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Même en vacances, pas de répit pour Mary Lester !
Mary Lester est en vacances à La Baule... Quoi de plus normal au mois d'août ? Seulement, ce sont des vacances un peu particulières : un patron de la police nantaise a demandé « quelqu'un qui ne fasse pas trop flic » pour s'infiltrer dans le monde particulier d'un golf privé dans lequel se passeraient des trafics peu catholiques.
Voici donc le lieutenant Lester, bon gré, mal gré, déguisée en apprentie golfeuse. La tâche, si elle est périlleuse— le milieu qu'elle va devoir épier est particulièrement dangereux — n'est pas sans agréments : passer pour une étudiante, jouer sur un des golfs les plus prestigieux de France et de Navarre et, le reste du temps, bronzer sur la plus belle plage d'Europe en se faisant draguer par un charmant fils de famille, n'est guère rebutant.
Seulement, il y a une chose à laquelle Mary n'a jamais su renoncer, c'est à chercher ce qui se cache derrière l'insolite. La mort de Victoire Leblond sur le green du trou numéro sept est-elle aussi naturelle qu'il y paraît ? Comment l'homme aux doigts bleus peut-il, trois mois après sa mort, faire encore des victimes au golf du Bois Joli ?
Découvrez le tome 7 des aventures de Mary Lester, une enquêtrice originale et attachante, dans ce polar breton à suspense !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Habile, têtue, fine mouche, irrévérencieuse, animée d'un profond sens de la justice, d'un égal mépris des intrigues politiciennes, ce personnage attachant permet aussi une belle immersion, enquête après enquête, dans divers recoins de notre chère Bretagne." - Charbyde2, Babelio
"Une enquête de Mary Lester, courageuse et obstinée, fidèle à elle-même, qui ravira ses fans ! Si vous n'avez jamais essayé les "polars bretons", c'est le moment, même si celui-ci ne se déroule pas en Bretagne !" - Nath56, Booknode
"Je ne seurai dire pourquoi une fois un Mary Lester en main vous ne pouvez plus le quitter. Alors pour ne pas perdre cet envoûtement vous en entamez un autre à peine la dernière page du précédent fermée" - tana77, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !
Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.
À travers Les Enquêtes de Mary Lester, aujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.
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Seitenzahl: 321
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Jean FAILLER
L'homme
aux doigts
bleus
éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h
10 rue André Michelin
29170 St-Évarzec
Ce livre appartient à
xxxxxxexlibrisxxxxxx
Pour mes joyeux compagnons
du Golf de l’Odet
à Clohars-Fouesnant
(Finistère)
Bibliographie :
Golf-Européens
Golf-Magazine
Remerciements à :
Pierre Deligny,
Nicole Gaumé,
Éric Maldagne,
Philippe Henriot.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
ISBN 978-2907572-17-0
La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.
Retrouvez les enquêtes
de Mary Lester sur internet :
http://www.marylester.com
Éditions du Palémon
ZA de Troyalac’h - N° 10
Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec
Dépôt légal 4e trimestre 1998.
Le bar était occupé par une demi-douzaine de gentlemen qui buvaient de la bière, perchés sur de hauts tabourets de bois verni. Ils avaient en commun le teint un peu trop rouge des gens qui se sont longtemps exposés au soleil et le polo sport, de couleur vive, marqué d’un petit crocodile bâillant à s’en décrocher la mâchoire. Autre caractéristique vestimentaire, ils étaient tous en chaussettes, à croire qu’en ces lieux on sacrifiait à la coutume mahométane qui consiste à abandonner ses grolles quand on pénètre dans le temple; comme si les effluves de panards fumants ayant accompli une dizaine de kilomètres à travers la campagne étaient un succédané d’encens capable d’enchanter les narines de Saint-Andrew, patron des lieux.
Devant la porte du bar, une accumulation de chaussures abandonnées par leurs propriétaires. Elles étaient d’un modèle un peu particulier : l’empeigne, couverte d’un empiècement de cuir en forme d’éventail posé à plat, en cachait les lacets. Quelques-unes s’étaient retournées et laissaient apercevoir des clous luisants sortant de leur semelle maculée de terre, de boue, et d’herbe coupée.
Ces clous, destinés à un bon arrimage du golfeur au sol, étaient interdits, et pour cause, sur le beau parquet ciré du bar. Raison pour laquelle ces messieurs circulaient en chaussettes.
Cette disposition du règlement, à laquelle ils étaient habitués, ne paraissait pas troubler outre-mesure leur capacité d’absorption; le barman avait fort à faire à remplir les lourdes chopes de verre qui se vidaient comme par enchantement.
Le bar occupait le rez-de-chaussée de la grande salle du manoir, une pièce austère, aux lourdes poutres apparentes, avec, à son extrémité, une énorme cheminée de pierre.
Des tables basses au cannage protégé par un verre épais étaient disposées devant des fauteuils club au cuir patiné et, sur l’une d’elles, un garçon maniéré en pantalon noir, chemise blanche et gilet écossais, disposait quatre tasses et une théière de porcelaine.
Les quatre dames auxquelles cette infusion était destinée ne disaient mot. Comme les messieurs, elles fixaient l’huis vitré qui venait de s’entrouvrir.
