La bougresse - Jean Failler - E-Book

La bougresse E-Book

Jean Failler

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Beschreibung

Quoi de plus pacifique qu'un bouquet de fleurs ?

Cependant quand le bouquet est au bord d'une route de campagne, loin de tout lieu habité, lorsque les fleurs sont mystérieusement changées chaque jour et qu'au village voisin les bouches se ferment lorsqu'on demande ce qu'il fait là, il attire obligatoirement l'attention du passant. Surtout quand ce passant s'appelle Mary Lester. On est au cœur des Montagnes Noires et derrière cet innocent bouquet se cache une histoire noire elle aussi, que personne au bourg ne voudrait voir étalée sur la place publique.

Malgré les réticences, les obstructions, Mary parviendra à découvrir le peu reluisant envers du décor. Et ce sera certainement une des enquêtes les plus surprenantes de sa carrière.

Dans ce seizième tome haletant, Mary Lester devra se montrer d'une rare lucidité !

EXTRAIT

"La Twingo de Mary Lester suivait maintenant une route montant entre deux bois de sapins sombres. Bientôt elle atteindrait le sommet des Montagnes Noires, au cœur de l’Argoat. C’était une belle route, bien goudronnée sur laquelle, par endroits, les bagnoles pouvaient taper le cent vingt, peut-être même le cent cinquante, sans être inquiétées par la maréchaussée.
La maréchaussée réservait ses contrôles de vitesse à la double voie qui menait de Brest à Quimper. Là, les voitures étaient plus nombreuses et il y avait plus de délinquants potentiels.
Mary Lester était en vacances et elle filait allégrement vers Roscoff où une bande de copains et de copines l’attendaient pour un séjour sur l’île de Batz. Pourquoi avait-elle pris ce chemin de traverse au lieu d’emprunter la voie express?"

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Comme toujours une enquête rondement menée par la charmante Mary Lester, on ne se lasse pas du personnage, ni de ce qui lui arrive.. je suis fan! Et je vous le conseille!" - fairynanouche, Booknode

"Dans un style toujours aussi agréable à lire, l'auteur nous emmène dans la Bretagne profonde, celle de l'Ankou (la mort), la gwrac'h (la sorcière), la sorcellerie et les rebouteux. Une plongée dans cette Bretagne des contes et légendes où la frontière entre le surnaturel et la réalité est très fine..." - Zembla, Babelio

"Livre bien agréable à lire qui se lit tout facilement, avec plaisir, un bon délassement, sans se casser la tête..."- garanemsa, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cet ancien mareyeur breton devenu auteur de romans policiers a connu un parcours atypique !

Passionné de littérature, c’est à 20 ans qu'il donne naissance à ses premiers écrits, alors qu’il occupe un poste de poissonnier à Quimper. En 30 ans d’exercice des métiers de la Mer, il va nous livrer pièces de théâtre, romans historiques, nouvelles, puis une collection de romans d’aventures pour la jeunesse, et une série de romans policiers, Mary Lester.

À travers Les Enquêtes de Mary Lesteraujourd'hui au nombre de cinquante-neuf et avec plus de 3 millions d'exemplaires vendus, Jean Failler montre son attachement à la Bretagne, et nous donne l’occasion de découvrir non seulement les divers paysages et villes du pays, mais aussi ses réalités économiques. La plupart du temps basées sur des faits réels, ces fictions se confrontent au contexte social et culturel actuel. Pas de folklore ni de violence dans ces livres destinés à tous publics, loin des clichés touristiques, mais des enquêtes dans un vrai style policier.

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Seitenzahl: 255

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Jean FAILLER

 

 

La bougresse

 

 

éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h

10 rue André Michelin

29170 St-Évarzec

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre appartient à

xxxxxxexlibrisxxxxxx

 

À mon ami

Jacques Lucas

 

Remerciements à :

Pierre DELIGNY

Margot BRUYÈRE

Nathalie DE BROC

Angèle JACQ

 

 

 

Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

 

ISBN 978-2907572-32-3

 

La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article 41, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, de l’éditeur ou de leurs ayants droit ou ayants cause, est illicite (alinéa 1er - article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal. 2011/© Éditions du Palémon.

 

 

 

Retrouvez les enquêtes

de Mary Lester sur internet :

http://www.marylester.com

 

Éditions du Palémon

ZA de Troyalac’h - N° 10

Rue André Michelin - 29170 St-Évarzec

Dépôt légal 1er trimestre 2000.

