis-moi tout, gros nigaud !

Il renifla et jeta :

— Pellego !

Elle fronça les sourcils et répéta :

— Pellego ?

Il s’inquiéta :

— Ça ne te dit rien ?

— Si, ça me dit quelque chose… Attends, je cherche !

Son front, plissé par l’intensité de la réflexion, s’éclaircit soudain :

— Ah, Pellego, ton pote de la crim’ ?

— Ouais, celui qui nous a donné de sérieux coups de paluche, notamment en filochant Milie Verluth.4

— Ça y est ! s’exclama-t-elle. Je m’attendais si peu… Et que te voulait-il, l’ami Pellego ?

— Un retour d’ascenseur…

— J’y suis pas… Un retour d’ascenseur à quel sujet ?

Fortin baissa la voix et regarda la porte comme s’il redoutait qu’une oreille curieuse fût collée à l’huis :

— C’est à propos du vol de came qui a eu lieu dans les locaux mêmes de la brigade des stups’, Quai des Orfèvres. Tu as lu ça dans les journaux ?

— Évidemment, comme tout le monde !

— Et qu’est-ce que tu en penses ?

— Je pense qu’une histoire pareille ne va pas redorer le blason des flics du 36.

Elle regarda Fortin d’un air soupçonneux :

— Mais qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans, ton pote Pellego ? Il n’est pas aux stups’, que je sache…

— Non, confirma Fortin.

— D’ailleurs, à ce que j’ai lu, poursuivit-elle, il y a en détention provisoire un type qui semble présenter toutes les qualités pour faire un parfait coupable.

La mine de Fortin s’assombrit :

— C’est un pote à Pellego !

— Ah… tu m’en diras tant ! Et que voulait-il que tu fasses, Pellego ?

Fortin regarda Mary par en dessous, comme s’il redoutait de répondre à la question.

— Il voulait que je t’en touche deux mots…

— Et après ?

Fortin parut embarrassé :

— Ben, c’est-à-dire qu’il aurait aimé te rencontrer pour te parler de cette affaire.

— Je peux toujours le rencontrer, dit-elle, je lui dois bien ça ! Quant à savoir à quoi ça va nous mener…

— Il te le dira lui-même, fit Fortin, soulagé de n’avoir pas essuyé un refus catégorique.

— J’espère qu’il se déplacera, dit Mary, car je n’ai aucune envie de me rendre à Paris. Quand veut-il qu’on se voie ?

— Le plus tôt possible.

— Mais encore ?

— On peut déjeuner ensemble à midi, si tu veux.

La voix de Fortin était pleine d’espoir.

Mary le regarda, surprise :

— À midi ?

— Ben oui, le plus tôt sera le mieux.

— Il est donc là ?

— Ouais, dit Fortin. À vrai dire, il ne m’a pas téléphoné mais il a secoué ma sonnette à six heures ce matin.

— Il est venu en voiture ?

— Ouais.

— Sans prévenir ?

— Sans prévenir.

Il ajouta :

— Il a roulé toute la nuit.

Mary resta un instant silencieuse, puis elle avança :

— C’est singulier. Et si j’avais refusé de le recevoir ?

— Impossible ! assura Fortin.

— Pourquoi ?

— Parce que lui n’a pas hésité un instant à se mouiller pour nous dans l’affaire Verluth.

— C’est une bonne raison, admit-elle. Où nous retrouverons-nous ?

— Humm… fit Fortin embarrassé, pour des raisons de confidentialité, Pelleg’ préférerait qu’on fasse ça discrètement.

Mary fronça les sourcils. Qu’est-ce que c’était que cette salade ? Quand Fortin roulait des yeux de chien malheureux, c’est qu’il y avait anguille sous roche.

— Tu veux qu’on aille chez toi ?

Le grand paraissait assis sur des braises :

— C’est-à-dire qu’il y a Madeleine…

— Ouais… Alors ?

