L'œil du singe - Hugo Buan - E-Book

L'œil du singe E-Book

Hugo Buan

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Beschreibung

Intrigues dans le milieu de la paléoanthropologie.

Alors que se prépare une conférence où seront présents les plus importants chercheurs d’ethno-anthropologie du monde, le jeune et talentueux professeur Lachamp est victime d’un accident près de l’étang des Maffrais. À son réveil à l’hôpital, il se souvient avoir enterré un corps. Il fait appel à Workan pour élucider ce mystère.
De cadavre, finalement, il n’y en a pas en forêt, mais les morts se succèdent sans explication.
Workan et sa fine équipe vont se trouver face à une série de crimes qui les mèneront sur les traces d’un cochon d’élevage, d’un singe bonobo et d’un dinosaure adolescent…
Le petit monde de l’anthropologie est en fusion et Workan mettra toute son énergie pour résoudre l’hécatombe qui se poursuit dans l’entourage du professeur Lachamp.

Avec cet ouvrage réédité, Hugo Buan nous livre une fois de plus une enquête à l’imagination débordante !

EXTRAIT

Blanc. Crème chantilly. Neiges perpétuelles ou le tunnel de la mort ? Le long boyau lumineux, interminable, aux néons aveuglants, et, à la sortie, toutes sortes d’anges qui tournoient à l’aide de leurs ailes au plumage laiteux. C’est chiant le blanc quand il n’y a aucune autre couleur pour faire diversion… Ça promettait des bons moments, la vie éternelle !
Il bougea les doigts et sentit le froid des barreaux d’un lit d’hôpital. Allongé sur le dos, un drap le recouvrait ; sensation légère, mais preuve de vie… ou d’une autre vie : intemporelle mais néanmoins sensitive. Pour l’instant, les flammes de l’enfer ne le consumaient pas et aucun coup de fourche du démon ne lui avait transpercé le corps. En revanche, à l’intérieur de sa tête, un individu mal intentionné s’en donnait à cœur joie à asséner des coups de marteau sur une enclume. Et ça faisait mal, ça résonnait comme une fanfare de cent cinquante musiciens dans un ascenseur. Il tenta de soulever ses paupières, d’abord la gauche qui se referma aussitôt quand il fit l’effort d’ouvrir la droite. Jamais il n’aurait pensé qu’une paire de paupières pouvait peser des tonnes.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Hugo Buan nous narre ce quatrième épisode des aventures, des enquêtes de Workan, avec verve, humour, nous dévoilant un peu plus les différentes facettes psychiques de son héros et son passé. [...] Un roman à conseiller lors de déprime passagère, ou simplement pour passer un bon moment de lecture. - Blog Les lectures de l'oncle Paul

À PROPOS DE L’AUTEUR

Hugo Buan est né en 1947 à Saint-Malo où il vit et écrit.
Passionné de polars, après une carrière professionnelle de dessinateur dans le Génie Civil, il publie en 2008 son premier roman, Hortensias Blues, une enquête policière bourrée d’humour à l’imagination débordante. Il crée ainsi le personnage du commissaire Lucien Workan, fonctionnaire quelque peu en disgrâce auprès de sa hiérarchie, ce qui lui vaut d’être muté depuis Toulouse, où il a laissé sa famille, à Rennes. Ses méthodes sont encore largement désapprouvées par son nouveau patron, mais pour Workan, seul le résultat compte !
Un honnête premier succès pour l’auteur qui embraye dès 2009 avec Cézembre noire, dans lequel « il laisse libre cours à son style débridé ».
Ajoutons que ses ouvrages se sont retrouvés sélectionnés pour pas moins de 5 prix, parmi lesquels le Prix Michel Lebrun au Mans et le Prix Polar de Cognac.

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Seitenzahl: 395

Veröffentlichungsjahr: 2017

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HUGO BUAN

L’œil du singe

DU MÊME AUTEUR

J’étais tueur à Beckenra City

Les enquêtes du commissaire Workan

1. Hortensias blues

2. Cézembre noire

3. La nuit du Tricheur

4. L’œil du singe

5. L’incorrigible monsieur William

6. Eagle à jamais

Site de l’auteur :www.hugobuan.com

Retrouvez ces ouvrages surwww.palemon.fr

Dépôt légal 4etrimestre 2015

ISBN : 978-2-372601-09-2

CE LIVRE EST UN ROMAN.

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres,

des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant

ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou partielle de la présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation, numérisation…) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L 335 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’autorisation d’effectuer des reproductions par reprographie doit être obtenue auprès du Centre Français d’Exploitation du droit de Copie (CFC) - 20, rue des Grands Augustins - 75 006 PARIS - Tél. 01 44 07 47 70/Fax : 01 46 34 67 19 - © 2015 - Éditions du Palémon.

Remerciements à

Madame le Professeur Mariannick Le Gueut

(Professeur de Médecine légale, Chef de service de médecine légale et de médecine pénitentiaire, Université de Rennes I).

Pardon pour l’ineffable besoin de liberté que j’éprouve dès qu’il s’agit d’une autopsie.

Marylène Patou-Mathis pour son livre :

Néandertal.Une autre humanité.

(PERRIN collection Tempus)

Bruno Maureille pour son livre :

Qu’est-il arrivé à l’homme de NEANDERTAL ?

(Éditions Le Pommier)

Je recommande également le formidable site Internet :www.hominides.com

À Charlotte, Apolline et César

Chapitre 1

Blanc. Crème chantilly. Neiges perpétuelles ou le tunnel de la mort ? Le long boyau lumineux, interminable, aux néons aveuglants, et, à la sortie, toutes sortes d’anges qui tournoient à l’aide de leurs ailes au plumage laiteux. C’est chiant le blanc quand il n’y a aucune autre couleur pour faire diversion… Ça promettait des bons moments, la vie éternelle !

Il bougea les doigts et sentit le froid des barreaux d’un lit d’hôpital. Allongé sur le dos, un drap le recouvrait ; sensation légère, mais preuve de vie… ou d’une autre vie : intemporelle mais néanmoins sensitive. Pour l’instant, les flammes de l’enfer ne le consumaient pas et aucun coup de fourche du démon ne lui avait transpercé le corps. En revanche, à l’intérieur de sa tête, un individu mal intentionné s’en donnait à cœur joie à asséner des coups de marteau sur une enclume. Et ça faisait mal, ça résonnait comme une fanfare de cent cinquante musiciens dans un ascenseur. Il tenta de soulever ses paupières, d’abord la gauche qui se referma aussitôt quand il fit l’effort d’ouvrir la droite. Jamais il n’aurait pensé qu’une paire de paupières pouvait peser des tonnes.