Chapitre 1

 

La Twingo de Mary Lester suivait maintenant une route montant entre deux bois de sapins sombres. Bientôt elle atteindrait le sommet des Montagnes Noires, au cœur de l’Argoat. C’était une belle route, bien goudronnée sur laquelle, par endroits, les bagnoles pouvaient taper le cent vingt, peut-être même le cent cinquante, sans être inquiétées par la maréchaussée.

La maréchaussée réservait ses contrôles de vitesse à la double voie qui menait de Brest à Quimper. Là, les voitures étaient plus nombreuses et il y avait plus de délinquants potentiels.

Mary Lester était en vacances et elle filait allégrement vers Roscoff où une bande de copains et de copines l’attendaient pour un séjour sur l’île de Batz. Pourquoi avait-elle pris ce chemin de traverse au lieu d’emprunter la voie express?

Une impulsion soudaine devant les panneaux indicateurs : d’un côté une route à double voie de circulation, rapide, de l’autre le chemin des écoliers, la traversée de ces collines mystérieuses érodées par les siècles, que l’on appelait, un peu abusivement peut-être, « les Montagnes Noires ». Ainsi elle passerait devant le manoir de Trévarez où – le temps d’une enquête – elle avait connu quelques émotions.

La route n’était fréquentée de loin en loin que par un tracteur et quelques rares voitures.

En ce siècle de gens pressés, la plupart des automobilistes préféraient emprunter la double voie express qui permet de traverser la Bretagne le pied au plancher, sans prendre le temps d’en comprendre l’âme.

Tant pis pour eux! Les chemins de traverse ont des charmes cachés et ils permettent de découvrir une vie dans des campagnes que l’on pourrait croire désertes.

Dans ces monts à la beauté farouche, habités par des Celtes depuis la nuit des temps, se niche le village de Poulbihan, ce qui peut se traduire en français par « petit trou ».

Poulbihan, on le sentait, n’avait pas toujours été le village endormi et quasi désert qui s’offrait à ses yeux. Une fort belle église entourée de riches maisons de granit témoignait de sa prospérité passée.

Sur la place attenant à l’église quelques voitures stationnaient sous les platanes. Probablement des clients descendus à l’auberge. Car il y avait aussi une auberge. Peut-être était-ce le dernier commerce encore ouvert dans la commune, le seul endroit où les gens du lieu pouvaient encore se rencontrer autour d’un verre de bière ou de cidre.

Le soleil dardait. On était au plus fort du mois d’août. Mary avait soif. Après tout, elle n’était pas pressée et une halte dans cette auberge pittoresque ne la retarderait guère. Et puis, ne lui avait-on pas dit qu’il y avait des bateaux pour l’île tous les quarts d’heure?

La porte de l’établissement était ouverte. Elle entra en baissant machinalement la tête car la porte en ogive avait été faite en des temps où un homme d’un mètre soixante-dix devait faire figure de géant. Vu sa taille, Mary n’aurait pas donné du front contre le linteau de granit, mais c’était tout juste.

Elle se retrouva dans une pièce toute en longueur, dont la fraîcheur, après la fournaise du dehors, lui parut délicieuse. La salle baignait dans une obscurité relative, car elle ne prenait le jour que par deux fenestrelles étroites comme des meurtrières dont les petits carreaux étaient masqués par des rideaux de coton blanc.

Face à la porte d’entrée, un bar, ou plutôt un comptoir bas comme on en voyait dans les boulangeries autrefois, un meuble de bois blanc couvert d’une plaque de zinc polie par l’usage. Derrière ce bar, des étagères supportant quelques bouteilles d’apéritifs divers et, parfaitement anachronique, un réfrigérateur moderne, en métal émaillé blanc, luisant comme bubon dans la pénombre.

Les semelles de Mary crissèrent sur les larges dalles de granit du sol; il y eut un temps de silence puis une porte couina et une vieille femme apparut derrière le comptoir et dévisagea Mary par-dessus ses lunettes.

– Bonjour, madame.

– Bonjour…

L’accueil était plutôt rechigné. La femme considérait Mary avec suspicion. On semblait se méfier des étrangers au village.

– Qu’est-ce que ce sera?

Se demandait-elle si la jeune fille qui se trouvait devant elle était l’avant-garde d’une troupe de ruffians venus mettre sa maison à feu et à sac? On aurait pu le croire.

– Pouvez-vous me servir un panaché?

– Un quoi?

