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Pour cette nouvelle enquête, Mary Lester réintègre les forces de l'ordre !
À la demande de son ancien patron, le commissaire Fabien, Mary Lester reprend du service dans la police.
Elle est détachée à Nantes où un meurtrier en série sévit depuis quelques semaines. Trois cadavres déjà, et pas l'ombre d'une piste.
Le capitaine Leroux, vieux flic mal embouché, mais qui connaît les bas-fonds de Nantes comme sa poche, n'a pas la moindre piste. il fait pourtant bien comprendre à Mary Lester qu'elle n'est pas la bienvenue sur son territoire. Leroux triomphe lorsqu'il arrête un suspect en flagrant délit dans une rame de tramway. Le commissaire Graissac, patron des polices urbaines à Nantes, s'apprête donc à renvoyer Mary Lester et son adjoint Fortin à Quimper lorsqu'un quatrième cadavre est découvert en pleine journée au cœur de la ville. Il semble alors évident que le capitaine Leroux n'a pas arrêté le bon coupable.
Découvrez le tome 21 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante !
EXTRAIT
– Mary, dit le commissaire Fabien, je suis bien embêté…
Mary Lester regarda plus attentivement son ex-patron, intriguée par cette entrée en matière qui ne lui ressemblait pas. Ce n’était pas souvent, en effet, que le commissaire avouait son embarras. D’ordinaire son assurance ne présentait pas de failles.
Sans mot dire, elle promena son regard sur ce bureau qu’elle connaissait si bien. Les lieux étaient tels qu’elle les avait laissés le jour où elle avait quitté la police en claquant la porte.
Cela faisait déjà deux ans, et en deux ans rien n’avait changé, du moins en apparence.
Les meubles étaient les mêmes. Sur la table du commissaire - désormais Directeur des Polices Urbaines - le même rectangle de buvard vert, toujours neuf, que la femme de ménage changeait chaque matin; le même bureau de faux acajou, la même bibliothèque où, derrière des claustras grillagées comme un poulailler, luisait la tranche de cuir des Dalloz entretenus à la cire d’abeille.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Une intrigue efficace bien menée dans les rues de Nantes. À dévorer sans modération !" - Geraldine2005, Babelio
"Très bon policier breton dans lequel on découvre la ville de Nantes, génial comme toujours." - kochouan, Babelio
"Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne." - Charbyde2, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !
Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.
À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.
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Seitenzahl: 388
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Jean FAILLER
Couleur Canari
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 St-Évarzec
Ce livre appartient à
xxxxxxexlibrisxxxxxx
À mon ami
Jean JAFFRENOU
Bibliographie :
« Ar Men »
Éditions Le Chasse-Marée
« Nantes »
Éditions Bonneton
Remerciements à :
Pierre DELIGNY
Marie-Laure DUHAMEL
Isabelle SCHMIDT
Colette VLÉRICK
Françoise WILLIAMSON
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
ISBN 978-2907572-40-8
La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.
Retrouvez les enquêtes
de Mary Lester sur internet :
http://www.marylester.com
Éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h - N° 10
Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec
Dépôt légal 1er trimestre 2003
– Mary, dit le commissaire Fabien, je suis bien embêté…
Mary Lester regarda plus attentivement son ex-patron, intriguée par cette entrée en matière qui ne lui ressemblait pas. Ce n’était pas souvent, en effet, que le commissaire avouait son embarras. D’ordinaire son assurance ne présentait pas de failles.
Sans mot dire, elle promena son regard sur ce bureau qu’elle connaissait si bien. Les lieux étaient tels qu’elle les avait laissés le jour où elle avait quitté la police en claquant la porte.
Cela faisait déjà deux ans, et en deux ans rien n’avait changé, du moins en apparence.
Les meubles étaient les mêmes. Sur la table du commissaire - désormais Directeur des Polices Urbaines - le même rectangle de buvard vert, toujours neuf, que la femme de ménage changeait chaque matin; le même bureau de faux acajou, la même bibliothèque où, derrière des claustras grillagées comme un poulailler, luisait la tranche de cuir des Dalloz entretenus à la cire d’abeille.
Curieusement, ces respectables ouvrages de droit étaient protégés comme si on avait eu peur qu’ils s’envolent, ou qu’un malfaiteur particulièrement pervers vînt les dérober.
— Tu as vu, lui avait un jour fait remarquer Fortin, chez le taulier même les bouquins sont au gnouf!
Le taulier! C’était bien du vocabulaire estampillé Fortin, ça! Si les flics se mettaient à causer comme les footeux…
Et puis, c’était un peu excessif! Le commissaire Fabien n’avait jamais été un père Fouettard! Il était patron comme il faut l’être, avec fermeté mais aussi avec souplesse. La formule « une main de fer dans un gant de velours » devait avoir été inventée pour lui.
Non, rien n’avait changé, pas même le commissaire Fabien. Toujours sec, nerveux, le regard vif, inquisiteur, le pouce et l’index de la main droite toujours teintés de l’indélébile marque brunâtre de la nicotine.
Il n’avait pu se résoudre à s’arrêter de fumer, ce bon commissaire, et il sacrifiait toujours aux Benson à bout de liège.
Ses cheveux étaient un peu blanchis aux tempes et la moustache jadis noire virait au poivre et sel. Madame Fabien l’approvisionnait-elle toujours en petites pilules homéopathiques? Veillait-elle toujours avec un soin jaloux à son régime alimentaire?
En tout cas, il ne parlait plus d’inviter Mary au Moulin de Rosmadec, ce qui ne lui éviterait pas de se voir rappeler sa créance en temps opportun.
Car le commissaire Fabien lui était toujours redevable d’un repas dans cette prestigieuse hostellerie des bords de l’Aven; il s’y était imprudemment engagé lorsque Mary l’avait convié à partager un somptueux plateau de fruits de mer au Café du Port, lors d’une enquête à l’Île-Tudy.
Comme quoi, quelques verres de muscadet, des crabes et de la mayonnaise dégustés au soleil peuvent décoincer un homme, même s’ils sont pris en fraude pour cause de choléstérol!
Maintenant, il ne s’agissait plus que de tenir cette promesse, ce qui n’allait pas tout seul. Non que le commissaire Fabien eût, toujours selon une formule chère à Fortin, « des oursins dans le porte-monnaie », mais bien parce que madame la commissaire était d’une jalousie maladive. Si elle avait appris que son mari allait dépenser l’argent du ménage avec une « jeunesse » dans un établissement où il ne lui avait jamais proposé de simplement prendre le thé, ça aurait bardé pour le matricule du tout-puissant Directeur des Polices Urbaines.
