Brume sous le grand pont - Jean Failler - E-Book

Brume sous le grand pont E-Book

Jean Failler

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Beschreibung

Le cadavre d'un juge est retrouvé dans des circonstances douteuses... Une affaire des plus complexes pour Mary Lester !

Un corps a été découvert par deux enfants dans un square désert à la périphérie de Saint-Nazaire... S'il ne s'agissait du cadavre du juge Ménaudoux, l'affaire serait vivement classée : crime de rôdeur. Mais c'est bien celui que les médias avaient surnommé « le petit juge » qui est mort. La personnalité de la victime et les circonstances de sa mort rendent l'affaire brûlante. La Chancellerie veut en avoir le cœur net : Ménaudoux a-t-il été assassiné ? Si oui, par qui, pourquoi ?
Mary Lester est chargée de se pencher sur cette affaire trouble, bien plus trouble qu'on ne pourrait le croire...

Découvrez le tome 10 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante, dans ce polar breton inquiétant !

EXTRAIT

"La route montait toujours au long de collines couvertes d’une végétation brune et rase, bordée de loin en loin par quelques pins rabougris qui tentaient de survivre dans ce sol rocailleux et aride. Dans le ciel bleu couraient des nuages blancs, gris, noirs. Il sembla à Mary Lester que, tout à l’heure, elle pourrait les toucher du doigt. La route allait s'étrécissant, devenait chemin, un chemin de plus en plus abrupt, mais on pouvait monter encore. Elle dut passer en première devant une pancarte indiquant qu’on n’était plus qu’à quelques centaines de mètres du Menez Hom, point culminant de l’épine dorsale du massif armoricain.
Enfin la petite Austin noire arriva à un parking sur lequel, en dépit de l’heure matinale, il n’y avait déjà plus guère de place. Par bonheur, la voiture n’était pas bien large. Mary parvint à l’insérer entre deux énormes camping-cars immatriculés en Allemagne."

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne." - Charbyde2, Babelio

"Ce tome est sans doute une des affaires les plus complexes que Mary Lester ait eu à débrouiller [...] je ne suis pas déçue par cette nouvelle enquête." - Le Blog de Sharon

"Toujours agréable à lire, des déductions à la Colombo et le finish à la Agatha Cristie en mettant son coupable devant le fait accompli." - lau2810, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lesteraujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Seitenzahl: 329

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Jean FAILLER

 

Brume

sous le

grand pont

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

À mon ami, Paul Goyat.

 

Remerciements à :

Pierre DELIGNY,

Nicole GAUMÉ.

Eric Maldague,

Danièle Humblot.

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2907572-05-7

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2010/© Éditions du Palémon.

 

 

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 2e trimestre 1997.

Chapitre 1

 

Un déluge comme celui-là, Mary Lester n’en avait pas vu depuis longtemps. Les chiffres lumineux du tableau de bord projetaient leur lueur verte dans l’habitacle de la Twingo, indiquant qu’il était midi; pourtant, il faisait aussi sombre qu’au crépuscule. La pluie tombait avec une violence inouïe et les essuie-glaces poussés à leur vitesse maximum n’arrivaient pas à évacuer la cataracte céleste.

– On se croirait à Trévarez, dit-elle à voix haute, en se souvenant de l’effroyable orage qui avait marqué son enquête en centre Finistère. Là-bas aussi, il en était tombé de la flotte!

La Twingo suivait un lourd camion qui projetait un mélange opaque d’eau et de boue. Les voitures circulaient tous phares allumés, à vitesse extrêmement réduite. Quelques conducteurs s’étaient arrêtés sur le bas-côté de la route, attendant sagement que les éléments se calment. Leurs feux de détresse clignotaient en cadence dans cet univers aqueux et Mary se demanda s’il ne serait pas sage de faire comme eux.

– Comment lire la signalisation? dit-elle de nouveau à voix haute.

Elle suivait toujours le camion.

– Doit bien aller à Saint-Nazaire, celui-là…

Rien n’était moins sûr.

– Bah… Il ira bien quelque part, n’est-ce pas la grenouille?

Elle tapota sur le volant de la Twingo, car c’était à sa voiture qu’elle s’adressait. Elle l’avait surnommée ainsi car elle lui trouvait, avec ses yeux globuleux et son gros pare-chocs percé d’une prise d’air figurant une gueule, un vague air de batracien.

– C’est un temps pour toi, ça, ma fille! Eh bien, ma vieille grenouille, je peux te dire que feu ma chère Austin n’appréciait pas du tout, mais alors pas du tout ce temps-là! Le delco se noyait volontiers, les freins ne répondaient plus, quant aux essuie-glaces…

Elle leva les mains pour signifier que, sous un tel déluge, ils auraient abdiqué depuis longtemps.

Les feux de stop du camion s’allumèrent devant elle. On arrivait à un carrefour et le feu venait de passer au rouge. Elle put enfin déchiffrer une pancarte : Saint-Nazaire, le pont.

– Ça va… On est sur la bonne route.

Une bourrasque secoua la petite voiture, la fouettant d’une rafale de gouttes.

– Tu parles d’un baptême pour une grenouille! Je n’aurais pu mieux choisir!

Elle parlait toujours toute seule, ou, si l’on veut, à sa voiture.

Le camion redémarra, Mary le suivit. Le ciel semblait avoir vidé son trop-plein. Du gris sombre il passait au gris clair. Elle enclencha son lecteur de disques laser et la « petite musique de nuit » se fit entendre. Elle diminua le rythme de l’essuie-glaces, suivit la plaque « centre ville », tandis que le camion continuait vers le port.