La bouche était devenue toute petite, le front s’était plissé, elle n’était plus qu’un bloc de méfiance, ce qui ne la rendait pas plus avenante.

– Bière et limonade mélangées, précisa Mary.

La vieille parut soulagée :

– Ah! fit-elle. Un panaché.

– C’est ça, dit Mary en l’examinant avec curiosité.

Dans quelle maison de fous était-elle tombée?

La vieille tira à elle la porte du gros frigo blanc qui s’ouvrit sans bruit, en sortit une bouteille verte qu’elle décapsula d’un preste mouvement de poignet. Puis elle posa un verre sur le zinc, l’emplit à demi de limonade et dit :

– Ça fera dix francs.

Avait-elle peur qu’on ne lui paye pas sa consommation? Pour la rassurer, Mary posa une pièce sur le comptoir. L’aubergiste la ramassa, l’examina comme si elle craignait qu’elle fût fausse, puis elle la mit dans la poche de son tablier. Mary crut l’entendre bredouiller quelque chose qui ressemblait à « merci ».

Elle prit le bock, le verre, et s’en fut s’installer à une table, près d’une fenêtre. Au fond de la salle, contre le pignon de la maison, une énorme cheminée béait. Une cheminée de pierre, à la gueule noire comme l’enfer.

Quand ses yeux furent accoutumés à la pénombre, Mary vit qu’une crémaillère pendait au-dessus d’un trépied de fer supportant une marmite de fonte. Le plancher de l’étage du dessus reposait sur des troncs d’arbre à peine équarris noircis par la fumée. Le plafond était si bas qu’en levant le bras elle aurait presque pu toucher ces poutres grossières.

La bière était fraîche, presque trop fraîche; elle déposa, sur les parois du verre, une buée fort sympathique. La vieille, voyant que sa cliente ne manifestait pas d’intentions hostiles, s’était retirée à reculons dans son arrière-boutique.

– Baste ! se dit Mary, que voilà une singulière façon d’accueillir la pratique!

Au mur, une horloge en tôle peinte, offerte jadis par quelque représentant en spiritueux, scandait le temps. Elle lut, écrit en rouge sur fond blanc : « Quina-Lillet », une marque qui avait dû avoir son heure de gloire avant la grande guerre. Elle allait toujours vaillamment, tic, tac, tic, tac… On apercevait, près du cinq, écrit en chiffre romain, un petit trou noir par lequel on devait introduire la clé pour remonter le mécanisme.

Tic, tac, tic, tac. Ici on entendait le temps passer.

Un crissement de pneus troubla le silence et une voiture immatriculée dans la région parisienne s’arrêta sur la place. Aussitôt la vieille sortit de sa cuisine comme un spectre et vint se poster derrière une fenêtre. Elle écarta le rideau de son doigt osseux et scruta les arrivants.

Des touristes. Ils tenaient à la main un guide à couverture rouge, regardaient l’église, évaluaient son clocher en faisant des commentaires. Puis ils pénétrèrent dans l’édifice en discutant à haute voix. Mary vit le rideau de coton retomber et la vieille esquissa furtivement un signe de croix avant de retourner à ses occupations.

Des mouches bourdonnaient autour des lampes du plafond marquées de taches noires. L’air sentait la fumée refroidie et, s’il n’y avait pas eu un remugle de tabac froid, on aurait pu se croire dans une église.

Il y eut une pétarade de tracteur ce qui, curieusement, n’attisa pas la curiosité de la vieille. Deux paysans parurent, et, avant d’entrer, ils tapèrent les semelles de leurs brodequins contre le décrottoir de fer scellé dans la muraille.

À nouveau la vieille surgit, toujours aussi fantomatique.

– Salut Phine! la même chose!

Ça devait vouloir dire « la même chose que d’habitude » car la vieille, sans demander plus de précisions, ouvrit son frigo sans mot dire et, avec ce preste mouvement du poignet signe d’une longue pratique, décapsula deux canettes de bière.

On ne leur avait pas proposé de verre, ils burent leur bière au goulot d’un seul trait, puis l’un d’eux tapa du poing sur le comptoir. Ça devait vouloir dire : « remettez-nous ça », ce que la vieille fit illico, sans avoir besoin d’autres explications.