Comme quoi on peut être, dans son métier, un patron incontestable, et plier, à la maison, aux oukases d’une petite bonne femme tyrannique.
Mary baissa la tête, ferma les yeux, et sentit une boule lui serrer la gorge. La nostalgie! Si elle s’était attendue à ça! La nostalgie de cette maison, de ce bureau, de ce patron avec qui elle se heurtait pourtant si souvent. Était-ce possible?
Elle se redressa et regarda le commissaire Fabien. Sans doute attendait-il qu’elle le questionnât sur ce qui l’embarrassait, mais elle s’en gardait bien, ce qui semblait l’agacer au plus haut point.
Elle retint un sourire. Comme elle le connaissait bien, ce vieil homme qui avait l’âge d’être son père! Comme elle s’y entendait pour le faire enrager! comme elle l’aimait pourtant…
À quoi pensait-il en ce moment? Se faisait-il les mêmes réflexions qu’elle? Pourquoi pas!
— Une affaire délicate, dit-il enfin, préoccupe le ministre.
— Quel ministre? demanda-t-elle d’un ton détaché.
— Le nôtre… le mien, dit le commissaire.
Elle ne put résister à demander avec un petit air naïf et surpris :
— Vous avez un ministre, vous?
Ça y était, elle avait encore trouvé le moyen de l’agacer.
Il la regarda d’un air fâché et précisa :
— Vous savez bien ce que je veux dire! Je veux parler du ministre de l’Intérieur, celui qui est en charge de notre administration.
— Ah… dit-elle comme si un rideau s’ouvrait devant elle et qu’une évidence apparaissait.
Et elle répéta :
— Le ministre de l’Intérieur! Je suppose que cette Excellence n’a pas qu’une affaire délicate sur les bras. Je crois même savoir qu’il a du pain sur la planche.
Fabien, la bouche pincée, s’efforçait au calme.
— Assurément. Cependant, l’affaire que j’évoque nous concerne plus particulièrement.
— Vous avez dit nous? dit-elle.
Fabien souffla :
— J’ai dit nous!
Il se leva brusquement dans un mouvement d’humeur, renversant son siège, et il fit trois pas vers la fenêtre en levant les bras au plafond :
— Oui j’ai dit nous! Que voulez-vous, Mary, je n’ai toujours pas encaissé votre désertion!
Elle se récria :
— Désertion? Comme vous y allez!
Il eut un geste désabusé :
— Bah, ce n’est qu’un mot!
Il se baissa pour relever son fauteuil directorial.
— Ce n’est pas celui qui convient, dit-elle fermement en le regardant droit dans les yeux. J’ai démissionné!
— Soit, concéda-t-il en se rasseyant, vous avez démissionné mais, quand je vous vois dans ce bureau, assise sur cette chaise, j’ai toujours l’impression que vous faites partie de la maison.
Sous la phrase polie, elle lisait dans ses pensées. Et voilà ce que ça donnait : « Espèce de bourrique, tu ne vois donc pas combien tu me manques? »
— Remettez vos fichiers à jour, monsieur, je l’ai quittée depuis bientôt trois ans.
— Et pourtant quand je vous vois là… redit le bon commissaire en hochant la tête.
— Vous me voyez là en tant qu’invitée, monsieur Fabien! Je suis journaliste indépendante désormais et il va falloir que vous vous mettiez ça dans la tête!
— Ouais, fit-il déconfit, en posant son menton sur son poing fermé.
Elle en eut soudain assez de taquiner ce pauvre homme :
— Si vous me disiez ce que vous attendez de moi, patron…
Le visage de Fabien s’éclaira. Mary l’avait appelé « patron », comme au bon vieux temps. Cela lui mettait du baume au cœur, bien qu’il ne se fît pas d’illusions sur le retour de son enquêtrice préférée au bercail.
— Où se trouve votre problème? demanda-t-elle.
— À Nantes.
— À Nantes! Et que se passe-t-il à Nantes que les flics locaux n’arrivent pas à résoudre?
— Des crimes.
Elle répéta en prenant un air lugubre :
— Des crimes?
— Oui, trois crimes en trois semaines.
Elle dit légèrement :
— Un crime par semaine… Ça ne me paraît pas excessif pour une agglomération de l’importance de Nantes.
Fabien eut un geste d’agacement :
— Ah, ne plaisantez pas avec ça, Mary!
Elle affecta une mine beaucoup trop contrite pour être sincère :
— Vous avez raison, patron, c’est de très mauvais goût. Mais, je vous le redemande, qu’attendez-vous de moi?
— Mon confrère Graissac, éluda Fabien…
— Graissac! s’exclama Mary. Il n’est pas encore en retraite?
— Eh non, dit Fabien d’un air pincé. Il n’a que mon âge! Nous avons commencé ensemble, nous terminerons ensemble. Mais nous n’en sommes pas encore là!
Il s’en fallait de quelques années, en effet, eu égard aux nouvelles fonctions du Directeur des Polices Urbaines.
Mary apprécia « que mon âge » comme il convenait.
— Il vous adresse ses plus sincères salutations, poursuivit le commissaire, il a gardé un très bon souvenir de votre passage au golf du Bois Joli.
— Et moi donc! dit Mary. C’était le bon temps, lorsque la police me payait des vacances trois étoiles.
— Vous voyez que tout n’est pas mauvais dans cette maison, dit Fabien d’un ton qui se voulait enjoué.
Puis, se rassombrissant :
— Pour ce qui concerne Graissac, qui est un vieil ami, il redoute d’être confronté à un tueur en série…
— À cause de ces trois meurtres?
— Oui.
— Il y a donc un lien entre ces crimes?
— Oui, dit le commissaire, le mode opératoire.
Il regarda Mary d’un air soupçonneux :
— Mais vous l’avez sûrement lu dans la presse…
Elle éluda.
— Peut-être, on lit tant de choses…
— Dans ce cas, dit le commissaire, voici pour votre information.
Par-dessus le buvard impeccable de son bureau, il poussa vers Mary un dossier cartonné fermé par une sangle :
— Je ne vous en dis pas plus, tout est là-dedans. J’aimerais bien avoir votre avis.