Un rayon de soleil parvint à se faufiler entre les nuées, illuminant une plaine d’herbes sèches où des carcasses de béton se dressaient comme les vestiges d’une civilisation barbare.

Au loin trois grosses citernes blanches brillaient au bord de la Loire et le pont, le fameux pont, juché sur ses pylônes, projetait la quatre-voies, réduite par la magie de la perspective à un dérisoire ruban de bitume, de l’autre côté de la gueule du grand fleuve.

Mary trouva sans peine la rue Général-de-Gaulle, où se situait l’hôtel de police.

Elle put se garer dans une rue voisine, coupa le moteur et ôta la façade de son poste pour ne point tenter le malandrin. Le compteur de la Twingo marquait deux cent vingt kilomètres. Elle en avait pris possession la veille au soir seulement. Depuis l’affaire de Camaret, elle était sans voiture et, bien que les représentants de la Marine nationale aient accepté le principe de lui en payer une autre, elle ne voyait toujours rien venir.

Enfin, le capitaine de frégate qui accompagnait le préfet maritime lors de l’entrevue mouvementée dans le bureau du commissaire Fabien l’avait appelée. Il était un peu embarrassé, cet homme. Bien sûr il avait promis de lui remplacer sa voiture, mais voilà, ça posait des problèmes d’imputation budgétaire… Acheter une voiture anglaise, n’est-ce pas…

– Ce ne sont pourtant plus nos ennemis héréditaires, avait-elle plaisanté.

Puis, allant droit au fait, comme à son habitude, elle avait demandé :

– Bref, qu’est-ce que vous proposez?

– Eh bien, avait dit le frégaton, nous avions pensé qu’un véhicule similaire…

– Mais encore?

– Notre fournisseur principal étant la Régie Renault, une Twingo vous conviendrait-elle?

– Ils ont des sièges de cuir chez Renault?

Le capitaine de frégate s’était forcé à rire :

– On dirait que vous y tenez.

– Et comment!

– Eh bien, si nous sommes d’accord, il y en a une disponible au garage Renault de Quimper. Je peux la faire préparer immédiatement.

– Quelle couleur? demanda Mary.

– Brume.

– Brume? C’est une couleur, ça?

– Chez Renault, oui.

– Et ça ressemble à quoi?

– Ça serait dans les gris à mon avis. J’ai le catalogue sous les yeux. Il y a du vert luzerne, du jaune paille, du rouge coquelicot. Pour le noir opaque, il y aurait des délais.

– Bon, allons-y pour la brume, alors.

– Ça vous va? s’inquiéta l’officier.

– Eh, à cheval donné on ne regarde point les dents!

– Pardon? demanda le marin surpris, se demandant ce qu’un cheval venait faire là-dedans.

– Ça ira, dit-elle.

– Parfait, dit l’autre soulagé.

Et après un silence :

– Nous considérons donc que l’incident est clos.

– Tout ce qu’il y a de plus clos, amiral!

– Capitaine de frégate, rectifia l’autre.

– Je ne fais qu’anticiper, dit Mary. En tout cas, merci.

– Et sans rancune?

– Sans rancune!

On ne s’était pas moqué d’elle. C’était du véhicule haut de gamme, avec des tas de perfectionnements qui n’étaient même pas inventés à l’époque où elle avait acheté l’Austin : l’Airbag, l’A.B.S… Mais ce à quoi elle tenait le plus, c’était à son volant en bois verni de marque Moto Lita. Il avait bien un peu roussi lors de l’explosion de l’Austin, mais si elle n’avait pas eu la chance de le récupérer dans l’herbe, qui sait si cette histoire de bateau volé se serait terminée aussi heureusement…

L’hôtel de police de Saint-Nazaire était un immeuble peu avenant. Pour un rien, Mary Lester, en s’en rapprochant, se serait laissée aller à dire qu’il avait une sale gueule, si tant est qu’on puisse dire ça d’une baraque de quatre étages faisant l’angle de deux rues.

S’il est d’usage de comparer une tronche rebutante à une porte de prison, on aurait pu étendre cet usage au commissariat de Saint-Nazaire : on avait autant envie d’y entrer qu’à la Petite Roquette.

– Hôtel de Police, lut-elle en escaladant l’escalier de pierre qui menait au hall d’accueil. Hôtel de Police! Tu parles! C’est pas dans cet hôtel-là que je vais prendre pension!

La voyant ainsi marmonner, un gardien s’approcha d’elle :

– Vous cherchez quelqu’un?

Ce type devait trop regarder les films américains. Ça se voyait à son bide qui tendait la chemise bleue, à ses masséters hyperdéveloppés par l’usage intensif du chewing-gum, à ses yeux durs, d’un bleu minéral, qui toisaient Mary sans aménité. Il avait mis une main sur sa hanche, comme s’il était prêt à dégainer, singeant la posture d’un coq de village du Kansas en train de faire le beau devant la reine des majorettes.

Elle eut envie de lui demander :

– Alors, on pose pour Paramount?

Mais elle subodorait chez ce type un sens de l’humour atrophié, sinon inexistant. Elle parvint à sourire, ce qui était méritoire tant ce type et sa dégaine lui tapaient sur les nerfs.

– Le commissaire Fréchet, s’il vous plaît.

Il prit le temps de faire tourner trois fois son chewing-gum dans sa bouche.

– C’est à quel sujet? demanda-t-il lentement sans presque ouvrir la bouche.

– Si ça ne vous fait rien, dit Mary en le fixant à son tour, je le lui dirai moi-même.