— Euh…

Ça avait du mal à sortir. Elle jeta, mi-agacée, mi-amusée :

— Tu voudrais que ça se passe chez moi ?

— Ah ouais, ça serait bien ! Tu comprends…

— Okay, okay, fit-elle, mais je te préviens, je suis nulle en cuisine.

— J’apporterai ce qu’il faut, assura Fortin, soudain soulagé.

— Dans ce cas, pas de problème.

*

Pellego était lui aussi devenu commandant. Il salua chaleureusement Mary :

— Merci de me recevoir, Commandant.

Elle protesta :

— Oh, Pellego, pas de cérémonie entre nous ! Ici, entre collègues, il est d’usage de se tutoyer.

— Chez nous aussi, reconnut Pellego.

— à la bonne heure ! dit Mary. Alors, ne changeons rien à nos habitudes.

Elle ne se perdit pas en préliminaires :

— Tu as des soucis, à ce que m’a laissé entendre Fortin ?

Pellego fit la grimace :

— Pas moi !

— Non, mais un de tes copains ?

Pellego hocha la tête, le front soucieux. Le commandant de la crim’ était de la génération de Mary et Fortin auprès duquel il paraissait petit, même s’il devait faire son mètre quatre-vingts et était d’une minceur athlétique.

Sportif dans l’âme, il pratiquait avec bonheur les disciplines les plus diverses : excellent triathlète, tennisman classé, il jouait également au foot dans la réserve pro du PSG qui figurait régulièrement dans le groupe de tête du championnat national.

Le gaillard pourtant ne suivait pas la tendance qui avait cours chez les cadors du ballon rond. Pas de barbe de trois jours ni de chevelure hirsute. Rasé de près, soigneusement peigné avec une raie sur le côté, il n’était pas non plus tatoué du bras comme il est de rigueur désormais sur les stades.

Il arborait une mine de conspirateur en regardant Fortin, qui s’était chargé du ravitaillement, déballer les victuailles qu’il avait achetées en passant aux halles : des huîtres, du pain de campagne, un poulet froid, du fromage et une tarte aux pommes.

— à la guerre comme à la guerre, dit Mary, ce sera à la fortune du pot.

— M… dit Fortin, j’ai oublié le beurre.

— Je m’en charge, dit Mary en allant chercher le beurrier au frigo.

Par la même occasion, elle avait également sorti une bouteille de muscadet que Fortin s’empressa de déboucher. Puis, ayant rempli trois verres et porté un toast, il s’employa à écailler les huîtres avec une dextérité de professionnel.

Mary considéra Pellego d’un air curieux :

— Alors, qu’y a-t-il de cassé, Pelleg’ ?

Pellego regarda le grand qui s’affairait d’un air concentré.

— Jean-Pierre ne t’a rien dit ?

— Il m’a parlé de cette sombre histoire de drogue disparue du 36…

— C’est ça, reconnut Pellego.

— Et le type qui est mis en cause est l’un de tes copains.

Il hocha la tête affirmativement. Mary poursuivit :

— Alors tu es venu me dire qu’il est parfaitement innocent, c’est ça ?

Pellego eut un sourire désabusé :

— Tu n’y crois pas ?

— À quoi ?

— à son innocence…

— Pour avoir une conviction dans un sens ou dans un autre, la moindre des choses serait que je connaisse le dossier.

— C’est vrai, reconnut Pellego. Moi non plus je n’y ai pas eu accès, mais, si je n’en connais pas les détails, je connais mon pote. Il est incapable de faire ça !

— Je ne demande qu’à te croire, dit Mary, mais selon ce que je sais pour l’avoir lu dans la presse, il s’y est pris comme un manche !

Pellego acquiesça en hochant la tête.

— Tout à fait d’accord avec toi. D’ailleurs, un journal a même titré : « un délit d’imbécile ».

— On peut difficilement le qualifier autrement.

— Justement, mon pote n’est pas un imbécile. Jamais il ne se serait lancé dans une telle entreprise.