La femme, ou plutôt la jeune fille qui venait de pousser cette porte s’arrêta, intimidée. Jamais silence plus glacial n’avait accueilli un nouveau venu, jamais douze paires d’yeux ne l’avaient dévisagée d’aussi insistante manière.
L’arrivante pouvait avoir vingt-cinq ans. Elle était vêtue d’un pantalon de toile bise, d’une veste pain-brûlé portée sur un tee-shirt blanc et avait tout l’aspect d’une étudiante en vacances, ce qui n’était pas surprenant car on était début août.
Le barman, ayant servi ces dames, marcha sur elle en gardien des lieux prêt à rabrouer l’intruse qui s’était méprise :
– Mademoiselle?
Le ton était rien moins qu’aimable, avec une vague condescendance; on lui faisait sentir qu’en poussant cette porte sans faire partie du cercle des initiés, elle avait commis une sorte de sacrilège.
– Je cherche monsieur Sergent, dit-elle doucement, gênée par ces deux douzaines d’yeux inquisiteurs.
Si faible que fût son timbre, le silence était tel que sa voix porta jusqu’au groupe d’hommes assemblés au bar.
– Sergent, dit l’un d’eux d’une voix de rogomme, il est au « pro-shop ».
Celui qui avait parlé était un homme d’une bonne soixantaine d’années, aux cheveux gris tirés en arrière, au teint couperosé. Il tenait, entre l’index et le majeur de la main gauche, un cigare mâchouillé à demi consumé, et, de la dextre, serrait la poignée d’une chope de bière à moitié vide, comme s’il craignait qu’on la lui arrache. Une moustache poivre et sel couvrait sa lèvre supérieure, sous un nez bourbonien dont le rouge s’harmonisait parfaitement avec les couleurs du reste de son visage.
Comme la jeune femme n’avait pas l’air de comprendre, il expliqua :
– A la boutique, si vous préférez…
– Ah! la boutique, dit la jeune fille, j’y suis passée mais il n’y a personne. J’ai attendu un peu, j’ai appelé, on ne m’a pas répondu.
Alors un second consommateur intervint :
– Paul est sur le parcours.
Et il précisa, en se tournant vers l’homme qui avait parlé le premier :
– Nous sommes mardi. Tous les mardis à cette heure, le commodore prend une leçon sur le terrain.
– C’est vrai, dit l’homme à la voix éraillée. J’avais oublié.
La jeune fille demanda timidement :
– Pensez-vous qu’il en ait pour longtemps?
Posant sa chope sur le comptoir, l’homme consulta sa montre :
– Dans une demi-heure ils sont là!
Et, montrant les sièges libres :
– Vous pouvez les attendre ici, si vous voulez.
La jeune femme comprit qu’on lui faisait une faveur. Elle remercia et se dirigea vers une table posée devant une fenêtre basse d’où on découvrait des immensités de verdure bien ordonnées.
– Un thé s’il vous plaît, demanda-t-elle au garçon qui s’approchait.
Les conversations avaient repris. Derrière elles, les dames commentaient la partie de golf qu’elles venaient de disputer, s’opposant avec véhémence sur des points de règlement; les hommes eux, discutaient à voix plus basse, si bien qu’on ne pouvait saisir ce dont ils parlaient.
Puis la voix de rogomme retentit de nouveau :
– Vous venez pour jouer?
La jeune fille ne comprit pas tout de suite que c’était à elle qu’on s’adressait et elle eut un temps de retard pour répondre :
– Non, dit-elle, c’est pour prendre des leçons.
– Vous n’avez jamais joué?
– Jamais. Mais ça m’a toujours tentée. Alors, comme je suis en vacances…
– Excellente occasion, approuva l’autre d’un air satisfait.
Il s’approcha, tenant sa chope et son cigare dans la même main :
– Permettez-moi de me présenter, Claude Cagesse, Capitaine des Jeux.
Il avait des yeux de porcelaine bleue striés de filaments rouges peut-être dus à la fumée de son cigare qui faisait cligner constamment ses lourdes paupières.
La jeune femme se leva à demi, serra la main molle qu’on lui tendait et dit, toujours de sa petite voix :
– Enchantée, monsieur Cagesse…
Et elle se présenta à son tour :
– Je m’appelle Mary Lester.
C’est fin juin que le commissaire Fabien avait fait monter Mary Lester dans son bureau au second étage du commissariat de Quimper.
A cette époque, la pointe de Bretagne était plongée dans une vague de chaleur inhabituelle. Les rares estivants s’en donnaient à cœur joie, se baignant sur les plages quasiment désertes, mais dans les bureaux, dans les ateliers, dans les magasins, la chaleur était difficilement soutenable.
Le commissaire avait installé dans un coin de son bureau un gros ventilateur qui brassait un air tiède sans parvenir à rafraîchir quoi que ce soit.
– Sur quoi êtes-vous en ce moment, Lester? demanda-t-il d’une voix lasse.
– Les vols à la roulotte, patron. Ils se multiplient ces temps-ci.
– C’est tous les ans pareil à cette époque, soupira Fabien.
Il leva les sourcils et la regarda :
– Pas très excitant, n’est-ce pas?
– Non, reconnut-elle. Mais il faut bien que quelqu’un s’y colle!