C’étaient deux robustes gaillards d’une quarantaine d’années, en jeans et tricot de corps sales, mouillés de sueur, d’où sortaient des bras puissants, brûlés par le soleil. Ils avaient le crâne couvert d’une casquette publicitaire portant, pour l’un une marque d’apéritif anisé, pour l’autre la silhouette d’une pin-up aux formes avantageuses, coupant du bois en bikini, avec une tronçonneuse japonaise, ce qui ne devait pas être facile.

Ils parlaient haut et fort, lançant des plaisanteries qui les faisaient s’esclaffer mais que Mary comprenait mal car ils s’exprimaient dans ce breton de l’intérieur qui diffère quelque peu de celui des côtes.

À un moment ils s’adressèrent à la vieille, ce qui ne parut pas lui faire plaisir car Mary vit son visage fermé se renfrogner encore et ses lèvres minces marmonnèrent quelques mots peu amènes. Puis elle se signa tandis que les deux hommes éclataient de rire.

Ils sortirent bruyamment, après avoir jeté quelques pièces sur le comptoir. Mary entendit de nouveau le grondement du moteur diesel qui décrut rapidement avant de disparaître.

Puis les touristes sortirent de l’église et se dirigèrent vers l’auberge. A nouveau la vieille jaillit silencieusement de son arrière-boutique pour prendre commande; elle faisait penser à une grosse araignée tapie au fond de sa toile, qui se précipitait quand une mouche, en l’occurrence un client, se prenait dans ses rets.

Les nouveaux arrivants, deux couples de personnes âgées, s’installèrent à la table voisine de celle de Mary et se mirent à commenter bruyamment leur visite à l’église.

Cette fois la vieille resta derrière son comptoir. Armée d’un torchon, elle polissait et repolissait un verre en écoutant ce qui se disait. Mary s’amusait de son attitude; dans cette auberge, le client de passage faisait figure d’ennemi.

Un des hommes se leva, un octogénaire qui portait un short et une chemise à fleurs du plus pur style hawaïen.

Il fit lentement le tour de la salle en examinant attentivement les aîtres, s’attardant devant la cheminée, grattant de l’ongle les poutres de bois massif comme pour s’assurer que ce n’était pas du toc.

En passant devant la table de Mary, il la salua d’un hochement de tête courtois. La vieille ne quittait pas le visiteur des yeux, serrant contre elle son verre et son torchon comme si elle craignait qu’on les lui arrachât.

Il revint enfin au comptoir et s’adressa à la tenancière :

– Dites-moi, madame, nous avons été intrigués, en arrivant au bourg, par un bouquet de fleurs posé à même le talus…

À mesure qu’il parlait, le visage de la vieille se délitait. On eût dit qu’elle avait le diable devant elle. Elle posa si brutalement le verre sur le comptoir que le pied se rompit.

– Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, grinça-t-elle.

Et son interlocuteur qui n’avait rien vu de son trouble insistait :

– Mais si, à l’entrée du bourg quand on vient de Quimper. Dans le virage juste après la grande ligne droite, une sorte d’autel, un vase, des fleurs… Je vous pose la question parce que l’année dernière déjà nous l’avons remarqué…

– Je ne sais pas.

La vieille avait parlé sans desserrer les mâchoires. Son verre sans pied roulait sur le comptoir, comme animé d’un mouvement perpétuel.

– Quarante francs! dit-elle enfin.

L’homme, un peu éberlué par la brutalité du propos, mit la main à la poche, en sortit un billet que la vieille empocha. Elle rendit la monnaie d’un air de défi et posa ses deux poings fermés sur son comptoir.

L’autre homme, qui était resté attablé avec les deux femmes, s’exclama :

– C’est que j’ai encore soif, moi, remettez-nous ça, s’il vous plaît.

Les yeux de la vieille flamboyèrent :

– Il n’y en a plus, dit-elle.

– Vous n’avez plus de bière? s’étonna l’homme qui était resté près du comptoir.

– Non! plus de bière! Plus de rien!

Derrière ses lunettes, ses yeux lançaient des éclairs.

L’homme revint vers ses amis, l’air déconfit :

– Ben ça! qu’est-ce que j’ai dit?

La vieille vint enlever les verres, devant les touristes médusés. Elle prit même celui de Mary qui n’était pas tout à fait vide tout en marmonnant :

– Y en a plus! Y en a plus!

Puis elle disparut dans son arrière-boutique avec son butin.

Les touristes se levèrent :

– Ça alors!

L’un des hommes prit Mary à témoin :

– Qu’est-ce qu’on a bien pu lui faire?

