Il vous suffira de mourir - Tome 1 - Jean Failler - E-Book

Il vous suffira de mourir - Tome 1 E-Book

Jean Failler

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Beschreibung

Même en vacances, Mary Lester ne peut s'empêcher de faire la justice...​​

Un singulier concours de circonstances amène Mary Lester sur les bords du lac de Guerlédan, en centre Bretagne : la voiture de son ami Lilian qui venait la retrouver pour une semaine de vacances, a été accidentée en traversant le bourg de Saint Gwénécan et le voilà immobilisé.
Elle vient donc le récupérer pour aller, comme prévu, faire de la voile à la Trinité sur Mer, mais au cours de la nuit qu'elle passe au Motel des Forges, sur les bords du lac, elle est témoin d'une scène troublante : la jeune et jolie hôtelière est victime d'un coup de téléphone anonyme qui la déstabilise complètement. Le même soir, son compagnon qui avait disparu réapparaît en piteux état en compagnie d'un type inquiétant, et il ne s'explique pas sur le motif de sa disparition.
Il n'en faut pas plus à Mary Lester pour subodorer quelque chose de louche. L'atmosphère délétère qui règne autour de cet immense réservoir d'eau douce, la surprenante personnalité du garde-champêtre, l'inquiétante silhouette du tenancier du bistrot du lieu, l'agressivité de ses étranges clients ne peuvent que titiller sa curiosité.

Et quand on titille la curiosité de Mary Lester, Dieu sait jusqu'où ça peut aller...

Une nouvelle enquête surprenante de la célèbre et attachante enquêtrice, à ne pas manquer !

EXTRAIT

Ce n’était qu’un village comme on en traverse vingt lorsqu’on se rend de Rennes à Quimper en empruntant la route du centre Bretagne qui n’est certes pas la voie la plus rapide, mais assurément la plus pittoresque pour relier ces deux villes.
Non que l’homme qui se déplaçait dans une Audi break de couleur sombre voulût faire du tourisme. En fait il joignait l’utile à l’agréable : l’utile étant la visite d’un client éventuel qui souhaitait installer une maison dans les arbres près de son hôtel, l’agréable la semaine de vacances qu’il projetait de passer en compagnie de son amie domiciliée à Quimper.
Âgé d’une bonne trentaine d’années, le conducteur de l’Audi était architecte. Il s’appelait Lilian Rimbermin et son break de couleur sombre n’était pas de première jeunesse.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un bon tome plein d'humour et de rebondissements. - Tana77, Babelio

Cet épisode des aventures de Mary lester est très bien construit, profondément humain, avec des séquences pleines d’émotion, de musique… Mary au piano laissant aller sa passion pour la musique, Claire chantant un de ses succès et laissant le lecteur lui aussi sous son charme… Ah ! Monsieur Jean Failler, quel bonheur de pouvoir vous lire ! - Shelton, Critiques libres

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu’il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd’hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Seitenzahl: 298

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Jean FAILLER

 

Il vous suffira

de mourir

1ère partie

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

 

 

 

 

 

À mes amis :

Jacqueline Le Du

Gérard Morier

René Pichavant

Louis-Pierre Lemaître

Yann Brekilien

 

 

 

Remerciements à :

Anne Boëlle

Jean-Michel Bourdin

Jean-Claude Colrat

Marie-Laure Duhamel

Delphine Hamon

Lucette Labboz

Catherine Labourdette

Isabelle Stéphant

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2916248-02-8

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.

 

 

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 2e trimestre 2009

 

 

Chapitre 1

 

Ce n’était qu’un village comme on en traverse vingt lorsqu’on se rend de Rennes à Quimper en empruntant la route du centre Bretagne qui n’est certes pas la voie la plus rapide, mais assurément la plus pittoresque pour relier ces deux villes.

Non que l’homme qui se déplaçait dans une Audi break de couleur sombre voulût faire du tourisme. En fait il joignait l’utile à l’agréable : l’utile étant la visite d’un client éventuel qui souhaitait installer une maison dans les arbres près de son hôtel, l’agréable la semaine de vacances qu’il projetait de passer en compagnie de son amie domiciliée à Quimper.

Âgé d’une bonne trentaine d’années, le conducteur de l’Audi était architecte. Il s’appelait Lilian Rimbermin et son break de couleur sombre n’était pas de première jeunesse.

Le village de Saint-Gwénécan s’étirait au long d’une route qui le pénétrait d’est en ouest, bordée de très vieilles maisons de granit gris, doré çà et là par des lichens qui flamboyaient au soleil couchant comme de très vieilles et très précieuses passementeries. En son centre, une route formait une croix et la circulation était commandée par des feux tricolores parfaitement anachroniques au cœur de ce village dont la maison la plus récente avait été construite avant la Révolution française.

Des panneaux routiers, non moins anachroniques, indiquaient que la vitesse était limitée à trente kilomètres heure dans la traversée du bourg, et des passages surélevés de la chaussée dissuadaient efficacement tout dépassement de ces limites.