– Ouais, dit Fabien, faut bien…
Puis après un silence, il se mit à sourire :
– Dites-moi, Lester, avez-vous jamais joué au golf?
Elle sourit à son tour. Décidément, avec Fabien on pouvait s’attendre à tout.
– Au golf! Non, jamais.
– Et que savez-vous de ce noble sport?
Elle fit la moue :
– Eh bien, je crois qu’il s’agit, à l’aide d’instruments qu’on appelle clubs, de faire pénétrer une petite balle blanche dans un petit trou sur lequel est planté un drapeau.
– Pas mal, sourit Fabien. Et encore?
– Et encore? Il me semble que cette activité est l’apanage des riches, des vieux et des snobs.
Le commissaire Fabien souffla un bon coup et dit :
– Et, comme vous n’êtes rien de tout ça, vous ne vous sentez aucune affinité avec ce milieu.
– Aucune.
– Avez-vous quelquefois rencontré des golfeurs?
– Hélas! Il suffit qu’il y en ait deux dans une soirée pour que tout soit gâché. Ils ne savent pas parler d’autre chose que de leur golf!
Elle avait prononcé ce dernier mot avec un accent si terriblement « Marie-Chantal » que Fabien ne put s’empêcher d’éclater de rire.
– Dommage, dit laconiquement Fabien.
– Pourquoi dommage? demanda-t-elle.
– Parce que je pensais vous faire une fleur!
– Une fleur?
Visiblement elle se méfiait.
Le commissaire Fabien sourit.
– Je voulais vous offrir des cours de golf.
– A moi?
La surprise n’était pas feinte, elle s’était attendue à tout, mais là vraiment…
– Ouais, à vous.
– Mais où ça?
– La Baule.
Le visage de Mary s’éclaira :
– La Baule?
– Enfin, presque, entre La Baule et Nantes.
– Je prends, patron!
Il fit mine de s’étonner :
– Quel enthousiasme soudain! Je croyais pourtant que le golf et vous…
– A vrai dire, je ne connais pas le golf en tant qu’activité sportive. Je ne connais que quelques golfeurs. Je suppose qu’ils ne sont pas tous de la même mouture. Et puis, je vais être franche patron, ce n’est pas entre le golf et moi, c’est entre la Z.U.P. et La Baule. Il n’y a pas à hésiter. Vous m’auriez demandé de jouer au polo, je n’aurais pas hésité non plus. Et pourtant, les chevaux, si j’ose dire, c’est pas mon dada…
Elle redevint grave :
– Et… qu’est-ce qui se passe dans votre golf?
– Rien, dit Fabien.
Et comme elle le regardait, ahurie, il précisa :
– Rien pour le moment. C’est mon confrère de Nantes qui m’a appelé. C’est un bon copain, nous avons pas mal baroudé ensemble et il est passablement embêté. Et je suis poli, il a employé un autre mot, et pourtant il est plutôt vieille France, ce cher Graissac…
– Et que veut-il que je fasse, ce cher Graissac?
– Il souhaiterait que vous alliez au golf du Bois Joli, c’est son nom, comme une golfeuse ordinaire, que vous y preniez des leçons, que vous y jouiez…
– Tout en regardant ce qui s’y trame…
– C’est ça.
– Et qu’ensuite je vienne lui rapporter ce que j’ai vu.
– Voilà!
– C’est du beau!
Elle faisait mine de s’indigner.
– Et sur quoi portent ses soupçons à ce cher Graissac? Drogue?
Fabien acquiesça du chef.
– Encore! s’exclama-t-elle. Mais j’en sors à peine!
– Que voulez-vous ma chère, s’exclama Fabien, c’est devenu notre fonds de commerce la drogue. Quand j’ai débuté dans le métier, c’était le gang des tractions avant qui nous donnait du souci, avant, c’était la bande à Bonnot, les chauffeurs du Rouergue…
Elle ricana :
– Le courrier de Lyon!
– Comme vous dites… Le monde change, mon petit! Faut s’adapter.
– Eh bien, avait-elle soupiré, adaptons-nous!
Quand elle était entrée dans le bureau du commissaire Graissac, à Nantes, elle avait été étonnée de voir que celui-ci n’était pas surpris en la voyant. D’ordinaire, les patrons à qui elle était adressée faisaient une de ces têtes en la voyant arriver. Dame, on leur annonçait le lieutenant Lester et on voyait apparaître une frêle jeune fille. On ne pouvait pourtant pas dire la lieutenante…
Graissac, comme son ami Fabien, devait approcher de la retraite. Il était grand, élégant et avait l’air fort distingué. Vieille France, avait dit Fabien. C’était bien vu.
Il vint accueillir Mary à la porte de son bureau, s’inclina en lui prenant la main, au point qu’elle crut qu’il voulait lui faire le baisemain. Ces usages d’un autre temps avaient toujours gêné Mary qui, les rares fois où ça lui était arrivé, n’avait su quelle contenance tenir. Mais Graissac était un véritable gentleman et non un chevillard enrichi dans la grande distribution. Il savait parfaitement qu’on ne fait pas le baisemain à une jeune fille.
Il conduisit Mary jusqu’à un fauteuil devant son bureau et la pria de s’asseoir. Elle en fut épatée, cette courtoisie n’était pas monnaie courante dans les commissariats de France.