— Je veux bien te croire, mais, pour en venir au but de ton voyage express, qu’est-ce que tu attends de moi ? Tu sais bien qu’il m’est impossible d’aller enquêter à Paris.

Pellego baissa la tête :

— Je le sais bien…

— Alors ?

— Jean-Pierre m’a dit que tu étais ferrée en droit et que tu l’avais assisté efficacement dans une ou deux affaires délicates.

— Certes, mais je suppose que ton ami a un avocat ?

— Oui, mais il a aussi le droit d’être assisté par un collègue.

— Ah, c’est donc ça ?

— Tu accepterais ? demanda Pellego plein d’espoir.

— Hum… fit-elle, il faudrait d’abord que j’en parle au patron. Mais, je ne vois pas ce que ça changerait. Quand je suis venue au secours de Jipi, je connaissais particulièrement bien les tenants et les aboutissants de l’affaire qui lui valait ses ennuis, et j’avais les cartouches pour le dédouaner.

Elle pinça ses lèvres et ajouta :

— Mais les stups’… Et dans la région parisienne en plus… C’est un milieu très particulier qui m’est totalement étranger, mon pauvre vieux !

Et, comme Pellego la regardait de la déception plein les yeux, elle ajouta :

— Cependant, je ne demande qu’à apprendre et tu vas éclairer ma lanterne !

Elle lui montra le plat d’huîtres :

— Tiens, pendant qu’on déguste nos huîtres, dis-moi ce que tu sais sur cette affaire.

Pellego reprit des couleurs et sa déception fit place à l’espoir, un espoir que le commandant Lester n’aurait pas voulu doucher, bien qu’elle se demandât dans quelle combine on était encore en train de l’entraîner.

4. Voir La régate du Saint-Philibert, même auteur, même collection.

Chapitre 4

— Mon ami s’appelle Frank Letanneur, dit Pellego. Il a trente-six ans, dix ans de boîte et il est lieutenant.

— Il est aux stups’ depuis combien de temps ? demanda Mary.

— Deux ans. Avant nous étions dans le même service, à la crim’.

— C’est lui qui a demandé à changer d’affectation ?

— On lui a proposé les stups’ en lui faisant miroiter une promotion plus rapide. En fait, je suis passé capitaine avant lui.

— Comment expliques-tu cela ?

Pellego eut une mimique d’ignorance :

— Je ne sais pas.

— Il a dû être déçu.

Cette fois, Pellego leva les épaules :

— Probablement.

Et, après un silence :

— Cependant, si déception il y a eu, il ne l’a pas manifestée.

— Tu le connais depuis longtemps ?

— Depuis cinq ans. On s’est rencontrés sur les terrains de sport et on a vite sympathisé, un peu comme avec Jipi.

— Vous ne travaillez pas dans le même service, tu n’es donc pas forcément au courant de sa façon de faire…

Pellego reconnut :

— Évidemment…

Elle insista :

— En deux ans, il peut avoir changé.

Pellego protesta :

— Ce n’est pas parce que nous ne travaillons plus dans la même brigade que nos relations se sont distendues. Pour moi, Frank est toujours le même. Je ne connais pas les stups’ comme la crim’, effectivement, mais lorsqu’il était chez nous, Frankie était très bien noté et aussi très apprécié par ses collègues.

Mary hocha la tête d’un air entendu :

— C’est bien d’être fidèle en amitié, mais il n’en est pas moins vrai que Letanneur a été reconnu sur des vidéos, sortant nuitamment du 36 avec deux gros sacs et qu’il a été arrêté et mis en détention provisoire.

Pellego parut agacé :

— Il a été reconnu… il a été reconnu… Ça, ce sont les journalistes qui l’ont annoncé ! Si on l’avait pris en flag avec ces sacs, ça aurait été tout à fait différent, mais rien ne prouve que ce soit lui !

— Pourtant…

Pellego faillit prendre la mouche et répondit vivement :

— Pourtant ça a été annoncé dans la presse, je sais ! Mais où sont les preuves ?