Le chauffeur de l’Audi, arrêté au feu rouge, regardait de droite et de gauche, comme s’il était embarrassé pour trouver son chemin. Lorsque le feu passa au vert, il s’engagea au ralenti vers la sortie du village quand un vieux pick-up stationné sur le bas-côté devant une terrasse sortit brutalement en marche arrière sans se préoccuper de ce qui se passait sur la chaussée.

Une autre voiture venant en face, Lilian Rimbermin n’eut d’autre recours que d’écraser le frein, mais le choc était inéluctable. Il y eut un fracas de tôles froissées suivi du tintement cristallin des éclats de verre de son phare avant droit qui pleuvaient sur la chaussée.

Comme toujours en ce genre de circonstance, un grand silence suivit le fracas de la collision, puis, d’un bout à l’autre de la rue, des têtes curieuses se penchèrent aux fenêtres et le boucher du lieu parut au seuil de sa boutique, l’air terrible avec son tablier blanc taché de sang et un grand couteau à la main. Son crâne chauve luisait sous un pâle soleil et une moustache mongole barrait son visage rubicond.

Une vraie tête d’égorgeur ; inconsciemment on cherchait à voir si sa main gauche ne tenait pas par les cheveux un crâne de supplicié fraîchement exécuté encore dégoulinant de sang.

Où suis-je tombé ? se demanda Lilian en bloquant le frein à main. Il descendit de sa voiture et évalua les dégâts en secouant la tête d’un air dépité. L’aile avant de l’Audi en avait pris un vieux coup, comme le pare-chocs qui pendait sur le bitume. Et le jet de vapeur qui s’échappait du capot ne présageait rien de bon.

Le véhicule tamponneur était un imposant pick-up américain, haut sur roues, de marque Chevrolet, couleur vert bronze maculé de giclures de boue. Il avait heurté l’aile de l’Audi avec le coin de sa caisse qui, elle, n’avait subi aucun dommage.

« C’est vraiment le pot de terre contre le pot de fer » pensa Lilian désolé.

Le conducteur du pick-up, un grand type mince, large d’épaules, vêtu en cow-boy d’opérette, surgit comme un furieux. Son jean délavé était tellement collant qu’il paraissait avoir été cousu sur lui. Il marchait sur des santiags boueuses en plastique imitant - fort mal - la peau de serpent et portait une chemise de bûcheron canadien à carreaux plus ou moins écossais par-dessus laquelle il avait endossé un gilet sans manches en cuir noir qui complétait sa vêture folklorique.

Il ne manquait qu’un colt quarante-cinq pendu à son ceinturon de cuir fauve large de trois doigts, à boucle de cuivre et le Stetson pour poser avantageusement sur l’affiche des cigarettes Marlboro. Cependant, comme on était en Bretagne et non au Texas, le port du colt aurait été mal venu et il avait une tête à le déplorer.

Il s’approcha de Lilian et l’apostropha, lui collant en plein nez une haleine chargée de relents d’anis et de tabac.

— Dis donc, espèce de trou du cul, tu te crois aux vingt-quatre heures du Mans, ou quoi ?

Il avait la voix rauque, éraillée, des gros fumeurs et un lourd accent du terroir qu’il paraissait prendre plaisir à exagérer.

Lilian était déjà de méchante humeur ; se faire apostropher ainsi par un ivrogne qui était tout à fait dans son tort ne le rendit pas plus souriant.

Il toisa le cow-boy et répondit sur le même ton :

— Si vous regardiez, avant de reculer…

Il n’avait pas tutoyé son antagoniste. Sa bonne éducation sans doute…

— J’regardais pas, moi ? éructa le cow-boy. Si t’avais pas roulé comme un cinglé…

Révolté par cette mauvaise foi, Lilian protesta :

— Comment aurais-je pu rouler vite, je venais de démarrer au feu vert !

— Ah ouais ? fit l’autre, la bouche mauvaise, j’ai plutôt l’impression que t’as grillé le rouge !

Lilian indigné se retourna, cherchant des témoins :

— Vous avez vu, monsieur…

Le vieux bonhomme qu’il venait d’interpeller et qui avait assisté à la scène se défilait en marmonnant qu’il regardait justement de l’autre côté, entraînant dans sa précipitation à prendre le large un caniche à demi étranglé au bout de sa laisse.

Lilian chercha un autre témoin, une femme en noir, coiffée d’un fichu, portant un cabas de raphia, qui fit mine de ne pas le voir.

— Madame, madame…

Peine perdue, la femme s’enfuyait sans se retourner, comme si elle avait le diable aux trousses.

Le bruit de la collision avait attiré hors du bistrot, car on était devant la terrasse d’un bistrot, une faune de jeunes gens ricaneurs qui regardaient la scène avec intérêt. Lorsque Lilian fit un pas vers eux pour leur demander de témoigner, ils ricanèrent de plus belle, manière de dire : « On n’a rien vu, rien entendu ».

Puis ils s’accoudèrent à la balustrade de bois qui entourait la terrasse et s’installèrent comme au spectacle et le chauffeur de l’Audi comprit qu’il ne pourrait rien attendre de bon de ce côté.