– Je suis aussi stupéfaite que vous, dit Mary. Bah ! il me reste à poursuivre ma route, je suppose qu’il y aura des terrasses plus accueillantes plus loin.

» Messieurs dames…

Elle se dirigea vers sa Twingo tandis que les touristes remontaient dans leur Mercedes.

Derrière la fenêtre de l’auberge, elle vit un rideau retomber.

 

Chapitre 2

 

Mary Lester n’alla pas loin. Elle reprit la route par laquelle elle était venue, fit environ deux cents mètres et s’arrêta devant un bâtiment qu’elle avait repéré en passant et qui portait sur son fronton le mot MAIRIE en lettres majuscules.

C’était une bâtisse de deux étages, avec un soubassement en pierre de taille qui s’arrêtait aux fenêtres du rez-de-chaussée. Portes et fenêtres étaient entourées de linteaux du même granit que celui du soubassement, les murs portaient un enduit de ciment peint en blanc. Trois marches de granit menaient à une porte d’entrée surmontée d’une marquise vitrée sur laquelle un rosier volubile avait accroché ses tiges épineuses.

Elle entra et s’avança sur un parquet de chêne blanchi par des lavages fréquents. Une jeune femme se tenait derrière une sorte de guichet et elle remplissait des formulaires administratifs. Mary eut un frisson rétrospectif : pour trois semaines entières elle était quitte de ces maudits formulaires! Néanmoins, elle retrouvait ici cette odeur d’encre et de papier si particulière aux salles d’archives.

– Bonjour, dit-elle.

La jeune femme leva la tête. Elle était brune et portait des lunettes à monture d’écaille.

– Oui?

– C’est pour un renseignement.

– A quel sujet?

– C’est un peu particulier. En arrivant au bourg, j’ai vu, sur le bord de la route, dans un talus, un gros bouquet de fleurs fraîches posé sur une sorte d’autel…

Tandis qu’elle parlait, elle voyait le visage de son interlocutrice se rembrunir.

–…Je voudrais savoir, poursuivit-elle, le motif de cette commémoration.

– Le motif… dit la jeune femme. Mais je ne sais pas…

Mary s’étonna :

– Vous ne savez pas?

– Non, bredouilla l’autre.

Elle regarda mieux Mary et parut reprendre de l’aplomb.

– À quel titre me demandez-vous ça?

– À titre personnel.

– Vraiment?

Le ton était au scepticisme.

– Vraiment!

À nouveau la secrétaire parut être dans l’embarras.

– Ce bouquet était déjà là l’année dernière, dit Mary, et vous ne savez pas ce qu’il en est?

L’employée de mairie se troubla tout à fait :

– Non, c’est-à-dire que je… enfin, il faudrait voir le maire…

Mary resta un instant silencieuse :

– Vous voulez dire, fit-elle lentement, qu’il faudrait que je dérange le maire pour une information aussi dérisoire?

Elle ne s’était certes pas attendue à ce que sa curiosité fût la cause de tant de trouble.

– C’est que, dit la secrétaire, je ne suis qu’employée… Le maire…

– Mais où est-il, votre maire?

– Eh ! je ne sais pas.

– Et il sera là quand?

– Demain matin, je pense.

– Vous pensez ou vous êtes sûre?

– Je pense…

– Et il pourra me renseigner au moins?

– Probablement, vous lui demanderez.

– Bon, dit Mary. Dites-moi, où peut-on dormir et manger ici?

Elle persifla :

– Peut-être pourrez-vous me répondre sans avoir besoin d’en référer au maire?

– Bien sûr, dit la secrétaire sans relever le sarcasme. Il y a l’Auberge des Platanes, sur la place de l’église.

– Merci! J’en viens! Quel accueil!

– Vous avez dû tomber sur la vieille Phine.

– Je crois que c’est ça, oui.

– C’est la patronne. Elle fait aussi la cuisine. Et puis il y a quelques chambres. Dame, ça n’est pas un quatre étoiles mais…

–…mais c’est tout ce que vous avez à proposer. Bon, on saura s’en contenter. À demain, mademoiselle.

Elle sortit et remonta dans sa Twingo. À nouveau elle vit le rideau du rez-de-chaussée de la mairie s’écarter, puis retomber.

– Drôle d’ambiance, dit-elle, et drôle de pays!