Enfin un œil ouvert. Il constata qu’il était seul, dans une chambre plongée dans la pénombre, éclairée par un rai de lumière qui filtrait à travers les stores. Le drap qui le recouvrait était blanc comme le mobilier, comme la sonnette qui pendouillait au bout d’un fil juste au-dessus de ses yeux. Il remua les doigts. D’abord le pouce, puis l’index jusqu’à l’auriculaire, il déplia ses phalanges comme un enfant qui apprend à compter ; tout fonctionnait. Il continua avec des circonvolutions du poignet et leva le bras.Ça marche, rêva-t-il. Il entreprit un check-up général de son corps, bougea les orteils, plia les genoux, joignit les mains. Le cathéter de la perfusion se rappelant à son bon souvenir le fit se redresser légèrement… Alors le con avec son marteau et son enclume se déchaîna dans sa tête. Il reposa l’ensemble sur l’oreiller et ferma les yeux. Il porta la main vers son crâne et sentit les bandelettes et une espèce de filet qui emmaillotait le tout. Que s’était-il passé ?

L’infirmière vêtue d’une blouse blanche pénétra dans la chambre. Il souleva la paupière droite, la femme en blanc lui sourit. Il ouvrit la bouche, elle fit : « chuuuut », en positionnant son index devant ses lèvres. Elle ajouta : « Votre femme arrive, vous allez pouvoir discuter avec elle. Avez-vous mal à la tête ? Voulez-vous un peu de morphine ? » Il allait préciser : « que si on enlevait le mec et son enclume, ça ne serait pas nécessaire. » Mais l’infirmière posait des questions sans attendre les réponses puisqu’elle s’était déjà éclipsée de la chambre. Il reposa les bras le long de son corps et attendit.

Un homme, également en blouse blanche, accompagné d’une jeune femme, pénétra à son tour dans la chambre. L’homme (probablement un médecin, pensa-t-il) tira légèrement les stores pour éclairer davantage la pièce et s’approcha du lit. Brun grisonnant, longiligne, il lui sembla inquiétant. La jeune femme l’accompagnant semblait avoir dans les trente ans. Elle se précipita vers lui en disant : « mon chéri, mon chéri… ». Elle l’embrassa, il bredouilla : « ma chérie… qu’est-ce que je fais là ? » Le médecin, autoritaire, prit les choses en main :

— Je suis le docteur Sandeau, spécifia-t-il en s’adressant au blessé. Comment vous appelez-vous ?

L’homme, les deux paupières soulevées, la bouche ouverte, regarda sa femme d’un air interrogatif : pourquoi ne lui avait-elle pas dévoilé son nom ?

— Donne ton nom au docteur, implora la femme.

— Pourquoi, tu ne lui as pas dit ? égrena lentement, l’enturbanné.

— Mais il le sait, il veut que ce soit toi qui lui dises.

Encore un disciple de Freud qui veut sonder les entrailles de ma psyché, songea l’homme.

— Je m’appelle Maximilien Lachamp.

Sa femme battit des mains en glapissant : « Super ! Génial ! Tu l’as dit !… »

Maximilien Lachamp la regarda d’un œil suspicieux ; assurément, elle le prenait pour un demeuré profond.

— Quel âge avez-vous ? reprit le toubib.

— Trente-cinq ans.

— Bien. Votre profession ?

— Paléoanthropologue.

— Bien. Le numéro d’immatriculation de votre voiture ?

Lachamp, surprit, se mit à rougir.

— Je ne sais pas, bafouilla-t-il. C’est un nouveau véhicule.

— Ah, ah, fit le toubib, décelant avec gourmandise une faille cérébrale abyssale.

Sa joie fut de courte durée.

— Et le vôtre ? demanda Lachamp.

— Quoi, le mien ?

— Oui, votre numéro d’immatriculation ?

— Euh… Ça commence par un A… non, un B… bredouilla le médecin, embarrassé ; puis résigné, il avoua : je ne m’en souviens plus très bien.

— Match nul, dit Lachamp.

Le docteur Sandeau s’efforça de sourire et s’adressa à madame Lachamp : « Je pense que votre mari récupère de façon satisfaisante, nous le ferons marcher dans le couloir, demain, et dans deux ou trois jours il sera à vous. »

— Je ne suis pas débile, grogna Lachamp, vous pourriez vous adresser directement à moi !

— D’accord, fit le médecin, que vous est-il arrivé ?

Le paléoanthropologue, consterné, dut avouer :

— Je suis tombé de vélo.

— Bien. Il y a combien de temps ?

Lachamp jeta un regard vers la fenêtre et tenta de mesurer l’intensité lumineuse du jour.

— Il y a deux ou trois heures…

Devant les regards sceptiques du médecin et de sa femme, il s’empressa d’ajouter :

— … environ.

— Cet « environ » me rassure, monsieur Lachamp, jubila le toubib. Vous avez chuté de vélo, il y a « environ » trois jours.

Maximilien Lachamp se renfrogna et enfonça la tête dans l’oreiller : « Comme le temps passe », chuinta-t-il.

Le médecin appela une infirmière qui prit sa tension et l’aida à s’asseoir sur le bord du lit.

— Ça va ? s’enquit le toubib, ça ne tourne pas trop ?

— Non… À part l’idiot qui cogne sur son enclume dans ma tête.

— Ce n’est rien, on appelle çale syndrome du forgeron, ça passera. Où travaillez-vous ? monsieur Lachamp.

— Au CNRS.

— Bien. J’ai appelé vos collègues pour connaître un peu le sujet de vos travaux actuels. Vous en rappelez-vous le thème ?

Lachamp tenta de tourner la tête vers sa femme, pour lui montrer à quel point ce toubib l’emmerdait. La rotation s’arrêta net et lui arracha un cri de douleur, il se rallongea sur le lit.

— Je suis spécialiste du pré-Néanderthalien, mais en ce moment j’aide un collègue qui travaille sur des momies de sel découvertes à Chehrabad en Iran… Ça vous va ?

— Des momies de sel ?

— Oui. Des hommes ou des femmes momifiés de façon naturelle par le sel…

— Bien bien, dit le toubib en hochant la tête.

— Non ! Pas bien ! s’énerva Lachamp, j’en ai marre de vos questions, je suis normal ! Juste un léger traumatisme.

Visiblement ennuyé, le médecin tenta de le calmer.

— Écoutez-moi, monsieur Lachamp, je fais ça pour votre bien. Et je peux vous rassurer : vous avez toutes vos facultés. À peine sorti de cette commotion cérébrale (il hésita)… je dois avouer que vos propos me semblent remplis de lucidité et de perspicacité.

— Merci.

— Juste une dernière question : avant de chuter, avez-vous ressenti un malaise ?