Désemparé, il regarda la rue désespérément vide. Il était seul contre tous.

— Bon, dit le cow-boy brutalement, j’ai pas que ça à foutre, moi, tu la dégages, ta caisse, que je me casse ?

— Je ne dégage rien du tout ! fit Lilian fermement, on fait un constat avant.

Le cow-boy prit la pose avantageuse d’avant la bagarre au saloon : le rictus aux lèvres, les pouces dans le ceinturon, les coudes écartés du corps, comme s’il s’apprêtait à dégainer. Cela s’imposait, le bistrot avait pour enseigne Le Saloon, justement. C’était écrit en rouge et blanc sur une planche épaisse accrochée au-dessus de la porte.

Il ricana déplaisamment :

— Un constat ! Et puis quoi encore ? Tu te crois où, bonhomme ?

— Sur une route départementale bretonne où s’applique, je crois, la loi française, répliqua Lilian fort de son droit.

Le cow-boy ricana de plus belle et prit les spectateurs accoudés à la barre de bois à témoin :

— Vous entendez ça, les gars ?

Les ricanements fusèrent de plus belle. Visiblement, on attendait une belle bagarre.

Le cow-boy d’ailleurs semblait la rechercher. Il provoqua Lilian :

— T’avais qu’à pas me rentrer dedans, du con ! Est-ce que je te demandais quelque chose, moi ?

Lilian soupira. On ne s’en sortirait pas à l’amiable. Il sortit son portable et forma un numéro.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda le cow-boy la bouche mauvaise.

— J’appelle les gendarmes !

— Les gendarmes, les gendarmes, j’t’en foutrais des gendarmes, moi !

Gendarmes… Représentants de la loi… C’étaient probablement des mots qui n’avaient pas cours en ces lieux. La bouche du cow-boy se tordit, d’un geste prompt il saisit Lilian au collet, lui arracha le téléphone de la main et le balança avec violence contre un mur où l’appareil explosa. Puis, tenant toujours Lilian au col, il le secoua furieusement :

— Je vais t’en coller une, moi, si tu ne dégages pas, ’acré fi d’garce !

De dégoût, Lilian eut un mouvement de recul. Ce type avait une haleine de putois. Il tentait de résister, mais l’autre était plus fort. Il ferma les yeux dans l’attente du coup qu’il sentait venir, mais soudain l’étreinte de la brute se desserra et il entendit une voix rude qui demandait :

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit qu’un troisième homme était intervenu dans l’altercation, un gros type au visage mou, portant une sorte de képi marqué de deux lettres, GC, en métal doré, boudiné dans une veste qui avait dû appartenir à un vieil uniforme verdâtre dépourvu de galons.

Le gros type avait des mains larges comme des pelles de terrassier. Il prit le cow-boy au bras, juste au-dessus du coude et referma sa formidable paluche.

Le cow-boy grimaça. La prise ne semblait pas lui faire de bien car il se dressa sur la pointe des pieds en grimaçant de douleur et il devint tout pâle.

La main qui tenait Lilian au col relâcha son étreinte et celui-ci put remettre de l’ordre dans sa tenue vestimentaire malmenée.

— C’est ce connard de Parigot, haleta le cow-boy toujours grimaçant car le gros type n’avait pas desserré son étreinte, il a grillé le feu rouge et il m’est rentré dans le cul…

— C’est faux ! protesta Lilian, je venais de démarrer et je roulais au pas. Ce monsieur a reculé brutalement, sans regarder !

— Tu ne vas pas le croire, Lulu ! s’écria le cow-boy, en prenant le gros type à partie, un mec qui n’est même pas d’ici !

Dans sa bouche, « n’être pas d’ici » semblait être un défaut capital. Pour autant, le gros homme ne lâcha pas le bras de l’énergumène.

— Ou je me trompe, dit-il en reniflant d’un air dégoûté, ou il y a un de vous deux qui ment !

Il secoua le cow-boy qui geignit et lui demanda :

— Rien de cassé, Frankie ?

Le cow-boy secoua la tête négativement en s’exclamant :

— Pour le moment non, mais si tu continues à me serrer comme ça, tu vas me péter le bras !

Le gros type consentit à desserrer sa prise et l’autre se massa le bras en soufflant. Il allait protester mais le gros type ne lui en laissa pas le temps.

— C’est bon, dégage ! ordonna-t-il sans forcer la voix.

Lilian protesta :

— Vous n’allez tout de même pas laisser partir ce type ! Il conduit en état d’ivresse !

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça, monsieur ? demanda le gros type avec une politesse exagérée en regardant Lilian sous le nez.

— Ce qui me fait dire ça ? répéta Lilian ulcéré, il pue la vinasse !

— J’ai plutôt senti comme une odeur de pastis, objecta le gros type.

— La vinasse, le pastis… tout ça c’est de l’alcool ! S’il souffle sur une flamme, ça fera une drôle d’explosion. Essayez voir avec un alcootest.

— Primo, dit le gros homme, je n’ai pas de conseils à recevoir de vous. Secundo, je ne suis pas gendarme et faire souffler dans le ballon, comme vous le suggérez, n’entre pas dans mes attributions.