Le flic cligna des yeux, surpris. Il l’examina de nouveau, se croisa les bras après avoir émis une sorte de ricanement :

– Vous croyez p’t’être qu’on dérange le commissaire comme ça? fit-il en mangeant ses mots.

– Le mieux serait que vous le lui demandiez.

Il ricana de nouveau. Ce devait être un tic chez lui.

– Et qui devrai-je annoncer?

– Mary Lester.

– Mary Lester, hein?

Il ricana de nouveau, de son déplaisant rictus du coin des lèvres, puis mordit trois ou quatre fois dans son chewing-gum.

– C’est comme ça? demanda-t-il.

– C’est comme ça! dit-elle calmement.

– Hé hé hé, fit-il en tendant la main : Papiers!

– Pardon? dit-elle en plissant le front.

– V’zêtes sourde, à votre âge?

Monsieur faisait de l’humour.

– Les oreilles, c’est comme les pieds, ça se lave mon petit.

« Mon petit »! Le goret avait dit un mot de trop. Et quel mot! « Mon petit »! C’était ainsi que, lors de sa première enquête à Lanester, l’inspecteur Amédéo l’appelait d’un ton protecteur. « Mon petit »! Elle sentit une vague de fureur froide la gagner. Le flic le sentit aussi, il lut dans ses yeux le désir qu’elle avait de le gifler là, en plein commissariat, mais fort de son uniforme, fort du lieu où il se trouvait, fort d’appartenir au sexe dit fort, il continua de ricaner en jouissant de l’impuissance de la jeune fille.

Elle n’était pas mal, d’ailleurs, cette souris, elle avait l’air d’une étudiante avec son jean, son pull marin et son duffle-coat aux gros boutons de corne. Au pif, il lui donnait vingt-cinq ans. Ouais, elle était charmante. Mais d’être charmante ne la dispensait pas de sortir sa carte d’identité quand un représentant de la loi la lui demandait. A nouveau il tendit sa grosse paluche :

– Papiers!

– S’il vous plaît, dit-elle sans baisser les yeux.

– De quoi?

Elle crut qu’il allait exploser.

– Je vous indique, dit-elle toujours calme, que, quand on demande quelque chose à quelqu’un, il est d’usage de dire « s’il vous plaît ». Votre maman aurait dû vous apprendre ça.

Il reprit son souffle qui avait paru lui manquer pendant de longues secondes.

– Ma maman, hein, dit-il de nouveau du coin de la bouche, d’un air mauvais.

– Oui, votre maman, ou à défaut votre grand-mère, si vous êtes orphelin… Ou encore celui ou celle qui vous a élevé. Si toutefois quelqu’un s’est chargé de cette besogne, ce dont je doute.

Le petit sourire froid qu’arborait maintenant Mary aurait dû donner à réfléchir au flic. Mais chez lui, seuls les miroirs devaient réfléchir.

– Une maligne, hein, ricana-t-il de nouveau. J’parie que vous êtes journaliste!

Il ricana de nouveau déplaisamment.

– Mais moi, les journalistes…

Il eut un mouvement du bras pour montrer le peu de cas qu’il faisait des représentants de cette honorable corporation.

Et comme Mary ne bougeait pas, les mains enfoncées au fond des poches de son duffle-coat, il haussa le ton :

– Allez, papiers!

– S’il vous plaît, redit-elle d’une voix dangereusement douce.

L’attention de toutes les personnes qui se tenaient dans le hall était maintenant fixée sur la scène qui se jouait entre Mary et le flic. Personne ne bougeait par crainte de troubler le spectacle.

Enfin une porte grinça et un autre policier en tenue s’approcha :

– Qu’est-ce qui se passe ici?

Le flic rectifia quelque peu la position :

– Mademoiselle refuse de présenter ses papiers.

Le nouveau venu se tourna vers Mary. C’était un homme d’une petite cinquantaine, aux cheveux gris, au teint bronzé.

– Est-ce vrai, mademoiselle?

– Tout à fait vrai.

– Et… peut-on savoir pourquoi?

Il avait une voix agréable, une mine courtoise.

– Parce que ce monsieur, dit-elle en montrant le flic, me les a demandés d’une façon qui ne me convenait pas. Je lui ai fait remarquer que, quand on sollicitait quelque chose, il était d’usage d’accompagner cette demande par « s’il vous plaît ».

– Hum… fit-il, tandis que le gros flic cachait son embarras en graillonnant :

– J’t’en foutrais, moi, des « solliciter »!

Il dansait d’un pied sur l’autre comme un ours. Le nouveau venu le congédia :

– C’est bon, lui dit-il. Laisse nous, Kervil.

Le nommé Kervil secoua la tête de gauche à droite, irrité, plus plantigrade que jamais, lançant vers Mary, avant de tourner les talons à regret, un regard lourd de menaces. Elle le soutint avec une indifférence méprisante.

– Je suis le brigadier-chef Porcé, dit l’homme aux cheveux gris. Maintenant, auriez-vous l’obligeance de me présenter vos papiers?

– Bien sûr, dit Mary en souriant.

Elle sortit son porte-cartes de sa poche arrière et y prit sa carte d’identité.

Le brigadier-chef Porcé l’examina attentivement puis la lui rendit.

– Je vous remercie, mademoiselle Lester. Vous cherchez quelqu’un?

– Je souhaitais voir le commissaire Fréchet.

– Ah…

– Il doit m’attendre.

– Ça serait bien la première fois que le commissaire Fréchet attendrait quelqu’un!

– Il n’est pas là?