Elle prit le dossier avec une certaine méfiance :
— Qu’est-ce que je fais exactement?
— Dans un premier temps, donnez-moi votre avis.
— Et dans un deuxième temps?
Le commissaire Fabien se mit à rire :
— Toujours pressée de brûler les étapes, Mary Lester! Dites-moi d’abord ce que vous en pensez, et puis on en reparle. D’accord?
•
Mary se retrouva dans son logis de la venelle du Pain-Cuit, munie du classeur qu’elle avait accepté à son corps défendant.
Enfin pas si défendant que ça! Elle n’avait jamais su passer devant une énigme sans avoir envie d’aller voir l’envers des choses.
Miz Du, le gros chat noir hérité de la « gwrah » gardait toujours la maison et lorsqu’il la vit préparer un feu dans la cheminée, il bâilla de satisfaction en dévoilant ses crocs redoutables, aux pointes acérées comme ceux d’un lynx.
Le feu embrasa le journal roulé en boule, puis les débris de la cagette de fruits sacrifiée pour la circonstance, avant de venir lécher les billettes que Mary tenait au sec sous la dalle de l’âtre. Tout à l’heure, quand le fragile bûcher serait embrasé, elle y mettrait une souche de chêne qui brûlerait toute la soirée en dégageant une bonne odeur et une douce chaleur.
Puis elle ouvrit le dossier sur la table basse où étaient disposées sa tasse, la théière et quelques crêpes que sa voisine avait déposées dans la cuisine.
Cette voisine, quelle bénédiction! Elle nourrissait Miz Du lorsque des enquêtes appelaient Mary à l’extérieur et, tout en restant d’une extrême discrétion, elle avait toujours de charmantes attentions. Il faudrait qu’elle l’invite un de ces jours. La veuve, qui vivait seule, serait ravie, surtout si Mary lui racontait une de ses enquêtes. Curieux de voir l’intérêt passionné que manifestait cette sexagénaire paisible pour les histoires sanglantes!
Puis elle revint à ses crimes : trois morts… Ou plutôt un mort et deux mortes. De quoi réjouir Amandine Trépon ci-devant clerc principal de notaire, présentement en retraite venelle du Pain-Cuit et fine cuisinière.
Albert Leterrier, trente-cinq ans, employé de l’ANPE, avait ouvert la série. On l’avait découvert affalé sur le volant de sa voiture dans un parking souterrain près de son bureau, où il se garait habituellement. Un peu de liqueur aqueuse et de sang avait coulé sur sa joue et l’autopsie avait révélé qu’un mauvais plaisant lui avait enfoncé une longue aiguille dans l’œil, transperçant le globe oculaire, puis le cerveau. La vitre de la voiture était à moitié baissée, aucune empreinte exploitable n’avait été relevée.
Mary ferma instinctivement les yeux avec une grimace douloureuse. Quelle mort horrible! Se faire ainsi enfoncer une aiguille dans l’œil!
Elle revint à sa lecture. La liste des horreurs s’allongeait : six jours après la mort d’Albert Leterrier, une assistante sociale avait été découverte sans vie dans le tram. Le contrôleur avait cru qu’elle s’était endormie contre la fenêtre et, lorsqu’il l’avait secouée gentiment pour la réveiller, il avait eu la surprise de la voir s’affaler comme une poupée de son.
On avait tout d’abord pensé à une crise cardiaque, bien que la victime n’en eût pas le profil, comme on dit, mais l’examen post mortem avait révélé une piqûre sous l’omoplate gauche, probablement causée par une longue aiguille qui avait transpercé le cœur et qui était restée fichée dans le dossier du siège.
Angèle Puy, trente-quatre ans, célibataire, était morte sur le coup.
Quant à Corinne Pagès, la troisième de la série, elle avait fait une chute dans les escaliers du passage Pommeraye en présence de vingt témoins qui s’étaient portés à son aide. Elle avait perdu connaissance et les pompiers appelés en premier secours l’avaient rapidement conduite à l’hôpital où l’interne des urgences avait constaté son décès. Décès causé par une longue épingle à boule, du type « épingle à chapeau », qui était restée fichée dans le cœur.
Trois morts et, apparemment, une même arme : une aiguille longue d’une vingtaine de centimètres, qu’un esprit malfaisant avait transformée en une sorte de stylet d’une efficacité mortelle.
Cette arme peu ordinaire était bien le seul lien entre ces trois crimes.
Souvent, en ce genre d’affaire, les victimes ont un point commun : tel déséquilibré portera sa furie exterminatrice sur des vieilles femmes, un autre sur des homosexuels, un troisième réservera ses « attentions » aux jeunes filles blondes… Lorsqu’ils se feront prendre ce sera aux psychiatres d’expliquer, avec plus ou moins de bonheur et de vraisemblance, les raisons qui les ont poussés à se lancer dans leur croisade meurtrière.
Pour les victimes ce sera trop tard, quelles qu’aient été les motivations du criminel.
Certains tueurs en série ont des terrains de prédilection pour accomplir leurs forfaits : les caves, les parkings souterrains, les sous-bois.
Dans le cas présent, on trouvait déjà trois lieux totalement différents : un parking souterrain, le tramway, un passage commercial constamment fréquenté.
Les victimes quant à elles n’avaient rien de commun, du moins en apparence. Un employé de l’ANPE, une assistante sociale, une femme inspecteur des impôts.
Leterrier et Angèle Puy étaient relativement jeunes tandis que Corinne Pagès approchait de l’âge de la retraite.
Et s’il s’agissait d’un psychopathe s’attaquant à l’aveuglette à toute personne vulnérable passant à sa portée?
Mary referma le dossier, songeuse, et but une gorgée de thé. En présence de meurtriers de cet acabit, la police était démunie. Il ne manquerait plus maintenant que les médias s’emparent de cette affaire pour que le sentiment d’inquiétude s’accroisse, voire que la panique gagne l’agglomération.
Or, la panique, Monsieur le Ministre n’en voulait absolument pas. Il s’était engagé à faire reculer l’insécurité, il avait été élu pour ça et il n’était pas question qu’il en soit autrement, scrongneugneu!
Pas question non plus de laisser les médias raconter n’importe quoi. Priorité des priorités, mettre la main sur le fada qui, d’une main si sûre, expédiait ses contemporains « ad patres » à l’aide d’une épingle à chapeau.