— Ah… Et peut-on savoir ce qui entre dans vos attributions ?

— Éviter les bagarres, par exemple…

Il regarda de nouveau Lilian sous le nez :

— Éviter que vous vous fassiez massacrer par Frankie. Il peut être violent, Frankie, quand on l’agace.

— Parce que c’est moi qui l’agace ?

Le gros bonhomme regarda ostensiblement alentour et son regard se posa de nouveau sur Lilian qu’il fixa de manière gênante.

— Je ne vois personne d’autre.

— Trop aimable ! Au fait, qui êtes-vous ?

— Le garde champêtre.

Lilian répéta, éberlué :

— Le garde champêtre ?

Il pensait que la fonction avait disparu au siècle dernier et qu’elle appartenait désormais au folklore.

— Pour vous servir, dit le gros d’une voix morne.

Il tourna le revers de sa veste d’uniforme et Lilian aperçut une plaque de cuivre jaune qui luisait.

— En ville on dit « policier municipal ». Ça vous va ?

Lilian éberlué ne répondit pas. C’est le Far-West, pensa-t-il, tout le monde joue au cow-boy et voilà le shérif !

Le silence se prolongeant, le garde champêtre demanda :

— Vous avez vos papiers ?

Lilian ferma un instant les yeux, se demandant s’il rêvait ou s’il était éveillé.

— Je vous ai demandé vos papiers, monsieur ! insista le garde champêtre d’une voix exagérément polie.

Il avait cependant monté le ton pour faire comprendre à son interlocuteur qu’on ne plaisantait pas.

Lilian pensa que, s’il rêvait, c’était un cauchemar. Il sortit son porte-cartes et, en soupirant, présenta les documents au gros type qui les examina avec une attention exagérée.

— Lilian Rimbermin, hein ?

— C’est cela… dit Lilian qui commençait à sentir la moutarde lui monter au nez.

— Architecte…

— Comme vous le voyez.

L’autre essaya de prendre un air finaud :

— Que vient faire un architecte parisien à Saint-Gwénécan ?

— Il se trouve que la nationale 164 traverse Saint-Gwénécan…

Le gros type l’interrompit :

— En cette saison, les Parisiens empruntent plutôt la voie express.

— D’abord, je ne suis pas parisien, protesta Lilian, ensuite je ne savais pas qu’il y avait des saisons pour traverser votre village.

— Vous n’êtes pas parisien, fit le gros d’un air dégoûté, alors expliquez-moi pourquoi vous avez une voiture immatriculée en soixante-quinze ?

— Pff… fit Lilian en feignant l’admiration, ce que vous êtes observateur !

— C’est le métier, dit l’autre sans relever le sarcasme.

Il eut un mouvement de tête qui signifiait qu’il attendait une réponse. Lilian, agacé, bafouilla :

— C’est parce que… parce que j’ai mon bureau dans la région parisienne.

Le garde champêtre hocha la tête d’un air entendu :

— C’est bien ce que je disais !

Il parlait toujours d’un ton paisible, d’une voix lente et monocorde et dévisagea Lilian sans aménité :

— On ne me la fait pas, à moi !

— Et alors ? s’insurgea Lilian, on n’a peut-être pas le droit de traverser votre patelin avec une bagnole immatriculée dans la région parisienne ?

— Que si, il y a même des étrangers d’autres pays qui y passent, alors, vous voyez…

La preuve que ce pays était une terre de tolérance, sans doute.

— Mais c’est surtout l’été, intervint le cow-boy auquel on ne demandait rien et qui ne se résignait pas à s’éloigner.

— Ta gueule, Frankie, dit le garde champêtre toujours d’une voix égale, sans même accorder un regard au cow-boy qui paraissait frustré d’une bonne bagarre. Je t’ai déjà dit de te tirer !

L’autre recula en ronchonnant et remonta dans son pick-up. Une voiture voisine étant partie, il put, au prix d’une manœuvre, s’en aller à son tour sous les yeux du garde champêtre dans un grondement de son puissant moteur qui cracha une épaisse fumée noire, tandis que les gros pneus crantés criaient sur le bitume.

— Vous le laissez partir ? s’indigna Lilian.

Sans daigner répondre, le garde champêtre referma le porte-documents qui contenait les papiers de Lilian et le lui tendit comme à regret.

— C’est bon, monsieur. Vous n’êtes pas blessé.

C’était plus une constatation qu’une question.

— Encore heureux, maugréa Lilian en empochant ses papiers.

— Alors, circulez !

— Vous êtes bien bon ! dit Lilian en donnant un coup de pied dépité dans le pneu de sa voiture, mais comment voulez-vous que je circule avec ça ? C’est un comble, je passais tranquillement lorsque cet ivrogne m’est rentré dedans en reculant sans même regarder où il allait.

— Ça, c’est votre version, monsieur, soupira le garde champêtre. Comme Frankie dit exactement le contraire et qu’il n’y a pas de témoins, je me vois contraint de vous renvoyer dos à dos.