— Heu… non… Je ne me souviens pas.

— C’est juste une faute d’inattention ?

— Sans doute !

— Vous vous souvenez d’être tombé de votre VTT ?…

— Oui. Puisque je vous l’ai dit.

— Quelle est la cause de votre chute ?

— Heu… Je crois me souvenir avoir vu une pierre dans le chemin au dernier moment… et après j’ai perdu connaissance. Voilà, ça m’a permis de me retrouver entre de bonnes mains : les vôtres… Ah ! Où suis-je ?

— À la clinique des Cygnes, soupira le médecin longiligne en se dirigeant vers la sortie. Comme le chant.

— Qu’est-ce qu’il veut dire avec son chant du cygne ? demanda Maximilien à sa femme. C’est mauvais signe… non ? Je n’ai pas envie de chanter et de passer l’arme à gauche… C’est un drôle de nom pour une clinique. Je suis tombé direct chez les dingos ou quoi ?

— Mais non, mon chéri ; calme-toi.

— Me calmer, me calmer… c’est facile à dire, tu ne connais pas la gravité de ma situation.

— Quelle situation ?

— Mon amnésie.

— Mais tu te souviens de moi, de ton nom, de ton travail. Ce ne sont pas quelques minutes d’oubli avant ta chute qui changent quelque chose. D’autant plus que tu devais pédaler, insouciant, en regardant la nature.

Maximilien Lachamp la regarda d’un œil sombre qu’il avait bleu. Nathalie Lachamp, trente-deux ans, faisait son âge : jolie, sans plus, cheveux auburn mi-longs, elle ressemblait à une jeune cadre dynamique qu’elle n’était pas. Musicienne, actrice de théâtre, lectrice de textes oniriques, bateleuse de rue, mime, etc. elle était une intermittente des intermittents du spectacle. Les soixante-quinze pour cent de son activité et de son énergie consistaient à imaginer l’usage des vingt-cinq pour cent restants. Cinq ans auparavant, elle avait épousé Maximilien Lachamp de trois ans son aîné et auteur de deux thèses sur la paléontologie et l’anthropologie, brillant jeune scientifique qui avait su résister au chant des sirènes venu d’outre-Atlantique. Il s’évertuait à faire bouillir la marmite, sa femme exerçant le plus souvent à compte d’artiste.

— C’est embêtant cette histoire, non ? s’inquiéta Maximilien.

— Mais non… une broutille.

Lachamp prit un air songeur, il pensa à autre chose.

— Il m’épie, dit Maximilien.

— Qui ?

— Le toubib !

— Écoute Maxou, mon chéri, fais un effort, ne sombre pas dans la paranoïa.

— Va voir où il est !

Nathalie se leva de sa chaise, tira sur sa jupe, traversa la chambre en lorgnant vers la tête enturbannée de son mari. Elle ouvrit la porte, regarda dans le couloir, le médecin sortait du bureau des infirmières. Elle se précipita vers lui.

— Docteur, docteur… puis-je vous parler un instant ?

— Bien sûr, madame Lachamp, je vous écoute.

— Croyez-vous qu’il va garder des séquelles ?

— Honnêtement ?…

— Oui, je veux savoir.

— Non… Peut-être pendant quelques jours va-t-il se sentir désorienté mais ce sera très bref.

— Il ne va pas devenir paranoïaque ?

— S’il ne l’était pas avant, c’est non.

— Il croit que vous l’épiez.

— Ah ! fit le docteur en se caressant le menton à plusieurs reprises, les yeux fixés vers le faux plafond.

— Alors ? s’inquiéta Nathalie.

— Le syndrome du Sioux, plus communément appeléle syndrome du guetteur…

Le toubib n’en finissait pas de s’éplucher la pointe du menton.

— Je ne connais pas ce syndrome, dit Nathalie.

— C’est normal, c’est moi qui invente les noms de tous les syndromes dans cette clinique. Faut tout faire soi-même. Je dois vous avouer que leguetteuret leforgeron, ça ne fait pas bon ménage.

— Que faut-il faire ?

— Rien. Rassurez-vous, ils vont se neutraliser.

Le toubib leptosome lui tapota l’épaule et s’éloigna en murmurant : « le guetteur… ».

Nathalie retourna dans la chambre de son mari sous le regard anxieux de celui-ci.

— Alors ? demanda-t-il.

— Ce n’est rien, tu as juste deux syndromes… mais ça va passer…

— Quels syndromes ? la coupa Maximilien. Je me sens parfaitement normal, à part ce mal de tête abrutissant.

— Ça, c’estle syndrome du forgeron. L’autre syndrome étant celui duguetteur.

Elle marqua un temps d’arrêt, son regard s’éloigna de celui de son mari.

— C’est quoi le guetteur… c’est grave ?

— Non… En fait, ça dépend de toi. Si le médecin te demande si tu te sens épié, tu réponds que non.

— Un peu quand même.

— Non ! Personne ne t’épie, s’énerva Nathalie… Tu veux rester ici un mois avec les mabouls ?

— Non.

— Eh bien, tu réponds non à toutes les questions. Tu n’as plus mal nulle part. D’accord ! ?

— C’est toi qui le dis.

Nathalie soupira et prit la main non perfusée de son mari : « Écoute, mon Maxou, il faut que tu sortes d’ici le plus vite possible, ce médecin ne m’inspire pas confiance. »

— Ah ! Qu’est-ce que je disais… Il épie. C’est un comploteur.

Chapitre 2

Trois jours plus tard, les yeux rivés sur le bout de ses pantoufles, Maximilien Lachamp s’ennuyait. Assis dans un fauteuil moderne recouvert d’alcantara bleu cérulé, il leva les yeux et par la baie vitrée qui donnait sur le jardin, il aperçut sa femme en train de trifouiller dans un parterre à la chasse aux mauvaises herbes. « Elle bine », murmura-t-il. Il n’aimait pas jardiner, il n’aimait pas tondre la pelouse, il n’aimait pas arracher les mauvaises herbes, il n’aimait pas planter des légumes ou semer des graines dans le potager. Il aimait fouiller, découvrir, et ce n’était certainement pas dans ce quartier de Maison Blanche, au nord du périphérique rennais que les dieux de la paléontologie avaient laissé des traces. Il l’avait vérifié quand les pelleteuses attirées par ce nouveau lotissement, où il habitait depuis deux ans avec son épouse, s’étaient mises à l’ouvrage. Les fouilles des futures fondations furent laissées tout un week-end à l’air libre. Lachamp s’y précipita alors et étudia les coupes des strates de sédiments. Rien. Nada. Pas un fossile… même pas un bigorneau à se mettre sous la dent. Pourtant, cet endroit avait connu plusieurs ères glaciaires, ça gelait sec au Paléolithique moyen dans ce quartier. Il se résigna, il habiterait dans une maison banale, certes coquette, mais sur un terrain sans passé lithique ni Cro-Magnonesque.