Bientôt, dans la bonne ville de Nantes, on se regarderait avec suspicion, les lettres anonymes inonderaient les rédactions des journaux, le commissariat, et certains ne manqueraient pas de profiter de l’occasion pour nuire à un voisin antipathique, un parent exécré, un mari infidèle.
Graissac avait raison d’être inquiet, l’atmosphère risquait de devenir détestable dans la cité des Ducs de Bretagne.
Mary resta un moment songeuse devant son feu, regardant sans les voir les courtes flammes orange et bleues courant sur le vieux bois.
Puis elle se leva et introduisit Cosi fan tutte dans le lecteur de CD.
Et le divin Wolfgang Amadeus Mozart l’emporta bien loin du vingt et unième siècle, dans un monde de douceur et de beauté qui ignorait la vilenie des hommes.
Le lendemain, Mary retourna au commissariat et fut immédiatement reçue par le commissaire Fabien.
— Voilà, dit-elle en posant le dossier sur le bureau.
Le commissaire prit le dossier, le contempla un instant et, levant les yeux vers Mary, demanda :
— Eh bien, qu’en pensez-vous?
— Graissac est bien persuadé qu’il s’agit d’un meurtrier en série?
— Il le craint, en tout cas, dit le commissaire Fabien. Pourquoi cette question? Vous en doutez?
— Oui, dit Mary après réflexion. Rien ne semble relier les victimes, si ce n’est que, dans les trois cas, elles ont été tuées par une arme similaire. Pour ce qui concerne les deux premières, le meurtre semble évident, pour la troisième, ça me paraît moins sûr.
— Vous voulez parler de Corinne Pagès, cette femme inspecteur des impôts qui est tombée dans le passage Pommeraye?
Elle sourit :
— Je vois que vous connaissez le dossier!
— Oh, fit le commissaire d’un air modeste, j’y ai jeté un coup d’œil.
Un coup d’œil appuyé, alors, pensa Mary. Au point d’avoir en tête le nom et même le prénom des victimes.
— Je parle de Corinne Pagès, en effet. Si on lui a plongé cette aiguille dans le cœur, c’est au vu et au su de tout le monde, et cela me paraît assez énorme. En revanche…
Elle s’arrêta un instant et Fabien l’encouragea :
— En revanche?
— Elle aurait pu, elle, tenir cette épingle à la main, ou encore l’avoir fichée dans ses vêtements et puis, au cours de sa chute, se l’être plantée elle-même dans la poitrine.
— Accidentellement?
— Évidemment! Je vois mal quelqu’un se suicider dans un lieu aussi fréquenté que le passage Pommeraye, surtout de cette manière!
Le commissaire Fabien médita un instant ces paroles et dit :
— Pourquoi pas?
Mary se méprit et demanda, étonnée :
— Vous croyez au suicide?
— Mais non! dit Fabien agacé. Non bien sûr!
Il haussa les épaules :
— Un agent des impôts se suicider! Vous avez de ces idées!
— Ils ont bien leurs soucis, comme tout le monde, dit Mary.
Fabien haussa furieusement les épaules. Les soucis des agents du fisc étaient le cadet de ses soucis.
— Je parlais d’accident, dit Mary. Comme l’aiguille est restée fichée dans le corps, le doute est possible.
— Ça peut s’envisager, concéda le commissaire.
Il y eut un court silence, puis elle demanda :
— Qu’est-ce que Graissac vous a demandé exactement?
— La même chose que la dernière fois, dit le commissaire.
— La dernière fois c’était il y a sept ans! Il a de la mémoire, votre Graissac. Il ne sait donc pas que j’ai quitté la police?
— Qui l’ignore dans la corporation? ironisa Fabien. Vous pensez bien que la première chose que j’ai faite a été de le lui rappeler!
— Cela ne le gêne pas?
— Pardon? dit Fabien en fronçant les sourcils.
Mary dut préciser :
— Cela ne le gêne pas que je ne fasse plus partie de la famille?
— Êtes-vous bien sûre de n’en plus faire partie? glissa le commissaire.
— Que voulez-vous dire?
— Hé, flic un jour, flic toujours. Vous connaissez le dicton.
— Il ne vaut pas pour moi, affirma-t-elle avec une assurance qu’elle ne ressentait pas. Je suis dans le civil maintenant, patron.
« Patron ». Fabien sourit. Il aimait bien ce mot, surtout dans la jolie bouche de Mary Lester. Il hocha la tête d’un air entendu, en souriant plus largement.
— Bon, dit-il, revenons à Graissac. N’en doutez pas, il sait que vous ne faites plus partie de la famille, comme vous dites, et pour ne rien vous cacher, ça l’arrangerait plutôt.
— Tiens donc! Comment verrait-il mon intervention?
— Discrète, Mary, très discrète, presque occulte!
Elle eut un rire bref :
— C’est une manie chez lui! Devrai-je encore me déguiser en courant d’air pour l’appeler dans la cabine en bas de son domicile, comme la dernière fois?
— N’exagérons rien, depuis cette époque l’utilisation du téléphone portable s’est généralisée. Et Graissac, bien que vous le pensiez vieux jeu, n’a pas échappé à la contagion.
— Mais moi, patron, qu’est-ce que j’ai à gagner dans cette affaire?
— Un scoop, Mary! N’êtes-vous pas journaliste d’investigation? Nous vous offrons la possibilité d’enquêter sur un tueur en série en bénéficiant de l’aide de la police.
— Je bénéficie de l’aide de la police et la police bénéficie de mon aide, c’est ça?
— À peu près.
Il se pencha et dit sur le ton de la confidence :
— Le nouveau ministre de l’Intérieur semble vouloir tenir ses promesses électorales et rétablir la sécurité sur tout le territoire.
— Je vois, dit-elle, et une série de crimes ferait tache sur des statistiques plutôt en recul.
— Voilà, dit le commissaire Fabien avec un petit sourire crispé.
— Quels seraient mes moyens?
— Ceux que vous aviez en tant que fonctionnaire de police.
— Y compris la solde?
Fabien émit un bref éclat de rire :
— Je croyais que vous étiez au-dessus de ces basses contingences.
— C’est une affaire de principe, Monsieur. Je veux bien donner mon temps pour des gens démunis, pas pour l’État. Je ne voudrais pas être la seule qui travaille à l’œil dans la boutique.