— C’est insensé ! s’exclama Lilian, il n’y a pas de gendarmes dans ce pays ?

— Il y en a, dit le garde champêtre avec un mouvement insouciant du bras, mais on ne les dérange pas pour des broutilles.

— Des broutilles ? Mais j’ai bien pour quinze cents euros de réparations !

— C’est l’inconvénient avec les voitures allemandes, dit le garde champêtre avec une moue, faire venir la pièce détachée d’outre-Rhin coûte cher. Il y a le transport…

Lilian continuait de se demander s’il rêvait. On en était aux considérations économiques, à présent. Il se promit, à l’avenir, de prendre la voie express comme tout le monde lorsqu’il n’aurait pas de visites à faire.

— Il n’y a pas de dommages corporels, dit le garde champêtre d’une voix lénifiante, pourquoi voudriez-vous qu’on dérange les gendarmes ? Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de faire comme Frankie, disparaissez !

Avant que Lilian ait pu répondre, une jeune femme aux cheveux châtains s’approcha de la voiture accidentée et déclara à voix haute et claire :

— Moi j’ai vu l’accident !

Le garde champêtre toisa la nouvelle venue avec une sorte de mépris :

— Ah ouais ?

Soudain il paraissait contrarié. Méfiant et contrarié.

— Tout à fait. J’étais à la poste, en face et j’attendais mon tour. Je le confirme, ce monsieur est bien passé au vert, à vitesse réduite, bien à droite sur la chaussée et c’est la camionnette qui, en reculant brutalement, a embouti sa voiture.

La réaction du garde champêtre parut étrange à Lilian. Visiblement le bonhomme connaissait cette femme, ce qui n’expliquait pas pourquoi il l’avait regardée avec une suspicion que rien ne justifiait.

Âgée d’une bonne trentaine d’années, elle semblait juste un peu trop raffinée pour ce village rural où la plupart des hommes circulaient en bleus de travail, le plus souvent maculés de terre, et où les femmes uniformément vêtues de noir paraissaient toutes d’âge canonique.

Quand elle eut terminé son récit, le gros homme hocha la tête d’un air de doute. La jeune femme écrivit alors une série de chiffres au revers d’un morceau de papier en s’appuyant sur le capot de l’Audi et la tendit à Lilian :

— Si votre compagnie d’assurances, ou la police, a besoin de mon témoignage, voici mon téléphone.

Elle avait une voix un peu rauque, agréable, avec un léger accent que Lilian ne situa pas immédiatement.

Il prit le papier et jeta un coup d’œil sur la série de numéros.

— Je vous remercie beaucoup, c’est très aimable à vous.

La femme eut un mouvement d’épaules accompagné d’un sourire triste qui signifiait : « Ce n’est rien ! »

Elle ajouta :

— Je m’appelle Claire Aubenard et ce monsieur sait où on me trouve.

Puis elle traversa la rue d’une démarche élégante et se dirigea vers une Golf Volkswagen sous les regards de quelques badauds soudain réapparus.

Il n’y avait pas eu un seul mouvement de sympathie de la part de ces badauds, mais plutôt une sorte d’animosité, d’hostilité diffuse.

La tête haute, ne saluant personne, la jeune femme monta dans sa voiture et démarra sans se retourner.

— Vous connaissez cette dame ? demanda Lilian.

— Je connais tout le monde ici, répondit le garde champêtre.

— Qui est-elle ?

Le gros homme eut un mouvement de menton vers la carte que Lilian avait en main.

— Vous avez son téléphone…

Lilian répéta : « Claire Aubenard », je m’en souviendrai.

Le garde champêtre, quant à lui, ne paraissait pas disposé à donner plus de renseignements et Lilian resta les bras ballants en se demandant qui était cette femme.

Le gros ne disait toujours rien, néanmoins ce témoignage avait dû l’influencer, à moins qu’ayant flairé l’haleine alcoolisée du cow-boy il se méfiât des suites qu’aurait pu avoir cette histoire ? Toujours est-il qu’il proposa à Lilian d’appeler une dépanneuse.

Celui-ci ayant accepté, il forma un numéro sur son téléphone portable à lui et demanda à son interlocuteur que l’on vienne enlever l’Audi.

Quelques minutes plus tard, un camion de dépannage vint se positionner devant la voiture de Lilian et le conducteur déroula un câble d’acier qu’il fixa sous la voiture. Il actionna alors une télécommande, le câble se raidit, et le break accidenté fut hissé sur le plateau de la dépanneuse.

Le mécanicien invita Lilian à monter près de lui pour aller jusqu’au garage ; Lilian refit donc, en sens inverse, le chemin qu’il venait de parcourir pour venir s’empaler dans le pick-up du cow-boy, dans une cabine bruyante qui empestait le cambouis et le gas-oil.

Il était alors deux heures de l’après-midi. Un pâle soleil perçait sous le ciel gris et il éclairait les eaux tourbeuses du lac que l’on apercevait en contrebas de la route.