– Voilà donc la célèbre Mary Lester, dit-il d’une voix douce.
Elle rosit sous le compliment et eut un geste de protestation qu’il balaya de la main.
– Je sais ce que je dis…
Il sortit une fiche de son tiroir :
–… Car je sais tout de vous, mademoiselle Lester…
Et, en souriant de nouveau :
– Enfin, presque… Mon ami Fabien ne tarit pas d’éloges à votre endroit… Je suis bien content qu’il ait pu vous mettre à ma disposition.
– De quoi s’agit-il, monsieur le commissaire? demanda-t-elle enfin.
Graissac cessa de sourire. Il croisait et décroisait ses doigts comme s’ils avaient soudain pris une importance capitale et qu’il allait y trouver la solution à tous ses ennuis. Enfin, il soupira et, abandonnant l’examen de ses empreintes palmaires, il regarda Mary.
– C’est une affaire bien délicate, mademoiselle. Depuis bientôt un an, il y a une recrudescence de morts par overdose dans la région nantaise et nos services nous signalent une activité renforcée des petits trafiquants dans les quartiers sensibles, dans les boîtes de nuit, et même à la sortie des lycées et collèges.
Il se tut un instant et regarda Mary :
– Une filière bien en place aboutit, semble-t-il, à Nantes. Bien sûr, il nous serait facile d’arrêter les « dealers », mais quand on en prend un, il y en a dix qui se lèvent pour occuper la place.
Il parlait d’un air aussi désabusé que si on lui avait demandé de déménager le sable du Sahara avec une pelle à tarte.
– Ce qu’il faudrait, c’est mettre la main sur les commanditaires…
– Eh oui, dit Mary, les fameux « gros bonnets »…
– C’est ça.
Mary renonça à lui dire qu’il en était des gros bonnets comme des petits « dealers » : un d’enfermé, dix de retrouvés. Et il n’était pas besoin d’être grand clerc pour savoir qu’il en serait ainsi tant que ce trafic rapporterait des montagnes de fric à des gens qui n’en avaient jamais assez.
– Et vous pensez que vos gros bonnets pourraient avoir quelque relation dans le monde du golf?
– Dans le monde du golf, je ne sais pas, mais avec le club du Bois Joli ou tout au moins avec certains de ses membres, peut-être.
– Vous avez des tuyaux?
– A dire vrai, rien de concret.
Il se toucha le nez et renifla. Elle sourit :
– Rien qu’une histoire de flair?
– Rien que…
– Y avez-vous déjà fait une descente?
Le commissaire Graissac eut soudain l’air effrayé.
– Une descente?
– Ben oui, dit Mary, une descente et une perquisition.
Et comme l’autre levait les bras au ciel, elle poursuivit :
– Il suffit d’y aller avec des chiens spécialisés. Il y en a à la gendarmerie, à la douane. S’il y a de la chnouff quelque part, croyez-moi, les clébards ne mettront pas deux heures à la trouver.
Graissac ouvrit la bouche, la referma sans émettre un son. Etaient-ce les mots « chnouff » et « clébards » qui l’avaient choqué? Certes pas, il avait dû en entendre d’autres dans l’exercice de ses fonctions. Non, c’était plutôt parce qu’il ne s’était pas attendu à ce que cette charmante jeune fille les prononçât. Et cette façon de rentrer bille en tête au cœur du problème. La suggestion serait venue d’un de ses inspecteurs, il ne s’en serait pas étonné, mais là… Non, il ne s’était pas attendu à ça! Et pourtant Fabien lui avait annoncé qu’il lui envoyait un phénomène! C’était d’autant plus surprenant que le phénomène n’avait rien de phénoménal. Une fille, plutôt mignonne, comme on en rencontre dans les administrations, au lycée dans la salle des profs, ou à l’accueil chez les avocats ou les médecins.
Il avait reposé les deux mains sur la table et fixait Mary d’un air perplexe, sans mot dire, au point que celle-ci se sentit gênée.
– Qu’est-ce qui se passe, Monsieur? J’ai dit une connerie?
Graissac secoua la tête comme un boxeur qui vient d’encaisser deux pêches d’affilée. Quel vocabulaire, pensa-t-il.
– Non, Mademoiselle, pas vraiment.
– Alors, qu’est-ce qui ne va pas?
– Je crains que vous ne vous rendiez pas compte de ce qu’est le club du Bois Joli.
– Ah! Eh bien, expliquez-moi. C’est une zone d’exterritorialité? La loi française n’y a plus cours? Je croyais que c’était dans les banlieues qu’on était confronté à ce genre de situation.
– C’est un peu ça, dit Graissac avec réticence, mais les raisons de notre circonspection sont d’un autre ordre. Au Golf du Bois Joli, on trouve quelques-unes des grosses fortunes de France et de Navarre, les gens du show-biz, des politiques et non des moindres… Il y a peu, le Président de la République s’y faisait véhiculer par hélicoptère chaque semaine pour faire neuf trous avec ses amis. Voyez l’environnement!
Mary hocha la tête en faisant la moue.
– Il faudra marcher sur des œufs, ma chère.
Mary soupira, accablée. Pour un peu elle aurait regretté la Z.U.P. et les voleurs de mobylettes. Graissac poursuivait sa démonstration.