Elle regarda le commissaire d’un air soupçonneux :
— Mais peut-être n’avez-vous pas les coudées franches pour en décider?
— Y compris la solde, soupira Fabien en écrivant quelques lignes sur une feuille de papier.
— J’espère, dit Mary sarcastique, que mes émoluments ne seront pas défalqués des vôtres.
— Pourquoi me dites-vous ça? demanda-t-il, les sourcils froncés.
— Parce que j’ai l’impression que ça vous fend le cœur de devoir me payer.
— N’en croyez rien, dit-il sèchement. Pas d’autres dispositions?
— Si. Pourrai-je, le cas échéant, requérir les services de Jean-Pierre Fortin?
Le commissaire sourit :
— Je l’attendais, celle-là!
— Alors?
— Sans aucun problème.
— Vous me le détacheriez à Nantes?
Il soupira, comme s’il s’agissait d’un caprice de femme.
— Si vous le souhaitez. Je m’arrangerai avec Graissac afin qu’il m’attribue un lieutenant en remplacement de Fortin.
Mais ce n’était pas un caprice. Depuis le temps qu’elle faisait équipe avec Fortin, Mary connaissait mieux que personne les précieux services que le grand lieutenant était en mesure de lui rendre.
Elle plissa les yeux.
— C’est bien régulier, ça?
— Dites donc, Mary, fit le commissaire avec hauteur, je suis Directeur oui ou non? Graissac est-il Directeur lui aussi? Depuis quand serait-il irrégulier de permuter temporairement des officiers de police dans l’intérêt du service?
— Je ne sais pas, Monsieur, mais il m’avait semblé qu’autrefois, j’allais dire « de mon temps », vous étiez plutôt chatouilleux sur les entorses à la procédure administrative.
— Il n’y a pas entorse! dit Fabien d’une voix convaincue.
Puis, regardant Mary par en dessous, il ajouta en hypocrite :
— Bien entendu, vous êtes réintégrée avec le grade de capitaine…
Mary mit quelques secondes à assimiler ce que le commissaire venait de dire. Puis elle éclata de rire :
— Vous alors! On peut dire que vous avez de la suite dans les idées!
Tout compte fait, même si elle faisait la mécontente, elle était ravie de revenir dans la grande maison, ne fût-ce qu’à titre temporaire.
— Je ne peux pas faire autrement, dit Fabien patelin. Quel flic vous obéira si vous n’êtes qu’un civil?
— Vous avez réponse à tout, dit-elle. Bon, je veux bien, mais le temps de la mission seulement. Ensuite…
— Ensuite, vous déciderez, dit Fabien. Ce qu’il faut maintenant, Mary, c’est empêcher un salopard de crever des yeux et des cœurs à l’aide d’épingles à chapeau!
Il respira fort, roula des yeux terribles et dit :
— Il faut le trouver, capitaine Lester!
•
Mary Lester conduisait sa Twingo sur la voie express qui mène de Quimper à Nantes. La grande ville s’annonçait, précédée de zones commerciales s’étendant à l’infini.
Elle avait récupéré son arme, sa carte de police, une paire de menottes. Tout ce matériel, auquel elle n’était plus habituée, pesait dans son sac posé sur la banquette, près d’elle, sous son duffel-coat.
Au loin, les immeubles d’Atlantis se découpaient comme un jeu de construction sur le ciel bleu. La circulation se faisait dense, les automobiles, les camions se pressaient comme des abeilles à l’entrée d’une ruche.
La ruche était là, immense, peuplée, étalant ses richesses des deux côtés de la Loire qui coulait, impassible, entre des quais où un long bateau de guerre gris, réformé de la défense active, abritait un musée. Mary lut sur une pancarte accrochée à la passerelle : Musée naval le Maillé Brézé.
Sur l’autre berge, d’énormes grues jaunes rappelaient qu’il n’y avait pas si longtemps, sept mille employés de la métallurgie fabriquaient ici les plus beaux bateaux du monde.
Las! La fermeture du chantier Dubigeon, le dernier à rendre les armes, avait marqué la fin d’une époque glorieuse et prospère, celle de la construction navale nantaise.
Maintenant les paquebots de luxe, les ferries géants se construisaient plus bas vers l’Atlantique, à Saint-Nazaire; les quais de la Fosse ne résonnaient plus du fracas des tôles martelées et les eaux limoneuses du fleuve courant vers la mer ne reflétaient que les phares jaunes et les feux rouges des automobiles. Les lueurs bleues électriques des chalumeaux brasant le fer, lucioles incandescentes étincelant au fond des ateliers, appartenaient désormais au domaine du souvenir.
La circulation était intense, Mary remonta vers la place Graslin et trouva à garer sa Twingo dans un parking souterrain.
Elle sortit son sac de voyage et remonta à l’air libre. L’hôtel où elle avait retenu une chambre était tout proche.
Un fin crachin mouillait la nuit tombante. Les enseignes au néon illuminaient les rues populeuses ou d’aucuns flânaient sous la poussière d’eau qui tombait du ciel, tandis que d’autres se hâtaient, les bras chargés de paquets, de regagner leur domicile.
Mary avait choisi son logement dans un établissement de bon standing du centre ville d’où elle pourrait rayonner sans avoir à prendre sa voiture.
Comme dans toutes les grandes villes, les embouteillages pouvaient bloquer toute la circulation à certaines heures et, s’il y avait bien quelque chose que Mary détestait, c’était se retrouver captive de son véhicule au milieu de milliers de voitures à touche-touche.
Les bus et le superbe tramway lui éviteraient ces avatars.
Le commissariat était un peu excentré. Une vaste esplanade plantée de platanes, à usage de parking, le séparait de l’Erdre, rivière paisible qui gagnait la mer en se jetant dans la Loire juste avant l’estuaire.
La bâtisse, toute en longueur et peinte en blanc, paraissait de construction ancienne et, comme tout commissariat qui se respecte, avait des fenêtres grillagées.
Au-dessus d’une porte d’aluminium et verre, une pancarte « Hôtel de Police », avec en dessous « Entrée du Public », indiquait l’accueil.
Il semblait régner là une activité de tous les instants. Des gens entraient, la mine soucieuse, des papiers à la main. Probablement des contrevenants convoqués pour éclaircir quelque affaire délicate.
Mary poussa la porte et entra dans un hall que quelques plantes vertes tentaient d’enjoliver.