Elle eut envie de reprendre la route et de filer vers Roscoff où ses amis l’attendaient, mais une force mystérieuse la poussa à reprendre cette route par où elle était arrivée. Elle sortit du village et ralentit lorsqu’elle aperçut le bouquet de fleurs fiché dans le talus et gara la Twingo sur le bas-côté de la route. Le bitume de la chaussée fumait sous le soleil et, dans le lointain, la silhouette des arbres frémissait dans l’air surchauffé.

Les oiseaux, accablés par cette chaleur, semblaient n’avoir plus la force de chanter. Seuls les insectes s’en donnaient à cœur joie. Un bourdonnement continu sortait du talus où abeilles et bourdons butinaient les genêts en fleur.

L’air sentait le foin sec, l’herbe fraîchement coupée. Quelque part dans le lointain une machine agricole mugissait. C’était le temps des moissons et le ciel accordait aux hommes le temps idéal pour que le grain soit beau.

En contrebas de la route courait un fossé rempli d’herbes folles. Puis un talus d’environ deux mètres de haut séparait le champ de la route. Il était planté de souches de châtaigniers vingt fois rabattues d’où des rejets en cépée repoussaient avec vigueur.

C’était à mi-hauteur, dans ce talus, qu’une sorte d’autel champêtre avait été aménagé. Oh ! de manière bien sommaire! Un creusement dans la glaise entre deux pierres de manière à aplanir une surface suffisante pour recevoir un vase. Le vase, en l’occurrence, était un récipient de fer galvanisé muni de deux poignées dans lequel le bouquet avait été fiché. Sur son socle, une main malhabile avait écrit à la craie un nom : Pierrot.

Le bouquet était composé de fleurs des champs, des marguerites, des bleuets, des coquelicots, ce qui lui donnait un air extrêmement patriotique.

Si les marguerites et les bleuets avaient encore bel air, les coquelicots commençaient à tourner de l’œil sous l’effet de la canicule.

De temps en temps une voiture passait et le chauffeur ralentissait pour regarder Mary.

Elle trempa sa main dans le vase. Il y avait de l’eau, ce qui expliquait la bonne tenue des fleurs. Le bouquet devait avoir été déposé récemment. Ainsi exposé au soleil, l’eau n’aurait pas tardé à s’évaporer.

– Ça date d’aujourd’hui, dit-elle pour elle-même.

Elle regarda autour de l’autel, cherchant d’autres indices, une quelconque inscription pouvant l’éclairer, mais elle ne trouva dans les profondeurs du fossé que des tessons de faïence cachés par les herbes folles et des tiges séchées, vestiges de bouquets ayant fait leur temps.

Mary revint à pas lents vers sa voiture. Quel était le secret de ce petit bouquet tricolore? Qui était ce Pierrot à qui il semblait voué? Que de questions sans réponse!

Un tracteur approchait en grondant, traînant une remorque chargée de bottes de paille. En voyant Mary, son conducteur ralentit et elle eut un mouvement pour l’interpeller, lui demander de s’arrêter… C’était sûrement quelqu’un du pays, quelqu’un qui pourrait la renseigner…

Mais en la voyant prête à l’interpeller, le paysan remit brutalement des gaz et le tracteur reprit sa route dans un nuage de fumée malodorante.

– Ça alors! s’exclama-t-elle.

Juste avant l’entrée du bourg, elle vit l’attelage tourner sur un chemin de terre qui devait mener à une ferme.

Mary soupira, tout à la fois découragée et agacée. Qu’avaient-ils donc tous à faire des mystères?

Elle regarda sa montre. En ce moment ses copains devaient l’attendre à l’embarcadère de Roscoff. Elle prit son portable et appela :

– Caroline…

À Roscoff Caroline s’impatientait :

– Mary, enfin! Où es-tu?

– Je suis encore à Quimper…

– Mais qu’est-ce que tu fous?

– Je t’expliquerai… Une contrariété imprévue dans le boulot…

– Nous, on est prêts à partir.

– Allez toujours, je vous rejoins.

– Quand?

– Je ne sais pas, demain probablement.

Caroline lui donna l’adresse du terrain où elles allaient planter leur campement et Mary coupa le contact.

Le soleil descendait sur l’horizon, boule rouge qui peu à peu se cachait derrière les arbres. Mary remonta dans sa voiture et fit demi-tour en marmonnant :

– Tu es complètement folle, ma pauvre fille. Qu’as-tu besoin de rester dans ce bled? Que veux-tu savoir? ce qui se cache derrière ce bouquet de fleurs? Probablement une famille en deuil d’un être cher tué sur la route. Où est le mystère?