Maximilien Lachamp avait quitté la clinique des Cygnes la veille. Le docteur Sandeau l’avait jugé apte à poursuivre sa convalescence à son domicile et l’avait mis en congé maladie pour un mois. L’agité au marteau s’était calmé et il ne ressentait pratiquement plus aucune douleur si ce n’étaient quelques étourdissements en position debout prolongée.

Il décida de sortir afin de rejoindre son garage par la porte arrière de sa maison ; pour la première fois depuis l’accident, il reverrait son VTT.

Sa femme le héla.

— Fais attention Max, tu vas tomber !

Il maugréa entre ses dents : « non ! »

Elle continua :

— Tu veux que je déplie la chaise longue ? Je vais t’installer sur la terrasse, mon chéri.

Nouveau grognement.

— Attention à ta tête, le soleil est chaud.

D’un geste, il montra ses bandelettes. « Excellent chapeau de paille », marmonna-t-il en direction de Nathalie.

Nous étions en juin et le thermomètre affichait allègrement 27° à l’ombre, température exceptionnelle en cette saison.

— Tu vas où ?

— Je vais voir mon vélo.

— Il n’a rien. Y a juste ton cuissard de déchiré et ton casque qui a explosé. Devait pas être réglementaire, tu l’as eu où ?

— Chez Pentathlon.

— Tu veux dire : Heptathlon ?

— Oui.

— Des voleurs et des assassins, c’est sûrement un casquemade in Chinapas aux normes.

Le mot « assassin » fit tressaillir Maximilien Lachamp. Il en ignorait la raison.

Il s’assit sur le bord de la terrasse recouverte en pavés de granit du Portugal, du dix par dix, sciés en lamelles de trois centimètres d’épaisseur. C’était la mode, on importait du granit de Chine, du Brésil, du monde entier, et les carrières de granit bretonnes fermaient les unes après les autres.

Nathalie, à genoux, continuait à grattouiller autour des plantes.

— À quelle heure les pompiers m’ont-ils découvert dans le bois ? demanda-t-il à sa femme, presque timidement.

Nathalie arrêta son sarclage et vint s’asseoir près de lui. Elle était vêtue d’un short kaki et d’un tee-shirt blanc, sans manches. D’un geste instinctif, geste amoureux, il lui caressa doucement la cuisse. Elle l’embrassa sur la bouche, il répondit à son baiser mais fut le premier à lâcher prise. « Alors, à quelle heure ? » bredouilla-t-il.

— Décidément, quand tu as quelque chose dans le crâne, rien ne t’arrête.

— Tu étais avec eux ?

— Avec qui ?

— Les pompiers.

— Non, pour la simple et bonne raison que ce ne sont pas les pompiers qui ont effectué les recherches mais les gendarmes.

Il devint soucieux et s’astreignit à une chasse aux souvenirs malheureusement évaporés. Elle trouva curieux qu’il lui demandât : « Est-ce qu’ils avaient des chiens ?

— Je ne sais pas, en tout cas ils n’en ont pas eu besoin car c’est un paysan qui t’a découvert.

—  Ah bon ? et à quelle heure ?

— Décidément, tu es un obsédé ; je ne sais pas, il devait être vers 17 heures.

— Je suis donc resté trois heures inanimé au bord du chemin.

— Non. Tu devais rentrer à la maison vers treize heures, je pense que tu es tombé vers midi. Tu es resté le nez dans l’herbe au moins cinq heures… Mais si j’en crois tes déductions, tu penses avoir chuté vers quatorze heures… pourquoi ? Ce n’est pas normal, d’habitude tu arrêtes de pédaler vers 12 h 30 pour être à la maison à treize heures. Tu es sûr de toi ?

— Heu… Non… C’est ma tête… Les neurones qui folâtrent. »

Maximilien Lachamp avait mordu la poussière au bord du sentier à quatorze heures : il en était persuadé. D’ailleurs c’était la seule chose qui lui revenait à l’esprit, il regardait sa montre au moment de la chute. « C’est toi qui as donné l’alerte ? » s’enquit-il auprès de Nathalie.

— Oui. Vers quatorze heures tu n’étais pas rentré, comme tu es ponctuel, je me suis inquiétée. J’ai pris la voiture et comme je sais que tu gares la tienne près de l’église de Saint-Sulpice, je m’y suis rendue. J’ai vu ta voiture et j’ai filé jusqu’à l’étang des Maffrais dans le bois. Au bout d’une demi-heure d’attente, j’ai prévenu les gendarmes qui sont arrivés vers quinze heures trente. Une heure et demie plus tard, le paysan te retrouvait. Et voilà… Le principal, mon Maxou, c’est que tu sois là, bien en vie.

Elle glissa son bras sous le sien et posa la tête sur son épaule.

Oui. Bien en vie, mais pour combien de temps ? Quelle était cette menace insidieuse que ses méninges palpaient sans en extraire la moindre information ?

Il sortit le vélo du garage, testa les capacités de la fourche, régla la hauteur de la selle, joua du dérailleur et regonfla les pneus à l’aide d’un petit compresseur électrique. Il entendit une portière claquer, « les gendarmes » pensa-t-il, affolé. Pourquoi ? Ce n’était que l’infirmière, mallette à la main, qui venait changer le pansement. Les bandelettes disparurent et il se retrouva avec des compresses stériles scotchées au sparadrap. Sa femme en profita, à l’aide d’une tondeuse, pour lui raser l’autre moitié des cheveux épargnée par le médecin de la clinique.

— Voilà, tu es plus symétrique comme ça !

— On dirait un légionnaire.

— Tu « es » mon légionnaire, s’amusa Nathalie.

Elle eut la surprise de l’entendre prononcer :

— J’irai, demain, dans la forêt faire du vélo.

Médusée, elle resta muette, la bouche ouverte. Enfin la parole lui revint.

— Mais tu n’y penses pas, tu n’es pas sérieux, tu me fais marcher…

— Non.

— Mais Max, c’est dangereux… dans ton état. Allons mon chéri, c’est une plaisanterie.

— Non.

— Alors, j’irai avec toi.

— Hors de question.

— Pourquoi ?

— Parce que… Parce que… J’ai besoin de me sentir sécurisé. Je suis tombé de vélo, je dois reprendre de l’assurance. Il faut chasser l’appréhension.

— Mais mon chéri, ça arrive à tout le monde de s’étaler à vélo.

Chafouin, il ne répondit pas à sa femme.