– Le Golf du Bois Joli est un des golfs les plus anciens et les plus huppés d’Europe. D’abord, c’est un golf privé.
– Privé de quoi? demanda-t-elle presque avec insolence.
Graissac, pour la première fois de leur entretien, eut l’air agacé. Il réussit pourtant à surmonter cet agacement pour expliquer posément :
– Privé par rapport à public. C’est-à-dire qu’il appartient en propre à ses membres, qui le financent de A à Z. Ceci par opposition aux nouveaux terrains qui s’ouvrent un peu partout depuis quelques années, avec l’aide financière des collectivités publiques.
– Et dans lesquels tout le monde peut jouer.
– Moyennant cotisation, oui.
– La fameuse démocratisation du golf…
– Ouais.
– Dans les golfs privés, si j’ai bien compris, il faut être parrainé pour avoir accès au parcours.
Elle réfléchit un instant :
– Mais moi, qui va me parrainer?
– Nous n’en sommes pas encore là, dit Graissac. Cependant, il y a au Bois Joli un professeur de grand renom dont tout le monde sollicite les conseils. Pour accéder à ses cours, point n’est besoin de faire partie du club. Il vous suffira de payer votre leçon et d’aller au practice.
– Au quoi?
– Au practice, au terrain d’entraînement, si vous préférez.
– Je préfère. Mais, dites-moi, il y a un vocabulaire spécifique dans cette religion?
– Oui, dit Graissac.
Il se pencha sur un de ses tiroirs et en sortit une poignée de magazines.
– Voilà, Golf Européen, Golf Magazine, faites-en vos livres de chevet pour ne pas avoir l’air trop ignare quand vous irez voir le professeur.
Mary ouvrit les belles revues sur papier glacé, admira les photos des champions à l’œuvre, les publicités pour les clubs et les balles.
– Vous jouez au golf, monsieur le commissaire?
– Oui, Mademoiselle.
Il avait répondu le plus dignement qu’il pouvait, en la regardant droit dans les yeux, comme s’il avait avoué être atteint d’une maladie honteuse.
– Au club du Bois Joli?
– Exactement.
– Ah… Et pourquoi m’avez-vous demandé d’y enquêter?
– Parce que je ne peux pas le faire moi-même.
– Pourtant vous avez des soupçons?
– Oui.
– Sur quoi sont-ils fondés?
Le commissaire Graissac soupira :
– Sur bien peu de choses. Il s’y trouve des gens qui ont un train de vie surprenant; quand on connaît leur situation et quand on voit ce qu’ils dépensent, on peut se poser des questions.
– Bah! Des gens qui vivent au-dessus de leurs moyens, il y en a partout! Demandez une enquête de la brigade financière.
Graissac soupira de nouveau :
– C’est bien délicat…
Il se leva :
– Je ne vous en dis pas plus. J’aimerais que vous pénétriez dans ce milieu et que, avec un regard neuf, vous me donniez vos impressions.
Mary se leva à son tour :
– Et pour le matériel?
– Quel matériel?
– Eh bien, les clubs, les sacs, les chariots, est-ce que je sais moi? Tout ce qu’il faut pour avoir l’air d’une golfeuse!
Graissac reprit pied dans la réalité :
– Je me suis renseigné, le professeur vous en prêtera.
Il se pencha par-dessus son bureau et, sortant une revue de la liasse :
– Je vous recommande celle-ci. On y parle du club du Bois Joli, en long en large et en travers. Ainsi, vous saurez où vous mettez les pieds.
Mary remit la revue sur le sommet de la pile.
– Je vais examiner ça de près.
Elle fit deux pas vers la porte :
– C’est tout, Monsieur?
Elle n’avait pu encore se décider à l’appeler patron. Il avait si peu l’air d’un flic!
– Presque. Vous avez une carte de police?
– Bien sûr!
– Une arme?
– Oui… Et aussi des menottes.
Elle sortit son revolver, les bracelets et fouilla son porte-cartes :
– Toute la panoplie du parfait petit flic en week-end, ironisa-t-elle.
– Parfait, dit le commissaire Graissac. Donnez-moi tout ça.
– Que je vous les donne?
– Vous m’avez bien entendu. Ils resteront bien au chaud dans mes tiroirs le temps de votre mission.
– Mais…
– Inspecteur Lester, dit Graissac d’une voix ferme, si, comme je le crains, il s’agit de drogue, n’oubliez pas que vous allez vous introduire dans un milieu éminemment dangereux où ces accessoires ne vous seront d’aucune utilité. Votre meilleure sauvegarde, c’est votre anonymat. Personne ne connaît votre identité ici, pas plus que votre mission. Vous voyez, je me méfie même de mes agents. Dès qu’on touche à cette saloperie, le danger est partout. Il y a de telles sommes en jeu!
Il s’en fut galamment lui ouvrir la porte :
Où êtes-vous descendue?
– Aux Mimosas, une pension de famille à La Baule. Enfin, j’ai retenu une chambre, je suis venue directement de Quimper jusqu’à chez vous.
– Parfait. Faites-vous connaître comme Mary Lester, étudiante en droit, en vacances à La Baule pour un mois. Si vous avez sur vous ou dans vos bagages quelques documents ayant trait à votre profession, laissez-les-moi.