Porcé consulta la pendule murale du regard :

– C’est qu’il est bientôt midi et demi… Si vous aviez rendez-vous, ce devait être à midi.

– Exact, mais j’ai été retardée sur la route. Vous avez vu cet orage?

– Oui, dit l’autre machinalement.

Puis, après réflexion :

– Le commissaire avait rendez-vous avec un lieutenant, je crois.

Il fixa Mary puis bredouilla :

– Vous êtes… vous n’êtes pas…

Mary lui tendit une nouvelle carte, barrée celle-là de tricolore :

– Lieutenant Mary Lester.

– Par exemple! dit le brigadier-chef, si je m’attendais… Excusez-moi, lieutenant… Si vous voulez venir par ici…

De derrière l’escalier qui menait aux étages, l’agent Kervil regardait d’un œil torve son supérieur s’écraser devant cette greluche. Nom de Dieu! qu’est ce que c’était que cette salade?

– Pardonnez-moi, dit le brigadier-chef lorsque Mary fut assise en face de lui dans son petit bureau, si je m’attendais à voir une femme, on nous avait annoncé un lieutenant…

– Ne vous excusez pas, dit Mary, vous n’êtes pas le premier, ni le dernier je pense, qui soit surpris de voir une femme débarquer alors qu’on attendait un homme. Voyez, même cet excellent Kervil… C’est bien ainsi que vous le nommez?

– Oh celui-là! bougonna le brigadier-chef, question politesse, il lui en reste à apprendre! Heureusement qu’il a d’autres qualités…

– Son cas n’est donc pas désespéré, dit Mary. Puis, revenant à la question initiale : donc le commissaire est sorti?

– Oui, ne vous voyant pas arriver, il est rentré chez lui.

Puis il ajouta avec un sourire contraint :

– Vous verrez, il est très à cheval sur l’heure. L’exactitude c’est son dada.

A nouveau elle eut son petit sourire, et le brigadier-chef Porcé se méprit à son tour :

– Je vous dis ça pour votre gouverne, parce qu’au fond le patron est un brave type…

Il soupira :

– S’il n’y avait pas ces questions d’horaire…

Mary se leva :

– Bon, je vais aller déjeuner…

– Il sera là à quatorze heures pile, dit Porcé.

– Dites-lui que je suis passée et que je reviendrai en début d’après-midi.

– A quelle heure? demanda le brigadier-chef.

– Quand j’aurai fini, dit-elle légèrement en fermant la porte.

A son bureau Porcé secoua la tête : encore une qui ne comprenait pas qu’avec Fréchet l’heure c’était l’heure. Tant pis, il avait tenté de l’éclairer sur ce qui l’attendait. Désormais c’est au patron qu’elle aurait affaire!

 

Chapitre 2

 

Mary remonta dans sa voiture, ne sachant trop où porter ses pas. Encore une enquête qui commençait bien! Dès le premier contact elle s’engueulait avec un rustre, et son patron était un maniaque du chrono qui n’avait même pas été foutu de l’attendre une demi-heure. Tout pour plaire!

Elle avait pourtant une bonne excuse, bon sang, cette tornade de vent et de pluie qui l’avait accompagnée pendant les trois quarts de la route. Personne n’aurait pu rouler plus vite qu’elle ne l’avait fait sans entrer dans les décors!

D’ailleurs, elle avait eu une mauvaise impression en voyant l’architecture soviétique de l’immeuble gris qui abritait le commissariat. Rien de bon ne l’attendait là-dedans.

Pourtant… Pourtant le brigadier-chef Porcé était sympathique : un type pondéré qui ne se croyait pas obligé de se prendre pour Tarzan parce qu’il portait un uniforme… C’était pas comme l’autre gorille mâtiné d’ours… Comment s’appelait-il déjà? Kervil? Porcé avait même tenté de l’avertir des désagréments que pourrait lui causer un manque de ponctualité. D’autres l’auraient laissée s’enferrer dans les arias avec une joie mauvaise.

Tout en gambergeant de la sorte, elle était arrivée jusqu’à la mer. Si la pluie avait cessé, le vent soufflait toujours en rafales, soulevant de courtes lames blanches sur un flot jaunâtre, boueux. Quelques palmiers plantés dans un carré de terre trouant le bitume des trottoirs frissonnaient dans le vent.

Elle passa sur une écluse, s’arrêta au pied d’un grand immeuble dont le rez-de-chaussée était occupé par des bistrots, des restaurants, et entra dans une brasserie sans grande conviction. Un haut comptoir cernait un espace cuisine où s’activaient deux cuisiniers et un serveur. On s’asseyait sur un haut tabouret de bar et on était immédiatement servi par les cuisiniers.

Elle commanda un plat du jour, jambon grillé purée de carottes, qui était excellent, mais qu’elle mangea du bout des dents. Bizarre, elle n’était pas en appétit. C’était rare que ça lui arrive. Elle renonça au dessert et se retrouva dans la rue. Il n’était pas deux heures.

Elle avait grandement le temps d’arriver au commissariat avant le retour du divisionnaire Fréchet, mais elle n’avait aucune envie de retourner tout de suite dans le sinistre bâtiment de la rue Général-de-Gaulle et elle ne ressentait aucune hâte de faire la connaissance du maniaque du chrono.

Elle pressentait qu’entre eux deux, il y aurait du tirage. Autant que ça commence tout de suite, pensa-t-elle. Si je m’amène à deux heures pile, il va croire que je suis au pied et que désormais son heure sera la mienne. Des clous! Si j’avais été une adepte du huit heures-midi, deux heures-six heures, c’est à la Sécu que j’aurais émargé, pas chez les poulets!