Vers seize heures, assis dans un transat et plongé dans la lecture deHistoire naturelle des animaux sans vertèbresde Jean-Baptiste Lamarck, un précurseur de Darwin sur la théorie de l’évolution de l’espèce, Maximilien Lachamp commença à somnoler sous l’effet conjugué de la chaleur et des antalgiques. La voix de Nathalie le fit sursauter :

— Qu’est-ce que tu lis ?

— mmm… Lamarck, grogna-t-il

— Qui c’est ?

— Un savant… un évolutionniste…

— Qu’est-ce qu’il dit ?

— Plus grand chose, il est mort en 1829.

— Arrête, Max, de me prendre pour une gourde.

— Excuse-moi.

— Alors ?

— Il détaille l’évolution morphologique des animaux. Par exemple : pourquoi les girafes ont développé un grand cou au cours des millénaires ?

— Oui. Pourquoi ?

— Eh bien, pour attraper leur nourriture ; essentiellement des feuilles d’arbres.

— Elles avaient un petit cou, avant ?

— Oui !

— Pourquoi elles ne mangeaient pas de l’herbe comme les autres animaux ? Ça leur aurait évité ça.

— Ça, quoi ?

— D’avoir un grand cou. T’as d’autres exemples d’animaux évolutifs ?

— Oui.

— Lesquels ?

— Je ne sais pas… Disons les kangourous.

— Ah oui, c’est vrai. Pourquoi ils ont des petits bras ?

— Des petites pattes avant, et non des bras, soupira Maximilien. Les kangourous glissent leurs petits dans la poche ventrale - dite marsupiale - et pour ne pas les écraser, ils se campent sur leurs pattes arrière pour rester en position verticale. Les pattes avant ne servant plus, elles se sont atrophiées et parallèlement les pattes arrière se sont renforcées ainsi que leur appendice caudal, ce qui leur permet de se déplacer en faisant des bonds.

— Merci, j’avais compris. Et la poche, tu l’expliques comment ? C’est quel type d’évolution ? »

Maximilien Lachamp referma son livre et n’eut plus qu’une envie : parcourir la forêt à vélo.

Nathalie amena une petite desserte en plastique, imitation bois, près du transat de son mari. Elle déplaça le parasol afin que Maximilien soit bien à l’ombre, elle pénétra dans la maison et ressortit quelques secondes plus tard, un plateau à la main, qu’elle déposa sur la tablette.

— Regarde mon Maxou, je t’ai fait une tarte aux pommes.

Deux tartelettes gourmandes se dessinèrent dans les pupilles dilatées de Max, ses lèvres s’humectèrent de plaisir, un ronronnement de satisfaction sortit de sa bouche. Qu’il aimait Nathalie à ce moment-là. Sans transition, elle passait de l’état d’emmerdeuse à celui de voluptueuse épicurienne.

— Tu veux que j’aille te chercher la pelle à tarte ? demanda-t-elle.

Il la dévisagea fixement, la bouche entr’ouverte n’émettait aucun son, il blêmit et se ratatina dans le transat.

— La pelle ? balbutia-t-il faiblement.

— Ben oui, la pelle ! Tu la veux ?… Mais qu’est-ce que tu as ? Ça ne va pas ?

Maximilien Lachamp fermait les yeux et murmurait : « La pelle… la pelle… » Nathalie le secoua doucement pour le ramener à la raison.

— Écoute Max, si tu ne veux pas de pelle, ce n’est pas grave.

— Attends, le mot « pelle » déclenche quelque chose dans ma tête…

— Je vais te chercher une boisson.

Nathalie s’éloigna vers l’intérieur de la demeure en marmonnant entre ses dents : « Mon Dieu, faites qu’il ne reste pas comme ça, car là, c’est du lourd. » Elle revint avec un jus d’orange et le posa sur la desserte.

— Dis-moi Max, tu n’as pas peur d’une pelle à tarte ?

— Oh non !

— Tant mieux… un instant j’ai cru… tu ruminais le mot : « pelle ». Il t’a déclenché quelque chose, m’as-tu dit. Quoi ?

— Heu… j’ai eu une fulgurance ; j’ai vu une pelle avec un grand manche.

— Où ?

— Je ne sais plus, c’est passé.

— Tu n’as pas reçu un coup de pelle sur la tête ?

— Non.

— Il faudra en parler avec le docteur Sandeau, ça l’aidera sûrement à te reconstruire.

— Il est hors de question que je discute avec ce psychiatre, cet observateur malsain qui souffre de schizophrénie…

— Ce n’est pas un psychiatre, mais un neurologue spécialisé dans les troubles du cerveau.

— Je n’ai pas de troubles, j’ai juste oublié quelque chose.

— Une pelle ?

— Mais non… Ce passage à vide d’une heure ou deux avant ma chute.

— De toute façon, Sandeau veut te voir à la clinique des Cygnes, demain.

— Je n’irai pas. Ce type me prend pour un petit garçon, moi qui suis le découvreur d’Octave.

— Il s’en fout d’Octave, asséna Nathalie.

— Alors si on commence à se foutre des hominidés de 400 000 ans, où va-t-on ? dit Lachamp, soudain désappointé.

— Eh puis ton Octave… tu n’as trouvé que la mandibule !

— C’est mieux que rien.Homo octaviusest peut-être moins célèbre queLucy, mais n’en reste pas moins un chaînon important. C’est un descendant, ou peut-être même, unHomo heidelbergensis, qui a vécu entre huit cent mille et trois cent mille ans avant notre ère, et est certainement l’ancêtre d’Homo neanderthalensis.

— Si tu le dis.

— Nathalie, tu me désespères.

— Housewife !

— Trop drôle !

Ils dégustèrent la pâtisserie en silence.

Maximilien s’endormit dans le transat à l’ombre du parasol. Nathalie, bienveillante, examinait le visage tourmenté et secoué de tics de son mari. Elle ne reconnaissait pas Max qui, en temps ordinaire, était si calme, si décontracté, presque trop passe-partout à ses yeux de comédienne. Comment une chute banale de vélo avait-elle pu le transformer ainsi ? Des bribes de phrases sortaient de sa bouche pendant son sommeil ; comme des exclamations d’épouvante. Il vociféra des mots improbables où il était vaguement question de pelle à grand manche.

Effrayée et angoissée, Nathalie débarrassa la terrasse et s’enferma dans la maison. Elle appela la clinique des Cygnes et demanda à parler au docteur Sandeau. Quelques minutes plus tard, elle eut le médecin en ligne. Elle se rappela à sa mémoire :

— Je suis madame Lachamp et…

— Comment vous oublier, chère madame, la coupa Sandeau d’une voix cérémonieuse. Comment va votre mari ?