» Si vous devez communiquer avec moi, faites-le par téléphone, d’une cabine publique de préférence. Évitez de revenir ici.
– Quelle méfiance! dit Mary.
– On n’est jamais trop prudent quand il s’agit de drogue, répondit Graissac.
Et il ajouta en ultime recommandation :
– Si on se rencontre au bar ou sur le parcours, on ne se connaît pas.
– On pourra se parler tout de même!
A nouveau elle le sentit réticent :
– On se parlera comme un ancien membre fait connaissance avec une nouvelle venue. Pas question de parler boutique…
Mary, à qui toutes ces précautions paraissaient excessives, hocha la tête en signe d’acquiescement. Il la prit par le bras :
– Mon ami Fabien semble vous tenir en haute estime. S’il vous arrivait quelque chose, il ne me le pardonnerait jamais.
Et soudain, plus enjoué, il s’exclama :
– Je vous dis « merde », inspecteur Lester!
Il n’avait vraiment pas une dégaine à présenter ses vœux de la sorte. Mary lui sourit largement et sortit.
Décidément, ce Graissac lui plaisait bien.
Dans la soirée Mary arriva à La Baule par Pornichet. L’immense plage de sable fin s’étirait entre deux ports : Pornichet et Le Pouliguen. Si Pornichet était un port de plaisance entièrement artificiel, gagné sur la mer, Le Pouliguen, construit sur un étier - étroit canal faisant communiquer les marais salants de Guérande toute proche et la mer - comptait encore quelques petits chalutiers et bateaux de pêche.
Le soleil couchant éclairait les façades des hauts immeubles du front de mer. En suivant le boulevard bordant la plage, Mary eut soudain l’impression de n’être plus dans une station balnéaire française, mais bien d’avoir traversé l’Atlantique par enchantement et de longer une plage de Floride ou de Californie.
Impression tout de suite dissipée quand, tournant à droite pour pénétrer dans la ville, elle retrouva, derrière cette façade de béton, le charme suranné de villas début de siècle blotties dans les pins.
La pension « Les Mimosas » se trouvait un peu en retrait du remblai dans le quartier le plus ancien de la ville. C’était une ancienne maison de maître, mi-villa mi-manoir, qui avait dû être construite avec vue sur l’océan, mais au fil des ans, cette barrière d’immeubles qui avait poussé sur le front de mer lui avait ravi cette vue.
La villa datait du début du siècle, lorsque, par la grâce d’un chemin de fer prolongé jusqu’à la mer, la petite commune d’Escoublac allait faire de ses pinèdes incultes une des plus belles stations balnéaires d’Europe.
La pension « Les Mimosas » était tenue par deux sœurs, deux sexagénaires élégantes et discrètes qui veillaient au bon ordonnancement de leur maison avec un soin jaloux.
Mary les soupçonnait d’être les héritières d’une dynastie de bourgeois que les aléas de la vie avaient transformées en hôtelières, tâche qu’elles assumaient avec une égalité d’humeur admirable.
La clientèle paraissait se trouver aux Mimosas comme chez elle. Il y avait beaucoup d’Anglais, des gens d’un certain âge pour la plupart, qui garaient leurs Jaguar et leurs Rover sous les grands pins, près du tennis.
Car il y avait un tennis, et pas une surface de bitume aggloméré aussi bien peinte qu’un parking tout neuf, non, un vrai tennis en terre battue, une brique pilée ocre qui transformait les balles jaunes en boules rougeâtres au bout de trois échanges. Le grillage qui le cernait était bien un peu rouillé, la bande blanche du filet avait pris une teinte verdâtre et le jardinier qui roulait le terrain le matin avec un rouleau qui couinait abominablement, semblait tout droit sorti des Vacances de monsieur Hulot, film d’ailleurs tourné à quelques encablures de là, au petit village de Saint-Marc-sur-Mer.
Chaque soir, deux couples de septuagénaires faisaient un double mixte. Mary les voyait de sa fenêtre. Pour la circonstance, les messieurs, qui avaient dû être de bons joueurs, étaient tout de blanc vêtus, les dames aussi, avec des jupes plissées qui leur descendaient aux chevilles. Ils utilisaient encore des raquettes à cadre de bois, d’un modèle qui avait dû disparaître des catalogues depuis au moins un demi-siècle.
Ils jouaient avec élégance et courtoisie, sans cette hargne que l’on rencontre maintenant trop souvent chez les jeunes cadres dynamiques adeptes de ce sport, avec parfois un petit mot d’excuse à l’adresse de leur adversaire quand ils mettaient la balle hors de leur portée ou un compliment, en connaisseurs sachant apprécier un coup joué habilement.
En les regardant, Mary avait l’impression d’être hors du temps. D’ailleurs, toute cette propriété était hors du temps. Les planchers étaient bien cirés, il n’y avait pas de télévision dans les chambres et on prenait le petit déjeuner dans une sorte de jardin d’hiver accoté à la bâtisse, sur des tables de jardin un peu branlantes.
Le café était du vrai café filtré dans une antique cafetière pansue - Mary l’avait aperçue dans l’office - et le thé infusé à l’anglaise, en ébouillantant le pot, comme il se doit. Le plateau proposait du pain, des croissants, du miel, du beurre, de la confiture et le Figaro du jour.