Elle reprit le chemin du bourg à petite vitesse, toujours en soliloquant :

– Qu’est-ce que tu espères en passant la nuit dans cette auberge minable? Allez, il est encore temps de filer sur Roscoff et de prendre le dernier bateau pour l’île de Batz.

Et en même temps elle se disait :

– Mais si ce n’est que la commémoration d’un accident, qu’ont-ils tous à faire des mystères? Et cette vieille folle dans son auberge, pourquoi prend-elle le mors aux dents quand on lui parle du mystérieux bouquet?

Bien sûr il était encore temps d’attraper le dernier bateau pour Batz, il était encore temps de retrouver copains et copines au camping, mais elle savait que, tant qu’elle n’aurait pas trouvé ce qu’elle cherchait, c’est-à-dire une réponse claire à la question qu’elle se posait, elle ne s’en irait pas.

Les touristes qui s’étaient fait refuser un second verre de bière à l’auberge étaient plus sages qu’elle. Ils avaient repris leur voiture et s’en étaient allés boire plus loin. Le mystérieux bouquet? Ils s’en moquaient bien! Peut-être avaient-ils déjà oublié son existence.

Ils garderaient probablement en mémoire la curieuse attitude de la vieille dame et, en racontant à leurs amis parisiens leur périple breton, ils raconteraient cet épisode comme une anecdote : « Tu te souviens, cette vieille folle qui refusait de nous servir une deuxième tournée? Ah oui! C’était où déjà? Dans un petit bled de la Bretagne centrale. Ah, ces Bretons, quels fichus caractères! »

Mary se connaissait, si elle était arrivée à Batz avec cette question sans réponse en tête, l’interrogation ne l’aurait pas quittée de toutes ses vacances.

Allez, c’était décidé, elle dormirait là, demain matin elle verrait monsieur le maire et, pour midi, l’esprit libéré, elle serait sur l’île.

Elle arrêta la Twingo sous les platanes et rentra dans l’auberge.

 

Chapitre 3

 

Devant le comptoir bas une demi-douzaine de paysans discutaient à voix forte en buvant de la bière. Certains étaient vêtus de cotes bleues à bretelles et d’un simple tricot de corps marqué aux aisselles de larges auréoles humides de transpiration. Dans les champs, la chaleur avait dû être torride. Lorsqu’elle passa derrière le groupe, elle sentit une odeur composite de sueur, de gas-oil, de foin sec.

La conversation roulait sur les récoltes, les moissons, les rendements à l’hectare comparés à ceux que faisaient leurs grands-parents avant la guerre, lorsqu’on labourait encore au cheval de trait. De là on en vint aux performances des tracteurs Massey Ferguson, des avantages qu’ils offraient par rapport aux Renault. Chacun défendait véhémentement sa machine, à croire qu’ils l’avaient fabriquée de leurs propres mains.

On avait allumé les lumières car, bien qu’il fît encore grand jour au dehors, la salle était tellement sombre que ça n’était pas un luxe. Les appliques, garnies d’abat-jour à petits carreaux rouges et blancs, éclairaient les murs de pierres jointoyées d’où il était bien difficile de chasser la poussière.

Lorsque Mary entra, les voix se turent un instant, alertant la tenancière qui sortit de son réduit pour voir ce qui se passait. Ce n’était pas la vieille acariâtre de l’après-midi, mais une femme qui avait dépassé la quarantaine, et à qui il était difficile de donner un âge avec plus de précision. Une personne insignifiante, inconsistante, diaphane, toute vêtue de noir, avec un air profondément triste et des yeux troubles qui avaient dû beaucoup pleurer.

– Vous désirez?

La voix était craintive, et son attitude fit penser à Mary à ces chiens battus, plus habitués au bâton qu’aux caresses et qui ne s’approchent des hommes qu’avec une extrême méfiance,

– À la mairie on m’a dit que je pourrais loger ici pour la nuit.

Elle examina Mary des pieds à la tête avant de dire d’une voix dolente :

– Il y a des chambres, oui.

Puis elle lui tendit un carton plastifié qui précisait que l’Auberge des Platanes disposait de six chambres dont deux avec douche et WC particuliers.

Il n’y avait pas d’autres clients. Mary se vit attribuer une chambre avec « tout confort » et la femme lui tendit une longue clé de fer pourvue d’une rondelle de cuivre frappée du chiffre 2.

– C’est au premier, à droite, dit sa curieuse hôtesse.