— Justement… je suis inquiète. Je trouve… je trouve qu’il a un comportement étrange depuis qu’il est sorti de la clinique… en ce moment, il dort… mais il délire.

— Hum hum, fit Sandeau. Est-il agressif ?

— Heu, non ! pas pour l’instant, répondit Nathalie, soucieuse. Il peut le devenir ?

— Non, dit Sandeau, rêveur. Je crois que l’on se voit demain, n’est-ce pas ?

— Normalement, oui. Mais il y a un problème ; mon mari ne veut pas se rendre à la clinique… il n’a… il n’a pas envie de vous voir.

Le médecin marqua un temps de silence avant d’enchaîner.

— Bien, ne le forçons pas. Attendons quelques jours ; il va se raisonner et c’est lui qui demandera à me rencontrer en consultation. Soyez tranquille, madame Lachamp. Néanmoins au moindre faux pas de sa part, n’hésitez pas à m’appeler.

Nathalie ne trouva pas ça rassurant du tout et raccrocha en murmurant un vague merci.

Elle ne pouvait pas imaginer que le cauchemar n’avait pas encore commencé et que les faux pas, grâce ou à cause de son paléoanthropologue de mari, allaient pleuvoir à la… pelle. Maximilien se réveilla en sursaut et en sueur, il déclara à Nathalie, de retour sur la terrasse, qu’il irait le lendemain, coûte que coûte, pédaler dans la forêt en partant de Saint-Sulpice. Elle haussa les épaules sans lui répondre, signe d’un profond mécontentement chez cette jeune femme facile à vivre. Il lui arrivait de complexer devant Max, ce jeune scientifique si brillant, sommité au niveau international, toujours appelé à travers le monde pour donner des conférences à un parterre de ses semblables. Elle en était folle amoureuse et se demandait parfois ce qu’il lui trouvait. Elle se savait ni laide, ni belle ; comédienne sans avenir mais lucide sur ses capacités artistiques. Peut-être serait-il heureux si elle lui faisait un enfant ? Car elle avait repoussé les projets de maternité pour ne pas nuire à sa carrière théâtrale. Le résultat n’était pas probant.

Maximilien, à ce moment précis, avait d’autres chats à fouetter et ses préoccupations étaient d’un tout autre ordre. Il en frissonnait. Des bribes de souvenirs, avant sa chute, se reconstituaient. Le puzzle s’assemblait et ce n’était pas brillant.

Il était bien question d’une pelle… oui, mais une pelle spéciale. Une pelle qui lui avait permis d’enterrer un cadavre quelques minutes avant le soleil magistral exécuté à l’aide de son vélo.

Chapitre 3

Dans la nuit, Maximilien changea trois fois de tee-shirt, tous trempés par une transpiration inhabituelle chez lui. Nathalie lui conseilla de dormir à poil, mais Max, en maugréant, continua allègrement d’enfiler les tee-shirts. Épuisé, il trouva le sommeil vers cinq heures du matin ; il se réveilla en sursaut une heure plus tard et se leva aussitôt, sous les yeux effarés de sa femme.

Toute la nuit, la scène de la forêt avait tourné en boucle dans son crâne meurtri. Il fallait qu’il se dénonce. Il revoyait le cadavre enroulé dans sa bâche en plastique noir… et lui qui pelletait, qui pelletait… à en perdre haleine. Mais ce n’était pas de sa faute, il expliquerait tout à la police et au juge d’instruction… Et tous ces gens-là comprendraient (quelle erreur ! et quel manque de clairvoyance !) Il déterrerait le cadavre en leur compagnie et prouverait que… que quoi ? (il eut une suée). Exhumer un macchabée en compagnie des flics et d’un juge d’instruction n’est pas une preuve de non-culpabilité. Bien au contraire, leurs soupçons (légitimes) se matérialiseraient en un réquisitoire haineux et sans pitié.

Qui sème des corps, récolte des osselets. Lui, le roi des fossiles, embringué dans une histoire de meurtre. Alors que la postérité retiendra son nom pour son travail surHomo octavius, cette postérité sera entachée par un petit cadavre de rien du tout, inhumé sous une couche de terreau mélangé de tourbe, de plantes décomposées, fossilisées, avec un soupçon d’argile. Non. Jamais ! Il fallait agir d’une façon non officielle.

« Ce n’est pas moi, Monsieur le Juge, je le jure sur ce que j’ai de plus cher », dit-il à voix haute, en versant son café dans une tasse logotéeMaxou.

— Pourquoi tu parles à un juge ? demanda Nathalie, tout ensommeillée, qui fit son apparition dans la cuisine en se frottant les yeux.

— Je parlais ?

— Bien sûr… à un juge, dit-elle en baillant.

— Ah bon ! ? (il la détailla). C’est joli ton petit ensemble short et dentelle, c’est transparent…

— Je l’avais déjà hier soir, asséna-t-elle, je ne me suis pas changée trois fois cette nuit comme certains… C’est quoi cette histoire de juge ?

— Un ami, dit-il en piquant du nez dans son bol.

— Tu as un ami qui est juge ?

— Oui.

— Je croyais connaître tous tes amis ?

— Pas celui-là.

— Et tu l’appelles « Monsieur le Juge » en jurant sur ce que tu as de plus cher ?

— Oui… Enfin, c’est un jeu entre lui et moi.

— Écoute mon Max chéri, il faut que tu retournes à la clinique voir le docteur Sandeau… Tu ne t’en rends peut-être pas compte - ne le prends pas mal - mais il y a sûrement quelques petites séquelles… des petites fissures… tu comprends ? suite à ta chute…

— Où ça des fissures ?

— Eh bien… hum… dans ton cerveau…

— Je t’arrête tout de suite, Nathalie, je comprends tes interrogations ; mais je te rassure, je vais bien. Je suis juste un peu fatigué.

— Tu es sûr ?

— Certain !