Alors, au lieu de remonter la rue Général-de-Gaulle comme toute personne de bon sens l’aurait fait, elle emprunta un pont mobile en passant sous un portique portant un grand tableau invitant le passant à « vaguer la nuit dans les lumières narratives », inscription qui ne manqua pas de la laisser perplexe, contourna le bassin, aperçut cette monstrueuse verrue de béton que constitue la base sous-marine édifiée par les Allemands pendant la dernière guerre, traversa un pont, passa sous des silos où s’ébattaient par centaines des goélands et des pigeons et s’arrêta derrière une voie ferrée où des wagons chargés de céréales, c’était écrit dessus, attendaient une locomotive.

Elle devait être dans le port céréalier, ce qui expliquait la présence de ces nuées de pigeons : le trop-plein des silos leur fournissait une manne appréciée.

Quelques gros cargos amarrés aux quais déserts… De l’autre côté du bassin, un bâtiment énorme était en finition, tout gris, avec les découpes des plaques de tôle marquées de rouille qui constituaient sa coque, et des superstructures blanches deux fois plus hautes que les plus hautes constructions des Chantiers de l’Atlantique qui l’avaient fait naître.

Tel quel, il ne payait pas de mine, mais dans quelques mois, lorsque ces bavures auraient été polies et peintes, le géant des mers aurait une tout autre allure.

Pour le moment, il n’y avait, bizarrement, qu’un seul ouvrier qui travaillait sur le monstre : Mary le voyait sur son échafaudage, telle une fourmi sur le flanc d’un camion, et la flamme intense de son chalumeau allumait une étincelle bleue dans toute cette grisaille.

Elle fit la grimace. Le gris était la seule couleur capable de lui filer le bourdon. Et ici, tout était gris : les bateaux, la mer, le béton des maisons, le ciel, les goélands, le grand pont qui enjambait l’estuaire, le commissariat et même son humeur, par contagion.

La pluie se remit à tomber pour ajouter à la morosité ambiante. Elle suivit la direction du pont et longea une zone industrielle triste, à l’unisson de ses pensées… Elle dut s’arrêter pour laisser passer les ouvriers qui sortaient de leur cantine pour s’engouffrer par les portes géantes des Chantiers de l’Atlantique. Devant les portes, des syndicalistes distribuaient des tracts que les ouvriers prenaient sans enthousiasme, certains même avec une moue désabusée. Ils portaient des combinaisons de toile bleue, parfois le casque blanc, probablement obligatoire sur le chantier, et retournaient au boulot à pas lents, avec une sorte de résignation.

Mary bénit le ciel d’avoir choisi un métier lui permettant une certaine autonomie. Pointer le matin, pointer le soir, se retrouver à midi dans une cantine bruyante sans, peut-être, pouvoir choisir son compagnon de table, quel enfer!

A cette évocation, elle grimaça et un jeune ouvrier qui lui souriait prit ça pour lui. Alors, Mary lui sourit à son tour. Il allait s’approcher de la voiture, qui sait, pour la draguer, mais son compagnon, plus âgé, le prit par la manche et eut le geste de lui montrer l’heure à sa montre. Alors, avec un sourire désolé le jeune gars reprit sa place dans la file qui se pressait aux portes, non sans se retourner plusieurs fois.

– C’est peut-être l’amour qui passe, ironisa-t-elle entre ses dents. Mais l’heure, c’est l’heure! Même en cale sèche, le paquebot n’attend pas!

A propos d’heure… Elle regarda la montre au tableau de bord : quatorze heures trente. Au commissariat, le divisionnaire Fréchet devait attendre depuis deux heures pétantes. Mary l’imagina tambourinant des doigts sur le buvard vert de son bureau verni, vouant aux gémonies les minus qui avaient ouvert à la gent féminine les portes des commissariats.

Elle sourit de nouveau. Il attendrait.

La vague des métallos de la navale s’étant engouffrée sous la vaste porte du chantier, elle put enfin passer. Quand elle eut doublé les murs des chantiers, le pont apparut. Une curieuse brume flottait sur l’embouchure du grand fleuve, si bien qu’on ne voyait plus les piles et que le tablier avait l’air de tenir par magie au-dessus d’une mer de nuages.

A gauche de la route, un canal d’eau boueuse allait s’élargissant, jusqu’à former une sorte de petite mer intérieure. De nombreux bateaux y avaient leur mouillage. Il devait y avoir, quelque part, une écluse pour regagner la pleine mer. Sur les berges, des maisons modestes, avec de petits jardins, et un carré d’herbe avec quelques arbres, trois bancs, sorte de square désert où les retraités du lieu devaient venir faire pisser Médor.

– Pas un chien, dit-elle.

Il était vrai qu’avec ce temps, chiens et maîtres étaient mieux au coin du feu.

Il fallait quand même y aller, à ce sacré commissariat. Elle soupira et, résignée, reprit la direction du centre ville.

 

 

Depuis l’explication musclée qui avait eu lieu dans le bureau du commissaire Fabien entre Mary et les représentants de la Marine nationale, rien de notable ne s’était passé au commissariat de Quimper.

La routine… Enregistrement de plaintes pour vol, états et statistiques, paperasses, paperasses, paperasses… Tout ce que Mary Lester abhorrait et qu’on lui confiait volontiers, primo parce qu’elle était une femme, secundo parce qu’elle tapait à la machine avec la dextérité d’une secrétaire expérimentée.