— Bah, les journalistes n’ont pas inventé ça tout seuls…

— Pff ! ajouta Pellego d’un air dégoûté. Quand on connaît leurs méthodes, on sait de quoi ils sont capables pour vendre leur papier.

— L’info est bien venue de chez vous ?

— C’est sûr, fit Pellego en baissant la tête. Il y a eu des fuites.

— Des fuites ?

— Ouais, des fuites bien organisées.

Mary goba une huître et jeta :

— Si tu le dis…

Pellego précisa :

— Frankie n’a pas pu être reconnu sur les vidéos enregistrées par les caméras placées à l’entrée du 36 ! Ceux qui l’ont identifié ont vu une silhouette encapuchonnée, et je peux te dire que j’ai souvent eu à rechercher des suspects sur ces caméras, mais des suspects qui entrent. Quand les gens sortent, on ne les voit que de dos et, parfois, on ne peut même pas dire si c’est un homme ou une femme. Alors, pour identifier formellement celui, ou celle, qui portait ces sacs, on repassera.

Il soupira :

— C’est honteux ! Sur des soupçons aussi minces, on a envoyé une escouade de la BRB5, chargée comme un porte-avions, pour arrêter Frankie sur son lieu de vacances. Et qu’est-ce que ces Rambos ont trouvé ? Un père de famille qui se baladait paisiblement avec sa femme et ses deux enfants. Et illico, on l’a enfourné dans un avion spécial, direction le 36. On n’en aurait pas fait plus pour Mesrine !

— Donc tu ne l’as pas vu depuis son arrestation ?

— Évidemment non ! Il est au secret.

Pellego réfléchit et ajouta :

— D’ailleurs, à propos de ces sacs, il y a une impossibilité…

— Laquelle ?

— Letanneur est un excellent sportif. Il est ceinture noire de judo, quatrième dan, mais c’est un petit gabarit. Il mesure un mètre soixante-quatre et pèse cinquante-cinq kilos…

— Et alors ?

— Tu crois, toi, qu’un type peut trimballer deux sacs d’un volume assez important qui pèsent aussi lourd que lui ?

— C’est troublant, en effet, reconnut Mary après réflexion, mais ce qui n’est pas moins troublant, c’est son train de vie… Nous savons tous ce que gagne un lieutenant de police, et il semble qu’il roulait un peu au-dessus des moyens d’un lieutenant, fut-il des stups’.

— Je sais, dit Pellego, on a même dit qu’il avait un patrimoine immobilier considérable…

— Sept appartements, précisa Mary.

— Je vois que tu lis la presse, dit amèrement Pellego.

— Comme tout le monde…

Pellego renifla :

— Dès qu’on parle d’appartements, surtout s’ils sont situés dans une ville du midi, les gens se figurent qu’il s’agit de luxueuses demeures d’artistes de cinéma. Je vais te dire, Mary, Frank m’en avait parlé de ces « appartements »… en fait, ce sont des chambres de bonnes que le père de Sylvie, la femme de Frank, avait achetées petit à petit pour se constituer une retraite. Il les avait transformées en studios qu’il louait aux étudiants. Quand son père est mort, Sylvie a hérité et ces loyers lui procurent un revenu, non négligeable, certes, mais qui n’est certainement pas le pactole que certains journalistes n’ont pas hésité à évoquer.

— Et il faisait quoi, le père de madame Letanneur ?

— Il était dans le bâtiment.

— Entrepreneur ?

— Artisan plutôt. Il ne construisait pas d’immeubles, c’était bien plus modeste que ça. À l’origine, il était menuisier et il avait monté une petite entreprise de rénovation.

— Donc dans des immeubles anciens ?

— Essentiellement.

— D’où la possibilité pour lui de rénover des combles ou des appartements ruinés acquis à bon marché.

— Exactement.

Mary soupira.