Une jeune femme en uniforme se tenait derrière un comptoir auquel on accédait après avoir gravi cinq marches carrelées de gris. Mary présenta sa carte :
— Capitaine Lester, j’ai rendez-vous avec le commissaire Graissac.
— Bonjour capitaine, dit la jeune femme. Elle avait un teint pâle, de magnifiques yeux bleus et une impressionnante masse de cheveux blonds et frisés. Elle souriait franchement.
— Si vous voulez bien me suivre…
Elle donna quelques instructions à un agent qui se tenait dans une pièce en retrait de la réception et prit le couloir jusqu’à un escalier qui menait au premier étage. Là, elle toqua de l’index contre une porte et, quand elle entendit « entrez! », elle ouvrit la porte et jeta d’une voix suave que Mary ne lui connaissait pas encore :
— Le capitaine Lester, Monsieur le commissaire.
Puis elle attendit que Mary entrât et tira la porte derrière elle après l’avoir gratifiée d’un beau sourire.
— Ah, capitaine Lester! fit le commissaire Graissac en se précipitant au-devant de Mary les mains tendues.
Visiblement, elle était attendue!
Elle sourit en lui tendant la main.
— Laissez tomber le grade, Monsieur le Directeur, dit-elle en souriant, j’en ai perdu l’habitude.
— Ça reviendra, dit Graissac avec bonhomie en l’accompagnant jusqu’à une chaise munie d’accoudoirs placée devant son bureau.
Elle s’assit et Graissac la considéra un instant d’un air satisfait avant de retourner s’asseoir derrière son bureau.
— C’est une affaire délicate qui vous amène dans nos murs, capitaine. Le commissaire Fabien a dû vous le dire.
— Il me l’a dit en effet, acquiesça Mary.
Son attention se portait sur le bureau du commissaire Graissac. Ici non plus, rien n’avait changé depuis la dernière fois qu’elle y était venue. Graissac, à ce qu’il lui avait semblé, s’était un peu voûté. Ses derniers cheveux s’étaient envolés et le sommet de son crâne luisait sous la lampe. Néanmoins, son souci d’élégance était toujours là. Il arborait un impeccable complet trois pièces bleu pétrole, une chemise bleu clair et une cravate rouge sombre qui s’harmonisait parfaitement avec la rosette de la Légion d’honneur épinglée à son revers.
— Jouez-vous toujours au golf? demanda Mary.
Il sourit :
— Oui. De plus en plus mal d’ailleurs, mais je persévère. Et vous?
— Hélas non!
— Dommage, dit le commissaire, Paul Sergent disait que vous étiez particulièrement douée.
Paul Sergent était le « pro » du club de golf qui avait dispensé ses premières leçons à Mary Lester.
— Je ne sais pas si je suis aussi douée que Paul veut bien le dire, fit Mary, mais pour figurer honorablement dans une partie, il faut un entraînement quotidien et je ne peux pas sacrifier tous mes loisirs à ce noble sport. Comment va le club?
— Il va, fit le commissaire avec une moue. Notre doyen est mort l’an passé et le colonel n’en est plus le directeur.
— Et cette bonne Victoire Leblond?
— Elle est partie sévir ailleurs, dans le Sud-Ouest je crois, où son mari a été nommé. Leur maison est en vente. Pour le reste, Claude Cagesse est toujours capitaine des jeux et les « old members » consomment toujours autant de bière et de whisky.
— Bien, dit Mary, saluez-les de ma part à l’occasion.
— Je n’y manquerai pas, affirma gravement Graissac.
— Et si nous revenions à notre affaire? proposa Mary.
Le commissaire se rembrunit. L’évocation du Golf du Bois Joli l’avait un instant distrait de ses soucis immédiats mais on y revenait à la vitesse grand V.
— Notre affaire, dit-il songeur, est une affaire bien embêtante.
Il regarda Mary gravement et revint à son dossier qu’il ouvrit.
— J’ai bien peur que cela s’apparente à cette histoire de tueur fou qui flinguait à tout va dans le comté de New York. Vous vous souvenez? Ce n’est pas si vieux.
— Si je m’en souviens! dit Mary. Mais, si mes renseignements sont bons, ce tireur fou avait une motivation : le fric. N’avait-t-il pas demandé une rançon à la ville de New York?
— Si, il l’avait fait. Mais après avoir descendu une bonne douzaine d’innocents.
— C’est cette demande de rançon qui a entraîné sa perte, je crois, dit Mary.
— Tout à fait.
— Ici, pas de revendication de ce genre?
Graissac secoua la tête négativement, comme s’il le regrettait.
— Pas la moindre!
— Jusqu’à présent, il s’agirait donc de crimes gratuits?
— On peut le craindre. Et ces crimes sans motifs ne sont pas les plus faciles à résoudre.
— Je le sais bien, dit Mary, mais ça m’étonnerait tout de même qu’on ait assassiné trois personnes sans le moindre motif. Où en est l’enquête?
Graissac soupira et poussa une chemise cartonnée devant Mary :
— Tout est là-dedans.
Décidément, il avait la même façon de procéder que son ami Fabien.
— Merci, dit-elle en prenant la chemise. Qui est en charge de l’affaire?
— Leroux, un capitaine qui commence à avoir de la bouteille, et le lieutenant Damien.
Graissac se pencha en avant pour lui dire, sur le ton de la confidence :
— Je dois vous prévenir que Leroux est un excellent flic mais qu’il a la tête près du bonnet.
— Vous voulez dire qu’il a un caractère ombrageux?
— C’est le moins qu’on puisse dire. Il a toujours le sentiment que le monde entier lui en veut et s’il savait que je mets une autre équipe sur « son » enquête, il n’apprécierait pas, mais alors pas du tout!
— Je vois, dit Mary. Peut-être est-il aussi un peu misogyne?
— Je le crains, dit Graissac avec un air de s’excuser.
— D’où cette démarche de me faire opérer en parallèle.
— Je préfère, dit Graissac. Deux fers au feu, c’est mieux qu’un.
— Bon, dit Mary. Eh bien! Merci de m’avoir prévenue, Monsieur.
Graissac se leva :
— Enfin, officiellement, il n’aura affaire qu’à Fortin.
Mary se leva à son tour :
— Ce ne sera pas facile à gérer…
— Non, dit Graissac, mais comment voulez-vous que j’explique à un écorché vif comme Leroux qu’une espèce de privé, une femme de surcroît, vient enquêter par-dessus son épaule?