Elle lui déposa rapidement un baiser sur le front et s’éclipsa en criant : « Je prendrai mon petit déjeuner à l’extérieur car je suis pressée, j’ai une répétition à dix heures et j’ai des trucs à préparer avant. »

Il étala une couche de beurre végétal sur une tartine grillée, trempa et croqua. La bouche pleine, il demanda en criant aussi : « tu répètes quoi ? ». La voix de sa femme lui parvint de la salle de bains : « une pièce en alexandrins :Le Fin Diseur… (elle attendit) Tu ne réponds pas ? Je sais ce que tu penses… que si on fait trois spectateurs, ce seront des gens qui se seront gourés de salle. Merci pour eux. J’espère que tu viendras me voir ? »

Après le départ de sa femme, Maximilien Lachamp s’assit sur le bord de la terrasse granitée et, les pieds sur la pelouse, se prit la tête entre les mains. Il fit le tour de ses relations et son esprit s’arrêta sur Xavier Clémenti, un ami qui tenait une pharmacie dans le centre de Rennes. Ce dernier avait à peu près son âge, ils s’étaient connus au collège Émile Zola, avenue Janvier. Xavier lui avait parlé d’un flic qui jouait au rugby avec lui, un commissaire louche qui ne pensait qu’à la bagarre sur le terrain : ça pourrait être une bonne approche pour lui exposer son problème en toute discrétion. Il appela le pharmacien, mais ne voulant rien révéler de son histoire, il inventa un prétexte pour obtenir le numéro du policier. Son ami le prévint que le flic en question pouvait s’échauffer très vite et devenir con. Lachamp n’y prêta pas attention, trop heureux d’avoir un numéro de téléphone à qui se confier. À ce moment-là, il n’imaginait pas qu’il allait côtoyer l’enfer et son maître : le Diable en personne.

En cette fin de chaude matinée de juin, le commissaire Lucien Workan, dans son bureau, une loupe à la main, détaillait un tableau de Francis Bacon - Head Surrounded by Sides of Beef - et comptait les côtes de bœuf de la carcasse éventrée. Avec cette chaleur il avait enfilé un costume de lin gris bleu sur une chemisette blanche, sa chevelure noire, lissée vers l’arrière, contrastait avec le col immaculé de la chemise.

L’œil sombre, il alla asseoir son grand corps derrière un bureau en bois massif. Il vérifia la pile de papiers à sa gauche. Quatorze centimètres de hauteur de paperasses qu’il jugeait inutiles, la longueur de son stylo correspondait à la pile ; rien à jeter pour l’instant. L’ordinateur portable, fermé, à sa droite, constituait le deuxième élément de décor du plateau en merisier ; aucun autre objet ne venait troubler l’ordonnancement du grand bureau ministériel. Photos, calendrier, souvenirs, dessins d’enfant ou autres babioles, rien n’encombrait sa vue déficiente. Son équipe, emmenée par le capitaine Lerouyer, se débattait en ce moment même avec une bande de dealers dans la rue Anièle au pied des tours HLM. Dealers, maintes fois pris, libérés, repris et relibérés… La routine. Workan prit la position du Sphinx, les deux avant-bras parallèles sur le bois ciré, la tête dans les étoiles et les pensées dans le chaos originel…

À la deuxième sonnerie il décrocha mécaniquement le combiné téléphonique qui siégeait sur une tablette coulissante de son bureau.

— Workan, j’écoute, dit-il la voix atone.

— Vous êtes bien le commissaire Workan ? demanda Maximilien Lachamp, la voix grêle.

— Je viens de vous le dire, grogna Workan.

— Heu… voilà, je vous appelle de la part d’un ami commun…

— Ça m’étonnerait, le coupa Workan.

— Pou… pourquoi ?

— Je n’ai pas d’amis !

— Ah bon ? transpira Lachamp avant d’ajouter : disons, une connaissance commune.

— Et quelle est cette connaissance commune que vous voulez dénoncer ? La guerre est finie, monsieur… monsieur comment… ? déjà.

— Maximilien Lachamp, paléoanthropolo…

— Un instant, monsieur, l’interrompit Workan.

Il appuya sur une touche et appela le standard, il cria dans l’oreille du réceptionniste : « Je vous avais dit de ne pas me passer les mabouls et les collabos… C’est clair ! ? Merde ! » Il reprit son interlocuteur :

— Alors, monsieur Lachamp… c’est ça ?

— Oui.

— Que vous arrive-t-il ?

— Donc, notre connaissance commune…

— Allez-y, dites son nom… je le fusillerai à l’aube. Demain, ça vous va ?

— Ah mais non, il n’est pas question de ça, il n’a enterré personne, lui.

— Je vois, je vois… dit Workan en se caressant l’arête du nez. Vous le soupçonnez de quoi, exactement ?

— Monsieur le commissaire, notre ami commun… enfin notre connaissance commune n’a rien à voir avec ce que j’ai fait, il m’a juste recommandé à vous. Il s’agit de Xavier Clémenti et…

— Ce nom-là me dit quelque chose…

— C’est normal, il joue au rugby avec vous, s’empressa de compléter Lachamp.

— La Gélule ! s’exclama Workan.

— Quoi ? la gélule ? s’inquiéta Lachamp.

— C’est Clémenti le pharmacien, on l’appelle La Gélule à cause de son petit gabarit et vu qu’il vend des médocs… vous ne le saviez pas ?

— Non. Je ne joue pas au rugby… c’est vrai qu’il a un petit gabarit, maintenant que vous le dites.

— Même avant, ajouta Workan, il joue numéro dix ; demi d’ouverture, en ce qui le concerne on ferait mieux de l’appeler demi de fermeture. Quand il reçoit le ballon, il prend ça comme un cadeau de Noël, il ne veut plus le lâcher… alors que le rôle de l’ouvreur, c’est quoi monsieur Lachamp ?

— Ouvrir, je suppose.

— Vous supposez bien, voilà pourquoi on reçoit des branlées à chaque fois qu’il joue. Bel ami que vous avez là, monsieur Lachamp.

— En fait, ce n’est pas vraiment un ami. On s’est connu au collège et…

— Et vous êtes déjà prêt à le renier… tout ça parce qu’il ne lâche pas le ballon en temps et en heure. Vous comprenez mieux pourquoi je n’ai pas d’amis, monsieur Lachamp, l’amitié de nos jours est un mot galvaudé, vous-même…

— Je ne vous permets pas.

— Pardon ?

— Rien.

— J’aime mieux ça. Maintenant que vous avez dénoncé La Gélule, continuons le palmarès. Au fait, vous saviez qu’il était homosexuel ?

— La Gélule ? s’interloqua Lachamp, en sueur sur sa terrasse.

Il faisait trop chaud sur Rennes. Jamais il n’aurait dû appeler ce commissaire, la canicule rendait fou. Les entrailles de la terre exhumaient leur rancœur, rien que sur lui. Il avait enterré un cadavre, s’était cassé la gueule à vélo, et apprenait qu’un de ses meilleurs amis était pédé et s’appelait La Gélule. Pour compléter le tout, sa femme répétaitLe Fin Diseuren alexandrins. Et l’autre con de flic qui ne lâchait rien. La Gélule l’avait prévenu, mais il n’avait pas fait attention. Justement il entendit la voix de cet emmerdeur de commissaire qui disait que l’homosexualité n’était pas un délit et que La Gélule pouvait faire ce qu’il voulait. En arrière toute, songea Lachamp.

— Monsieur Lachamp ? s’enquit Workan, vous êtes là ?