— Je ne parle qu’à travers ce qui a été dit dans la presse, cependant, si Letanneur est innocent, pourquoi est-il muet ? Pourquoi ne se défend-il pas ?

Pellego haussa les épaules :

— Comment saurais-je s’il s’est défendu ou non ? Je te l’ai dit, il est au secret, et les journalistes écrivent n’importe quoi. Aucun de ses collègues n’a pu le voir ni, à plus forte raison, l’entendre.

Mary demanda :

— Qui s’en occupe ?

Pellego eut une moue évasive :

— Mystère.

Et, après réflexion il ajouta :

— Je suppose que c’est l’IGPN6.

Mary hocha la tête :

— Il y a de fortes chances. L’IGPN ou pire encore.

Pellego la regarda, semblant se demander ce qui pouvait être pire que l’IGPN.

— Tu as vu sa femme ?

— Ouais. Évidemment, la première porte à laquelle elle a frappé, c’est la mienne.

— Elle doit être éprouvée.

— C’est rien de le dire. Pour une fois qu’ils parvenaient à avoir une semaine ensemble avec les enfants.

Sa voix était pleine d’amertume. À l’évidence, il était très affecté par les ennuis qui frappaient son ami et Mary se dit qu’elle-même l’aurait été tout autant s’il s’était agi de Fortin.

Pellego reprit :

— Tu sais, les stups’, c’est pas comme la crim’…

— Je m’en doute, dit Mary. Et la police parisienne, ce n’est pas non plus la police de province. Alors, pour tout te dire, mon vieux Pellego, je ne pense pas être la mieux placée pour intervenir dans une telle affaire.

— Pourtant… dit Pellego avec un geste de la main. Pourtant…

Il ne poursuivit pas et secoua la tête, résigné.

Il avait probablement voulu rappeler à Mary les enquêtes où elle était intervenue « à la marge ».

Enfin, il finit par balbutier :

— Si c’était Fortin…

Le capitaine récemment promu regarda son copain, attendant la suite.

— Tu veux dire que si c’était Fortin, j’interviendrais immédiatement ?

Sans attendre sa réponse, elle affirma avec conviction :

— Tu as raison, je le ferais… D’ailleurs, je l’ai déjà fait. Mais Fortin, c’est mon équipier. Entre nous, c’est presque comme un mariage. Tu connais la formule ? « Pour le meilleur et pour le pire ». Nous avons parfois connu le meilleur, et nous avons souvent frôlé le pire. Je connais Jipi depuis un certain temps. D’ailleurs, nous avons débuté ensemble, et quand nous avons plongé dans les embrouilles, c’était encore ensemble. J’avais donc en main tous les éléments du dossier et je pouvais agir en connaissance de cause.

Elle eut une mimique d’impuissance :

— Dans le cas de ton copain Letanneur, c’est tout à fait différent : je ne le connais qu’au travers ce que tu m’en as dit, et je ne demande qu’à te croire, mais pour le reste, je n’en sais pas plus que ce qu’ont imprimé les journaux.

Après un silence, elle ajouta :

— C’est maigre !

Pellego ne pouvait qu’en convenir.

— Il faudrait… commença-t-elle pour que la fin de non-recevoir ne soit pas trop sèche.

— Ouais… ? fit Pellego, plein d’espoir.

Elle ne poursuivit pas immédiatement. À vrai dire, elle avait pensé à voix haute.

— Il faudrait que, de ton côté, tu te livres à une enquête discrète. Tu n’es pas le seul pote de Letanneur ?

— Non, avoua Pellego. Le plus ancien, probablement, mais Frankie était un copain très apprécié.

— Des autres flics ?

— Pas de tous, mais en général il était bien vu.

— Je suppose que tu connais quelques-uns de ses amis aux stups’ ?

Pellego hocha la tête :

— Ouais. Mais depuis cette affaire, je suppose qu’ils vont se faire rares. Tu sais ce que c’est, chacun ménage ses arrières.

Elle ricana :

— On tient à sa petite carrière.

Pellego hocha tristement la tête.