— Merci pour vos qualificatifs, dit-elle en riant.
— Je ne voulais pas être blessant, dit Graissac contrit, je… Enfin… Comment vous considérer?
— Comme une femme, certainement, dit Mary, et, pour la durée de la mission, comme un flic.
— Pour la durée de la mission?
— En effet… Le temps de la mission, je suis le capitaine Lester!
— Et après? demanda Graissac.
— Après? On verra. Comme dans les petites annonces, le temps de la mission « et plus si affinités ».
Graissac grimaça :
— Je crains fort qu’en ce qui concerne les affinités, vous n’en ayez guère avec Leroux. En attendant, excusez-moi d’avoir parlé de la sorte. Évidemment, je n’ai rien contre les femmes dans la police.
Il la regarda :
— Vous le savez bien!
Elle le rassura :
— Mais oui, monsieur le commissaire. Vous n’avez fait qu’emprunter à Leroux les paroles qu’il aurait lui-même prononcées en cette circonstance.
— C’est ça, fit Graissac soulagé. Vous savez ce que c’est…
— Je sais, dit Mary.
Qui se garda d’ajouter que, lorsqu’on faisait équipe avec Fortin, on était habitué aux formules directes, pour ne pas dire pittoresques.
Elle se tut un moment, réfléchissant, puis demanda :
— Et ce lieutenant Damien?
— C’est un jeune officier. Il n’est là que depuis un an.
Graissac pinça les lèvres :
— Il a été très bien noté à l’école de police et, depuis qu’il est chez nous, il ne s’est pas fait remarquer, ni en bien, ni en mal. Il semble bien s’arranger avec Leroux, ce qui n’a pas toujours été le cas de ses équipiers précédents. Quand le lieutenant Fortin doit-il arriver?
— Aujourd’hui, probablement, dit Mary. Il lui restait un dossier à boucler, sinon nous serions venus dans la même voiture.
— Il vaut peut-être mieux qu’on ne vous voie pas ensemble dans la maison, dit Graissac.
Mary sourit : toujours ce souci de discrétion.
— Qu’est-ce qui vous amuse? demanda Graissac.
— Je me demandais si vous n’aviez pas été agent secret dans une autre vie.
Graissac eu un rire sans joie :
— Vous me prenez pour James Bond?
Mary sourit à son tour, imaginant le quasi-sexagénaire sans cheveux dans les exercices érotiques qui avaient tant fait pour la gloire de 007.
— Quand même pas, mais vous semblez être en permanence préoccupé par le désir de passer inaperçu.
— Au cours de ma longue carrière, j’ai constaté, mademoiselle Lester, qu’il était inutile de donner l’éveil au malfaiteur qu’on traque. Une voiture de police est bien plus efficace lorsqu’elle arrive sur les lieux d’un délit sans faire hurler sa sirène. Et un enquêteur qui opère incognito en vaut deux.
Mary était tout à fait d’accord avec Graissac sur ce point.
— Donc, je ferai équipe avec moi-même, dit-elle.
— Disons que vous serez l’électron libre… Je vais adjoindre Fortin à Leroux et Damien en le présentant comme un renfort, la direction de l’enquête restant officiellement l’apanage de Leroux; Fortin fera la liaison.
Mary eut une moue :
— En laissant Leroux dans l’ignorance?
— Tant que ce sera possible, oui, dit Graissac. Fortin vous informera de tous les éléments nouveaux qu’ils pourraient découvrir. Pour votre part, vous rechercherez du côté des victimes si des indices n’auraient pas échappé à Leroux et, par le biais de Fortin, vous orienterez l’enquête. Ainsi toutes les susceptibilités devraient être ménagées.
Il ouvrit la porte et ajouta :
— J’espère qu’ainsi cette méchante affaire sera vite résolue.
•
— Vite résolue… Vite résolue… C’est vite dit! maugréait Mary Lester devant le dossier que Graissac lui avait remis.
Elle était dans sa chambre d’hôtel et, en attendant Fortin, elle avait ouvert le dossier sur la table basse censée recevoir les bagages.
— Il n’y a rien là-dedans! grommela-t-elle.
En effet, le dossier ne contenait que les photocopies des pièces que lui avait confiées Fabien à Quimper.
Son portable sonna, c’était Fortin.
— Ah, te voilà? Ce n’est pas trop tôt! maugréa-t-elle.
Il demanda :
— Qu’est-ce qui t’arrive, Mary, tu es de mauvais poil?
— Il m’arrive… il m’arrive… Viens, je t’expliquerai.
— C’est-à-dire que… hasarda-t-il.
— C’est-à-dire quoi? fit-elle impatiente, tu es là ou tu n’es pas là?
— Oh là là! fit le grand lieutenant, on dirait que ce n’est pas mon jour!
Elle se radoucit, consciente d’avoir été trop loin.
— Qu’est-ce qui t’arrive, Jipi?
— Presque rien, dit-il, le patron m’annonce que je suis détaché ici, donc je me fais engueuler par ma femme…
— Pourquoi? c’est pour ton boulot, non?
— C’est pour mon boulot, comme tu dis, cependant dès qu’elle sait que tu es dans le paysage… tu sais comment elle est!
Elle savait, oui. Madeleine Fortin manifestait une jalousie maladive à l’encontre de Mary Lester. Lorsque Mary était encore dans la police et faisait équipe avec Jean-Pierre Fortin, ils passaient évidemment beaucoup de temps ensemble. Cependant, il n’y avait jamais eu entre eux qu’une franche camaraderie exempte de toute ambiguïté.
Mais allez donc expliquer ça à l’épouse du plus beau mec du commissariat!
— Tu n’avais pas besoin de lui dire que j’étais dans le circuit! fit-elle.
Il protesta :
— Si tu crois que je lui en ai parlé!
Elle fit mine de s’indigner :
— Tu as menti à Madeleine?
— Non, je n’ai pas menti, je n’ai rien dit.
Elle le taquina :
— Ça s’appelle mentir par omission!
— Oh, ça va! fit Fortin tendu. Tu ne sais pas ce qu’elle m’a fait?
— Non.
— Elle a exigé que je loge chez sa sœur pendant tout mon séjour à Nantes!
— Elle a une sœur à Nantes?
— Ouais, Monique, qui est mariée à Lucien Palais, contrôleur à la SNCF et syndicaliste militant.