Ça allait bien un peu, il faut bien se partager les sales besognes, mais là, elle en avait sa claque. Aussi, quand le commissaire Fabien l’avait convoquée dans son bureau, et qu’elle avait deviné une intervention extérieure, elle s’était tout soudain senti des fourmis dans les jambes.

A peine assise sur la chaise, en face du beau bureau façon acajou, elle avait demandé :

– Alors, patron, c’est où cette fois?

Le commissaire Fabien avait souri.

– Quel empressement à nous quitter! Mais d’abord, qu’est-ce qui vous fait croire…

– Que vous allez m’expédier quelque part? compléta-t-elle. Vous ne m’avez encore jamais convoquée personnellement pour me confier des tâches administratives. Bredan fait ça très bien!

– Eh, dit Fabien, faut bien que quelqu’un s’y colle! Que serait une police sans dossiers, sans papiers, sans statistiques…

Elle grimaça :

– Ce n’est pas ce que je préfère!

– Je sais, dit Fabien, vous préférez vous colleter avec vos supérieurs, vous faire bouffer par des chiens, voire même déclarer la guerre à la Marine française!

– Oh patron, dit-elle en riant, je crois que vous y allez fort!

– Non, non, dit Fabien, c’est vous qui y allez fort! Enfin, tant pis pour vous, cette fois, je crois que ce sera plus calme.

Il la regarda avec méfiance :

– Enfin, ça devrait être plus calme. Saint-Nazaire, ça vous dit quelque chose?

– Ben oui… Les paquebots… la construction navale… les Chantiers de l’Atlantique…

– C’est tout? ironisa Fabien.

– Le pont sur la Loire…

Il se moqua :

– Vous en savez des choses, sur Saint-Nazaire!

– Tintin, dit-elle encore.

Lebret fronça les sourcils :

– Tintin?

– Ben oui. C’est de Saint-Nazaire qu’il est parti pour le Temple du Soleil.

– Vous voulez parler du Tintin…

– Du Tintin et de Milou, oui patron, et du capitaine Haddock, du professeur Tournesol…

Lebret haussa les épaules :

– Ne me dites pas qu’à votre âge vous lisez encore ces enfantillages.

– Paraît qu’on y a droit jusqu’à soixante-dix-sept ans, je suis encore loin du compte!

Lebret sourit :

– Décidément, Lester, vous me surprendrez toujours!

– Pourquoi? Parce que je lis Tintin? Mais j’ai toute la collection chez moi, patron! Depuis mon enfance, je les lis et je les relis!

– Depuis le temps, vous devez les connaître par cœur.

– Par cœur, oui, mais maintenant je les achète en allemand, en arabe, en russe, comme ça j’ai l’impression de lire couramment toutes les langues. Je vous assure que c’est très divertissant…

Lebret soupira :

– Voilà qui pourrait expliquer bien des choses, dit-il en souriant. Enfin…

Redevenant sérieux, il fixa Mary :

– Ménaudoux, ça ne vous dit rien?

Elle fronça les sourcils :

– Ça devrait?

Lebret précisa :

– Je vous le dis tout de suite, ce n’est pas dans Tintin!

– C’est sûr, dit-elle sérieusement, sans ça je connaîtrais.

– Et si je vous dis : le juge Ménaudoux.

Le regard de Mary s’éclaira :

– Ah… celui que les journaux avaient surnommé « le petit juge »? Si je me souviens bien, il a été au cœur d’une polémique sur la légitime défense voici une dizaine d’années.

– C’est ça, dit Fabien.

– Il avait même écrit un bouquin sur le sujet, je crois.

– Vous l’avez lu?

Elle secoua la tête :

– Non.

Il persifla :

– C’est vrai, vous préférez les aventures de Tintin!

– Et comment!

– Vous avez tout de même votre petite idée sur le sujet?

– Quel sujet?

– La légitime défense.

– Bien sûr.

Elle regarda Fabien :

– Vous me demandez de l’exposer?

– Je préfère pas, soupira le commissaire.

– C’est pourtant tout simple, quand on m’attaque, je me défends.

– Ouais, dit Fabien, il y a même des cas où vous n’attendez pas l’attaque!

– Je ne fais qu’appliquer le précepte qui dit que l’attaque est la meilleure défense!

Elle souriait, légèrement ironique, toujours un peu provocatrice. D’autres s’en seraient irrités, d’autres s’en étaient irrités, Fabien le premier, au début. Depuis… Il la connaissait, sa Mary, avec tous ses défauts, mais d’une droiture et d’un courage qu’il aurait aimé voir chez quelques hommes de son commissariat.

– Alors, qu’est-ce qui lui est arrivé à votre petit juge?

– Il est mort.

– Ah…

– Il est mort à Saint-Nazaire la semaine dernière.

– Nous y voilà, soupira-t-elle. Mort suspecte bien entendu.

– Il semblerait…

– Vous n’en savez pas plus?

– Je préfère que Fréchet vous mette lui même au parfum.

– C’est le patron des services à Saint-Nazaire?

– Ouais.

– Vous le connaissez?

– Non. C’est un jeune.

Pour Fabien qui approchait de la retraite, tous ceux qui avaient moins de cinquante ans étaient des gamins.

– C’est lui qui vous a contacté?

– Non, c’est la Chancellerie.

– Pourquoi n’ont-ils pas fait appel au S.R.P.J. de Nantes?

– La Chancellerie - Fabien prononçait le mot comme s’il avait une patate chaude sur le bout de la langue - souhaite une enquête discrète. Le juge Ménaudoux a beaucoup fait parler de lui. Les circonstances de sa mort…

– Que vous ignorez…

– Pas vraiment, mais, comme je vous l’ai dit, je préfère que ce soit Fréchet…

– D’accord.