— Oui oui.

— Vous ne m’appeliez pas pour dénoncer Clémenti ?

— Non non.

— Que voulez-vous ?

— J’ai peur que vous ne me compreniez pas bien, monsieur le commissaire, c’est compliqué : j’ai fait quelque chose sans vraiment le faire… avec une pelle, mais je ne voulais pas. On m’a poussé, menacé… depuis, c’est un cauchemar, ce cadavre. Je comprendrais que vous me mettiez en prison pour ça, mais ce serait injuste… J’étais dans le coma, vous saisissez ?

Workan, à l’aide de son pouce et de son index, ferma les yeux et se lissa les paupières. « Depuis le début je savais que c’était un cinglé, pensa-t-il… Putain ! J’en ai marre !… Comment dissoudre, ou tout au moins fluidifier, tous ces cerveaux malades ? »

— Je vous comprends, monsieur Lachamp, maintenant rentrez chez vous.

— Mais j’y suis déjà.

— Vous êtes marié ?

— Oui.

— Dites à votre femme de cacher le téléphone. Elle est près de vous, j’espère ?

— Non. Elle répèteLe Fin Diseuren alexandrins.

« Et allez donc ! On en repasse une couche, sacré Lachamp ! se dit Workan, il doit pas souvent gagner au loto celui-là. »

— Monsieur Lachamp ?

— Oui ?

— C’est fini ?

— Quoi ?

— Ce que vous aviez à me dire ?

— Non. Je n’ai pas encore commencé.

— Préparons un feu de camp, alors. Allons-y… top départ.

— Voilà, c’est moi qui ai trouvéHomo octavius…

— Stop ! hurla Workan. On arrête de dénoncer les homos.

— C’est vous qui m’avez appris pour La Gélule.

— C’est vrai, je m’excuse, mais n’en profitez pas pour dénoncer les autres…

— Je vous interromps, commissaire,Octaviusest sans doute un pré-Néanderthalien. Nous travaillons toujours sur sa mandibule…

— Monsieur Lachamp ?

— Oui ?

— Raccrochez s’il vous plaît, merci.

— Ah non, commissaire, je veux que vous soyez là quand je vais déterrer le cadavre.

— D’accord d’accord, et l’exhumation du corps a lieu à quelle heure et dans quel cimetière ?

— Pourquoi le cimetière ?

— Parce que selon l’article R364-9 du code des communes, j’ai le droit à une vacation par fraction de deux heures insécables. Y aura-t-il une réinhumation immédiate ?

— Ben non, il faudra identifier le cadavre, c’est tout.

— C’est tout ?

— Oui.

— Vous ne savez pas qui vous avez enterré ?

— Non. Je sais commissaire, ça paraît absurde, mais vous auriez été à ma place, vous auriez fait la même chose.

— C’est ce que disent tous les assassins.

Chapitre 4

Poussé par une curiosité certainement malsaine, le commissaire Lucien Workan accepta de rencontrer Maximilien Lachamp. Ils avaient pris rendez-vous, l’après-midi même, au pied de l’église de Saint-Sulpice-la-Forêt, une bourgade située au nord de Rennes. Workan se préparait à quitter le 22 boulevard de la Tour d’Auvergne, siège de la PJ rennaise, quand le lieutenant Roberto s’y précipita un sandwich à la main. Ancien bégayeur repenti, après un long travail passé sur les genoux de son orthophoniste, le jeune homme de vingt-huit ans accumulait les échecs en tout genre, y compris, et surtout, amoureux. Était-ce le fait d’avoir vu le jour dans les Ardennes à Charleville-Mézières ? De nombreux anthropologues se posaient la question. L’esquive préférée de Roberto était d’éviter Workan et ses conseils. Manque de chance, il tomba nez à nez avec le commissaire. Il tenta de passer en force, mais Workan le coinça, avec un genou dans le ventre, sur la porte vitrée de l’accueil.

— Où courez-vous si vite, lieutenant ? demanda le commissaire.

Roberto répondit avec un bout de couenne de jambon qui lui pendouillait à la commissure des lèvres :

— Je vais faire le rapport de notre action, rue Anièle, c’est le capitaine Lerouyer qui m’a demandé de le faire.

— Eh bien, venez avec moi en voiture, vous allez me raconter tout ça en chemin. Je suis friand de vos opérations suicides. Rennes, la seule ville du monde où la police tente un coup de filet antidrogue toujours dans la même rue, à la même heure et le même jour de la semaine.

— C’est le capitaine Lerouyer qui décide, c’est pas moi.

— Peut-être, mais vous participez à la honte et à l’opprobre général qui rejaillit sur les vaillants soldats de la République que nous sommes… (le brigadier Prioul passa à proximité, il fut alpagué par Workan)… Brigadier ! ? Prenez le sandwich du lieutenant et mangez-le.

— Moi ? Mais j’ai pas faim, dit Prioul.

— Je ne veux pas le lui donner, j’ai faim, moi, renâcla Roberto.

— Je ne veux pas de miettes dans ma voiture, alors démerdez-vous, débarrassez-vous de ce putain de sandwich !

Workan écouta le conciliabule entre Roberto et Prioul où il était question que Prioul enveloppe le sandwich dans du papier-alu et que, lui, Roberto le mangerait au retour.

Le jeune lieutenant traîna des pieds et suivit le commissaire (deux pas derrière) jusqu’à sa voiture. Ils traversèrent le centre-ville en silence avant de déboucher sur le boulevard George S. Patton.

— Alors ? demanda Workan.

— Alors quoi ? L’opération ou les nanas ? chicana Roberto, connaissant son commissaire comme sa poche.

— Commençons par votre coup de filet habituel.

— On a chopé Mouloud et Kaboul…

— Toujours les deux mêmes, à ce que je vois. Ils sont vraiment cons ces deux-là de ne pas avoir imprimé le jour du défilé poulaga.

L’avenue Patton se terminait sur le pont qui enjambait le périphérique Nord, près de la porte de Maurepas. Après un rond-point ils passèrent à Maison-Blanche où habitait Maximilien Lachamp, ce qu’ignorait le commissaire.

Voyant qu’il sortait de la ville, Roberto s’enquit :

— Je peux savoir où on va ?

Workan le dévisagea du coin de l’œil.

— Ça vous importe ?

— Ben oui, quand même.

— Dans la forêt.

— Qu’est-ce qu’on va foutre dans la forêt ?

— Vous avez peur ? ricana Workan… Vous, le sanglier des Ardennes, le marcassin de ces dames…

— Arrêtez, commissaire, geignit Roberto, c’est relou.

— Relou ?

— Oui.

— OK, vous avez un flingue ? J’ai oublié le mien.

— Pou… pourquoi ?