— Super! dit-elle, ça te fera des frais en moins.
— Je ne suis pas sûr, dit-il, le syndicaliste va me faire payer ma piaule, espère un peu!
— Mais alors, quel est l’avantage?
— L’avantage c’est qu’ainsi Madeleine sera assurée que je n’amène pas de fille dans mon lit. Pff! Comme si c’était mon genre!
Mary sourit.
— Bon, à part ça, tout va très bien?
— Non, dit Fortin, en plus ils habitent à dache et il y a un connard qui vient d’emplâtrer ma caisse!
— Grave?
— Assez pour je ne puisse plus rouler! Me voilà sans bagnole pour une semaine!
— Où habite ta belle sœur?
— À Trentemoult!
— Ça ne m’en dit pas plus.
— C’est de l’autre côté de la Loire. Je ne te dis pas le bordel pour y arriver! Il y a une de ces circulations!
— Tu es chez ta belle-sœur en ce moment? demanda Mary.
— Oui, ma bagnole vient de partir sur une dépanneuse et je suis là comme un con!
— Tu vas dîner avec eux?
— Bien obligé!
— Quel enthousiasme! persifla-t-elle.
— Oh, tu peux rigoler, dit-il rancunier, je sens le chou-fleur bouilli d’ici et le beauf va me pomper avec ses points retraite, ses avancées sociales et ses mouvements de grève.
— Beau programme! dit Mary.
— Tu peux rigoler, dit Fortin, tout ça c’est de ta faute!
Elle s’exclama :
— De ma faute?
— Et comment! C’est bien toi qui as réclamé au patron que je sois détaché sur Nantes, non? J’étais bien peinard à Quimper, je n’ai rien demandé, moi!
— Tu aurais préféré que je demande Lecoq?
Lecoq était un lieutenant nouvellement affecté au commissariat de Quimper. Contrairement aux autres enquêteurs, il affectait une élégance voyante, portant chaque jour un costume différent, avec une pochette assortie à sa cravate.
La première fois qu’on l’avait vu apparaître au commissariat en cet arroi, le silence s’était fait chez les « en tenue » de service au poste et le chef de quart avait demandé naïvement :
— Tu es de noce?
Lecoq avait haussé dédaigneusement les épaules en escaladant d’un pas plein de grâce l’escalier qui menait à son bureau.
Quant à Fortin, habitué de longue date aux jeans délavés et au blouson de cuir râpé porté sur un tee-shirt, il avait rigolé :
— À voir un keuf sapé comme un julot, les geignards vont se demander si l’usine n’a pas viré clandé! Blague à part, tu t’es gouré d’adresse, petit gars, tu aurais dû demander la Mondaine.
Pour toute réponse, Lecoq avait haussé ses maigres épaules renforcées par des épaulettes judicieusement disposées.
Par la suite on avait appris que le jeune flic devait cette aisance vestimentaire à un frère de son père, gérant d’un magasin à l’enseigne de La Belle Jardinière, qui le pourvoyait avec largesse d’un de ses invendus, chaque année, en guise d’étrennes.
Et le port de ces costumes était la condition incontournable pour que Lecoq soit couché en bonne position sur le testament du vieux célibataire. Le tonton était intransigeant sur cette disposition et il veillait lui-même sur la vêture de son neveu avec une attention sourcilleuse.
Bien que le pauvre lieutenant fût parfois affublé d’inénarrables « laissés pour compte », il faisait contre mauvaise fortune bon cœur en pensant à ses grandes espérances, opposant aux railleries un mépris hautain qui lui avait valu les surnoms peu flatteurs de « petit coq » ou de « barbeau ».
— Ce que tu es con! répondit Fortin désarmé.
Mary insista :
— C’est pas une réponse, ça!
— C’est ma réponse, affirma Fortin avec force. Et si tu la veux en clair, Mary Lester, car tu me sembles singulièrement bouchée aujourd’hui, oui, je suis heureux, content et comblé de faire équipe avec la plus grande policière de la Venelle du Pain-Cuit. Là, tu es satisfaite?
Elle éclata de rire.
— Jipi… dit-elle.
— Ouais?
— Merci d’exister!
— Quoi?
Elle l’imaginait, le front plissé devant son téléphone portable.
— Si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer!
— Ouais, ben j’existe!
— J’aime te l’entendre dire! J’aime entendre le son de ta voix…
— Je suis content que tu sois contente, dit Fortin sarcastique, mais j’aurais été encore plus content si je n’avais pas dû prendre pension chez Monique.
Elle le gourmanda :
— Ce que tu es casanier! On ne choisit pas toujours, mon vieux!
— Bon, qu’est-ce qu’on fait? Moi, je dois me présenter chez Graissac demain à neuf heures.
— Parfait, viens à mon hôtel ensuite. Je t’y attendrai.
Mary Lester traversa la place Graslin et descendit la rue Crébillon. Elle avait attendu Fortin jusqu'à midi moins le quart et il était arrivé furieux car il semblait que le capitaine Leroux, en plus d’être jaloux de ses prérogatives, faisait également preuve d’un autoritarisme excessif mâtiné d’un formalisme tatillon.
— Tu te rends compte, s’était exclamé Fortin indigné, il m’a regardé comme si je sortais d’un zoo et m’a dit : « Ici, lieutenant, une carrure de déménageur ne suffit pas. Il faut aussi en avoir là-dedans. »
En disant ça, Fortin se tapotait le front du doigt, imitant le capitaine Leroux.
— Je suis sûr que c’est un petit, avait dit Mary.
— Comment ça, un petit?
— Un petit en taille, avait-elle précisé.
— Ouais, avait dit Fortin après réflexion. C’est pas un nabot, mais presque.
Il avait réfléchi et ajouté :
— Remarque, il se rattrape en largeur sur ce qu’il perd en hauteur.
Tout était relatif. Pour Fortin, tout homme qui n’atteignait pas le mètre soixante-dix était passible de ce qualificatif.
— Méfie-toi des petits, lui avait dit Mary. Souviens-toi, Napoléon, Hitler, Franco, c’étaient des petits. Pour faire de la misère au monde, il n’y a pas pire que les petits.
Fortin, qui n’avait sûrement jamais envisagé la situation sous cet angle, avait écarquillé les yeux sous le coup de la surprise.
— Et Rouletabille, il est comment?
Le grand lieutenant avait froncé les sourcils.
— Rouletabille?