– Les circonstances de sa mort, dis-je, font qu’une enquête s’impose.

– Et on a pensé à moi. C’est gentil.

– On dirait que ça ne vous plaît pas.

Elle soupira :

– Pour tout vous dire, j’aurais préféré La Baule au mois de juillet.

– Eh, je vous l’ai déjà eue!

– Eh oui. De surcroît, nous ne sommes plus en juillet, mais en novembre, alors, va pour Saint-Nazaire…

Elle se leva, reboutonna son duffel-coat :

– De toutes façons, pour échapper à vos satanées statistiques, je serais bien allée enquêter dans le GrandNord!

– On ne vous en demande pas tant, lieutenant. Le commissaire Fréchet vous attend demain à onze heures trente au commissariat de Saint-Nazaire, 59, rue Général-de-Gaulle. Tâchez d’être à l’heure, de ne vous bouffer le nez avec personne, et de faire honneur à votre réputation.

 

Chapitre 3

 

En remontant la rue du Grand-Charles, comme elle l’avait irrévérencieusement rebaptisée, elle pensait aux recommandations du divisionnaire Fabien. Pour les deux premiers points, c’était scié : elle n’était pas à l’heure le matin, elle ne serait pas à l’heure l’après-midi. Quant à ne pas se bouffer le nez avec ses collègues, c’était loupé aussi. La prise de contact avec le premier flic rencontré au commissariat avait été pour le moins rugueuse. Quant à sa réputation… Ça au moins, c’était elle que ça regardait.

L’immeuble de l’hôtel de police ne s’était point égayé depuis la fin de matinée. Elle escalada les six marches de granit bleu qui menaient au hall d’accueil et fut aussitôt interceptée par le brigadier-chef Porcé qui semblait la guetter.

– Eh, lieutenant…

Elle lui sourit :

– Ah, Porcé, vous m’attendiez? le commissaire est là cette fois?

Le brigadier-chef Porcé jeta un regard vers la pendule qui indiquait trois heures moins le quart.

– Depuis quatorze heures, souffla-t-il.

Il parlait précautionneusement, comme s’il craignait qu’on l’entende. Et, précédant Mary :

– Je vous conduis.

Ils grimpèrent une volée de marches, suivirent un couloir et s’arrêtèrent enfin devant une porte sur laquelle était vissée une pancarte : Commissaire Divisionnaire Fréchet.

Le brigadier-chef écouta un instant, puis, n’entendant rien, il frappa trois coups de son index replié.

– Entrez!

Il entrouvrit la porte et annonça :

– Le lieutenant Lester, monsieur le Divisionnaire.

– Ah!

C’était le cri de libération de quelqu’un qui attend. Ça signifiait « enfin » ou « ce n’est pas trop tôt! »

Le brigadier-chef poussa la porte, s’effaça, et, quand Mary fut entrée, la referma doucement. Désormais elle était seule en tête-à-tête avec celui qui serait son chef pendant toute la durée de l’enquête.

Elle fit trois pas vers le bureau et lui tendit la main :

– Monsieur le Divisionnaire…

Le commissaire Fréchet prit la petite main qui lui était tendue et la serra mollement.

– Bienvenue à Saint-Nazaire, lieutenant. Cependant…

– Vous m’attendiez ce matin… Je sais, je suis arrivée peu après midi. J’ai été prise dans un orage épouvantable…

Il hocha la tête et cela pouvait signifier : « j’ai vu ça, en effet ». Puis, lui montrant une chaise :

– Asseyez-vous, je vous prie.

Mary obtempéra en se disant que les remontrances seraient pour plus tard. Le divisionnaire pouvait avoir une cinquantaine d’années. C’était un homme de taille moyenne, portant de grosses lunettes à monture noire posées sur un nez charnu. Le coin de ses lèvres tombait, le coin de ses yeux tombait et il n’était pas besoin d’y regarder à deux fois pour comprendre qu’on n’était pas en présence du boute-en-train de la maison. Ses cheveux gris étaient soigneusement peignés, avec une raie tracée au cordeau. Il avait un air ennuyé, l’air de quelqu’un que la vie n’amuse pas, mais alors pas du tout.

A son tour il examina Mary, paraissant se demander quel était le débile profond qui lui avait adressé cette souris.

– Vous savez pourquoi vous êtes ici.

Ce n’était pas une question, mais une constatation formulée d’une voix morne, qui allait bien avec son allure générale.

– Le commissaire Fabien m’en a touché deux mots, vous laissant le soin de me fixer sur les détails.

– Les détails, soupira-t-il. Les détails…

Et, après un temps de réflexion, lentement, très lentement :

– Le corps du juge Ménaudoux a été retrouvé voici une semaine dans un jardin public du quartier de Penhoët. Vous connaissez un peu la région?

– Pas du tout.

Le commissaire leva les yeux au plafond, l’air de dire « qui est-ce qu’on m’a envoyé là? »

– Ça ne va pas vous faciliter les choses, fit-il tristement.

– Si je ne m’abuse, dit Mary, le juge n’exerçait plus.

– Non. A la suite d’ennuis de santé - triple pontage coronarien - il avait été mis en pré-retraite.

– Et il s’était retiré à Penhoët?

– Oui. Sa femme en était originaire et elle avait hérité de la maison familiale.

– Il n’avait plus d’activité professionnelle?