La vieille devait être dans la cuisine d’où provenaient des bruits de casseroles et de plats entrechoqués.

La chambre était juste au-dessus de la salle à manger de l’auberge. Elle était assez grande et d’un confort plus que rudimentaire : des murs blanchis à la chaux, un divan bas, une armoire campagnarde sombre et, dans un coin, une de ces cabines de douche en matière plastique prêtes à poser et qu’il suffit de raccorder au réseau. Derrière un rideau à fleurs, les WC.

Le plancher de sapin était usé au point de laisser saillir les nœuds du bois comme de grosses verrues, mais il était ciré et l’ensemble était dans un état de propreté satisfaisant. Au-dessus du lit, accroché à un clou, un crucifix de bois sombre portait un Christ en simili ivoire. Deux chaises paillées, une table de bois blanc garnie d’un napperon complétaient le mobilier.

Mary redescendit chercher son sac de voyage dans sa voiture, puis elle demanda :

– On peut dîner, je suppose.

– Bien sûr.

La femme consulta la pendule Quina-Lillet qui marquait dix-neuf heures, et dit :

– Vers vingt heures…

– Je vous remercie.

Les paysans s’en allaient. Sur le zinc du comptoir, une douzaine de canettes de bière vides attendaient qu’on les ramasse.

« Tiens, se dit Mary, on a retrouvé de la bière! »

La femme disposait maintenant des nappes sur le bois noir et luisant des tables. Des nappes à petits carreaux rouges et blancs, comme les abat-jour des lampes aux murs. Elle protégea ces nappes de tissu par une autre nappe, de papier celle-là, enfin elle disposa verres, assiettes et couverts toujours avec ces gestes mous, sans le moindre allant.

On sentait qu’elle accomplissait cette besogne machinalement, comme un cheval fourbu met un pied devant l’autre sans savoir ce qu’il y a au bout du chemin, parce qu’il a toujours fait ainsi.

Y aurait-il d’autres convives?

Mary remonta à sa chambre pour attendre l’heure du repas. Elle ouvrit sa fenêtre qui donnait sur la place, là où elle avait garé sa voiture. Surprise, l’église était éclairée par des projecteurs cachés dans les platanes et ainsi illuminée, elle paraissait couverte d’or.

Le silence était impressionnant, seulement troublé de loin en loin par le bruit d’une voiture traversant le bourg. Mary redescendit pour faire un tour de village. Les rues étaient vides et, dans les belles maisons de pierre, seules quelques lumières brillaient. Ici et là, au détour de petites rues pavées de grosses pierres, des pancartes verdies par la mousse étaient accrochées à des grilles envahies par la végétation : « À vendre », « À vendre », « À vendre ».

Visiblement, les acheteurs ne se précipitaient pas. Pourtant, pour les amateurs de calme, l’endroit était idéal.

L’air était tiède et sentait le chèvrefeuille. Dans les jardins tout proches, des grillons chantaient. Des martinets chassaient les moucherons autour des projecteurs éclairant l’église en poussant des cris aigus. Un chien maigre errait, mais le malheureux n’aurait même pas une poubelle à fouiller.

Mary rejoignit l’Auberge des Platanes comme vingt heures sonnaient au clocher de l’église. Huit coups frappés sur un bronze fêlé par un marteau qui prenait son temps.

La porte était restée ouverte et, surprise, il y avait six autres convives : deux jeunes hommes à une table, vraisemblablement des représentants de commerce, et deux couples de gens âgés ressemblant étrangement à ceux qui avaient commandé de la bière en fin d’après-midi. Mais, à y regarder de plus près, ce n’étaient pas les mêmes.

Mary se vit servir une omelette avec des pommes de terre sautées sans qu’elle ait exprimé son choix et une glace comme dessert. Elle eut tout de même le droit de choisir entre vanille fraise et vanille chocolat. On ne lui avait pas demandé ce qu’elle voulait boire, sur chaque table il y avait une bouteille de gros rouge, une carafe d’eau et une corbeille de pain contenant, outre les tartines, de petits carrés de beurre salé, emballés dans un papier à damiers rouges et blancs.

Tout le monde était au régime de l’omelette pommes de terre qui devait être le plat unique.

Les deux représentants parlaient à voix basse et en jetant de temps en temps un coup d’œil furtif et intrigué sur Mary. Qui était cette fille qui dînait seule à sa table? N’y avait-il pas là une possible bonne fortune?