 

Chapitre 2

 

Le garage situé en retrait de la nationale paraissait plutôt important pour un bled comme Saint-Gwénécan. Il arborait le losange Renault et une voiture flambant neuf était en exposition dans la vitrine.

Trois pompes à essence s’abritaient sous un auvent sur une piste cimentée. L’Audi fut déposée à l’atelier où s’affairaient quelques mécaniciens en tenues grises et le patron, un gros type au visage rougeaud, l’examina en hochant la tête.

— Il y a du boulot ! dit-il enfin.

Et il ajouta d’un air dégoûté :

— Évidemment, vous voulez un devis.

— Je suppose que c’est nécessaire. Mais avant toute chose, je vais aviser mon assureur, et il me donnera la marche à suivre. Combien de temps serai-je immobilisé ?

Le patron du garage grommela quelque chose qui ressemblait à : « faut voir… Il y a du boulot. Et si les pièces ne sont pas disponibles à Saint-Brieuc, faudra les faire venir de Brest, et alors… » Il leva les épaules pour signifier que dans ce cas il ne répondait plus de rien.

Lilian était las, il ne voulait pas discuter. Il souffla, découragé :

— Faites pour le mieux !

La perspective de devoir trouver quelque transport en commun pour gagner sa destination l’accablait.

Il demanda :

— Vous pourriez me louer une voiture ?

Le garagiste le regarda, stupéfait :

— Je ne suis pas loueur de voiture, moi !

— Il n’y en a pas ici ? Ah… Où pourrais-je trouver une voiture de location ?

Le garagiste eut une moue d’ignorance :

— Je pense qu’il faudrait aller à Saint-Brieuc ou peut-être à Guingamp.

— Et comment j’y vais, moi, à Guingamp ou à Saint-Brieuc ? demanda l'accidenté avec humeur. À pied ?

Le visage du garagiste laissait voir qu’il n’en savait rien et que ce n’était pas son problème.

— Faut pas vous énerver, monsieur, dit-il d’un air peiné, je vends des bagnoles, j’en répare aussi, mais je n’en loue pas.

Lilian regretta de s’être emporté.

— Excusez-moi, je suis tellement contrarié… Je devais aller à Quimper…

— À Quimper ?

Le bonhomme avait l’air réellement surpris qu’on puisse vouloir aller à Quimper.

— Enfin, il y a bien un service de cars ? insista Lilian.

— Pour aller à Quimper ? redemanda le gros homme comme si Lilian lui avait parlé d’aller sur la lune, c’est pas tout près, Quimper ! Je m’suis jamais posé la question ! Les cars, ici, c’est pour le ramassage scolaire et pour les excursions du troisième âge.

Son front plissé disait l’effort qu’il faisait pour essayer d’imaginer comment on pouvait aller à Quimper quand on n’avait pas de voiture.

Lilian changea son fusil d’épaule :

— Bon, vous ne louez pas de voiture, il n’y a pas de transports en commun, est-ce que je vais aussi devoir coucher dehors ?

Le patron se récria :

— Il n’est pas question de ça, monsieur !

Il s'essuyait les mains avec un chiffon maculé de cambouis.

— Ce ne sont pas les hôtels qui manquent en bord du lac !

— Voilà une bonne nouvelle ! fit Lilian sarcastique.

Le patron doucha son optimisme :

—… Mais en cette saison ils sont fermés !

— Tous ?

— Enfin, presque tous… Je crois…

Il eut une moue d’ignorance et montra de la tête la cage vitrée de la station-service où une jeune fille en blouse grise classait des fiches :

— Mais il y en a peut-être un d’ouvert, après tout. Demandez donc à la petite, elle vous dira ça !

Lilian le remercia, sortit son sac de voyage du coffre de l’Audi et la serviette qui contenait son ordinateur portable.

Un des ouvriers qui avait entendu la conversation s’approcha :

— Si vous cherchez un hôtel ouvert, il y a là madame Aubenard qui fait le plein.

Lilian regarda vers la station et reconnut la jeune femme qui avait témoigné en sa faveur.

— Cette dame tient donc un hôtel ?

En prononçant ces mots il entrevit alors une lueur d’espoir dans un monde de brutes. La seule personne qui ne lui avait pas marqué d’hostilité était là, et elle pourrait peut-être l’héberger. Il vit en elle l’image de la Providence !

Le patron secoua la tête avec mépris :

— Si on veut… C’est une sorte d’hôtel au bord du lac, ils appellent ça le motel des Forges.

Il regarda Lilian avec une moue :

— Un motel, j’vous demande un peu… Peuvent pas dire un hôtel ou une auberge, comme tout le monde ? C’est pour faire américain, sans doute.

Comme il avait parlé d’un ton peu engageant, Lilian demanda :

— Ce n’est pas bien ?

— Ça peut plaire, dit le garagiste en levant les yeux au ciel, sous-entendant que ce n’était pas lui, en tout cas, qui irait dormir là-dedans.

Intrigué, Lilian insista :

— Il y a quelque chose qui ne va pas dans ce motel ?