– Non, depuis plus de cinq ans. Tout ce qu’il pouvait faire, c’est sa promenade quotidienne avec son chien, autour du bassin. Un vieux chien, un teckel, presque aussi handicapé que lui.

– Les raisons de sa mort?

– Le cœur a lâché.

– Alors, qu’est-ce qui motive cette enquête?

– A l’hôpital où il avait été transporté, le médecin qui l’a examiné a relevé des traces suspectes sur le visage.

– Il aurait été frappé?

Le commissaire leva les yeux d’un air d’ignorance.

– Ça se pourrait. Mais il aurait tout aussi bien pu se meurtrir le visage en tombant. Ce sont des enfants qui l’ont trouvé. Il reposait à plat ventre sur le sable d’une allée. Alors…

Mary médita ces paroles. Le petit juge, compte tenu de son état de santé précaire, pouvait avoir eu un malaise et s’être blessé en tombant. Elle regarda le commissaire. Il avait ôté ses lunettes aux épaisses montures et en polissait consciencieusement les verres avec une minuscule peau de chamois. Il avait des mains blanches, douillettes, des doigts courts et replets, comme de petites saucisses, avec des ongles parfaitement faits. Ses yeux de myope privés de leur protection habituelle clignaient sans arrêt. Il examina sa tâche, n’en parut pas totalement satisfait et souffla sur le carreau avant de reprendre son polissage.

– Il y a surtout le chien, dit-il.

Mary ne comprenait pas :

– Le chien?

– Ouais. Son corps flottait dans le bassin.

– Noyé?

– Non, d’après les toubibs, il serait mort avant d’avoir été balancé à l’eau. Il avait cinq ou six côtes fracturées.

– Une voiture?

– Comme s’il avait été heurté par une voiture, oui. Seulement…

– Seulement quoi, dit elle.

Il commençait à lui courir, le commissaire Fréchet. Fallait lui arracher tous les mots. Si c’était comme ça tout du long, ça allait être gai!

– Seulement là où le juge faisait sa promenade, poursuivit-il de sa voix morne, il n’y a pas de voitures. Il ne peut pas y en avoir, c’est un jardin public protégé par des bornes…

– Quelle est votre conviction, monsieur le divisionnaire?

Fréchet haussa les épaules, sa bouche se resserra jusqu’à ne plus former qu’un trait horizontal dans son visage, enfin il laissa tomber :

– S’il s’était agi d’un citoyen lambda, on aurait conclu à un crime de rôdeur, voire à une mort naturelle.

– Un crime gratuit?

– On ne peut plus gratuit. Il y a des tas de types plus ou moins recommandables qui traînent dans ce quartier… Un cinglé passe, voit cet inoffensif petit vieux qui promène son chien, il se défoule en lui filant un coup de poing au passage. Seulement le petit vieux a le cœur fragile, il meurt…

– Et le chien?

– Le chien vient au secours de son maître et la brute lui balance un coup de pied qui lui brise les côtes et le projette dans le bassin.

– Et il disparaît…

– Ouais.

– Et personne n’a rien vu.

– Personne.

– Il y a pourtant des gens qui passent par là?

– Peu à cette heure. Le juge faisait toujours ses promenades très tôt le matin ou très tard le soir.

– Il n’y a pas de voisins?

– Si, il y a des maisons tout autour.

– Je suppose que vous avez fait une enquête de proximité.

Le commissaire Fréchet eut un sourire triste. Comme si on l’avait attendue, celle-là, pour savoir ce qu’il convenait de faire!

– Les maisons ont été visitées une à une, tous les habitants interrogés.

– Et alors?

Fréchet émit un petit rire désabusé :

– Qu’est-ce que vous croyez… personne n’a rien vu, rien entendu.

Il haussa les épaules :

– C’est un quartier où l’on est d’une rare discrétion.

– Et, poursuivit Mary, où l’on n’aime pas beaucoup la police.

A nouveau le petit rire déplaisant du commissaire :

– Vous en connaissez, vous, des endroits où on nous aime? Quand on sollicite nos services, ils arrivent toujours trop tard; quand on essaye de précéder l’événement, paraît qu’on fait de la provocation. Difficile métier que le nôtre, lieutenant.

Mary attendait la suite de pied ferme. A coup sûr, le commissaire allait s’étonner qu’une jeune - et jolie - femme se soit embringuée dans une pareille galère. C’était la question classique, un peu comme celle que leurs clients posent aux prostituées : « comment êtes-vous devenue pute? » A elle, c’était : « comment êtes-vous devenue flic? »

A sa grande surprise, Fréchet ne la posa pas. Il paraissait exténué. Peut-être n’avait-il plus la force de parler? En revanche, elle lui aurait bien demandé, elle, ce qu’il foutait dans la police. Des types aussi préoccupés de l’horaire, c’est à la SNCF qu’il fallait les mettre!

– Voilà, dit-il enfin en poussant vers elle un dossier sanglé dans une chemise de carton. Tout est là-dedans. Si vous souhaitez un complément d’informations, les lieutenants Québrais et La Houssaie qui ont mené les premières investigations sont, bien entendu, à votre disposition.

Il se leva pesamment et dit dans un souffle :

– Comme sont à votre disposition, il va sans dire, tous les services de cette maison.

Mary le remercia d’un hochement de tête.

– Pourrai-je disposer d’un bureau?

– Bien entendu… Voyez ça avec Porcé, le brigadier-chef de l’accueil.

Mary prit le dossier sous son bras :

– Je vous remercie, monsieur le divisionnaire.

Fréchet la raccompagna jusqu’à la porte et, comme elle allait sortir, lui fit une dernière recommandation :