Il suffisait de traverser une rue, de longer un pâté de maison, pour arriver au remblai qui longeait l’interminable plage de sable fin.
Elle avait une petite chambre sur l’arrière de l’immeuble, au deuxième étage, et une branche de pin venait presque toucher sa fenêtre. Le silence était remarquable. A peine soupçonnait-on, la nuit, le ronronnement des voitures passant sur le front de mer. Au matin, elle était tirée de son sommeil par le roucoulement des ramiers qui flirtaient dans les arbres.
Vraiment, elle avait eu la main heureuse, l’hôtel « Les Mimosas » était une résidence tout à fait à son goût.
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Le professeur de golf, rondouillard et jovial, était un quinquagénaire qui, s’il en avait jamais eu, avait abdiqué depuis belle lurette toute ambition sportive. Il habitait au-dessus de la boutique où l’on vendait les accessoires nécessaires à la pratique du jeu et qui était tenue par sa femme.
Il avait été convenu que Mary s’intégrerait à un cours collectif de cinq personnes qui, comme elle, entamaient leur initiation.
Ainsi, chaque matin, à dix heures, elle retrouvait trois hommes et deux femmes sur les tapis d’entraî-nement. Paul Sergent, le professeur, lui avait confié un sac contenant une demi-douzaine de clubs :
– C’est une demi-série, mademoiselle Lester, ça vous suffira pour démarrer. Par la suite, nous verrons quels clubs peuvent le mieux vous convenir.
Il n’émettait même pas la supposition que le jeu puisse ne pas lui plaire. Pour lui, toute personne normale ayant goûté au golf, ne saurait désormais s’en passer. Il parlait de shaft graphite ou acier, ce qui n’était rien d’autre que les manches des clubs, de stiff ou de regular selon la flexibilité de ces shafts.
Il lui avait fait acheter un gant, un seul, qu’elle portait à la main gauche, et le premier cours avait été consacré au grip, c’est-à-dire à la bonne manière d’empoigner le club pour expédier la balle là où on voulait qu’elle aille. Puis il avait fait la démonstration avec une stupéfiante aisance. Sous son impulsion, les petites balles jaunes volaient jusqu’aux pieds des drapeaux qui, à des distances variables, jalonnaient le terrain d’entraînement.
Quand, pour les néophytes, il s’était agi d’en faire autant, ça avait été une autre paire de manches. Le club de Mary tantôt labourait la terre, tantôt passait au-dessus de la balle sans la toucher, ce que le « maître » appelait un air shoot.
Quand la chose se produisait, on avait, comme le disait le voisin de Mary, un sexagénaire récemment en retraite, « l’air passablement couillon ».
Quand, par bonheur, elle parvenait à frapper la balle, celle-ci giclait à droite ou à gauche, pour une trajectoire aussi imprévisible que celle d’une savonnette qui vous échappe des mains.
Le practice, ou terrain d’entraînement, comportait des postes de travail garnis de tapis, une bonne partie en plein air, quelques-uns étant protégés par d’élégantes constructions de bois verni.
Les autres apprentis n’étaient guère plus adroits que Mary et les initiés qui passaient derrière eux pour aller s’entraîner un peu plus loin, souriaient d’un air blasé devant ces besogneux.
Le professeur allait de l’un à l’autre, rectifiant une attitude, accompagnant un geste, encourageant un coup un peu moins mauvais que les autres.
Il régnait sur tout le domaine un silence de bon aloi, seulement troublé par le ronronnement des tondeuses, le bruit sec des fers frappant les balles et le gazouillis des oiseaux.
La première séance dura une heure. Pendant ce laps de temps, Mary avait réussi à frapper correctement quelques balles et, presque à son corps défendant, elle en avait ressenti une profonde satisfaction.
Le « maître » l’avait d’ailleurs complimentée, ce qui avait fait froncer le nez de ses voisines qui, elles, avaient secoué le tapis avec une belle constance.
A l’issue de cette première séance, le vieux monsieur avait invité ses compagnons d’entraînement à venir boire un verre au bar. Mary n’était pas habituée à ces sacro-saintes cérémonies de groupe qui consistent à « prendre un pot » en toute occasion. Cependant, elle était venue là pour voir, et aller au bar était une façon de s’introduire dans le saint des saints du Golf du Bois Joli.
Ils entrèrent dans le bar, cette grande salle qu’elle connaissait de la veille, avec la circonspection de novices visitant une crypte sacrée et s’installèrent dans les fauteuils club, près de la grande cheminée. Des membres allaient et venaient, réclamant qui un sandwich, qui une bouteille d’eau, expliquant d’un air important « qu’ils avaient un départ dans cinq minutes », ce qui paraissait être, pour le barman, d’une importance capitale et leur donner une priorité absolue sur tous les autres clients.
D’autorité, le vieux monsieur, qui s’appelait Robert Duhallier et qui entendait qu’on l’appelât Bob, commanda du champagne. Il expliqua qu’il était en retraite et qu’il venait de céder son affaire dans d’excellentes conditions. Désormais, il entendait se consacrer exclusivement au golf.
Il avait acheté une maison tout près du parcours, pour pouvoir assouvir sa passion jusqu’à plus soif.
Parmi les autres membres du groupe des débutants, il y avait une jeune fille, sensiblement du même âge que Mary, qui venait s’initier parce que son fiancé vouait, lui aussi, une passion sans bornes au jeu écossais.