— J’ai pas dit ça, protesta le patron, mais cette femme et son ami viennent de s’installer et…

Il paraissait à bout d’arguments alors il conclut brutalement en haussant les épaules :

— Je n’ai pas de conseil à vous donner, vous êtes libre d’aller loger où vous voulez !

« Encore heureux ! » pensa Lilian en empoignant sa valise.

Puis, jetant un « merci » sonore, il se dirigea vers les pompes à essence. La jeune femme ramassait sa monnaie lorsque Lilian s’approcha de lui :

— Madame Aubenard ?

Elle se retourna et lui adressa un bref sourire qui égaya un instant un visage aux traits réguliers mais marqué d’une sorte de tristesse diffuse teintée de lassitude.

— Ah, re-bonjour ! dit-elle.

— On m’a dit que vous tenez un motel.

Elle opina de la tête :

— En effet.

— Comme vous le savez, me voilà immobilisé, dit Lilian. Pourriez-vous me loger pour la nuit ?

— Sans problème. Je vous emmène ?

— Ce n’est pas de refus. J’avoue que cette scène m’a épuisé. J’ai d’abord fait Paris-Rennes, puis comme j’avais un rendez-vous j’ai pris la route du centre pour aller à Quimper. Je devais voir un client et…

La femme le regarda plus attentivement :

— Seriez-vous monsieur Rimbermin ?

— Oui, dit Lilian surpris, on se connaît ?

— Vous aviez rendez-vous avec Olivier Lanveaux…

— En effet…

— J’avais décommandé ce rendez-vous.

— Vous aviez décommandé…

— Oui, je suis la compagne de monsieur Lanveaux.

— Ah, vous m’en direz tant ! Et quand avez-vous décommandé ?

— Ce midi. Je vous ai adressé un sms. Vous ne l’avez pas reçu ?

— Non, lorsque je roule, avec la musique, je n’entends pas toujours mon téléphone.

— Eh bien, vérifiez !

— Je serais bien en peine, l’autre abruti m’a démoli mon portable.

Lilian s’aperçut que la fille de la caisse paraissait fort intéressée et tendait l’oreille ; les ouvriers du garage avaient également cessé de travailler pour regarder ce qui se passait.

Les distractions devaient être rares pour qu’un événement aussi banal qu’un accrochage entre deux voitures pût attirer ainsi l’attention.

— Si vous le souhaitez, vous pourrez téléphoner du motel, dit madame Aubenard. Mais je vous assure que j’avais décommandé…

Lilian n’avait aucune raison de ne pas la croire. Il haussa les épaules en souriant :

— Quelle importance maintenant ?

Madame Aubenard lui rendit son sourire.

— En effet…

Elle ouvrit le coffre de la Golf et Lilian y déposa sa valise. Puis il s’installa sur le siège passager et la femme démarra.

 

Chapitre 3

 

Lilian regardait discrètement le visage de madame Aubenard pendant qu’elle conduisait. Un visage aux traits réguliers avec un nez un peu fort, une bouche un peu trop grande, des cheveux châtains mi-longs coupés avec art, des yeux noisette qui fixaient la route.

Ses mains fortes, aux ongles courts, tenaient fermement le volant. Sa bouche charnue était marquée d’un pli d’amertume qui tirait les commissures de ses lèvres vers le bas.

Elle portait une veste de tweed déstructurée, avec des empiècements de cuir aux coudes, un pantalon de bonne coupe et des boots fauve cirées avec soin.

Un ensemble qui aurait tout aussi bien convenu à un homme, pensa Lilian. Son air sérieux, concentré, la faisait paraître plus âgée qu’elle devait l’être, mais à y regarder de plus près, on devinait qu’elle n’avait pas quarante ans.

La Golf emprunta un chemin privé creusé d’ornières et bordé de murets moussus. De grands arbres formaient une voûte si dense qu’on avait l’impression de pénétrer dans un tunnel. Sous le soleil ce passage devait être ravissant, mais par ce temps gris il était plutôt sinistre. La voiture cahota pendant une centaine de mètres puis déboucha sur un terre-plein sablé et s’arrêta devant une vieille maison pleine de charme qui regardait les berges du lac.

— Nous y voilà, dit madame Aubenard en serrant le frein à main.

Lilian siffla entre ses dents en regardant autour de lui.

La propriété n’était guère soignée, mais visiblement elle était encore en chantier ; dès que la pelouse qui descendait jusqu’à l’eau serait tondue, et après quelques sérieux travaux de jardinage, elle retrouverait de sa splendeur.

Au bord de l’eau une plate-forme de grosses planches s’avançait sur des pilotis, supportant une cabane de dosses de pin clouées à clin, couverte de tôles ondulées rouillées.

En dépit de l’état d’abandon des lieux, ou peut-être à cause de cela, il émanait de l’ensemble un charme mystérieux et une quiétude indéfinissable.

L’œil d’architecte de Lilian remarqua immédiatement tout le parti qu’il y avait à tirer de ce site exceptionnel.

Il hocha la tête en signe d’admiration et murmura pour lui-même :

— C’est magnifique…

En lisière de la forêt toute proche, presque invisibles sous les arbres qui les surplombaient, une bonne douzaine de maisons naines, toutes en pierre, regardaient elles aussi le lac.

Quelques-unes avaient été entièrement refaites, d’autres n’avaient plus de toit et semblaient en cours de restauration.

— Autrefois il y avait ici des forges, expliqua madame Aubenard. Le bois fournissait le combustible et l’eau ne manquait pas. Ces petites maisons abritaient les familles des forgerons.

— C’est abandonné depuis longtemps ?

— Près d’un siècle. Le bâtiment principal a été rasé après la guerre, seules sont restées les maisons, et encore, réduites à l’état de murs. Pendant la guerre c’était une base de la Résistance et les nazis ont tout brûlé après avoir massacré les habitants.

— C’est donc resté à l’abandon pendant tout ce temps ?

— Oui, pendant un demi-siècle personne ne s’est approché de ces ruines qui étaient couvertes de ronces. Depuis les massacres de la dernière guerre, les villageois considéraient que c’était un endroit maudit que l’on évitait avec soin. Et puis Olivier…

— Monsieur Lanveaux ?

— Oui, Olivier Lanveaux…

Elle eut l’air un peu embarrassée et précisa :

— Olivier a hérité de ces ruines. Pas tout seul, il y avait une dizaine d’ayants droit, des cousins dont il ne connaissait même pas l’existence qui héritaient au même titre que lui. Ils devaient donc se partager ce champ de ruines et de ronces. La plupart se sont désistés, Olivier a racheté leurs droits car il a tout de suite vu le parti qu’on pouvait tirer de cette situation.

— Il est donc maintenant le seul propriétaire des lieux.

— En fait, pour d’obscures raisons juridiques, la propriété est à mon nom, dit Claire Aubenard.

Elle eut une moue d’ignorance :

— C’est le notaire qui nous a expliqué qu’il valait mieux faire ainsi.

Lilian hocha la tête en homme qui comprend. Ces raisons ne lui apparaissaient pas clairement, mais d’une part les hommes de loi savent parfois emprunter des chemins singulièrement tortueux pour épargner certains impôts à leurs clients, et d’autre part, ce n’était pas son affaire.

— Ces histoires d’héritage sont parfois d’une grande complexité, dit Claire Aubenard. Surtout quand les gens sont de mauvaise foi.

— Ce qui a été le cas ?

— Oui. Un des héritiers, le premier à avoir vendu sa part, a regretté sa décision lorsqu’il a vu à quoi ressemblait le terrain débarrassé de ses broussailles. Car lorsqu’Olivier l’a fait nettoyer de ces ronces qui avaient tout envahi, on s’est aperçu que l’endroit valait vraiment le coup. Le cousin a donc regretté et il s’est efforcé de récupérer sa part d’héritage.

— Il était bien tard, s’il l’avait vendue…

Madame Aubenard hocha la tête affirmativement avec un sourire triste.

— Évidemment ! D’autant que l’acte a été enregistré tout à fait officiellement, par-devant notaire et la soulte payée le jour même par chèque bancaire.

Ces histoires d’héritage campagnard commençaient à lasser Lilian. Il supposait que, pour ne pas alarmer les autres héritiers, Olivier Lanveaux avait fait racheter les parts par son amie. Enfin, c’était leur cuisine. Pour le moment, il se sentait fatigué, il souhaitait téléphoner, prendre une douche et se restaurer.

Madame Aubenard le mena jusqu’à la maisonnette la plus proche qui était pourvue de tout le confort et même d’un téléphone.

— Quand pourrai-je voir monsieur Lanveaux ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas, éluda son hôtesse, il rentre parfois tard le soir.

Lilian essaya d’en savoir plus en demandant :

— Il a dû s’absenter d’urgence ?

Madame Aubenard ne s’y laissa pas prendre.

— En effet, répondit-elle laconiquement.

Et elle s’empressa d’ajouter, comme pour masquer son embarras :

— Vous trouverez du thé et du café dans le placard, ainsi que du pain grillé et de la confiture. Je vous laisse.

Sur ces mots, elle sortit sans plus attendre.

Lilian secoua la tête d’un air incrédule en regardant la porte se refermer.

— Elle ne sait pas… Et elle me laisse… Drôle de comportement !

Il secoua de nouveau la tête comme s’il renonçait à comprendre en remplissant la bouilloire électrique d’eau. Il la brancha et décrocha le téléphone.

 

 

Dans son appartement de la venelle du Pain-Cuit, Mary Lester (dont la patience n’est pas la vertu cardinale) commençait à tourner en rond en attendant l’arrivée de son ami de cœur, le beau Lilian Rimbermin.

Lorsque le téléphone sonna, elle se précipita et reconnaissant la voix de Lilian, s’écria :

— Lilian ! Mais où es-tu ? Je t’attends depuis trois heures !

Il lui expliqua qu’il avait eu un accrochage et qu’il ne pourrait donc pas être à Quimper dans la soirée comme cela avait été convenu.

— Tu aurais pu téléphoner !

— Si j’avais eu mon téléphone, oui.

— Tu as oublié ton téléphone ?