Elle s’appelait Cécile, mais avoua en minaudant que ses amis la surnommaient « Minette ». Elle invitait, bien sûr, ses compagnons de stage à en faire de même.
Bob, dans son enthousiasme de néophyte, pria les membres du club qui se trouvaient au bar, à venir avec eux porter un toast.
Ils étaient tous là, comme la veille, quand Mary était venue se renseigner. On eut dit qu’ils n’avaient pas bougé de place et que le Capitaine des Jeux tenait la même chope, le même cigare à l’extrémité mâchouillée.
Ils s’approchèrent, vaguement condescendants, et le barman apporta une seconde bouteille de champagne. Mary s’était placée près de Minette car c’était la personne dont elle se sentait le plus proche.
La jeune fille, qui était étudiante en pharmacie, avait une fraîcheur sympathique et une candeur qui lui faisait poser les questions les plus saugrenues avec une naïveté désarmante et Mary pensa qu’elle pourrait lui souffler des questions qu’elle n’aurait pas osé poser elle-même.
De sa voix éraillée par l’abus de tabac et d’alcool, le Capitaine des Jeux porta un toast à ces nouveaux adeptes de Saint-Andrews, ce qui permit à Minette de demander qui était ce fameux saint dont on lui parlait tant.
Les old members éclatèrent de rire devant cette ignorance crasse, et le Capitaine des Jeux expliqua que Saint-Andrews, petite ville d’Ecosse, était l’endroit où, pour la première fois au monde, les règles du jeu de golf avaient été codifiées. Depuis ce temps, Saint-Andrews était resté La Mecque des golfeurs, LE golf où il fallait, au moins une fois dans sa vie, avoir tapé la petite balle sous peine de n’être considéré que comme un petit golfeur, un moins-que-rien.
Claude Cagesse, lui, faisait avec ses amis le pèlerinage chaque année. Il retenait son départ d’une année sur l’autre car l’affluence était grande sur le parcours mythique.
Puis il partit dans de fumeuses explications, narrant la dernière partie qu’il y avait jouée avec un luxe de détails proprement inimaginable.
Il avait posé sa coupe de champagne et mimait ses exploits :
–… Et si, au dix-sept, mon cadet ne s’était pas trompé d’un numéro, j’aurais joué mon handicap! Figurez-vous que cette bourrique me donne un fer neuf au lieu d’un sept! Donc, au lieu de pitcher le green, je tombe en plein bunker…
Il agita la main pour faire comprendre sa douleur :
–… Les bunkers là-bas, je ne vous raconte pas! Des trous d’obus! Trois coups pour sortir! Et il paraît que je m’en tirais à bon compte! Arnold Palmer, lui-même, mit une fois douze coups pour sortir de ce même bunker! Vous vous rendez compte? Arnold Palmer!
Mary ne connaissait pas ce monsieur. Minette non plus, qui osa la question que personne n’osait :
– C’était qui ce Palmer?
Le Capitaine des Jeux faillit en avaler son cigare :
– Palmer? Mais c’était un type formidable! Un des plus grands champions que le golf ait connu. Une idole aux Etats-Unis. Même maintenant, à plus de soixante-cinq ans, il gagne encore des tournois sur le circuit senior!
Bob, pour montrer qu’il n’était pas aussi ignorant que ses compagnons, parla de Jack Niklhaus, de Lee Trivino tandis qu’un autre membre du groupe des débutants, un dentiste d’une trentaine d’années, plaçait Steve Ballesteros et Greg Norman dans la conversation.
Mary avait lu ces noms la veille, dans les magazines que le commissaire lui avait confiés. Elle savait que c’étaient des champions de golf qui passaient leur temps à jouer et qui, pour ce faire, étaient payés des millions de dollars.
Les conversations allaient bon train et Robert Duhallier, ravi, commanda deux autres bouteilles de champagne. Mary ne disait rien, elle observait les old members, puisque c’étaient eux qui l’intéressaient au premier chef.
Outre le Capitaine des Jeux (elle apprit par la suite que ce monsieur était chargé de l’élaboration du calendrier des compétitions et de leur bonne exécution), il y avait là un homme grand et fort, une sorte de gros poupon blond à la calvitie rosée couronnée de cheveux blancs, qui proférait des banalités affligeantes avec l’air entendu de celui qui en sait long mais qui ne dira rien, un septuagénaire dont les petites lunettes rondes chevauchaient un nez turgescent, aux épais cheveux gris, dont on se demandait s’il savait parler, car, pour le moment, il ne s’était manifesté que par un rire caprin absolument surprenant, et un vieux monsieur très british d’allure, avec une petite moustache blanche et un teint couperosé, qui aurait fait un excellent major dans un film sur l’armée des Indes.
C’était toujours le Capitaine des Jeux qui tenait le crachoir. C’était « Monsieur Je-sais-tout ». Son père avait été membre fondateur du club du Bois Joli et il montra fièrement le tableau des champions du club où son nom figurait à la date de 1952.
– A cette époque, graillonna-t-il, je drivais à 250 mètres comme qui rigole…
– Maintenant tu les fais toujours tes deux cent cinquante mètres, dit le gros poupon blond, mais en trois fois!
